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Chronique de la quinzaine - 14 août 1888

Chronique n° 1352
14 août 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

Nous revenons donc d’un pas pressé au temps des crises, des manifestations et des journées. Nous voici plus ou moins dans les aventures, avec le désordre dans la rue, le trouble dans les esprits, l’incohérence dans le gouvernement et une immense fatigue, un dégoût croissant de tout dans le pays. C’était facile à prévoir, c’était inévitable. La sagesse des nations n’a pas tort : quand on sème le vent, on récolte la tempête ! Ce n’est point impunément qu’on soumet, pendant des années, une société civilisée aux expériences ruineuses, qu’on joue avec toutes les garanties et les traditions publiques, qu’on se fait une sorte de système de bouleverser les lois, de déchaîner les instincts de révolution, d’affaiblir tous les ressorts, tout ce qui fait la force morale et matérielle d’un grand état. Ce qui arrive aujourd’hui, ces agitations qui s’essaient avant de devenir plus sérieuses, ces réhabilitations audacieuses des plus sinistres souvenirs et des plus burlesques héros de la commune, ces grèves qui procèdent par la violence, qui ont eu leur citadelle en plein Paris, tout cela n’a évidemment rien d’imprévu. C’est le fruit de dix années de désorganisation croissante, d’excitations et de confusions dans les idées comme dans l’état, de condescendances intéressées pour toutes les passions anarchiques. C’est le résultat d’une situation faussée par une politique qui a prétendu traiter la France en pays conquis, qui, au lieu de s’arrêter quand il en était encore temps, quand elle rencontrait la résistance de l’instinct public, s’est obstinée et s’obstine encore à rester une politique de secte. On a semé le vent, on récolte le désordre et l’émeute : c’est l’éternelle logique ! On recueille aussi cette révolte vague et confuse du pays qui n’a pas pu se faire écouter lorsqu’il avait parlé assez haut aux élections dernières, et qui en est peut-être aujourd’hui à se laisser aller aux captations chimériques’ : c’est encore l’éternelle, l’invariable logique des choses !

Eh ! sans doute, il faut bien en revenir là comme au point de départ, ou, si l’on veut, comme à une phase décisive de cette crise de la république, qui existe aujourd’hui, qui se manifeste sous toutes les formes et devient de plus en plus aiguë. Évidemment, il y a eu dans ces dernières années un moment où elle aurait pu être détournée ou atténuée, cette crise maintenant si grave qu’on n’en peut plus prévoir le dénoûment. Les élections de 1885 marquent le point décisif dans l’histoire de la république nouvelle. Si elles avaient laissé encore une majorité aux républicains maîtres du gouvernement, de l’administration, de toutes les positions, de tous les moyens d’influence, elles dévoilaient en même temps un travail profond, les progrès d’une puissante opposition conservatrice. Elles montraient tout au moins la France presque partagée en deux camps égaux. Elles étaient un avertissement sous la forme d’une manifestation pacifique de près de 4 millions de Français protestant contre une politique qui avait violenté leurs croyances, abusé des finances publiques et du crédit de la France, engagé les forces du pays dans des entreprises lointaines, tout exploité et tout compromis. C’était d’une frappante évidence. Des esprits sensés, à demi prévoyans, n’auraient point hésité ; ils se seraient dit que, décidément, la politique qu’ils avaient suivie jusque-là n’avait pas réussi, qu’ils n’avaient pas le droit de dédaigner un mouvement d’opinion aussi significatif. C’était la sagesse la plus vulgaire. Au lieu d’ouvrir les yeux, cependant, les républicains, plus effrayés qu’éclairés par le scrutin révélateur, n’ont vu là qu’une raison de plus de s’obstiner dans la politique de parti ; plutôt que d’avouer qu’ils avaient pu se tromper, ils ont mieux aimé, sous prétexte de concentration républicaine, subir toutes les alliances révolutionnaires. Les radicaux, plus maîtres que les républicains prétendus modérés de la majorité, ont avoué cette arrogante pensée qu’il n’y avait pas à tenir compte de 3 millions 1/2 d’électeurs, qu’il n’y avait qu’à les mettre, sans façon, hors la loi. Ils ont imaginé cette hâblerie que, si on avait échoué aux élections, c’était parce que la politique n’avait pas été assez radicale. De sorte qu’au moment où une partie considérable du pays venait de se prononcer dans un sens conservateur, c’est le radicalisme qui a triomphé, qui est devenu le gouvernement. Tout est là, tout découle de cette situation à la fois fausse et violente.

