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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1891

Chronique n° 1423
31 juillet 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

Certainement, ce n’est point un mal qu’il y ait des jours où l’on s’amuse en compensation des jours où l’on s’ennuie, sans compter les jours où l’on travaille, — et puisque le 14 juillet est passé au rang des fêtes publiques, c’est tout simple qu’on le célèbre.

Si c’est toujours un peu la même chose, si c’est presque invariablement le même programme assez banal d’illuminations, de feux d’artifice, d’inaugurations de monumens ou de nouveaux boulevards, la spontanéité populaire supplée à tout, en mettant dans la fête le mouvement et la gaîté. Aussi bien, à mesure qu’on avance, cette date qui réveillait d’abord des souvenirs assez mêlés, qui a pu être un objet de contradiction, finit par se dépouiller de ce qu’elle pouvait avoir d’équivoque, de ce que l’esprit de parti y ajoutait d’irritant. La masse française, c’est évident, n’y voit plus une signification de guerre et de dissension intestine. Pour elle, cet anniversaire n’est plus que la commémoration idéale d’une époque qu’elle voit de loin, qui a été certainement, dans tous les cas, la date d’un des plus puissans mouvemens humains, le commencement d’une société nouvelle où elle a désormais sa place. Elle voit cela ou elle le sent ; elle voit aussi une occasion de promenade et de délassement qu’elle se hâte de saisir. Elle ne s’intéresse sûrement, ni aux réhabilitations de Danton, ni aux discours révolutionnaires qui ont été prononcés dans une cérémonie prétentieuse, — où le gouvernement a brillé par son absence. La masse française ou parisienne va à son plaisir ; elle va surtout, guidée par son instinct, à la revue de Longchamps, où elle voit, avec un généreux frémissement, défiler une armée qui est pour elle la vivante et saisissante image de la patrie. C’est le plus clair de ses sentimens ; c’est ce qui semble avoir été plus que jamais le caractère de cette fête nouvelle du 14 juillet qui s’est passée aussi paisiblement que possible : diversion d’un jour jetée au milieu des tracas de la politique, entre les derniers troubles d’une session expirante et les grèves suscitées par de malfaisans agitateurs.

Ce qu’il y a toujours de frappant, en effet, c’est ce contraste entre les instincts d’une population paisible dans ses plaisirs comme dans sa vie laborieuse, et les incessantes menées de ceux qui n’ont d’autre souci que de provoquer à propos de tout des crises et des agitations nouvelles. Le fait est que s’il n’y a pas eu aux dernières heures de la session, à la veille des vacances, une crise ministérielle, ce n’est pas la faute de quelques meneurs de la chambre, et qu’il suffit d’une occasion, d’une interpellation pour dévoiler l’inconsistance de nos malheureux pouvoirs publics.

