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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1891

Chronique n° 1422
14 juillet 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

Que de mal, que d’embarras de toute sorte on s’épargnerait, que de crises et de réactions, peut-être un jour ou l’autre inévitables, on pourrait prévenir pour le bien du pays, pour la sûreté de la république elle-même ! Que de dangers on pourrait détourner, si on voulait bien se décider à ne pas tout compliquer à plaisir, à mettre un peu de clarté dans les affaires, un peu d’ordre dans le gouvernement et dans le parlement, un peu d’esprit de suite, de raison et de prévoyance dans l’administration de notre vie nationale !

Comme on pourrait éviter les regrets du temps perdu, les efforts stériles et les mécomptes, si on prenait une bonne fois la résolution d’en finir avec les déclamations, les faiblesses de pouvoir, les fétichismes de parti, les confusions d’idées et les réminiscences surannées des temps sinistres ! Malheureusement, c’est comme une fatalité : parlement, partis, ministres, n’en sortiront pas. Ils ne cessent de se débattre dans une espèce d’anarchie chronique, à demi régularisée, où les intérêts d’un pays qui n’aspire qu’à l’ordre et à la paix deviennent ce qu’ils peuvent. On protège, on prétend plus que jamais protéger l’industrie par un système de tarifs à outrance, et on prépare sa ruine par des lois qui ne pourront pas être exécutées ou qui ne seront qu’une occasion de conflits meurtriers. Avec les meilleures intentions, si l’on veut, par un intérêt naturel pour les ouvriers, on se laisse aller à ce courant de socialisme légal qui s’attaque à toutes les conditions de la vie industrielle ; on encourage sans le vouloir la guerre intestine dans le monde du travail. On se perd dans cette œuvre de prétendue réformation sociale, qui n’est que le commencement de la désorganisation, et, chemin faisant, on a encore du temps pour les discussions oiseuses ou irritantes d’histoire rétrospective, qui ne servent qu’à aigrir les esprits, à perpétuer les divisions. On fait de la politique, une triste politique, avec d’inutiles retours sur la révolution française. Il y a quelques mois, cet hiver, c’était à propos de Thermidor ; hier encore, c’était à l’occasion d’une statue de Danton, qu’on élève en plein Paris, à deux pas de l’Abbaye, et qui a provoqué une interpellation au sénat. Au fond, dans tout cela, on cède à des passions factices, à des pressions de faction : on se prête à tout, de peur de se compromettre en paraissant désavouer quelques-uns des souvenirs des temps révolutionnaires.

Eh ! sans doute, la société française telle qu’elle existe aujourd’hui est en grande partie l’œuvre de la révolution. Bien et mal, idées humaines et vulgaires fanatismes, institutions bienfaisantes et traditions violentes, tout vient de là. C’est la grande et redoutable date d’un mouvement qui n’est même pas resté uniquement limité à la France, qui a gagné le monde entier. Il est accompli désormais, ce mouvement, il est si bien accompli que dans notre société nouvelle il n’y a pas une apparence de contestation sérieuse et que des princes eux-mêmes se sont dits quelquefois les fils de la Révolution. Après cela, on n’a pas apparemment la prétention de nous imposer la superstition de ce qu’on a pittoresquement appelé le « bloc ; » on n’a pas sans doute la singulière arrogance de vouloir forcer des Français d’aujourd’hui à abdiquer la liberté de leur esprit, à tout subir, à tout confondre, les malheurs et les crimes, les exécuteurs et les victimes, les massacres de l’Abbaye et les grandes réformes de la société civile, la terreur et l’héroïsme des soldats de Sambre-et-Meuse. On aurait beau être le conseil municipal de Paris ou le chef d’un bataillon radical au parlement, on n’imposera pas cette répugnante confusion. Que, dans ces formidables crises, les catastrophes qui se succèdent prêtent à toute sorte d’explications, d’interprétations, de commentaires plus ou moins passionnés, c’est possible. Que parmi les personnages qui furent jetés dans cette fournaise, qui attachèrent leur nom à quelques-uns des actes les plus sanglans et se dévorèrent entre eux, il y ait à distinguer, à préciser les rôles et les caractères, c’est encore possible : c’est l’affaire de l’histoire, c’est à l’histoire et à l’histoire seule d’apprécier et de juger, de faire la part des fatalités, des entraînemens et des responsabilités, de dégager la vérité de toutes les contradictions. La controverse est ouverte depuis un siècle, elle dure encore, — elle n’est point épuisée, puisqu’après avoir été si souvent agitée entre les historiens de cette tragique époque, elle se reproduisait hier encore devant le sénat entre M. Wallon, armé de ses documens, et M. le pasteur Dide portant dans ce débat un témoignage plus véhément que décisif. Qu’on accuse ou qu’on essaie de réhabiliter les acteurs du grand et sinistre drame, ils restent dans tous les cas des personnages contestés, à la mémoire douteuse ou équivoque, sur lesquels le dernier mot n’est pas dit, qui appartiennent à la justice historique plus qu’à un parlement.

