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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1888

Chronique n° 1354
14 septembre 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

La politique est donc définitivement comme la saison, inconstante et saccadée, mêlée de bourrasques et d’éclaircies, tour à tour troublée ou adoucie ? On se croit un instant aux plus mauvais jours, on s’y est presque accoutumé, on revient brusquement au calme. En quelques heures on passe par toutes les extrémités de la température morale aussi bien que de la température physique, avec cette circonstance peu rassurante toutefois que la bourrasque finira peut-être un jour ou l’autre par avoir le dernier mot. Dernièrement encore, le trouble était dans les esprits, saisis de vagues appréhensions, préoccupés de l’état de la France, de l’état de l’Europe, des menaces qui semblaient éclater de toutes parts, sous toutes les formes ; aujourd’hui, les agitations sont presque passées, la paix, une paix apparente, est revenue. Les nuages les plus noirs paraissent au moins presque à demi dissipés provisoirement. Ce que sera l’avenir, ce qui arrivera d’ici à quelques mois de la France, de l’Europe, on ne le sait guère. Pour le moment, parmi nous, on se remet des émotions récentes en feignant d’oublier. On se hâte de rentrer dans cette vie passablement débraillée et incohérente, assez indéfinissable par elle-même, où rien n’est certes changé ni résolu, mais où l’on se rassure parce qu’on veut se rassurer, où tout se passe en voyages, en fêtes de circonstance, en congratulations, en discours, en polémiques vaines. Les invitations pleuvent sur nos ministres, occupés à satisfaire toutes les fantaisies provinciales, sans compter leurs propres fantaisies. C’est toujours une manière de perdre le temps qu’on ne sait pas employer.

Oh ! sans doute, à travers tout, il y a des choses sérieuses qui suivent leur cours invariable. Il y a ces manœuvres militaires qui se poursuivent un peu de toutes parts : au camp de Châlons, où notre cavalerie se forme à son devoir sous la vive et intelligente impulsion de M. le général de Galliffet ; dans le bas Languedoc, où M. le général Berge manie d’une main habile son corps d’armée ; en Normandie, dans l’ouest, jusque dans les eaux de Provence, où un essai de mobilisation vient de se faire avec succès sous M. l’amiral Amet. Là est ce qui intéresse réellement le pays ; là est la vie sérieuse, comme elle est aussi dans cette masse obscure du peuple qui travaille sans bruit, qui lutte contre tous les obstacles, contre les inconstances d’une saison ingrate. C’est la force latente et permanente de la nation française. Auprès de cela, qu’est-ce que la politique ou ce qu’on appelle la politique du jour ? Partis et gouvernement se paient le plus souvent de mots et de fictions, laissant s’accumuler et s’aggraver les impossibilités, les dangers qu’ils créent eux-mêmes par leur frivolité agitatrice et présomptueuse. Ils se disputent un pouvoir qu’ils ont ruiné, dont ils ne savent plus même se servir. Le jour où on se retrouvera en présence à la session prochaine, — et de toute façon ce sera avant un mois, — il faudra bien aborder la réalité des choses ; il faudra bien savoir s’il y aura un budget, si on laissera aller jusqu’au bout la politique de désorganisation radicale dont le ministère se fait si étrangement un mérite à tout propos, comment on se tirera de toutes ces mauvaises affaires de la dissolution, de la révision, qui ne sont que le déguisement d’une anarchie croissante et des menaces de dictature. En attendant, on croit suffire à tout et faire illusion à un pays lassé de tout, même de l’espérance, avec les voyages, les réceptions, les banquets et les manifestations. On voyage donc, c’est devenu un expédient de gouvernement. M. le président de la république, qui est appelé partout et qui a la meilleure volonté d’aller partout où on l’appelle, était il y a quelque temps en Dauphiné ; il est attendu à Lyon. Il est aujourd’hui en Normandie ; il va à Cherbourg ; il doit présider à la revue de clôture des manœuvres du 3e corps à Rouen. M. le ministre de la guerre sera auprès de lui, revenant de quelque frontière. M. le ministre des travaux publics, de son côté, ne sait plus à quelle fête locale se vouer. Et M. le président du conseil, lui aussi, a voulu avoir son voyage à effet, un voyage à lui seul, original, imprévu. L’amiral suisse s’est révélé subitement en lui : il est parti pour Toulon, voulant assister aux manœuvres navales et « contempler tes flots bleus, ô Méditerranée ! »

