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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1885

Chronique n° 1279
31 juillet 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 juillet.

S’il ne fallait que des programmes, des manifestes, des déclarations, des discours pour édifier l’opinion, pour mettre d’avance la clarté dans un grand scrutin, les préliminaires des élections prochaines commenceraient, certes, à être assez complets. Il y a déjà une assez copieuse variété de ces œuvres nées de la circonstance, destinées à mourir avec la circonstance : elles prennent toutes les formes et elles ont toutes les couleurs. Il y a les programmes des politiques, des tacticiens, des libéraux, des opportunistes, des socialistes, des révolutionnaires, des anarchistes, même de « l’alliance républicaine des radicaux et des progressistes de la Seine, » sous le nom de M. Tolain ; il y a les programmes qui disent trop, beaucoup trop, à côté dos programmes qui ne disent rien, qui ne se composent que de subterfuges et de réticences. Les comités sont occupés à rédiger leurs ordres du jour avant la bataille, et ces discussions qui viennent de se réveiller dans les chambres, aux derniers momens de la session, sur nos plus sérieuses ailaires, sur la politique coloniale aussi bien que sur les finances, ces discussions ne sont visiblement elles-mêmes qu’un manifeste dialogué. M. Jules Ferry retrouve la parole pour essayer de réhabiliter son ministère ; et de se relever de sa chute. M. Clemenceau va porter son plan de campagne et ses idées à Bordeaux, sans préjudice des discours qu’il prononce au Palais-Bourbon. M. Waldeck-Rousseau, l’ancien ministre de l’intérieur, va parler en Bretagne, tandis que M. Ribot résume dans une circulaire aux électeurs du Pas de-Calais ce qu’il a dit, il y a quelques semaines, dans son discours de Saint-Pol. Le sénat lui-même s’en mêle avec ces discussions d’hier, où M. le ministre des finances, le rapporteur du budget, M. Édouard Millaud, se sont efforcés d’opposer leur optimisme aux énergiques démonstrations de ceux qui ne veulent pas fermer les yeux sur la gravité de notre situation financière. Ainsi, de tous les côtés, par toutes les voies, on s’efforce de capter l’opinion, qui reste visiblement réservée. On s’adresse au pays, qui écoute et ne dit mot jusqu’ici, qui semble provisoirement assez sceptique, d’autant plus qu’il a quelque peine à démêler la vérité vraie dans ce tourbillon de discours contradictoires, de manifestes républicains qui, le plus souvent, ne sont pas d’accord entre eux.

Ce qu’il y a de bien clair, de plus en plus évident, ce qui se dégage de tout un ensemble de choses aussi bien que des manifestations multipliées qui se pressent à la veille des élections, c’est que les affaires de la France, ne sont certainement pas dans des conditions brillantes ; c’est que la république n’a gagné depuis quelques années ni en prestige ni en crédit. La république, au lieu de s’affermir, est moins assurée que jamais. Les partis républicains qui vont encore une fois se disputer la faveur populaire le sentent eux-mêmes et, en dépit de leurs jactances, ils le témoignent par ces appels pressans qu’ils adressent au pays, par cet aveu que les monarchistes sont redevenus un danger, que ce n’est pas trop de leur opposer le faisceau de toutes les forces républicaines. Ils ne s’aperçoivent pas seulement que par cet aveu ils se condamnent eux-mêmes, ils condamnent leur règne, leurs systèmes et tout ce qu’ils ont fait : car enfin, quelle est la situation ? Depuis près de dix ans, les républicains ont eu le pouvoir sans partage. Ils ont disposé du gouvernement, des magistratures, de l’armée, de l’enseignement, du budget, de la vie morale et de la vie matérielle de la France. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu, et s’il est vrai qu’aujourd’hui tout soit redevenu incertain et précaire, que la gêne et la défiance soient universelles, qu’on soit rentré en un mot dans l’ère des périls, il faut bien évidemment que la république n’ait pas été gouvernée et dirigée pour l’honneur et les intérêts de la France, pour son propre avantage. Au fond, c’est là toute la question. Oui, en effet, le pays, après avoir fait un large crédit de patience et de bonne volonté, est arrivé à la fatigue, au malaise et au doute ; il se sent troublé dans sa sécurité, dans ses intérêts, dans sa confiance, et la vraie cause, c’est que depuis quelques années on est allé à peu près au hasard, sans savoir où l’on allait, sans se créer une politique prévoyante et mesurée, sans accepter les conditions d’un gouvernement digne d’une nation comme la France. Il y a eu des passions, des guerres de parti ou de secte faites pour diviser la France, des abus de domination, des dépenses sans mesure, qui n’étaient que des captations de popularité, des témérités aventureuses, des subterfuges et des ruses de tactique parlementaire ; il n’a a eu ni une politique réfléchie et coordonnée, ni un gouvernement méditant ses résolutions, et le résultat, on le voit aujourd’hui particulièrement dans ces deux questions qui viennent d’être encore une fois agitées devant les chambres, qui sont certainement une des raisons les plus sérieuses de l’inquiétude publique, — la politique coloniale et les finances.

