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Chronique de la quinzaine - 31 août 1885

Chronique n° 1281
31 août 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 août.

On a si étrangement prodigué de nos jours les statues, les monumens et les apothéoses, on a répandu à flots tant de déclamations grossières ou puériles pour des gloires équivoques, pour de vulgaires renommées de parti qu’il y aurait de quoi dégoûter à jamais de ces vaines représentations données par les vivans aux dépens des morts. On dirait que plus les temps sont ingrats, plus on se plaît quelquefois à faire des grands hommes avec de petits personnages qui n’auront même pas une place dans l’histoire, et quand on va chercher dans le passé quelque célébrité universelle ; c’est pour la rapetisser à la mesure des passions ou des intérêts du jour.

Heureusement, il faut l’avouer, il y a encore honneurs et honneurs, il y a commémorations et commémorations, et il est des momens rares où le sentiment public lui-même sait bien faire la différence entre ce qui n’est qu’une banale cérémonie imaginée par l’esprit de secte, et le juste, le légitime hommage rendu à de généreux serviteurs de la France. Certes, depuis quelques années, les occasions n’ont pas manqué : on a mis des monumens partout, on a érigé des statues à tout le monde, même à ceux qui ne méritaient pas un buste on a décrété des obsèques. C’était tout au plus un objet de curiosité pour une foule souvent indifférente qui allait là comme à un spectacle, comme à une fête populaire, sans se préoccuper beaucoup du mort qu’on ensevelissait ou du grand homme coulé en bronze qui ne représentait rien pour elle. Que s’est-il passé, au contraire, ces jours derniers, au Mans et à Paris, à l’inauguration du monument élevé au général Chanzy et aux funérailles de l’amiral Courbet, ramené dans son suaire du fond des mers de Chine ? Ici tout était certainement plus sérieux. On sentait que ce n’était pas un spectacle comme tous les autres, que si, dans la foule réunie à ces cérémonies, il y avait toujours quelque curiosité, il y avait aussi une émotion sincère, instinctive. L’éclat et le bruit n’excluaient pas un certain recueillement qu’on n’a guère vu à d’autres inaugurations, à d’autres cérémonies de ce genre. Et à quoi tient cette différence ? C’est que ces deux hommes honorés d’une commémoration nationale ont été, de l’aveu de tous, de grands serviteurs publics qui ont payé de leur personne, qui n’ont jamais marchandé ni leur sang ni leurs peines, qui ont porté fièrement le drapeau devant l’ennemi, et que le sentiment populaire, si facile à égarer qu’il soit quelquefois, ne confond pas ceux qui ont dévoué leur vie à la France et ceux qui n’ont été que des hommes de parti, même quelquefois de coterie.

On aura beau faire, des soldats qui ont cent fois risqué leur vie pour leur pays, qui n’ont jamais compté avec le péril, auront toujours le respect du peuple et remueront la fibre française autrement qu’un vulgaire tribun à qui on dressera une statue sur quelque carrefour. Le général Chanzy a, depuis quelques jours, son monument, autour duquel se sont retrouvés quelques-uns de ses anciens lieutenans de la deuxième armée de la Loire, les Jauréguiberry, les Jaurès, et, à dire la vérité, on peut se demander pourquoi ce monument, qui était bien dû au vaillant soldat, a été précisément élevé au Mans. Sa vraie place était plutôt dans les lignes de Josnes, là où l’intrépide capitaine, brusquement livré à lui-même, avec une armée en déroute, arrêtait, par cinq jours de combat, l’invasion ennemie. Là le monument aurait eu sa vraie signification ; il aurait représenté, sur le terrain même de la lutte, la résistance de l’héroïsme impassible devant le danger.

