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Chronique de la quinzaine - 14 août 1891

Chronique n° 1424
14 août 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

A peine les chambres sont-elles parties, les vacances s’ouvrent pour tout le monde, depuis M. le président de la république qui va chercher le repos sous les paisibles ombrages de Fontainebleau, jusqu’aux écoliers qui vont oublier dans leurs familles les controverses sur l’enseignement classique et l’enseignement moderne dont on les entretenait naguère au grand concours. La politique, au moins la politique intérieure, suivant l’invariable usage, sommeille à demi. Ce n’est pas que dans cette trêve périodique et bienfaisante il ne reste encore bien des questions obscures, des incohérences morales, de mauvais fermens, des menaces de crises du travail, des grèves, des conflits obstinés. Les agitations ouvrières, pas plus que les luttes de partis, ne s’arrêtent à volonté pour le plaisir de ceux qui aiment la quiétude ou qui cherchent la distraction et l’oubli dans les voyages ; mais somme toute, pour le moment, la France est au repos plus qu’aux agitations, aux incidens bruyans, aux violences de polémiques et aux grèves. On échaufferait difficilement un public inattentif pour les revendications des terrassiers et des puisatiers ; on aurait de la peine à passionner les esprits pour des querelles de fantaisie. Tout ce qu’on pourrait tenter se perdrait dans cette grande et pacifique diversion des vacances qui est toujours attendue, et laisse pour quelques mois le pays à sa tranquillité. La politique intérieure, aujourd’hui, elle n’est nulle part, ou, si l’on veut, elle se réduit à des discussions assez vaines, à des discours que les ministres, dispersés par la saison, sèment sur les chemins, à une distribution de prix, à un banquet, à une inauguration de voie ferrée, à propos de tout et à propos de rien.

