Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1888

Chronique n° 1350
14 juillet 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

Jamais peut-être il n’y eut plus de discours, plus de banquets à fracas, plus d’inaugurations de statues ou de monumens, plus d’ostentation bruyante, plus d’infatuation, et jamais, il faut l’avouer, il n’y eut, sous de telles apparences, une réalité plus pauvre, une politique plus décousue, plus malfaisante ou plus stérile.

Voici un nouveau 14 Juillet, et M. Floquet, qui pour la première fois préside comme ministre à la fête, entend, on le conçoit, la célébrer à sa façon. M. Floquet fait tout sérieusement, avec la pleine conviction de son importance ! Il n’a pas voulu donner trop complètement raison à une vieille lubie du conseil municipal de Paris, en convoquant les trente-six mille maires des communes de France, pour donner au monde une représentation nouvelle de la fédération ; mais il a fait, selon sa coutume, une demi-concession, en invitant tous les maires d’arrondissement et de canton à des agapes radicales, au Champ de Mars. Là-dessus, le conseil municipal, revenant à sa vieille idée, tient à faire sa partie dans la manifestation et à jouer son rôle en recevant à son tour en plein Hôtel de ville les maires de canton, qui se figureront, s’ils veulent, qu’ils ont devant eux le vrai Paris. Ce sera complet ! On pérorera pendant ces deux ou trois jours ; on se complimentera mutuellement ; et on célébrera ensemble les grands anniversaires. On promènera les hôtes du jour, les maires provinciaux, du banquet du Champ de Mars à la réception de l’Hôtel de ville. On leur montrera la figuration de l’ancienne Bastille, la revue de Longchamp, le monument de M. Gambetta, les illuminations, le feu d’artifice de la tour Eiffel ; puis, on les renverra dans leurs provinces, tout éblouis du prestige du conseil municipal, de M. Floquet et de M. Ferrouillat, garde des sceaux, protecteur des maires dans l’embarras. C’est, à ce qu’il paraît, le moment de s’amuser aux parades, aux manifestations, aux vaines apothéoses de parti : on s’amuse ! Et, pendant ce temps, que se passe-t-il réellement ? Il n’en est ni plus ni moins. Il n’y a pas plus de budget aujourd’hui qu’hier, et M. le ministre des finances, dans les projets soumis à la commission parlementaire, qui aura le temps de les étudier pour la session d’automne, n’a sûrement pas trouvé le secret d’éteindre les déficits, de ressaisir un équilibre toujours fuyant. Les lois qu’on discute et que la chambre vote, telles que la loi sur les risques professionnels des ouvriers, semblent conçues uniquement dans un intérêt de popularité vulgaire. Les affaires du pays, en un mot, deviennent ce qu’elles peuvent, administrées et gouvernées par les passions de parti, sous un ministère plus que jamais radical, qui semble n’être au pouvoir que pour résumer et aggraver les fautes, les violences, les désordres accumulés depuis quelques années dans notre vie française.

Ce ministère qui règne aujourd’hui n’a point sans doute inauguré le système : il l’a perfectionné, il le perfectionne tous les jours, et depuis qu’il est au pouvoir, il a eu déjà le temps de montrer et sa présomptueuse violence et son insuffisance dans les affaires sérieuses. Ce qu’il y a de curieux chez ces républicains, grands libéraux jadis, prêts aujourd’hui à tous les abus d’autorité, c’est qu’ils semblent n’avoir pas même une idée de ce que c’est que la loi, des conditions d’un gouvernement régulier, des garanties les plus simples, les plus inviolables des libertés publiques. Pour eux, la fraude même est innocente, si elle peut être utile à la cause ; la seule règle, l’unique loi, la mesure de tout, est l’intérêt du parti, l’intérêt de la domination radicale. Tout ce qui sert le radicalisme et les radicaux est permis ; tout ce qui peut les troubler dans leurs calculs ou les menacer dans l’arrogance de leur règne devient illicite et coupable. Si c’est le sénat qui prend la liberté de résister à quelques excès, qu’à cela ne tienne : on le traitera en assemblée factieuse qui empêche de gouverner, on préparera la révision pour arriver à la suppression du sénat ! Si c’est un magistrat qui fait son devoir à l’égard d’un radical, on lui infligera une disgrâce bien appliquée, à titre d’avertissement pour l’avenir. Si c’est un prince qui écrit une lettre inoffensive expédiée aux maires, Oh ! alors, c’est bien plus simple ; on ne se gêne pas avec un prince : on saisit sans plus de façon ce qu’il écrit, on entre chez ses amis, on perquisitionne du droit de la haute police. Les radicaux sont arrivés à se faire un système commode d’arbitraire administratif qui leur permet d’avoir toutes les faiblesses pour leurs amis, en réservant toutes les rigueurs, même les vexations illégales à leurs adversaires. C’est la tradition nouvelle, et un des plus curieux exemples de cette altération de toutes les idées de gouvernement est à coup sûr cet incident à la fois sérieux et presque comique, baroque et instructif, qui a retenti récemment dans les deux chambres, qui s’est produit à l’occasion d’un maire de Carcassonne, méchamment condamné et emprisonné.

