Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 août 1891

Chronique n° 1425
31 août 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.

Quoique nous soyons dans la saison du repos et des loisirs, quoique nos ministres soient presque tous en voyage ou en villégiature comme la plupart des ministres du continent, on ne peut certes pas dire que ces mois d’été soient du temps perdu pour la politique. On ne peut pas se plaindre de l’insignifiance des choses. Les affaires du moment, au contraire, ont un singulier intérêt pour ceux qui se plaisent à suivre la vie universelle dans ses diversités, dans ses contradictions. Nulle part, il est vrai, il n’y a de ces crises violentes, de ces événemens qui ressemblent à un préliminaire de ces calamités qui s’appellent des guerres ou des révolutions ; partout il y a un travail qui se manifeste sous mille formes, par les déplacemens dans les rapports des peuples comme par les changemens dans les conditions de leur vie intérieure, par les troubles économiques aussi bien que par la mêlée des idées, des croyances, des traditions qui se heurtent dans une indécision tourmentée. Tout est en fermentation, ou, si on l’aime mieux, tout se ressent d’un état général de transition dans les sociétés, parmi les nations. Et remarquez-le bien, même en pleines vacances, rien ne s’interrompt : c’est précisément parfois dans la dispersion momentanée ou le silence des pouvoirs publics que se dévoile plus distinctement ce vaste et profond travail des races nouvelles. Ce qui sortira de là, quelles seront les conséquences de ce mouvement spontané et universel dans l’ordre des relations internationales, dans l’organisation intérieure des peuples, même dans la combinaison des partis qui se disputent le gouvernement, on ne peut certes le dire ; mais on sent bien que tout change et se transforme, qu’on est dans les expériences, que les partis eux-mêmes sont conduits par la force des choses à se renouveler dans des circonstances où les nouveautés de toute sorte se pressent.

Oui, sans doute, même dans ces heures distraites où nous sommes, même dans ce repos de la saison, que ne peuvent guère troubler les modestes délibérations des conseils-généraux, on ne peut s’y tromper. S’il est aujourd’hui un fait sensible en France, c’est qu’il y a de toutes parts, dans le pays d’abord, dans les partis eux-mêmes, une vraie fatigue des querelles stériles, un besoin instinctif de se dégager des vieilles passions, des vieux préjugés qui ne répondent plus qu’à des ambitions de minorités remuantes. Les vieux partis sont à bout ; ils cherchent à se reconstituer, à se classer ou à se fixer dans des conditions nouvelles, — et un des incidens les plus curieux de ce travail, encore assez confus peut-être, mêlé de bien des contradictions, mais réel, est à coup sûr ce mouvement qui s’accomplit parmi les catholiques, parmi les évêques, presque sous les auspices du chef de l’église lui-même. Les uns et les autres, fatigués de se débattre dans une situation sans issue, ils finissent par prendre leur parti ; ils vont d’un pas inégal si l’on veut, sans illusion peut-être, mais sans subterfuge, par raison, vers la république, reconnue et acceptée comme le régime légal de la France. Ils font leur adhésion aux institutions du pays. Il y a déjà près d’un an, M. le cardinal Lavigerie, par un toast retentissant, a été un des premiers promoteurs de cette évolution de l’église, et depuis le toast d’Alger il n’a cessé de renouveler, d’accentuer ses déclarations dans ses lettres, dans ses mandemens, dans ses instructions à son clergé. L’évêque de Grenoble, à son tour, Mgr Fava, est entré résolument dans cette voie et a publié avec éclat son adhésion en précisant l’action des catholiques dans le régime nouveau, en encourageant ou en patronnant la formation d’un parti catholique entre tous les partis qui existent déjà. Bien des ecclésiastiques français, évêques ou simples prêtres, se rallient certainement à ces idées de rapprochement ou de réconciliation tout en faisant moins de bruit. D’un autre côté, il s’est formé récemment à Paris sous les auspices de M. le cardinal Richard et sous le nom « d’union de la France chrétienne, » une association qui, sans aller jusqu’à une adhésion formelle à la république, en s’attachant uniquement à la défense des intérêts religieux, proclame sa neutralité en politique. Union de la France chrétienne, union catholique, parti catholique, c’est au fond la même idée avec des étiquettes différentes. C’est une évolution qui commence et qui a cela de caractéristique, de sérieux, qu’elle a été visiblement inspirée ou encouragée par le chef de l’église.