Le malheur est que, dans ces discours ministériels qui se succèdent, tout est parfois assez mêlé, et qu’on ne sent pas un esprit de gouvernement bien assuré, bien clair, bien propre à inspirer une confiance sans limite. Les orateurs officiels se livrent assez souvent à leur imagination, à leurs fantaisies, au risque d’égarer ceux qui les écoutent et qui les prendraient au mot. Certes, lorsque M. le ministre de l’instruction publique inaugurait, il y a quelques jours, les vacances par le discours qu’il a adressé en pleine Sorbonne à la jeune population des lycées impatiente de liberté, il a parlé avec élégance, avec finesse et même parfois avec élévation. lia prodigué les bonnes paroles et les bons conseils. Il a parlé de tout, de l’enseignement moderne qui n’est ni l’enseignement classique, ni l’enseignement spécial, de l’idéal qui doit relever les cœurs, de la paix du monde, de l’état de l’Europe qui impose à tous les peuples des armemens formidables et démesurés. Soit, c’est le thème inévitable ! Seulement on ne voit pas bien à quel propos M. le ministre de l’instruction publique s’est cru obligé de proclamer, avec une autorité officielle, que « l’état militaire, par ses nécessités de subordination passive de toutes les volontés à la volonté d’un seul, est contraire au génie des institutions politiques de la France. » Le grand maître de l’université nouvelle y a-t-il bien songé ? D’abord, il n’est pas sûr que cette discipline, ennoblie par le patriotisme, ne soit point un frein salutaire, plus nécessaire encore dans une vaste et libre démocratie que sous tout autre régime. Si le service universel et obligatoire a une valeur morale, c’est justement parce qu’il soumet tous les Français à la même règle, à ce viril apprentissage de l’obéissance à des chefs qui tiennent leurs titres de commandement de leurs services et de la loi dans un intérêt commun ; mais de plus, on en conviendra, c’est une étrange manière de faire aimer par une jeunesse au cœur chaud, à l’esprit prompt, cette vie militaire à laquelle elle sera appelée demain, et si l’on voulait aller plus loin, ce serait aussi une singulière façon de recommander l’institution républicaine que de la représenter comme incompatible par son génie avec les nécessités de la défense nationale, avec une des conditions de la grandeur de la France. M. le ministre de l’instruction publique aurait pu décidément se dispenser peut-être d’exprimer en pleine Sorbonne une opinion hasardée qu’il peut, s’il le veut, avoir comme philosophe, mais qui n’est point assurément l’opinion d’un homme de gouvernement à l’heure où nous vivons. Car enfin, où veut-on en venir ? quelle impression peut garder le pays, quand on lui dit au nom de l’Etat que la démocratie n’est pas faite pour subir les contraintes du service, cette « immobilisation des forces humaines, » tant de « dépenses improductives, » et quand, le lendemain, on lui impose la dure loi de l’armement universel, des charges accablantes et toujours croissantes ? Que pourrait-on répondre au soldat indiscipliné qui dirait que l’obéissance est « contraire au génie des institutions ? » Le plus clair est que ces théories humanitaires, si on les prenait au sérieux, ne pourraient que mettre la confusion dans les esprits, et, si elles ne sont qu’une fantaisie, elles ne sont pas faites pour une assemblée de la jeunesse. Pendant ce temps, M. le ministre de l’intérieur, M. le ministre des travaux publics, qui n’ont pas à faire des discours en Sorbonne, vont de leur côté en province, répandant, eux aussi, à leur manière, la bonne parole. Ils vont inaugurer quelques chemins de fer, recevoir de petites ovations, qui ne manquent jamais, et surtout réchauffer le zèle provincial. Ils étaient, il y a peu de jours, dans la Corrèze, dans le Lot, à Gourdon, à Cahors. M. Constans est même allé jusqu’à Bagnères-de-Luchon. M. le ministre de l’intérieur et M. le ministre des travaux publics, dans leurs pérégrinations et dans leurs discours, ne font pas de philosophie, ils font de la politique réaliste et pittoresque. M. le ministre des travaux publics est certainement dans son rôle en rêvant la multiplication des voies ferrées, il se laisse peut-être un peu entraîner par son imagination. Il est presque idyllique en parlant des chemins de fer de montagnes, et surtout il ne compte pas avec l’argent. Qu’on ne lui oppose pas les remontrances moroses de ceux qui remplissent le devoir ingrat de défendre le budget, l’ordre financier, la fortune de la France : lui, il n’a d’autre souci que d’aller en avant, de promettre des chemins de fer qui ressemblent fort à des chemins de fer électoraux, d’achever le « plan Freycinet » pour l’an 1900 : « La France est assez riche pour se permettre ce luxe ! » Voilà qui est parler en homme entendu, sachant semer les chemins de fer ou les promesses de chemins de fer pour récolter les suffrages ! M. le ministre de l’intérieur, quant à lui, dans la distribution des rôles, se réserve la politique familière, et même parfois un peu triviale. Il fait la propagande de la bonhomie. Il se retrouve en famille à Gourdon, à Luchon, avec les méridionaux et fait avec eux la conversation sans façon en leur parlant de lui, de sa famille, de son père qui était un « féroce bonapartiste, » de ses travaux, de ses succès, de leurs intérêts à eux, de leur ville, de la république. Il se montre aussi fort satisfait, ce madré républicain devenu conservateur, comme il l’assure, conservateur de la république, et il dit volontiers d’un ton goguenard, — il le disait récemment à Avignon : « C’est notre tour maintenant d’être les gens très bien ! »

