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Chronique de la quinzaine - 31 août 1888

Chronique n° 1353
31 août 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.

Ce n’est point décidément jouer de bonheur. Si l’on croyait en avoir fini, ne fût-ce que pour quelques mois, pour quelques semaines, si l’on se flattait d’avoir la trêve de la saison, une trêve sans émotions, sans incidens trop graves et sans alertes, on se trompait étrangement. On ne sort pas des crises intérieures ou extérieures qui se succèdent comme pour rappeler sans cesse tout ce que la vie contemporaine a de précaire. On est réduit à se débattre dans une atmosphère obscure et troublée, où l’opinion a souvent de la peine à se reconnaître et à se ressaisir. A la place des grèves, qui ont, il est vrai, à peu près cessé par lassitude, par épuisement, il y a eu, depuis quelques jours, des agitations de scrutin et des élections qui sont certes le signe le plus frappant de nos incohérences publiques. D’un autre côté, à défaut des parlemens, qu’on accuse toujours d’être les grands trouble-fêtes par leurs discussions indiscrètes, et qui sont partout en vacances aujourd’hui, ce sont les hommes d’état qui se chargent de tenir le monde en éveil et en suspens par leurs rencontres, par leurs entrevues mystérieuses et suspectes. Il n’y a, par le fait, de vrai repos ni pour la France perpétuellement agitée, ni pour l’Europe, qui se sent menacée au moindre incident, à la moindre difficulté. Il n’y a surtout pas de trêve dans nos affaires intérieures, livrées à toutes les influences, à tous les conflits, à toutes les incertitudes ; — et assurément une des expressions les plus singulières, les plus surprenantes de cet état maladif où se traîne la France, c’est cette triple élection du général Boulanger, qui vient de retentir, qui a provisoirement une signification assez évidente : c’est une crise qui continue, qui va on ne sait à quel dénoûment ; c’est le hasard introduit par l’imprévoyance et par les fautes des partis dans nos affaires françaises. Voilà, certes, une diversion faite pour animer ce temps de vacances !

