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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1885

Chronique n° 1283
30 septembre 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 septembre.

Ce qui sortira dans quatre jours de la grande boîte aux surprises du scrutin prêt à s’ouvrir sur tous les points de la France, nul, certes, ne peut le dire ; nul ne sait le secret qui, pour quatre jours encore, est au fond des urnes. C’est l’indéchiffrable énigme, le grand inconnu pour les habiles, qui croient tout deviner, comme pour les esprits simples, qui ne devinent rien et attendent, pour la France entière, qui va donner son vote, et un peu aussi pour l’Europe, qui suit peut-être, avec un certain intérêt ou une certaine curiosité, cette phase nouvelle de la vie publique de notre pays. Ce serait d’ailleurs, convenons-en, une prétention assez vaine de chercher à saisir un résultat possible dans ces mêlées tourbillonnantes où tout est passablement obscur.

D’abord la première expérience qui va se faire d’un nouveau système électoral, de ce scrutin de liste dont on attendait de si merveilleux effets, cette expérience n’est certainement pas de nature à éclaircir le problème qui s’agite dans le pays, à promettre des résultats bien nets, bien décisifs ; elle est plutôt propre à épaissir la confusion, à embrouiller et à déguiser la vérité des choses. De plus, il n’est point douteux qu’en dehors de cette poignée d’agitateurs qui se démènent de toutes parts, qui étourdissent le public et s’étourdissent eux-mêmes avec leurs programmes et leurs discours, qui passent leur temps à rédiger des listes et à imaginer des candidatures, la masse de l’opinion française reste singulièrement perplexe. Elle est fatiguée, désabusée et défiante, c’est bien visible. Blessée et meurtrie de toutes les expériences auxquelles les partis l’ont soumise, elle sent le mal qui a été fait et elle voudrait trouver un remède, un soulagement, c’est encore plus certain ; elle hésite toutefois à se prononcer. Elle assiste avec un scepticisme assez apparent à cette représentation que les ambitieux et les brouillons, les agitateurs et les entrepreneurs de réformes chimériques lui donnent une fois de plus sous prétexte de la consulter. Elle va voter sans trop savoir elle-même ce qui en résultera, c’est là ce qu’il y a de plus clair. En réalité cependant, à travers les incohérences, les contradictions ou les indécisions du jour, il ne serait point assurément impossible, avec un peu de bonne volonté, de démêler dans le pays ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas, ce qu’il appelle de ses désirs et ce qu’il repousse de tous ses instincts. Il y a évidemment, quand on y regarde de près, des courans d’opinion qui se manifestent par des déplacemens de faveur publique, par un réveil de bon sens et de raison dans la masse nationale, par le dégoût sensible, croissant d’une politique qui n’a valu au pays que des déceptions. Il y a le sentiment de résistance aux agitateurs qui traitent la France en pays conquis, et, toute confuse qu’elle soit, cette lutte électorale qui va se dénouer dans quatre jours ne laisse pas d’avoir ses épisodes significatifs, ses incidens caractéristiques, ses manifestations instructives ; elle offre surtout le spectacle de ce curieux contraste, de cette opposition tranchée qui se produit entre ce qui se passe à Paris, citadelle du plus turbulent radicalisme, et ce qui se passe dans beaucoup de départemens.