Au fond, M. Constans est trop sceptique pour être dupe de certains préjugés de parti, et il ne demanderait peut-être pas mieux que de se montrer facile avec tout le monde, au risque de passer à son tour pour réactionnaire. Il a certes fait entendre de bonnes paroles à son passage dans le Lot en recommandant aux maires de ne pas perpétuer les divisions locales, en leur rappelant que le drapeau de la république doit abriter sous ses plis tous les Français. Ces jours derniers encore, à Luchon, il a répudié la politique exclusive ; il n’a pas hésité à dire que « la porte de la république est assez haute et assez large pour que tout le monde puisse la franchir sans se courber, sans s’humilier, sans se salir. » Il est malheureusement à craindre que sous ces libérales paroles, il n’y ait encore plus d’une restriction, plus d’une arrière-pensée. M. le ministre de l’intérieur, par une vieille habitude sans doute, traite un peu les nouveaux-venus en repentans suspects, et il leur dit au besoin : « Nous serons bienveillans dans la mesure où vous serez dévoués. » C’est peut-être au fond une manière de ne rien dire. Et M. le ministre de l’intérieur a, lui aussi, sa chimère qu’il promène dans ses voyages, dont il a parlé à Cahors, dont il vient de parler de nouveau à Luchon : c’est la caisse des retraites ouvrières. Comme M. le ministre des travaux publics a ses chemins de fer, M. le ministre de l’intérieur a sa caisse des retraites. M. Yves Guyot ne compte pas avec la fortune de la France, M. Constans ne voit qu’une bagatelle dans les 150 millions que sa caisse coûterait au budget. — De sorte que si on cherche le dernier mot de toutes ces manifestations ministérielles qui se succèdent depuis quelques jours à Paris et en province, on arrive peut-être à un résultat singulier. On finit par découvrir que dans tous les discours de M. le ministre de l’instruction publique, de M. le ministre des travaux publics, de M. le ministre de l’intérieur, ce qui manque le plus, c’est une certaine unité de direction, un certain ensemble d’idées justes et précises, c’est l’esprit de suite, de prévoyance, de gouvernement, pour tout dire. Et cependant, ce qui serait plus que jamais nécessaire aujourd’hui, ce serait un gouvernement assez prudent pour se défendre des hasards, assez bien inspiré pour ne pas marchander sur les conditions d’une sérieuse pacification intérieure, assez sûr de lui-même pour concentrer et manier avec autorité toutes les forces, toutes les ressources de la France.

Qui aurait dit il y a deux mois, à l’approche des vacances, qu’avant peu, au milieu des petits incidens de tous les jours, il allait se passer un événement qui devait d’abord étonner, puis émouvoir et agiter l’Europe ? Qui aurait pensé que quelques navires envoyés pour remplir une mission de courtoisie sur les côtes du golfe de Finlande allaient créer ou dévoiler une situation nouvelle ? C’est cependant ce qui arrive dans un temps déjà si fertile en surprises et en coups de théâtre ; c’est ce qui préoccupe depuis quelques semaines l’opinion universelle, de plus en plus attirée vers le spectacle inattendu offert à Cronstadt, à Saint-Pétersbourg, à Moscou, partout où passent nos marins, conduits sur les côtes de Russie par M. l’amiral Gervais.

On pouvait sans doute compter, pour nos officiers et nos soldats, sur une réception courtoise, puisque ceux qui avaient organisé et décidé cette mission devaient savoir ce qu’ils faisaient, on ne pouvait vraiment prévoir la vivacité et l’étendue des manifestations dont la présence de l’escadre française dans les eaux russes est devenue si rapidement l’occasion. Et ce qui donne une signification plus saisissante à des scènes si nouvelles, c’est l’unanimité des sentimens, c’est la spontanéité ardente, impatiente avec laquelle toutes les classes du peuple r : 3se s’associent à une réception dont l’empereur lui-même a donné le signal : on pourrait peut-être dire, si l’on voulait à tout prix épiloguer, qu’il faut faire la part de l’étiquette officielle ; mais ce n’est plus évidemment cela. D’abord un tsar ne se prodigue pas si aisément, si libéralement, et pour que l’empereur Alexandre III, le plus réservé des souverains, ait cru devoir se rendre spontanément à bord de nos navires à peine arrivés, pour qu’il ait semblé prendre plaisir à combler nos chefs militaires des témoignages de ses sympathies ; pour qu’il ait porté des toasts et envoyé de chaleureux télégrammes à M. le président de la république qui a répondu du même accent, pour qu’il ait fait sa paix même avec la Marseillaise, il a fallu qu’il mît quelque calcul profond dans ce qu’il faisait ou qu’il cédât à un puissant mouvement d’opinion. Cette opinion, elle n’a cessé de se manifester, en effet, sous toutes les formes, par les banquets offerts à nos officiers, par les virils témoignages échangés entre les chefs des deux marines, par les fêtes publiques, par les discours, par la cordialité populaire. Partout, à la cour et à la ville, dans les cercles militaires, dans les réunions mondaines, et même dans la rue, nos marins ont trouvé l’accueil le plus empressé et ont été traités en amis à qui on veut laisser un bon souvenir. Ils y ont répondu en braves gens sensibles à de si chaudes démonstrations, fiers de voir leur drapeau honoré et leur pays relevé dans l’estime du monde. La France, si bien représentée par ses marins devant Cronstadt, a répondu aussi chez elle à sa façon et par quelques paroles vibrantes de M. le ministre des affaires étrangères, et par l’accueil que les marins russes ont récemment trouvé à leur tour dans le port de Cherbourg et mieux encore par l’émotion qui a couru dans le pays. En un mot, dans leur ensemble comme par leurs détails, comme par l’esprit qui les inspire, les fêtes russes offertes à notre escadre ont tous les caractères d’un de ces événemens exceptionnels qui parlent à l’imagination et même à la raison des hommes.