Ce qu’on peut avoir la pensée d’honorer, ce n’est point un victorieux dans la fatale guerre ; Chanzy n’a point gagné de victoires, quoiqu’il eût mérité d’en gagner. La campagne de ce terrible temps n’a été qu’une longue et savante retraite, entrecoupée de sanglans combats, de la Loire jusque sur la Mayenne, en passant par Le Mans, où se livrait une nouvelle et dernière bataille qui n’était qu’une défaite de plus ; mais ce qui l’a caractérisé dans cette campagne, ce qui était digne d’être consacré, c’est justement cette indomptable fermeté dont il donnait le premier et éclatant exemple à Josnes ; c’est la vivace et inépuisable énergie du chef inaccessible au découragement et ingénieux à se créer des ressources, à se refaire une armée avec des débris, avec des conscrits, toujours prêt à recommencer, envoyant des conseils qui n’étaient pas écoutés et continuant à se battre sans récriminations inutiles, refusant jusqu’au bout de désespérer, même quand il n’y avait plus d’espérance possible. Inconnu encore à la veille de la guerre, le général que le maréchal de Mac-Mahon avait eu l’heureuse inspiration de signaler à la défense nationale se révélait, en quelques semaines, avec cette vigoureuse trempe militaire qui l’a fait illustre. Plus que tout autre, l’amiral Jauréguiberry, qui fut, lui aussi, un des héros de l’armée de la Loire, avait le droit de fixer, comme il l’a fait, en traits sobres et virils, sans vaine emphase, le caractère de cette campagne et du chef qui y a trouvé, à défaut de la victoire, l’honneur de faire flotter au vent, jusqu’à la dernière heure, les lambeaux du drapeau déchiré de la France. Chanzy a été mêlé depuis à la politique ; mais il n’en subissait pas l’influence, il n’en acceptait ni les passions ni les solidarités malfaisantes. Il était resté, avant tout, un soldat qui avait le privilège rare d’inspirer la confiance, et son plus grand honneur est d’avoir laissé cette impression que si, lui présent, il y avait eu des événemens que sa raison n’appelait pas, mais que son cœur ne craignait pas, il était fait pour conduire nos armées et peut-être pour relever la fortune de la France. Le monument du Mans est l’expression de cette pensée, qui, en vérité, n’a rien de menaçant pour la paix, on avait à peine besoin de le dire. C’est l’hommage à un soldat digne de servir de modèle, et ce qui a été fait pour l’homme disparu depuis quelques années déjà, mais toujours vivant dans la mémoire du pays, était bien dû aussi à ce mort d’hier, à ce vaillant chef d’escadre, ramené pour un instant par ses marins sous ce dôme des Invalides, où tout le monde n’entre pas.

Ces honneurs rendus presque en même temps à Chanzy et à Courbet, cette commémoration, ces funérailles, avec leur caractère sérieux et émouvant, ont le mérite de montrer que le sentiment populaire aime toujours ceux qui savent servir la France, tandis que d’autres s’agitent, briguent les candidatures ou font des programmes de révolutions. Que voit-on dans cet amiral qui est mort au loin sur son navire, commandant d’une voix déjà plus qu’à demi éteinte jusqu’à sa dernière heure ? Un homme qui a fait son devoir sans doute, qui n’a fait que son devoir, si l’on veut, mais qui, en le faisant, a honoré le pays, la marine qu’il a pénétrée de son âme, l’armée de terre qu’il a un instant conduite, le drapeau qu’il a porté sous le feu. Pendant deux années, en effet, Courbet est resté, dans ces mers lointaines, chargé au premier rang de cette campagne où ce qu’il y avait de plus difficile n’était pas de combattre, où le chef avait à veiller à tout, à préparer des débarquemens, à entreprendre des opérations qu’il n’approuvait pas toujours, à renouveler ses ressources, à défendre ses équipages du découragement ou des contagions. Pas un instant on ne sent la défaillance ou l’impatience chez ce chef d’escadre qui accomplit son œuvre sans bruit, sans agitation vaine et sans hésitation. Un des traits caractéristiques en lui au contraire est la simplicité ferme et juste du commandement. Courbet avait visiblement quelques-unes des qualités supérieures de l’homme de guerre et de mer : la sûreté vigilante dans le service, la netteté du coup d’œil, l’habileté réfléchie et précise dans la préparation d’une affaire, l’énergie de la volonté dans l’exécution, l’art d’obtenir de ses soldats tout ce qu’ils pouvaient donner. Sévère de tenue, exact et inflexible dans le maintien de la discipline, il était en même temps affable avec les hommes, attentif à leurs besoins et à leurs misères, dont il souffrait sous une apparence de calme, qu’il s’efforçait de prévenir ou d’adoucir autant qu’il le pouvait ; c’est ainsi qu’il avait conquis la confiance absolue de tous ceux qui servaient avec lui et qu’il avait inspiré une sympathie mêlée d’une sérieuse estime au pays qui le suivait de loin, qui avait été touché de ses qualités autant que de ses succès.