Décidément, en effet, Paris tient à garder le privilège des excentricités, et si le résultat des élections devait ressembler aux préliminaires du scrutin, ce serait complet ; cette agitation par laquelle on se prépare au vote du h octobre est bien le plus étrange, le plus baroque spécimen d’anarchie. Candidatures sorties on ne sait d’où, listes formées au hasard, tout cela se succède, tourbillonne et est proposé le plus sérieusement du monde pour la représentation de Paris, qui ne connaît sûrement pas les noms de la plupart de ceux qu’on le convie à nommer, de tous ces mandataires privilégiés de la démocratie radicale. On n’a que le choix des candidats et des manifestes : ils sont innombrables et ils rivalisent de violence. À part la liste et le programme des conservateurs, qui ont probablement à l’heure qu’il est peu de chances de succès à Paris, ce qu’il y a de plus modéré, c’est le programme d’un groupe qui s’appelle a l’alliance républicaine, » qui s’est formé sous la présidence de M. Tolain. M. Tolain est pour le moment un des meneurs des élections parisiennes ; il a son parti qui s’appelle le parti des « radicaux de gouvernement, » — nom assez bizarre sous lequel se déguisent pour la circonstance les opportunistes. M. Tolain a sa politique ; il se propose, lui aussi, tout comme un autre, de « fonder dans ce pays la stabilité gouvernementale par la formation d’une majorité homogène, » et à cette majorité future il a préparé un programme où il a mis sûrement tout ce que des radicaux peuvent désirer. Tout y est ou à peu près, et une réforme nouvelle du sénat, et la séparation de l’église et de l’état, et la confiscation des biens légalement possédés par les congrégations autorisées, et le service militaire de trois ans, et l’enrôlement des séminaristes, et l’impôt sur le revenu, et l’extension des franchises municipales et départementales, — ce qui signifie sans doute la constitution de la mairie centrale de Paris. C’est avec cette politique, avec ces idées que M. Tolain se propose de fonder ce qu’il appelle la stabilité gouvernementale dans la république des radicaux. Et remarquez bien que sur la liste formée avec ce programme figurent, en effet, des membres du gouvernement, M. le président du conseil lui-même, M. le ministre de l’intérieur ; ils y figurent, il est vrai, avec bien d’autres, sous la toute-puissante protection de M. Tolain, sous l’invocation du même symbole. C’est un amalgame assez bizarre auquel les noms de deux membres du gouvernement donnent une certaine saveur officielle ; mais, bien entendu, la liste de « l’alliance républicaine » n’est pas la seule, et, à côté du comité Tolain, qui se donne des airs officiels, il s’est formé bien d’autres comités qui ont la prétention de représenter toutes les variétés du radicalisme, de l’anarchie, du socialisme et même de la démocratie féminine. Comité central, comité radical socialiste, comité de la presse, comité Clemenceau, comité Maujan, il y en a de toutes les couleurs et de tous les noms. Ils se valent à peu près tous, et ils ne valent guère moins que « l’alliance républicaine. » Ils ne sont pas, à la vérité, toujours d’accord, quoiqu’on ne voie pas bien pourquoi ils se querellent. Ils ont même fini par ne plus s’entendre du tout, par se séparer violemment, en annonçant au monde une scission définitive. Ils ont formé des camps différens, ils opposent programme à programme, candidats à candidats, et c’est ainsi qu’on est arrivé à ne plus compter les listes entre lesquelles la grande ville aura désormais à choisir. Si Paris n’est pas bien représenté, ce ne sera pas la faute des organisateurs de comités, des fabricans de listes et de programmes.

Le résultat sera ce qu’il pourra, ce que le hasard voudra ; mais, dans tous les cassées élections parisiennes sont certainement instructives sous plus d’un rapport. Elles mettent particulièrement en pleine lumière un fait qui se reproduit invariablement dans toutes les provinces, si l’on veut, mais qui nulle part, peut-être, n’est aussi palpable, aussi singulièrement criant qu’à Paris. Le phénomène prend ici, comme toujours, un relief plus saisissant. On a voté le scrutin de liste sous prétexte que c’était « une façon plus large, plus élevée de comprendre la politique, » et, s’il y a une chose évidente, on peut le voir maintenant, c’est que le suffrage universel direct par le scrutin de liste n’est qu’une fiction dérisoire ; c’est que, pour rester dans la vérité, dans la sincérité d’une consultation populaire, le seul système rationnel, sérieux, pratique, serait tout simplement le suffrage par représentation, ou, en d’autres termes, à deux degrés. Cela est si vrai que ce qui n’est pas dans la loi, on est conduit à le pratiquer par nécessité, par une sorte de subterfuge ou d’usurpation. Partout il y a des comités qui se chargent de désigner des candidats, de composer des programmes, de diriger le mouvement électoral, et d’où sortent-ils, ces comités ? de qui tiennent-ils leur mandat et leur titre ? Ils se sont le plus souvent nommés eux-mêmes ; ils se sont donné de leur propre autorité la mission de former des listes qu’ils prétendent imposer aux électeurs. C’est-à-dire qu’ils pratiquent le suffrage à deux degrés ; seulement ils le pratiquent sans garantie et sans contrôle, en abusant de la simplicité du pays, qui ne sait même pas à qui il a affaire. Ils procèdent comme font aujourd’hui à Paris tous ces comités qui sont nés dans les conciliabules secrets ou dans le bureau d’un journal, qui traitent gravement entre eux des intérêts électoraux de la grande ville, qui se croient le droit de disposer des mandats législatifs, de régenter l’opinion. Si on a voulu prouver que le suffrage universel par le scrutin de liste n’est sérieusement praticable qu’avec la représentation à deux degrés légalement consacrée, on y a certainement réussi plus qu’on ne le croyait peut-être. C’est là, si l’on veut, une première moralité de cette préparation du scrutin du 4 octobre. Mais ces élections parisiennes ont un autre caractère, un autre intérêt. Elles sont le témoignage le plus frappant de la manière dont les républicains ou les radicaux entendent la représentation de la grande ville.