Qu’en est-il résulté, en effet ? On est tombé dans une crise réellement sans issue. S’il y a eu un moment des essais de transaction entre les instincts conservateurs et ceux qui rêvent encore une république modérée, les ont échoué. Les scissions se sont envenimées e sont devenues peut-être irréparables. Le pays n’a pas cédé : il l’a montré, il le montre chaque jour dans toutes ces élections qui se succèdent, où il renouvelle ses protestations confuses et, à défaut d’une solution qu’il ne voit pas, il se jette même au besoin sur le premier fantôme de dictature qui passe. D’un autre côté, le mouvement radical officiel n’a fait que s’accentuer, menaçant les institutions aussi bien que l’organisation militaire, les finances publiques, toutes chargées de déficits, aussi bien que la paix sociale. S’il n’est point allé aussi vite qu’on l’aurait voulu, il ne s’est pas arrêté. Il est allé, d’étape en étape, au ministère qui règne aujourd’hui, à M. Floquet, qui représente le plus pur radicalisme, la marche en avant, la déchéance à terme de la constitution, les guerres religieuses en perspective, les connivences avec le conseil municipal de Paris, l’impôt sur le revenu, les programmes socialistes et le reste. Puisque l’anarchie était dans le gouvernement, elle devait nécessairement être bientôt dans la rue : elle n’a pas tardé à se manifester sous la forme de ces deux incidens, — les scènes révolutionnaires qui ont accompagné les obsèques d’un survivant de la commune et les grèves.

Le fait est que, depuis quelques semaines, mais depuis quelques jours surtout, Paris a offert d’étranges spectacles : les agitations ouvrières autour de la ville, cette manifestation récente, entrecoupée de coups de revolver, de mêlées sanglantes, à l’occasion de l’enterrement d’un des chefs insurgés de 1871. Que M. le président du conseil, en présence d’une menace évidente de sédition, ait cru devoir prendre ses mesures pour garantir la sûreté de la ville, c’est assurément fort heureux. M. Floquet s’est décidé à employer la police et les gendarmes, au risque d’être traité, lui aussi, de réactionnaire à sa première faiblesse, c’est-à-dire à son premier acte de force. Il a du moins réussi à limiter les désordres à ces obsèques tumultueuses du prétendu général Eudes. Il a fait, si l’on veut, son devoir de chef de gouvernement ; mais, enfin, ces tentatives de sédition qu’il a eu à réprimer, elles étaient l’œuvre de ses amis. A la veille même de la fin de la session, M. le président du conseil recevait les politesses et les promesses de concours de M. Félix Pyat, qui était un compagnon d’Eudes à la commune. Si ces bandes de toutes les factions ont pu se rassembler l’autre jour et défier l’autorité publique, c’est la politique radicale qui leur a rendu la liberté et l’audace. Ce qui s’est passé, c’est le radicalisme en action, sous une forme un peu plus brutale. Lorsqu’il y a quelques années, on a proclamé l’amnistie, on a prétendu accomplir une œuvre d’humanité et de pacification. On voulait, disait-on, en finir avec des souvenirs sinistres, avec le drapeau rouge, faire disparaître ce « haillon de guerre civile. » voilà ce qui en est ! Le haillon a été arboré une fois de plus comme un signe de ralliement lugubre. Ceux qu’on a cru avoir simplement amnistiés se font retrouvés au premier mot d’ordre, plus arrogans que jamais, comme s’ils reprenaient pour un instant possession de la ville qu’ils ont mise à feu et à sang. Ils comptaient parmi eux des députés, des conseillers municipaux figurant dans le cortège. Et qui était celui à qui on rendait ces honneurs funèbres ? C’était un de ceux qui allumèrent les incendies. Paris, non sans une certaine anxiété, a revu tout cela, et, après la paix sociale, après la paix de la cité, la république elle-même n’est pas peut-être la moins menacée par les exhibitions que le règne du radicalisme a rendues possibles. Ce n’est qu’une « journée, » dira-t-on, et M. le président du conseil a pourvu à tout. Il ne faudrait pas beaucoup de journées semblables pour épuiser le règne de M. Floquet, en montrant où conduisent les connivences révolutionnaires, même tempérées par quelques répressions de circonstance !