Tout est réellement étrange dans cette aventure poursuivie par une ambition effrénée et impatiente, qui se promène à travers les départemens de la France comme en pays conquis. On s’est plu jusqu’au dernier moment, il est vrai, à douter du succès de M. le général Boulanger. On a cru, on a voulu croire qu’après avoir échoué, il y a quelques semaines, dans l’Ardèche, il échouerait encore, le 19 août, dans sa candidature multiple devant un réveil de la raison publique. Il est certain que la médiocre issue du triste duel que l’ancien ministre de la guerre a eu le mois dernier avec M. le président du conseil ne semblait pas de nature à rehausser son prestige et à le populariser. Avec un peu de bonne volonté, on a pu supposer que cette étonnante fortune touchait déjà à son déclin, et on s’est même hâté un peu naïvement de voir un présage de ce déclin dans quelques manifestations d’hostilité qu’on a cru remarquer sur le passage du capitaine d’aventure transformé en candidat errant. Malheureusement, encore une fois, ce n’était qu’une illusion, une manière de se rassurer en se dissimulant une réalité importune. Le général Boulanger a beau être un soldat indiscipliné et relaps, se jeter étourdiment, avec une vanité tapageuse, dans toute sorte de mauvaises affaires, jouer avec tout, même avec ses électeurs, il n’en est ni plus ni moins pour ses candidatures, parce que ceux qui le nomment ne voient en lui que ce qu’ils veulent voir. Il s’est présenté, ce candidat à tout faire, dans la Charente-Inférieure, et d’un coup il a enlevé 15,000 voix de majorité. Il s’est présenté dans la Somme, où M. le ministre des affaires étrangères Goblet pouvait être censé avoir quelque influence, et il a trouvé une majorité de 35,000 voix. Il s’est présenté le même jour une seconde fois dans le Nord, où sa démission capricieuse du mois dernier pouvait être pour lui une cause de défaveur, il a été nommé plus que jamais ; et comme pour donner au scrutin du 19 août une signification plus accentuée, les électeurs du Nord ont nommé, en même temps que M. le général Boulanger, M. Koechlin-Schwartz, un républicain modéré, maire d’un des arrondissemens de Paris récemment révoqué par M. Floquet. Le grand crime de M. Kœchlin-Schwartz, à ce qu’il parait, était de s’être montré un jour poli et bien élevé dans son office de maire en recevant l’acte de mariage de la fille de M. le duc de Chartres avec le prince de Danemark : M. le président du conseil lui a enlevé un peu tard sa mairie, les électeurs du Nord ont répondu à M. le président du conseil en mettant M. Kœchlin-Schwartz à côté de M. Boulanger. De sorte que, tout compte fait, dans ce triple scrutin du 19 août, M. Floquet est directement, personnellement atteint, aussi bien que M. Goblet. Le général Boulanger passe à travers tout, portant ce drapeau bariolé où il a inscrit toute sorte de choses : dissolution, révision, consultation populaire, guerre aux impuissans parlementaires, — sans compter ce qu’on ne dit pas, ce qui est le secret des événemens. Voilà ce qui en est pour le moment ! M. le général Boulanger est élu dans le Nord, dans la Somme, dans la Charente-Inférieure, comme il l’a été déjà dans la Dordogne et à peu près dans l’Aisne, comme il le serait peut-être ailleurs, s’il se présentait, par cette raison assez ridicule, si l’on vent, que rien ne réussit comme le succès. Voilà le résultat qui a visiblement quelque peu abasourdi les républicains ministériels, radicaux ou opportunistes, qui ne s’y attendaient pas ; et le plus plaisant, s’il y a quelque chose de plaisant dans cette aventure, c’est que les uns et les autres, au lieu de se mettre franchement en face de la réalité, croient se tirer d’embarras par des subtilités et des équivoques ou par de dédaigneuses fatuités. Ils ont leur manière d’interpréter les événemens qui déconcertent leurs calculs et leur optimisme. Ils morigènent le suffrage universel, et au besoin ils le menacent de le mettre en pénitence pour expier ses péchés. Ils se rassurent d’ailleurs en se répétant à eux-mêmes que le scrutin du 19 août a l’avantage d’avoir dissipé tous les doutes, que M. Boulanger, désormais démasqué, n’est plus qu’un bonapartiste de plus au camp réactionnaire, que les républicains maîtres du pouvoir n’ont qu’à unir leurs forces et à se concentrer pour ressaisir la victoire. Tout cela est bel et bien. On peut épiloguer, équivoquer tant qu’on voudra, compter même, si l’on y tient, sur l’éclipse prochaine d’une popularité improvisée, M. Floquet peut faire des phrases, les journaux qui le soutiennent peuvent épuiser leur verve pour donner le change sur la réalité des choses. Le fait n’est pas moins là, simple, brutal, peut-être assez redoutable par son caractère comme par ses conséquences possibles, et ceux, qui perdent leur temps et leur esprit dans des arguties de polémiques mêlées de quelques menaces ne s’aperçoivent pas qu’ils ne trompent ou n’intimident personne, qu’avec leurs explications ils n’expliquent rien. Ils ne voient pas que ce qui fait le succès du général Boulanger, c’est précisément qu’il n’est d’aucun parti, ni réactionnaire, ni républicain, quoiqu’il parle autant qu’un autre de la république, que sa force tient à ce qu’il y a de vague et d’inconnu dans cette apparition soudaine au milieu de nos discordes et de nos lassitudes. Ils se contentent de divaguer devant un phénomène qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne veulent pas comprendre. Ils ne reconnaissent pas, même encore aujourd’hui, devant une expérience criante, que c’est par eux, par leurs œuvres, par leur politique de désorganisation, par leurs violences et leurs imprévoyances, qu’a été créée la situation où une fortune semblable a pu naître et grandir.