Rien, certes, de plus intéressant que ces manœuvres récentes de notre flotte sur les côtes de Provence. C’est la première fois, si nous ne nous trompons, qu’un essai sérieux et un peu complet de mobilisation navale a été fait. Il n’y avait rien pour l’apparat. Cette curieuse et utile expérience avait cet intérêt de pouvoir offrir des lumières sur la mesure de disponibilité de nos forces, sur l’instruction de nos équipages, sur ce qui peut manquer dans tous les services comme dans le matériel de notre établissement naval. C’était l’affaire du ministre de la marine, M. l’amiral Krantz, de suivre cette opération compliquée, instructive, avec le zèle attentionné et l’intelligence d’un chef expérimenté. Qu’avait à y voir M. le président du conseil ? Il n’y entend rien, il n’est pas marin ; il ne connaît pas le premier mot de tous ces puissans services de mer, pas plus qu’il ne sait comment on parle à des marins. N’importe, M. Floquet, éclairé d’une illumination soudaine, comme il l’a fait savoir par une communication officielle, a voulu aller illustrer de sa présence les manœuvres navales. Il a prétendu, par modestie assurément, qu’il ne se rendait à Toulon qu’en amateur, en touriste. On ne lui a pas moins fait les honneurs comme à un chef de gouvernement. On l’a promené de navire en navire ; on lui a offert le spectacle des manœuvres, d’une opération de torpilles. Il a visité, toujours avec son cortège, les établissemens maritimes, les chantiers, où il a naturellement parlé aux ouvriers, les « bâtimens immenses, » les « engins formidables. » voilà une inspection bien passée et surtout bien utile ! Malheureusement, il y a un autre inconvénient : M. Floquet, touriste ou ministre, ne peut pas faire autrement que de porter son radicalisme en voyage. Il n’a pas pu se contenter de la société de nos marins, qui est pourtant assez bonne : il a voulu faire la cour aux radicaux de Toulon, aller au milieu d’eux leur adresser des discours, et alors la politique a reparu, l’éternelle politique de la marche en avant sans savoir où l’on va, de la désorganisation universelle, des désordres financiers, des guerres religieuses, le tout déguisé sous le nom de libertés républicaines. M. Floquet parle toujours de faire face aux réactions, aux menaces de dictature, et il ne se doute même pas encore que c’est précisément sa politique, la politique radicale, qui a fait les chances des réactions, des velléités usurpatrices d’un dictateur d’aventure devant un pays excédé d’une expérience malfaisante. Était-ce la peine de s’en aller à Toulon pour se donner le ridicule d’une représentation de vanité sur notre flotte, et prouver une fois de plus que le radicalisme n’a jamais rien appris ni rien oublié ?