Ce qu’il y a de plus triste, de plus grave, c’est que cette politique de passions radicales se mêle à tout, même à ces grèves du jour, qui ne sont plus de simples grèves, qui ne sont qu’une agitation révolutionnaire fomentée et entretenue par des meneurs le plus souvent étrangers aux affaires du travail. Il y a quelques semaines, ce sont les terrassiers qui ont donné le signal. Bientôt la contagion a gagné les ouvriers d’autres industries, les garçons limonadiers, les garçons coiffeurs, qui sait encore ? Le mouvement n’est pas resté circonscrit dans Paris, il s’est étendu à la province, à Lyon, à Saint-Étienne, à Amiens, et partout c’est le même mot d’ordre. Il ne s’agit plus seulement de débattre des conditions de travail et de salaire, qui ne sont que des prétextes pour les meneurs ; il s’agit d’ouvrir la guerre contre le patronat, contre le capital, de former l’armée de la révolution sociale, de la dresser au combat par les manifestations. On a commencé d’abord assez pacifiquement ; on n’a pas tardé à passer à l’action. A Paris, on a envahi les chantiers, brisé les glaces des cafés, essayé de saccager quelques bureaux de placement ; à Amiens, on a fait mieux, on a pillé et incendié une usine. Bref, le désordre est devenu tel qu’il a fallu mettre sur pied la police, la garde républicaine, les gendarmes et même les troupes régulières, pour défendre la sécurité publique et la liberté du travail. On a fini par se décider à réprimer un peu tardivement, non sans hésitation, des agitations qu’on aurait pu sans doute prévenir avec un peu plus de fermeté au début. Tout cela a certes sa gravité ; et ici encore, qui donc a préparé ces scènes, aussi dangereuses pour l’industrie que pour la paix publique ? Qui donc a donné aux émeutes grévistes leurs mots d’ordre, leurs chefs, leurs cadres, le centre officiel de la bourse du travail, dont M. Floquet n’a fermé un instant la porte qu’en la laissant entre-bâillée ? Qui a encouragé les revendications socialistes des ouvriers ? Le gouvernement, le conseil municipal de Paris, voient aujourd’hui se relever contre eux tout ce qu’ils ont fait, les espérances qu’ils ont excitées, qu’ils ne pourront jaunis satisfaire.

Elus finiront sans doute, elles ne tarderont pas à finir, ces grèves qui n’ont que trop duré pour tous les intérêts qu’elles compromettent. Malheureusement elles ne finissent jamais qu’à moitié ; elles sont destinées à se survivre par les passions qu’elles ont éveillées, par leurs programmes que le radicalisme est toujours prêt à patronner dès qu’il y voit un intérêt de popularité. Or, à ne prendre qu’un des articles de ces programmes, — la réduction des heures de travail combinée avec l’augmentation des salaires, — imagine-t-on ce qui peut résulter de ce régime auquel on prétend soumettre l’industrie française ? A-t-on calculé les conséquences, la diminution inévitable de la production nationale, l’aggravation des charges de la fabrication, l’infériorité forcée dans la lutte avec la concurrence étrangère, les crises et les ruines dont les ouvriers seraient les premiers à souffrir ? Ceux qui ont encouragé les grèves peuvent essayer aujourd’hui de les apaiser par quelque trêve équivoque ; mais répareront-ils le mal qu’ils ont fait, les pertes qu’ils ont causées, les souffrances qu’ils ont contribué à infliger à d’honnêtes familles d’ouvriers ? C’est la question même pour la république. Et, en définitive, qu’est-ce que cette politique radicale qui ne représente que le déficit dans le travail national comme dans les finances, la misère pour les ouvriers, les guerres sociales, la liberté violée, la loi humiliée, l’agitation indéfinie, tout ce qui peut être exploité contre la France, tout ce qui peut affaiblir son crédit et la mettre en suspicion devant le monde ?

