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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1888

Chronique n° 1355
30 septembre 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.

A quoi donc sert l’expérience en politique ? A-t-elle jamais servi à rien ? On ne le dirait certainement pas, à voir comment tout marche, comment les mêmes phénomènes de vie publique se reproduisent, dans des conditions souvent différentes, mais avec les mêmes résultats.

S’il est un fait avéré, constaté, devenu presque banal tant il a pris le caractère d’une certitude invariable, c’est que les gouvernemens ne périssent jamais sous les coups de leurs adversaires ; ils périssent par leurs propres fautes, par leurs excès ou par leurs faiblesses, parce qu’ils n’ont voulu rien écouter, parce qu’ils ont été les dupes plus ou moins volontaires de leurs préjugés et de leurs entraînemens. Ils tombent tout simplement du côté où ils penchent. L’expérience le leur crie à tout instant, sous toutes les formes : ils n’en tiennent compte, ils suivent aveuglément jusqu’au bout la fatalité de leurs passions ou de leurs faux principes ; ils se flattent toujours de réussir là où d’autres ont échoué. C’est évidemment l’histoire du régime qui règne encore aujourd’hui, de cette république telle que l’ont faite les républicains, opportunistes et radicaux. Elle aurait peut-être pu après tout s’établir, cette république, c’est possible ; puisqu’elle a vécu et qu’elle a eu une certaine durée, elle a dû avoir sa raison d’être, elle a répondu à une certaine situation. Elle a été si bien menée, par de si habiles et si prévoyans politiques, qu’elle a fini par s’identifier avec tous les abus, avec toutes les tyrannies de secte et de parti, avec tous les gaspillages financiers, avec tous les genres de désorganisation. Puis, un jour est venu où ceux qui l’ont si bien conduite se sont réveillés en face des conséquences de la plus fausse des politiques, et même devant ce spectacle de leurs œuvres, du pays troublé et désorganisé par eux, ils n’ont pas encore le courage d’un mouvement de bon sens ; ils ne savent pas ou ils n’osent pas avouer qu’ils se sont trompés. Ils ne voient rien, ils se complaisent dans l’arrogance vulgaire de leur infatuation. Puisqu’ils ont les apparences et les représentations du pouvoir, puisqu’ils peuvent aller prononcer des discours à l’inauguration de toutes les statues, puisqu’ils voyagent en personnages officiels, ils sont satisfaits. Ils proclament au besoin leur « éternité » dans leurs discours et dans leurs toasts. Ils parlent d’aller en avant, de refaire les constitutions, de réformer l’état, lorsqu’ils ne voient pas même à deux pas devant eux dans l’étrange confusion qu’ils ont créée, qui s’accroît tous les jours.

Le fait est qu’aujourd’hui, plus on approche de cette session nouvelle, qui devait d’abord s’ouvrir le 9 octobre, qui ne s’ouvrira plus maintenant que le 15, si la commission du budget est prête, si les ministres ont eu le temps d’aller s’entendre avec elle, — moins on peut pressentir ce qui arrivera, ce que deviendront d’ici à peu les affaires de la France. Le pays, lui, sait qu’il est mécontent, plus que jamais mécontent et dégoûté d’une politique qui le trouble et l’appauvrit. Le gouvernement, pour sa part, ne sait pas comment il échappera aux crises qui le menacent, par quel miracle de concentration radicale il retrouvera une majorité pour en unir avec ce qui reste d’ordre et de sécurité dans notre vie française. Les partis eux-mêmes, malgré les violences et les emportemens de leurs polémiques, sont peut-être au fond un peu embarrassés pour engager une campagne qui peut être décisive à la veille des élections générales, qui peut être précipitée par l’imprévu et déconcerter toutes les tactiques. Il est certain que ces préliminaires de la session prochaine sont assez obscurs, qu’on ne sait pas bien où l’on va, que tout se présente sous un aspect plus que douteux, et ce ne sont pas les voyages officiels qui peuvent mettre de la clarté dans nos affaires. A vrai dire, tous ces voyages présidentiels, ministériels, finissent par être un peu monotones en se reproduisant si fréquemment. Ils tournent tous dans le même cercle ; ils ressemblent à des exercices du cirque. C’est par trop prévu, par trop officiel. Une réception à la préfecture, une allocution aux maires, un discours dans un banquet, une visite aux hospices ou à un lycée de filles, à un arsenal ou à une usine, le programme commence à être un peu usé et peut-être un peu banal. Assurément M. le président de la république y met la meilleure volonté. Il va là où on le demande. Il a parcouru, il y a quelques jours, la Normandie, Rouen, Le Havre, Caen, Cherbourg, Elbeuf. Il doit encore, à ce qu’il parait, aller prochainement à Lyon et même à Annecy. Avant que la saison finisse, il sera allé dans bon nombre de départemens ; il aura épuisé ses crédits de voyage pour l’année. M. le président de la république trouve d’ailleurs l’accueil courtois et cordial qui lui est dû, et on pourrait peut-être même dire en passant que l’empressement avec lequel les villes de province réclament sa présence est une preuve singulière de la prétendue passion du pays pour une réforme constitutionnelle qui supprimerait la première magistrature de l’état. M. le président de la république est bien reçu partout, c’est entendu, c’est de plus fort heureux ; mais il est bien clair que ces voyages, tels qu’ils sont, n’ont ni signification ni influence. Ils peuvent voiler un instant, ils ne changent pas cette situation faussée, ruinée et maladive, où la France se sent envahie par une désorganisation croissante, où l’anarchie s’exhale pour ainsi dire de toutes parts, sous la forme des grèves les plus imprévues, jusque dans les services de l’état, comme sous la forme de ces accusations qui mettent en doute devant le paya l’honnêteté des pouvoirs publics, de la commission du budget elle-même.

