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Chronique de la quinzaine - 14 août 1885

Chronique n° 1280
14 août 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 août.

Depuis que la republique a reçu parmi nous le sceau des régimes établis, une constitution, une organisation légale dont l’efficacité et la durée ne cessent de dépendre de la sagesse des hommes, dix années sont passées ; dix années pendant lesquelles les républicains, ceux qui se croient et s’appellent les vrais républicains, ont à peu près régné et gouverné, accentuant de plus en plus leur domination, excluant par degrés les conservateurs de toutes nuances, puis les modérés de leur propre parti, pour rester maîtres et seuls maîtres des affaires de la France. Les républicains ont eu dans leurs mains la puissance de l’état, les faveurs administratives, le crédit et la fortune du pays. Ils ont rempli les ministères et les fonctions de tout ordre ; ils ont librement et souverainement régné dans trois législatures, disposant d’une majorité incontestée au Palais-Bourbon et bientôt au Luxembourg. Ils ont eu tout le temps de montrer ce qu’ils savaient et ce qu’ils pouvaient, de déployer dans les affaires extérieures comme dans les affaires intérieures de la France leurs talens, leurs lumières, la fécondité de leurs idées, toutes les ressources de leur esprit. Rien ne les a gênés dans leur expérience, ils ont eu le champ libre. Qu’ont-ils fait et que laissent-ils à faire ? C’est là précisément la question qui se reproduit d’une manière aussi pressante qu’inévitable toutes les fois que revient l’heure décisive dos grandes consultations populaires.