Que la politique radicale portée en voyage par M. le président du conseil soit dès longtemps jugée par ses œuvres, qu’elle ait ruiné ou singulièrement compromis nos affaires françaises, ce n’est plus même un doute : la difficulté est maintenant de réparer le mal qu’elle a fait, de raffermir tout ce qu’elle a ébranlé, de remettre l’ordre là où elle a mis l’anarchie, et si la question n’est pas résolue, ce n’est pas faute d’être agitée entre les partis en présence. Elle reste, par ce temps de vacances comme avant, l’obsession des esprits, de ceux qui mettent en cause la république elle-même, et de ceux qui veulent la défendre contre ses excès, contre les dangers qui la menacent. Elle était débattue tout récemment encore, et par M. Jules Ferry dans un nouveau discours à Remiremont, et par le président de la chambre, M. Méline, et par un député qui a été ministre, M. Develle. M. Jules Ferry et ses amis n’ont pas les voyages officiels, ils ont les comices ruraux, les fêtes agricoles, où ils disent leur mot sur nos affaires. Il n’y a qu’un malheur, c’est que ces discours ne guérissent rien, ne disent à peu près rien, parce que ceux qui les prononcent se sentent eux-mêmes sous le poids d’un passé embarrassant qu’ils ne veulent pas ou n’osent pas désavouer. Si la situation est devenue si extrême, en effet, c’est qu’ils s’y sont prêtés par leurs connivences, par toute leur politique Ils ont voulu, eux aussi, réviser la constitution, — cette constitution qu’ils défendent aujourd’hui, — et ils n’ont fait qu’ébranler les institutions, préparer les révisions futures. Ils ont cru s’assurer la popularité par leurs prétendues réformes scolaires, par des profusions de toute sorte, et ils n’ont réussi qu’à conduire les finances publiques à cette inextricable crise où tous les ministres se débattent, sans savoir comment on en sortira. Ils ont flatté, enflammé les passions de secte par leurs guerres religieuses, et ils ont créé cet état moral où tous les sentimens froissés se sont tournés contre eux. Ce que les radicaux arrivés au pouvoir par leur faute, prétendent achever, ils l’ont en définitive commencé. C’est leur faiblesse !

Ils voient aujourd’hui le danger, ils sentent la nécessité de se modérer, de s’arrêter dans la voie qu’ils ont ouverte eux-mêmes, sous prétexte de politique républicaine ; et qu’ont-ils à proposer ? C’est le moment de s’expliquer. M. le président de la chambre, qui est plein de bonnes intentions, dit fort honnêtement sans doute que « les bons citoyens doivent se réunir sur le terrain des affaires publiques » qu’il faut chercher ce qui rapproche, non ce qui divise ; mais comment entend-on cette union ? qui veut-on rapprocher ? M. Jules Ferry, à son tour, prononce des discours véhémens et acrimonieux : quel est à travers tout le dernier mot de sa politique ? Le fait est qu’on ne voit pas bien ce qu’il veut ou ce qu’il ne veut pas. Il en est encore à parler du 16 mai, à déclamer contre les conservateurs, à offrir cette miraculeuse branche d’olivier de la concentration républicaine aux frères ennemis, les radicaux. Ce tacticien supérieur ne trouve rien de plus habile que de froisser de plus en plus les conservateurs, qu’il ferait mieux de ménager, sans réussir à désarmer les radicaux, qui repoussent ses avances d’un ton injurieux et hautain. Voilà où en est un des hommes qui ont la prétention de donner un gouvernement au pays ! Il n’y a dans ce nouveau discours de Remiremont qu’un mot étrangement juste ! M. Jules Ferry prétend qu’on s’expose à ce que l’histoire dise un jour qu’après avoir conquis le pouvoir, après avoir eu « dans les mains la plus belle partie qui se soit jamais rencontrée, » les républicains ont tout perdu par leurs fautes. C’est possible ; c’est justement la question qui s’agite, et si M. Floquet est homme à précipiter la crise, M. Jules Ferry ne prouve pas jusqu’ici qu’il soit homme à la détourner ou à la ralentir, en donnant satisfaction aux griefs, aux mécontentemens croissans, aux vœux de la France. Les affaires de l’Europe sont depuis longtemps et restent si compliquées, si embrouillées, si obscures ou si incertaines qu’il n’en faut jamais beaucoup pour réveiller les inquiétudes et remettre les esprits en campagne. À défaut d’événemens précis et décisifs, il suffit d’un incident imprévu, d’une manifestation un peu bruyante, d’un voyage plus ou moins mystérieux préparé avec un certain art, pour émouvoir l’opinion, pour laisser croire que tout va être en combustion. C’est une bourrasque de quelques jours. Puis tout se calma ou paraît se calmer, l’éclaircie est revenue pour là moment. C’est décidément l’histoire de cette visite retentissante que M. Crispi a cru devoir faire au prince-chancelier d’Allemagne. Le premier ministre italien est allé à Friedrichsruhe avec son importance, ses turbulences mêlées d’obséquiosités et ses dernières notes, ces notes presque fameuses par lesquelles il a cru prendre l’attitude d’un Jupiter tonnant de la diplomatie. Il est revenu de Friedrichsruhe comme il y était allé, sans être guère plus avancé, après avoir pu s’assurer toutefois, s’il l’a voulu, qu’il n’était pas encore le premier personnage de l’Europe, qu’il pouvait même paraître assez compromettant à ses alliés, et que ce qu’il avait en définitive de mieux à faire était de se tenir tranquille ou de sa montrer moins agité. M. Crispi a été trop pressé de croire à sa propre importance, de prétendre se servir de la triple alliance on ne sait pour quels desseins, au risque de compromettre l’Italie pour les rêves d’une ambition par trop échauffée. M. de Bismarck, sans parler de quelques autres titres, est un homme plus positif, qui sait ce qu’il fait, qui ne noue pas des alliances pour qu’on se serve de lui, et qui, pour le moment, d’après toutes les apparences, tient à ne favoriser, à n’encourager aucune aventure maladroitement ou prématurément dangereuse pour la paix. Le chancelier est certainement prêt pour la guerre, il a assez fait pour cela ; aujourd’hui, il est vraisemblablement encore pour la paix, parce qu’il la croit nécessaire bu utile dans l’Intérêt de l’œuvre qu’il poursuit, qui vient de passer par l’épreuve d’un double changement de règne.