Que, dans ce qui vient de se passer, tout ne soit pas pure ostentation et vaine apparence, que ces manifestations, ces démonstrations, ces bruyans témoignages de sympathie mutuelle dépassent les proportions de ce qu’on veut bien appeler la « civilité » internationale, on n’en peut certes douter. Il est bien clair que deux grands états, deux grands peuples, placés à de telles distances, séparés par tant de traditions sociales, morales, politiques, ne se confondent pas dans une telle étreinte uniquement par politesse, pour le plaisir de se donner des fêtes et de porter des toasts dans des banquets. Ils ont eu d’autres raisons de se rapprocher, c’est bien certain. Est-ce à dire que le voyage de l’escadre française à Cronstadt n’ait été qu’un moyen de déguiser quelque savante campagne diplomatique, que M. l’amiral Gervais ait été envoyé pour conquérir quelque pacte mystérieux, qu’il y ait des protocoles, des engagemens écrits, des traités d’alliance offensive et défensive ? Il n’y a probablement rien de semblable, malgré le zèle qu’ont mis les nouvellistes à divulguer le prétendu secret des négociations de Saint-Pétersbourg. Traités et protocoles sont assez inutiles, et, si on pouvait avoir un doute, une illusion sur ce que valent les papiers diplomatiques, le premier ministre de la reine Victoria, lord Salisbury, nous a suffisamment éclairés en déclarant ces jours derniers, avec une certaine désinvolture, que les protocoles n’étaient rien, que les intérêts du moment décidaient de tout. Ce sont les intérêts qui font aujourd’hui un rapprochement, favorisé peut-être par une certaine facilité d’esprit et de rapports entre Français et Russes, qui n’ont jamais été des ennemis irréconciliables, même quand ils ont eu à vider leurs querelles par les armes. Sans doute il a pu y avoir, plus d’une fois, il peut y avoir encore, entre la France et la Russie, des intérêts différens sur quelques points du monde. Pour le moment, on n’a plus songé à ce qui pourrait diviser ; tout a visiblement cédé à la pression d’un intérêt supérieur qui fait des deux puissances des alliées. C’est la force des choses qui depuis quelques années conspire pour ce rapprochement auquel les deux peuples s’associent avec leurs gouvernemens, et à dire toute la vérité, les premiers auteurs de l’alliance de la Russie et de la France, si alliance il y a, sont ceux qui l’ont préparée sans le savoir par les menées de leur diplomatie, qui l’ont précipitée par leurs démonstrations. On a cru pouvoir constituer au centre du continent une sorte de prépotence, agiter le spectre des coalitions, s’attribuer, du droit de la force et du nombre qu’on croyait avoir, une façon d’arbitrage dans l’occident. Récemment encore, on se plaisait à donner une représentation nouvelle de cette fameuse triple alliance, qu’on s’efforçait de transformer en quadruple alliance, sans s’apercevoir qu’on troublait ainsi toutes les conditions de puissance, tous les rapports entre de grands États. Le résultat a été et devait être de rapprocher les nations et les gouvernemens laissés en dehors de ces arrogantes combinaisons, de les conduire à opposer au faisceau de forces dont on les menaçait, le faisceau de leurs propres forces. On a prétendu disposer de l’équilibre de l’Europe par un bon plaisir d’omnipotence à trois ou à quatre, on n’a réussi qu’à partager l’Europe en deux camps, en décidant un effort énergique pour rétablir l’équilibre. On l’a voulu, c’est fait, et si, comme on n’a cessé de le dire, la triple ou la quadruple alliance n’a été créée que pour être une garantie de la paix, il y aura désormais, par l’alliance nouvelle, une garantie de plus, qui n’est peut-être pas la moins sérieuse et la moins efficace. La paix sera probablement mieux gardée entre les deux camps qui s’observent, qui sont de force à se faire respecter !