Lorsqu’il y a quatre ans, à cette même saison de l’année, le scrutin allait s’ouvrir comme il va s’ouvrir bientôt pour le renouvellement de la chambre des députés, les partis dominans ne manquaient pas d’une certaine confiance mêlée de jactance et d’illusions ; M. Gambetta vivait encore et conduisait cette campagne en homme à qui tout avait réussi jusque-là, qui se promettait plus que jamais l’influence et le pouvoir. On ne doutait de rien. On assurait que l’ère des périls était passée, que la république était désormais fondée, qu’il n’y avait plus qu’à s’occuper de l’affermir en lui donnant pour base la démocratie la plus large, la plus libre, la plus éclairée. On traçait de vastes programmes ; on demandait au pays une majorité puissante, décidée à tout « pour établir et soutenir le gouvernement des réformes républicaines, » et le pays, docile comme il l’est assez souvent au régime qui existe, donnait ce qu’on lui demandait ; il envoyait à la chambre nouvelle une majorité républicaine, sans trop regarder aux programmes, à ces fameux programmes qui sont devenus les immortels « cahiers » des élections de 1881. Eh bien ! c’est fini, la comédie est jouée. Les quatre années de cette législature sont passées comme étaient déjà passées les quatre années des législatures précédentes. M. Gambetta, le grand électeur de 1881, n’est plus de ce monde, et avant de disparaître, il a eu le temps de porter aux affaires le faste décevant de son impuissance. La chambre, dont il semblait devoir être le victorieux leader, va mourir, elle est même déjà morte. Que reste-t-il de l’affermissement de la république qu’on se promettait, du gouvernement des réformes, des vastes programmes de la majorité républicaine ? C’est encore et plus que jamais la question. La vérité est que cette chambre de 1881, élue il y a quatre ans pour tout réformer, pour assurer un avenir indéfini à la république, s’est éteinte ces jours passés sans éclat et sans bruit, après avoir vécu assez médiocrement, après avoir usé six ministères morts successivement d’impuissance ou d’un coup violent de scrutin. On pourra, si l’on veut, lui dédier une épitaphe où l’on inscrira ce qu’elle a fait. Elle a certes accompli, dans son existence de quatre années, plus d’œuvres dangereuses ou vaines que d’œuvres sérieusement utiles. Elle s’est crue obligée à réformer la constitution sans s’apercevoir que, par une révision incohérente et puérile, elle ravivait sans profit le sentiment de l’instabilité, elle ébranlait les institutions bien plus qu’elle ne les affermissait. Elle a tenu aussi à mettre la main à une réforme judiciaire dont le seul résultat sensible a été d’assouvir des ambitions et des ressentimens en laissant la magistrature nouvelle déprimée et affaiblie. Elle a encouragé, sanctionné sans réflexion, sans examen et sans contrôle des entreprises qui, mieux conçues, mieux dirigées, n’auraient eu sans doute rien d’inavouable, qui, telles qu’elles ont été conduites, n’ont été que périlleuses et onéreuses. Elle a voté tout ce qui lui a été proposé de crédits, d’emprunts, d’expédiens financiers, au risque d’accumuler les déficits, de mettre la confusion dans le budget et de préparer une situation dont le fardeau pèse aujourd’hui sur le pays. Elle a tenu enfin à ne pas mourir sans laisser en héritage au sénat une loi militaire dont la conséquence évidente, si elle était votée et appliquée, serait tout simplement la désorganisation de l’armée, mieux encore, la décadence de tout esprit militaire en France. Cette chambre de 1881, qui vient de disparaître, elle a remué assurément bien des questions ; elle les a remuées, elle ne les a pas résolues ; elle n’a fait que les compliquer et les rendre plus difficiles. Le plus clair est qu’elle s’est usée et épuisée dans des travaux sans suite, dans des conceptions sans maturité, dans des entreprises sans prévoyance, dans des réformes décousues, se réduisant le plus souvent aux proportions d’une œuvre de parti et de secte. Elle a cru toujours être une chambre réformatrice, on lui a fait ce compliment ; elle n’a réussi, en réalité, qu’à offrir le spectacle d’une impuissance agitée et agitatrice, jouant avec tous les intérêts comme avec les sentimens les plus vivaces, les plus profonds de la conscience. Elle s’est figuré, parce qu’elle avait la puissance, pouvoir tout se permettre impunément ; elle n’est arrivée qu’à tourner contre elle tous ceux qu’elle a froissés ou trompés, à être une assemblée sans autorité, sans direction, et même, en définitive, sans majorité, si ce n’est pourtant lorsqu’il y a eu quelque religieux à dévorer ou quelque prêtre à priver de son traitement. « Avec la victoire, disait récemment M. Clemenceau, sont venues les désillusions et les divisions. » Il y a des désillusions parce qu’on n’a pas réussi et qu’on le sent bien ; il y a des divisions parce qu’on ne veut pas partager la responsabilité d’une situation qu’on a créée ensemble et dont on s’aperçoit que la France finit par se lasser. C’est là peut-être aujourd’hui l’état réel des choses, qui pourrait être caractérisé ainsi : une fatigue universelle et indéfinissable dans le pays, qui sent ses intérêts compromis, la déconsidération d’une assemblée finissant dans l’impuissance et la turbulence, la république remise en doute par ceux qui l’ont mal servie, les républicains eux-mêmes inquiets et divisés devant le scrutin qui va s’ouvrir.

Qu’en sera-t-il, en effet, de ces élections prochaines qui paraissent désormais fixées au 4 octobre et qui vont être évidemment pour toutes les opinions, pour tous les partis, une occasion nouvelle de luttes passionnées, de mêlées ardentes et probablement assez confuses ? Il est certain que si parmi les conservateurs de toutes les nuances : monarchistes, impérialistes, il y a des divisions qui sont assez visibles, qui restent peut-être encore pour le moment la garantie la plus effective de la république, les partis républicains eux-mêmes sont pour le moins aussi divisés. Ils paraissent jusqu’ici aller aux élections un peu comme des frères ennemis, et le ministère qui s’est donné pour mot d’ordre l’union, la concentration des voix républicaines, n’est point, à ce qu’il semble, près de toucher à la réalisation de son programme. Pour le moment, entre les deux groupes principaux de la république, radicaux et opportunistes, la paix est loin d’être faite. Déjà, au contraire, les hostilités sont ouvertes et cette campagne qui commence, qui va se dérouler de toutes parts, ne laisse pas d’être aussi curieuse qu’instructive, ne fût-ce que pour montrer la stratégie, les illusions, les calculs, les ambitions de ces partis à qui le pays a certainement le droit de demander compte de ses crises morales ou matérielles depuis quelques années. C’est décidément M. Clemenceau qui est l’orateur, le tacticien, le champion et, si l’on peut le dire, le commis voyageur du radicalisme dans cette phase préparatoire des élections. Il y a quelques jours déjà, il était à Bordeaux, inaugurant la campagne par un discours destiné à servir déprogramme. Le lendemain il était à Mâcon, où il s’arrêtait à peine pour parler, avant de se rendre en Vaucluse, dans la petite ville de Cavaillon. Il est prêt à aller partout où l’on voudra, au midi et au nord, pour le parti dont il s’est fait le chef ou le plénipotentiaire auprès des populations qui aiment ce genre de représentation.