Qu’est-il arrivé ? La ville de Carcassonne avait, dans ces derniers temps, l’avantage de posséder un maire radical qui a présidé à des élections municipales, et qui, pour être plus sûr de se faire élire, lui et ses amis, a pris tout simplement le soin de mettre de faux bulletins dans l’urne. Bref, comme on l’a dit, il a triché avec le suffrage universel ! Malheureusement, la tricherie a été découverte, et, avec la meilleure volonté du monde, on n’a pas pu éviter de poursuivre la fraude et le fraudeur. Le maire a été condamné à un mois de prison ; il a fait appel et il a été condamné encore. Ce maire radical trouvait pourtant dur d’aller en prison pour son honnête industrie. Il a épuisé tous les moyens, tous les subterfuges pour se dispenser de subir sa peine ; il n’a pas réussi, et le parquet, après avoir longtemps patienté, n’a pu faire autrement que de signifier au condamné d’avoir à se constituer prisonnier. Alors a commencé une comédie nouvelle, la comédie de la maladie et des médecins consultans : on se moquait de la justice ; et le substitut, fatigué d’être joué, garanti d’ailleurs parles instructions de ses chefs, a procédé tout simplement à l’exécution de la loi, en faisant transporter d’autorité le condamné, le prétendu malade, à la prison de ville, — où il a été subitement rétabli ! C’est fort bien, c’est fini, penserez-vous ; pas du tout, rien n’est fini. C’est ici, au contraire, que tout se complique par l’intervention du gouvernement. Et que va faire le gouvernement dans cette aventure ? Comment va-t-il juger le cas ? Oh ! c’est bien simple, quoique réellement assez grotesque. La chancellerie a envoyé en disgrâce à un autre bout de la France le substitut qui avait fait exécuter la loi, tandis que le maire condamné est encore maire et que le préfet du département est allé le consoler dans sa prison, en lui faisant un peu sa cour. Voilà la justice distributive du ministère radical sous lequel la France a l’avantage de vivre aujourd’hui !

C’est précisément cet étrange incident qui a retenti ces jours derniers dans les deux chambres : au Luxembourg, sur l’interpellation d’un sénateur républicain de Carcassonne même, M. Marcou ; au Palais-Bourbon, sur l’interpellation d’un ancien ministre, M. Flourens. Au sénat, il faut le dire, tous les partis, républicains et conservateurs, se sont trouvés exceptionnellement d’accord et n’ont eu qu’une opinion sur les singuliers procédés du gouvernement. M. le garde des sceaux Ferrouillat, fort embarrassé de son rôle, a eu beau invoquer, avec une naïveté comique, les circonstances atténuantes, et se laisser aller à dire que le maire, très coupable à la vérité, justement condamné, était après tout un maire républicain élu par une ville républicaine ! le sénat lui a infligé, d’une voix presque unanime, un vote de censure dont on peut ne tenir aucun compte dans les journaux radicaux, qui ne reste pas moins un vote d’honnêteté publique. Au Palais-Bourbon, c’est différent. M. le président du conseil, placé en face d’une majorité républicaine divisée et embarrassée, a cru pouvoir payer de hardiesse, et dans sa réponse à M. Flourens, et dans sa réplique à M. Waldeck-Rousseau, qui s’est chargé de raconter cette histoire, qui l’a racontée avec autant d’art que de fermeté. M. Floquet a mis son habileté à déplacer la question, à laisser entrevoir une crise ministérielle à la veille des vacances ; il n’a pas craint de braver, de défier ses adversaires, et il a eu le vote de confiance qu’il désirait. Et après ? La moralité de cet incident n’est pas moins tout entière dans ce rapprochement qu’a fait M. Waldeck-Rousseau : il y a un magistrat qui n’a commis aucune faute, qui seul peut-être a rempli son devoir, — il a été frappé ! Il y a un maire qui a commis des actes dont un seul justifierait sa révocation, — il est encore en fonction ! C’est là le fait. Et dire cependant qu’un siècle après la révolution française, sous la république, on en est là, qu’il n’y a pas plus de garantie pour l’inviolabilité du suffrage public que pour la dignité de la justice ! C’est, on en conviendra, un étrange progrès des idées de libéralisme, de légalité, et ce progrès on peut l’inscrire, si l’on veut, dans les discours qu’on prononce aujourd’hui même pour la célébration du nouveau 14 Juillet !