Comment finira-t-elle par se coordonner et se fixer, cette évolution si nouvelle ? Est-il nécessaire qu’il y ait, dans la république, comme semblerait le désirer M. l’évêque de Grenoble, un parti de plus, le parti catholique ? On ne ferait probablement que déplacer le danger. Ce serait peut-être éteindre la guerre d’une main pour la rallumer de l’autre, en offrant ce qu’on pourrait appeler un objectif nouveau aux passions de secte. C’est un phénomène qui s’est reproduit souvent en France. Toutes les fois que les influences religieuses ont essayé de se concentrer sous une forme saisissable, distincte, et ont paru vouloir s’organiser pour décider de la direction des affaires, des gouvernemens, et prétendre en un mot au pouvoir politique, elles n’ont pas tardé à réveiller les défiances, les susceptibilités d’opinion ; elles ont bientôt pris le nom suspect de « cléricalisme, » dont on s’est servi si passionnément, si aveuglément sans doute, mais en même temps avec une si redoutable efficacité dans un pays de traditions religieuses et d’esprit peu clérical. Tout ce qui ramènerait l’action catholique aux proportions d’un parti la rétrécirait infailliblement et la compromettrait encore une fois.

On a deux exemples frappans de ce que la politique de l’Église peut être et de ce qu’elle peut produire selon la direction qu’elle suit. A l’époque de la Restauration, les influences religieuses, savamment coordonnées, avaient pris un tel empire qu’elles s’imposaient au gouvernement, s’infiltraient jusque dans l’administration et disposaient de l’État en disposant de l’esprit du roi. Elles avaient toute la force d’une domination de parti. Elles finissaient par perdre la royauté en se ruinant elles-mêmes pour disparaître avec le régime qu’elles compromettaient. — Sous la monarchie de juillet, l’Eglise était plutôt suspecte ou surveillée et, dans tous les cas, laissée en dehors de la politique. Éclairée par une dure épreuve, elle se séparait des partis, elle cessait de se confondre avec le régime déchu ou avec des oppositions de faction. Elle restait dans son rôle, dans sa sphère religieuse, — et elle n’avait pas tardé à retrouver un singulier ascendant moral. Au lendemain de la révolution de 1830, on avait le sac de l’archevêché, la destruction des croix, les outrages publics au clergé ; au lendemain de la révolution de 1848, on avait les croix respectées, les piètres appelés par le peuple pour bénir les arbres de la liberté. Tel est l’effet des deux directions. — Ce qui fait la force de ce mouvement inauguré aujourd’hui par des évêques, c’est qu’il se produit justement en dehors des partis, des compétitions de régimes, échappant aux classifications ordinaires, représentant dans une société troublée par des conflits intestins un ensemble d’intérêts moraux qu’aucun gouvernement ne peut méconnaître sans péril. Ce qui en fait aussi la nouveauté, c’est qu’en commençant par s’affranchir des vieilles solidarités avec les monarchies, il donne un premier gage de paix à la république. M. l’évêque de Tréguier, qui porte le nom de M. le ministre de la justice, disait récemment : « Le saint-père a ordonné au clergé de France de ne pas livrer bataille aux institutions républicaines et de ne combattre que sur le terrain religieux. » C’est ce que M. le cardinal Lavigerie a toujours dit. En d’autres termes, on ne menace plus le régime d’une hostilité systématique au nom d’une prétendue confusion des intérêts de dynastie et des intérêts de l’église ; c’est en se plaçant sans subterfuge dans la république elle-même, qu’on prétend désormais demander des réparations et des garanties qui n’ont après tout rien d’incompatible avec les institutions. C’est, en définitive, le vrai sens de ce mouvement, d’une si sérieuse et si forte originalité, qui tend à dégager l’église des alliances onéreuses, à lui rendre la liberté entre les partis, dans la vie du siècle.

Ce qu’il y a de curieux à observer dans cette évolution catholique, ce qui en relève ou en précise la signification, c’est l’accueil qui lui est fait dans les camps les plus opposés. M. le cardinal Lavigerie et tous ceux qui se rattachent plus ou moins aux idées nouvelles de conciliation sont évidemment assez mal reçus par les opinions extrêmes. Ils devaient sans doute s’y attendre ; c’était logique et naturel.

