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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1885

Chronique n° 1282
14 septembre 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 septembre.

C’est donc bien décidé, le Journal officiel a parlé et a définitivement fixé au 4 octobre le grand rendez-vous électoral. C’était la date extrême qu’on ne pouvait dépasser, et le décret qui a paru ces jours derniers, arrivant tout droit du Mont-sous-Vaudrey, où M. le président de la république se repose, n’a plus été qu’une formalité légale.

Les partis n’ont pas tant attendu pour se préparer à la lutte, pour entrer en campagne. Depuis quelques jours, depuis quelques semaines déjà, ils sont à l’œuvre et ils ont commencé leurs représentations en province comme à Paris. Partout ils font et ils refont leurs listes, où ils rassemblent des noms souvent assez étonnés de se trouver ensemble ; ils publient manifestes sur manifestes. La droite a sa « déclaration, » qui est le mot d’ordre de toutes les oppositions conservatrices ; les républicains de toutes nuances ont leurs programmes. Les uns et les autres ont leurs réunions souvent bruyantes où ils se prodiguent entre eux les récriminations, les invectives, sans compter les hâbleries, qu’ils ne ménagent pas, qui sont une des formes de l’éloquence électorale, Les partis sont dans leur rôle de combattans, et le ministère lui-même a voulu se mettre en règle en prenant position, en tenant l’engagement qu’il a pris à son arrivée au pouvoir : d’assurer la sincérité des élections. M. le président du conseil, garde des sceaux, a le premier envoyé ses instructions aux chefs de la magistrature en leur faisant un devoir de l’impartialité. M. le ministre des finances a recommandé à ses innombrables agens de ne point abuser de leurs positions, de rester en dehors des mêlées passionnées des partis. M. le ministre de l’instruction publique et des cultes, à son tour, par une circulaire aux évêques, a cru devoir rappeler au clergé la nécessité de la réserve, et il a chargé aussi les préfets de rappeler aux instituteurs qu’ils n’étaient pas des agens électoraux. Bref, les drapeaux sont levés, les partis de toutes couleurs sont aux prises, et le gouvernement promet la liberté pour les opinions, l’impartialité entre les combattans. Le 4 octobre, tout sera décidé et, jusqu’ici, il faut l’avouer, le pays, qui est le souverain juge, attend cette date, laisse passer manifestes et discours, suit cette bataille électorale sans s’émouvoir, sans paraître sortir de son calme.

Qu’en sera-t-il en définitive de ce scrutin du 4 octobre ? La question est d’autant plus sérieuse que les élections prochaines vont se faire dans des conditions particulièrement difficiles, qu’il ne s’agit pas seulement de l’application d’un nouveau système de vote, qu’il s’agit du procès de toute une politique, de toute une situation, que les partis régnans ne peuvent se défendre de la responsabilité d’une crise dont tout le monde a le sentiment. La question qui va s’agiter dans ces élections, autour de ces scrutins du 4 octobre, est réellement celle-ci : Veut-on la continuation ou même l’aggravation d’une politique qu’on peut juger maintenant à ses œuvres, qui depuis quelques années n’a fait sentir son règne que par le malaise moral répandu dans le pays, par l’ébranlement des institutions militaires, par les expéditions aventureuses, par l’abus des ressources publiques et les déficits dans les finances ? Veut-on au contraire faire rentrer dans le gouvernement la raison prévoyante, l’équité libérale, la modération des conseils, l’esprit d’ordre et d’économie ? Rien n’est plus aisé ou plus commode sans doute que d’échapper à cette alternative par des déclamations qui ne prouvent rien, de se prévaloir d’une paix intérieure qui n’est due qu’à la raison publique, de triompher en montrant sans cesse les divisions au camp des conservateurs. Au fond, ceux qui parlent ainsi sentent bien qu’il y a dans la grande masse nationale d’indéfinissables et inquiétans malaises, que si le pays ne voit pas clairement son chemin devant lui, s’il ne sait pas toujours pour qui voter, il commence du moins à se fatiguer singulièrement d’une politique qui lui a tout promis et ne lui a rien donné. Ils sentent que cette fatigue publique devenue évidente est le signe d’une situation nouvelle, qu’il y a là un danger pour eux : aussi s’efforcent-ils de rassurer l’opinion, de ne pas trop effaroucher la province. Ils mettent tout leur art à détourner l’attention du pays, à pallier leurs erreurs et leurs fautes par des confusions calculées, et une des plus singulières preuves de cène tactique, en usage depuis quelque temps dans certaines régions républicaines, c’est le soin qu’on met maintenant à se rattacher à M. Thiers, à se couvrir de son nom, de son autorité, de ce qu’il a fait pour la république ; C’est assez nouveau au camp des vainqueurs de ces dernières années, et c’est peut-être significatif.

