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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1888

Chronique n° 1351
31 juillet 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

Rien certes n’aura manqué à nos plaisirs en ces quelques jours qui viennent de passer, rien surtout n’aura manqué pour mettre une sorte d’animation plus bruyante que sérieuse dans ce qui peut s’appeler encore notre vie publique.

Duel de M. le président du conseil avec M. le général Boulanger, fête du 14 Juillet, banquet des maires au Champ de Mars, inauguration du monument de M. Gambetta au Carrousel, voyage de M. le président de la république en Savoie et en Dauphiné, derniers débats des chambres avant la séparation, grèves tumultueuses succédant aux agitations parlementaires, tout s’est réuni. Tout se mêle, et ce qu’il y a de plus caractéristique dans ce mouvement confus, assourdissant des choses, c’est qu’on sent que tout est factice, incohérent et vain, qu’il n’y a ni vérité ni simplicité dans tous ces incidens, dans toutes ces démonstrations et ces apothéoses dont on finit par se faire un jeu. On sent que nous assistons à une sorte de mélodrame qui ne représente en rien la vie du pays. Qu’est-ce que le pays encore aujourd’hui dans son ensemble ? C’est cette masse nationale qui travaille sans bruit, qui féconde le sol et préfère le labour ou l’atelier aux grèves toujours meurtrières, qui aimerait assez qu’on s’occupât de ses affaires en lui assurant la paix de ses foyers, la protection prévoyante de ses industries. Que voit-il le plus souvent devant lui, ce pays honnête et laborieux ? Il voit des scènes de théâtre, des fêtes bruyantes, des exhibitions vaniteuses, des manifestations à l’occasion de tous les anniversaires, des inaugurations de statues sur toutes les places ; il voit des partis qui, au lieu de se dévouer aux affaires publiques, passent leur temps à préparer la ruine des institutions, et un gouvernement qui, au lieu de remplir son rôle, laisse tout faire, qui croit représenter le progrès parce qu’il porte au pouvoir l’infatuation radicale. Il entend des déclamations à tout propos, des discours où les ministres lui déclarent que la république est triomphante et a conquis la France, où M. le préfet de la Seine lui-même lui assure que désormais tout est « ordre et lumière. » M. le préfet de la Seine est certes bien placé au conseil municipal de Paris pour le savoir : le pays, qui n’est pas aussi instruit, trouve que l’ordre le plus simple n’est même pas toujours dans les rues, que la lumière n’est pas pour sûr dans ses affaires, et que voilà bien des paroles, bien des fantasmagories pour une réalité qui n’est ni aussi triomphante ni aussi rassurante qu’on le dit.

Une des choses les plus curieusement significatives du temps, en effet, c’est cette disproportion entre la vie simple, modeste, pratique du pays et cette perpétuelle représentation organisée par l’esprit de parti, entre la réalité et les paroles, les fantasmagories, c’est bien le mot. Par une sorte d’artifice banal, dont on est à la fois complice et dupe, on finit par s’accoutumer à tout dénaturer, à tout exagérer pour le besoin du moment, dans l’intérêt de la cause que l’on croit servir. On arrive à n’avoir plus ni la saine appréciation des choses, ni le sentiment de la vérité et de la proportion dans le jugement des hommes et des événemens. C’est entendu, on ne ménage pas les mots : tout devient sublime, héroïque, légendaire, pourvu que la république y soit intéressée !