M. Clemenceau n’est certes pas le premier venu. Il a l’esprit vif, quoique peut-être peu varié, la parole prompte et nerveuse, la repartie exercée. Il se dégage lestement de toutes les responsabilités compromettantes auxquelles s’est exposé le parti républicain depuis quelques années, et il a une façon hardie de déployer le drapeau de la politique radicale en face de ses adversaires, les importans, les sages, qu’il poursuit de ses traits mordans. Ce n’est pas que M. Clemenceau lui-même n’ait ses tactiques ou ses réserves et qu’il ne paraisse assez préoccupé de se contenir, de calculer ses discours pour la circonstance. Il vise évidemment à garder l’attitude d’un politique. Volontiers il combat les violences, les procédés révolutionnaires. On sent en lui l’homme qui prétend bien rester possible un jour ou l’autre au gouvernement. Il ne désavouerait peut-être pas l’ambition de reprendre le rôle de M. Gambetta dans des conditions un peu plus avancées, si l’on veuf, et, au fond, il a bien aussi sa manière d’être un opportuniste. La difficulté pour lui, et c’est en cela qu’il a besoin de toutes les ressources de sa tactique, la difficulté est de concilier ces réserves du politique, du ministre éventuel, et ces éternels, ces inévitables articles du programme radical, et l’abolition du sénat, et la suppression de la présidence de la république, et la séparation de l’église et de l’état, et l’élection des juges, et les impôts prétendus démocratiques. Lorsque M. Clemenceau harcèle de sa verve violente l’opportunisme, représenté par M. Jules Ferry bien plus que par le ministère, et la politique des expéditions lointaines, lorsqu’il prodigue ses railleries aux abus de domination discrétionnaire, lorsqu’il l’ait la guerre aux budgets démesurés, aux expédions ruineux et aux déficits, il triomphe aisément ; il a le beau rôle parce que, jusque dans la véhémence de ses invectives, il y a toujours quelque vérité. Quand il développe son programme de radicalisme, il n’est plus que le théoricien d’un certain nombre de banalités révolutionnaires, qui ne sont ni nouvelles ni inoffensives. Et, qu’on le remarque bien : même en se prêtant à ce programme de revendications à la fois chimériques et meurtrières, il ne réussit pas encore à satisfaire ceux qui vont plus loin que lui, ceux qui le trouvent déjà trop modéré, presque réactionnaire. En combattant les opportunistes, il est traité à son tour en opportuniste par la démocratie extrême. Il représente une nuance de radicalisme qui, sans se confondre avec le socialisme, n’est pas moins dangereuse, qui, en s’introduisant par degrés dans la politique républicaine depuis quelques années, en pesant sur les ministères, a contribué justement à créer cet état de fatigue, d’instabilité et de doute où l’on est aujourd’hui. C’est ce qu’il y a de plus clair. Si le pays trouve que son mal ne va pas assez vite, il n’a qu’à voter pour le programme de radicalisme que M. Clemenceau va lui porter dans ses pérégrinations électorales.