À cette œuvre multiple et laborieuse dont il est resté chargé pendant deux ans dans les mers de Chine, Courbet s’était épuisé, et sa fin même a pris une sorte de caractère pathétique. La mort est venue pour lui au moment où il touchait au terme de sa rude campagne, où venait d’être signée une paix à laquelle il pouvait se flatter d’avoir contribué. N’exagérons rien, même sur une tombe, n’imitons pas ceux qui prodiguent à tout propos, à l’inauguration de leurs monumens périssables, les mots de génie et de gloire. L’amiral Courbet avait grandement mérité la sérieuse considération dont son nom reste entouré. Depuis la mort de Chanzy, c’est le soldat auquel l’opinion s’est le plus attachée, et s’il y a vraiment quelque chose à regretter, c’est que la politique, la mortelle politique, s’obstine encore à l’appeler à son secours en tirant des archives secrètes de ses amis toutes ces lettres avec lesquelles on n’en a jamais fini. Qu’en peut-on conclure ? L’amiral Courbet jugeait sévèrement, — pas plus sévèrement que l’opinion française elle-même, — la politique suivie au Tonkin, et il l’écrivait. C’est connu ; mais il n’aurait pas été ce qu’il était s’il eût laissé percer ses amertumes dans le service. Les ordres qu’il recevait, il les avait souvent combattus d’avance ; il les exécutait sans murmure, ponctuellement, habilement, dès qu’il les avait reçus, comme s’il les eût approuvés. Libre dans ses lettres intimes, il ne s’affranchissait pas lui-même d’une discipline qu’il exigeait des autres. Il faisait son devoir comme Chanzy faisait son devoir quand il voyait ses conseils méconnus, et ce n’est pas la peine de traîner ces ombres généreuses dans l’arène électorale. Laissons donc ces vaillans soldats qui appartiennent à la France, laissons-les à leur rôle, à leur mission de patriotisme, sans les exposer aux représailles des partis, sans jeter leur nom dans une campagne d’élections qui a son importance sans doute, puisque la destinée du pays est en jeu, mais où s’agitent toutes les médiocrités et les ambitions vulgaires.

Elle est engagée, en effet, plus que jamais engagée, cette campagne électorale qui va décider pour quelques années de la direction politique de la France, et il n’y a plus qu’à en suivre les incidens, les péripéties qui vont se succéder. De toutes parts maintenant la lutte commence à s’animer entre conservateurs et républicains, entre opportunistes et radicaux. Les comités s’organisent, passent la revue des candidatures, préparent leurs listes qui ne sont pas toujours faciles à composer, et sont à la recherche d’un programme. Les réunions se succèdent sur tous les points du territoire et les discours, les manifestes se multiplient. Le grand électeur de l’opportunisme, M. Jules Ferry, qui a déjà évangélisé Lyon, a renouvelé plus librement l’apologie de sa politique à Épinal, et il est aujourd’hui à Bordeaux. M. le ministre de l’intérieur, tout en prétendant que ce n’était pas le moment de s’occuper d’élections, n’a pas laissé d’en parler l’autre jour au Mans, — en complimentant la république d’avoir donné à la France les institutions libres et la préparation militaire ! M. le ministre de l’instruction publique, qui n’est pas le moins avisé des membres du gouvernement, a fait tout récemment, lui aussi, son discours et presque un programme à l’inauguration d’un hôtel de ville à Hallencourt, dans la Somme. M. Clemenceau, qui a été brusquement interrompu dans ses pérégrinations par la maladie, ne tardera pas sans doute à reprendre le cours de ses voyages, et en attendant il envoie ses lieutenans en province. En un mot, le mouvement est engagé, les camps se dessinent, les alliances se forment ou les dissentimens se prononcent. Il y a seulement un fait assez sensible jusque dans la confusion, c’est qu’on est à peine au début, on est encore à plus d’un mois des élections, et il y a déjà dans tout ce mouvement une certaine monotonie fatigante. Tous ces discours se répètent avec une déplorable vulgarité. M. Jules Ferry est peu varié avec ses infatuations et ses vaniteuses apologies, avec ses déclarations qui ne trompent personne sur les succès de sa politique, sur la prospérité des finances, sur la fin de la guerre du Tonkin, — « la plus légitime et la plus nationale de toutes les expéditions ! » M. Clemenceau lui-même n’est rien moins que nouveau dans ses causticités ou dans ses virulences. Tous ces orateurs en voyage manquent d’ampleur et de souffle. Ces programmes qui ont quelquefois l’air d’être contraires reproduisent, à quelques nuances près, les mêmes banalités qui ont traîné partout.