A quoi cela a-t-il tenu ? On n’y songeait guère assurément, lorsqu’un député, connu pour se mêler de tout et pour mettre partout ses excentricités, a cru devoir soulever en plein parlement une question des plus délicates qui touche aux relations de la France avec l’Allemagne. Il s’agissait du régime des passeports en Alsace-Lorraine, de restrictions nouvelles qui auraient été imposées par la police allemande, d’une sorte d’exclusion qui frapperait nos industriels et nos commerçons. Les faits étaient-ils vrais ou étaient-ils d’une date récente ou s’appliquaient-ils particulièrement aux commerçans français ? N’importe, les journaux l’avaient dit ! M. Laur, sur la foi d’un bruit de journaux, se hâtait de mettre M. le ministre des affaires étrangères sur la sellette, prêt là le foudroyer de ses interpellations. M. le ministre des affaires étrangères, à son tour, un peu impatienté à ce qu’il semble des obsessions de M. Laur, croyait pouvoir s’abstenir d’explications qu’il jugeait, sans doute inopportunes, — et se bornait à demander un ajournement. Qu’arrivait-il ? On répondait sur-le-champ par un vote qui repoussait l’ajournement, qui était un échec sensible pour le chef de notre diplomatie et était un triomphe pour M. Laur ! Évidemment, M. le ministre des affaires étrangères ne s’était pas rendu compte de ce qu’on peut toujours attendre ou craindre d’une chambre livrée à la mobilité de ses impressions ; la chambre, de son côté, ne s’était pas rendu compte de la gravité de son vote, — et un instant on s’est trouvé sans le savoir, sans le vouloir, par une sorte de surprise, au bord d’une crise ministérielle ! Il a fallu aussitôt se mettre à l’œuvre pour réparer une bévue qui était un peu la faute de tout le monde ; il a fallu que M. le ministre des affaires étrangères retrouvât son élégante parole pour donner les explications qu’il n’avait pas données la veille, que la chambre se désavouât elle-même en retirant un vote d’étourderie, — et provisoirement on en a été quitte pour la peur ! — Ce n’est pas tout encore. A peine était-on remis de cette alarme, deux ou trois jours après, M. le président du conseil demandait un crédit pour la reconstruction de l’École polytechnique : on lui répondait aussitôt en lui refusant le crédit qu’il demandait, — et M. le président du conseil quittait la chambre en annonçant sa démission. Toute réflexion faite, la démission n’est pas allée jusqu’à l’Elysée. Ainsi en quelques jours, au lendemain du 14 juillet, le ministère a été deux fois sur le point de disparaître, la chambre a été tout près d’ouvrir une crise de pouvoir qui n’eût point été assurément sans gravité !

Qu’est-ce que tout cela, sinon une parfaite incohérence de parlement et de gouvernement, — une incohérence dans les actions, suite de l’incohérence dans les idées ? — Il y aurait, dit-on, quelque secret dans ces inconstances de majorité, dans ces mouvemens de partis qui redeviennent plus sensibles depuis quelque temps. Tous les incidens qui ont éclaté coup sur coup sous les pas du ministère, qui l’autre jour donnaient à réfléchir à M. le président du conseil, ces incidens ne seraient que les signes d’un travail qui n’est pas encore arrivé à maturité, qui ne se dévoilerait qu’au retour des chambres, et tendrait à un remaniement ministériel. En d’autres termes, il y aurait une petite conspiration dont les maîtres dans l’art de conduire les intrigues ministérielles et parlementaires tiendraient les fils. C’est possible, tout est possible ; mais, en attendant, ce qu’il y a pour le moment de plus grave, c’est cet état moral où une assemblée qui prétend décider de tout n’est pas même maîtresse de ses impressions, où le premier venu peut engager les questions les plus périlleuses, où un ministère n’a pas assez d’autorité ou de résolution pour arrêter du premier coup des débats peut-être compromettans pour les intérêts du pays. Car enfin on ne sait pas ce que peuvent produire des entraînemens de discussion, des voies d’imprévoyance ou de surprise, des conflits, même des conflits diplomatiques provoqués à la légère. On ne le sait plus, on l’a oublié depuis 1870 ! Et détail curieux de ces confusions parlementaires ! ceux qui mènent cette campagne d’excitations et d’incidens tapageurs, se servant tour à tour des susceptibilités patriotiques ou des revendications ouvrières, ce sont les boulangistes suivis par les radicaux et même accompagnés au besoin des irréconciliables de la droite. M. Laur et M. Déroulède font une figure parmi les leaders des majorités de hasard ! On n’en serait pas là, convenez-en, si le gouvernement, au lieu de se mettre à la merci des mobilités d’une chambre qui ne sait pas elle-même ce qu’elle veut, faisait plus souvent sentir son autorité, gardait un sentiment plus vif de son rôle, de sa responsabilité devant le pays.