En réalité, tout ce qui apparaît pour le moment en Allemagne semblerait indiquer qu’avant de songer à la guerre, la première préoccupation est ce qu’on pourrait appeler l’établissement du nouveau règne, l’entrée de Guillaume II dans son rôle d’empereur. Le jeune successeur de l’empereur Guillaume Ier et de Frédéric III s’essaie à la puissance par ses actes, par ses discours, où l’on sent un esprit qui n’est peut-être pas encore bien fixé, qui est partagé entre les instincts et les nécessités de gouvernement, qui est aussi visiblement agité du besoin, de l’impatience de tout rajeunir autour de lui, surtout le personnel militaire supérieur. Guillaume Ier a voulu être entouré jusqu’à sa mort des vieux généraux qui avaient combattu avec lui. Guillaume II s’est déjà décidé récemment à laisser rentrer dans la retraite le maréchal de Moltke, qui restera assurément une des plus originales figures militaires du temps. Le jeune souverain a comblé de témoignages de déférence le vieux feld-maréchal, il a accepté sa démission, et il l’a remplacé par le comte Waldersée, qui passe sans doute pour un officier distingué dès longtemps familiarisé avec les secrets de l’état-major, qui est connu aussi pour avoir la faveur de la nouvelle cour. D’autres généraux ont été déjà mis à la retraite ou sont désignés pour quitter prochainement le service. Depuis qu’il a ceint la couronne, cet empereur de moins de trente ans, nourri des traditions soldatesques des Hohenzollern, se remue et s’agite, passant des revues, suivant des manœuvres, mettant un soin jaloux à entrer dans l’intimité de son armée, pour qui ont été ses premières paroles le jour de son avènement. Ce qu’il fera de cette armée, on ne le sait pas plus qu’on ne peut distinguer quelle sera sa politique, son action personnelle dans les affaires intérieures de l’empire. Par ses instincts, par son éducation, le jeune empereur se laisserait aller facilement, on le sent, à des idées passablement féodales et mystiques dont ses premiers discours ont été une curieuse expression. Il a même prononcé depuis, dans deux ou trois circonstances, soit à Francfort-sur-l’Oder, soit dans une réunion des chevaliers de Saint-Jean, quelques allocutions qui ont paru si accentuées, qu’elles ont dû être revues et corrigées avant de recevoir une publicité officielle. Il est certain que Guillaume II a pu être un moment l’espoir des piétistes et des hobereaux ; mais en même temps, sans doute sous l’influence de M. de Bismarck, il se montre assez libre de préjugés pour élever à de hautes fonctions l’ancien chef du parti national-libéral, M. de Bennigsen, qui vient d’être nommé président supérieur du Hanovre. Ce choix d’un national-libéral pour un des plus hauts postes administratifs est-il la contradiction ou le désaveu des discours récemment prononcés par l’empereur ? Il prouve tout au plus, peut-être, que le jeune souverain, naturellement peu expérimenté, en est encore à chercher sa voie, à flotter entre toutes les influences dans le maniement des affaires intérieures de l’empire.