Est-ce que M. le président du conseil, qui prétend résumer et représenter toute la politique aujourd’hui, prend ses caprices d’omnipotence pour des règles de gouvernement, et croit fortifier la république par des complaisances pour toutes les factions ou par des vexations puériles ? Il peut flatter des passions vulgaires, il peut rallier momentanément l’armée bariolée de tous ceux qui ne rêvent qu’une agitation indéfinie ; en réalité, il ne fait que compromettre de plus en plus la république, et il n’est même pas pris au sérieux lorsqu’il déploie tout le luxe de l’arbitraire contre une simple lettre écrite par un prince exilé. Qu’est-ce à dire, en effet ? M. le comte de Paris a cru devoir écrire une lettre qu’il a adressée à tous les maires de France, et où il expose des idées qui sont dignes de son esprit sérieux, qui pourraient néanmoins être étudiées, discutées et peut-être rectifiées, dans l’intérêt même de la cause libérale et conservatrice. Dans tous les cas, cette lettre n’a rien de factieux ni par la forme ni par le fond. En adressant sa lettre aux maires, M. le comte de Paris n’a fait que ce que tout le monde peut faire ; les idées qu’il exprime, il est libre de les exprimer, et ce n’est pas M. de Freycinet qui contesterait cette liberté, lui qui, ministre des affaires étrangères, à propos de la loi d’exil, reconnaissait « aux partis monarchiques le droit de préparer l’avènement de la monarchie, » lui qui reconnaissait également aux princes « le droit d’affirmer leurs prétentions. » N’importe : M. le président du conseil, ministre de l’intérieur, réveillé en sursaut par cette révélation soudaine, s’est hâté de mettre sa police en campagne, de faire saisir la lettre de M. le comte de Paris à la poste, d’intercepter les correspondances, même les correspondances privées. Il ne s’est pas borné à faire ses saisies à la poste ; il a envoyé ses agens chez l’imprimeur, M. Paul Dupont, chez un publiciste distingué, M. Eugène Dufeuille. Rien n’a manqué. Seulement, c’est une opération aussi parfaitement vaine que violente.