Il n’est pas d’exemple plus singulier de ces troubles d’esprit que ce qui s’est passé l’autre jour autour de ce monument de M. Gambetta, élevé en plein Carrousel, faisant face, à travers les Tuileries détruites, à l’Arc-de-Triomphe. Il a été inauguré pour le 14 Juillet, ce monument. Il a été livré par le président de la commission au gouvernement, représenté par M. le président du conseil, qui a promis de faire bonne garde autour de lui. Les discours n’ont pas manqué : on a rivalisé d’éloquence et d’adulations, dont le moindre inconvénient est de paraître par trop démesurées. Ce n’est point assurément qu’il y ait aucun embarras à reconnaître ce qu’il y avait de vigoureux et d’original dans cette nature de tribun. A travers ses fougues, ses inégalités et ses faiblesses, M. Gambetta a eu certes des dons précieux. Pendant la guerre, s’il a eu le malheur de se faire le complice de bien des iniquités, de favoriser bien des confusions désastreuses, il a eu la fortune d’enflammer le pays, de personnifier la défense. Depuis, il a montré souvent dans la politique de l’habileté, de la souplesse, une cordialité vive et entraînante, un esprit libre et ouvert. Il garde surtout l’avantage de paraître dans son passé, dans ce passé qu’on dit légendaire, bien supérieur à tous ceux qui l’ont suivi, qui se sont disputé son héritage ; mais enfin que reste-t-il de lui ? S’il a beaucoup promis, il n’a rien créé qui lui survive. Il n’a fait que passer au pouvoir, et quelques-uns de ceux-là mêmes qui lui prodiguent aujourd’hui leurs adulations lui ont laissé à peine trois mois de ministère. Et cependant voilà M. Gambetta classé au rang des dieux ! Il n’est question que de son génie, de ses services, de ce qu’il a fait pour la France, pour l’avenir. Par une de ces transfigurations qu’une amitié fidèle a pu seule se permettre, voilà M. Gambetta placé parmi les immortels fondateurs et défenseurs de la patrie, dans « la lignée glorieuse de Louis XI, d’Henri IV, de Richelieu — et de Danton ! » On veut même bien remarquer qu’il a particulièrement avec Henri IV a des traits de ressemblance sous le rapport de l’esprit à la fois vif et profond. » Il est de la « grande race ; » — il devait nécessairement avoir sa place « au centre de la cité, » comme il l’a déjà a au centre de l’histoire. » voilà qui est parler ! On ne voit pas qu’il y a au bout du compte quelque ridicule dans ces exagérations, qui ne sont vraiment possibles que dans un temps où le sens de l’histoire et de la politique est si étrangement émoussé, où l’esprit de parti se plaît à jouer avec les événemens comme avec les hommes, où tout finit par des amplifications et des amphigouris.

Lorsqu’il y a quelques jours, au lendemain de cette cérémonie de M. Gambetta et de la séparation des chambres, M. le président de la république est parti pour le Dauphiné, appelé par l’anniversaire de l’assemblée de Vizille en 1788, c’était certes un voyage qui n’avait rien de vulgaire. L’événement était digne d’une commémoration. Cette assemblée spontanément réunie, il y a cent ans, à Vizille, fut en effet le prélude, un prélude émouvant, sérieux et sans mélange anarchique, de la révolution française. Elle était le prologue ; et, si depuis, le drame s’e6t déroulé à travers d’effroyables crises et de tragiques événemens de toute sorte, s’il y a eu au cours du temps bien des excès, des déviations, des violences, des réactions contraires, des mécomptes qui ne sont peut-être pas encore finis, le mouvement des premiers jours, celui dont on allait célébrer l’anniversaire, ne garde pas moins dans l’histoire sa pureté et son éclat. Ce qu’il y avait de mieux, c’était de lui laisser son caractère, de respecter ces souvenirs, d’honorer ce mouvement de 1788 pour ce qu’il a été, sans le dénaturer et surtout sans chercher à l’exploiter. Malheureusement, il est assez clair que les républicains d’aujourd’hui, ceux qui sont au pouvoir et ceux qui les appuient, ne voient dans ces anniversaires qu’une occasion de refaire l’histoire à leur manière, de tout ramener à leurs idées et à leurs passions, de se servir des plus généreux souvenirs dans un intérêt de parti. Ils ne savent pas mieux interpréter le passé que gouverner le présent. Ce n’est point sans doute que, dans ce brouhaha des fêtes récentes du Dauphiné, il n’y ait eu des paroles bien inspirées, des désaveux de tous les excès, de sérieux appels à l’esprit libéral de la révolution française. M. Casimir Perier, qui recevait M. Carnot à Vizille, a prononcé un discours aussi habile que chaleureux, où il a dit justement, finement, qu’on devait étudier l’histoire, non pour la recommencer, mais pour s’en inspirer, pour éviter les fautes du passé. M. le président de la république, à son tour, dans les divers discours qu’il a prononcés à Vizille comme à Grenoble, a parlé avec la mesure d’un magistrat supérieur aux passions de parti. Il a fait ce qu’il a pu pour rappeler qu’il y avait une constitution, un chef de l’état destiné par ses fonctions mêmes à être un modérateur ; il n’a pas pu empêcher le radicalisme de déborder de toutes parts, de triompher à Grenoble avec M. Floquet, à Romans avec le vieux M. Madier de Montjau, qui s’est répandu en objurgations, en effusions pathétiques, et qui a fini par embrasser tout le monde, confondant dans ses embrassemens désordonnés M. le président Carnot, le ministère radical et « la république à jamais victorieuse ! »