Oui vraiment, la haute et puissante commission du budget en personnel Et ce n’est pas le premier venu, ce n’est pas un simple journaliste impatient de bruit qui a ouvert cette campagne de délation ou de suspicion contre l’intégrité parlementaire ; c’est un député, connu ou inconnu, peu importe, républicain lui-même dans tous les cas, peut-être radical, M. Numa Gilly, représentant du Gard. Ce député provençal, maire de Nîmes, jusqu’ici fort silencieux au Palais-Bourbon, a retrouvé sa faconde méridionale devant ses électeurs, à Alais, et il a parlé en homme impatient de dire ce qu’il savait et ce qu’il ne savait pas, de faire la confession des autres encore plus que la sienne. Il a exprimé son indignation des gaspillages financiers dont il prétendait avoir été le témoin, des abus d’influences dont se rendraient coupables des membres du parlement, et, dans une vertueuse révolte, il a fini par déclarer à ses électeurs, Provençaux comme lui, que sur trente-trois membres de la commission du budget, il y avait au moins « vingt Wilsons ! » Il s’était ménagé une liste assez large d’exceptions pour pouvoir y inscrire ses amis ou ses collègues du Gard. Les autres, ceux qui n’étaient pas exceptés, ont réclamé des explications ; ils ont eu la naïveté d’écrire, de porter leurs doléances à la commission du budget, et la plus bizarre des polémiques s’est engagée entre Paris et Nîmes. On a sommé le député du Gard de citer des noms, de dire quels étaient ces « Wilsons » qu’il entendait désigner ; M. Numa Gilly, sans se laisser déconcerter, payant de hardiesse, a répliqué qu’il était prêt à tout dire, qu’on n’avait qu’à le traduire devant une cour d’assises, et que là seulement, devant le jury, il citerait les noms des prévaricateurs. Cette édifiante querelle dure encore. Il y a sans doute bon nombre de calomnies, passablement d’ignorance dans le vertueux réquisitoire du député de Nîmes, et ce qu’il y aurait eu de mieux probablement eût été de ne pas trop prendre au sérieux les accusations de M. Numa Gilly ; mais ce n’est pas la question ou ce n’est pas toute la question. Depuis dix ans, la commission du budget n’a pas même voulu admettre un seul député conservateur, dont la présence eût été une garantie pour elle, et voilà ce qu’elle a gagné ! Elle s’offense des comparaisons qu’elle trouve aujourd’hui injurieuses, et pourtant pendant des années, elle a eu pour financier de confiance, pour rapporteur-général, M. Wilson lui-même, dont elle connaissait les trafics les manœuvres suspectes. Elle ne veut pas qu’on lui parle de gaspillages ; mais c’est par elle, par elle surtout, que le désordre financier s’est accru, et elle s’est exposée à s’entendre dire par un député républicain plus ou moins indiscret : « Depuis huit ans, nous nous sommes endettés de 8 milliards ; voilà le résultat de la politique actuelle ! » Qu’on mette de côté la question personnelle : la question politique reste entière, et c’est en gouvernant les finances comme la commission du budget l’a fait qu’on finit par provoquer ces accusations ces suspicions, qui n’atteignent pas seulement les hommes, qui avilissent les institutions elles-mêmes.