Qu’on remarque d’abord ce qu’il y a de singulièrement puéril dans ces mesures. Est-ce qu’on arrête aujourd’hui au passage une lettre, un manifeste ? Ce qui ne va pas à son adresse sous l’enveloppe scellée d’une lettre est répandu partout, par cent journaux, même par les journaux amis de M. Floquet. On n’a rien fait, on n’a réussi qu’à donner peut-être un plus grand retentissement à ce qu’on a eu l’air de vouloir supprimer. Et pour se procurer le plaisir de cette campagne inutile, pour arrêter des correspondances privées ou politiques à la poste, pour faire des saisies chez des particuliers, sur quoi se fonde-t-on ? Quel droit peut invoquer le gouvernement ? Ce droit, ses jurisconsultes les plus éminens le lui dénient ; les lois, que les républicains eux-mêmes ont faites, le lui refusent. Il n’est écrit nulle part, il est rayé et supprimé dans toutes les lois. Que reste-t-il donc ? Voilà le point vif ! Il reste, à ce qu’il paraît, le droit de haute police, la raison d’état, la faculté discrétionnaire, l’arbitraire dans un intérêt supérieur dont on est seul juge. C’est à merveille ! Mais alors pourquoi s’indignait-on si violemment contre le dernier empire, qui ne faisait rien de plus, qui mettait, lui aussi, le droit supérieur au-dessus de la loi ? Pourquoi M. Floquet lui-même signait-il de si belles consultations qu’on peut aujourd’hui tourner contre lui ? Les républicains ne s’aperçoivent pas qu’ils ne sont que les plagiaires peu habiles de tous les régimes discrétionnaires, qu’ils s’exposent à passer aux yeux du pays pour des hâbleurs qui ne respectent pas plus la liberté que la dignité de la justice ; ils ne voient pas que c’est par eux, par leurs procédés, par leurs excès, par leurs passions désorganisatrices, que la république a été conduite à cette crise où elle se débat aujourd’hui entre l’anarchie d’une révision révolutionnaire et les emportemens frivoles de l’arbitraire administratif. Et s’il fallait un exemple de plus de ce mélange de violence et d’impuissance qui-est au fond de la situation, il est d’hier ; il est dans cette séance tumultueuse, incohérente, désordonnée du Palais-Bourbon, où une scène d’invectives entre M. le général Boulanger et M. le président du conseil s’est terminée par la démission du député du Nord, sans que le gouvernement en soit plus fort. Elle ne prouve rien, sans doute, cette scène humiliante pour le régime existant ; elle ne prouve qu’un état de confusion inextricable qu’une fausse politique a créée et qu’une fausse politique ne relèvera pas. Et voilà encore de quoi célébrer le nouveau 14 juillet !

Tout est incertain aujourd’hui, on ne le sent que trop, en Europe comme en France, quoique par d’autres raisons, et le monde est réduit à vivre dans l’attente des événemens. Ce n’est point en un jour, sans doute, ce n’est point surtout vraisemblablement à cette saison, que se décideront les événemens qui dépendent en partie de la force des choses, qui peuvent aussi dépendre de la volonté des hommes, peut-être de toute sorte d’incidens imprévus. Il n’est pas moins assez sensible que, depuis le changement de règne accompli à Berlin, depuis qu’un souverain plus jeune a ceint la double couronne de Prusse et d’Allemagne, il y a un travail mystérieux qui peut conduire à des déplacemens d’alliances, à des combinaisons inattendues. Ce n’est pas, si l’on veut, que l’empereur Guillaume II ait laissé voir dès son avènement une impatience trop vive d’action, le désir de modifier les conditions générales et la direction de la politique allemande ; il a, au contraire, témoigné la volonté de conserver la paix, de maintenir ses alliances avec l’Autriche, avec l’Italie. On sent cependant qu’il y a quelque chose de changé, que les affaires de l’Europe pourraient entrer d’ici à peu dans une phase nouvelle, et un des premiers indices de la pensée du nouveau règne allemand est le projet que l’empereur Guillaume a conçu, qu’il met aujourd’hui même peut-être à exécution, celui d’un voyage à Saint-Pétersbourg. Il rendra probablement visite plus tard, dans le courant de l’automne, à l’empereur d’Autriche ; il pourra se rencontrer avec le roi Humbert. Il commence par Saint-Pétersbourg ! Quelle est la signification réelle, quelles seront les conséquences de ce premier voyage ? C’est là, pour le moment, la question qui éclipse toutes les autres, qui a certainement son importance dans l’état présent de l’Europe.