Oui, assurément, ce qui fait le succès de ces candidatures multiples, voyageuses, bruyantes, est clair comme le jour. Ils élections de M. le général Boulanger réussissent, non parce qu’elles sont l’œuvre d’un parti, comme on le dit, ou parce, que celui qui en est le héros inspire une vraie confiance, mais parce qu’elles sont l’occasion toute trouvée d’une protestation spontanée, peut-être même parfois assez irréfléchie, contre tout ce qui existe. Elles offrent une issue aux mécontentemens accumulés, aux espérances trompées, aux irritations et aux révoltes intimes qui se rallient, un jour de scrutin, autour d’un nom plus, ou moins retentissant. Elles n’ont pas d’autre signification, mais elles ont cette signification-là. Elles sont la rançon et l’expiation d’une série d’erreurs et d’entraînemens dont la nation française a été la première victime. Les républicains de toutes les nuances, qui se sont succédé à la direction des affaires depuis dix ans, ont eu, à peu d’exceptions près, cette idée passablement arrogante que, puisqu’à leur tour ils représentaient l’état, ils pouvaient tout se permettre pour étendre et assurer leur règne. Ils se font tout permis effectivement, ils ont fait leur expérience. Ils n’ont su en réalité qu’abuser de tout, épuiser les forces morales et matérielles du pays, fatiguer la France de persécutions et de dépenses ruineuses, donner à leur gouvernement le caractère d’une domination de parti à la fois, violente et impuissante. Ils ont mis le déficit dans les budgets, le trouble dans les consciences, la désorganisation dans l’état, l’incohérence et l’instabilité dans les lois, les vexations les plus minutieuses et les plus irritantes dans l’administration. Les opportunistes, qui ont commencé, qui n’ont pas su s’arrêter dans cette œuvre, ont préparé le règne du radicalisme, et on est arrivé par degrés à cet état où, récemment encore, sous le consulat de M. Floquet, on a pu se demander si le travail était décidément libre, si la destruction des propriétés privées, des outils des ouvriers laborieux n’était pas devenue par hasard un fait licite, qui échappait à toute répression. On va vite dans cette voie, on va d’abord dans tous les cas à l’anarchie sociale et politique, dernier mot du radicalisme. Et quand cela dure depuis près de dix ans déjà, lorsque la politique de parti et de secte a produit partout ses fruits amers, est-ce qu’on peut s’étonner que des populations, à bout de patience, saisissent l’occasion de lancer une protestation, incohérente, aveugle tant qu’on voudra, contre un gouvernement qui ne les protège plus, qui paraît lui-même à bout de forcé et d’autorité morale ? Voilà toute la question ! C’est l’histoire des élections du général Boulanger, et ce n’est pas le ministère Floquet, même avec le secours de M. de Freycinet, qui tiendra tête à un danger devenu menaçant, non seulement pour la république, mais pour toutes les libertés parlementaires.

Ce qu’il y a de plus étrange dans cette crise où la France a été conduite par l’imprévoyance des partis, c’est le rôle de ceux qui s’appellent eux-mêmes des républicains modérés, qui ont certainement l’intention et la prétention d’être des modérés. Qu’ont-ils fait au parlement, au moins au Palais-Bourbon, devant l’apparition du ministère radical de M. Floquet ? Que sont-ils devenus et où sont-ils aujourd’hui ? on ne le sait plus. Il y a sans doute parmi eux des voix isolées pour défendre leur cause ; comme parti ils n’existent plus ou ils semblent se résigner à une sorte d’effacement assez peu glorieux. Ils gémissent peut-être sur les déficits croissans du budget, sur les désordres administratifs et les complicités révolutionnaires du gouvernement, sur les dangers de tout genre que le radicalisme prépare au pays. Ils sont pleins de bonne volonté, ils craignent toujours d’aller jusqu’au bout de leurs bonnes intentions, de paraître faire de l’opposition. Évidemment il y a des heures où les républicains modérés, avec plus de résolution, auraient pu avoir une action utile, peut-être décisive ; ils auraient sûrement trouvé un appui parmi beaucoup de conservateurs qui savent tout subordonner à un sérieux intérêt public. C’était possible, puisque cela a failli réussir il y a un an, sous le ministère Rouvier, à qui il avait suffi de parler un langage mesuré pour rendre la conciliation plus facile. Il est bien clair seulement que cette alliance des forces modérées, sans laquelle il n’y a pas de gouvernement possible, n’aurait pu ou ne pourrait jamais se réaliser avec profit pour le pays que dans des conditions de dignité mutuelle, par une politique d’apaisement moral, de réparation et de réorganisation financière. Les républicains modérés eux-mêmes ne peuvent s’y méprendre. Leur malheur est de ne pas savoir ce qu’ils veulent, de ne vouloir jamais qu’à moitié, ou plutôt de se sentir enchaînés par la solidarité de parti. Dans le fond, ils ont toujours peur de paraître suspects s’ils font quelque concession, d’être traités d’orléanistes !