Oui, en vérité, il y a tout au plus quelques semaines, en plein sénat, un ancien ministre des finances, M. Tirard, appelait M. Thiers en témoignage au profit de l’opportunisme, et, par une confusion plus ou moins habile, il faisait honneur au gouvernement républicain d’avoir réparé les désastres de la patrie, d’avoir relevé la puissance financière et la dignité de la France. On a écrit des brochures pour mettre au compte de la république des républicains tout ce qui s’est fait d’utile et de salutaire dès 1871. Il n’y a que quelques jours, à Bordeaux, M. Jules Ferry lui-même invoquait, à l’appui de sa cause, « l’illustre M. Thiers, » son expérience, ses services, l’autorité de son nom et de son opinion devant l’Europe. De sorte qu’entre l’ancien président et les républicains qui ne sont arrivés au pouvoir que quelques années après, la solidarité serait complète et parfaite. La confusion peut être habile. Il y a seulement un malheur, c’est que tout cela n’est qu’une confusion, c’est que tout ce qu’a fait, tout ce qu’a pensé l’ancien président est d’avance la condamnation ou la contradiction de tout ce qu’ont fait ceux qui ont la prétention de le continuer en abusant de son nom.

Assurément M. Thiers a eu la rare fortune de réaliser pour le bien de la France les grandes choses qu’on lui attribue, auxquelles on se flatte aujourd’hui d’avoir coopéré. Il a eu le courage de signer une paix cruelle ; il a su, dans une situation malheureuse, réparer d’incomparables désastres, reconquérir la paix intérieure sur l’insurrection du crime, rétablir le crédit et les finances, préparer la libération du territoire, relever la considération du pays devant le monde. Il a suffi à tout ; mais comment a-t-il pu remplir cette mission réparatrice ? Quelles ont été ses règles de conduite dans une œuvre aussi pénible, aussi laborieuse que nécessaire ? Il a eu le mérite d’être l’homme d’état de cette situation, d’agir en chef de gouvernement toujours prêt à défendre les institutions permanentes du pays, d’avoir une politique aussi clairvoyante que résolue dans toutes les questions où les intérêts essentiels de la France étaient en jeu. M. Thiers n’était pas apparemment un clérical ; il savait sans doute, lui aussi, maintenir les prérogatives de la société civile. Est-ce qu’il a jamais eu la pensée ou la faiblesse de se prêter à des guerres contre l’église, de laisser toucher au budget des cultes, à la situation du sacerdoce réglée par des actes presque séculaires, de chercher dans l’enseignement public un instrument de parti ou de secte ? Son instinct de chef de gouvernement, d’homme éclairé, se révoltait contre cette politique. Il l’a dit bien des fois, il considérait comme indigne d’une vraie philosophie d’attrister une âme religieuse, d’inquiéter les consciences ; il regardait comme indigne d’une politique sérieuse de laisser mettre en doute le concordat, et lui qui était pourtant un esprit libre, il se croyait obligé d’être plein de ménagemens pour les chefs d’un grand culte. M. Thiers, comme il le devait dans les conditions douloureuses où il prenait le pouvoir, comme le lui aurait toujours inspiré son profond sentiment national, a eu à s’occuper de la réorganisation militaire de la France. Est-ce qu’il lui est venu à l’esprit de livrer l’armée aux réformateurs plus ou moins démocratiques ? Pas un instant il n’aurait voulu manquer à ce qu’il considérait comme le premier des intérêts français, à l’intérêt militaire. Il livrait des batailles passionnées contre des conservateurs aussi bien que contre les républicains pour défendre l’armée dans sa constitution, dans sa puissance, dans ses traditions. Il admettait à peine une légère transaction, sans cacher qu’il faisait un sacrifice ; et un des plus vifs chagrins de ses dernières années était lorsqu’il voyait reparaître ce service de trois ans qu’il avait si énergiquement combattu, qu’il était prêt à combattre encore. M. Thiers avait eu, avant tout, à réorganiser les finances, et il avait accompli cette surprenante restauration financière par l’habileté et le courage avec lesquels il avait accepté le plus lourd des fardeaux, par le soin qu’il mettait à introduire l’ordre et l’économie dans le budget, à relever le crédit, à ménager les ressources publiques. Sur tous les points principaux, les finances, l’intérêt militaire, la paix religieuse, M. Thiers était décidé d’avance, décidé jusqu’à donner sa démission si on voulait lui imposer des fantaisies de parti, et c’est ainsi qu’il réussissait à délivrer le territoire par la résurrection financière, à refaire une armée, à maintenir la paix, à relever la France dans l’estime du monde.