Lorsqu’on dispute sans cesse sur cette politique coloniale qui se résume pour nous depuis quelques années dans trois questions principales : Tunis, le Tonkin et Madagascar, on se laisse aller, en vérité, à d’étranges confusions. On couvre d’un grand nom et de grands mots les plus médiocres combinaisons, les plus tristes expédiens de conduite, comme vient de le faire, une fois de plus, M. Jules Ferry dans le dernier discours par lequel il a cru relever son drapeau à la veille des élections. Qu’une nation comme la France ne doive pas se désintéresser des affaires du monde, même dans les mers lointaines, qu’elle ait pour son commerce, pour sa marine, pour son influence, des stations, des possessions choisies avec soin, la question n’est pas là, et l’ancien président du conseil s’est livré inutilement à des amplificalions plus retentissantes que sérieuses. La vraie question est dans la manière de suivre cette politique dans la mesure où l’on engage l’aclion de la France, dans l’usage qu’on fait de ses forces et de ses ressources.

Tunis était certes un poste utile à occuper ; c’était même le point le plus immédiatement nécessaire et avantageux pour la France dans l’intérêt de son empire algérien et de sa sécurité sur cette partie des côtes méditerranéennes. Qu’est-il arrivé cependant ? On s’en souvient encore, cette affaire a été engagée et conduite au début d’une façon si étrange, si décousue, si incohérente, qu’elle aurait pu échouer ; il a fallu une sorte de force des choses et peut-être aussi un certain ensemble de circonstances diplomatiques favorables pour que tout finît par un dénoûment plus heureux que mérité par la prudence et l’habileté de nos combinaisons. — Le Tonkin était assurément une question plus délicate et plus contestable ; c’était un luxe ou une fantaisie. Admettons cependant qu’on pût céder à la tentation du Tonkin, de l’empire de l’Indo-Chine, avec l’Annam, la Cochinchine, le Cambodge. Dans tous les cas, la première condition était de savoir ce qu’on faisait, de proportionner ses moyens d’action au but qu’on se proposait, de mesurer les difficultés et les avantages ; la plus simple sagesse aussi conseillait d’écouter ceux qui savaient ce que nos ministres ignoraient, ceux qui avaient eu l’occasion de traiter avec la Chine et qui connaissaient les obstacles, les résistances que nous pouvions rencontrer. Au lieu d’agir ainsi, on peut dire que nos ministères se sont jetés dans cette entreprise comme dans une aventure, sans se demander où ils allaient, qu’ils ont conquis le Tonkin sans le vouloir ou sans l’avouer, subissant la fatalité des incidens, engageant jour par jour le pays et le parlement sans leur dire la vérité, dépensant les vies humaines et les millions en détail et par subterfuge, pour finir par une véritable guerre avec la Chine, qu’on a toujours niée même en la faisant. Est-ce là sérieusement une politique ? — Tout cela est terminé, dira-t-on ; la paix est faite avec la Chine et les rapports sont renoués par la réception récente des représentans du Céleste-Empire à l’Elysée. Nous avons le Tonkin, nous serons à Lang-son quand nous le voudrons, nous sommes à Hué et dans le Cambodge. Tout cela est à nous. Soit ! c’est fini, — à la condition toutefois de conquérir ce qu’on nous a cédé, de batailler sans fin avec des bandes toujours en armes, d’avoir pendant longtemps dans la vallée du Fleuve-Rouge un corps d’occupation de trente mille hommes et d’ajouter aux 4 ou 500 millions que nous a déjà coûtés cette conquête tout ce qu’il faudra dépenser encore. C’est ce qu’on appelle une fin !