Oui, sans doute, au milieu de toutes ces mêlées et de ces manifestations du jour, M. le président de la république représente encore une modération relative, une certaine force instinctive de résistance ou de stabilité. Il est modéré par lui-même, il sent que le pays est modéré. Il met dans ses discours, autant qu’il le peut, de la mesure, de la prudence. Aux chefs du clergé qui vont lui porter leurs hommages officiels, il parle, non peut-être sans quelque embarras, de tolérance ; il leur assure qu’il est le chef d’un gouvernement de conciliation ; mais c’est là la question. M. Carnot n’est que M. Carnot ; et c’est M. le président du conseil qui gouverne, qui prétend représenter au pouvoir la politique radicale, qui la représente, en effet, et par sa jactance, et par ses faiblesses, et par cet esprit d’incohérence anarchique dont il est une des expressions les mieux réussies. M. Carnot peut être ce qu’il voudra ; — le ministère est radical, il tient à le paraître et par ses discours et par ses actions, à n’avoir que des alliances radicales, même, si l’on veut, des alliances communistes ou socialistes. Il veut bien être en bonne amitié avec un vieux revenant de la commune, M. Félix Pyat, qui, aux derniers jours de la session, lui a adressé une question dans les termes les plus grossiers, les plus outrageans pour tout le monde, excepté pour M. le président du conseil ; il ne peut pas même supporter une simple dissidence de la part d’un vieux sénateur républicain qui a pris la liberté de l’interpeller sur les fraudes électorales d’un maire condamné par la justice, — et pour ce crime il a enlevé à M. Marcou la présidence de la distribution des prix de Carcassonne. Bien entendu, un des articles du programme ministériel est la menace toujours suspendue sur ce qui reste de paix religieuse en France. Que M. le président Carnot parle de tolérance et de conciliation, c’est son affaire : pendant ce temps, M. le ministre de l’instruction publique saisit la première occasion d’aller faire de la politique radicale avec les instituteurs et les institutrices, en leur rappelant qu’ils sont créés pour entrer en guerre avec le curé, que l’école est l’ennemie de l’église I II n’est pas jusqu’à M. le ministre des travaux publics qui, à l’inauguration d’un chemin de fer sur les Alpes, n’ait trouvé le moyen de déclamer contre les conceptions théologiques, en invitant chaque Français à être son pape et son empereur !

C’est maintenant, à ce qu’il paraît, le langage des gouvernemens. L’essentiel est d’entretenir les passions radicales contre ce qu’on appelle le cléricalisme ! Et ils choisissent bien leur moment, ces ministres, lorsque, à côté d’eux, en face de leurs œuvres éphémères ou médiocres, un homme, un prêtre qui est l’honneur du pays, M. le cardinal Lavigerie, tente une entreprise nouvelle de dévoûment religieux et patriotique. Celui-là ne s’occupe guère des partis, et pendant qu’on lui refuse quelques légers subsides, il ne cesse de travailler à étendre l’influence de la France par ses missions en Algérie et en Tunisie. Il fonde des écoles, à propos desquelles un général français lui rendait récemment encore un juste hommage. Aujourd’hui, il se fait l’apôtre d’une sorte de croisade pour aller détruire l’esclavage au cœur de l’Afrique. Il conspire pour la grandeur de la France, au moment où M. le président du conseil, interrogé sur la séparation de l’église et de l’état, vient de promettre de l’audace ; c’est une audace bien employée !