C’est là ce que M. Thiers a fait, non pas avec des divisions et des exclusions, mais en sachant se servir de tous les concours, en ménageant les opinions sincères, non pas avec des préjugés et des fanatismes de parti, mais avec la fermeté vive et éclairée d’un homme d’état à l’esprit tout français. Est-ce là ce que font ceux qui ont la prétention de l’enrôler aujourd’hui sous leur drapeau, de se servir de son nom pour couvrir sans distinction les « quinze années de république » dont ils tirent vanité ? Ils font et ils ont fait tout le contraire. Ils ont enseveli l’ancien président, ils l’ont rangé parmi les reliques qu’on exhume de temps à autre dans les momens de détresse ; ils se sont hâtés, dès qu’ils ont eu le pouvoir, de renier ses traditions, ses idées, ses conseils de telle façon que, si ce généreux et impétueux esprit était encore de ce monde, il serait certainement le premier à les désavouer et à les combattre.

Là où M. Thiers s’étudiait à réunir tous ceux qui pouvaient servir utilement le pays, à ménager les opinions, à faciliter l’accès de la république, ils ont porté l’esprit le plus étroit d’exclusion et de domination jalouse. Ils ont fermé et gardé les portes de l’église pour ne laisser entrer que les purs, les orthodoxes, comme M. Gambetta l’avouait un jour ; ils ont exclu depuis longtemps tout ce qui est conservateur, cela va sans dire ; ils excluent même les modérés de la république, ils leur accordent tout au plus le droit d’être des alliés résignés, perdus dans leur collège. Eux seuls, et c’est assez ! Le fait est qu’ils s’entendent à exploiter au profit de leurs ambitions et même de leurs intérêts, le régime qu’ils se sont créé, qu’ils ont façonné à leur manière depuis leur avènement. — Là où M. Thiers, tout plein du sentiment de l’ancienne grandeur nationale, ému des catastrophes publiques, mettait sa généreuse passion à raffermir les institutions militaires, à défendre l’intégrité de l’armée, les conditions les plus essentielles du service de la France, les républicains ont mis leurs rêves et leurs calculs de parti ; ils se sont fait un jeu de tout ébranler sous prétexte de créer une armée républicaine. Ils ont imaginé ou laissé mettre en discussion cette loi de recrutement qui serait la destruction de la puissance militaire et des forces intellectuelles de la France. Les ministres mêmes qui sentaient le danger de ce projet prétendu démocratique n’ont pas eu la hardiesse de le combattre, ils n’ont pas osé refuser de le porter au sénat, ils ont craint de se brouiller avec les radicaux ! Là où l’ancien président mettait toute sa prévoyance à relever le crédit avec un art presque minutieux, à créer des ressources sans épuiser le pays, et réussissait à refaire une prospérité imprévue par l’ordre, on a jugé tout simple d’abuser de cette fortune renaissante ; on n’a trouvé rien de mieux que de forcer tous les ressorts du crédit, de multiplier les dépenses, ordinaires et extraordinaires, d’enfler le budget jusqu’au-delà de 3 milliards. On n’a point hésité à gaspiller en quelques années l’héritage qu’on avait reçu dans l’espoir de se créer une fausse popularité. Là enfin où M. Thiers s’était toujours fait un devoir de maintenir la paix religieuse, on s’est empressé, dès qu’on l’a pu, de suivre les mots d’ordre de secte, d’ouvrir la guerre à propos de tout, à propos des écoles et des séminaristes, à propos du budget des cultes et du concordat. On a soulevé sans raison, sans nécessité, cette redoutable question de la séparation de l’église et de l’état qui est peut-être un péril, et dont M. le président du conseil a parlé d’une manière à vrai dire assez équivoque dans les explications qu’il a données ces jours derniers encore à ses électeurs parisiens. Que pense le gouvernement de la question ? M. le président du conseil est au fond pour la séparation, on peut le présumer ; il la craint aussi comme un danger pour la république. M. Henri Brisson, qui est un homme de tenue et de ressource, a l’avantage d’avoir une opinion comme théoricien et une opinion comme chef de ministère obligé à une certaine mesure. Il veut et il ne veut pas, il laisse aux passions le soin de décider en cela comme en bien d’autres choses.