C’est l’anarchie dans le parlement, nous n’en disconvenons pas. Il y a, sans aller bien loin, un autre incident qui n’est pas vraiment un spécimen moins curieux de l’anarchie administrative : c’est cette sorte de sédition organisée par les employés des postes et télégraphes Lorsque des ouvriers se mettent en grève, ils sont sans doute les victimes des excitations par lesquelles on les abuse, des moyens meurtriers qu’on a mis entre leurs mains contre eux-mêmes, contre les intérêts de la production nationale ; mais après tout ils sont libres maîtres de leur travail. En est-il de même des serviteurs de l’état des employés qui se sont liés au service public, qui en ont accepté les conditions, les règles, les obligations ? Si le service leur pèse ils sont libres de donner leur démission ; ils n’ont sûrement pas le droit d’abuser de la position qui leur est faite pour dicter collectivement la loi à l’état. Les employés des postes et télégraphes ne se sont pas mis en grève : ils ont été tout près, ils ont menacé ! Ils ont eu leurs réunions publiques et rédigé des pétitions au parlement ; ils ont nommé des délègues pour traiter avec leurs chefs, ils ont essayé d’enrôler dans leurs manifestations jusqu’aux employés des provinces. Ils ont voulu, eux aussi, avoir leur fédération ! Et qu’a-t-on fait pour réprimer ce désordre, qui est bien un des plus saisissans exemples de l’anarchie du jour ? Le gouvernement a fini sans doute par se décider à quelques sévérités ; il a commencé par la tolérance, par les négociations par une longanimité à demi complaisante : il a eu l’air de trouver cela tout simple ! Où en serait-on cependant si un grand service public pouvait être interrompu parce que des agens peuvent avoir des griefs, même des griefs légitimes ? Si les employés des postes et télégraphes ont le droit de faire la loi a l’état, les fonctionnaires de tout ordre ont également ce droit. Les soldats eux-mêmes pourraient se fédérer pour l’amélioration de leur solde. De proche en proche, tout y passerait. Il n’y aurait plus alors qu’à mettre au Journal officiel le plaisant décret de M. Rochefort : « Article 1er, il n’y a plus rien ; — article 2, personne n’est chargé de l’exécution du présent décret. » C’est la désorganisation universelle, et une désorganisation d’autant plus redoutable qu’elle est le résultat logique, fatal de tout un ensemble de choses, de l’affaiblissement croissant de toutes les idées d’ordre, de l’impuissance ou des connivences d’un gouvernement complice.

Voilà où l’on arrive ! Et si on veut savoir ce que méditent, ce que font pendant ce temps les ministres du jour, c’est bien simple : M. le ministre de l’instruction publique va inaugurer officiellement une statue de Danton, en célébrant les vertus de l’auteur des massacrés de septembre ! M. le président du conseil est occupé à combiner sa révision de la constitution, à préparer, par une mutilation nouvelle du sénat, l’affaiblissement des dernières garanties financières qui restent au pays, et à chercher une majorité pour continuer, s’il le peut, sa campagne de radicalisme tapageur et brouillon. C’est ce qui s’appelle profiter de l’expérience des choses et travailler à relever les affaires de la république ! M. le ministre des affaires étrangères qui, lui aussi, inaugurait l’autre jour une statue à Amiens, mais la statue d’un brave soldat mort sur la brèche de sa citadelle, M. le ministre des affaires étrangères a paru, il est vrai, avoir d’autres préoccupations. Il a prétendu que si ce soldat qu’on honorait justement pouvait sortir de son tombeau, il dirait : « Vivez pour la patrie, uniquement pour elle… Cessez ces divisions, craignez les dictatures, fortifiez-vous, développez les vertus viriles, le sentiment du devoir, le respect de la discipline ! .. » Et puis M. le ministre des affaires étrangères a ajouté que nos divisions intérieures faisaient seules notre faiblesse et nous empêchaient de reprendre le rang qui nous est dû, que si la France était unie, elle retrouverait aussitôt, sans avoir besoin de recourir aux armes, son ascendant et sa puissance dans le monde. Rien de mieux ; M. le ministre des affaires étrangères est mieux placé que tout autre pour savoir ce que la politique de division et d’agitation coûte à la fortune de la France ; mais s’il y a des divisions, qui donc les a provoquées et les envenime tous les jours par l’esprit de secte ? Si le pays, lassé et dégoûté, a quelquefois l’air de ne pas craindre les dictatures nouvelles, qui a créé cette fatigue et ce dégoût ? Si l’instabilité est partout, à qui la faute, et qui donc est occupé encore aujourd’hui à recommencer l’éternelle histoire des gouvernemens préparant leur propre ruine par leurs sottises et par leurs excès ?