Transiger avec les conservateurs, avoir l’air de respecter les vœux, les sentimens et les intérêts des trois millions et demi d’électeurs qu’ils représentent, y pensez-vous ? Ce serait trahir la république. Les républicains modérés ont la simplicité d’être ou de paraître dupes de ces sophismes, et plutôt que d’accepter une alliance sérieuse, librement débattue avec les conservateurs, ils préfèrent rester avec les radicaux, au risque de marcher à leur suite et de subir leur joug. Ils en sont encore là, aujourd’hui ; ils s’agitent dans l’impuissance, ne pouvant rien ni avec les conservateurs, qu’ils se sont aliénés, ni avec les radicaux, pour qui ils ont encore trop de modération. Oh ! sans doute, M. Jules Ferry, dans ses discours aux vosgiens, parlera, si l’on veut, de combattre le général Boulanger, de lui opposer des pouvoirs sérieux, la « stabilité gouvernementale, » de faire face aux entreprises des aventuriers. Soit ; et comment M. Jules Ferry l’entend-il ? qu’a-t-il à proposer ? Quel moyen a-t-il trouvé pour combattre ou détourner un mouvement créé par une fausse politique à laquelle il n’est pas lui-même étranger ? Il demande que le gouvernement gouverne, qu’il se décide enfin à faire sentir son action avec plus de fermeté, et ce ne serait point assurément de trop ; mais c’est parler à peu près pour ne rien dire. Que ferait-il lui-même pour rendre au gouvernement son autorité et sa force, pour rallier le pays aigri et mécontent ? Rechercherait-il la gloire de nouvelles expéditions lointaines ? recommencerait-il ses irritantes et ruineuses campagnes scolaires, sa guerre au cléricalisme, qu’il en est encore aujourd’hui à mettre en cause avec une oiseuse acrimonie, — comme si le cléricalisme avait fait le général Boulanger ? Où sont ses alliés sérieux, efficaces pour refaire un gouvernement tel qu’il le réclame ? quelles sont les mesures qu’il tient en réserve, par lesquelles il se flatte de vaincre ce mouvement confus, menaçant, d’où est sortie la triple élection du 19 août, qui lui inspire, non sans raison, un assez visible effroi ?