Historiquement, ce n’était pas au sénat de se prononcer. Politiquement, quelle convenance y avait-il à prétendre trancher la question par un hommage public délibéré dans un simple conseil local ? Où était la nécessité d’aller chercher un des plus compromis, un des plus suspects de ces hommes d’autrefois pour lui faire l’honneur d’un monument sur une place, dans le voisinage du théâtre d’une des scènes les plus lugubres de la révolution, à laquelle il ne fut pas étranger ? Danton fut, dit-on, un patriote, le fougueux et indomptable inspirateur de la défense nationale contre l’invasion étrangère. — C’était d’ailleurs, ajoute-t-on, une puissante nature, un homme d’état aux larges vues, aux Instincts généreux, sous son débraillé d’agitateur populaire, un bien autre politique que ses terribles émules, et, s’il eût vécu, il eût été un modérateur. C’est possible. A la vérité, on ne voit pas exactement ce qu’il aurait pu être, dans quelle mesure il a plus que d’autres « sauvé la France de l’invasion étrangère, » comment il a mérité, lui aussi, le titre de « libérateur du territoire national » que M. le pasteur Dide lui décerne si complaisamment dans son homélie ; mais ce qu’il y a de plus sûr, c’est que Danton était ministre de la justice, l’homme prépondérant du gouvernement, une sorte de dictateur pendant ces journées de septembre 1792, où les sicaires de la commune envahissaient les prisons et exécutaient cette horrible tuerie, — qu’il a laissé tout faire pendant cinq jours de massacre, et que la tache sanglante est restée sur sa mémoire. Ce qui (est certain, c’est que, s’il y avait des passions populaires irrésistibles, comme on le dit aujourd’hui, il avait été le premier à les déchaîner, c’est qu’il avait, plus que tout autre, contribué à organiser la Terreur, à créer le tribunal révolutionnaire, à forger toutes ces armes par lesquelles il a péri lui-même, mais qui ont frappé bien d’autres victimes plus innocentes que lui ! N’y eût-il pour lui que le malheur d’une horrible solidarité, à laquelle il aurait voulu par instant se dérober, s’il l’avait pu, ce malheur existe, il pèse sur sa mémoire !