Évidemment, ce n’est pas pour rien, ce n’est pas même uniquement pour resserrer des liens de parenté, que Guillaume II va à Saint-Pétersbourg. Ce voyage, au début du règne, se lie à de plus profonds calculs ; il se rattache, on n’en peut douter, aux combinaisons compliquées de M. de Bismarck, dont la politique est plus que jamais toute-puissante à Berlin. Le chancelier n’en est pas à laisser voir le prix qu’il met à l’intimité de l’Allemagne avec la Russie ; il n’a pas caché, lui, le plus audacieux et quelquefois le plus franc des hommes, son impatience des froissemens survenus depuis un an et son inquiétude de la position indépendante, énigmatique, un peu hautaine, prise par la Russie. Il ne méconnaît pas la valeur de ses autres alliances, puisqu’il les a signées et qu’il a cru y trouver une garantie de sécurité : il leur fait la place qui leur est due selon les circonstances. À ses yeux, l’alliance avec la Russie est manifestement la première de toutes. Tant qu’il ne l’a pas, tant qu’il voit aux frontières de l’Allemagne une puissance silencieuse qui se réserve de ne consulter que ses intérêts, il ne se sent pas libre, surtout du côté de l’Ouest, où il a toujours son regard fixé. Il a beau dire qu’il a un million d’hommes pour chaque frontière, avec un million d’hommes de réserve, il se sent gêné, et pour reconquérir sa liberté à l’Ouest, sur les Vosges, pour retrouver au Nord une Russie immobile ou neutre, il est prêt à tous les sacrifices, à toutes les concessions en Orient, en terre bulgare ou ailleurs. C’est là vraisemblablement tout le secret du voyage de l’empereur Guillaume II à Saint-Pétersbourg. Le nouveau souverain de l’Allemagne, en renouant de meilleurs rapports avec le tsar, va essayer de compléter la campagne diplomatique que M. de Bismarck poursuit depuis quelque temps déjà, qu’il avait engagée même du vivant de l’empereur Guillaume Ier. Il reste à savoir jusqu’à quel point ces calculs peuvent réussir à Saint-Pétersbourg, et dans quelle mesure ils concordent avec la politique, avec les intérêts des autres alliés que le chancelier de Berlin se flatte d’entraîner avec lui dans ses combinaisons.

L’empereur Guillaume II, on n’en peut douter, trouvera un accueil cordial et chaleureux à Pétersbourg, et ce ne sont pas les fêtes qui manqueront au nouveau souverain de la puissante Allemagne, au jeune cousin de l’empereur Alexandre III. Le tsar sera certainement sincère dans ses protestations d’amitié. La Russie ne s’est pas mise, qu’on sache, en hostilité contre l’Allemagne ; elle n’éprouvera aucune difficulté à renouveler, tant qu’on voudra, l’assurance de ses intentions pacifiques et conciliantes. Elle a déjà déclaré, l’hiver dernier, à l’ambassadeur d’Angleterre, comme on peut le voir dans le dernier « livre bleu, » qu’elle ne remuerait pas un doigt pour la Bulgarie. Elle n’est pas pressée ; elle attend patiemment, confiante dans sa force, armée des traités qui diminuaient ses victoires, qu’elle a subis et qu’on a violés contre elle, — également résolue à ne pas troubler légèrement la paix du monde et à ne pas livrer ses droits. Elle reste l’arme au pied sans menacer personne, sans souffrir d’être menacée, sachant bien que rien de définitif ne peut se faire sans elle dans les Balkans. Sa force est dans son indépendance et dans sa liberté. Quel avantage de plus a-t-on à lui offrir pour la tenter, pour la décider à modifier sa politique d’expectative indépendante ? En réalité, la Russie n’a aucun intérêt à sacrifier son rôle dans les affaires du continent pour la question bulgare, à se laisser immobiliser ou entraîner dans des combinaisons dont l’unique résultat serait de fonder la prépondérance exclusive et absorbante de l’Allemagne en Europe. Qu’aurait-elle gagné pour elle-même, pour sa propre sécurité, le jour où, à la suite de nouvelles victoires sur la France, le dominateur de Berlin resterait seul maître, exerçant sa toute-puissance sans aucun contrepoids au sud du continent occidental ? Ce n’est pas une affaire de préférence ou de sympathie pour la France, qui, après tout, est toujours au bout des calculs de M. de Bismarck ; c’est une affaire de prévoyance et de défense commune, sinon pour aujourd’hui, du moins pour demain. Il ne serait donc point impossible que l’empereur Guillaume, en obtenant à Saint-Pétersbourg toutes les assurances pacifiques, toutes les protestations d’amitié qu’il pourra désirer, ne réussît pas à lier la Russie plus que la Russie ne veut être liée. Il y a des chances pour que le cabinet de Saint-Pétersbourg écoute tout ce qu’on pourra lui dire, réponde à tout par les meilleures paroles et tienne à rester libre, comprenant que la liberté d’action est pour la Russie le meilleur moyen d’exercer, quand elle le voudra, une influence décisive dans les affaires de l’Europe. Tel pourrait bien être le seul résultat de cette retentissante entrevue impériale.