Le fait est que, depuis quelque temps, depuis l’élection du 19 août surtout, on parle beaucoup dans les camps républicains de combattre le général Boulanger, mais que jusqu’ici on ne voit pas bien comment on le combattra avec quelque efficacité. Il y a, il est vrai, un procédé sommaire, aussi étrange que sommaire, qui a été proposé dans un conseil-général par des républicains, par des radicaux expéditifs : ce serait de décréter, sans plus de façon, le bannissement de l’élu du 19 août. Par une juste rémunération, M. le général Boulanger, qui a proscrit les autres, subirait à son tour la proscription par raison d’état ! Ce ne serait pas la première fois que cela arriverait. Fort heureusement, on n’en est pas encore là, le procédé n’est pas sérieux. Il y aurait, à ce qu’on croit, un moyen moins violent, plus régulier, assez étrange encore cependant : ce serait une réforme de la loi électorale. Puisque le scrutin de liste favorise trop les élections plus ou moins plébiscitaires, il n’y aurait qu’à revenir au scrutin d’arrondissement tel qu’il existait il y a quelques années. On pourrait peut-être ainsi atténuer, en les fractionnant, ces manifestations d’opinion, qui ressemblent toujours un peu à un ouragan. L’idée s’est produite dans quelques conseils-généraux sans être découragée par les préfets, et une proposition paraît devoir être soumise à la chambre dès le commencement de la session prochaine. C’est fort bien. Eh ! sans doute, le scrutin uninominal d’arrondissement a le mérite d’être un système plus simple, plus vrai, plus sincère. C’est, on pourrait le dire, le régime des temps réguliers ; mais, enfin, ce scrutin de liste qui existe encore aujourd’hui, ce sont les républicains eux-mêmes qui l’ont proposé, adopté, il y a quelques années à peine, et lorsqu’on leur opposait les plus sérieuses raisons de prévoyance en faveur du scrutin d’arrondissement, qui existait alors, ils n’ont rien écouté. Ils ont voté le scrutin de liste parce que tel était leur intérêt, parce qu’ils ont cru y trouver un moyen plus commode de domination ; ils veulent le changer aujourd’hui, parce qu’ils y voient encore leur intérêt. Ce n’est pas le choix réfléchi entre deux principes, c’est un expédient improvisé pour barrer le passage à un homme, c’est une arme de guerre contre une popularité importune. Voilà tout. Est-il bien sûr, d’ailleurs, que rétabli dans ces conditions, dans l’état moral du pays, le scrutin d’arrondissement ait une efficacité aussi décisive qu’on le croit ? Le général Boulanger se serait présenté dans un certain nombre de départemens, il peut se présenter dans un assez grand nombre d’arrondissemens, et si rien n’est changé d’ici là, il y a des chances pour que le résultat reste le même. On n’aura rien fait. Réduite à ces proportions, — il faut l’avouer, — cette mesure à laquelle on songe n’est plus ce qu’on peut appeler une réforme ; c’est un jeu de tactique, et avec ces procédés on s’expose à affaiblir, à déconsidérer à la fois les deux systèmes d’élection, qu’on prend ou qu’on délaisse tour à tour, sans autre raison qu’un calcul de parti et un intérêt du moment.

Qu’on rétablisse le scrutin d’arrondissement si l’on y tient, soit ; il est bien clair cependant que ce n’est qu’un palliatif peut-être assez vain, et bien plus que le changement d’une loi électorale, perpétuellement variable, incessamment adaptée à des circonstances éphémères, le vrai remède serait un retour décidé, sincère à une politique de pacification et de réparation. Cette politique, devenue difficile, nécessaire pourtant, qui se chargera de la réaliser, et comment, sous quelle forme la réalisera-t-on ? C’est une question plus que jamais agitée entre les partis, et elle ne se serait point élevée, au moins dans des termes aussi pressans, cette délicate et redoutable question, si les républicains, par leurs fautes, n’avaient conduit la France à cet état où tout semble mis en doute, la loi électorale, la constitution, l’ordre financier, la paix sociale, la république elle-même. Ils ont si bien fait, qu’aujourd’hui la carrière est ouverte à toutes les prétentions, la lutte est engagée devant la France entre toutes les causes. Certes, la cause monarchique a trouvé, ces jours derniers encore, de brillans et vaillant défenseurs, M. le duc d’Audiffret-Pasquier, M. Bocher, qui ont prononcé de très éloquens discours, l’un dans un banquet à Paris, l’autre à Pont-l’Évêque, dans une réunion des agriculteurs de la vallée d’Auge. Il y a deux parties dans ces discours. Il y a la partie accusatrice : M. d’Audiffret-Pasquier, avec sa nerveuse et ardente éloquence, M. Bocher, avec sa vive et lumineuse parole, avec son autorité persuasive et émouvante, ont retracé une fois de plus cette histoire d’une politique, — la politique des dernières années, — qui ne s’est manifestée que par des dépenses ruineuses, par des passions exclusives de parti, par une désorganisation universelle. La seconde partie est ce que l’on pourrait appeler l’exposé des motifs d’une restauration monarchique éventuelle. C’est la stabilité héréditaire opposée aux instabilités radicales. Il y a longtemps que le procès se plaide devant la France, à travers les agitations et les révolutions. Qu’en sera-t-il ? La question, M. le duc d’Audiffret-Pasquier et M. Bocher en sont plus persuadés que d’autres, n’est point aussi simple qu’on le croit, et il y aurait sans doute quelque péril à braver, pour l’honneur du principe, des crises où se rencontreraient dès le premier pas tant de compétitions diverses, où les conservateurs commenceraient par se diviser. Ce qui arrivera dans un avenir que personne ne peut calculer est inconnu ; mais, en attendant, il y a pour les conservateurs prévoyans désintéressés, quelque chose de plus urgent, de plus pratique, c’est de se prêter à ce qui est possible, de lutter ensemble contre une politique de faction, a contre ses passions, ses desseins subversifs, ses prétendues réformes, qui ne sont que des œuvres de destruction et de ruines. » C’est, s’il le faut, de « servir la république contre elle-même. » Le plus pressé, dût la république en profiter, M. Bocher l’a dit en sage, c’est de songer avant tout à la patrie, de servir avant tout la France, pour lui rendre un peu de liberté et de crédit dans les affaires toujours fort troublées du monde.