Une autre partie du programme de ce début de règne est cette série de visites que le nouveau souverain de l’Allemagne a entreprises et qui peuvent certainement avoir leur importance ou leur signification extérieure. Guillaume II s’essaie dans son rôle européen comme dans son rôle intérieur. Il a commencé par la visite à l’empereur Alexandre III, par ce voyage à Péterhof, qui a fait quelque bruit dans le monde, et qui, à vrai dire, en attestant la vieille cordialité personnelle entre les deux familles souveraines, ne paraît pas avoir changé sensiblement la politique et les rapports des deux empires. Il a fait ses visites en Suède et en Danemark, dans quelques-unes des petites cours tributaires de l’Allemagne. Il va, dans quelques jours, se montrer dans les pays de la triple alliance. Il est attendu en Autriche, où les chasses alterneront avec les somptueux galas de cour ; il doit aussi aller à Rome et la préparation du voyage de Rome est probablement tout le secret de la récente promenade de M. Crispi à Friedrichsruhe. Les Italiens y tiennent. Il y a longtemps qu’ils n’ont pas vu un empereur à Rome Ils n’ont pas pu avoir le vieux Guillaume Ier ; ils auront le jeune Guillaume II, le chef de la triple alliance. Ils lui préparent des fêtes magnifiques, des réceptions, des revues, des illuminations, des ovations officielles, tout ce qui peut faire illusion à un prince en voyage. Le fait est qu’un empereur germanique à Rome, ce sera un spectacle curieux ! Les Italiens croient y voir un moyen de rehausser leur position. M. de Bismarck, pour sa part, n’avait aucune raison de déambuler un voyage qui rentre dans ses combinaisons ; qui, en faisant tant de Plaisir aux Italiens, les lie de plus en plus à sa politique. Jusque-là c’est fort bien, l’alliance triomphe. Peut-être, cependant, y a-t-il dans tout cela quelque revers de médaille, quelque mécompte inévitable qu’on aura de la peine à déguiser sous l’éclat des démonstrations officielles.

On aura beau s’ingénier à Rome : on ne peut pas éviter la visite de l’empereur Guillaume au Vatican, et, la visite une fois décidée, elle ne peut être faite que dans des conditions suffisantes de dignité pour l’empereur lui-même, comme pour le souverain pontife que Guillaume Ier a invoqué un jour comme arbitre, dont le chancelier de Berlin s’est habilement ménagé l’appui dans des momens difficiles. Comment se fera la visite ? Elle devra d’une façon quelconque tout concilier, respecter l’honneur du saint-père, parce qu’autrement elle ne serait pas acceptée. Ni Guillaume II ni son puissant conseiller M. de Bismarck tout alliés qu’ils soient de l’Italie, ne veulent sûrement s’exposer à froisser l’Allemagne catholique, dont les chefs, M. Windthorst en tête, réclamaient ces jours derniers encore, dans un congrès de Fribourg, dépendance temporelle du saint-siège. C’est là un point délicat du prochain voyage impérial. Il y a une autre épine pour les chefs officiels de l’Italie. Guillaume II se rendra à Rome : il est plus que vraisemblable que l’empereur d’Autriche continuera à s’abstenir, qu’il n’ira pas encore cette fois rendre sa visite au roi Humbert dans le palais du Quirinal, trop voisin du Vatican. Il ira bien, si l’on veut, à Venise ou dans quelque autre ville italienne ; il ne paraît pas encore décidé à aller jusqu’à Rome, et la présence prochaine de l’empereur Guillaume au Quirinal, ne peut que rendre plus sensible l’absence de l’empereur François-Joseph, en montrant une fois de plus tout ce qu’il y a de discordances, de contradictions, de réserves dans cette triple alliance dont on parle toujours. Tout n’est donc pas profit dans ces représentations à fracas organisées pour abuser les peuples dans ces manifestations et ces grandes combinaisons qui sont la mode du moment. Le jour où l’Italie vraie et sérieuse reviendra au sentiment de la réalité des choses, elle s’apercevra bien vite qu’une politique plus simple, moins agitée, attentive à ses intérêts, ferait bien mieux son affaire ; elle verra d’elle-même qu’on l’abuse par de vaines apparences, qu’on risque de la compromettre dans d’étranges aventures, et qu’elle a déjà payé trop cher les voyages de M. Crispi à Friedrichsruhe.