Que ceux qui font un système de l’irréconciliabilité avec la république, qui, par tradition ou par un sentiment d’honneur, mettent le premier et le dernier mot de leur politique dans une restauration monarchique, aient été surpris et irrités de cette campagne de pacification avec la république et dans la république, c’est trop simple. Il est bien certain que, si une partie des catholiques se détache des intérêts de dynastie et se désintéresse des questions de régime, de la forme de gouvernement, les défenseurs de restaurations perdent du même coup une aile de leur armée. La monarchie reste un grand souvenir dans le passé ; elle n’est plus pour le présent qu’une institution menacée d’être submergée dans une démocratie grandissante, une force diminuée et isolée dans un pays que les révolutions n’ont pas préparé à un loyalisme politique bien robuste. La séparation des catholiques est pour elle la rupture d’un dernier lien avec les masses françaises. Aussi ceux qui gardent leur fidélité et leurs espérances monarchiques mettent-ils tout leur zèle à détourner ou à retenir ce mouvement religieux dont ils sentent le danger. Ils s’ingénient à ressaisir ou à effrayer les catholiques en leur répétant que la république est l’ennemie, que la monarchie seule peut protéger leurs croyances, qu’on leur fait jouer un rôle de dupes, que ce qu’on leur demande est une capitulation de leurs consciences sans garantie et sans compensation. Ils raillent un peu amèrement les évêques qui se livrent et livrent leur troupeau sans condition, à un régime qui leur demande des gages sans en donner lui-même. Ils sont dans leur rôle ! — Que les irréconciliables du radicalisme, ceux qui ne rêvent qu’une république de secte, traitent de leur côté avec dédain ou avec violence le travail qui s’accomplit dans le monde religieux, c’est encore plus simple. Il est clair que, si ce mouvement devenait une réalité, si le sentiment de paix et de conciliation renaissait sérieusement entre les partis, les radicaux seraient les premiers atteints dans l’arrogance de leurs prétentions et dans leur influence. Aussi font-ils tout ce qu’ils peuvent pour décourager les catholiques par leurs moqueries et leurs injures, pour leur persuader qu’ils n’ont rien à attendre, que la république, loin de s’adoucir, ira jusqu’au bout de sa politique exclusive et leur fermera la porte. Ils imagineraient même au besoin de nouveaux raffinemens de persécution, qu’ils se flattent peut-être d’imposer par l’intimidation comme ils l’ont fait si souvent aux républicains moins violens qu’eux. Ils sont, eux aussi, dans leur rôle de sectaires et de révolutionnaires !

C’est fort bien. Que les irréconciliables de toutes les couleurs s’efforcent de mettre la guerre là où d’autres veulent mettre la paix, de contrarier par leur opposition, même par la diffamation ou la menace, des rapprochemens qui les déconcertent ou les irritent, il n’y a pas de quoi s’étonner : c’était à prévoir ! Cela signifie simplement que cette évolution qui commence dans le monde religieux ne s’accomplira pas toute seule, sans rencontrer de singulières difficultés, des résistances et des malveillances. Oh ! sur ce point, soyez tranquille, n’ayez aucune illusion. Les radicaux sont toujours prêts à se faire les complices des irréconciliables de la droite, à justifier les craintes qu’on cherche à inspirer aux catholiques disposés à faire leur paix avec les institutions républicaines. Ils se chargent de susciter les interpellations embarrassantes et les incidens, de réchauffer les passions anticléricales, d’envenimer les conflits ; ils l’essaieront du moins autant qu’ils le pourront par leurs discours, leurs polémiques et leurs motions. Ils n’ont pas tant attendu ; ils sont plus que jamais à l’œuvre, à leur triste besogne de division et de haine.