Aujourd’hui il ne s’agit plus de Tunis ou du Tonkin, il s’agit de cette expédition de Madagascar pour laquelle on vient de demander un crédit de 12 millions et qui a été justement l’occasion de cette discussion où M. Jules Ferry a déployé son programme d’extension universelle et indéfinie. Il y a deux ou trois ans déjà qu’on tourne autour de cette grande île de Madagascar, sans pouvoir y pénétrer sérieusement, sans se retirer et sans se décider à une campagne à fond : que va-t-on faire ? Les uns sont assez portés à demander qu’on en finisse, qu’on se borne à garder quelques points des côtes, à s’assurer des comptoirs de commerce en traitant au besoin avec les Hovas maîtres de l’intérieur ; les autres, et c’est évidemment le dernier mot du discours de M. Jules Ferry, ne reculeraient pas devant la conquête de l’ile tout entière, devant une marche dans l’intérieur, sur Tananarive, pour donner à la France cette belle possession. Entre ces deux opinions le gouvernement, représenté par M. le ministre des affaires étrangères et hier encore par M. le président du conseil, ne se compromet pas, il faut l’avouer. Il veut et il ne veut pas ; il n’est ni pour la politique d’abandon ni pour la pohtique d’aventure ; il ne se livre pas aux « théories ambitieuses, » mais il entend sauvegarder « l’honneur, les droits et les intérêts de la France. » Ce n’est pas une solution, on le voit bien : c’est un expédient de réserve et d’expectative qui laisse tout en suspens jusqu’à la décision d’une chambre nouvelle et qui, en maintenant la France sous les armes, reste toujours coûteux sans compensation. Au demeurant, le crédit de 12 millions pour Madagascar est voté, et on n’est pas plus avancé : de sorte que ce système qui a été suivi depuis quelques années par le gouvernement et par une majorité républicaine laisse le pays en face des conséquences de toute une série d’entreprises, de complications toujours possibles et de dépenses inévitables. Il n’y a point, on en conviendra, de quoi être trop rassuré.

Ce qui est vrai de la politique coloniale telle qu’elle a été comprise et pratiquée depuis quelques années, ne l’est pas moins pour les finances, qui viennent d’être une fois de plus l’objet des plus sérieuses, des plus instructives discussions au sénat comme dans la chambre des députés. Ici encore on s’est payé de mots, d’illusions et de faux calculs. On a cédé à une sorte d’émulation de prodigalité, comme si la fortune de la France était inépuisable, et dans cette voie, les ministères, au lieu de modérer les ardeurs dépensières d’une majorité imprévoyante, se sont prêtés à toutes les fantaisies, un peu par complaisance, un peu dans un intérêt commun de popularité. Assurément, une nation puissante et industrieuse comme la France peut se permettre une certaine libéralité dans l’administration de sa fortune. Elle peut donner sans parcimonie, construire des chemins de fer, réparer ou agrandir ses ports, multiplier ses écoles, doter son enseignement et ses arts, élever des monumens, améliorer la position de ses serviteurs ; elle est tenue surtout de ne rien négliger pour son armée, pour la défense de son intégrité. Une nation comme la France peut faire de ces dépenses généreuses et fécondes ; mais là, comme en tout, la question est dans la manière d’accomplir ces œuvres utiles, dans la mesure où l’on engage les ressources publiques, dans le choix du moment et des moyens, souvent aussi dans les circonstances. Il est bien évident qu’en voulant tout faire à la fois, sans écouter les plus simples conseils de prudence, en forçant tous les ressorts de la fortune nationale, en prétendant, par une combinaison bizarre, dégrever pour se populariser et emprunter pour répandre les subventions, on s’exposait à de prochains et inévitables mécomptes ; on allait tout droit à ce qui est arrivé, à une crise qui n’est point irrémédiable sans doute, qui n’est pas du moins sans danger. C’est justement Ce qu’ont montré, en traits saisissans, et M. Germain, au Palais-Bourbon, et M. Blavier, M. Chesnelong, M. Pouyer-Quertier, au Luxembourg, en refaisant une fois de plus, pour le pays qui écoute et qui paie, ce triste et cruel bilan des déficits accumulés, des abus de crédit, des dépenses démesurées, des expédions ruineux. On peut sans doute s’étudier à pallier une situation compromise, essayer de tout expliquer, équivoquer avec les chiffres. Ce qu’on ne peut déguiser, c’est ce fait frappant et inexorable.