Le malheur de cette politique de déclamation et de désorganisation qui règne aujourd’hui est de ne pas trop savoir ce qu’elle fait et d’être exposée à recueillir les fruits amers de ses faux calculs, de ses confusions anarchiques. Elle n’en est pas à se trouver en face des difficultés et des complications qu’elle se crée à elle-même ; elle y est aujourd’hui, et peut-être plus sérieusement que jamais, avec toutes ces grèves qui se succèdent dans les centres industriels, surtout avec cette grève qui vient d’éclater à Paris même parmi les ouvriers terrassiers. C’est une histoire qui n’a rien de nouveau. Les ouvriers demandent une augmentation de salaire et une diminution de travail ; ceux qui ont pris l’initiative du mouvement courent les chantiers pour débaucher leurs camarades, et au besoin, pour les forcer à quitter leur tâche. De proche en proche, la grève s’étend sous l’impulsion de hardis meneurs ; — elle est aujourd’hui dans toute son intensité ! Les ouvriers s’abusent sans nul doute sur leurs intérêts et même sur leurs droits. Ils ouvrent sans profit possible pour eux-mêmes une crise meurtrière pour l’industrie. Soit ; mais enfin, cette grève, qui l’a préparée ? Elle est tout simplement l’œuvre du conseil municipal de Paris, qui lui a donné son programme, son mot d’ordre, et du gouvernement, qui s’est prêté aux fantaisies de l’Hôtel de Ville. Il a plu au conseil municipal de décréter, il y a quelques années déjà, des séries de prix pour les industries ; il lui a plu d’instituer une sorte de socialisme communal en imposant aux concessionnaires des travaux de Paris des condition de travail et de salaire. Il n’avait pas le droit de faire ce qu’il a fait, le conseil d’état l’a décidé. Le gouvernement, dès l’arrivée de M. Floquet au pouvoir, n’est pas moins entré en composition avec le conseil municipal en l’autorisant à appliquer ses idées, ses lubies socialistes. M. le préfet de la Seine prétend que c’est une expérience qu’on a voulu tenter ; mais a-t-on le droit de faire des expériences de ce genre aux dépens des finances de la ville, de la sécurité publique et des ouvriers eux-mêmes qu’on abuse ? La conséquence, dans tous les cas, la voilà !

Aujourd’hui, les ouvriers, qui ne sont pas assez subtils pour comprendre comment les conditions de travail adoptées dans les chantiers municipaux ne seraient pas applicables partout, réclament par la grève, sinon encore par la sédition. Ils ont un titre dans les délibérations du conseil municipal et dans les autorisations du gouvernement ; ils ont en plein Paris une Bourse du travail où ils vont pérorer sur la révolution sociale encore plus que sur leurs intérêts ; ils ont une organisation toute prête par les chambres syndicales qu’une loi leur a données et qui sont l’instrument le plus puissant aux mains des meneurs. Comment la politique radicale se tirera-t-elle de cette crise qu’elle a préparée ? Elle recueille ce qu’elle a semé. M. le préfet de la Seine parle d’expériences : la politique radicale ne vit que de cela en toutes choses, et le résultat de toutes ces expériences, c’est la désorganisation croissante de tout gouvernement, le désordre et le déficit dans les finances, la paix sociale troublée, la ruine du travail, le doute répandu partout dans le pays. La politique radicale peut triompher avec M. Floquet et avec ceux qui le suivent : la France plie sous le poids de ces tristes victoires, menaçantes pour sa fortune dans le monde !

Depuis longtemps, c’est bien certain, la vie de l’Europe ne se compose que de trêves successives laborieusement, péniblement prolongées à travers des complications toujours renaissantes, toujours menaçantes. La paix est plus que jamais dans les vues de tous les peuples, on n’en peut douter ; elle est aussi, à ce qu’il semble, dans les programmes de tous les gouvernemens, qui prodiguent jusqu’à l’affectation les témoignages de leurs bonnes intentions. Il y a malheureusement des situations où tous les vœux et les efforts même qu’on multiplie ne servent qu’à mieux montrer ce qu’il y a de précaire dans la paix, ce qu’il y a d’artificiel et d’incohérent dans les rapports qui en sont la condition et la garantie. Il est des momens où il suffit d’un incident, d’un voyage impérial pour réveiller toutes les questions qui agitent les esprits et divisent les peuples, pour rouvrir des perspectives indéfinies. On est porté à tout supposer parce qu’on sent que tout est possible, et à la réalité des faits, les nouvellistes, toujours en campagne, se hâtent d’ajouter leurs commentaires ou leurs romans. C’est arrivé plus d’une fois déjà, et on n’en a pas fini avec les incidens, avec l’imprévu, avec les coups de théâtre ou les énigmes dans ce temps de transition universelle, où tout est essayé, où rien ne se fixe et ne dure.