Ainsi on a procédé depuis quelques années, et c’est avec cette politique, à la fois imprévoyante et agitatrice, qu’on est arrivé par le plus court chemin aune situation où l’on a réussi à mettre le déficit dans les finances, l’incohérence dans les affaires militaires, le doute et l’irritation dans les consciences, le malaise dans le pays. Oui vraiment, les républicains d’aujourd’hui peuvent invoquer le nom et l’autorité de M. Thiers devant l’opinion ; ils peuvent se représenter comme ses continuateurs dans les « quinze années de république » dont on parle assez souvent. C’est la continuation ; — si ce n’est que c’est exactement le contraire, — et que tout ce qu’a l’ait ou essayé l’ancien président, ses successeurs républicains sont occupés à le défaire.

Eh bien ! voilà pour le moment toute la question. Il y a en présence deux politiques : l’une, après avoir reçu la France blessée et meurtrie comme on l’a dit si souvent, lui avait rendu par un sage gouvernement la paix, la liberté de son territoire, la puissance financière, la confiance en elle-même, les sympathies du monde ; l’autre, après avoir reçu une situation raffermie, pacifiée, presque prospère, a trouvé le moyen de dévorer en peu de temps ce qui lui avait été légué. Cette politique qui a régné et gouverné depuis quelques années, elle n’a point sans doute irréparablement perdu ce pays de France, qui se tirera de là comme de bien d’autres épreuves ; elle a dû moins notablement et gravement compromis tout ce qu’elle a touché, peut-être la république elle-même qu’elle prétendait servir. Elle a créé un état évident de crise qui se manifeste sous toutes les formes, et ce qu’il y a de plus dangereux ou de plus curieux, c’est que les républicains seuls, qui en ont la responsabilité, ne voient pas ou affectent de ne pas voir une situation qui est leur œuvre. Que leur parle-t-on de malaises publics, d’embarras financiers ? Ce sont là tout au plus des inventions monarchiques ! Les républicains n’y croient pas, ils ne croient qu’aux bienfaits qu’ils ont répandus sur la France. Ils ne s’entendent pas toujours, il est vrai, sur tous les points. M. Jules Ferry, dans ses pérégrinations, dans ses discours à Bordeaux et ailleurs, ne cesse de déclarer que l’expédition du Tonkin, — la plus grande expédition du siècle après celle du Mexique ! — est définitivement terminée ; M. Henri Brisson, pour sa part, ne laisse pas d’avoir des doutes sur le dénoûment d’une entreprise dont il n’aurait « qu’à récolter les fruits, » et il ne cache pas qu’on n’est peut-être pas près d’en finir avec les difficultés. Mais ministres d’hier et ministres d’aujourd’hui se retrouvent d’accord pour promener un regard satisfait sur l’œuvre qu’ils ont accomplie, sur ce qu’ils appellent la France républicaine. Ils ne voient partout que prospérités et un avenir indéfini de progrès, de réformes démocratiques. Ils sont pleins d’illusions et d’optimisme. Si, malgré tout, ils sentent une certaine résistance croissante dans le pays, ils ont toute sorte d’explications, excepté la seule explication juste et vraie qui devrait les éclairer, ils ne comprennent pas que, si cette résistance existe, si même l’opposition n’a fait que grandir au lieu de diminuer depuis quelque temps, c’est tout simplement la conséquence de la politique qu’ils ont suivie, qu’ils prétendent suivre encore, qui n’a eu d’autre résultat que de multiplier les mécontentemens en aggravant la situation du pays.