Non sans doute, le radicalisme de M. Clemenceau, suivi du radicalisme de bien d’autres, n’a rien de tentant pour un pays qui demande la sécurité et à qui on promet le mouvement perpétuel, des expériences nouvelles, de prétendues réformes qui ne sont que des guerres incessantes aux croyances ou aux intérêts. Qu’ont à offrir, de leur côté, à ce pays fatigué et perplexe, les opportunistes que M. Clemenceau combat comme des ennemis et qui ont formé jusqu’ici l’armée passablement confuse de tous les ministères républicains ? Les opportunistes ont été visiblement quelque peu étourdis, il y a quelques mois, du coup qui a frappé et emporté le précédent cabinet ; ils avaient trouvé leur homme dans le dernier président du conseil et ils ont été mis en déroute avec lui dans la bourrasque du 30 mars. Depuis, ils ont essayé de se reconnaître, et ils entrent à leur tour en campagne. Que sont-ils et que représentent-ils réellement, ces opportunistes, dans la mêlée ’nouvelle des élections ? Ce n’est pas, à ce qu’il paraît, bien facile à préciser, puisque les chefs du parti, réunis en conclave depuis quelques semaines, ont eu tant de peine à s’entendre sur un programme qui ressemble un peu au vieillard de la fable, à qui ses deux maîtresses arrachaient tour à tour les poils blancs et les poils noirs ; mais tandis que le comité façonne et remanie son programme ou rallie des adhésions, celui que les opportunistes ont reconnu assez longtemps et reconnaissent encore pour leur chef, M. Jules Ferry, engageant plus vivement l’action, vient d’aller à Lyon avec l’intention évidente de tenir tête à M. Clemenceau, d’opposer réunions à réunions, manifestes à manifestes. C’était certainement un acte hardi d’aller à Lyon, en pleine démocratie radicale, relever le drapeau d’un parli naguère encore vaincu, essayer de rétablir les affaires de l’opportunisme. M. Jules Ferry a du moins le mérite de ne pas se tenir aisément pour battu, de payer d’assurance. Il est allé à Lyon, il a parlé, il a fait l’apologie de son ministère, il a défendu ses actes, il s’est raillé de M. Clemenceau, et la question est de savoir si on est beaucoup plus avancé, si le discours qu’il a prononcé dans un banquet lyonnais n’est pas tout simplement une manière de prolonger l’équivoque qui est depuis longtemps l’essence de cette politique opportuniste.

La difficulté, en effet, est de saisir, à travers les apologies orgueilleuses et les vaines amplifications, ce que l’ancien président du conseil a voulu dire, ce qu’il promet au pays, à une heure où il s’agit pourtant de s’exprimer clairement. M. Jules Ferry parle sans cesse de gouvernement, de politique gouvernementale, de la nécessité des pouvoirs stables non-seulement pour la paix intérieure, pour le progrès régulier du pays, mais dans l’intérêt du rôle extérieur de la France. Il recommande aux électeurs de ne nommer que des hommes pénétrés d’idées de gouvernement, d’envoyer à la prochaine chambre une majorité homogène, résolue, « capable de donner à la France ce grand bien de la stabilité gouvernementale. » Voilà qui est au mieux ! Il s’agit seulement de s’entendre. Si M. Jules Ferry veut prouver qu’il ne parle pas à la légère et pour se donner un air d’homme d’état, qu’il sent lui-même la valeur de ses déclarations, s’il veut être sérieux, il a un moyen bien simple : qu’il conforme sa politique à son langage, qu’il se montre prêt à accepter les idées, les conditions sans lesquelles il n’y a pas de gouvernement, qu’il désavoue sans subterfuge et sans réticence toutes les solidarités révolutionnaires et radicales, qu’il dise un non résolu aux réformes qui ne sont qu’une chimère ou un danger. Il n’a qu’à déclarer une bonne fois qu’il n’est ni avec ceux qui veulent bouleverser la situation religieuse du pays, ni avec ceux qui veulent bouleverser la société civile et économique ; qu’il est tout simplement pour une république régulière, conservatrice, respectueuse de toutes les traditions comme de tous les intérêts de la France. On commencerait peut-être alors à comprendre. Est-ce là ce que fait l’ancien président du conseil ? Il s’en garde bien. En paraissant combattre le radicalisme ou en se débattant pour rire, il se hâte au contraire de le flatter, de lui donner sa part et son rôle. Il se fait un honneur d’avoir accompli quelques-unes des œuvres les plus radicales du temps. Qui a pu prétendre qu’il aurait dit un jour à Rouen ou au Havre que le péril de la république était à gauche ? Il aura sûrement été mal compris. L’ancien président du conseil a le malheur d’être un des hommes les plus incompris de son siècle ! Il a voulu parler tout au plus des intransigeans, des « agités, » des « brouillons. » Il ne veut pas qu’on le brouille avec les vrais radicaux, avec cette « généreuse démocratie, » dont il s’efforce de disputer les bonnes grâces à M. Clemenceau ! De sorte qu’aujourd’hui comme hier, à Lyon comme partout, M. Jules Ferry, au lieu de dissiper les confusions, joue toujours ce jeu équivoque, avec les conservateurs, il parle de gouvernement, de stabilité, il s’élève contre les radicaux, qui sont l’éternel trouble-fête ; avec les radicaux, il parle des réformes qu’on accomplira en sachant les préparer, les mûrir, il traite dédaigneusement les conservateurs. Au demeurant, ce que promet au pays le chef des opportunistes, c’est la continuation de la politique qu’il a suivie au pouvoir, qui a si bien réussi, et, ce qu’il demande, c’est une majorité qui le ramène aux affaires.