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est l’impression multiple, confuse, assez contradictoire, laissée un peu partout par ce qui vient d’arriver en Russie. Il est évident que le premier mouvement dans plus d’un pays a été une certaine surprise. On ne s’attendait ni à l’importance qu’allait prendre l’apparition de notre escadre devant Cronstadt, ni à l’éclat des réceptions russes, ni à la gravité significative des démonstrations qui se sont produites. On a eu quelque peine à se reconnaître. Les uns se sont empressés de traiter légèrement ces fêtes et ces manifestations importunes, d’attribuer tout cela à la frivolité des Russes et des Français, de n’y voir qu’une simple politesse ou l’effet d’un mot d’ordre officiel ou une puérile exagération, les autres n’ont pas caché leur impatience et leur mauvaise humeur. — Ceux-ci se sont étudiés à diminuer l’importance de l’événement, à démontrer qu’une alliance était impossible entre la France et la Russie ; ceux-là ont plutôt affecté d’exagérer la gravité des choses et ont pris ce prétexte pour déclamer une fois de plus contre les velléités remuantes et ambitieuses de la France. Au demeurant, la dernière impression à peu près dans tous les pays est bien, à ce qu’il semble, qu’il s’est passé quelque chose de sérieux, que, si rien n’est précisément changé en Europe, il y a désormais des positions prises, des politiques plus nettement avouées.

Et maintenant, après le passage de M. l’amiral Gervais à Cronstadt et à Pétersbourg, quelle peut être la signification de la visite prochaine de notre escadre à Portsmouth ? Il est bien clair que l’Angleterre, avec son expérience des grandes affaires, ne s’est pas longtemps méprise et l’empressement qu’elle, a mis à exprimer le désir de recevoir notre escadre à Portsmouth est la meilleure preuve qu’elle ne veut pas paraître aussi engagée qu’on le voudrait avec la triple alliance, qu’elle ne veut pas se laisser entraîner au-delà de ses intérêts. Nos marins peuvent donc aller tranquillement sur la côte britannique ; ils sont sûrs d’être bien reçus par le gouvernement anglais, par la reine elle-même qui en a exprimé le désir, par le lord-maire, s’ils vont à Londres. Ils se conduiront là comme partout en honnêtes soldats chargés de la bonne renommée de leur pays et portant avec orgueil dans toutes les eaux les couleurs de la France. Après cela, il est bien certain qu’il n’en sera ni plus ni moins, et on ne voit pas bien pourquoi un patriotisme assez puéril ou de faux calculs auraient détourné notre escadre du rivage britannique où de nouvelles fêtes l’attendent. Le voyage à Portsmouth ne dénature ni n’atténue la visite à Cronstadt, qui reste avec toute sa signification. Ce qui est fait est fait et lord Salisbury a pris le meilleur parti en déclarant, ces jours passés, au banquet de fin de session donné à Mansion-House, que la paix de l’Europe n’avait jamais été mieux assurée. Qu’il ait voulu tranquilliser l’opinion anglaise ou témoigner sa confiance dans les intentions de la France et de la Russie, il a parlé en homme d’esprit.