On ne peut pas dire que les affaires de l’Europe, plus ou moins dégagées des troubles et des complications des dernières semaines, ne soient pas pour le moment à peu près à la paix. Elles sont à la paix si l’on veut ; elles restent en même temps, on le sent bien, toujours livrées aux influences malignes, aux contradictions, à l’incertitude, au caprice des passions et des incidens. Cette pauvre paix du monde, elle est si bien gardée par ses terribles protecteurs, par le formidable appareil des alliances et des armemens, qu’on la croit sans cesse en péril, qu’elle semble toujours dépendre de quelque volonté mystérieuse ou d’une circonstance imprévue, de la visite d’un ministre à Friedrichsruhe ou des déplacemens d’un souverain.

Jusqu’ici, il est vrai, elle est sortie à peu près intacte de plus d’une épreuve. Elle n’a pas trop souffert de la crise du changement de règne en Allemagne, de l’avènement d’un prince arrivant au pouvoir suprême avec l’impatience et l’inexpérience de la jeunesse. Elle a été plutôt raffermie qu’ébranlée par l’entrevue de Péterhof, dont l’unique résultat, d’après toutes les apparences, a été de prouver que la Russie était toujours décidée à garder sa liberté. Aujourd’hui, l’empereur Guillaume II reprend le cours de ses voyages ; il a déjà quitté Berlin, après avoir vu un instant M. de Bismarck, venu tout exprès de Friedrichsruhe. Il se rend d’abord à Vienne, où il est attendu, où il sera reçu avec la sévère étiquette de la cour d’Autriche. Il va ensuite à Rome, peut-être même, dit-on, jusqu’à Naples, où il présiderait à une revue navale, et vraisemblablement la course de Guillaume II en Italie ne changera rien, n’aura aucune influence sensible, décisive sur les rapports généraux de l’Europe. Il y aura plus de bruit et de manifestations que de résultats réels. Tel qu’il est cependant, ce voyage de l’empereur Guillaume à Rome peut prêter à de l’imprévu, peut-être même avoir ses incidens curieux et piquans. On ne voit pas bien encore comment tout va se passer, par quel artifice de diplomatie le jeune souverain allemand réussira à se tirer d’affaire entre le Quirinal et le Vatican, entre le roi Humbert et le pape Léon XIII. On a dû certainement tout prévoir et arranger d’avance cette grande représentation ; la réalité peut tout déranger et ménager quelque surprise. C’est là la question dans ce spectacle qui se prépare, que les Allemands et les Italiens vont offrir à l’Europe, plus curieuse qu’émue. Au fond, il n’est point impossible qu’il n’y ait quelque malentendu sur lequel on se tait habilement de part et d’autre, parce qu’on y est intéressé pour le moment, — après quoi il n’en sera ni plus ni moins.