C’est en effet la fatalité de ce malheureux temps où nous vivons que la paix, une vraie paix, ne soit guère nulle part. Elle n’est pas, nous en convenons, dans les affaires intérieures de la France, et c’est notre faiblesse, quoique nos divisions intestines s’effacent toujours devant un grand intérêt extérieur, Elle n’est pas non plus dans les affaires de beaucoup d’autres pays, qui ont bien, eux aussi, leurs embarras, leurs difficultés, leurs crises intimes, Elle n’est pas surtout dans les affaires générales de l’Europe, de cette Europe qui est toujours sur le qui-vive comme elle est sous les armes, où les moindres incidens deviennent le prétexte de perpétuelles alertes, où il suffit d’une entrevue un peu bruyante, de l’humeur tapageuse et voyageuse d’un ministre pour mettre le monde dans l’attente de l’imprévu. On en a de temps à autre la preuve. Qu’est-il arrivé ces jours derniers encore ?

L’Europe, il faut l’avouer, vient de passer par une de ces phases d’inquiétude qui ressemblent à des paniques. Ce n’est pas que rien de sérieux et de précis apparût à la surface du continent. Les grandes questions qui peuvent devenir périlleuses semblaient pour le moins ajournées, La visite que l’empereur Guillaume II venait de faire au tsar dans son château de Péterhof était l’objet de bien des commentaires : on ne voyait pas qu’elle eût sensiblement modifié les rapports généraux, qu’elle eût surtout affaibli les chances de la paix. Entre les principales puissances on ne distinguait ni tension trop vive, ni menace de rupture prochaine. Une controverse diplomatique était engagée entre la France et l’Italie au sujet de Massaouah ; le bruit qu’on faisait semblait dépasser la mesure d’une affaire qui n’avait visiblement qu’une importance factice. A part les difficultés d’une situation générale toujours laborieuse qui dure depuis longtemps, tout paraissait en vérité assez calme pour le moment, lorsque le ministre le plus affairé, le plus agité de l’Europe, M. Grispi, est parti presque à l’improviste, à demi furtivement, pour Friedrichsruhe, Puis, au retour, en courant, le ministre du roi Humbert a rencontré aussi le comte Kalnoky à Eger. Quel pouvait être l’objet de ces entrevues mystérieuses ? Qu’allait faire M. Crispi à Friedrichsruhe ? Qu’avait-il à traiter ou à négocier encore avec le chancelier d’Allemagne, qui l’attendait tranquillement dans sa retraite lointaine ? Manifestement M. Crispi ne pouvait aller à l’ordre ou en consultation à Friedrichsruhe sans les raisons les plus sérieuses, les plus pressantes. — Aussitôt les imaginations sont parties, et pendant quelques jours il a été avéré que les résolutions les plus graves étaient nécessairement en délibération à Friedrichsruhe, que de cette visite allait pour le moins sortir la guerre, — qui sait ? peut-être à l’occasion de Massaouah. C’était vraiment aller un peu vite. Que dans cette entrevue, recherchée sans doute par M. Crispi plus encore que par M. de Bismarck, on ait parlé de bien des choses, de l’état de l’Europe, de la triple alliance, de Massaouah, des rapports avec la France ; qu’on se soit aussi plus particulièrement entretenu des conditions dans lesquelles doit s’effectuer le prochain voyage de l’empereur Guillaume II à Rome, voyage auquel le cabinet italien attache un grand prix, tout cela est possible. Ce ne serait probablement pas se tromper beaucoup cependant de croire ou de supposer qu’il n’y a eu aucune résolution menaçante pour la paix à Friedrichsruhe, que si M. Crispi est arrivé avec des ardeurs belliqueuses, il a dû repartir toujours encouragé dans son mauvais vouloir pour la France, mais calmé dans ses impétuosités, qu’enfin, après comme avant, l’affaire de Massaouah reste ce qu’elle est, un assez médiocre incident.