Qu’on fouille toutes ces listes qui pullulent de toutes parts, qui se multiplient avec les comités : il y a évidemment quelques noms qui ont une certaine notoriété, ne fût-ce qu’une notoriété de parti ; les autres sont, pour la plupart, des inconnus. — C’est l’opinion et le goût de la démocratie parisienne, dira-t-on. Le conseil municipal n’est point autrement composé, la députation se composera de même : c’est le triomphe de l’égalité et de la démocratie ! Sans doute la députation, telle qu’on la propose, sera un autre conseil municipal ; ils se ressembleront et seront au même niveau. De sorte que la première ville du monde, la ville des plus puissantes industries, des grandes affaires, des sciences, des lettres, des arts, semble fatalement destinée à être représentée par des inconnus, par de médiocres révolutionnaires, auxquels le hasard d’un scrutin confie les plus sérieux, les plus rares intérêts. Et avec ce système sait-on à quoi on arrive ? On finit évidemment par ruiner le prestige et la grandeur morale de Paris, par affaiblir l’estime du monde et même, jusqu’à un certain point, l’attachement d’une partie de la France pour une ville qui a régné autrefois par le génie sous toutes ses formes, qui ne serait plus désormais qu’un foyer de démocratie vulgaire et tapageuse. C’est là encore, si l’on veut, une autre moralité que les radicaux donnent à ces élections prochaines, avec leurs listes d’inconnus et leurs programmes révolutionnaires, qui ne font que rendre plus sensible le contraste croissant entre les tendances de la démocratie parisienne et l’opinion d’une grande partie de la France.