En attendant que les voyages de l’empereur Guillaume à Vienne ou à Rome aient dit leur dernier mot, à la veille même de ces voyages, un incident aussi singulier qu’imprévu, à demi littéraire, à demi politique, occupe et passionne presque l’Allemagne depuis quelques jours : c’est tout simplement la publication d’un « journal, » d’une série de notes intimes de l’empereur Frédéric III. Par quelle indiscrétion ou par quelle circonstance particulière ces notes écrites pendant la guerre de 1870-1871, par celui qui n’était encore que le prince de la couronne de Prusse, ont-elles pu Voir le jour ? L’infortuné prince, si contrarié dans sa vie et promis à une fin si douloureuse, avait-il lui-même remis ce « journal » à quelque confident, avec la mission de le publier après sa mort comme une sorte de testament, comme un témoignage survivant de ses pensées ? Toujours est-il que le « journal » a paru et qu’il a aussitôt fait grand bruit à Berlin, dans le monde des partis, surtout dans le monde officiel, qu’il a particulièrement ému. Il a été discuté, commenté ; on s’est passionné autour de cette exhumation mélancolique du malheureux souverain. Les uns y ont vu une indiscrétion coupable, une trahison des secrets d’état ; les autres se sont hâtés d’y chercher une arme dans l’intérêt de leurs opinions et de leur cause. Les polémiques ont eu le temps de se donner libre carrière. Aujourd’hui, M. de Bismarck à son tour arrive un peu tardivement avec un rapport un peu brutal qu’il adresse à l’empereur Guillaume, et où il réclame des poursuites contre une publication compromettante pour les intérêts de l’empire. Le chancelier, en feignant de mettre en doute l’authenticité des notes attribuées à Frédéric III, se donne la satisfaction de traiter avec une âpre et hautaine rudesse celui qui les aurait écrites, surtout son entourage, — et en demandant des poursuites contre ce qui a été publié, il n’a vraisemblablement d’autre intention que de prévenir la divulgation de quelques autres parties du « journal, » qui pourraient être plus désagréables encore. Les poursuites et les sévérités sont un peu aujourd’hui la précaution inutile. On peut mettre les juges en mouvement, recommencer quelque procès d’Arnim, essayer de prévenir des indiscrétions nouvelles. On ne supprime rien, on n’interdit rien en ce temps-ci. Ce qui ne paraît pas à Berlin peut paraître ailleurs ; ce qui est déjà connu ne peut plus être effacé ; ces notes de celui qui fut Frédéric III courent aujourd’hui le monde ; elles sont allées porter partout le secret de ce prince à l’âme mystérieuse, à la destinée tourmentée, qui n’a connu le règne que pour le perdre aussitôt.

Elles ont sans doute un intérêt singulier, ces notes écrites au jour le jour, avec une manifeste sincérité, sous l’impression des événemens ; elles ont surtout cela de curieux qu’elles éclairent d’une lumière assez nouvelle la nature morale de ce prince, ses aspirations, ses inclinations familières, sa position dans le monde où il vit. Évidemment, celui qui fut le prince Frédéric-Guillaume avant d’être l’empereur Frédéric III n’a jamais eu la position qu’il désirait, à laquelle il avait le droit de prétendre. Il est tenu à l’écart de la politique, — premier sujet du royaume, obéissant à son père, soldat soumis et toujours prêt, mais peu consulté, peu écouté, et peut-être même depuis longtemps un peu suspect pour ses idées. C’est un prince d’une originalité assez étrange, réunissant tous les contrastes, alliant l’orgueil de sa race aux goûts les plus simples. Il représente un peu, même en 1870, un victorieux malgré lui, faisant la guerre sans l’aimer, se plaisant à être complimenté pour sa philanthropie, pour son humanité plus que pour ses victoires, — avec cela très Allemand, plus Allemand que son père le vieux Guillaume, qui est surtout Prussien, plus Allemand que M. de Bismarck lui-même, et parlant le premier de l’unité allemande, du rétablissement de la dignité impériale, quand le chancelier hésite encore. On a dit que ces notes recueillies aujourd’hui, après dix-huit ans, diminuaient M. de Bismarck en montrant, au moment décisif de la résurrection de l’empire, dans l’hiver de 1870 le prince royal résolu, le chancelier résistant, se défendant contre les séductions du succès, manquant de confiance dans son pouvoir. Ce n’est peut-être pas l’impression la plus vraie. Il faut tenir compte des situations et des caractères. Tel qu’il se montre dans son « journal » Frédéric-Guillaume est une sorte d’idéaliste faisant de la politique avec une certaine naïveté de sentiment, rêvant de l’unité allemande à la façon d’un étudiant de Bonn ou d’Iéna. M. de Bismarck est l’homme pratique jugeant les difficultés avec son sens positif, sentant la nécessité de tout ménager, comprenant le danger de violenter les princes du Sud par une précipitation mal calculée et de les rejeter dans l’alliance de l’Autriche, qui était encore la vaincue non réconciliée de Sadowa. Ce n’est pas, autant qu’on le croit, une diminution pour M. de Bismarck. Ces notes de 1870 n’ont qu’une signification : elles dévoilent une fois de plus l’incompatibilité entre ces deux natures, entre le prince et le chancelier, incompatibilité qui a survécu aux événemens, qui aurait fini sans doute par éclater plus vivement si Frédéric III était arrivé à l’empire dans la plénitude de ses facultés et de ses forces.