Voilà la vérité ! quelques efforts qu’on tente pour pallier le rôle de l’orageux personnage, Danton reste ce qu’il est. Il représente la révolution, non dans ce qu’elle a eu de légitime et de durable, dans ses œuvres bienfaisantes, mais dans ce qu’elle a eu de plus violent, dans ses accès de fureur, et cette statue qu’on inaugure, ce n’est point un hommage à la vraie révolution ; c’est un acte de parti, une tentative pour donner une sanction officielle à la légende de la terreur salutaire, représentée par Danton. On n’y changera rien, c’est une image de guerre intestine placée au cœur de la ville, ressemblant à un défi pour la masse paisible et sensée, qui répudie les souvenirs sanglans. Au fond, le gouvernement l’a bien senti. M. le ministre de l’intérieur a lestement laissé à un autre ministère la responsabilité du décret, qui â autorisé le monument de Danton. Il n’est pas allé, par exemple, jusqu’à en désavouer la pensée. Peut-être se serait-il passé de tout ce bruit ; mais il n’a voulu se compromettre ni avec Danton, ni avec le conseil municipal, qui, lui, dans sa facétieuse omnipotence, a trouvé piquant d’imposer au bon bourgeois parisien, comme au gouvernement, l’image du héros de la Terreur. M. le ministre de l’intérieur n’a rien pris au tragique ; il a même avoué assez plaisamment qu’il ne savait pas, au moment où il parlait, si le gouvernement était invité à la cérémonie. On ne se tire pas d’affaire plus lestement ! Toute la question est de savoir si ce simple incident n’est pas un signe de plus des troubles croissans d’opinion, des faiblesses du gouvernement pour toutes les exagérations, si c’est un acte bien politique de perpétuer les divisions par l’évocation autorisée, légale, des plus cruels souvenirs, si on croit enfin servir et accréditer la république, à l’intérieur comme au dehors, en la laissant représenter sous les figures les plus sinistres. Le danger le plus réel aujourd’hui peut-être est cette confusion universelle à la faveur de laquelle on se prête à tout, et on laisse tout faire, encourageant ou tolérant, dans les commémorations de la révolution, les apothéoses irritantes, et dans les affaires ouvrières les revendications vagues, irréfléchies ou démesurées qui n’auraient d’autre effet que la ruine du travail. Sans doute, dans ces affaires qui prennent chaque jour une importance croissante, il y a aussi ce qu’on pourrait appeler la part des vœux légitimes, des réformes possibles, nécessaires à réaliser ; sans doute, c’est une obligation pour les pouvoirs publics de suivre d’un regard attentif ce vaste mouvement qui pour être confus n’est pas moins sérieux, de rechercher sans cesse ce qu’on peut faire pour relever ou garantir la condition morale et matérielle des populations laborieuses. Malheureusement, il est trop clair qu’en abordant à la fois et avec plus de bonne volonté que de précision toutes ces questions de salaires, de réglementation du travail, de protection des femmes et des enfans dans les manufactures, d’assurances, de retraites, de syndicats, de grèves, on finit par ne plus savoir ce qu’on fait et où l’on va. On excite des espérances qu’on ne pourra jamais satisfaire ; on tente des expériences qui, sous l’apparence d’une réglementation protectrice, menacent toutes les libertés ; on cède, pour un bien de paix, à des pressions qui redoublent à mesure qu’on essaie de les désarmer. Comment le sénat se tirera-t-il de sa loi sur le travail des femmes et des enfans ? Il discute, certes, cette loi sérieusement, avec toutes ses lumières et avec tout son zèle. Il n’a pas tardé à s’apercevoir qu’on lui proposait une série d’impossibilités, notamment une atteinte des plus graves à l’inviolabilité du domicile. Comment règlera-t-on cette question des syndicats qui devient de plus en plus pressante ? Lorsqu’il y a quelques années on a fait la loi sur les syndicats, on a cru simple et naturel de décider que des ouvriers éprouvés par un long travail dans leur industrie pourraient seuls être appelés à former les comités des syndicats. On n’en a tenu compte, — et des syndicats ont dû être dissous parce qu’ils étaient illégalement composés. Aussitôt, les réclamations se sont élevées, M. Basly a protesté, — et le gouvernement a cédé ! il a proposé une loi nouvelle réduisant la durée de la pratique ouvrière pour les membres des syndicats ; une commission est survenue et a proposé une diminution nouvelle de cette durée, en la réduisant au point où elle ne serait plus qu’une garantie illusoire.

De proche en proche, de concession en concession, on en vient à cet état qu’on voit aujourd’hui, où les syndicats créés pour les ouvriers ne sont plus que des instrumens entre les mains d’agitateurs qui s’en servent, qui les dirigent, fomentant les grèves — auxquelles le conseil municipal se hâte d’offrir des subsides ! Et à quoi tout cela peut-il conduire, si ce n’est à des mécomptes pour les ouvriers eux-mêmes, à des crises inévitables dans toutes les industries, à des troubles dans le pays, dans tous les services publics ! Ce n’est pas en se laissant aller à un socialisme équivoque, ce n’est pas non plus avec le conseil municipal de Paris, ni avec les réhabilitations des personnages révolutionnaires, qu’on reviendra à des idées plus vraies, à un sentiment plus juste des intérêts et de la grandeur de la France.