Les jeux diplomatiques et les grandes combinaisons sont ce dont on s’occupe le moins au-delà des Pyrénées, par cette saison ingrate et trompeuse. La reine-régente a repris cette année encore le chemin des provinces basques, où elle a retrouvé cette juste et saine popularité qu’elle avait déjà conquise sans effort, qu’elle sait garder par sa dignité de femme, comme par sa loyauté de souveraine constitutionnelle. Quelques-uns de ses ministres sont auprès d’elle, les autres sont à Madrid ou dans les provinces. Le monde politique se repose ou fait des discours en attendant les luttes parlementaires, qui seront certainement vives à la session prochaine. On parle bien encore de temps à autre, il est vrai, de conspirations républicaines, de mouvemens militaires : jusqu’ici, séditions militaires, conspirations de parti n’ont été que des bruits. Le ministère de M. Sagasta, même dans ce repos des vacances, a de bien autres difficultés qui le menacent, qui tiennent à sa propre politique et aux divisions obstinées, croissantes de sa majorité. Il y a surtout deux dangers sérieux, pressans pour lui. L’un est dans les réformes militaires dont le dernier ministre de la guerre, le général Cassola, a légué le compromettant héritage à son successeur, qui restent une obsession et un embarras, qui ont provoqué dès le début des divisions passionnées parmi les généraux, dans tout le monde de l’armée. L’autre danger est dans un certain nombre de réformes plus ou moins démocratiques, telles que le rétablissement du suffrage universel, que le ministère se propose de soutenir devant les cortès, qui soulèvent bien des dissentimens dans toute Une partie de la majorité. C’est sur ces divers points que quelques hommes publics ont saisi récemment l’occasion de s’expliquer dans leurs pérégrinations en Galice. Les uns, les conservateurs, M. Pidal, M. Francisco Silvela, ont vivement attaqué le ministère ; d’autres, le président du congrès, M. Martos, le ministre des affaires étrangères, M. de la Vega y Armijo, ont défendu la politique libérale du cabinet. Avant peu, M. Canovas del Castillo va aller poursuivre sa campagne conservatrice à Barcelone. Tous ces discours qui se succèdent indiquent assez la vivacité des luttes prochaines, les difficultés de la position du ministère, qui aura de la peine à faire accepter ses projets par bon nombre de ses amis ou de ses alliés.