Qu’en sera-t-il réellement, définitivement, pour la paix du monde et pour les rapports entre grandes puissances, de l’incident le plus retentissant du jour, de ce voyage que l’empereur Guillaume II vient de faire en Russie ? Quelle est la signification, quelles seront les conséquences de la visite rendue par le petit-fils de l’empereur Guillaume Ier au tsar et à la famille impériale russe ? C’est chose accomplie, en effet. Le jeune souverain allemand est arrivé devant Cronstadt, escorté par toute une escadre, qui l’a porté jusqu’au rivage russe. Il a été pendant près d’une semaine, à Péterhof, l’hôte de l’empereur Alexandre III et de la tsarine. Les réceptions, les banquets et les cérémonies n’ont pas manqué naturellement. L’empereur Guillaume est allé passer une revue à Krasnoé-Sélo, et il a pu faire connaissance avec le régiment de Viborg, dont il est le colonel honoraire. Il a aussi quelque peu visité Saint-Pétersbourg, sans trop s’y arrêter. Il a, en un mot, passé quelques jours dans les fêtes et les galas d’une cour à la fois somptueuse et simple ; puis il a quitté Péterhof pour se rendre à Stockholm et de là à Copenhague, de même qu’il doit aller voir bientôt, dit-on, l’empereur d’Autriche, le roi d’Italie. L’empereur Guillaume a tenu visiblement, en entrant dans le règne, à s’accréditer de sa personne auprès des têtes couronnées ; mais le soin empressé qu’il a mis à commencer ses visites d’avènement par le tsar indique assez le prix particulier qu’il a tout d’abord attaché à renouer des relations plus intimes avec la Russie. Ce n’est pas seulement une inspiration de courtoisie, c’est aussi, c’est surtout vraisemblablement une pensée politique qui a conduit le jeune souverain à Péterhof, et la question est toujours de savoir quelle est exactement cette pensée, ce qu’il y a dans ce voyage annoncé et entrepris avec quelque ostentation. Que l’empereur Guillaume ait été accueilli avec une parfaite cordialité sur le rivage russe et n’ait trouvé que de la bonne grâce à Péterhof, dans l’intimité de la famille du tsar, on n’en peut douter, c’était facile à prévoir ; que M. Herbert de Bismarck, ministre des affaires étrangères de Prusse, qui seul, à défaut du chancelier, a accompagné l’empereur, ait eu des conversations particulières avec M. de Giers, et que ces représentans de deux puissans souverains se soient trouvés d’accord sur bien des points, c’est encore vraisemblable. Il est clair, dans tous les cas, qu’une visite de ce genre, que ces rapprochemens personnels, ces explications, ont pu dissiper des malentendus et n’ont dû avoir, à l’heure qu’il est, rien que de favorable à la cause de la paix. Est-ce à dire que l’entrevue de Péterhof garde d’autres secrets, que la situation générale de l’Europe soit sensiblement modifiée, qu’il y ait eu des engagemens proposés ou souscrits ? Tout indique, au contraire, que rien n’est changé, que si l’empereur Guillaume et son ministre des affaires étrangères sont arrivés avec des projets, avec des combinaisons, la Russie a tenu à rester ce qu’elle était, réservée et libre, disposée à vivre en bonne amitié avec l’Allemagne sans se lier, sans entrer dans des coalitions équivoques, résolue avant tout à ne point se départir de ce rôle d’expectative et d’observation qu’elle a pris depuis quelque temps, qui n’est point sans grandeur. En un mot, l’entrevue de Péterhof a pu laisser de bons souvenirs, elle n’a rien produit et elle ne pouvait rien produire.