Ce qui arrivera de l’Europe, de l’ordre universel, dans un avenir plus ou moins éloigné, plus ou moins prochain, nul n’en a certes le secret. C’est le grand inconnu pour tous, même pour ceux qui croient mener le monde, qui se flattent d’arranger à leur gré les événemens, de les plier d’avance à leurs calculs ou à leurs intérêts. Ce n’est pas moins toujours un phénomène curieux que cet état indéfinissable où l’on ne cesse de parler de la paix, de déclarer que la paix est assurée, et où l’on est à la poursuite de toute sorte de combinaisons défensives ou offensives, où se succèdent les négociations d’alliances, les voyages des souverains à la conquête d’amitiés nouvelles, les promenades des escadres envoyées, comme des messagères énigmatiques, pour porter des complimens qui ressemblent à des démonstrations. Qu’en faut-il croire ? Il y a eu visiblement, depuis quelques jours, depuis quelques mois, entre quelques-uns des états de l’Europe, un redoublement d’activité pour confirmer ou renouveler de vieux engagemens, et il paraît bien avéré désormais que la triple alliance a été renouvelée. L’empereur Guillaume II, en passant, il y a quelques jours, à Hambourg, s’est empressé d’annoncer que c’était signé depuis la veille : il l’a déclaré encore plus récemment à Amsterdam, dans son voyage en Hollande. On n’en peut donc plus douter ! A la vérité, ce n’est pas sans quelques tiraillemens qu’on en est venu à bout. Si la nouvelle a été accueillie avec une évidente satisfaction en Allemagne, elle semble avoir été reçue plus froidement en Autriche, et elle a rencontré d’assez vives contestations en Italie. La simple présomption du renouvellement de la triple alliance a été l’objet d’une interpellation de M. Cavallotti, et elle a provoqué des scènes tumultueuses dans le parlement. Le président du conseil, M. le marquis di Rudini, n’a pas pu aller jusqu’au bout des déclarations qu’il avait préparées, sans doute pour annoncer le nouvel acte diplomatique auquel il avait souscrit : il a soulevé un orage ! Par le fait, la chambre a été obligée de se séparer sans avoir pu donner le vote de confiance qu’on aurait désiré, et, depuis la séparation du parlement, les manifestations hostiles se sont succédé à Rome comme dans d’autres villes italiennes. Ce ne sont là, dira-t-on, que des protestations isolées ; on ne pouvait pas s’arrêter devant l’opposition d’une minorité ! Oui, sans doute, c’est bien entendu, cela n’a rien empêché. L’Italie est plus que jamais engagée ; après être entrée il y a dix ans dans la triple alliance sous les précédens cabinets, elle y reste de propos délibéré, par la volonté du nouveau ministère. S’il y a eu quelque crise intime, elle est passée : comme l’a dit l’empereur Guillaume avec l’empressement de l’orgueil satisfait, c’est décidé et signé !

Eh bien ! soit, c’est fait, puisqu’on le dit. La triple alliance est renouvelée pour six ans, probablement dans les mêmes conditions. C’est pour garantir la paix, assure-t-on ; naturellement, c’est pour maintenir la paix comme on l’entend ! Ce n’est pas tout : on a fait ce qu’on a pu pour relever le lustre ou accentuer la signification d’un tel événement en provoquant une sorte de démonstration de l’Angleterre, — et l’Angleterre elle-même s’y est prêtée en envoyant son escadre saluer l’empereur d’Autriche à Fiume, le roi d’Italie à Venise, tandis qu’elle se disposait à recevoir l’empereur Guillaume à Londres. La fête est complète ! Qu’en faut-il conclure ? c’est qu’en vérité il n’y a rien de changé ; c’est que les cabinets, dont l’alliance pèse depuis quelques années sur l’Europe, restent avec les mêmes desseins, les mêmes calculs,.les mêmes arrière-pensées. Le renouvellement de la triple alliance, de cette alliance qui cherche encore à s’étendre, ne fait que prolonger une situation compliquée, fausse pour tout le monde, menaçante par les ressentimens qu’elle suscite ou qu’elle entretient et par les combinaisons qu’elle provoque. Ils l’ont voulu, ces étranges coalisés, ils ont même tenu à ne point attendre, pour se lier de nouveau, l’échéance de leur pacte ; ils ont cru faire une démonstration de force ou de constance dans leur politique : ils n’ont réussi qu’à perpétuer, à aggraver sans doute l’incertitude dans les affaires de l’Europe. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que, sous les dehors d’une alliance raffermie, il n’y a que des divergences d’intérêts, de vues et de mobiles.