Et, d’un autre côté, en faisant cette tentative, M. de Bismarck s’est peut-être exposé à trop montrer à ses alliés qu’il se sert d’eux, sans se croire obligé de consulter leurs convenances, qu’il se réserve toujours du moins d’interpréter l’alliance à son profit. L’Autriche, qui est plus engagée que l’Allemagne en Orient, dans tous les démêlés des Balkans, qui serait au premier rang dans un conflit avec la Russie, l’Autriche, c’est bien clair, a vu tout d’abord avec ombrage le voyage de l’empereur Guillaume à Saint-Pétersbourg. Quelques explications qu’elle ait reçues, elle a pu se demander si ses intérêts ne seraient pas sacrifiés en Orient, si elle n’était pas exposée à être laissée seule en face de la Russie ; il n’est pas bien certain qu’elle soit encore complètement rassurée. L’Italie elle-même, qui a mis tant d’empressement à témoigner ses sympathies pour la Bulgarie, pour l’indépendance des nationalités des Balkans, l’Italie a pu faire ses réflexions, et commencer à s’apercevoir que tout n’est pas profit dans les grandes alliances. Si M. de Bismarck avait consulté ses alliés, il n’aurait probablement pas pu tenter sa réconciliation avec la Russie, et il ne peut essayer de reconquérir la Russie sans risquer de mettre ses alliés en défiance. Bref, tout est contradiction, et le plus clair est que les choses n’auront pas sans doute changé, que la situation de l’Europe restera ce qu’elle était, aussi laborieuse, aussi précaire. Le voyage à Saint-Pétersbourg, de quelque éclat qu’il soit entouré, pourrait bien ne servir qu’à montrer une fois de plus ce qu’il y a d’artificiel dans ces vastes combinaisons par lesquelles on compromet la paix en prétendant la garantir et la protéger.

Sans être directement engagée dans toutes ces mêlées, dans tout ce travail diplomatique du continent, l’Angleterre n’est pas moins attentive au mouvement des choses. Elle n’est point visiblement sans se préoccuper du rapprochement possible de l’Allemagne et de la Russie, des conséquences que pourrait avoir dans les relations de l’Europe en Orient une intimité renaissante entre les deux empires. Elle ne s’aventure pas aisément, pour sa part, dans des alliances plus ou moins permanentes ; elle aime à être sûre que les alliances des autres ne peuvent pas nuire à ses intérêts. L’Angleterre en est peut-être provisoirement, elle aussi, à interroger les signes, à attendre les événemens, assez occupée qu’elle est d’ailleurs de ses affaires intérieures, de son bill sur le gouvernement local, de la pacification toujours fuyante de l’Irlande, de la réforme de la pairie, à laquelle on finit par arriver. Le ministère de lord Salisbury ne laisse point, avec tout cela, d’avoir une existence laborieuse et précaire ; il est obligé de mettre autant de diplomatie dans les affaires parlementaires que dans ses affaires extérieures. Il ne peut faire un pas sans s’exposer à froisser les conservateurs, qu’il représente au pouvoir, ou à s’aliéner les libéraux unionistes, qui sont ses alliés, qui ne lui prêtent qu’un appui limité et conditionnel. Ce qu’il y a de particulièrement clair, c’est qu’il n’a pas réussi dans sa politique de répression à outrance en Irlande, et qu’il retrouve sans cesse, sous toutes les formes, devant lui, cette éternelle et irritante question ; il la retrouve dans le parlement comme en Irlande. Il a beau multiplier les rigueurs, faire condamner les chefs irlandais, comme il l’a fait récemment encore pour M. Dillon : on lui répond par des manifestations en l’honneur des condamnés, par une résistance que rien ne décourage, par une agitation dont aucune sévérité ne peut avoir raison, et la question reste toujours aussi inextricable. Il n’y a que quelques jours, un nouveau débat, des plus sérieux, des plus vifs, s’est engagé dans la chambre des communes : il a été soutenu par M. John Morley, par M. Gladstone lui-même, par les chefs irlandais, M. William O’Brien, M. Sexton, qui se sont efforcés de démontrer l’impuissance de la politique de répression, et qui proposaient une motion de censure contre le gouvernement. Les orateurs ministériels, M. Goschen, M. Balfour, le secrétaire d’état pour l’Irlande, n’ont pu se défendre qu’en invoquant l’autorité de la loi qu’ils ont faite, l’intérêt britannique. Ils sont tout prêts à avouer, si l’on veut, que par la coercition, ils ont peu de chances de conquérir les sympathies de l’Irlande pour l’Angleterre ; ils ne sont pas moins résolus, ils l’ont déclaré, à aller jusqu’au bout, pour maintenir l’ordre, pour rétablir la paix, — qu’ils ne rétablissent malheureusement pas du tout ! La motion de censure proposée par M. John Morley, et soutenue par ses amis, a été sans doute encore une fois victorieusement repoussée. Le ministère a gardé sa majorité, et sur cette malheureuse question, il est provisoirement sûr de l’avoir avec l’appui des libéraux unionistes, de lord Hartington, de M. Chamberlain. Le ministère a la majorité dans le parlement ; mais l’aura-t-il longtemps dans le pays ? Ne distingue-t-on pas une sorte de mouvement d’opinion dont les unionistes, aussi bien que les conservateurs, pourraient être les victimes ?