On a dit un instant, il est vrai, que l’empereur Guillaume portait avec lui à Péterhof une idée, une grande idée, qu’il devait y avoir un coup de théâtre, une manifestation pour la paix sous la forme d’une proposition de désarmement général ou partiel. C’était évidemment une histoire imaginée à plaisir par ceux qui ont toujours une provision de révélations inattendues pour émoustiller la curiosité européenne. Ce n’est point, si l’on veut, que l’idée ne puisse paraître séduisante et qu’elle ne fût assez naturelle dans un temps où toutes les nations s’épuisent en dépenses militaires, toujours croissantes. Elle n’a malheureusement rien de pratique et de sérieux. Elle n’est qu’une innocente chimère des congrès de la paix, — à moins qu’elle ne soit tout simplement une autre manière de préparer la guerre. Qu’est-ce que peut être un désarmement aujourd’hui ? Si tout se borne à des réductions d’effectifs, ce n’est rien, ce n’est qu’une trêve déguisée et continuée en attendant le rappel, toujours possible, des contingens momentanément congédiés. S’il s’agit d’un désarmement plus sérieux et plus efficace, qui ne devient réalisable que si l’on se décide à diminuer les cadres des armées, à laisser s’affaiblir les ressorts de la puissance militaire, à limiter le développement des défenses de frontières, c’est une véritable impossibilité qu’on tenterait. Qui se chargerait de trancher ces questions délicates et se ferait juge des situations, des intérêts des états, de la mesure des forces nécessaires aux divers pays ? Une proposition de désarmement portée à Péterhof n’eût été qu’un mot, ou elle n’aurait pu être qu’une démonstration dirigée contre notre pays, une grande tentative pour imposer la paix à la France, comme on l’a dit ; mais sur quoi se serait-on fondé ? Est-ce que la France menace la paix ? Est-ce qu’elle n’a pas obéi à la plus simple nécessité de défense en se refaisant une frontière à la place de celle qu’elle avait perdue ? Est-ce qu’elle a pris l’initiative des armemens démesurés dont on se plaint ? S’il y a une menace pour la paix, elle est dans la situation faite à l’Europe : que ceux qui ont créé cette situation commencent eux-mêmes par désarmer, par donner le signal d’une politique nouvelle ! Dans tous les cas, quelle apparence que le cabinet de Saint-Pétersbourg pût s’associer à une démonstration qui, sous prétexte d’imposer la paix, ne pouvait que conduire fatalement à la guerre ? Quel avantage avait la Russie à entrer dans une coalition prétendue pacifique ou défensive, dont l’Allemagne aurait eu seule les profits ? Le tsar peut juger avec sévérité nos affaires intérieures et nos ministères : les ministères passent, la France reste, et la Russie n’avait aucun intérêt à favoriser, ne fût-ce que par une complicité tacite, une démarche qui pouvait atteindre la France dans sa dignité ou la provoquer à une guerre plus que jamais dangereuse pour l’équilibre de l’Europe. On n’a donc pas parlé de désarmement à Péterhof, ou, si on en a parlé, c’est à peu près pour ne rien dire. Les choses sont ce qu’elles étaient. Il y avait hier des armemens, il y en a encore aujourd’hui ; il n’y a pas un soldat de plus, pas un soldat de moins. L’avènement et le voyage de l’empereur Guillaume II n’ont rien changé.