Une crise ministérielle, à l’heure qu’il est, n’aurait point été une solution, — elle n’eût été qu’un contre-temps de plus dans une situation déjà assez compliquée. Elle n’aurait, certes, dans tous les cas, ni simplifié ces questions de diplomatie imprudemment soulevées, ni contribué à apaiser cette grève bruyante, assez violente, qui, pendant quelques jours, autour du 14 juillet, a pu être un danger pour les affaires, peut-être même pour la paix publique. Cette fois, ce ne sont plus les boulangers qui ont ouvert les hostilités par la suspension du travail, ce sont les ouvriers des chemins de fer ou leurs délégués qui ont cru pouvoir engager la campagne de la revendication ; mais dans les deux cas, le fait est le même, la grève est l’œuvre des syndicats qui ont visiblement voulu essayer leurs forces. Il est certain que pendant quelques jours, les chefs des syndicats n’ont rien négligé pour pousser à toute extrémité cette dernière grève, qui a commencé par le chemin de fer d’Orléans et qu’ils se flattaient d’étendre à toutes les compagnies. Ils ont rempli Paris de leurs manifestations et de leurs excitations ; ils ont déployé une activité extraordinaire, procédant par tous les moyens, par la captation ou par l’intimidation, pour détourner les ouvriers du travail, — répandant de faux bruits de grève universelle, prodiguant la menace aux compagnies, s’efforçant d’intéresser à leur cause le conseil municipal, même quelques députés de bonne volonté. On a eu sous les yeux un spécimen significatif de ces campagnes auxquelles s’essaient des syndicats qui se disent professionnels et qui ne sent que des bureaux de démagogie plus préoccupés de la guerre sociale que des intérêts des ouvriers. En réalité, elle a fini, cette grève, comme elle devait finir ; elle a expiré dans l’impuissance parce qu’elle n’avait pas de motif sérieux, parce qu’elle n’a intimidé ni le gouvernement ni les chefs des chemins de fer, ni même les vrais ouvriers, parce que de tous les griefs qu’on invoquait, les uns sont de ceux que les compagnies ne refusent pas d’accueillir, les autres ne sont qu’une série de prétentions exorbitantes et chimériques.

Que ces tentatives puissent se renouveler, c’est vraisemblable : elles sont la suite presque inévitable de l’état moral qu’on a créé, des idées fausses et des passions qu’on a encouragées, des facilités qu’on donne aux agitateurs. Telle qu’elle est cependant, avec ses violences et ses excès, cette dernière grève, qui vient de passer comme une bourrasque, n’aura peut-être pas été du moins une expérience inutile : elle aura laissé voir sur deux ou trois points caractéristiques la vérité des choses.

D’abord, c’est un fait démontré, les organisateurs de grèves ont pu s’apercevoir que s’il y a partout un intérêt naturel pour les ouvriers, il y a un point où l’opinion se refroidit et se détourne brusquement. On peut discuter sur les salaires, sur les heures et les conditions du travail, soit ! Lorsqu’on parle, ne fût-ce que par une exagération de club, d’affamer. Paris, d’interrompre les communications de chemins de fer, au risque de provoquer une crise universelle dans la vie nationale, il y a une sorte de révolte instinctive. Les grévistes voient aussitôt l’opinion se tourner contre eux ; ils forcent le gouvernement à remplir son rôle de protecteur de l’intérêt public ; ils fortifient les compagnies dans leur résistance à des prétentions démesurées. Ils restent seuls avec leurs violences stériles, et c’est ce qui explique en partie l’impuissance de la dernière grève des chemins de fer ; mais il y a de plus, après cette récente expérience, un tait évident, saisissant : c’est que le moment est venu de régulariser, de ramener à leur destination tous ces syndicats qui se multiplient, qui, au lieu d’être un bienfait pour le monde du travail, menacent de devenir un instrument de désorganisation. Il ne s’agit pas de céder à un esprit de réaction, de supprimer le droit de grève et de coalition pour les ouvriers, de rétracter la loi de 1884, qui a constitué les syndicats. Il s’agit tout simplement de rester dans la vérité, de ne pas aller plus loin, de ne pas aggraver surtout le danger en proposant, comme on le faisait récemment, d’affaiblir les garanties imposées à des associations qui sont déjà un privilège. Les syndicats ont été créés pour les ouvriers, au profit des ouvriers ; ils n’ont pas été créés pour être le refuge de ceux qui ne songent qu’à exploiter les griefs, même les misères des populations laborieuses. Les syndicats sont faits pour permettre aux ouvriers de se réunir, de se concerter, de défendre leur liberté, leurs droits et leurs intérêts ; ils ne sont pas institués pour être une force révolutionnaire et préparer la dictature des agitateurs, pour décréter la grève obligatoire et disposer de la liberté du travail, pour devenir une sorte d’attentat organisé contre de grands services publics. C’est là précisément la périlleuse confusion dévoilée par la dernière grève. C’est aussi ce qui est fait pour préoccuper désormais les pouvoirs publics, dont le rôle n’est point apparemment de subordonner à de faux calculs de basse popularité les intérêts de la puissance industrielle et de la sécurité de la France.