Ils sont étranges, ces républicains du jour. Ils croient pallier leurs fautes par des discours, des déclamations et des programmes. La réalité reste cependant ce qu’elle est, en dépit des équivoques et des optimismes de parti. La vérité est que les républicains, depuis qu’ils sont au pouvoir, ont abusé de tout sans rien fonder, qu’ils n’ont réussi, avec leurs prétentions, leurs chimères, leurs passions de secte et leurs imprévoyances, qu’à remettre tout en question, à provoquer dans la masse française un sentiment indéfinissable d’incertitude et de malaise. Aujourd’hui encore, à l’approche des élections, que trouvent-ils de mieux à nous promettre ? Tout au plus la continuation ou l’aggravation de ce qu’ils ont fait jusqu’ici. Supposez maintenant, supposez un instant que le pays, livré à lui-même, avec ses instincts de modération, d’ordre et de travail, pût se prononcer nettement, distinctement, entre la politique qui l’a relevé il y a quinze ans et la politique qui le trouble et l’épuisé depuis quelques années : qui peut douter du résultat ? Il est certain que la France demanderait avant tout un gouvernement de bon sens et de prévoyance qui pût lui rendre la paix morale dans sa vie intérieure, l’ordre dans ses finances, la liberté de ses forces et de ses résolutions à l’extérieur.

Il n’y a qu’heur et malheur dans les affaires du monde. Le danger des troubles et des querelles entre nations peut se déplacer quelquefois, il ne disparait pas pour longtemps, ou, s’il disparaît pour les uns, il renaît bientôt pour les autres, et l’Europe n’est jamais bien sûre de sa tranquillité ; elle ne sait pas si, en un instant, du soir au matin, elle ne va point passer des spectacles pacifiques d’une entrevue de Kremsier à des perspectives de guerre à propos d’une dispute à main armée sur une frontière afghane ou de la prise de possession de quelque flot inconnu, dans les mers lointaines. Il y a quelques mois déjà, c’est entre l’Angleterre et la Russie qu’un conflit semblait près d’éclater pour l’occupation de Penjdeh par les troupes du tsar ; les passions britanniques avaient pris feu, l’Angleterre était presque sous les armes. Un moment, il n’aurait fallu peut-être qu’un accident pour allumer une guerre qui n’aurait pas été sans danger pour l’Europe, et voilà maintenant l’incident terminé. Les susceptibilités anglaises se sont calmées, on s’est entendu sur Penjdeh et sur Zulficar ; la querelle est provisoirement éteinte. Il y a quelques jours à peine, c’est entre Madrid et Berlin qu’un conflit nouveau a fait pour ainsi dire explosion à propos de l’invasion allemande aux Carolines ; et, pendant une semaine, ce conflit, aussi violent qu’imprévu, a eu assurément, de toute façon, le caractère le plus menaçant.