Que l’Allemagne ait tenu à hâter le renouvellement de l’alliance, rien n’est plus simple : c’est elle qui l’a imaginée, qui la dirige, qui en demeure la régulatrice omnipotente ; elle y voit la défense de ses conquêtes, l’attestation éclatante de sa prépondérance en Europe. Que l’Autriche, sans y mettre d’enthousiasme, se soit prêtée à ce qu’on lui a demandé, on peut l’admettre à la rigueur : l’Autriche trouve ou croit trouver dans l’alliance centrale une garantie contre les tracasseries italiennes à Trieste ou contre les retours offensifs de l’influence russe dans les Balkans. Que l’Angleterre elle-même, par une attitude assez mystérieuse, se laisse attribuer le rôle d’une alliée éventuelle, tacite ou indirecte, on le comprend encore : l’Angleterre se croit intéressée à diviser l’Italie et la France, à pouvoir disposer des forces navales italiennes dans la Méditerranée. Chacun a son arrière-pensée, sa tactique. On ne voit vraiment pas quel intérêt a eu l’Italie, pour sa part, à se précipiter encore une fois dans une alliance qu’elle a déjà payée de plus d’une déception, du déficit dans ses finances, de l’appauvrissement de ses industries, de la ruine de son commerce. Au fond, l’Italie a tout l’air d’expier aujourd’hui les arrogances de M. Crispi, les fantaisies diplomatiques de ceux qui l’ont entraînée une première fois dans ces combinaisons, — peut-être aussi un faux calcul dynastique. Elle a signé visiblement sans conviction, parce qu’elle a cru ne pas pouvoir faire autrement, parce qu’elle a craint, en reprenant son indépendance, de se trouver dans une situation diminuée. Elle a subi la fatalité qu’on lui a faite, en protestant d’ailleurs qu’on n’a que des intentions pacifiques, qu’on ne veut que maintenir le statu quo en Europe et dans la Méditerranée, — ce fameux statu quo qui revient dans tous les discours et qu’on ne définit jamais. M. di Rudini parle comme l’empereur d’Allemagne, peut-être seulement avec moins de joyeux entrain. Le chef du cabinet du roi Humbert, on le sent, a quelque peine à se tranquilliser lui-même en essayant de tranquilliser l’Italie. Quant à la position faite à la France par le renouvellement récent de la triple alliance, elle reste en vérité ce qu’elle était, elle n’a rien de nouveau ni d’imprévu. La France y est depuis longtemps accoutumée ; elle aurait été bien aveugle, bien incurablement frivole si elle s’était fait la moindre illusion, si elle ne s’était pas toujours attendue à l’acte de diplomatie qui vient de s’accomplir. C’est tout simplement la continuation du système de suspicion et de haute police diplomatique organisé contre elle. Après avoir fait tout ce qu’on a pu pour l’isoler, on s’efforce de prolonger son isolement, en resserrant les alliances, en cherchant partout des adhérens ou des complices. On n’a pas besoin de recourir sans cesse à des euphémismes pour déguiser une réalité qui est assez criante. On peut être tranquille, la France ne s’y méprend pas ; elle sait à quoi s’en tenir, et puisqu’on s’étudie si bien à l’isoler, elle accepte sans forfanterie et sans faiblesse un isolement qui a sans doute ses dangers, mais qui a aussi ses avantages, qui lui crée dans tous les cas l’obligation de rester armée pour sa défense, de garder la disponibilité de ses forces, de surveiller ses finances, d’être en un mot prête à tout événement. C’est la politique des autres qui lui dicte la seule politique qu’elle puisse suivre, la politique de réserve et d’observation. Elle n’a pas même à affecter d’opposer des combinaisons à des combinaisons, à chercher à son tour des alliés, qu’elle peut après tout trouver sans rien sacrifier de son indépendance et de sa dignité : les alliances naissent d’elles-mêmes au moment voulu et elles sont d’autant plus puissantes quand elles se fondent sur la communauté des intérêts, quand elles jaillissent pour ainsi dire des circonstances. Jusque-là, la France n’a qu’à attendre, — suivant avec une attention vigilante ce travail qui s’accomplit autour d’elle, ménageant les relations utiles, laissant les diplomates coalisés à leurs négociations, les souverains à leurs voyages, les uns et les autres peut-être aux chances des mécomptes qui suivent quelquefois les combinaisons trop artificielles pour être fructueuses et durables.