Il y a une mélancolie des choses qui s’exhale vraiment de ce « journal » de 1870. Oui, sans doute, ce prince, campé à Versailles, se montre dans ses notes épris d’un certain idéal de libéralisme et de justice. Il ne ressemble pas à Frédéric-Charles, qui, selon sa remarque a toujours, « même chez lui, sa cravache à la main. » Il ne cache pas son « horreur personnelle pour la guerre. » Il désavoue tout sentiment de haine à l’égard de la France, et il ne craint pas d’écrire qu’il voudrait réconcilier les deux pays. Son premier mouvement, à la nouvelle de la reddition de Strasbourg, est d’écrire au roi pour lui demander la réparation de la cathédrale et de la bibliothèque. Sa préoccupation est de résoudre les questions sociales dont il sent le danger, de donner à l’Allemagne « une organisation libérale après la paix. » Il écrit, non sans quelque ingénuité : « J’étendrai une main ferme sur toute la nation unie, parce que je serai le premier souverain qui adhère sans réserve aux institutions constitutionnelles. » On dirait vraiment qu’il touche au règne, au moment de faire de ses rêves une réalité. Qu’arrive-t-il cependant ? Pour bien des années encore, il est retenu dans la subordination et le silence vis-à-vis d’une politique qu’il n’approuve pas toujours, et lorsqu’à son tour il arrive à l’empire, il n’est plus temps : il est déjà vaincu par le mal ! C’est à peine s’il peut montrer à Berlin un fantôme d’empereur. Tout se résume pour lui dans quarante ans de soumission et trois mois d’un règne impuissant. Que serait-il arrivé si ce prince à demi idéaliste, Frédéric III, avait vécu ? Il aurait eu sans doute plus d’une déception, il n’aurait pas résolu tous les problèmes qu’il rêvait de résoudre ; il eût dans tous les cas probablement essayé de mettre son esprit, ses idées dans son gouvernement. Avec son fils, avec le petit-fils de l’empereur Guillaume Ier, c’est un autre règne, un autre esprit, une autre politique, ou plutôt c’est la continuation de la politique représentée par M. de Bismarck, qui reste le premier et tout-puissant conseiller du nouveau souverain dans la vie incertaine et précaire depuis longtemps créée à l’Europe.

Les affaires de la première des alliées de l’Allemagne, de l’Autriche, que Guillaume II va précisément visiter aujourd’hui, sont toujours compliquées ; elles le sont peut-être plus que jamais en ce moment, à en juger par les débats passionnés des diètes provinciales, par une recrudescence assez sensible des antagonismes de races, des conflits de nationalités engagés un peu partout dans l’empire. Il est certain que ce n’est pas une tâche facile pour un ministère de faire vivre ensemble Allemands, Polonais, Magyars, Slaves de la Bohême ou du Sud, toutes ces populations différentes de races, souvent ennemies, qui tiennent passionnément à leurs droits, à leurs traditions, et ne se sentent liées à l’empire que par leur fidélité à l’empereur. Cette diversité de populations a été quelquefois et pourrait être encore la force de l’Autriche. Elle est aussi évidemment la faiblesse de cet empire composite, toujours ballotté entre les populations allemandes, qui ont naturellement leur centre d’attraction en Allemagne, et les populations slaves, qui se sentent entraînées par les affinités de race, de religion, vers la grande protectrice des Slaves, la Russie elle-même. Comment tout concilier ? C’est l’éternelle difficulté. L’histoire de l’Autriche est remplie des incidens de ces luttes qui se renouvellent sans cesse, et un des plus curieux de ces incidens, un des plus imprévus et peut-être aussi des plus sérieux, est certainement la scène qui s’est passée il n’y a que quelques jours à Belovar, aux confins militaires de la Croatie. L’empereur Francois-Joseph s’était rendu à Belovar pour assister à des manœuvres des régimens de frontières. Pendant son court séjour, il a reçu les évêques de la contrée, particulièrement le plus illustre de tous, l’évêque de Diakovo, Mgr Strossmayer, et, dans cette visite, il paraît avoir adressé la remontrance la plus sévère à l’évêque de Diakovo. L’empereur se serait même exprimé assez durement pour que Mgr Strossmayer, de concert avec ses collègues dans l’épiscopat, ait cru devoir s’abstenir de reparaître aux réceptions impériales, à un banquet donné par le souverain. Or il faut se souvenir que l’évêque de Diakovo n’est pas seulement un des plus éminens prélats de l’église, c’est aussi un des patriotes les plus populaires parmi les Slaves du Sud, dont il est depuis quarante ans l’apôtre vénéré, l’infatigable bienfaiteur.