Dans le concert de nouvelles retentissantes, de discours, de consultations politiques, dont les derniers incidens européens viennent d’être l’occasion, il aurait manqué une voix si M. Crispi n’avait pas tenu à faire sa partie ; mais M. Crispi a parlé comme les autres, comme M. de Bismarck lui-même, l’illustre délaissé de la fortune, qui paraît avoir dans sa solitude des opinions assez moroses sur les affaires du jour. Il y a deux mois à peine, l’ancien ministre italien, pour faire encore parler de lui, pour échapper, s’il pouvait, à l’oubli, avait écrit une première consultation qu’il avait confiée à une revue anglaise, avec des airs de mystère, en se voilant du prétentieux pseudonyme « un homme d’État. » Aujourd’hui il publie dans la même revue son second mémorandum, qu’il se résigne cette fois à signer de son nom. M. Crispi a voulu, lui aussi, dire son mot sur les affaires de l’Europe, sur les alliances continentales, sur la politique de l’Italie ; seulement il l’a dit à la façon d’un homme qui, en perdant le pouvoir, a perdu le sens le plus simple des grandes réalités publiques, qui est dépassé par les événemens et a tout l’air d’un revenant nous racontant des histoires de l’autre monde.

Qu’est-ce en effet que cette consultation nouvelle sur « l’Italie, la France et la papauté, » si ce n’est un tissu de vieilleries, de puérilités, d’inventions saugrenues qui ne répondent plus à rien, ni à la vérité des choses, ni à l’état présent du monde ? M. Crispi a donc découvert, et dévoilé devant l’Europe le grand secret des malentendus qui séparent l’Italie de la France, qui ont jeté l’Italie dans la triple alliance. Il ne s’agit plus, il est vrai, des coups de main préparés par notre marine pour enlever le port de la Spezzia, ou des plans de campagne médités par nos états-majors pour l’invasion de la Péninsule ; il ne s’agit plus même de Tunis, ni des capucins, qui font depuis quelque temps plus de bruit que de raison dans les polémiques italiennes. La grande, la terrible question qui s’élève toujours entre les deux pays, c’est la papauté, dont la France médite visiblement la restauration temporelle. Il est avéré, c’est M. Crispi qui l’assure, que, si des négociations engagées en 1887 par un brave prélat pour réconcilier l’Italie avec le pape n’ont pas eu une heureuse issue, c’est la faute de la France, qui est intervenue par ses mauvais conseils auprès du saint-père. Il est tout aussi démontré qu’en 1889, en pleine exposition, en pleine agitation boulangiste, il y a eu une grande « conspiration » pour décider le pape à quitter Rome, à réclamer l’hospitalité française ! Bref, c’est un fait sûr et certain que depuis des années la France, placée sous le régime de la république, gouvernée par des ministres comme M. Goblet, M. Floquet ou même M. de Freycinet et M. Ribot, ne cesse de songer à une nouvelle expédition de Rome pour rétablir le pape dans son pouvoir temporel ! Et voilà pourquoi l’Italie est dans la triple alliance ! voilà pourquoi elle n’en sortira pas tant que la France n’aura point juré solennellement qu’elle ne songe ni à « renouveler l’expédition contre Rome, » ni à « soumettre aux puissances européennes la question du Vatican ! » C’est pourtant tout ce que trouve à dire sur la politique du jour un homme qui a dirigé avec fracas les affaires de la nation, qui a eu tous les secrets de la diplomatie, qui est censé connaître l’état des autres pays ! Il n’y a pas même dans ces billevesées de quoi abuser les crédulités les plus naïves.