On a déjà longuement disserté, on dissertera encore à perte de vue sur la crise du changement de règne en Allemagne, sur les voyages de Guillaume II à Pêterhof, à Stockholm et à Copenhague, sur la visite qu’il a faite, en regagnant Berlin, à M. du Bismarck, dans sa résidence de Friedrichsruhe ; on a même fait un bon mot, on a dit qu’au retour de ses voyages, le souverain est allé faire son rapport au chancelier. En réalité, ce qu’il y a de plus clair provisoirement, c’est que l’empereur Guillaume paraît avoir recueilli plus de paroles courtoises que d’engagemens sérieux à Péterhof et que, dans tous les cas, il a été reçu assez froidement par la population de Copenhague aussi bien que par celle de Stockholm. Le reste est une énigme qui se débrouillera avec le temps. On saura bien un jour ou l’autre jusqu’à quel point la situation générale de l’Europe doit se ressentir de ces visites que l’empereur Guillaume vient de faire, aussi bien que de celles qu’il projette encore en Autriche et en Italie.

En attendant, on est réduit aux informations les plus variées, toutes naturellement plus sûres les unes que les autres ; on cherche le secret de tout, et, dans ce travail perpétuel, une des révélations les plus curieuses, les plus inattendues, est certainement la publication d’un document tout confidentiel, d’un rapport que M. de Bismarck aurait tournis à l’empereur Frédéric III au moment des projets de mariage de » princesse Victoria avec le prince Alexandre de Battenberg. C’est un chapitre de plus dans l’histoire des papiers secrets, qui, de temps à autre, courent le monde. D’où vient-il, ce document mystérieux qui est censé exprimer la pensée la plus intime de la diplomatie allemande et de M. de Bismarck ? Est-il réellement authentique ? On pourrait dire que, s’il ne l’est pas dans la forme, dans certaines nuances de langage, il peut l’être dans le fond. Il n’y a dans cet exposé rien d’invraisemblable, parce qu’il n’y a rien de nouveau, rien qui ne soit conforme aux opinions avouées, professées tout haut par le chancelier dans toutes les circonstances où il a eu à s’expliquer sur sa politique, sur les relations de l’Allemagne et de la Russie. L’opposition de M. de Bismarck au mariage de la princesse Victoria avec le prince Alexandre de Battenberg. et la crise intime dont le mariage a été l’occasion à Charlottenbourg ne sont point un mystère. Les raisons de cette opposition ne sont point non plus une énigme : elles tiennent à tout un ordre de considérations et de calculs familiers à la diplomatie de Berlin. L’unique préoccupation du chancelier est de paraître se désintéresser des affaires de Bulgarie, de ne rien faire qui puisse créer quelque conflit sérieux et irréparable entre les deux cours de Berlin et de Pétersbourg, d’apaiser, de rassurer à tout prix la Russie, de garder au moins avec elle les apparences de l’intimité, ce qu’il appelle les « sympathies officielles. » Il resterait à savoir s’il pourra jouer indéfiniment le jeu qui consiste à laisser la Russie libre dans les Balkans, à paraître même l’encourager, sans s’aliéner ou sans refroidir l’Autriche, s’il réussira à rester le médiateur universel qu’il veut être, en se servant de la neutralité de la Russie pour maintenir ce qu’il continue à appeler la « ligue pacifique des puissances centrales de l’Europe. » Le jeu est savant et compliqué. Il est peut-être avoué un peu plus crûment dans le rapport ; il n’avait rien d’inconnu avant ce rapport authentique ou apocryphe.