Lorsque le pays, à peine sorti d’une effroyable guerre, se trouvait tout à coup en face d’immenses ruines à réparer et d’une colossale rançon à payer, il ne désespérait pas de lui-même ; il se montrait prêt à tous les efforts, à tous les sacrifices, et, à la faveur de ce généreux esprit, un gouvernement aussi prudent que bien inspiré ne tardait pas à refaire une situation financière toute nouvelle. Il avait réussi en peu de temps à délivrer les provinces françaises de l’occupation étrangère, à commencer la reconstitution du matériel de guerre disparu dans les désastres, à remettre en mouvement tous les services, à relever le crédit par l’ordre. Le pas restait sans doute sous le poids de lourdes charges, d’impôts aggravés, d’une dette fatalement accrue ; mais toutes ces dépenses de la guerre se trouvaient liquidées. On rentrait dans les conditions d’un régime régulier ; le budget, largement doté était en plein équilibre, tout était clair. Encore une fois, la France, portant son fardeau sans plier, retrouvait des finances libres et puissantes. C’est la situation en 1876 : quelques années passent, les républicains sont au pouvoir, maîtres de tout, disposant de tout, inaugurant l’ère nouvelle : où en est-on aujourd’hui ? L’esprit d’aventure et de confusion semble être rentré par degrés dans l’administration financière. En peu d’années, les dépenses ordinaires se sont trouvées augmentées de 4 ou 500 millions pour suffire à des convoitises, à des calculs de parti, pour satisfaire des intérêts électoraux, pour rallier des clientèles. Le déficit a reparu dans le budget, grossissant d’heure en heure. En pleine paix, sans qu’il y ait eu une circonstance extraordinaire, une nécessité pressante, la dette publique s’est accrue de 7 ou 8 milliards. On a emprunté pour les départemens et pour les communes comme pour l’état, et ces jours derniers encore on discutait, on votait un emprunt nouveau de 320 millions pour alimenter les caisses des écoles et des chemins vicinaux. On a éiourdiment alourdi la dette sans calculer qu’on s’exposait à épuiser d’avance un crédit dont on pouvait avoir besoin dans une crise imprévue. Et il ne faut pas dire que tout cela se retrouve, que les emprunts ravivent les sources de la richesse, qu’on a créé ce qu’on appelle d’un mot assez barbare : « l’outillage industriel, » que pour le pays les bienfaits sont en proportion de l’accroissement des dépenses. On s’est vanté d’avoir porté, depuis quinze ans, le budget de l’instruction publique de 21 millions à 136 millions. Voilà qui est au mieux. Seulement ce qu’on n’ajoute pas, c’est qu’il y a quinze ans il y avait déjà 4 millions d’élèves dans les écoles et il y en a maintenant 4,600,000 : de telle façon que pour 600,000 élèves de plus, ce budget se trouve augmenté de 115 millions. C’est ainsi en tout : on a dépensé quelquefois avec de bonnes intentions, nous le voulons bien ; mais on a dépensé sans prévoyance, sans mesure, et la pire des choses est de se payer encore d’illusions, d’un vain optimisme officiel lorsqu’en définitive la situation financière, comme la politique coloniale, se solde pour le pays par des mécomptes et des inquiétudes pour l’avenir, par des déficits et peut-être la nécessité de nouveaux impôts.

Et maintenant les faits sont là, évidens, palpables. La vérité est qu’à cette heure décisive, à la veille des élections, la situation générale du pays est, sinon irréparablement compromise, du moins assez peu assurée, et cette situation, elle est l’œuvre d’une politique qui, depuis quelques années, n’a réussi qu’à abuser des finances, à engager la France dans des aventures lointaines en même temps qu’elle réveillait par des violences de secte toutes les divisions intérieures. Toute la question est de savoir aujourd’hui si on aura le bon sens, le courage de s’arrêter, de revenir sur ses pas, de se rattacher à une politique plus ménagère des intérêts permanens du pays, de la paix des conscience, ou si, par une obstination de parti, on persistera jusqu’au bout dans un système qui a si médiocrement réussi. Tout ce qu’on peut dire dans ces manifestes se réduit en fin de compte à cette alternative. M. le président du conseil, dans son dernier discours d’hier, faisait un appel assez mélancolique « à ce qui reste de conciliation possible entre républicains ; » mais cette conciliation ou cette concentration, comme on l’appelait il y a quelques semaines, sur quel terrain et à quel prix se ferait-elle ? Dût-elle se réaliser dans quelques départemens pour faire face à ce qu’on appelle la réaction, à quoi aboutirait-elle ? Si l’on n’a rien de mieux à offrir au pays que la continuation de la politique de ces derniers temps, il n’y a point à s’y tromper, c’est pour la république une crise peut-être décisive, — et ce sont les républicains qui l’auront préparée.