Il y a peu de jours encore, dans une distribution de prix au collège d’Autun, un obscur député radical, désigné par une complaisance administrative pour présider cette cérémonie de famille, a tenu devant des enfans, devant des parens, un langage que Mgr Perraud a cru devoir relever avec une juste émotion. Cet étrange président de la plus pacifique des fêtes n’a trouvé rien de mieux que de s’escrimer, dans son discours, contre les hommes noirs, contre ces « maisons où une éducation antirépublicaine est donnée par des maîtres qui puisent leurs inspirations à Rome. » Cet orateur, plein de goût et de tact, a cru spirituel d’appeler Jésus-Christ « un des grands philosophes de l’antiquité, inspirateur de la religion catholique. » C’est ce qu’on appelle la neutralité laïque ! Et c’est justement cette neutralité ainsi comprise qui peut passer pour une des causes d’un phénomène signalé par le dernier rapporteur du budget du ministère de l’instruction publique, — la désertion des lycées de l’état, la diminution du nombre des élèves dans les écoles officielles. Car enfin il y a encore des pères de famille qui ont la faiblesse de ne pas apprécier pour leurs enfans le mérite de « l’irréligion d’état » et de la philosophie radicale dans l’enseignement. Ils tiennent à être respectés dans leurs sentimens, dans leurs croyances et n’ont aucune envie de livrer leurs enfans aux expériences de l’esprit de secte. — Qu’à cela ne tienne ! diront les radicaux, on les y forcera. Il s’est trouvé tout juste, en effet, un autre député aussi obscur, aussi philosophe que le député d’Autun, — il s’appelle M. Pochon, — qui a découvert un procédé infaillible pour peupler les lycées de l’état, et surtout pour ruiner ces maisons où l’on n’enseigne pas l’évangile radical. Cet ingénieux réformateur a imaginé un projet auquel on a récemment essayé d’intéresser les conseils-généraux. Le moyen est des plus simples : il suffirait de proposer et de voter un petit supplément aux lois scolaires interdisant l’accès des fonctions publiques, fermant les grandes écoles de l’état, militaires ou civiles, même l’École centrale des arts et manufactures, aux jeunes gens qui n’auraient pas reçu l’enseignement officiel. Voilà qui est net et décisif ! Il s’agirait tout bonnement de supprimer l’admissibilité à tous les emplois, l’égalité des droits pour toute une classe de Français, de retrancher de la loi commune une partie de la nation. Les philosophes et les tacticiens du radicalisme n’en sont pas à cela près !

Aurait-on du moins la chance de réussir par les exclusions ? Ce n’est même pas sûr, puisque, beaucoup de fonctions étant accordées au concours, il resterait à savoir si les candidats les plus capables ou les plus heureux sont d’une rigoureuse orthodoxie radicale, et ce serait toujours à recommencer. Il faudrait imposer des conditions avant le concours en se réservant une révision sévère et les épurations salutaires après. Ce serait complet, — ce serait surtout un moyen d’avoir une administration aussi impartiale qu’éclairée ! Que l’expédient fût efficace ou inutilement tyrannique, d’ailleurs, peu importe. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que des hommes chargés des affaires du pays, plus ou moins mêlés à la politique, puissent avoir sérieusement aujourd’hui de telles idées. Ce qu’il y a de plus caractéristique encore, c’est l’altération croissante, puérile, de toutes les notions de droit et de liberté que révèlent des projets de ce genre. Chose curieuse ! ceux qui font ces propositions se disent des novateurs, des réformateurs : ils prétendent représenter le progrès ; ils ont passé leur vie à harceler tous les gouvernemens de leurs revendications libérales. Ils ont la fatuité d’être une avant-garde hardie, allant à la découverte des idées nouvelles, — et ils ne s’aperçoivent pas que ce qu’ils découvrent, ce qu’ils réclament, c’est tout ce qu’il y a de plus vieux, de plus suranné, de plus réactionnaire au monde. Pour toute nouveauté, ils ont découvert le rétablissement du monopole universitaire, dont l’abolition a été autrefois une conquête libérale. Ils en sont encore au Voltaire-Touquet, aux vieilles déclamations de 1825 contre la « congrégation » qui était le « cléricalisme » du temps. Ces épiménides du jacobinisme révolutionnaire ou impérial, qui n’ont rien oublié ni rien appris, restent insensibles au mouvement universel des choses. Figés dans leurs étroits et vieux préjugés, ils n’ont plus le sens de la liberté, de ses garanties nécessaires et inaliénables. Ils ne voient pas que tout a changé autour d’eux, que, si la république elle-même peut entrer dans la famille des régimes réguliers, c’est qu’elle n’est plus ce qu’elle a été autrefois, ce qu’ils voudraient la faire encore, — c’est qu’elle a subi dans son existence, dans ses mœurs, dans sa politique, l’influence du temps.