Au fond, ce document contesté n’éclaire d’un jour nouveau ni la politique allemande ni la situation générale de l’Europe, et la visite de Guillaume II à Péterhof, qui rentre visiblement dans les calculs ordinaires de M. de Bismarck, n’a pas sans doute changé d’une manière sensible ce qui existait. Elle a pu, si l’on veut, dissiper momentanément quelques nuages, créer entre les souverains des relations plus cordiales par l’échange de témoignages de courtoisie ; selon toutes les apparences, elle n’a rien réglé, rien résolu, parce qu’elle ne peut pas faire que la Russie ait les mêmes intérêts que l’Allemagne, que les questions qui divisent les cabinets aient cessé d’exister par enchantement. Y aura-t-il, ainsi qu’on l’a dit un peu à la légère, quelque congrès pour en finir avec les affaires de Bulgarie ? Ce serait probablement assez vain. Un congrès nouveau ne serait pas plus heureux que le congrès de Berlin. Ses décisions seraient forcément dénuées de sanction, et la difficulté serait toujours de trouver au mode d’exécution qui ne dût pas raviver aussitôt toutes les susceptibilités, tons les antagonismes A défaut d’un congrès, y aura-t-il à Kissingen ou ailleurs, entre M. de Bismarck, le comte Kalnoky, M. de Giers, peut-être même l’inévitable M. Crispi, quelque réunion ou façon de conférence ? Depuis quelques années, les entrevues de souverains et de ministres n’ont pas manqué ; on n’a pas été beaucoup plus avancé. Cette fois encore, il n’en serait vraisemblablement ni plus ni moins ; les difficultés seraient les mêmes, parce que les divergences d’intérêts resteraient ce qu’elles sont, et aujourd’hui comme hier, c’est avec des ménagemens, avec de la prudence, qu’on peut assurer la paix, bien plus qu’avec toutes les entrevues et toutes les ligues défensives.

Mais enfin, direz-vous, dans cette situation toujours si compliquée, si délicate de l’Europe, que se propose l’Italie, — l’Italie officielle ? A qui en a M. le président du conseil Crispi avec ses acrimonies et ses intempérances, avec sa diplomatie turbulente et agitatrice ? Pour un membre des ligues de la paix, il a l’humeur terriblement batailleuse ; il passe son temps à s’exciter lui-même, à exciter son pays contre la France, à allumer les animosités entre les deux nations, en envenimant les plus simples incidens, en propageant ou en encourageant tous les faux bruits propres à entretenir des irritations aussi puériles que factices. Il y a quelques mois déjà, on a découvert un jour, on a répété sans rire au-delà des Alpes, que la flotte française était toute prête à aller bombarder la Spezzia et protéger un débarquement sur les côtes italiennes. Tout récemment, c’était autre chose : notre escadre se disposait à aller enlever Tripoli d’un coup de main, tandis que les troupes de l’Algérie se hâtaient vers la frontière tripolitaine ! C’était naturellement aussi vrai que l’attaque projetée de la Spezzia. De tels bruits, dont M. Crispi lui-même s’est fait quelquefois l’instigateur, n’ont évidemment d’autre but que de semer la haine entre les deux pays, de rendre les relations plus difficiles, en représentant comme la grande ennemie la France, qui, jusqu’ici, à la vérité, ne s’en émeut guère.