De ces divers alliés qui ont été depuis quelques jours en mouvement pour arriver au renouvellement de leur pacte, l’empereur Guillaume II est évidemment celui qui paraît avoir été le plus heureux, et qui a laissé le plus naïvement éclater sa satisfaction. Il n’a pas longtemps gardé son secret ! C’était tout simple, puisque d’abord l’acte était tout à l’avantage de l’Allemagne : l’empereur pouvait y voir de plus comme un prélude favorable des voyages auxquels il se préparait, et c’est avec la joyeuse fierté du succès qu’il a pu partir pour la Hollande, pour l’Angleterre, en se flattant de conquérir chemin faisant de nouvelles adhésions, de nouvelles sympathies, peut-être quelque supplément d’alliances. Rien, certes, n’est indifférent dans ces voyages qui ne sont pas encore finis, et dont il ne faudrait après tout ni exagérer, ni diminuer l’importance. Guillaume II, en allant en Hollande avec l’impératrice, avec un cortège nombreux et brillant, était évidemment à peu près sûr de trouver un accueil empressé, non-seulement à la cour, auprès de la reine régente qui est une princesse allemande et dans le monde officiel, mais dans la population elle-même. Son séjour n’a été qu’une succession de galas. Il est allé partout : il a fait ses promenades aux musées, il est allé faire sa petite manifestation au tombeau de Ruyter, il a assisté à des fêtes nautiques ; il a tenu à visiter, après Amsterdam, La Haye, Rotterdam, — et partout il a été reçu avec toutes les apparences d’une cordiale courtoisie, par une population lente à se mouvoir, sérieuse et honnête. Détail curieux ! C’est en français, à ce qu’il paraît, que la reine régente, au banquet de gala, a porté son toast et a adressé un petit discours à l’empereur. Le français n’était pas banni de la fête, pas même du menu du festin ! Le jeune souverain aurait répondu au toast de la reine, avec une parfaite bonne grâce, moitié en allemand, moitié en hollandais. L’empereur, en fin de compte, paraît avoir été ravi de la réception qui lui a été faite, des illuminations, des fêtes d’Amsterdam, de l’affabilité populaire.

Après cela il est bien permis de présumer que Guillaume II n’était pas allé en Hollande uniquement pour voir des feux de Bengale, pour assister à un banquet de cour ou même pour porter ses hommages au tombeau de Ruyter. On peut croire que, dans les circonstances présentes, la politique était de la partie, et sur ce point il est probable aussi que le jeune empereur n’a pas dû garder de longues illusions. A la vérité, la politique aurait pu être du voyage sous une forme particulière, assez intime. On aurait eu, dit-on, la pensée de préparer le mariage futur de la jeune reine Wilhelmine, qui n’est encore qu’une enfant, avec un prince allemand quelconque, un prince de Wied, un prince de Saxe-Weimar, un fils du prince Albert de Prusse, — et que ne dit-on pas ? Un fils de l’empereur lui-même. Un mariage, c’est encore possible ! Au-delà, il est évident que toutes les tentatives pour entraîner la Hollande dans une triple ou une quadruple alliance resteraient sans résultat. L’empereur a eu beau se faire accompagner de son ministre des affaires étrangères, du chef de son cabinet militaire, du chef du cabinet de la marine ; on aurait beau faire répéter dans des brochures ou dans les polémiques que les Nassau sont de sang allemand, qu’il y a des affinités d’intérêts entre l’Allemagne et la Hollande : ce serait inutile, les Hollandais ne se laisseraient ni séduire par les caresses ni même intimider par les menaces ou les pressions d’omnipotence. Sur ce point, les Hollandais de tous les partis, libéraux, catholiques, antirévolutionnaires, radicaux, sont intraitables. Ils ont le sentiment jaloux de leur indépendance et sont résolus à la défendre. Ils ne sont disposés ni à aliéner leur liberté ni à livrer leurs opulentes colonies à un puissant voisin. Ils entendent vivre en bonnes relations avec tous les grands états et rester neutres dans leurs querelles sans se compromettre dans des ligues politiques ou même dans des ligues commerciales.