Ce n’est pas la France seule, à la vérité, qui a aujourd’hui des difficultés de politique extérieure et intérieure, des pouvoirs dans l’embarras et une crise d’élections en perspective. Le nouveau ministère qui a pris, il y a quelques semaines, la direction des affaires de l’Angleterre et qui ne peut conduire ces affaires qu’à la condition de ne pas rencontrer trop d’obstacles soit dans sa diplomatie, soit dans le parlement, ce ministère fait, assurément, ce qu’il peut ; mais il a la vie laborieuse avec toutes ces questions que le ministère libéral lui a léguées en Afrique, en Asie ou en Europe, avec l’Irlande, qui est le tourment de tous les cabinets, avec une majorité qui ne lui appartient pas, qui, à tout instant, peut lui échapper et se tourner contre lui, comme c’est déjà arrivé. Le ministère tory s’étudie de son mieux à défendre sa position, à se créer un terrain où il puisse rallier l’opinion et il ne réussit pas toujours.

L’Égypte est peut-être, pour le moment, le point où il a le moins de complications à craindre, et les affaires égyptiennes, il faut l’avouer, pourraient être simplifiées dans une certaine mesure si la nouvelle de la mort du mahdi, répandue depuis quelques jours en Europe, était une réalité. Ce serait un ennemi de moins dans le Soudan, une difficulté de moins pour le rétablissement de la paix en Égypte. La question des rapports de l’Angleterre avec la Russie au sujet de l’Afghanistan reste toujours évidemment pour le ministère de lord Salisbury la plus grosse affaire, la plus sérieuse préoccupation ; elle tient toujours l’opinion dans une sorte d’attente inquiète, et peu s’en est fallu même en vérité que les Anglais ne se crussent, il y a quelques jours comme il y a deux mois, à la veille de la guerre, tant l’émotion a été vive à Londres. Ce n’était fort heureusement aujourd’hui, comme il y a deux mois, qu’une panique qu’aucune circonstance nouvelle n’avait justifiée. La diplomatie n’avait pas dit son dernier mot ; les Russes n’avaient pas sournoisement fait marcher leurs troupes sur Hérat. Entre Londres et Saint-Pétersbourg, il n’y avait ni rupture, ni recrudescence d’animosité, et il est assez peu vraisemblable que le conflit éclate au sujet de cette vallée et de ces passages de Zulficar sur lesquels on dispute sans cesse sans pouvoir même arriver à les définir. L’Angleterre, après avoir renoncé à la politique de la zone neutre, après avoir placé sa ligne de défense sur sa propre frontière, n’acceptera sûrement pas les chances de la plus redoutable des guerres pour quelque territoire indécis. Au fond, c’est par la paix que tout finira encore une fois. La situation ne reste pas moins difficile, compliquée ; elle n’est peut-être pas près de toucher à son terme, et le nouveau ministère se trouve dans cette situation où tout ce qu’il peut espérer de mieux, c’est de dégager la politique extérieure de l’Angleterre compromise par ses prédécesseurs.