Comment cet étrange conflit a-t-il pu éclater et s’envenimer ainsi, au point de conduire deux nations au seuil de la guerre ? Évidemment l’objet primitif de la querelle ne valait pas tout le bruit qu’on a fait, moins encore les dangers qu’on a bravés. L’Allemagne, dans ses fantaisies de conquêtes coloniales, a cru pouvoir étendre la main sur quelques îles de l’archipel des Carolines sous prétexte de protéger le commerce allemand ; l’Espagne, de son côté, se croit depuis longtemps des droits sur ces îles, qu’elle n’a d’ailleurs songé à occuper réellement que depuis peu, lorsqu’elle les a vues menacées. La plus simple négociation pouvait ou devait suffire à dénouer ce conflit de droits et de prétentions. Ce qui a tout compliqué et tout gâté comme il arrive souvent, c’est le procédé, c’est un certain air de bravade et de brutalité sommaire dans la manière dont les Allemands ont paru d’abord vouloir trancher la question. À la première nouvelle des ordres donnés à la marine allemande, l’orgueil espagnol a éclaté ; les manifestations ont commencé à Madrid comme dans les provinces contre ce qu’on a appelé ni plus ni moins un acte de piraterie. Le mouvement s’est étendu, et le gouvernement lui-même n’a pu faire autrement que de s’associer jusqu’à un certain point à l’émotion publique par ses protestations. Qu’est-ce donc lorsqu’on a su ce qui venait de se passer dans l’archipel des Carolines ? Pendant qu’un débat diplomatique était engagé entre Madrid et Berlin, en effet, une scène assez singulière s’était accomplie dans ces mers lointaines. La canonnière allemande l’Iltis était arrivée le soir du 24 août devant la petite île de Yap, où elle avait rencontré deux bâtimens espagnols envoyés de Manille. Le commandant du navire allemand, sans plus d’hésitation, avait débarqué avec quelques forces, avait arboré le pavillon impérial et pris possession de l’île de Yap. Les bâtimens espagnols, gagnés de vitesse ou ne se croyant pas en force pour résister, étaient restés les témoins inactifs de l’acte hardi du capitaine allemand et s’étaient bornés à protester. Voilà ce qu’on apprenait tout à coup à Madrid il y a peu de jours.

Alors la colère espagnole n’a plus connu de bornes, les manifestations sont devenues une agitation tumultueuse et violente. La foule, parcourant les rues, s’est portée à la légation allemande qu’elle a menacée d’un assaut, et le drapeau impérial a été lacéré, offensé par la multitude. Les partis politiques se sont réunis, ont délibéré et ont publié les déclarations les plus belliqueuses. Le roi Alphonse, qui était à la Granja et qui s’est hâté de revenir à Madrid, a été reçu, à sa rentrée, avec des acclamations, mais aussi avec des cris de haine contre les envahisseurs d’une possession nationale. De toutes parts a éclaté la passion de la guerre, d’une guerre immédiate contre l’Allemagne. De Madrid le mouvement s’est étendu aux provinces, et on peut bien supposer que les partis hostiles au gouvernement se sont faits, jusqu’à un certain point, les complices d’une agitation dont ils espéraient pouvoir se servir ; de sorte qu’en quelques jours, en quelques heures, l’Espagne s’est trouvée dans une situation assurément des plus gravés. D’un côté, la plus dangereuse question de paix ou de guerre venait de s’élever, elle ne résultait pas certainement d’une contestation de droit qui n’était rien, elle naissait surtout de l’offense faite au drapeau allemand dans les rues de Madrid, du conflit de tous les sentimens d’orgueil et de dignité entre deux nations ; d’un autre côté, le gouvernement s’est vu subitement dans la position la plus critique. S’il suivait le mouvement populaire, il risquait de se jeter et de jeter son pays dans une aventure où il n’y avait que des périls sans compensation ; s’il, résistait trop ouvertement à la passion qui grondait autour de lui, il s’exposait à provoquer une explosion d’irritation nationale qui pouvait atteindre la monarchie elle-même. Guerre ou révolution, c’était l’alternative.

Un instant on a pu croire que la situation était perdue. Si depuis quelques jours cette crise a subi un temps d’arrêt, c’est que l’Allemagne, par une modération et un calme qui ont été une habileté, a su éviter d’enflammer encore plus, les passions nationales au-delà des Pyrénées et que le cabinet de Madrid, après avoir été un moment surpris et débordé, a retrouvé quoique autorité. On a pu s’arrêter sur la redoutable pente où l’Espagne était en train de se précipiter. C’est déjà beaucoup qu’on ait pu gagner du temps et reprendre assez de sang-froid à Madrid pour négocier. La question néanmoins, qu’on ne s’y trompe pas, reste entière avec ses difficultés, d’elle est assez grave pour qu’on ne la complique pas de diversions de fantaisie, d’inventions ridicules en attribuant dans tout cela à la France un rôle qu’elle ne peut avoir. Non, la France n’est pour rien ni dans les manifestations contre l’Allemagne ni dans les agitations contre la monarchie du roi Alphonse, et si on ne croit pas à sa sincérité, qu’on la suppose du moins assez éclairée sur ses intérêts pour ne pas aller se jeter dans des querelles où il n’y aurait pour elle que des dangers.