De cette campagne qui commence, de ces représentations en province qui vont maintenant se presser, ce qu’on peut conclure de plus certain, c’est que ces partis, opportunistes et radicaux, peuvent bien se renvoyer des responsabilités embarrassantes et se faire la guerre, ils restent au fond solidaires par les idées et par les œuvres. Les uns et les autres, dans des mesures différentes, selon le tempérament des hommes, ont les mêmes illusions, les mêmes arrogances, les mêmes passions, les mêmes aveuglemens. La vérité est que ces républicains de tous les camps, occupés aujourd’hui à reconquérir, à se disputer une opinion inquiète ou découragée, ne peuvent se décider à reconnaître que, s’il y a une situation difficile, ils ont tous contribué à la créer par leurs excitations ou par leurs faiblesses, par l’abus organisé d’une domination de parti ; ils ne sont pas arrivés à savoir qu’on n’accumule pas impunément les fautes, les violences et les imprévoyances dans la vie d’une nation. Ils se figurent encore dégager leur responsabilité par des discours ; mais il reste un juge qui a le dernier mot, et Ce juge, c’est la France maîtresse de ses choix, libre de se prononcer sur une politique qui, au lieu de tout affermir comme elle le disait, laisse la confusion dans les finances, la stagnation dans les intérêts, l’instabilité dans l’état, la défiance dans les esprits.

Autant qu’on en pouvait juger il y a peu de temps encore, cette saison d’été ou d’automne qui s’ouvre pour les parlemens comme pour les gouvernemens semblait n’avoir plus à craindre de ces nuages qui passent quelquefois sur l’Europe, que les augures interrogent avec une inquiétude plus ou moins sincère. Dès qu’il était admis que provisoirement entre Londres et Saint-Pétersbourg on continuait à négocier sur la délimitation de la vallée de Zulficar, que la question d’Égypte ne serait pas de sitôt résolue, il ne restait plus une apparence ou un prétexte de complications prochaines. Les grandes nations du continent pouvaient se promettre le repos dans leurs relations extérieures et prendre le temps de s’occuper de leurs affaires intérieures, de leurs élections qui se préparent. Tout au plus signalait-on à l’horizon quelques-unes de ces entrevues princières ou ministérielles qui se reproduisent périodiquement. Hier l’empereur et l’impératrice d’Autriche allaient complimenter le vieux souverain allemand qui est à Gastein ; d’ici à peu, dit-on, M. de Bismarck et le comte Kalnoky pourraient se rencontrer on ne sait où. Plus tard, peut-être, le tsar ira-t-il rendre visite à l’empereur François-Joseph, Au demeurant, ces entrevues, qui ont pu avoir quelquefois leur importance, semblent assez dénuées de signification pour cette année ; elles ne paraissent du moins répondre à aucune circonstance particulière ou extraordinaire. Il fallait bien qu’on crût n’avoir rien à craindre pour la saison, qu’on ne vît rien de grave dans les relations générales, puisque depuis quelque^ours déjà ministres et diplomates ont quitté leur poste ou se disposent à voyager, à aller se retremper aux eaux d’Allemagne ou de France. Le chancelier de Russie, M. de Giers, est à Franzensbad pendant que son souverain est à Helsingfors, Le président du conseil du roi Humbert, qui reste chargé de la diplomatie italienne, M. Depretis, va dans les Vosges. Lord Salisbury lui-même vient en villégiature à Dieppe. Les ambassadeurs prennent leurs vacances et sont sur tous les chemins : preuve évidente que, ces jours passés encore, tout était à la paix, au calmo dans les relations extérieures.