À voir les choses de près, ce ministère est étrange. Il n’est pas certainement arrivé au pouvoir dans des conditions faciles de politique extérieure, et il ne peut guère compter sur de brillans succès pour conquérir l’opinion. Sera-t-il plus heureux dans sa politique intérieure ? Il commence, dans tous les cas, il faut en convenir, par de singulières témérités ; il paraît décidé à étonner l’Angleterre par l’imprévu de ses évolutions. Les conservateurs du nouveau ministère font aujourd’hui ce que lord Beaconsfield a fait dans d’autres temps avec son audacieuse dextérité. Ils s’efforcent de dérober leurs armes à leurs adversaires, en se montrant plus libéraux que les libéraux eux-mêmes, particulièrement dans leur système et dans leurs procédés à l’égard de l’Irlande, ils vont jusqu’à une sorte de radicalisme semi-socialiste, dans l’espoir de gagner les voix des Irlandais, d’abord dans le parlement, plus tard aux élections. M. Gladstone, malgré son libéralisme hardi et éprouvé, avait été obligé, en présence des plus effroyables crimes, de recourir à toute la sévérité des lois répressives, et le dernier vice-roi d’Irlande, lord Spencer, a énergiquement demandé jusqu’au bout le maintien de ces lois. Le nouveau ministère inaugure la politique du laissez-faire universel ; il désavoue presque les répressions anciennes et il admet même une révision des procès criminels jugés sous le régime exceptionnel des dernières années. Il livre tout, au risque de se réveiller en face de catastrophes nouvelles. M. Gladstone a fait le « land-act » dans l’intérêt des Irlandais et cette mesure agraire semblait déjà très hardie. Les ministres d’aujourd’hui proposent à la chambre haute une loi pour faciliter l’acquisition des terres au moyen des avances de l’état. Chose bizarre ! ce sont les libéraux qui accusent aujourd’hui les conservateurs de porter atteinte à la propriété par leurs projets et par leurs actes. Le nouveau ministère peut-il du moins se flatter de conquérir ainsi les sympathies et les votes des Irlandais ? Il aura peut-être momentanément l’appui des tacticiens, comme M. Parnell, et encore M. Parnell et ses amis du parlement ont-ils récemment voté contre lui. Les agitateurs, ceux qui mènent les Irlandais, ne se contentent pas de ces concessions ; ils croient aune distribution prochaine et gratuite des terres, et le ministère risque fort d’en être pour ses frais de libéralisme irréfléchi et agité. Il tente une expérience peut-être assez hasardeuse, pour son parti comme pour l’Angleterre elle-même, avec son torysme démocratique, qui, sans réconcilier l’Irlande, peut certainement créer d’autres dangers.

Les affaires des grandes puissances sont les affaires de tout le monde par les conséquences qu’elles peuvent avoir pour la politique universelle. Les difficultés que l’Angleterre a sur les frontières de l’Afghanistan avec la Russie, sur les bords du Nil avec tous les cabinets sont certainement de l’ordre le plus général, le plus sérieux, et ont par la force des choses un caractère européen. On en viendra à bout en dépit des fâcheux pronostics, il n’en faut pas douter ; on les résoudra, ou tout au moins on les dénouera à demi pour le moment, parce que la paix, qui est le premier désir des nations civilisées, vaut bien quelques sacrifices. Jusqu’à quel point le nouveau ministère anglais peut-il compter sur le concours du grand médiateur, du grand « courtier » de l’Europe, M. de Bismarck, pour sortir de tous ces embarras qui lui ont été légués ? Le chancelier d’Allemagne a pu voir sans déplaisir la chute de M. Gladstone, l’avènement d’un cabinet conservateur à Londres : il ne se compromettra sûrement pas pour aider l’Angleterre et pour ménager quelque succès à lord Salisbury ; il n’ira pas au-delà de ce qu’il croira utile à sa politique, à ses intérêts, à ses combinaisons. D’une manière générale, on peut dire que M. de Bismarck doit être plus que jamais favorable au maintien de la paix parce qu’il y est intéressé, parce qu’il a lui-même bien des raisons apparentes ou secrètes, avouées ou inavouées, de ne pas trop s’engager, de ne pas rouvrir et de ne pas laisser rouvrir par d’autres l’ère des grandes complications extérieures. Il a une raison souveraine, dont il ne peut pas parler, qui n’est pas la moins puissante : le grand âge et la santé déclinante de l’empereur Guillaume, qui essaie en ce moment de retremper ses forces à Gastein. Il a sa politique d’extension coloniale en même temps que ses affaires intérieures, qu’il ne conduit pas toujours à son gré en dépit de sa puissante volonté. Il a l’œuvre laborieuse et perpétuelle de l’unification de l’empire, à laquelle se rattache cette question du duché de Brunswick, qui est demeurée en suspens depuis un an, depuis la mort du dernier duc, et que le chancelier avait cru prudent d’ajourner jusqu’après la session parlementaire.