Le malheur de M. Crispi est de faire beaucoup de bruit pour rien, de croire qu’il se donne de l’importance par une diplomatie violente et agressive. Il ne cesse de répéter, il fait dire ou il laisse dire que c’est la France qui a suscité cette querelle de Massaouah, qui voit d’un œil jaloux l’extension de l’Italie dans la Mer-Rouge. C’est une tactique qui ne trompe personne, pas même ceux qui ont l’air de se laisser abuser. S’il est un fait évident, au contraire, c’est que la France y a mis tout le calme possible, qu’elle s’est bornée à maintenir avec la plus imperturbable modération le droit international, qu’elle n’a jamais eu la moindre envie de contester à l’Italie cette conquête de la Mer-Rouge, qui coûte assez cher aux soldats italiens, qui encore aujourd’hui ne laisse point d’être un embarras pour le cabinet de Rome. Qui donc a grossi et envenimé cette question susceptible d’être, réglée par les plus simples explications de cabinet à cabinet ? Qui en a saisi les puissances par des notes retentissantes et acrimonieuses ? M. Crispi a une singulière façon de traiter les affaires et de raisonner. Si le gouvernement italien a dénoncé un traité de commerce qui devient aujourd’hui difficile à renouveler, c’est que la France avait pour sûr l’intention de le dénoncer ! Si l’Italie va dans la Mer-Rouge ou convoite Tripoli, c’est que la France, qui n’y a jamais songé, veut y aller ! Si l’Italie signe des traités d’alliance, c’est que la France menace la paix ! Avec cela on fait du bruit, on est ou l’on paraît être un personnage, on va à Friedrichsruhe ; on s’expose aussi à compromettre gratuitement, sans raison et sans prévoyance, les rapports de deux nations qui restent, en dépit de tout, liées par tant de traditions et d’intérêts, destinés à revivre un jour ou l’autre sous de meilleures influences.

A mesure qu’on approche de l’élection présidentielle aux États-Unis, la lutte s’anime singulièrement entre démocrates et républicains, les uns aspirant à rester à la Maison-Blanche avec M. Cleveland, les autres aspirant à y rentrer avec M. Harrison. L’ancien secrétaire d’état des présidens Garfield et Arthur, qui n’est pas candidat pour son propre compte, mais qui s’est fait l’avocat du candidat républicain, dont il se flatte sans doute d’être le premier lieutenant, une fois la position reconquise, M. Blaine, mène bruyamment la campagne. Il va de ville en ville, de gare en gare, multipliant les discours, prêchant à outrance la politique protectionniste, accusant les démocrates et M. Cleveland de préparer, par leurs programmes de dégrèvemens douaniers, la ruine des États-Unis. On dit même qu’instruit par un récent voyage en Europe dans l’art de la propagande électorale, pourtant assez perfectionné dans son pays, M. Blaine emploierait un singulier moyen : il ferait distribuer partout, pour frapper l’imagination des masses, des images où l’on représente des ouvriers de France et d’Angleterre au visage hâve, affamés et amaigris par le libre échange. Voilà de quoi refroidir les ouvriers américains, qui pourraient n’être pas tentés de s’exposer aux misères causées par la liberté commerciale, qu’on affecte de représenter comme ruineuse pour l’industrie nationale ! Les démocrates, de leur côté, y mettent un peu plus de mesure ; ils n’en sont pas encore aux photographies et aux images. Ils ne soutiennent pas moins la lutte avec ardeur, en hommes maîtres de la position et jaloux de la garder. Si les républicains se servent de tout sans scrupules, les démocrates sont aussi des tacticiens habiles, décidés à ne reculer devant rien pour de jouer la stratégie de leurs adversaires : témoin un incident assez imprévu qui vient de se produire à Washington et qui prouve qu’aux États-Unis comme partout, lorsqu’un intérêt électoral est en jeu, on n’hésite ni à se désavouer ni à sacrifier des intérêts plus sérieux.