Où donc M. Crispi a-t-il vu « qu’en France la question romaine reste toujours ouverte ? » Est-ce parce qu’il y a entre notre pays et le saint-siège des rapports traditionnels nécessaires, que tout régime régulier, à demi éclairé, s’étudiera à maintenir ? Assurément la France, sous la république comme sous la monarchie, ne saurait se désintéresser de la position, de l’indépendance de la papauté et doit tenir à une entente utile avec le chef de l’Église catholique. Elle y est intéressée dans ses affaires intérieures pour la paix des consciences, et encore plus, peut-être, pour son influence séculaire à l’extérieur, dans les pays lointains où elle a une clientèle catholique rattachée à son protectorat. Il n’y a que les sectaires qui méconnaissent l’avantage d’avoir pour allié le plus grand pouvoir moral qui soit au monde. Nos gouvernemens nouveaux, dès qu’ils touchent aux affaires, ne s’y trompent pas, et jusqu’ici, il n’y a pas eu un ministère républicain qui se soit prêté à la suppression de l’ambassade française auprès du Vatican. M. le président de la république, en toute occasion, montre sa déférence pour le chef de l’Église ; il la montrait récemment encore, et lorsqu’il a eu à remettre la barrette au dernier nonce, au cardinal Rotelli, et lorsqu’il a eu à recevoir le nouveau nonce, Mgr Ferrata. Le pape, de son côté, sans déguiser ses préférences pour la France, ne cesse de témoigner les intentions les plus conciliantes, et même d’encourager par ses conseils les adhésions à la république. En dehors de cette bonne intelligence, de ce concours utile, dont la paix religieuse peut être le prix, il n’y a pas, que nous sachions, une question romaine. Il faut les yeux de M. Crispi pour la démêler parmi nous. La question romaine, elle n’existe pas plus pour la France que pour les autres grands états. Est-ce que M. de Bismarck, le jour où il s’y est cru intéressé, ne s’est pas adressé au souverain pontife et ne l’a pas traité en puissance reconnue ? Est-ce que l’empereur d’Autriche, dont l’Italie est l’alliée, est allé jusqu’ici rendre à Rome la visite qu’il avait reçue du roi Humbert à Vienne ? Mais, sur tout ce qui vient de l’Autriche et de l’Allemagne, M. Crispi garde un silence prudent. Il n’y a que la France qui le préoccupe ; si la question romaine reste encore un embarras pour l’Italie, c’est uniquement.la faute des Français, qui conspirent avec le Vatican. Voilà qui est entendu.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. Crispi ne se dit pas moins le meilleur ami de la France. Oh ! oui, sans doute, pourvu que la France cesse de « se considérer comme la fille aînée de l’Église ; » pourvu qu’elle soit sage et tranquille, qu’elle ne prétende plus « être l’arbitre de l’Europe, » qu’elle sache s’incliner devant les obstacles salutaires opposés à ses ambitions, qu’elle se laisse lier par l’Allemagne et l’Italie sur le continent, par l’Angleterre dans la Méditerranée : à ces conditions, M. Crispi ne demande pas mieux que d’être son ami. Si c’est le langage d’un ami, à ce qu’il assure, que dirait donc un ennemi ? Seulement M. Crispi ne s’aperçoit pas qu’avec ses évocations de la question romaine et ses consultations surannées, il ne parle plus que dans le vide, en politique qui prête un peu à rire aux hommes sérieux, — qui a perdu le fil des événemens.

Lorsque l’empereur Guillaume II, il y a un mois, commençait ses voyages par la Hollande, il ne voyait naturellement autour de lui que les fêtes et les démonstrations officielles ou populaires à Amsterdam comme à La Haye. Tous les dissentimens de parti se taisaient pour recevoir le souverain étranger hôte de la reine ; les affaires publiques restaient suspendues pour quelques jours. La Hollande cependant entrait déjà dans une crise qui était la suite des dernières élections et qui ne laisse point d’avoir sa gravité pour le pays. C’est par le fait un changement de politique qui se prépare dans des conditions assez laborieuses. Le ministère présidé depuis quelques années par M. de Mackay et vaincu au dernier scrutin avait ajourné sa démission pour éviter la coïncidence d’une crise intérieure, d’une sorte d’interrègne ministériel avec le passage de l’empereur allemand. A peine Guillaume II a-t-il été parti, il a remis ses pouvoirs à la reine-régente. La difficulté est aujourd’hui de le remplacer. Comment le remplacera-t-on ? c’est là précisément la question dont la solution dépend de la volonté de la reine, peut-être des influences qui s’agitent autour de la souveraine, sans doute aussi et avant tout de l’état des partis, de toute une situation créée par les élections.