Esprit supérieur, renommé pour ses lumières, pour sa science et son libéralisme aussi actif que généreux, passionné pour son pays, Mgr Strossmayer a passé sa vie à servir la Croatie et la cause slave. Depuis quarante ans, depuis qu’il est à Diakovo, il emploie toutes les ressources de son diocèse à répandre l’instruction populaire par les écoles, à fonder des musées, des bibliothèques, des établissemens d’utilité publique, à remettre en honneur les traditions de sa race, à raviver sous toutes les formes, par tous les moyens, par l’enseignement de l’histoire comme par la littérature et par les arts, le sentiment de la nationalité. Il défend pied à pied la Croatie contre les Magyars de Pesth de qui elle dépend, qui pour elle représentent l’ennemi, comme l’Allemand représente l’ennemi pour les Slaves de Bohême. Il ne poursuit pas seulement une œuvre nationale : depuis longtemps son rêve est de préparer une réconciliation religieuse entre l’église catholique, dont il est un des chefs, et l’église orientale orthodoxe. Aussi ne laisse-t-il échapper aucune occasion de travailler à cette réconciliation, et lorsqu’il y a quelque temps, on célébrait, à Kief, le neuvième centenaire de la conversion de la Russie à la foi chrétienne, il s’empressait d’adresser, sous la forme d’un télégramme, un chaleureux appel aux organisateurs des fêtes, à la grande puissance slave. C’est précisément ce télégramme envoyé à Kief qui a motivé récemment la scène de Belovar, l’amère remontrance de l’empereur. Il y a eu évidemment quelque méprise. Mgr Strossmayer a toujours été sincèrement attaché à l’Autriche et à l’empereur. L’appel qu’il a adressé à Kief n’avait, cela est bien clair, qu’un caractère tout religieux, il ne pouvait être un acte de faction. Ce qui a frappé et indisposé sans doute l’empereur François-Joseph, c’est la coïncidence de cette manifestation avec une situation générale ou l’Autriche peut avoir à tout instant des embarras avec la Russie. Malheureusement il a frappé un peu fort en traitant avec dureté un prélat populaire. Il peut avoir causé quelque satisfaction à Pesth et parmi les Allemands de l’empire ; il n’a sûrement réussi ni à affaiblir l’autorité de l’évêque de Diakovo ni à décourager les Slaves. Les paroles de l’empereur ont provoqué, au contraire, une sorte d’explosion ; les Tchèques de la Bohême se sont empressés d’envoyer leurs félicitations à Mgr Strossmayer. La réprimande n’a servi à rien. Les Slaves sentent désormais leur puissance. Ils peuvent devenir un danger, c’est possible. L’Autriche n’a que le choix des dangers, et les Allemands aussi peuvent créer aujourd’hui même des difficultés d’une autre nature en préparant pour l’arrivée de l’empereur Guillaume des ovations, des manifestations qui pourraient être embarrassantes ou humiliantes pour le gouvernement de Vienne. Toutes les tentatives pour donner à la présence de Guillaume II une importance par trop extraordinaire échoueront vraisemblablement devant le bon sens de la population viennoise. Le péril n’existe pas moins, et l’Autriche a toujours, en vérité, quelque peine à rester simplement autrichienne dans la politique comme dans les réceptions qu’elle réserve à ses hôtes.