Sans doute, il faut le croire, l’Europe qui a tant vu de choses finira par s’accoutumer à tous ces spectacles variés et souvent imprévus qui lui sont offerts, — d’autant plus qu’il est bien entendu, on ne cesse de le lui répéter, que tout ce qui se fait est pour son bien et pour son repos. Le plus simple est donc de suivre sans illusion, sans se laisser abuser, sans rien exagérer, cette série de représentations d’été qui, sous la forme de voyages princiers, de réceptions, de démonstrations, sont les événemens du jour. On ne peut pas dire assurément que tout soit sans signification et sans conséquence ; il est bien évident au contraire qu’on peut voir sans grand effort à travers tout cela les situations se dessiner de plus en plus, les affinités entre puissances se prononcer, les politiques se caractériser ou se rechercher pour ainsi dire. L’essentiel est que ces manifestations de courtoisie, où il y a toujours un peu d’ostentation, ces visites, ces échanges de politesse qui se succèdent, ne dépassent pas la mesure au-delà de laquelle ils prendraient un autre caractère.

A tout prendre, le voyage que l’empereur d’Allemagne vient de faire en Angleterre est resté dans la mesuré et s’est bien passé. S’il avait commencé avec un peu d’apparat et de fracas, il n’a pas tardé à reprendre ses vraies proportions dans l’atmosphère britannique. La réception publique faite au petit-fils de la reine paraît avoir été courtoise, sans nulle exagération, et surtout sans aucune démonstration, qui puisse encourager une politique de coups de tête. L’empereur a pu passer sa revue militaire à Wimbledon sans incident. Il a eu son gala à Guildhall, dans ce puissant asile du négoce où l’on n’aime pas les aventures, et dans le discours du jeune souverain comme dans le discours du lord-maire, il n’y a pas eu une dissonance, pas une parole risquée : il n’y a eu qu’une invocation à la paix ! Tout avait été sans doute réglé et calculé d’avance. Guillaume II s passé une journée chez lord Salisbury, à Hatfield, où l’attendait une somptueuse hospitalité. Il a pu se promener dans le vieux parc, toucher de sa main le chêne trois fois centenaire planté par la reine Elisabeth, — et si sous les ombrages de Hatfield il y a eu des confidences entre le souverain allemand et lord Salisbury, on n’en a rien su naturellement. Lord Salisbury ne l’a pas dit à M. Labouchère. Tout ce qu’on sait ou à peu près, c’est que l’Angleterre, sans déguiser ses sympathies pour les alliances continentales, évite de se compromettre par des engagemens exclusifs, qu’elle tient, comme on le dit, à garder « ses mains libres, » et que dans la réception de Hatfield l’ambassadeur de France a eu sa part des témoignages de la courtoisie anglaise. On s’est séparé presque sans bruit ; puis l’empereur Guillaume a disparu dans les brumes du nord, cinglant vers les côtes de Norvège où il est allé se retremper à l’air plus vif et se reposer des fêtes britanniques.