Aujourd’hui le Reichstag est en congé, il est séparé depuis quelques semaines déjà, et la question du Brunswick est entrée en scène. Il s’agit tout simplement de fixer la destinée d’une principauté souveraine reconnue jusqu’ici dans l’empire, et considérée, depuis la mort du dernier prince, comme tombée en déshérence. Le duché de Brunswick, il est vrai, a un héritier légitime : c’est le duc de Cumberland, fils de l’ancien roi de Hanovre ; mais voilà la question ! M. de Bismarck ne peut pas évidemment admettre qu’un duché allemand ait pour souverain un prince ennemi qui n’a cessé de protester contre les èvénemens de 1866, qui ne peut rêver que la restauration de la maison de Hanovre, la résurrection de l’ancienne Allemagne. Aux yeux du chancelier, le duc de Cumberland, avec la maison dont il est le chef est toujours un belligérant ; ses déclarations récentes comme ses déclarations anciennes sont un acte perpétuel d’hostilité. C’est ce qu’on appelle en Allemagne, par un précieux euphémisme, « l’état de guerre par intention. » On ne conteste pas directement, à la rigueur, les droits légitimes du duc de Cumberland à la succession de Brunswick ; on prétend que son avènement à la couronne mettrait en danger la paix intérieure de l’empire ; et comme un article de la constitution dispose que toutes les questions de paix intérieure doivent être soumises au Bundesrath, M. de Bismarck, en scrupuleux gardien de la constitution, s’est adressé au Bundesrath ; il lui a proposé de décider que « le gouvernement du duc de Cumberland dans le Brunswick serait incompatible avec la paix intérieure et la sécurité de l’empire. » M. de Bismarck a-t-il fait tout ce qu’il a voulu ? Au fond, avec sa manière peu gênante de comprendre les droits des dynasties et le principe monarchique, il voulait évidemment en finir une bonne fois en faisant consacrer la dépossession définitive et irrévocable de la maison de Hanovre exclue du Brunswick comme de son ancien royaume. Malheureusement le chancelier a trouvé des contradicteurs parmi les princes confédérés, qui se sont émus de cette application nouvelle de la raison d’état, de cette façon un peu leste de traiter les légitimités et les dynasties, sous prétexte de garantir l’unité et la sécurité de l’empire. Le vieil empereur Guillaume a eu peut-être lui-même ses scrupules, en sa qualité de vieux champion de la légitimité, ou du moins il n’a pas pu rester tout à fait insensible aux réclamations des princes menacés ou diminués dans leurs droits de souveraineté.

Bref, il a fallu négocier avec les cours récalcitrantes en même temps qu’on mettait en mouvement la diète brunswickoise et le conseil fédéral. Il en est résulté un compromis qui consiste tout simplement à frapper d’une exclusion personnelle le duc de Cumberland pour son attitude d’hostilité et de protestation contre l’empire, sans mettre néanmoins en question les titres de la dynastie qui pourraient revivre dans des circonstances nouvelles. C’est ce qui a été fait. Par une particularité curieuse de plus, un prince anglais, le duc de Cambridge, de la vieille race de Hanovre, s’est cru obligé de faire valoir ses droits héréditaires à défaut du duc de Cumberland ; mais le duc de Cambridge a sûrement peu de chances d’être écouté, le duc de Cumberland reste écarté ; et la question se réduit aujourd’hui à désigner pour le duché de Brunswick un régent, une façon de souverain qui sera probablement un prince de Reuss proposé par la Prusse. Ce n’est pas précisément encore la déchéance complète et définitive des guelfes, c’est la suspension temporaire du droit dynastique dans l’intérêt de l’empire. M. de Bismarck, par cet interdit provisoire, n’a obtenu que la moitié de ce qu’il désirait, et c’est ainsi que le plus omnipotent des chanceliers ne fait pas lui-même tout ce qu’il veut. Il en sera quitte, il est vrai, pour reprendre et achever une autre fois son œuvre contre cette maison de Hanovre réduite aujourd’hui à l’alternative de l’abdication ou de la soumission.