Une négociation, même un simple essai de négociation, eût été d’autant plus impossible, qu’en ce moment, à la suite de toutes récentes élections, où la question la plus vivement agitée a été celle de la réforme militaire, de la défense nationale, les libéraux ont obtenu la majorité et qu’il n’y a pas réellement encore de ministère. Le cabinet de M. de Mackay, qui était depuis quelques années aux affaires, ne restait plus qu’un pouvoir provisoire depuis le dernier scrutin ; il attendait le départ des souverains allemands pour remettre sa démission. Le moment eût été mal choisi pour traiter de si graves affaires, et c’est ainsi que le jeune voyageur impérial a pu emporter les souvenirs flatteurs d’une courtoise hospitalité, non des promesses politiques que le sentiment hollandais aurait d’avance désavouées.

A l’heure qu’il est, Guillaume II a cinglé vers d’autres rivages : il est depuis quelques jours déjà sur un théâtre plus vaste et plus favorable, en Angleterre, où il n’avait paru jusqu’ici qu’en passant, presque à la dérobée, en visite de famille, — où il se montre aujourd’hui avec tout l’appareil de la puissance. Il est arrivé précédé par la grande nouvelle de cette récente signature de la triple alliance, à laquelle on affecte maintenant de dire que l’Angleterre se serait intéressée. Il est évident que dans ce monde anglais, où l’on ne fait rien sans raison, il y a l’intention calculée, préméditée et significative de donner de l’éclat à la visite impériale, de recevoir le jeune empereur non plus seulement comme le petit-fils de la reine Victoria, mais comme un souverain puissant et ami, chef de l’alliance continentale. Tout s’y est prêté. La reine elle-même s’est mise en frais à Windsor. Le prince de Galles, sans y mettre d’enthousiasme, s’est résigné à suivre son impétueux neveu dans ses promenades, jusque dans ses changemens de costumes, — et sur l’invitation de sa mère, à ce qu’on nous raconte, il s’est décidé à porter un toast à l’empereur. A peine débarqué, Guillaume II a commencé à s’agiter, à ne plus tenir en place. Il a donné tout au plus quelques jours à la vie de famille, à Windsor, visitant pour se distraire quelques postes, assistant à un mariage princier. Il était impatient de paraître à Londres, d’entrer en pompe au palais de Buckingham. Il a eu, en effet, son entrée avec tout l’éclat officiel voulu. Il a eu déjà sa représentation de gala à Covent-Garden, ses réceptions diplomatiques, son banquet à Guildhall ; il a eu aussi, ce qui ne pouvait manquer, sa représentation militaire, sa revue de volontaires à Wimbledon. Il a tout ce qu’il désirait, tout ce qui pouvait flatter son orgueil, — et comme pour mieux marquer le caractère politique de la visite impériale, lord Salisbury, après être resté l’hôte assidu de Windsor pendant le séjour du Guillaume II, a l’avantage de recevoir lui-même l’empereur à Hatfield.