Oui vraiment, l’Europe ne pensait pas à mal, elle vivait sur la foi des apparences, des déclarations, des protestations pacifiques, lorsque tout à coup l’oracle contraire a parlé. La Gazette de L’Allemagne, du Nord, qui sait ce qu’elle dit, qui a les secrets de la chancellerie de Berlin et qui a l’habitude des coups de trompette inattendus, la terrible Gazette a élevé la voix pour annoncer qu’il ne fallait pas s’y fier, qu’il y avait des orages menaçans devers les Vosges, qu’on n’en avait pas fini avec les passions françaises, toujours prêtes à se déchaîner. La Gazette sibylline a parlé ainsi, et à sa suite, la plupart des gazettes allemandes, fidèles au mot d’ordre, se sont fait un devoir de reprendre les vieilles polémiques contre la France, — qui seule manifestement menace la paix du monde, heureusement préservée par le sage et puissant solitaire de Varzin. Nous voilà bien avancés si nous avions eu trop d’illusions !


Que s’est-il donc passé qui ait pu provoquer ou motiver cette explosion imprévue de mauvaise humeur teutonne ? Est-ce qu’il y aurait eu récemment entre les deux nations, entre les cabinets de Paris et de Berlin, quelque querelle, quelque dissentiment, qui aurait donné lieu à des explications plus ou moins vives, à des correspondances ou à des conversations diplomatiques plus ou moins amères ? Est-ce qu’il y aurait eu, en France, dans ces derniers mois, quelque recrudescence d’animosité contre d’anciens adversaires, des emportemens ou des impatiences d’opinion, des préparatifs belliqueux, en un mot, une certaine disposition à chercher l’occasion d’un nouveau conflit, de ce qu’on appelle la revanche ? Au premier coup d’œil, rien de semblable n’apparaît, assurément. On aurait dit plutôt que, depuis quelque temps, les deux gouvernemens s’étaient étudiés à se rapprocher politiquement, autant que cela était possible, à nouer de meilleurs rapports, même à poursuivre ensemble la solution de questions qui intéressent l’Europe. De plus, s’il y a aujourd’hui dans notre pays, en dépit de quelques effervescences isolées et partielles, un sentiment vivace, saisissable, c’est le désir de la paix, le sentiment de la nécessité de la paix. La France, déjà liée par des entreprises coloniales qu’elle paie du sang de ses soldats, qui pèsent sur son budget, n’a sûrement pas l’impatience de se retrouver pour le moment sur d’autres champs de bataille, et ce n’est pas, dans tous les cas, la loi de recrutement préparée par les radicaux de la dernière chambre qui peut passer pour une démonstration menaçante, pour l’organisation d’une armée prête à entrer en campagne. Il n’y avait donc pas de prétexte sérieux et sensible à invoquer. Qu’est-on allé chercher ? Il a suffi d’un simple article de journal comme il en paraît sans cesse, depuis quelques années, dans les deux pays, sur l’organisation des forces nationales, sur les armes, sur les défenses des frontières. Un écrivain militaire a cru devoir étudier, en dehors de toute préoccupation politique, au point de vue technique, le rôle et la composition de la cavalerie française de l’est en mettant en regard la composition et le rôle de la cavalerie allemande au-delà des Vosges. Il n’en a pas fallu davantage. Aussitôt, sur ce simple fait, la vigilante sentinelle de Berlin a pris feu, et comme la raison était insuffisante, comme, d’un autre côté, la France ne paraissait nullement agitée d’ardeurs belliqueuses, on a flairé quelque mystère ; on s’est mis un peu de toutes parts à chercher comment cette même Gazette de l’Allemagne du Nord, qui, il y a peu de jours à peine, célébrait la « solidité du caractère éminemment pacifique de la politique internationale, » avait pu découvrir si vite de si noirs nuages à l’horizon des Vosges. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les autres journaux allemands, un peu surpris peut-être de la sortie de la gazette berlinoise, mais jaloux de suivre le mouvement, se sont évertués à leur tour à réveiller tous les griefs, à chercher, à imaginer toute sorte de motifs à défaut du prétexte qui ne leur paraissait pas à eux-mêmes bien sérieux. À tout hasard, ils ont rouvert le feu contre notre pays en mettant la France en cause dans ce qu’elle fait et dans ce qu’elle ne fait pas, dans ses sentimens présumés, dans ses projets, dans ce qu’elle est censée préméditer. Et voilà comment s’engagent ces campagnes de plume entreprises, dit-on, pour le bien des peuples, pour la paix de l’Europe !