Jusqu’ici le ministère de M. de Mackay, bien que de tempérament conciliant et d’inclinations à demi libérales, a vécu surtout avec l’appui des conservateurs de diverses nuances, d’une majorité composée de catholiques et de protestans antirévolutionnaires : c’est ce qu’on appelle en Hollande la « monstrueuse » alliance ; ce n’est après tout qu’une coalition des forces conservatrices née des circonstances, prolongée par les circonstances. Cette majorité suffisante peut-être, quoique un peu incohérente et peu nombreuse, elle a fini par se diviser et se décomposer à l’occasion surtout d’une de ces questions qui s’agitent aujourd’hui dans tous les pays, dans tous les parlemens : la question de la réforme militaire et de l’établissement du service obligatoire. Vivement discutée dans les chambres comme dans le pays, ardemment combattue même dans le camp ministériel, la réforme militaire proposée par le gouvernement est restée un objet de contestations passionnées et a mis la confusion dans les partis. Les divisions qui se sont manifestées dans les chambres ont eu nécessairement leur contre-coup dans les élections récentes. La lutte a été partout des plus vives, non-seulement entre libéraux et conservateurs, mais entre conservateurs, entre catholiques et protestans antirévolutionnaires, les uns adversaires acharnés, les autres partisans de la réforme militaire. Les scissions se sont multipliées entre les alliés de la veille. Qu’en est-il résulté ? Les proportions des partis se sont trouvées brusquement modifiées. Jusqu’aux dernières élections, dans une chambre de 100 membres, les libéraux étaient au nombre de 55, la majorité ministérielle comptait 55 catholiques ou antirévolutionnaires. Aujourd’hui le scrutin a tout changé. Ce sont les libéraux qui sont au nombre de 55 dans la chambre nouvelle, ce sont les conservateurs qui se trouvent réduits à n’être plus qu’une minorité composée de 25 catholiques et 20 antirévolutionnaires. Les plus grandes villes, Amsterdam, Rotterdam, La Haye, ont singulièrement contribué à la victoire libérale. Les divisions des conservateurs ont fait le reste. Un des chefs les plus éminens des catholiques, le docteur Schaepman, a eu de la peine à être élu. Voilà la situation parlementaire que les élections ont créée et où un changement de direction politique devient inévitable, quoiqu’il ne paraisse pas être sans difficulté.

Les circonstances n’ont rien de pressant, à la vérité, puisque la chambre nouvelle ne se réunit que le mois prochain et que la Hollande est un sage pays où les crises ministérielles se déroulent avec une paisible lenteur. La nécessité de remplacer le ministère Mackay ne reste pas moins évidente, et c’est là justement que commence l’embarras. Au premier abord, sans doute, tout paraîtrait assez simple ; la solution serait dans la situation même. Les libéraux qui ont depuis longtemps perdu le pouvoir retrouvent aujourd’hui une majorité ; ils sembleraient naturellement désignés pour reprendre la direction des affaires. Seulement, les libéraux ont un programme où ils ont inscrit des réformes économiques, une réforme électorale, sans compter la réforme militaire qu’ils seront obligés de reprendre, et il n’est pas sûr que le jour où ils essaieront de réaliser leur programme, ils ne verront pas à leur tour leur majorité se décomposer. C’est là le point délicat. Jusqu’ici, la régente, la reine Emma, a successivement appelé en consultation M. de Heemskerk qui a autrefois dirigé un ministère d’affaires, M. Tak van Poortvliet qui est un des chefs du parti libéral, puis le bourgmestre d’Amsterdam, M. Van Tienhoven qui est un libéral modéré. Elle a écouté tout le monde, même ceux qui lui auraient peut-être conseillé de ne rien faire, d’attendre, de garder au moins provisoirement le ministère conservateur de M. de Mackay. La reine-régente est restée dans son rôle constitutionnel, remplissant ses devoirs sans se hâter, sans rien brusquer, sans se départir surtout d’une prudente réserve. Elle aurait eu peut-être ses préférences, elle n’a pas cherché à les imposer. Le plus vraisemblable est que cette crise, née des élections hollandaises, finira par un ministère qui réunirait M. Van Tienhoven, M. Tak van Poortvliet, deux hommes représentant des nuances diverses du libéralisme. C’est, à ce qu’il semble, la solution la plus naturelle, la plus logique dans la situation parlementaire de la Hollande, la plus conforme aux vœux de ce paisible pays qui allie à ses sentimens conservateurs d’invariables instincts libéraux.


CH. DE MAZADE.