A peine l’empereur était-il parti cependant, l’Angleterre a reçu aussitôt une visite nouvelle qui pourrait peut-être passer pour un supplément ou un épilogue de la grande visite impériale. L’héritier de la couronne d’Italie, le prince de Naples, est arrivé à Londres comme un messager des bonnes intentions italiennes. Et lui aussi, le jeune prince, il a eu ses réceptions, il a eu son banquet à Windsor, sa visite à Hatfield. Il a été fêté ; les fêtes pourtant paraissent plus modestes. Il y a même des journaux qui ont saisi l’occasion de faire sentir à l’Italie ce qu’ils entendent par l’équilibre de la Méditerranée, en la félicitant de voir sans envie l’Angleterre maîtresse de Gibraltar et de Malte, campée en Egypte et à Chypre. Bref, c’est ce qu’on pourrait appeler une représentation nuancée de la triple ou de la quadruple alliance qui vient d’être donnée à Londres, — l’Allemagne, l’Italie comptant sur l’Angleterre, — l’Angleterre comptant sur tout le monde sans trop se lier avec personne. Mais voici l’imprévu, le jeu des contrastes qui ne manquent jamais dans les affaires humaines !

Est-ce une simple coïncidence ? Y a-t-il eu l’intention avouée ou inavouée d’opposer à une démonstration qu’on dit pacifique une démonstration qui n’est pas moins pacifique ? Toujours est-il que les fêtes de la triple alliance semblent désormais avoir leur contre-partie dans un incident d’une autre nature qui ne laisse pas de faire quelque bruit en l’Europe. Au moment où les princes alliés du continent passaient à Londres, une escadre française sous les ordres de M. l’amiral Gervais, voyageant elle aussi pour son plaisir, pour montrer ses couleurs, se dirigeait vers le Sund et la Baltique. Elle s’est arrêtée d’abord devant Copenhague, où elle a trouvé une population hospitalière, un souverain et des princes empressés à lui témoigner les vieilles sympathies danoises, un pays tout entier qui a paru heureux de saluer le drapeau de la France. Elle s’est avancée encore, elle est arrivée sur la côte suédoise, devant Stockholm, où l’accueil n’a pas été moins chaleureux et moins expansif. Partout nos marins n’ont rencontré que des visages amis. Le roi Oscar, en recevant l’amiral et ses lieutenans, s’est plu à se souvenir de son origine française, de ses voyages en France, de ses relations avec quelques-uns de nos chefs militaires, des vieux liens d’amitié qui unissent les deux pays. De toutes parts banquets et bals ont été offerts à nos officiers dans une ville en fête. — Ce n’était que le prélude de la réception que l’escadre allait trouver à Cronstadt où elle est encore, où pour la première fois depuis un demi-siècle paraissaient des navires de guerre français. Ici les démonstrations se succèdent et prennent des proportions de plus en plus significatives qui vont jusqu’à l’enthousiasme. A Cronstadt comme à Saint-Pétersbourg nos marins sont l’objet des manifestations les plus vives de sympathie. L’empereur lui-même a tenu à faire sa visite à l’escadre française, et il s’est rendu à bord du vaisseau-amiral le Marengo, accompagné de l’impératrice, des grands-ducs, de la reine de Grèce. Étrange révolution des choses ! Un tsar porte aujourd’hui un toast à M. le président Carnot, et devant un tsar une musique militaire russe joue la Marseillaise ! Il paraît bien, en effet, que tout arrive dans le monde. Puis, comme si cela ne suffisait pas, les nouvellistes à l’esprit inventif ont déjà imaginé un voyage de la tsarine, du grand-duc héritier, et qui sait ? de l’empereur lui-même en France, — un voyage de M. le président de la république en Russie. On va probablement un peu vite. Restons-en, si l’on veut, aux manifestations provoquées par la présence de notre escadre dans les eaux russes et couronnées ces jours derniers par un échange de chaleureuses cordialités entre l’empereur Alexandre et M. le président de la république. C’est bien assez ! Ainsi, en peu de jours voilà le spectacle rare offert à l’Europe. D’un côté les alliés du continent échangent des complimens à Londres, d’un autre côté Français et Russes échangent des témoignages de sympathie à Cronstadt comme à Saint-Pétersbourg. Voilà le fait qui a éclaté, non pas comme un coup de foudre, mais peut-être comme un avertissement et qui n’est pas sans faire une certaine figure dans notre histoire contemporaine ! Ni à Cronstadt, ni à Londres d’ailleurs, il faut l’ajouter, il n’a pas été dit un mot qui ne soit favorable à la paix ; qui ressemble à une menace ou à un défi : tout a été correct dans les discours. L’inconvénient de ces démonstrations néanmoins est toujours d’exciter les esprits, de mettre les imaginations en effervescence, de laisser flotter devant l’Europe des mirages d’alliances qui dépendent certainement en grande partie d’événemens encore inconnus, — et que chacun, ce jour-là, aurait le soin de mesurer à ses intérêts.