Sans doute la république a été autrefois une institution de guerre et de propagande révolutionnaire à l’intérieur comme à l’extérieur. C’est un fait qui n’est plus que de l’histoire. Née dans les convulsions, la république avait à tenir tête à toutes les monarchies, aux forces coalisées de l’Europe ennemie. Elle avait à se défendre contre les manifestes de Brunswick, contre les invasions des armées étrangères. Elle y a répondu quelquefois par des crimes, et dans tous les cas par un héroïsme militaire victorieux. A la guerre, elle opposait la guerre, à l’invasion elle opposait l’invasion. Elle était l’ennemi public ! Aujourd’hui elle ne menace plus personne, ni par ses impatiences guerrières, ni par ses propagandes. Elle est en paix avec tout le monde. Elle reçoit la visite des rois et des princes ; elle traite avec les souverains les plus puissans. Ses envoyés, ses chefs militaires trouvent un éclatant accueil à Saint-Pétersbourg comme à Londres, — et on joue la Marseillaise dans les cours ! — Le changement n’est pas moins sensible dans la vie intérieure. Assurément la république, à sa première apparition en France, a été violente, tyrannique, persécutrice. Elle faisait la guerre à l’intérieur par des moyens souvent atroces, par les déprédations comme par les supplices, et c’est bien certain, elle a eu, pour renaître, à triompher des sinistres souvenirs qu’elle a laissés. Aujourd’hui on n’en est plus, fort heureusement, aux guerres implacables d’autrefois. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, la république, dégagée d’un passé compromettant, est à peu près acceptée comme un régime né sous l’influence d’une série d’événemens qui lui donnent un caractère nouveau. Les oppositions systématiques sentent visiblement leur impuissance devant un fait qui a toutes les sanctions, même celle du pape, demeuré, à travers tout, un allié bienveillant pour la France. M. le président de la république, dans ses voyages, se voit entouré des membres du clergé. Les chefs de l’Église portent successivement leur adhésion aux institutions, et ils sont certainement suivis par l’immense majorité des catholiques et des conservateurs qui sont tout disposés à offrir leur concours, qui ne le refusent jamais dans les œuvres d’intérêt national. On n’accepte pas sans doute tout ce que la république a fait jusqu’ici ; on entre dans le régime, en lui demandant simplement de se plier aux conditions d’un gouvernement sensé, d’assurer au pays le repos des consciences et la liberté. Il y a, en un mot, un peu partout, un mouvement sensible d’apaisement, qui est le signe le plus caractéristique du moment.

C’est précisément ce travail de pacification et de conciliation que les radicaux prétendent arrêter ou détourner par leurs excitations et leurs exclusions, en rallumant la guerre s’ils le pouvaient, en fermant plus que jamais, comme ils le disent, la porte de la république. — Eh bien ! on entrera tout de même, c’est vraisemblable, on ne se laissera pas arrêter par ces fanatiques vulgaires qui n’entendent pas mieux l’intérêt de la république que l’intérêt de la France. M. Lockroy lui-même peut préparer ses interpellations pour l’ouverture de la session et se promettre d’embarrasser le gouvernement en l’interrogeant sur sa politique. M. le pasteur Dide, le récent apologiste de Danton, peut se joindre à M. Lockroy pour faire un nouveau discours contre le cléricalisme au sénat. Ils ne réussiront probablement ni l’un ni l’autre à détourner un mouvement qui pourra être disputé, mais qui reste l’expression des instincts de libérale modération toujours vivans dans notre pays, qui est né de toute une situation et se lie à la renaissance extérieure de la France.

Quand on parle de la transformation des choses contemporaines, on peut dire qu’elle est partout aujourd’hui, dans les idées comme dans les faits, dans la politique, dans le monde du travail comme dans les rapports des peuples. Elle est certainement avant tout dans ces dernières scènes de l’histoire européenne, dans ces manifestations qui depuis quelques semaines se succèdent du nord au midi et où la France a été si bien représentée. — Des fêtes, si l’on veut, des démonstrations d’apparat, des banquets, des bals, des complimens offerts à nos marins : ces fêtes, après tout, ont un sens profond. Elles sont dans tous les cas le signe d’une situation singulièrement nouvelle qu’on entrevoyait à peine il y a quelques mois, qui est aujourd’hui un fait éclatant avec ses caractères et ses conséquences encore mystérieuses. C’est comme la révélation d’un ordre nouveau dans les affaires de l’Europe, et la visite de l’escadre française à Portsmouth complète sans l’éclipser la visite à Cronstadt.