D’un autre côté, cette entrevue de Péterhof est-elle destinée à avoir une influence sensible sur l’état diplomatique de l’Europe, à modifier les alliances existantes, les rapports des principales puissances, plus ou moins engagées dans les affaires d’Orient ou d’Occident ? A vrai dire, on ne voit pas bien quels pourraient être les résultats précis, décisifs de cette rencontre aux bords du golfe de Finlande. Il est sans doute plus que vraisemblable que les deux empereurs ou leurs ministres ont dû s’entretenir des questions qui divisent les cabinets, des malentendus qui ont pesé dans ces derniers temps sur leurs relations, des troubles des Balkans, des affaires de la Bulgarie. Ces conversations peuvent assurément avoir leur importance ; mais la Russie a pris depuis longtemps déjà une position si nette, si tranquillement résolue et si forte qu’elle n’a pu certainement songer à l’abandonner du jour au lendemain. Elle a pour elle un traité sanctionné par l’Europe, des traditions ou des habitudes de prépondérance en Orient, la confiance dans sa force. Elle a prouvé avec éclat qu’elle ne voulait pas mettre légèrement la paix en péril ; elle n’a jamais renoncé non plus à ce qu’elle considère comme son droit. Elle attend tout de la marche des choses, du cours des événemens, sans rien brusquer, sans se laisser émouvoir. Elle sait bien, après tout, que rien de définitif ne se fera dans les Balkans, en Bulgarie, sans son aveu ; c’est sa grande force dans cette affaire, d’où dépend peut-être encore réellement la paix de l’Europe. — L’Allemagne, pour sa part, l’Allemagne représentée par son tout-puissant conseiller M. de Bismarck, n’a jamais contesté les droits traditionnels de la Russie en Orient. Le chancelier a plus d’une fois reconnu ces droits avec une sorte d’ostentation du vivant du vieil empereur Guillaume : il a même offert au cabinet de Saint-Pétersbourg son appui diplomatique pour maintenir l’intégrité du traité de Berlin en Bulgarie comme partout, et Guillaume II n’est point certainement allé à Péterhof pour parler au tsar un autre langage ; mais l’Allemagne est en même temps engagée avec sa ligue de la paix, avec l’Autriche, qui a ses intérêts en Orient, qui poursuit avec une patiente ténacité sa politique d’antagonisme et d’hostilité contre l’influence russe, qui voudrait surtout aujourd’hui, sans s’inquiéter du traité de Berlin, une Bulgarie indépendante des tsars de Pétersbourg. Si M. de Bismarck fait trop de concessions à la Russie pour reconquérir son amitié, il compromet cette triple alliance qu’il a nouée de ses propres mains, dont il sait, quand il le faut, se servir si habilement ; s’il mesure trop ses concessions à Saint-Pétersbourg, s’il se replie vers ses alliés du continent, il perd la chance de retrouver l’intimité qu’il désire avec la Russie, cette intimité à laquelle il attache peut-être plus de prix qu’à toutes ses autres alliances, qui semble pour le moment être son idée fixe. Le chancelier, pour le début du nouveau règne, joue une grosse partie, qui n’est peut-être pas facile à gagner, qui, dans tous les cas, peut réserver encore bien des surprises à l’Europe.

Comment concilier, en effet, des contradictions qui tiennent pour ainsi dire à la nature des choses, à l’inévitable diversité des intérêts et des politiques ? C’est là le point vif au moment présent. C’est le problème qui ne paraît pas avoir été résolu à Péterhof. Au fond, ce qui semble jusqu’ici le plus clair, c’est que rien de décisif n’a été fait et que la situation reste à peu près ce qu’elle était avant cette dernière et bruyante entrevue. Il y a eu sans doute un échange de témoignages d’amitié entre deux familles souveraines, entre l’empereur Guillaume II et l’empereur Alexandre III, fils et héritiers de princes unis par la parenté. Il y a eu des explications, des déclarations, ce qu’on pourrait appeler une entente générale, dans l’intérêt un peu abstrait et platonique de la paix. Il y a eu enfin, si l’on veut, une assurance mutuelle de bon vouloir. C’est, à tout prendre, le résultat le plus sensible de l’entrevue qui vient d’occuper l’Europe. En dehors de cela, il n’y a évidemment rien qui ressemble à une alliance, à un système d’action commune dans des circonstances déterminées. Chacun rentre pour ainsi dire dans ses positions. La Russie garde sa liberté, en se réservant de ne s’inspirer que de ses intérêts, de proportionner son action, ses interventions aux événemens. L’Allemagne, à son tour, reste dans sa puissance, sans avoir obtenu visiblement tout ce qu’elle voulait. C’est la situation pour le moment. Que fera maintenant M. de Bismarck ? Il n’est point certainement homme à se décourager, il n’est pas moins évident que, sans avoir éprouvé un échec sensible, sa diplomatie n’a pas tout à fait atteint son but, et que le chancelier, en voulant trop paraître un médiateur, un arbitre universel, peut aussi avoir éveillé quelques soupçons, quelque inquiétude chez ses anciens alliés. De sorte que M. de Bismarck peut se sentir aujourd’hui un peu embarrassé entre la Russie, qu’il n’a pas pu conquérir autant qu’il l’aurait désiré, et ses anciens alliés, dont il a besoin de réchauffer le zèle et la confiance. Il réussira sans doute à se tirer de ces difficultés, qu’il s’est créées à lui-même après tout. Il reste à savoir quelle garantie il y a pour la paix de l’Europe, pour la paix de demain, dans ces oscillations d’alliances, dans ces jeux perpétuels d’une diplomatie à la fois si profondément calculée et si dangereusement hasardeuse.