La politique intérieure divise violemment les partis au-delà des Pyrénées ; la politique extérieure semble plutôt les rapprocher aujourd’hui. Il y a au moins un point sur lequel l’accord est à peu près universel, c’est la direction de la diplomatie espagnole. Une politique de neutralité pacifique est presque une nécessité imposée par l’opinion. Personne ne veut engager l’Espagne dans des alliances lointaines et onéreuses. Il y a même dans tous les partis un désir marqué, avoué, de vivre en bonne amitié avec la France, et rien ne prouve mieux ces bons rapports que ce qui vient de se passer à Toulon, où une escadre espagnole est venue assister en spectatrice sympathique aux manœuvres de la flotte française. L’amiral espagnol et ses officiers ont trouvé auprès de nos chefs, auprès de M. le président du conseil lui-même, l’accueil le plus cordial. Ils ont été fêtés, honorés comme ils devaient l’être, et ils ont rendu politesse pour politesse, répondant de leur mieux à la courtoisie qui les accueillait. C’est qu’en réalité entre les deux nations il n’y a que des raisons de bonne intelligence, de rapports faciles, et il suffit que les deux pays restent livrés à eux-mêmes pour qu’ils suivent ce mouvement naturel de sympathie créé par les traditions de l’histoire, par tout un ensemble d’intérêts communs. Où donc serait une cause saisissable d’hostilité ? Les deux nations ne peuvent se rencontrer en ennemies nulle part, pas même au Maroc, où des esprits pointilleux ont imaginé une rivalité d’influences qui n’a rien de réel. Sur les frontières, les deux gouvernemens sont également intéressés à favoriser, à stimuler des relations commerciales qui ne font que s’étendre et s’accroître au profit des populations. Il faudrait donc qu’il se trouvât à Madrid un gouvernement rêvant pour l’Espagne, au détriment de tous ses intérêts, on ne sait quelle place dans une coalition formée contre la France ! Ni libéraux ni conservateurs n’y songent. Le ministre des affaires étrangères d’aujourd’hui, le marquis de la Vega y Armijo, qui a eu autrefois assez gratuitement des démêlés avec notre pays, a pu un jour, il y a quelques années, briguer les grandes alliances, et il faisait récemment encore, à Vigo, allusion à cette politique, dont il parlait en ministre plus avantageux qu’adroit. Ce temps où M. de la Vega y Armijo conduisait le roi Alphonse XII en Allemagne est passé, et il fait aujourd’hui partie d’un ministère dont le chef, M. Sagasta, désavoue certainement toute pensée malveillante à l’égard de la France.

Est-ce que le conflit qui est né récemment du choc des compétitions présidentielles aux États-Unis, qui menace par contre-coup les intérêts canadiens, peut-être les rapports de la grande république avec l’Angleterre, est-ce que ce conflit deviendrait sérieux ? Est-ce que le Canada serait destiné à payer les frais des querelles des partis américains, du désaveu infligé par le sénat de Washington à un modeste traité sur les pêcheries ?

Au premier abord, on aurait pu croire que le président Cleveland, en répondant au vote des républicaine du sénat par des menaces de représailles contre le Canada, en se faisant plus protectionniste que ses adversaires, avait voulu simplement de jouer une tactique, que tout finirait par des démonstrations sans conséquence. Pas du tout, l’affaire semble s’aggraver beaucoup plus qu’on ne le croyait, et pourrait prendre avant peu un assez dangereux caractère. Évidemment M. Cleveland ne songeait pas à tout cela, il y a peu de temps encore, lorsqu’il signait ce traité sur les pêcheries, lorsqu’il laissait entrevoir des idées plus favorables à une certaine liberté commerciale. Il a suffi que l’intérêt électoral s’en mêlât, que les républicains ses adversaires eussent l’air de vouloir se servir contre lui de l’acte diplomatique le plus simple pour qu’il changeât complètement de ton et d’attitude. Aujourd’hui, par une volte-face subite, c’est M. Cleveland qui a pris l’initiative de la politique de représailles contre le Canada. Il ne s’est pas borné au message plus ou moins vif par lequel il a inauguré si lestement la plus singulière des évolutions ; il a provoqué les délibérations du congrès, il a réclamé des pouvoirs pour passer sans plus de retard, sans plus de façon, à l’exécution de son nouveau système. Il ne s’agirait de rien moins que de décréter immédiatement et sommairement la prohibition du transit des marchandises canadiennes par le territoire de l’Union, d’établir des droits de péage démesurés sur les bateaux de pêche canadiens qui se présenteraient dans les eaux américaines. Et la chambre des représentans, où domine une majorité favorable à M. Cleveland, s’est empressée de suivre le président. Le sénat, qui a fait tout le mal, qui a une majorité républicaine, le sénat à son tour, après avoir déjà longuement, violemment discuté le message présidentiel, semble assez disposé à voter ce qu’on lui demande. Bref, d’un instant à l’autre, à moins d’un revirement imprévu, une véritable guerre commerciale peut se trouver engagée entre les deux pays, sans préparation, sans autre raison que des intérêts ou des passions de parti s’agitant pour conquérir la présidence de l’Union.