Après toutes les interprétations, tous les commentaires sur ce mouvement de visites princières dont l’Angleterre vient d’avoir sa part, même après tous les dialogues incessamment renouvelés à la chambre des communes, on n’est peut-être pas plus avancé. On pourrait seulement distinguer dans le monde anglais l’intention de ne pas laisser l’opinion s’égarer dans les conjectures, de décourager les polémiques sur la triple alliance, sur les engagemens de l’Angleterre, de ramener l’attention sur les affaires intérieures du jour. Tandis que sir James Fergusson s’épuise à Westminster en explications qui n’expliquent rien, M. Balfour fait retentir le parc de Hatfield de ses harangues à demi humoristiques sur l’Irlande, sur la nécessité de s’entendre plus que jamais entre conservateurs tt unionistes pour pacifier l’éternelle révoltée. Lord Salisbury lui-même, dans les libres réunions où il est convié, évite le plus qu’il peut de toucher aux affaires étrangères ; il n’y fait en passant quelque allusion que pour cribler de son ironie M. Labouchère, l’interpellateur obstiné, « qui connaît l’existence au foreign office de documens dont le foreign office n’a jamais entendu-parler, qui sait des actes de lord Salisbury que celui-ci n’a jamais accomplis même en rêve… » Lord Salisbury n’a point de secrets diplomatiques, c’est tout au plus s’il connaît la triple alliance, il l’assure ; il est tout entier à d’autres affaires, surtout, à ce qu’il semble, au soin de préparer la durée de son ministère, et son dernier discours au banquet de l’United club est certes un des plus curieux qu’il ait prononcés depuis longtemps. C’est tout un programme de réforme électorale fait pour distraire ou occuper l’opinion en attendant le scrutin qui renouvellera le parlement et qui ne s’ouvrira pas avant un an.

Évidemment lord Salisbury a entendu parler, sinon des secrets diplomatiques qu’il assure ne pas connaître, du moins des élections partielles qui se succèdent autour de lui, qui sont autant de menaces pour le parti conservateur anglais. Ces jours derniers encore, il a pu voir une élection nouvelle qui a été un succès de plus pour ses adversaires. Il ne peut se dissimuler que le courant de l’opinion va ou revient de plus en plus vers M. Gladstone, et que si rien ne vient l’interrompre, les élections prochaines peuvent être une victoire libérale. C’est précisément pour détourner ou déconcerter ce mouvement, qu’il a conçu sa réforme électorale. Lord Salisbury est de l’école de lord Beaconsfield, il aime à étonner ; il ne recule pas devant les conceptions hardies ou subtiles. Son projet est certes ingénieusement combiné. La première innovation électorale se fonde sur ce fait que la population a augmenté dans certaines parties du royaume-uni, dans l’Angleterre proprement dite, qu’elle a, au contraire, diminué dans d’autres parties. De là, la nécessité de modifier la représentation nationale, de la proportionner aux mouvemens de la population. Il résulterait seulement de ce fait, par une coïncidence piquante et imprévue, que le chiffre de la représentation se trouverait augmenté justement là où les conservateurs ont le plus de chances, qu’il serait, en revanche, réduit en Ecosse, dans le pays de Galles favorables aux libéraux et surtout en Irlande où l’opposition est toujours sûre de triompher. Première innovation merveilleuse ! Ce n’est pas tout : lord Salisbury, dans la pensée avouée d’enlever au home-rule son armée, propose d’exclure du vote les illettrés. Le coup est dirigé contre l’influence des prêtres irlandais qui sont les vrais chefs du mouvement national en Irlande. C’est réellement ici la guerre du vieux tory contre le papisme ! Pour déguiser ou pallier ce qu’il y a de réactionnaire dans ces combinaisons, il est vrai, lord Salisbury se hâte d’accorder aux libéraux une réforme réclamée depuis longtemps : il supprime le privilège du vote multiple, le droit réservé jusqu’ici aux propriétaires de voter dans toutes les circonscriptions où ils ont des propriétés. Pour couronner l’œuvre enfin, pour l’égayer aussi peut-être, lord Salisbury, en intrépide novateur, inscrit dans son projet l’affranchissement politique des femmes, le droit de vote pour les femmes. Et tout cela, mêlé ensemble, représente la réforme électorale conçue et proposée par le premier ministre de la reine Victoria ! En réalité, ce qu’il y a de plus original dans cette prétendue réforme électorale, à part le droit des femmes, à part le subterfuge imaginé pour servir les conservateurs, par un remaniement des circonscriptions, c’est la campagne engagée contre les prêtres irlandais. Lord Salisbury n’en est peut-être pas venu là du premier coup.