Par le fait, il n’y a pour le moment entre la France et l’Italie que deux questions qui, par elles-mêmes, seraient certainement des plus simples et qui ne peuvent être sérieuses que si on le veut : le traité de commerce négocié jusqu’ici sans succès et un incident diplomatique né à l’improviste à Massaouah, sur la Mer-Rouge. Il a plu un jour au gouvernement italien de dénoncer le traité de 1881, qui réglait les relations commerciales des deux nations. Aujourd’hui, dans la négociation nouvelle qui s’est ouverte, il plaît à M. Crispi de ne faire que des propositions insuffisantes, au risque de prolonger une situation, onéreuse sans doute pour les deux pays, et particulièrement pour l’Italie. Que peut la France à cela ? Elle ne cède en vérité à aucune impatience. Elle écoute ce qu’on lui propose ; elle accepte ce qui lui semble acceptable, elle décline le reste. Elle attend ! Si M. Crispi tient à laisser durer un régime dont les Italiens, à vrai dire, sont les premiers à se plaindre, il est libre, c’est son affaire. Ce n’est point apparemment la France qui a la responsabilité, soit de la dénonciation du traité de 1881, soit des lenteurs de la négociation nouvelle. Quant à l’incident de Massaouah, il est né de ce fait que quelques sujets grecs placés sous la juridiction de notre consulat ont invoqué l’appui de la France contre des taxes établies par les autorités italiennes. Le gouvernement français s’est simplement borné à appuyer ces réclamations, comme il le devait. Il en avait d’autant plus le droit que l’occupation italienne n’a été jusqu’ici qu’un fait, que le cabinet de Rome n’avait pas songé à légaliser sa prise de possession par une notification régulière, que par conséquent les capitulations n’avaient pas cessé d’exister à Massaouah, territoire ottoman. C’était l’acte le plus simple, qui n’impliquait assurément ni malveillance ni contestation de la souveraineté que l’Italie prétend exercer sur les rives de la Mer-Rouge. C’était une affaire de droit international et d’intérêt à débattre sans bruit dans les chancelleries. Il n’a pu certainement venir à l’esprit d’aucun homme sérieux que la France, en défendant les intérêts de quelques étrangers qui invoquaient en protection, voulût ouvrir une querelle avec l’Italie.

C’était une puérilité. Qu’est-il arrivé cependant ? Il a plu à M. Crispi de voir dans la démarche la plus naturelle l’intention préméditée de porter atteinte aux droits italiens, de prendre des airs victorieux et arrogans dans des noies qu’il a adressées à toutes les puissances, où il parle de la France en homme qui n’a pas plus de goût que de mesure. M. Crispi a cru peut-être singer M. de Bismarck ; il n’a fait que de la diplomatie de capitaine Fracasse. S’il a cru conquérir d’un seul coup les suffrages de toutes les cours, de tous les pays, il s’est trompé. Il a pu être approuvé et encouragé à Berlin, où tout ce qui ressemble à un acte d’hostilité contre la France est naturellement bienvenu ; il n’a sûrement pas trouvé un accueil flatteur partout, et, même en Angleterre, lord Salisbury, dans ses explications, à la vérité un peu embarrassées, ne s’est pas montré disposé à s’associer aux fantaisies de M. le président du conseil du roi Humbert. Quant au gouvernement français, il a pris le meilleur parti, celui de ne point s’émouvoir, de ne pas se laisser entraîner à des représailles de polémiques, de se borner à rétablir les faits. Il garde l’avantage du calme, laissant au ministre italien le privilège de ses aménités diplomatiques et de ses provocations. Où M. Crispi a-t-il vu que « la France voudrait faire croire que les progrès pacifiques de la nation italienne semblent une diminution de sa puissance et de son autorité ? » La France n’a pour sûr aucun des sentimens qu’on lui prête. M. Crispi peut, tant qu’il voudra, s’établir à Massaouah, s’emparer de l’îlot de Zula, sa dernière conquête, et même aller à Zanzibar. Il est libre, comme il est libre d’infliger aux intérêts italiens la prolongation d’un régime commercial onéreux. La question serait de savoir si cette politique de puérile et gratuite hostilité contre la France que représente M. Crispi est bien faite pour servir l’Italie nouvelle.

Que de formes prend la vie universelle ! que d’épisodes plus intéressa n 3 que les querelles mesquines et vaines d’une diplomatie tapageuse, dans ce vaste drame où sont entraînées toutes les nations, non-seulement en Europe, mais sur tous les points du globe ! C’est partout aujourd’hui, aux extrémités de l’Orient comme dans l’Occident, que s’agitent les conflits d’influence au dénoûment encore inconnu, et, on en conviendra bien, la prise de possession de Zula par M. Crispi a un peu moins d’importance que le chemin de fer russe inauguré il y a deux mois à peine, reliant, à travers les déserts de la Tourkménie, la mer Caspienne à Samarcande. C’est que là, en effet, au cœur de l’Asie, s’accomplit jour par jour un des événemens les plus curieux, les plus saisissans de la politique contemporaine, l’extension indéfinie de la Russie, allant toujours vers l’est, au risque de se rencontrer avec l’Angleterre aux frontières de l’Inde, et cette locomotive, récemment lancée à travers les steppes tourkmènes, semble n’être que l’image ailée du progrès incessant de la puissance russe.