Il y a eu, depuis quelque temps, plusieurs élections à Southampton, à Ayr en Ecosse, et ce sont des libéraux amis de M. Gladstone qui ont été élus. Ces jours passés encore, l’île de Thanet, dans le comté de Kent, avait à nommer un représentant, et la majorité des conservateurs, qui jusqu’ici était toujours considérable, s’est trouvée cette fois singulièrement réduite. La politique du home-rule, qui fut une des causes de la défaite des libéraux et du ministère Gladstone aux dernières élections générales, semblerait reprendre par degrés quelque faveur, peut-être parce que la politique des conservateurs est trop manifestement impuissante. Tout récemment, dans une réunion chez un de ses amis, dans la maison du sculpteur Holliday, le vieux chef des libéraux, M. Gladstone, toujours plein d’espérance, témoignait toute sa confiance dans le succès ; le grand vieillard ajoutait même que, s’il disparaissait avant d’avoir vu triompher la cause qu’il défend, les hommes forts et résolus ne manqueraient pas pour achever son œuvre. M. Gladstone est un grand optimiste, qui ne tient pas encore le succès, qui se fait peut-être d’ailleurs quelque illusion sur l’issue définitive de l’expérience qu’il propose à l’Angleterre. La situation n’est pas moins singulièrement difficile pour le ministère de lord Salisbury, qui reste, avec des alliés incertains, en face d’adversaires passionnés, toujours prêts à recommencer la bataille contre lui, à combattre sa politique irlandaise aussi bien que sa politique extérieure, et à profiter de tout. Le cabinet a pu garder jusqu’ici l’avantage ; il n’a pas eu assez de succès ni dans son gouvernement intérieur ni dans sa diplomatie pour rallier fortement l’opinion et être à l’abri des surprises de scrutin.