Lorsqu’il y a quelques années, à l’occasion du jubilé de la reine, le chef du cabinet envoyait un pair catholique, lord Norfolk, à Rome auprès du Vatican, il lui avait donné, on le sait aujourd’hui, à côté d’une mission ostensible de courtoisie, une mission particulière des plus graves. Il avait espéré obtenir du pape une intervention auprès de l’église d’Irlande à peu près analogue à celle que M. de Bismarck obtenait de Léon XIII auprès des catholiques allemands à l’époque du septennat militaire. Le pape, sans refuser absolument, sentait ce qu’il y avait de délicat dans l’intervention qu’on lui demandait ; il agissait avec une extrême mesure. De fait, il n’en a rien été ; le clergé irlandais est resté le vrai chef du mouvement national, et les récentes mésaventures de M. Parnell n’ont fait que fortifier son influence. Lord Salisbury cherche aujourd’hui à prendre sa revanche par sa réforme électorale. Il se flatte tout à la fois de neutraliser le clergé par l’exclusion des illettrés irlandais et d’embarrasser les libéraux en intéressant le sentiment protestant à la guerre qu’il engage. Tout cela peut être plus ou moins habile. La question est de savoir quelle sera la fortune de cette œuvre industrieuse et perfide dans le parlement et même, dans le cas où elle serait acceptée, si elle réussirait à détourner le mouvement qui menace le ministère conservateur, à désarmer le libéralisme anglais.

Il y a de la comédie dans la politique, il y en a un peu partout et à propos de tout, dans le Nouveau-Monde comme dans l’ancien, à Washington comme dans les plus vieilles capitales de l’Europe. Ce qui semble préoccuper pour le moment le monde américain, ce n’est pas le bill Mac-Kinley : — l’expérience du bill Mac-Kinley suit son cours et produira ce qu’elle pourra ; ce n’est pas non plus l’incident des Italiens exécutés sommairement à la Nouvelle-Orléans : c’est déjà une vieille histoire. Le cabinet de Washington s’est lestement dégagé vis-à-vis de l’Italie en déclinant toute compétence et toute responsabilité au nom du gouvernement fédéral. Il ne s’agit point de cela, il s’agit d’autre chose. La vérité est qu’il semble depuis quelque temps se jouer une comédie singulière aux États-Unis, autour des deux hommes qui ont le premier rôle dans les affaires américaines, qui restent au moins les chefs ostensibles du parti républicain si durement atteint aux dernières élections du congrès.