Il s’agit d’un vieux différend entre la grande république américaine et l’Angleterre au sujet des pêcheries sur les côtes canadiennes. Les bateaux pêcheurs américains, à ce qu’il parait, ont eu souvent à essuyer dans les eaux canadiennes des vexations qui ont provoqué les réclamations incessantes du cabinet de Washington. De plus, à ce différend se rattache jusqu’à un certain point, indirectement, si l’on veut, la question des relations commerciales avec le Canada, dont les marchandises passent jusqu’ici en libre transit par les États-Unis. Il y a déjà quelque temps, le ministère anglais a envoyé à Washington M. Chamberlain pour en finir avec ces difficultés, pour régulariser une situation qui pouvait devenir périlleuse, et M. Chamberlain a effectivement réussi dans sa mission. Un traité a été signé avec le gouvernement de l’Union, il a même été accepté à Londres ; le président Cleveland, à son tour, avant de le ratifier, a dû le soumettre au débat de Washington, et le sénat, dont la majorité appartient au parti républicain, a repoussé lé traité. C’est là le fait tout simple, apparent ; au fond, c’est une question tout électorale. Les républicains du sénat ont voulu, par un calcul de parti, se donner l’air d’être les protecteurs de l’intérêt national, qui aurait été, selon eux, sacrifié. Ils ont cru de plus s’assurer l’appui des Irlandais dans l’élection prochaine, eh rejetant un traité négocié par M. Chamberlain, l’allié du ministère conservateur anglais dans la campagne contre l’Irlande. Peut-être ont-ils cru utile à leur cause de réchauffer les passions annexionistes parmi leurs compatriotes, toujours portés à tourner des regards de convoitise vers le Canada. De toute façon, c’était un coup assez perfidement porté à la candidature du président, de M. Cleveland. M. Cleveland ne s’y est pas mépris ; il a parfaitement démêlé le jeu de ses adversaires, et c’est ici qu’on peut voir comment un simple intérêt électoral peut décider des plus singulières évolutions.

Qu’a fait effectivement M. Cleveland ? Il n’a songé qu’à déjouer la tactique des républicains. On ne veut pas du traité de conciliation, qu’à cela ne tienne ! Par un nouveau message adressé au sénat et en même temps à la chambre des représentans, le président a pris lui-même l’initiative de tout un système de représailles à l’égard du Canada : représailles au sujet des pêcheries ; représailles au sujet des marchandises canadiennes, qui ne passeraient plus en franchise par le territoire de l’Union. Encore le président assure-t-il que par ses mesures il ne fait que la moitié de son devoir, ce qui est une sorte de satisfaction donnée aux annexionistes. A l’attaque dirigée contre lui, M. Cleveland a riposté sans scrupule au risque de paraître se désavouer, en proposant la guerre, après avoir la veille proposé la paix. L’essentiel pour lui était de reprendre ses avantages devant les électeurs, et il aura probablement réussi. Le sénat, à son tour, a senti le coup, et il a hésité d’abord avant d’entrer dans la voie des représailles qu’on lui ouvrait. Pour le moment, en fait de tactique, républicains et démocrates sont à deux de jeu. On en est là. Où cela conduira-t-il maintenant ? Il est certain que dans d’autres conditions, les rapports de l’Union américaine avec le Canada ne tarderaient pas à s’aigrir, à devenir peut-être périlleux, et que l’Angleterre elle-même pourrait se sentir offensée de procédés aussi sommaires. C’est une crise imprévue à passer. Vraisemblablement, cependant, rien ne se décidera avant le scrutin présidentiel. L’Angleterre comprendra que tout cela est une affaire d’élections, et elle attendra sans impatience un moment plus favorable pour reprendre une négociation qui est, après tout, dans l’intérêt des deux pays. John Bull et frère Jonathan ne se brouilleront pas pour les pêcheries !


CH. DE MAZADE.