Les hommes qui ont tenu, ne fût-ce qu’un instant, dans leurs mains les destinées de leur nation, sont toujours peu nombreux, et ils sont plus rares encore dans les pays de vaste démocratie, comme l’Amérique du Nord. Les États-Unis ont perdu récemment un de ces hommes, le général Grant, qui, après avoir connu toutes les fortunes, après avoir été un chef d’armée victorieux, un président élu et réélu de la république américaine, vient de s’éteindre, victime d’un mal vulgaire, au milieu des embarras financiers qui ont troublé et terni les dernières années de sa vie. Ulysse Grant est mort à un âge peu avancé, à soixante-trois ans ; il a eu une de ces carrières comme on n’en voit guère qu’aux États-Unis. Né d’une famille de petits industriels, aux bords de l’Ohio, il avait été envoyé à l’école militaire de West-Point et avait fait sa première campagne au Mexique en 1846, sous le général Scott. Exclu de l’armée, au retour du Mexique, pour des actes qui n’ont jamais été éclaircis, il avait fait tous les métiers ; il avait été tour à tour agent d’affaires, courtier, marchand de coton, tanneur, et il n’avait pas même échappé à la banqueroute, lorsque la terrible guerre de la sécession venait réveiller ses instincts militaires en lui rouvrant une carrière où il déployait son activité et son énergie, où il ne tardait pas à s’élever au grade de général dans l’armée auxiliaire du Nord. Le siège de Wicksburg, la prise de Chattanooga le mettaient tout à fait hors ligne en le signalant au gouvernement du président Lincoln comme un des militaires les plus habiles et les plus heureux, comme un de ceux sur qui l’Union pouvait compter pour triompher de la résistance du Sud. Grant n’était pas supérieur à d’autres chefs : à Mac-Clellan, à Halleck, à Shermann. Il avait la chance de venir à ce moment favorable où beaucoup de généraux s’étaient usés dans cette guerre ingrate, lorsque l’Union, par un effort violent, trouvait encore le moyen de rassembler des forces gigantesques, tandis que les forces du Sud diminuaient fatalement. Placé à la tête des nouvelles armées, Grant déployait d’ailleurs, dans cet immense commandement, les plus sérieuses qualités militaires : l’opiniâtreté, la vigilance, l’impassibilité devant le péril, la volonté de vaincre. C’est alors que s’engageait autour de Richmond en formidable et sanglant duel où le chef des confédérés, l’illustre Lee, tenait tête, pendant des mois, avec soixante mille hommes, aux trois cent mille soldats de Grant, et où le vaincu, jusque dans sa défaite, obtenait le respect ému de ses adversaires. Grant, dans cette lutte gigantesque, n’avait pas montré plus de génie que Lee, il avait surtout vaincu par le nombre ; mais il était le vainqueur. Il avait brisé la résistance du Sud, il avait mis fin à une guerre sanglante qui menaçait l’intégrité de l’Union américaine. Il était le sauveur, et c’était assez pour lui assurer une immense popularité, pour faire de lui un président à la première élection, après l’assassinat de Lincoln, à l’expiration des pouvoirs du triste vice-président Johnson.

Comme militaire, le général Grant avait assurément montré des qualités supérieures ; il avait été surtout heureux, et, dans une crise de vie ou de mort pour l’Union, il avait rendu le plus grand des services à son pays, il avait relevé la fortune américaine. Comme chef deux fois élu de l’Union, il est certain qu’il ne s’est pas maintenu au rang où s’était placé l’homme de guerre, et que sa double présidence, qui va de 1863 à 1876, a été une période peu brillante, peu favorable pour les États-Unis. Grant, pour tout dire, a été un président médiocre, passionné et étroit dans ses idées, jaloux de ses prérogatives sans se servir utilement du pouvoir, aussi opiniâtre à la Maison-Blanche que dans les camps, mais moins éclairé dans les affaires politiques que dans les affaires militaires, homme de parti plutôt qu’un homme de gouvernement. Il a été surtout accusé d’avoir laissé s’introduire dans l’administration américaine une immense corruption, d’avoir tout au moins toléré jusque dans son entourage des spéculations que la justice a appelées des concussions en les condamnant. Bref, l’homme politique n’avait pas répondu aux espérances qu’on avait conçues à son avènement. Aussi avait-il perdu beaucoup de sa popularité, et lorsque ses partisans fanatiques ont cru pouvoir parler pour lui d’une troisième candidature présidentielle, on s’est aperçu qu’il n’était plus temps. Le général Grant a eu une plus triste fortune. Depuis qu’il avait quitté le pouvoir, il s’était laissé entraîner dans les plus étranges aventures financières où il a tout perdu, où il a été même exposé à toute sorte d’épreuves vulgaires qui n’avaient pas servi à relever son prestige. La mort a fait tout oublier ; on ne s’est plus rappelé dans toutes les contrées de l’Union que les éminens services de celui qui, sans être un Washington, a contribué un jour à raffermir de sa main vigoureuse la puissance américaine menacée dans son intégrité et dans son avenir.

CH. DE MAZADE.