Oui, vraiment jusqu’au bout tout s’est bien passé, et pas un instant le voyage de nos navires à travers les mers, sur des côtes également hospitalières, n’a cessé d’être digne de la France. Après les démonstrations de Cronstadt, de Saint-Pétersbourg et de Moscou, après cette explosion du sentiment national russe qui a si profondément retenti dans notre pays français, après les témoignages si spontanés de la cordialité impériale, des sympathies de la cour et du peuple, notre escadre a trouvé dans les eaux britanniques un accueil d’un autre genre peut-être, mais assurément aussi empressé que flatteur. La reine Victoria elle-même, comme si elle avait voulu reconnaître gracieusement l’hospitalité attentionnée qu’elle trouve toujours dans ses passages ou ses stations en France, la reine a été la première à donner l’exemple de la courtoisie. Si ce n’est elle qui a eu l’initiative de cette réception et de ces fêtes, elle a mis visiblement un soin particulier à en rehausser l’éclat. Elle ne s’est pas contentée de passer en revue les cuirassés français, elle a tenu à réunir à Osborne, dans un banquet, les chefs de notre armée navale accompagnés de notre ambassadeur, et par une dérogation flatteuse à l’étiquette de la table royale, un toast a été porté à M. le président Carnot en même temps qu’à la reine. Comme l’empereur de Russie, la souveraine anglaise a entendu debout la Marseillaise alternant avec le God save the Queen ! Sauf le prince de Galles qui était absent, les autres princes anglais, le duc de Cambridge, le duc de Connaught, ont secondé de leur mieux les intentions de la reine. Le premier lord de l’amirauté, lord George Hamilton, les amiraux Clanwilliam et Fisher, le maire de Portsmouth, ont rivalisé de bonne grâce empressée dans l’accueil fait à notre escadre. Rien n’a manqué, ni les ovations populaires, ni les banquets, ni les témoignages d’estime et de sympathie, ni les échanges de cordialités entre marins, ni même le message de la reine Victoria à M. le président de la république, faisant suite au message de l’empereur Alexandre III. C’est parfait de ton, de correction et d’apparence !

La question serait de savoir quelle est la vraie signification de cet accueil exceptionnel fait à l’escadre française dans les eaux anglaises. C’est peut-être assez compliqué avec un peuple qui ne se livre pas aisément à des démonstrations inutiles ou de simple fantaisie. D’après ce qu’il semble, l’Angleterre n’avait pas songé d’abord à provoquer cette visite ; rien n’indique du moins qu’elle eût exprimé à notre gouvernement le désir de recevoir nos navires. Elle n’aurait eu cette pensée qu’après la réception de Cronstadt, après les manifestations passionnées, significatives, qui ont éclaté en Russie. Serait-ce dès lors un vulgaire calcul de la part des Anglais, qui auraient cru habile et utile de dérouter l’opinion, d’atténuer l’effet des démonstrations russes en opposant à l’éclat de la réception de Cronstadt l’éclat de leur réception à Portsmouth et à Osborne ? Ce serait presque une puérilité. Les Anglais sont trop sérieux et trop pratiques pour avoir cru un instant qu’avec quelques politesses ils pouvaient donner le change sur un événement qui, dans l’esprit de deux grandes nations et dans l’état de l’Europe, a une évidente portée politique. De plus, pour une simple tactique de circonstance, on aurait peut-être un peu abusé de la reine, gui est visiblement sortie de sa réserve ordinaire et n’a point hésité à s’engager par des actes personnels, ostensibles de sympathie. D’un autre côté, il est vrai, — on l’a remarqué, — les principaux ministres, lord Salisbury en tête, n’ont pas paru aux fêtes d’Osborne et de Portsmouth ; ils semblent même avoir mis une certaine affectation à s’effacer. Est-ce donc alors que lord Salisbury, en laissant la reine et le premier lord de l’amirauté déployer la courtoisie anglaise à l’égard de nos marins, a cru devoir se réserver ou éviter de paraître se désavouer en passant trop brusquement des récentes fêtes données à l’empereur d’Allemagne aux fêtes données à l’escadre française ? Le plus vraisemblable est qu’il y a un peu de tout dans ces derniers incidens, que l’Angleterre, frappée de la situation nouvelle créée ou révélée par l’événement de Cronstadt, a eu certainement l’intention de se mettre en garde contre l’imprévu. On l’avait peut-être trop engagée avec la triple alliance ; elle a tenu à se dégager, à rétablir l’équilibre, en reprenant sa place de puissance indépendante entre l’alliance franco-russe qu’elle voyait poindre et la triple alliance qui a peut-être trop vite compté sur elle. L’Angleterre a voulu prouver à la république française, aussi bien qu’au tsar, qu’elle était moins liée qu’on ne le prétendait, qu’elle restait maîtresse de sa politique, et elle a profité de la visite de nos marins pour donner son coup de barre, pour remettre une sorte d’aisance dans ses rapports avec la France. Lord Salisbury a laissé faire, — et mieux encore peut-être que son premier ministre, la reine, par son intervention, a fait les affaires de son pays.