Ce qu’il y a de particulier et de surprenant, c’est qu’en traçant ces programmes des élections et de la prochaine législature, on prétend s’inspirer de l’opinion, exprimer les vœux du pays. Et, en réalité, le pays ne dit rien de tout ce qu’on lui fait dire. Le pays a sans doute l’instinct que, depuis assez longtemps, sa situation n’est pas des meilleures, que ses intérêts souffrent, que tout est incertain et précaire, qu’il y a de toute nécessité, selon le mot récent de M. le ministre de l’instruction publique à Hallencourt, « quelque chose à changer dans la direction qui a été suivie jusqu’ici. » Il le sent ; mais certainement il ne croit à aucun des remèdes qu’on suppose réclamés par lui ; ni à la suppression du sénat, à l’élection des juges, à la séparation de l’église et de l’état des radicaux, ni aux guerres religieuses détournées, aux expéditions lointaines, aux profusions de dépenses érigées en système des opportunistes. Ceux qui se font de ces programmes, qu’on prend trop souvent au sérieux, ce sont ces politiques de comités ou de clubs, qui, sous prétexte d’interpréter l’opinion, imposent tout simplement leurs fantaisies. Le pays, plus modeste, ne demanderait volontiers, si c’était possible, qu’à être plus ménagé dans ses intérêts, dans ses croyances, dans sa sécurité, à ne point être l’éternelle dupe de ceux qui ont la prétention de parler pour lui. On sent bien quelquefois cette lassitude universelle qui ressemble à un avertissement. Les républicains des Vosges avouaient récemment eux-mêmes qu’un pays comme le nôtre, qui vit de paix, de travail et de bon sens, « préférera toujours les améliorations pratiques aux promesses chimériques, aux réformes creuses et retentissantes, à la politique agitée et impuissante. » Fort bien ! mais alors que signifient ces programmes où on laisse s’introduire, sous des formes plus ou moins déguisées, les réformes chimériques, les menaces d’agitations stériles ? C’est un perpétuel subterfuge. On promet au pays des améliorations pratiques et on se réserve de traiter avec les radicaux de bonne volonté, de leur ménager une place dans la majorité, de leur livrer tour à tour un peu de magistrature, un peu de concordat, un peu des institutions militaires. C’est tout l’opportunisme, et s’il se trouve des dissidens, des indépendans qui osent rompre avec l’équivoque, dire la vérité, opposer programme à programme, on les excommunie, on les appelle, — c’est la dernière injure, — réactionnaires, cléricaux ou orléanistes ! C’est ce qui vient d’arriver à M. Henri Germain à propos d’une circulaire qu’il a adressée à ses électeurs de l’Ain. M. Germain a osé déclarer qu’on abuse la France depuis quelques années, qu’on ne gouverne pas une grande nation en engageant sa politique extérieure dans toutes les aventures, en accumulant les déficits dans ses finances, en troublant sa paix religieuse. Il a parlé ainsi, il a été exclu de la république comme un ennemi des institutions ; et cependant, s’il est un fait vrai, qui reste la moralité des élections prochaines, c’est que la république ne peut vivre qu’en échappant aux influences qui la compromettent, en retrouvant une direction nouvelle, un gouvernement de patriotisme prévoyant, d’ordre financier, de sincérité, d’équité libérale.