Des polémiques ne sont point sans doute des actes de diplomatie engageant les gouvernemens et il ne faudrait pas en exagérer l’importance. Les journaux allemands ont l’habitude de ces campagnes périodiques où ils portent autant de discipline que de violence et qui, en définitive, ne sont assez souvent que des explosions de circonstance sans lendemain. La vraie question serait de savoir ce que pense, ce que veut réellement celui de qui tout émane en Allemagne, celui qui sait se servir de tout, même de la presse, et dont les journaux, la Gazette de l’Allemagne du Nord en tête, sont chargés quelquefois de masquer ou de dévoiler à demi les calculs, de laisser entrevoir les impressions et les évolutions. Le chancelier allemand a-t-il voulu témoigner son ressentiment pour quelque mécompte, d’ailleurs peu important, qu’il aurait essuyé dans la poursuite de sa politique coloniale ? A-t-il voulu, au risque de faire sentir durement sa prépotence, avertir la France à la veille des élections, rudoyer les radicaux français au cas où ils seraient tentés de se créer une certaine popularité par des déclamations contre l’Allemagne ? Prépare-t-il quelque combinaison nouvelle, quelque évolution qu’il veut donner à pressentir, dont on verra plus tard les suites ? Il est certain que M. de Bismarck sait assez généralement ce qu’il fait, qu’il ne met pas les journaux en mouvement sans y être intéressé et qu’il ne parle pas ou ne laisse pas parler pour rien. Au fond, à y regarder de près, il ne serait pas impossible que cette campagne, aussi bruyante qu’imprévue, des journaux allemands, ne se liât à une phase de politique nouvelle, principalement caractérisée par une recrudescence de mauvaise humeur du chancelier à l’égard de la France et par un retour de l’Allemagne vers l’Angleterre.

Précisons un peu plus si l’on veut. Il y a eu, on n’en peut douter, depuis quelque temps, sous le dernier cabinet, il y a eu, au moins sur quelques points de politique européenne, entre Paris et Berlin, un certain rapprochement, un certain désir de bon accord, qui pouvait sans doute avoir ses avantages, qui malheureusement aussi reposait sur une dangereuse équivoque. Assurément la France n’est nullement tourmentée de ces passions belliqueuses que lui attribuent les journaux allemands. On pourrait dire que, par ses instincts, par ses sentimens, elle est aujourd’hui une des nations les plus pacifiques. Elle est même parfaitement disposée, autant que sa situation le lui permet, à n’avoir que des rapports rassurans, réguliers avec l’Allemagne, parce qu’un grand pays ne peut pas se réduire à une politique d’isolement, d’amertumes stériles, et d’éternelles récriminations. La France est sans bouderie et sans impatience avec tous ceux qui travaillent pour la paix, qui veulent venir en aide à ce qui reste de l’équilibre européen ; mais il est bien clair aussi qu’en restant correcte et loyale dans ses relations, elle a le droit de garder, avec l’indépendance de son rôle, le souvenir de ses traditions, de ses malheurs et de ses intérêts permanens ; elle n’a pas à entrer dans des combinaisons où elle ne serait pas toujours avec dignité, elle ne peut pas se prêter à toutes les politiques, fût-ce pour quelques avantages momentanés. M. de Bismarck, dans un sentiment qui n’avait rien d’inavouable sans doute, qui était le sentiment d’un grand calculateur, a jugé habile de pratiquer à l’égard de notre pays la politique des diversions, en allant au-devant d’un rapprochement dont il espérait se servir ; il a cru gagner ou se rattacher jusqu’à un certain point la France en l’aidant de sa diplomatie, en se montrant favorable à ses entreprises du moment, en lui facilitant les occasions de déployer son activité et son drapeau à Tunis, au Tonkin, à Madagascar. Le chancelier, en homme à qui rien ne résiste, a pensé résoudre d’un seul coup le problème assez compliqué d’occuper la France, de la désintéresser en lui assurant des compensations lointaines et de lui faire peut-être oublier ses blessures. Tout était bénéfice pour lui. Il n’a pas pu malheureusement tarder à s’apercevoir que, pour un homme si positif, il se faisait illusion, que le concours qu’il pouvait se promettre de la France, quels que fussent les ministères, avait nécessairement des limites. Il l’a vu avec son dépit hautain, et il n’a pas pu se contenir ; il n’a pas su se défendre d’une de ces impatiences de domination qui, après tout, ne conduisent à rien, qui ne changent ni la nature des choses ni les vrais intérêts. Ce qu’il n’a pas voulu mettre dans sa diplomatie, il s’est donné le plaisir de le laisser passer dans des polémiques qu’on peut toujours désavouer : de là ce déchaînement des journaux dévoués à la politique du chancelier contre notre pays, à qui on reproche aujourd’hui de méconnaître les intentions bienveillantes de l’Allemagne, d’être insensible aux offres les plus généreuses et probablement les plus désintéressées de réconciliation, d’oublier l’appui qu’il a reçu dans les affaires d’Egypte, à Tunis ou au Tonkin. Peu s’en faut que nous ne soyons taxés d’ingratitude, et M. de Bismarck s’est senti d’autant plus disposé à laisser tout dire contre la France qu’il a vu l’occasion de quelque combinaison nouvelle dans l’avènement récent d’un ministère conservateur à Londres. C’est là, en définitive, une explication assez vraisemblable de tout ce bruit qui n’est destiné peut-être qu’à couvrir une évolution plus ou moins prochaine. Le fait est que M. de Bismarck a cru pouvoir un instant se servir de la France, qu’il croit pouvoir aujourd’hui se servir de l’Angleterre, et qu’il est parfaitement homme à passer de l’une à l’autre sans difficulté.