Une crise qui n’est pas sans une certaine gravité, qui n’est pas même sans toucher par quelques côtés à des intérêts européens, menace peut-être la Hollande. La santé du roi Guillaume, qui a passé depuis quelque temps par d’incessantes alternatives, a paru s’affaiblir plus que jamais tout récemment. Le roi de Hollande en mourant ne laisserait pour lui succéder qu’une jeune fille, la princesse Wilhelmine, âgée tout au plus de huit ans, et il est certain que, si le dernier descendant mâle de la maison qui a donné un roi à l’Angleterre avait disparu sans que tout fût réglé pour la tutelle de la jeune héritière comme pour la régence, des difficultés singulièrement épineuses auraient pu se produire. Aussi s’est-on hâté récemment, dès la réunion des états-généraux à La Haye, de prendre toutes les mesures nécessaires pour compléter par l’organisation de la tutelle l’œuvre commencée par la constitution de la régence. Une loi a été votée par les chambres hollandaises sans contestation, sans opposition. Cette loi confie la tutelle à la reine Emma, mère de la jeune princesse appelée à régner, et à côté de la reine mère, elle établit un conseil de tutelle où entreront, avec quatre membres désignés par le roi quelques-uns des principaux dignitaires du royaume : le vice-président et le membre le plus ancien du conseil d’état, le président et le procureur-général de la haute cour des Pays-Bas, le président de la cour des comptes. C’est par ce conseil que sera surveillée et dirigée l’éducation de la jeune princesse. Une disposition particulière, qui n’est pas sans quelque importance, exclut la famille de la reine mère de la tutelle, qui reste une affaire toute nationale, toute hollandaise. Ainsi tout ce que pouvait la prévoyance pour simplifier une situation délicate, pour atténuer des difficultés toujours possibles, a été fait. Les états-généraux, réunis extraordinairement, s’y sont prêtés avec une patriotique unanimité. Le ministère conservateur, qui est né, il y a quelques mois, des mouvemens parlementaires, qui a pour chef un homme de talent, M. de Mackay, a tenu à ne pas laisser une telle question peser plus longtemps sur le pays, sur les chambres, dont la session ordinaire, récemment ouverte, va pouvoir être consacrée à d’autres travaux. Le programme ministériel lu aux chambres par M. de Mackay est même assez vaste pour occuper plus d’une session. Naturellement cependant les Hollandais sont pour le moment moins préoccupés des lois proposées par le ministère que de cette éventualité toujours imminente d’un changement de règne, qui peut avoir des conséquences de diverse nature, qui modifie même jusqu’à un certain point la situation internationale des Pays-Bas.

Assurément une transmission de règne, avec la perspective d’une longue minorité, est une crise toujours singulièrement délicate ; mais ce n’est pas tout. La mort du roi Guillaume III de Hollande, le jour où elle se réalisera, a de plus un résultat qui, tout prévu qu’il soit, n’est pas sans avoir son importance dans l’état de l’Europe ; elle rompt l’union toute personnelle qui, depuis 1815, a lié le grand-duché de Luxembourg au royaume des Pays-Bas. La Hollande, par la succession des femmes, reste avec la jeune princesse Wilhelmine ; le Luxembourg, régi par la loi salique, passe en héritage au duc de Nassau, qui a perdu, ii y a vingt ans, son duché, devenu par la conquête une province prussienne, et qui retrouve ainsi une souveraineté. Quelle est, en réalité, la situation légale et diplomatique du Luxembourg ? Cette situation, elle a été réglée par la conférence de Londres en 1867, au moment où la guerre semblait sur le point d’éclater, justement pour le Luxembourg, entre la France et la Prusse. C’est cette conférence qui a décidé la succession des Nassau ; c’est elle aussi qui a fixé et précisé la position future du grand-duché. Jusque-là, le Luxembourg, en même temps qu’il relevait de la couronne des Pays-Bas, avait fait partie de la confédération germanique ; il était resté dégagé de tout lien avec l’Allemagne par les guerres prussiennes et par la dissolution de l’ancienne confédération. La conférence de Londres, dans un intérêt de paix européenne, a assuré au grand-duché les conditions d’une neutralité complète, placée sous la sanction de toutes les puissances, et c’est comme chef d’un état neutre que le duc de Nassau peut arriver en souverain à Luxembourg. La neutralité est garantie, elle est inscrite dans les actes diplomatiques, soit, on ne peut pas demander mieux ; mais qui garantira au jour critique l’entente des puissances qui ont promis d’un commun accord à l’Europe les avantages et les bienfaits de la neutralité du Luxembourg ?

CH. DE MAZADE.