La France est donc tout entière ou à peu près à ses élections qui décideront bien ou mal de la direction de sa politique et de son avenir prochain. L’Angleterre n’en est pas tout à fait là, elle y arrivera bientôt à son tour elle ne tardera pas à entrer, elle aussi, dans l’agitation électorale. Pour le moment l’Angleterre est officiellement au repos.

Le parlement s’est séparé il y a quelques jours à peine après avoir entendu un discours de la reine qui ne dit rien de nouveau ni rien de particulièrement décisif. Le ministère conservateur qui a pris récemment les affaires reste maître du pouvoir : il règne et il gouverne. Il attend la fin de la mission qu’il a confiée à sir Henry Drummond Wolff pour aller régler, s’il le peut, à Constantinople et au Caire, la question du Soudan et de l’Égypte ; il négocie discrètement, avec la Russie sur la délimitation de l’Afghanistan, et on peut bien penser que le nouveau ministère ne négligera rien pour pouvoir se présenter aux élections prochaines avec une solution des difficultés que les libéraux lui ont léguées, qui, depuis quelques mois, ont passionné l’Angleterre. Quelle sera la solution de ces difficultés d’Egypte et d’Afghanistan ? Le chef du cabinet ne l’a pas dit ; il ne s’est expliqué ni devant le parlement avant sa séparation, ni au banquet traditionnel de Mansion-House, qui a coïncidé avec la fin de la session. Il a laissé beaucoup espérer sans rien promettre. Ce qu’il y a de plus curieux et de plus caractéristique dans le discours de lord Salisbury à Mansion-House, c’est ce sentiment de libre et supérieure équité que les partis anglais savent toujours garder entre eux, et dont le premier ministre a donné un exemple de plus en reconnaissant la parfaite loyauté de M. Gladstone à l’égard du cabinet dans les derniers jours de la session ; c’est aussi le ton dégagé avec lequel lord Salisbury s’est défendu contre ceux de ses amis qui lui reprochaient de n’avoir point répudié tout ce qu’avait fait l’ancien cabinet, de n’avoir pas renoué les traditions de lord Beaconsfield. Le ministère conservateur n’entend pas se départir de la politique de conciliation ou de concession suivie par les libéraux dans la question de l’Afghanistan, dans les négociations engagées avec la Russie. On bataillera plus ou moins, diplomatiquement s’entend, pour Zulficar, mais tout s’arrangera, et si lord Salisbury a pu récemment quitter Londres pour venir en villégiature à Dieppe où il va passer quelques semaines, c’est qu’il sait déjà à peu près à quoi s’en tenir, c’est qu’il ne voit évidemment rien de grave à propos de l’Afghanistan ou de l’Egypte.

Est-ce à dire qu’à défaut d’une question afghane, qui aurait pu être sérieuse, il ne reste plus rien pour occuper ou animer ces vacances d’automne ? Il y a tout au moins les visites impériales, une de ces entrevues de têtes couronnées qui ont si souvent piqué la curiosité de l’Europe, et il y a eu aussi pour un moment, pas plus tard que ces jours derniers, une alerte assez imprévue dans les rapports de l’Allemagne avec l’Espagne. Nous n’avons pas eu pour cette année, il est vrai, le spectacle d’une rencontre des trois souverains du Nord ; à la représentation récente on n’a vu paraître ni l’empereur Guillaume ni M. de Bismarck. Il n’y a eu que deux empereurs, les souverains de Russie et d’Autriche en présence ; mais rien n’a été négligé visiblement pour donner de l’éclat à cette entrevue restreinte qui a eu lieu à Kremsier, dans le vieux palais des évêques d’Olmutz, où toutes les somptuosités de la cour de Vienne ont été déployées pour la circonstance. L’empereur Alexandre III est arrivé à Kremsier avec la tsarine, quelques-uns des grands-ducs et une suite des plus brillantes. L’empereur François-Joseph est allé, avec l’impératrice Elisabeth, avec le prince héritier et quelques-uns des archiducs, à la rencontre de la famille impériale de Russie. M. de Giers, qui était à Franzensbad, s’est rendu de son côté auprès de son souverain à Kremsier, où il s’est rencontré avec M. le comte de Kalnoki. Pendant deux jours les banquets, les réceptions, les chasses, les représentations de gala se sont succédé sans interruption ! Aux fêtes se sont mêlées les conférences des ministres, et tout semble s’être passé aussi cordialement que possible entre les diplomates comme entre les deux familles impériales. En deux jours on a eu le temps de suffire à tout, à l’agrément, et aux affaires sérieuses ; puis on s’est quitté, racontent les historiographes, en se promettant de se revoir : c’était bien le moins ! Reste à savoir ce qui survit à ces représentations brillantes données de temps à autre à l’Europe.