C’est un fait certainement des plus graves, qui peut avoir les conséquences les plus imprévues. Les partis se sont jetés, pour ainsi dire, sur cette question et s’agitent aux États-Unis ; l’opinion s’est aussi émue dans le pays canadien. Le message du président Cleveland, les mesures proposées, les manifestations quelque peu menaçantes des Américains contre l’indépendance canadienne, tout cela a eu aussitôt un inévitable retentissement à Ottawa et à Québec. Le sentiment national, toujours très vif chez les Canadiens, a éclaté dans la presse, dans les meetings, dans le pays tout entier. Les ministres eux-mêmes, sans trop s’expliquer, il est vrai, en gardant une certaine réserve sur ce qu’ils se proposent de faire, n’ont point hésité à faire appel au patriotisme du peuple. On a parlé tout haut, fièrement, de soutenir la lutte, dût-elle ne pas rester simplement une guerre commerciale. Évidemment le Canada n’est pas aussi facile à annexer ou à dévorer que le laisseraient croire les forfanteries des meneurs électoraux américains. Il est résolu à défendre ses intérêts, s’il ne s’agit que de ses intérêts commerciaux ou maritimes ; il se défendrait courageusement s’il était attaqué ou menacé par la force. C’est déjà beaucoup qu’une telle question s’élève ; mais, de plus, et c’est ce qui fait la gravité de cette complication nouvelle, le Canada n’est pas seul en cause. Bien qu’il jouisse d’une semi-indépendance, il est sous la suzeraineté anglaise, il relève de la couronne britannique. C’est l’Angleterre qui est forcément engagée dans le débat, et quelques journaux de Londres, un peu trop prompts sans doute, ont répondu assez violemment, même par des menaces, au défi américain. Le ministère de la reine ne va point aussi vite assurément ; il n’en est point à croire, dès ce moment, toute conciliation impossible. Lord Salisbury, dans les instructions qu’il a adressées au gouvernement d’Ottawa, s’efforce de le mettre en garde contre tout ce qui pourrait « surexciter les sentimens d’hostilité qui se font jour aux États-Unis contre le Canada. » Le gouvernement anglais n’a visiblement aucune envie de se laisser entraîner dans une querelle avec les États-Unis. Il compte un peu sur le temps ; il paraît vouloir provisoirement invoquer le bénéfice d’un ancien traité qui obligerait le cabinet de Washington à notifier deux ans d’avance tout changement dans les conditions de transit des marchandises canadiennes ; mais les Américains semblent peu disposés à admettre l’interprétation anglaise du traité, et se croient, au contraire, libres d’exercer leur droit à tout instant sans dénonciation à longue échéance. On n’est pas d’accord, et les incidens peuvent ne pas attendre les négociations.

Tout ce qui sera possible, l’Angleterre le fera certainement pour éviter un conflit ; elle épuisera tout. La situation n’est pas moins assez délicate, précisément parce qu’elle se complique d’intérêts et de passions politiques, de toutes ces ardeurs d’une lutte électorale. Les partis américains ne s’inquiètent pas de ce qui peut résulter des excitations qu’ils propagent, des susceptibilités qu’ils éveillent dans cette honnête population canadienne justement jalouse de son indépendance, des difficultés qu’ils risquent de susciter dans les rapports internationaux. Ils ne s’arrêtent pas pour si peu, ils se servent de toutes les armes jusqu’à se blesser eux-mêmes, et avant que le scrutin présidentiel soit fermé, avant que le vote ait décidé si M. Cleveland doit rester à la Maison-Blanche ou s’il aura pour successeur M. Harrison, l’imprévu pourrait tout précipiter ou tout aggraver. S’il n’en est rien, si tout s’apaise, ce sera fort heureux ; cette question canadienne, si imprudemment soulevée aux États-Unis, n’est pas moins provisoirement pour l’Angleterre un point noir au-delà des mers.

CH. DE MAZADE.