Et comme il faut qu’aux choses les plus graves se mêlent parfois les choses légères ou bizarres ou romanesques, ces affaires des Balkans, qui jouent un certain rôle dans la diplomatie et dans les démêlés de l’Europe, viennent de se compliquer des aventures personnelles du roi Milan de Serbie. Ce n’est peut-être pas un chapitre de politique bien sérieuse ; c’est un chapitre de l’histoire de ces petites cours orientales, où, sous un vernis civilisé, il y a bien des violences et des intrigues. A vrai dire, ce roi Milan est un prince assez fantasque, assez livré à ses caprices, qui joue un peu despotiquement avec ses assemblées et ses ministères. Il a conduit assez médiocrement jusqu’ici les affaires de sa principauté, surtout à l’époque où il est allé se faire battre par le prince Alexandre de Bulgarie et où il n’a pas su défendre la Serbie d’un humiliant échec. Aujourd’hui il poursuit d’autres exploits : il s’occupe de rompre son mariage avec la reine Nathalie, qui lui a donné un enfant, maintenant prince royal de Serbie ; il veut divorcer, et, depuis quelques jours, l’Europe est tenue au courant des luttes intestines de la petite cour de Belgrade, des péripéties de ce roman serbe. Il y a déjà nombre d’années que le roi Milan a fait ce mariage avec une belle et séduisante personne, fille d’un général russe, alliée à des familles princières de ces pays orientaux. La bonne harmonie n’a pas duré ; les mésintelligences n’ont pas tardé à venir. D’où sont-elles venues ? Il faudrait peut-être entrer dans la chronique secrète de Belgrade. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la reine Nathalie n’a pas cessé de garder sa bonne renommée, qu’elle s’est conduite avec autant de dévoûment que d’héroïsme pendant la dernière guerre avec la Bulgarie. La discorde n’a pas moins éclaté dans le ménage. La reine a cru avoir des griefs intimes, nombreux contre le roi, elle s’est sentie offensée dans sa dignité de femme ; le roi a accusé la reine de vues ambitieuses, d’emportemens de caractère, peut-être d’intrigues politiques.

Bref, on ne s’entendait plus. La scission a éclaté par une séparation plus ou moins amiable, et la reine, quittant Belgrade, est allée tour à tour à Vienne, à Florence, en Allemagne, avec son fils, le jeune prince royal, dont l’éducation et la direction lui restaient confiées. Puis cela n’a pas suffi : le roi a voulu le divorce, il l’a poursuivi avec une certaine âpreté violente, croyant sans doute dompter la résistance de la reine. Il est allé même jusqu’à invoquer le secours assez brutal de la police allemande pour faire enlever, à Wiesbaden, son fils, le prince royal, disputé par la mère désespérée aux estafiers ; mais c’est ici que tout se complique encore. Le roi a réuni un synode pour faire prononcer sommairement son divorce. Le synode s’est récusé prudemment, laissant à d’autres cette besogne équivoque, — et voilà le roi assez embarrassé, obligé de se désister ou de recourir à une procédure assez compliquée s’il veut arriver à avoir son divorce. Ce que le roi Milan n’évitera sûrement pas désormais, c’est le ridicule qu’il s’est exposé à attirer par tout ce bruit sur sa royauté. Sa popularité n’en souffrira-t-elle pas en Serbie même ? Il est certain, dans tous les cas, que l’opinion de l’Europe est toujours peu favorable à ces brutalités à l’égard d’une femme, et le roi Milan ne s’est pas montré assez supérieur dans le gouvernement de son jeune royaume pour pouvoir se permettre sans péril ces fantaisies de prince oriental.


CH. DE MAZADE.