Ces entrevues qui sont devenues fort à la mode, qui se sont renouvelées bien des fois depuis des années, n’ont pas toujours eu, sans doute, le privilège de détourner ou de suspendre le cours des événemens qui, le plus souvent, sont le résultat de la force des choses ; elles ne laissent pas néanmoins d’avoir leur importance ; elles sont dans tous les cas le gage visible de la bonne volonté des chefs de puissans états séparés par bien des intérêts. Cette récente entrevue de Kremsier, succédant à tant d’autres, n’est point uniquement, on peut le croire, un acte de courtoisie, une visite rendue par le tsar à l’empereur François-Joseph ; elle est l’expression calculée et préméditée d’une politique. Elle atteste, elle doit attester, de la part des deux gouvernemens, l’intention de maintenir la paix dans les Balkans, de décourager les agitations, de ne pas laisser se réveiller cette question d’Orient sur laquelle la Russie et l’Autriche sont éternellement en conflit. Elle est comme une continuation ou un appendice de cette autre entrevue qui réunissait, l’an dernier, les trois empereurs à Skierniewice, qui semblait avoir pour objet d’établir entre Berlin, Vienne et Pétersbourg, une entente sur certains points de politique intérieure autant que sur la politique extérieure. L’empereur Guillaume n’était pas cette fois de la réunion des souverains, disions-nous ; il a été retenu par son grand âge qui ne lui permet plus ces excursions, et par suite son chancelier, le plus puissant de tous, ne s’est pas trouvé non plus dans la petite ville de Moravie où le tsar a reçu l’hospitalité autrichienne ; mais il est bien clair que, si le chef de l’empire allemand manquait de sa personne à la fête, il était présent par l’esprit, par l’influence, par l’autorité. On ne s’est pas réuni à son insu et sans qu’il ait mis son visa au programme de l’entrevue. Peu auparavant, les souverains autrichiens étaient allés visiter le vieil empereur Guillaume à Gastein, et c’était déjà comme un prélude de la visite de Kremsier. Le chef de la diplomatie autrichienne, le comte de Kalnoky s’était, de son coté, rendu à Varzin, auprès du chancelier allemand, et dans les conversations prolongées de Varzin on n’avait pas sans doute parlé uniquement des relations douanières des deux empires. Tout était entendu d’avance, et rien n’a été fait à Kremsier qui n’ait été tout d’abord accepté, probablement conseillé ou inspiré par ce terrible solitaire de Varzin, qui, du fond de sa retraite, conduit les affaires du monde. Par cette entrevue de Kremsier où il n’était pas, mais où il a été présent quoique invisible, M. de Bismarck n’a fait évidemment que continuer ce qu’il a commencé, ce qu’il poursuit depuis bien des années pour la sûreté, pour la consolidation de l’empire allemand par la paix continentale. Il se crée des défenses et il les maintient de son mieux avec sa dextérité puissante.