Ce qui tendrait à confirmer ce rapprochement entre l’Angleterre et l’Allemagne, c’est l’attitude de plus en plus marquée, de plus en plus significative, que prend le nouveau gouvernement de la reine Victoria dans la politique extérieure. Il n’est point douteux que le ministère conservateur, dès son avènement, a fait ce qu’il a pu pour renouer avec Berlin des rapports d’intimité qui n’étaient pas précisément faciles sous M. Gladstone, et il a dû trouver à qui parler. Jusqu’à quel point le chancelier de l’empire d’Allemagne pourra-t-il aider utilement le cabinet anglais dans ses négociations avec la Russie au sujet de l’éternelle difficulté des frontières de l’Afghanistan, on ne le sait pas encore ; on ne voit pas bien même dans quelle mesure et sous quelle forme pourrait se manifester son intervention. M. de Bismarck peut du moins, s’il le veut, prêter un appui plus actif, plus direct à l’Angleterre dans les affaires d’Egypte, qui sont toujours un des points difficiles, et déjà on sent plus d’assurance dans le langage de quelques-uns des ministres anglais, du chancelier de l’échiquier, sir Michaël HicksBeach, qui disait récemment en propres termes que la seule manière de réussir était « de bien faire savoir au monde qu’on avait l’intention de rester en Egypte pour la réformer. » Ceci commence à devenir significatif ; mais, pour l’Egypte comme pour l’Afghanistan, il y aura encore bien des négociations qui vont être nécessairement ralenties par cette saison de vacances parlementaires et diplomatiques, de dispersion universelle. Ce n’est qu’avec le temps que cette situation nouvelle peut se développer et prendre tout son caractère. Quant à la France, ce qu’elle a évidemment de mieux à faire, c’est d’attendre sans s’émouvoir, de laisser passer les polémiques et les combinaisons, de défendre fermement,tranquillement ses propres intérêts, qui se confondent avec les intérêts européens, en évitant surtout de donner inutilement des griefs par les inconsistances et les excitations d’une politique dont elle serait la première à souffrir. La France n’a qu’à rester elle-même, libre de traiter avec ceux qui voudront traiter avec elle, sans se laisser entraîner dans des combinaisons qui ne sont pas toujours sûres. C’est le rôle que lui trace sa situation, et, puisqu’elle a les inconvéniens d’un certain isolement, c’est bien le moins qu’elle en garde aussi les avantages.

CH. DE MAZADE.