Les banalités ne comptent pas : elles sont de tous les temps et elles ne coûtent pas aux Anglais, pas plus que les évolutions, dès qu’ils y sont intéressés. Autrefois, il y a trente-cinq ans, du jour au lendemain, ils passaient du plus violent dénigrement aux démonstrations les plus chaleureuses à l’égard de Napoléon III, en qui ils ne voyaient plus que l’allié de la guerre de Crimée. Aujourd’hui, on n’en peut douter, le voyage de l’empereur Guillaume II n’est qu’un incident de ce travail diplomatique poursuivi sur le continent et vu avec faveur par le torysme britannique. Resterait à savoir dans quelle mesure l’Angleterre elle-même y est engagée, jusqu’à quel point la triple alliance pourrait être une quadruple alliance. C’est en vain que, jusqu’à ces derniers jours, on a pressé de questions le sous-secrétaire d’État du foreign office, à défaut de lord Salisbury, qui se dérobe : sir James Fergusson n’a cessé de répondre d’une manière évasive ; il a paru récemment s’approprier les explications données à Rome par M. di Rudini, qui s’est borné à déclarer qu’il y avait eu des échanges de vues, que les intérêts étaient communs entre l’Angleterre et l’Italie dans la Méditerranée. On n’est pas plus avancé ! En réalité, l’Angleterre joue ici le jeu qu’elle a toujours joué. Il est bien clair qu’elle est plus ou moins la complice de tout ce travail qui s’accomplit, qu’elle n’a que des sympathies pour la triple alliance, qu’elle a ses intelligences particulières avec l’Italie. Elle s’y croit intéressée. Elle voit dans ses arrangemens avec l’Italie une garantie de sa domination en Egypte : elle voit aussi dans la triple alliance une force éventuelle contre la Russie. C’est le secret de sa diplomatie et de ses démonstrations. Il ne s’ensuit pas précisément, si l’on veut, qu’elle ait signé au traité, qu’elle ait des engagemens précis et écrits. Ce n’est pas son habitude : Sir James Fergusson n’a pas eu de peine à rassurer sur ce point la chambre des communes. Cela signifie simplement que l’Angleterre est une alliée sans être une alliée, qu’en approuvant tout, elle se réserve de mesurer son action à ses intérêts, qu’elle entend rester l’arbitre des événemens, avec une apparence de neutralité. Elle sent bien que si, à l’heure qu’il est, elle allait au-delà, elle créerait aussitôt une situation redoutable ; elle déciderait le partage de l’Europe en deux camps, — et c’est ce qu’elle ne veut pas. L’inconvénient de cette politique, qui, après tout, ne trompe personne, est seulement de raviver le sentiment de l’incertitude universelle, d’ébranler la confiance dans la paix en prétendant la protéger.

Il en sera ce qui pourra ou ce qu’on voudra. Pour le moment, il faut l’avouer, l’Europe, dont on joue les destinées, assiste à un singulier spectacle. On signe des traités pour renouveler l’alliance de forces colossales de guerre. Les souverains voyagent à la recherche de la popularité pour leur politique, une politique qui reste une énigme, si elle n’est pas une menace. Les commentaires sur l’état de plus en plus précaire du monde se succèdent. Et pendant ce temps, comme pour ajouter à la représentation du jour, les escadres se promènent sur les mers. Récemment encore, une escadre anglaise était dans l’Adriatique : elle allait devant Fiume saluer l’empereur d’Autriche, qui a répondu fort galamment à la politesse de la reine Victoria. L’amiral britannique est allé de là devant Venise saluer le roi d’Italie, qui lui a répondu avec la même bonne grâce. C’était au lendemain du renouvellement de la triple alliance ! D’un autre côté, une escadre française s’est dirigée sur la Baltique. Elle s’est arrêtée devant Copenhague, où elle a reçu les témoignages de la sympathie des populations et du roi lui-même. Elle va devant Cronstadt, où les Russes paraissent lui avoir préparé une réception chaleureuse. — Bien entendu, tous ces braves marins de toutes les nations, dispersés sur les mers avec des missions différentes, voyagent pour le bien de la paix ! Tout le monde travaille pour la paix ! Et, tout bien compté, ce sera fort heureux pour le monde si la paix finit par triompher des politiques, qui s’entendent si bien à la préparer et à la protéger 1


CH. DE MAZADE.