M. de Bismarck a-t-il eu dès l’abord la volonté, la préméditation de reconstituer ce qui s’est appelé autrefois et pendant longtemps la triple alliance du Nord ? Il n’a peut-être pas de ces fantaisies archéologiques, et dans tous les cas, il est homme à ne prendre du passé que ce qui lui convient, à accommoder les vieilles traditions aux temps nouveaux. Il a manœuvré selon les circonstances, variant ses combinaisons et ses expédions, se portant partout où il croyait voir un péril. Il a commencé par se rattacher étroitement l’Autriche, qui avait à oublier de cuisantes blessures, qui s’est trouvée intéressée à les oublier ; plus tard, il a jugé utile de rallier la Russie pour laquelle il s’était refroidi pendant quelques années après avoir trouvé en elle un moment une auxiliaire singulièrement précieuse. Il a su saisir les occasions, et il a fini, non sans peine, non sans avoir traversé bien des phases et sans avoir eu à concilier bien des intérêts contraires, par créer au centre de l’Europe cette fédération des trois empires dont la masse lui garantit la paix du continent dont il a besoin. Pour lui, c’est l’essentiel, le point capital de sa politique, tout le reste ne compte qu’à demi. Maître du centre du continent, il se croit libre de poursuivre sur toutes les mers ses nouveaux desseins de politique coloniale pour l’empire allemand, et n’attache visiblement qu’une importance secondaire ou très relative à ses rapports avec les autres pays, dont il se sert tour à tour, selon ses intérêts du moment et selon les occasions. Il se sert de l’Angleterre, de la France, de l’Italie, de la Turquie, de l’Espagne, sauf à les délaisser alternativement quand il n’en a plus besoin, et on peut dire vraiment que, dans sa superbe impartialité, il ne ménage personne. Il traite tout le monde également, avec un parfait sans-façon. Il n’a pas eu de peine à capter les Italiens, et il ne leur a sûrement pas ménagé les déboires. Il a été quelquefois bien avec l’Angleterre, et il était récemment encore en querelle avec elle au sujet de Zanzibar conquis à son protectorat ; il lui rendra peut-être ses bonnes grâces si lord Salisbury, qui y parait d’ailleurs assez disposé, veut bien les payer ; il attendra sûrement dans tous les cas les élections pour savoir quelle attitude il doit prendre avec les Anglais. Il s’est cru un moment intéressé à aider la France dans des entreprises ruineuses, et il n’a pas tardé à lui faire sentir l’aiguillon, en lui rappelant par ses journaux, au cas où elle serait tentée de l’oublier, que rien n’est changé. Aujourd’hui c’est l’Espagne qu’il froisse et qu’il irrite dans le sentiment de ses intérêts, dans son orgueil, en mettant la main sur ses possessions lointaines. M. de Bismarck, dans l’ardeur de ses ambitions coloniales, ne craint pas de se faire de ces querelles qui ne l’inquiètent guère, tant qu’il a son alliance centrale, l’alliance de Gastein, de Skierniewice et de Kremsier, — qui sont cependant quelquefois imprudentes, ne fût-ce que parce qu’elles accoutument tout le monde à se défier de cette prépotence aussi lourde que peu scrupuleuse.

Qui se serait douté que les Espagnols auraient bientôt leur tour dans cette chasse aux colonies, qu’on se réveillerait si vite au-delà des Pyrénées de ce rêve d’une alliance possible entre l’Espagne et l’Allemagne ? Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’il n’y a que quelques mois, le chancelier de l’empereur Guillaume réunissait lui-même un congrès à Berlin, tout exprès pour créer un code international applicable aux conquêtes coloniales, pour tracer les conditions et les règles de la prise de possession des îles, des continens inoccupés, et presque aussitôt, il a eu tout l’air d’oublier son propre code ; par ses agens qui courent les mers, il a étendu la main de l’Allemagne sur quelques îles de l’océan oriental, non loin des Philippines, dans le petit archipel des Carolines. Les Allemands croyaient sans doute trouver la place vide, et M. de Bismarck se préparait à invoquer la maxime tutélaire du Beati possidentes. Malheureusement la place n’était pas vide. Les Espagnols ont des droits ou des prétentions traditionnelles sur les Carolines, auxquelles ils ont donné leur nom, qu’ils considèrent comme leur domaine. L’Espagne fait remonter ses droits au XVIe siècle ; qu’elle ne les ait pas toujours exercés d’une manière bien effective, elle ne les revendique pas moins énergiquement, et elle prétend ne pas les céder. Elle se défiait évidemment, puisqu’il y a quelque temps elle avait inscrit dans son budget une certaine somme pour l’occupation des Carolines, pour le traitement d’un gouverneur militaire, et elle avait même décidé l’envoi d’un bâtiment de guerre avec quelques troupes ; les agens de l’Allemagne l’ont devancée, — et voilà la guerre allumée ! Il ne s’agit, bien entendu, pour le moment, que d’une guerre de polémiques, de discours et de manifestations populaires. Le fait est que l’invasion des Carolines a provoqué au-delà des Pyrénées, à Madrid et dans les provinces, une véritable explosion de fierté nationale. Elle a été ressentie comme une injure par tous les partis, qui se sont rencontrés dans un même sentiment de patriotisme offensé. Des généraux ont renvoyé à Berlin les décorations qu’ils avaient reçues l’an dernier, à l’époque du voyage du roi Alphonse en Allemagne, et de la visite du prince impérial Frédéric-Guillaume à Madrid. Des négocians ont juré, au cas où il ne serait pas fait droit aux griefs de l’Espagne, de ne plus recevoir de marchandises allemandes. Des manifestations populaires ont menacé la légation et les consulats impériaux à Madrid et dans quelques autres villes. Il en est résulté, on le comprend, un embarras aussi grave qu’imprévu pour le ministère du roi Alphonse, qui, sans vouloir se laisser entraîner à des démarches imprudentes ou prématurées, ne pouvait rompre avec le sentiment national et n’a pu se dispenser de s’y associer dans une certaine mesure par ses protestations.