Ces événemens d’Espagne ont été si soudains, si imprévus, si violons qu’ils ont un peu troublé les têtes ; ils ont ravivé tout à coup le sentiment de l’incertitude de la paix, et comme si ce n’était pas assez de ce duel possible entre deux nations du continent, on s’est hâté aussitôt d’aller aux dernières extrémités, d’imaginer toute sorte de combinaisons, militaires, diplomatiques ou révolutionnaires, embrassant l’Europe et le monde. Peu s’en est fallu qu’on ne vît en un moment tout en combustion et qu’un îlot d’un archipel lointain n’ait paru être une de ces allumettes chimiques dont parlait autrefois lord Palmerston. Heureusement, toutes les allumettes ne mettent pas si vite le feu au monde.

L’Europe, s’il y a une Europe, n’est probablement pas disposée à se laisser entraîner dans des aventures pour une île hier encore inconnue. La France n’a que faire de se mêler d’une querelle où elle n’a jusqu’ici aucun intérêt direct et pressant. L’Italie n’en est pas sans doute à nouer les alliances dont on lui attribue bénévolement la pensée et à chercher un rôle qui ne pourrait être qu’onéreux et hasardeux. Que l’Italie s’intéresse, comme la France, comme tout le monde, à cette étrange crise hispano-allemande, qu’elle en suive les péripéties avec attention, avec la légitime préoccupation de ne pas se laisser surprendre par l’imprévu, c’est possible, c’est même vraisemblable ; au-delà, elle n’a pas plus que notre pays à intervenir, et le chef du cabinet du roi Humbert n’est certainement pas homme à devancer les événemens par ses impatiences. Si le vieux Piémontais qui gouverne les affaires italiennes depuis assez longtemps et s’est fait une situation inamovible, si M. Depretis a un mérite, c’est d’être tout le contraire d’un esprit agité, d’avoir compris qu’un pays qui compte à peine vingt-cinq années d’existence nationale a plutôt à se fixer par une politique de bon sens et de prudence qu’à courir les aventures. L’Italie, quoi qu’en pensent les rêveurs perpétuels de grandes combinaisons, en est là aujourd’hui ; elle en est à chercher, à prendre son équilibre de puissance régulière, après avoir eu pendant un demi-siècle ses phases dramatiques et souvent mystérieuses, ses crises, ses épreuves dont l’histoire se complète chaque jour par quelque révélation nouvelle.

Peu de nations ont certes une histoire aussi compliquée, et ce qui se passe, ce qui se fait à la pleine lumière, dans un pays comme l’Italie, n’est pas toujours ce qu’il y a de plus curieux. À côté des événemens qui s’accomplissent au grand jour, il y a toute une partie secrète qui ne se dévoile que par degrés, avec le temps ; à côté des personnages publics qui ont la main à l’œuvre, politiques, soldats, princes ou diplomates, il y a les personnages occultes qui restent dans l’ombre. Il y a les hommes qui se font du mystère une puissance, et un des plus singuliers épisodes de cette partie secrète des révolutions italiennes est assurément celui que M. Auguste Boullier remet au jour en racontant dans un petit livre, — un Roi et un Conspirateur, — les négociations de Mazzini avec Victor-Emmanuel, les relations du révolutionnaire d’Italie avec M. de Bismarck. Il y a eu de notre temps, en Europe, quelques-uns de ces hommes qui, sans avoir jamais rien été, ont su se créer dans l’exil, où ils ont presque toujours vécu, une puissance mystérieuse, une sorte de gouvernement invisible. Ils ont passé leur vie à conspirer, à nouer des combinaisons, à préparer des insurrections, à discipliner les forces révolutionnaires dont ils se faisaient une armée, et même à traiter avec des cabinets qui les ont quelquefois écoutés. Mazzini a été un de ces hommes, peut-être le premier. Ce n’est pas qu’il fût un politique supérieur : c’était un mélange d’illuminé et de conspirateur. Toute sa politique se réduisait à un rêve de république de secte, et le système de gouvernement républicain qu’il a exposé un jour dans le secret de ses correspondances consistait tout simplement à disperser les différens services publics dans toutes les villes d’Italie, — « l’instruction publique dans une ville, les travaux publics dans une autre ville, les arsenaux de l’armée dans une troisième, etc. » — Ce n’était qu’un utopiste ; mais Mazzini avait, avec de la finesse et de la ruse, la foi du fanatique, l’obstination du sectaire, l’activité de l’homme né pour conspirer. Il avait aussi l’art d’imposer son influence, de se créer des séides, de faire croire à son pouvoir, et c’est ainsi qu’il était arrivé à avoir sa diplomatie révolutionnaire, à traiter de puissance à puissance avec les gouvernemens, avec Victor-Emmanuel, qu’il caressait et menaçait tour à tour. Victor-Emmanuel se prêtait à ces négociations avec un homme dont il espérait se servir ; il l’éconduisait le plus souvent sans le décourager, en lui dérobant son armée. Le plus fin n’était pas visiblement le conspirateur.