Ce n’est point en un jour et du premier coup, assurément, que la Russie a réalisé cette vaste conquête de l’Asie centrale, où elle règne aujourd’hui en souveraine. Il y a plus d’un siècle qu’elle poursuit son œuvre, souvent sans bruit, toujours sans se lasser et sans se détourner de son but, comme si elle se sentait entraînée par une fatalité vers l’Orient. Elle a suivi point par point ce singulier testament de Pierre le Grand qui lui a tracé sa voie, et qui, tout apocryphe qu’il soit, ne s’exécute pas moins. Elle ne s’est pas hâtée d’abord, peut-être même n’a-t-elle eu que par degrés, à mesure que les événemens se sont déroulés, la pleine conscience de ce qu’elle voulait et de ce qu’elle pouvait. C’est surtout, on pourrait dire, depuis la guerre de Crimée et particulièrement dans les vingt-cinq dernières années, qu’elle a précipité sa marche, profitant des agitations ou des confusions de l’Europe, ne perdant jamais de vue le Bosphore, mais en même temps tournant ses regards vers la Perse, vers l’Inde, et s’avançant toujours. Même dans les conditions relativement favorables que pouvaient lui créer les diversions qui absorbaient l’Europe, la Russie n’a pas sans doute trouvé tout facile dans sa marche : elle a eu à vaincre bien des obstacles, l’immensité des déserts, la résistance de peuplades guerrières, fières de leur indépendance, et les chefs militaires, les Pérowski, les Tchernalef, les Lomakine, les Markozof, n’ont pas toujours réussi dans les entreprises qu’ils avaient à conduire. Leurs expéditions ont été quelquefois assez malheureuses, même suivies de retraites momentanées, et ce n’est qu’après un premier échec que le bouillant Skobelef, il y a sept ou huit ans, emportait par le fer et le feu cette citadelle de Geok-Tépé, où 40,000 Tourkmènes se défendaient jusqu’à la mort. A travers tous les obstacles, la Russie n’a pas moins poursuivi ses desseins, procédant tantôt par la force, tantôt par la ruse, tenant des immensités de pays par ses postes militaires, enrôlant les chefs domptés à son service, exerçant sur ces populations barbares une puissance singulière d’attraction et d’assimilation. Elle a marché sans s’arrêter, sous la surveillance jalouse, ombrageuse et impuissante de l’Angleterre, qu’elle a souvent amusée ou abusée par ses explications vaines, à chaque territoire conquis, à chaque étape nouvelle qui la rapprochait de l’empire indien. C’est ainsi qu’elle est arrivée en quelques années à étendre sa domination de toutes parts, à établir sa prépondérance sur la mer Caspienne, à prendre successivement Tachkent et Samarcande, puis les khanats de Khiva et de Bokhara. Peu après la chute de Geok-Tépé où a expiré la résistance tourkmène, elle n’a pas tardé à enlever d’un coup de main l’oasis et la ville de Merv, à aller jusqu’à Sarakhs, d’où elle domine Hérat, qui est la clé de la porte de l’Inde. Aujourd’hui elle est partout. Elle contourne la Perse, l’Afghanistan, qui, seul, la sépare de l’Inde anglaise ; elle touche à la Chine, au Pamir, que les Orientaux appellent le « toit du monde. » Elle règne dans l’Asie centrale, sur le Syr-Daria et l’Amou-Daria comme sur la Caspienne.