Évidemment M. de Bismarck ne se doutait pas de l’effet qu’il allait produire par le nouvel exploit de sa politique coloniale, par la prise de possession précipitée de ces quelques Ilots d’un lointain archipel ; et il faut lui rendre cette justice que, par le sang-froid avec lequel il a pris l’effervescence castillane, il a su éviter d’aggraver une situation délicate. Il n’a rien fait pour exciter les passions espagnoles déjà suffisamment enflammées ni pour ajouter aux embarras du ministère de M. Canovas del Castillo. On ne voit point, il est vrai, qu’il ait jusqu’ici rien rétracté de ce que ses agens ont fait aux Carolines ; mais, en jouant la surprise, il s’est empressé de désavouer toute intention de méconnaître les droits ou les intérêts de l’Espagne. Il s’est étudié à ménager dans son langage la fierté espagnole, et si la question n’en est pas plus avancée, elle se trouve du moins replacée dans les conditions où se traitent toutes les questions diplomatiques. Il n’en résultera, c’est plus que probable, ni guerre ni rupture déclarée. On négociera, on transigera, ce sera peut-être le mieux ; mais on aura beau faire, le coup est porté. Les Espagnols n’oublieront pas de sitôt et on peut dès ce moment se demander ce qui reste de tous ces projets, de ces mirages de l’année dernière, lorsque le roi Alphonse allait en Allemagne, lorsque le prince impérial d’Allemagne allait avec quelque ostentation à Madrid. Les Espagnols abusés ou légers, qui rêvaient déjà pour leur pays une puissante alliance, peut-être un peu contre la France, se trompaient aussi bien que les Français qui s’irritaient de voir le roi Alphonse aller au camp de l’empereur Guillaume. Ceux qui réfléchissent, qui connaissent le pays, voyaient tout cela avec plus de calme parce qu’ils savaient qu’il n’y avait qu’à laisser aller les choses, que toute cette fantasmagorie disparaîtrait à la première occasion. La désillusion est venue, et la seule moralité de cet incident, c’est que pour une nation comme l’Espagne, il n’y a de vraies alliances que celles qui répondent à sa position, à ses traditions, à ses intérêts permanens, celles qui se font toutes seules, qui existent indépendamment de toutes les formes de gouvernement. Le ministère de M. Canovas del Castillo est d’autant mieux placé pour redresser la politique extérieure de son pays qu’il n’a rien fait pour engager la nation espagnole dans la voie des alliances lointaines, artificielles et onéreuses ; c’est l’œuvre d’un autre ministère. Il n’a, quant à lui, qu’à saisir l’occasion de rendre l’Espagne à sa liberté, de la laisser à ses goûts et ses instincts.

CH. DE MAZADE.