Les victoires du ministère anglais n’ont surtout rien de brillant et de définitif, lorsqu’elles sont dues à de vieux préjugés que le gouvernement se croit obligé de flatter ou de ménager, comme cela vient d’arriver, il y a quelques jours, dans le débat ouvert à propos du tunnel de la Manche. Le promoteur anglais du projet, sir E. Watkin, a soulevé pour la dixième fois la question, et une fois de plus il a échoué. Le parlement a refusé sa ratification à une œuvre qui a eu le privilège d’exciter les appréhensions ou l’animadversion de quelques militaires anglais. Les jalousies, les préventions surannées ont eu une occasion nouvelle de se manifester, et le gouvernement, représenté dans la discussion par sir Michael Ricks Beach, a été le premier à combattre le projet, à se faire le complice des plus étroits et des plus puérils préjugés. Sur quoi se fonde cette opposition contre une œuvre destinée à multiplier et à faciliter les relations de deux peuples ? On dirait, en vérité, que le jour où la voie sous-marine, existerait, l’Angleterre serait en danger, qu’elle se trouverait exposée à une irruption soudaine, à une invasion dévastatrice ; on croirait que la France n’est occupée qu’à méditer et à préparer une descente sur les côtes britanniques, qu’elle en est toujours aux arméniens du camp de Boulogne. On ne remarque même pas que si la France a un bout du tunnel de la Manche, l’Angleterre a l’autre bout, et que rien ne serait plus facile que de couper les communications sous-marines. Tout cela est assez puéril et tient à des préventions insulaires d’un autre temps. Les ministres de la reine ne s’y trompent pas sans doute ; mais ils se croient intéressés à ménager une vieille passion populaire, à laisser croire qu’ils en sont encore à redouter un conflit ; et ici encore c’est M. Gladstone qui a le beau rôle. Le vieux leader du libéralisme s’est fait un devoir de combattre les terreurs chimériques de ses compatriotes, de dissiper cette fantasmagorie des craintes d’une invasion. Il n’a point hésité à rendre témoignage en faveur de la France, à plaider avec toute son éloquence la cause de l’alliance, de l’amitié des deux nations, et si le ministère a eu la victoire du scrutin, M. Gladstone a eu le succès moral.

Une lutte toujours animée, souvent pleine de péripéties, se prépare aux États-Unis : c’est la lutte pour l’élection présidentielle, qui va se faire dans quelques mois. M. Cleveland, qui est depuis près de quatre ans à la Maison-Blanche, sera-t-il réélu ? Sera-t-il, au contraire, remplacé dans la première magistrature de la république américaine ? En d’autres termes, les démocrates, qui, depuis la guerre de la sécession, ont réussi, il y a quatre ans, à faire triompher leur candidat, auront-ils une seconde victoire, ou bien devront-ils céder la place aux républicains qui ont eu si longtemps le pouvoir ? C’est la grande affaire du moment aux États-Unis, c’est la question qui passionne les esprits, qui a été récemment agitée dans les conventions préliminaires de Chicago et de Saint-Louis, où les deux partis ont choisi leurs candidats. Le candidat des démocrates, réunis à Saint-Louis, est M. Cleveland ; le candidat des républicains, qui avait d’abord paru devoir être M. Blaine, l’ancien secrétaire d’état, est en définitive le général Benjamin Harrison, homme modeste et obscur, neveu du président Harrison d’autrefois, L’un et l’autre ont déjà publié leurs manifestes. M. Cleveland a pour lui l’avantage d’avoir exercé depuis quatre ans sans grand éclat, mais honorablement et utilement, sa magistrature. Élu d’un parti longtemps vaincu, il n’a porté au pouvoir que le zèle d’un esprit éclairé et impartial. Son manifeste récent a cela de caractéristique qu’il est un chaleureux plaidoyer pour la liberté commerciale. En apparence, M. Cleveland se borne à réclamer l’abolition des droits de douane, pour alléger le trésor des excédens qui sont devenus un embarras ; en réalité, il met dans son programme la liberté complète du commerce, et c’est là sûrement ce qui donnerait à sa réélection une singulière portée pour l’avenir. La lettre de candidature de M. Harrison est assez insignifiante ; mais elle a été précédée de la publication d’un long et violent manifeste qui a été délibéré à Chicago, où les républicains ont exposé leurs griefs et leurs vœux. Les républicains, qui sont très protectionnistes, accusent avec véhémence leurs adversaires et même le président, M. Cleveland, de toute sorte de méfaits, en s’efforçant de réveiller contre eux les passions de la guerre civile. Malheureusement, ils ont laissé de leur long règne de tristes souvenirs qui ne sont pas encore effacés. C’est maintenant entre les deux partis, entre les deux candidats, M. Cleveland et M. Harrison, que la lutte va se poursuivre pendant les quelques mois prochains, sans que la république américaine s’en ressente d’ailleurs bien sérieusement dans sa paix intérieure, dans la prospérité toujours croissante de ses affaires.

CH. DE MAZADE.