C’est à travers ces régions qu’a été tracé ce chemin de fer qui a été récemment inauguré, qui met, pour ainsi dire, le sceau à la conquête, par une victoire de l’industrie moderne ; et celui qui a été chargé de cette œuvre, le général Annenkof, a eu certes à triompher d’étranges difficultés : il n’a pu peut-être les vaincre que dans un pays comme la Russie, où il a toujours eu sous la main deux bataillons mis à sa disposition avec les indigènes attirés par un gain inespéré. Il y avait, il est vrai, depuis l’expédition de Geok-Tépé, qui a décidé de la pacification de ces contrées, une tête de ligne de quelque 200 kilomètres, allant des bords de la Caspienne à Kizil-Arvad. Au-delà, sur un parcours de plus de 1,200 kilomètres, tout était à faire, tout était à conquérir. Faire arriver un matériel immense de Russie par le Volga et la mer Caspienne, s’engager dans des déserts avec un attirail complet, même avec des approvisionnemens d’eau, établir une voie sur des sables mouvans, s’avancer jour par jour en posant les rails sur la portion de voie mise à point, construire des ponts, passer un fleuve d’une largeur de 4 kilomètres, c’est l’espèce de miracle qu’il y avait à réaliser. C’est l’œuvre étonnante que le général Annenkof a su accomplir par son énergie et son habileté hardie en moins de trois ans, présidant lui-même à tous les travaux, suivant le plus souvent de sa personne son « convoi de pose, » animant sa petite armée de travailleurs, prévoyant tout, suffisant à tout par son industrie inventive et sa patiente ténacité. Il a réussi ! Le chemin de fer, commencé au mois de mai 1885, est livré aujourd’hui. Il part des bords de la Caspienne, il va rejoindre les montagnes de la Perse, qu’il côtoie, non loin du tombeau du kalife Haroun-al-Rachid ; il touche à Merv, la vieille ville où Gengis-Khan massacra 700,000 habitans. Puis il se redresse, va passer l’Amou-Daria, le vieil Oxus où s’est baigné Alexandre, et court sur Samarcande. De là, il se reliera sans doute avec Tachkent ; et de Merv, il ira jusqu’à Sarakhs, qui commande Hérat. De sorte que, par ses chemins de fer comme par ses armes, la Russie se trouve portée au cœur de l’Asie, en face de l’Angleterre maîtresse des Indes.

Quelles seront maintenant les conséquences de cette œuvre nouvelle ? Qu’en résultera-t-il particulièrement pour les rapports de l’Angleterre et de la Russie, à peine séparées désormais par l’Afghanistan, qui reste comme un champ toujours disputé entre les deux puissances ? Ce n’est pas d’aujourd’hui que la question s’agite à Saint-Pétersbourg et à Londres ; elle naît de la force des choses, de la marche incessante, irrésistible de la Russie et de la vague inquiétude dont l’Angleterre se sent parfois saisie en se croyant menacée dans son empire oriental. Il y a eu, il est vrai, depuis nombre d’années, bien des communications de cabinet à cabinet, des explications et des négociations. Il y a eu même un moment, du temps de lord Beaconsfield, une tentative pour établir ce qu’on appelait une « frontière scientifique » entre les deux empires ; et, depuis, il y a eu encore une commission nommée par les gouvernemens pour tracer une délimitation plus fixe. Le problème ne reste pas moins toujours le même. Les deux puissances placées face à face par la force des événemens se heurteront-elles dans ces contrées lointaines pour vider par les armes une querelle devenue inévitable ? Le problème sera-t-il au contraire résolu plus pacifiquement ? Finira-t-on par sentir, à Londres et à Saint-Pétersbourg, le besoin de se rapprocher, de s’entendre, fût-ce aux dépens de l’Afghanistan, exposé à payer tôt ou tard les frais de la guerre ou d’une réconciliation ? C’est là toujours la question. Ce qui n’est point douteux, c’est l’importance de ce chemin de fer de Samarcande, fait probablement pour servir les desseins militaires d’un grand empire, destiné peut-être aussi, par surcroît, à ramener quelque apparence de civilisation nouvelle dans ces contrées, depuis longtemps délaissées par les civilisations anciennes.


CH. DE MAZADE.