Une chose est certaine dans tous les cas, c’est que cette escadre française qui depuis un mois a fait quelque bruit dans le monde et qui vient à peine de quitter Portsmouth pour rentrer à Cherbourg aura eu une fortune rare ; elle aura été l’occasion de singulières surprises, et bien que les rôles personnels s’effacent dans ces grands mouvemens de la politique, on pourrait remarquer un fait qui est peut-être un nouveau gage d’espérance ; on a pu voir combien il est vrai qu’en France il y a toujours des hommes pour toutes les situations. La race n’en est pas perdue. Assurément, il y a trois mois comme aujourd’hui, M. l’amiral Gervais était un vaillant et habile officier ; il était peu connu en dehors de la marine. Un jour il est désigné par le gouvernement pour remplir une mission qui ne laissait pas d’être délicate, et du premier coup, sans effort, sans embarras, il s’est révélé l’homme de sa mission. Depuis plus d’un mois, M. l’amiral Gervais a parcouru tous ces parages entre le golfe de Finlande et la Manche, visitant le Danemark, la Suède avant la Russie, et après la Russie, les côtes d’Angleterre. Il a vécu au milieu des ovations, des réceptions de cour, des manifestations de toute sorte ; il a eu à porter des toasts, à répondre à des discours, et en toute circonstance, partout, à Saint-Pétersbourg comme à Portsmouth, il a montré autant de simplicité que de dignité ; il n’a pas dit un mot qu’il ne pût, qu’il ne dût dire. Il a porté avec modestie pour lui-même, avec fierté pour son pays, sans jactance, sans embarras, le poids du succès. Avait-il quelque mission diplomatique ? Ceux qui se croient obligés de tout savoir n’ont pas manqué de le dire : ils n’en savent pas le premier mot ! La meilleure diplomatie pour M. l’amiral Gervais a été de se montrer avec ses officiers et ses soldats toujours dignes de la France, de paraître au moment voulu. Il s’est trouvé représenter sans le savoir, sans en être embarrassé, une des phases les plus singulières, les plus sérieuses peut-être de la politique de l’Europe.

Et maintenant que restera-t-il de cette mission retentissante, conduite avec autant d’art que de mesure ? Que sortira-t-il de ce tourbillon d’incidens ? Il y a deux faits également visibles. Il n’est point douteux que cette récente et éclatante révélation du rapprochement franco-russe a pu être un réveil un peu cuisant pour la triple alliance, qui s’était endormie il y a quelques mois au milieu de ses fanfares et de ses infatuations. Il est avéré que cette sorte de prépotence que s’attribuait l’alliance de l’Europe centrale reste désormais neutralisée par une alliance au moins aussi puissante, que le continent entre dans un ordre nouveau où la paix et l’équilibre public sont sous la garantie de puissances en état de se faire respecter. Il y a un autre fait qui n’est pas moins évident, c’est que la France, dans ces combinaisons nouvelles, a repris une position qu’elle n’avait plus depuis longtemps, qu’elle a reconquise par sa patience, par ses sacrifices pour reconstituer ses forces. Elle est revenue au point où l’on compte sur elle et avec elle. Qu’on ait ressenti en France avec un peu d’orgueil et même avec une certaine exubérance de la première heure, l’importance de ces événemens, on ne peut trop s’en étonner. Après cela les puérilités de l’amour-propre national surexcité n’ont qu’un temps. Si on ne veut pas perdre le fruit de longs efforts et de circonstances heureuses, il faudrait se souvenir que la politique est toujours la politique, qu’elle reste surtout l’œuvre des gouvernemens qui la préparent et la dirigent, qu’elle ne se fait pas avec des manifestations, des illusions et des acclamations à tout propos sur le passage des princes. Il faudrait avoir cette idée toujours présente, qu’on ne conserve que par la modération et la prévoyance ce qu’on a reconquis par un persévérant travail, par les courageux sacrifices, par la subordination des intérêts vulgaires, des passions de parti à la patrie dont l’image souveraine domine tout !

CH. DE MAZADE.