Ce n’est point un mystère qu’entre le président régnant de l’Union américaine, M. Harrison, et le secrétaire d’État, M. Blaine, l’harmonie est loin d’être complète. Depuis la dernière élection présidentielle où M. Blaine, par des considérations de circonstance, s’est cru obligé de s’effacer devant M. Harrison et de se contenter du poste de secrétaire d’État, président et ministre sont dans le gouvernement des alliés de nécessité, des rivaux d’influence et de situation. Pour se voiler du décorum officiel, l’antagonisme n’est pas moins réel et profond entre eux. La cruelle défaite essuyée aux dernières élections du congrès par le parti républicain qu’ils représentent, loin de les rapprocher, les a peut-être encore plus divisés, sans décourager leurs ambitions. M. Harrison, depuis qu’il est entré à la Maison-Blanche, garde malgré tout l’arrière-pensée d’y rester par une seconde élection : il ne s’est signalé par aucun acte fait pour le populariser ou pour révéler en lui une intelligence supérieure ; mais il a le pouvoir et il compte sur le temps, — il a encore un an, — pour ramener l’opinion plus qu’à demi conquise par les adversaires des républicains et du protectionnisme. M. Blaine, dans son poste de secrétaire d’État, est visiblement resté l’homme de tête du gouvernement poursuivant avec une tenace énergie une politique assurément exclusive et dangereuse pour l’Europe, mais faite pour flatter l’orgueil américain. C’est lui qui, l’an dernier, réunissait à Washington un congrès de tous les États du Nouveau-Monde avec la pensée de former une sorte de Zollverein américain, et ce qui semblait alors une chimère, il a commencé à le réaliser par le chemin de fer qui pénètre dans les provinces mexicaines, par le traité de commerce qu’il a signé, il y a trois mois, avec le Brésil, par les négociations qu’il a ouvertes avec d’autres républiques. Tout en restant avec son parti protectionniste vis-à-vis de l’Europe, il se réserve d’interpréter le bill Mac-Kinley à sa façon, dans ses relations avec les républiques du Nouveau-Monde dont il veut faire les tributaires de l’industrie américaine. M. Blaine, par ses vues et ses facultés, est le véritable homme d’État à Washington, et il n’a sûrement pas renoncé à l’ambition d’être à son tour président de l’Union. Il était déjà et il reste le candidat désigné du parti républicain, le compétiteur éventuel de M. Harrison.

Qu’arrive-t-il alors ? C’est ici que commence la comédie. M. Harrison, dans l’intention évidente d’évincer ou d’éclipser d’avance son redoutable concurrent, n’a pas attendu l’ouverture de la période électorale pour se mettre en campagne. Il a déjà entrepris des voyages de propagande dans les états de l’est et du sud, où il s’est efforcé de rallier l’armée protectionniste à sa cause. Ce n’est pas tout ; les amis du président, profitant d’un état d’indisposition et de fatigue du ministre de M. Harrison, se sont empressés de répandre les bruits les plus sinistres sur la maladie de M. Blaine, sur l’affaiblissement de ses facultés, en ajoutant qu’il ne pouvait plus rester ministre. M. Blaine paraît bien, en effet, avoir été assez sérieusement atteint ; mais ses amis assurent que tout ce qu’on dit n’est qu’une perfide exagération, que les bruits répandus par les amis de M. Harrison ne sont qu’une manœuvre pour ruiner d’avance la candidature de M. Blaine, que le secrétaire d’État va reprendre ses fonctions. Où est la vérité dans cette comédie, il faut l’avouer, un peu lugubre ? Si M. Blaine est réellement aussi malade que le disent ses adversaires, M. Harrison n’y gagnera peut-être pas beaucoup, et M. Mac-Kinley, qui brigue en ce moment le poste de gouverneur de l’Ohio, aurait, dit-on, l’ambition d’être lui-même candidat à la présidence : ce n’est pas le retentissement qui aura manqué à son nom. Si M. Blaine traverse heureusement cette crise de santé, sa candidature sera certainement fortifiée partout ce qu’on aura fait contre elle. Ce sera, dans tous les cas, une scission des plus graves dans le parti républicain des États-Unis. Ce sera aussi pour l’Europe une chance de plus de voir s’atténuer cette guerre de protectionnisme à outrance inaugurée au-delà de l’Atlantique.


CH. DE MAZADE.