Ce qu’il y a de caractéristique dans cette diplomatie secrète, c’est la haine invétérée de la France, et ce sentiment éclate surtout dans les relations du conspirateur italien avec M. de Bismarck, qui ne dédaignait pas d’avoir, lui aussi, sa négociation presque régulière au lendemain de 1866, à la veille de 1870. Entre le révolutionnaire italien et le chancelier allemand la haine de la France est le lien. Il y a en vérité une façon de note diplomatique où M. de Bismarck s’efforce de démontrer à son interlocuteur clandestin comment l’Allemagne et l’Italie sont des alliées naturelles, comment la France est la grande ennemie qui veut régner sur le Rhin et sur la Méditerranée, qui a menace à tout moment de s’emparer de Tunis. » Et Mazzini ne demande pas mieux que de se faire le complice du chancelier de Berlin, de fomenter une révolution contre la monarchie de Savoie au cas où l’Italie serait noire alliée contre la Prusse. Si la France avait pu s’y méprendre, elle saurait, par ces documens de politique secrète, à quoi s’en tenir sur les sentimens de ces sectaires. Après cela il ne faut rien exagérer sans doute. Que cet agitateur, qui a passé sa vie à se démener dans l’ombre, ait cru servir son pays à sa manière et qu’il ait eu une sorte de rôle dans les révolutions du temps, cela se peut ; mais il n’aurait été jamais évidemment qu’un conspirateur vulgaire et stérile s’il n’y avait eu pour refaire l’Italie, et Victor-Emmanuel, et Cavour, et ces généraux que dédaignait Mazzini, et cette classe d’Italiens si dignement représentée par le marquis Gino Capponi, dont on a publié une correspondance qui va aujourd’hui jusqu’à sa mort, vers 1863. Ces Lettres, dont les dernières ont récemment vu le jour, sont l’histoire morale d’un généreux patricien florentin, qui a été l’ami, souvent le conseil de tous les hommes qui ont honoré son pays. Celui-là n’a jamais été un conspirateur, il n’a été mêlé à aucune révolution, il n’a pas eu le goût des positions irrégulières et des actions occultes. Il a passé sa vie en patriote éclairé, fidèle au sentiment national et aux idées libérales, toujours prêt à concourir à tout ce qui pouvait servir l’Italie. Par toutes ses sympathies il se sentait porté vers la France, qu’il aimait comme l’alliée naturelle de son pays. Ceux qui l’ont connu ne peuvent oublier ce grand vieillard qui était depuis longtemps frappé de cécité et qui semblait tout voir par l’esprit. D’un côté, on a la vie troublée et après tout stérile du révolutionnaire, de l’autre, on a la vie du généreux patriote : le contraste est frappant. Il s’agit de savoir à qui un pays comme l’Italie doit le plus, au conspirateur souvent compromettant ou à ces hommes au cœur loyal dont l’appui est une force et dont le nom reste un honneur.

CH. DE MAZADE.