Ce qui se passe à Paris ne se passe point partout, en effet, et les élections ont manifestement un caractère assez différent dans le reste de la France, dans les provinces. Ici, à part quelques départemens où le radicalisme profite de toutes les exaltations d’opinion et cherche encore fortune, l’atmosphère n’est plus la même, l’esprit n’est plus le même. Il y a dans le pays, on le sent, on le voit, la lassitude de tous les mécomptes, le malaise causé par les imprévoyances d’une fausse politique, et avec la fatigue il y a un certain retour, un mouvement, auquel les candidats, même les candidats républicains, se croient obligés de répondre par leur attitude, par leur langage, par leurs déclarations. C’est bon pour Paris de mettre, dans un programme d’opportunisme et de radicalisme gouvernemental, la séparation de l’église et de l’état, la suppression du budget des cultes, l’impôt sur le revenu, l’élection des juges, les réformes universelles ; en province, on aime moins les chimères et les vaines déclamations parce qu’on est plus près de toutes les réalités. M. le ministre de l’intérieur, le candidat de M. Tolain, avouait lui-même assez naïvement l’autre jour, dans un banquet, qu’il n’y avait rien de mieux que de parler de réformes démocratiques, — ne fût-ce sans doute que pour n’en pas perdre l’habitude, — mais qu’il fallait ménager le tempérament du pays. M. le ministre de l’instruction publique, qui est un partisan, un partisan d’ailleurs libéral de la séparation de l’église et de l’état, avouait lui aussi, récemment, qu’il ne croyait pas cette réforme mûre, et que, ne la votant pas, on devait pratiquer loyalement le concordat sans batailler sans cesse sur le budget des cultes. Beaucoup de candidats qui ont soutenu tous les ministères républicains, et qui ont à s’en défendre, se hâtent aujourd’hui de souscrire à des programmes relativement assez modérés. C’est qu’en réalité le pays, non pas le pays des radicaux, des comités parisiens, mais le vrai pays, répugne à toutes les agitations et à toutes les aventures ; il est pour la paix religieuse, troublée par les sectaires, comme il est pour l’ordre financier, troublé par les prodigues, comme il est pour la prévoyance dans les affaires extérieures. Il ne demande peut-être pas, si l’on veut, à sortir de la république, puisque ce serait encore une révolution et qu’il n’aime pas les révolutions ; il demande, après la malencontreuse expérience de ces dernières années, d’autres hommes, une autre direction, une autre politique. Il demande en un mot quelque chose qui ne soit pas l’opportunisme aggravé par le radicalisme. On pourrait dire que c’est là un état assez général de l’opinion dans la grande masse française, et c’est précisément ce qui fait l’intérêt des tentatives comme celle qui vient de se produire aux portes mêmes de Paris, dans le département de Seine-et-Oise. Celle-là a le mérite d’être parfaitement nette, d’avoir toutes les allures d’une campagne vivement conduite. Il s’est trouvé quelques hommes intelligens et courageux, M. George Picot, M. Adrien de Montebello, M. Hector Pessard, qui, en restant dans la république, n’ont pas craint de lever le drapeau d’une politique libérale et conservatrice. Ils refusent d’aller se perdre dans le vaste amalgame qui s’appelle la « concentration des forces républicaines, » de se confondre avec les opportunistes comme avec les radicaux. Ils combattent seuls, défendant la liberté religieuse, l’économie dans les finances, l’intégrité de l’armée menacée par la loi militaire, l’indépendance de la magistrature, tout ce que les opportunistes ont compromis, tout ce que les radicaux achèveraient de perdre. Ils sont partout, acceptant la lutte avec leurs adversaires de toutes couleurs, et le succès qu’ils obtiennent prouve que cette campagne répond à un sentiment profond. Il n’est, point douteux que ce serait là, dans la république, si la république doit vivre, le rôle d’un vrai parti modéré qui, pour garder son caractère et son autorité, doit rester lui-même, sans se prêter à des connivences compromettantes, en évitant, d’un autre côté, de blesser des conservateurs parmi lesquels il peut trouver ses plus sérieux alliés. Qu’on réfléchisse bien effectivement que, dans ces masses conservatrices qui semblent se réveiller aujourd’hui, est la vraie force dont aucun gouvernement ne peut se passer, et c’est pour avoir méconnu cette vérité que les républicains ont créé à la France une situation intérieure difficile, en même temps qu’une situation extérieure embarrassée et affaiblie.

Y eut-il cependant jamais un moment où une nation éprouvée, mais toujours jalouse de sa dignité et de son influence, dût être plus préoccupée de garder son crédit, ses moyens d’action et sa liberté, en un mot tout ce qui fait qu’une grande nation se sent toujours prête à remplir son rôle dans le monde ? Ce n’est point qu’il y ait généralement en Europe une bien vive impatience des conflits et des aventures ; ce n’est pas surtout que les déclarations et les manifestations rassurantes nous manquent. On est à peine au lendemain d’une de ces rencontres de souverains qui ont toujours pour objet, à ce qu’on dit, de garantir la tranquillité du monde. Tout récemment le vieil empereur Guillaume laissait échapper sur son chemin des paroles exprimant une certaine confiance dans une paix prolongée, et hier encore l’empereur François-Joseph, en ouvrant le Reichsrath, déclarait que toutes les relations sont satisfaisantes, que « toutes les puissances sont unanimes dans leurs efforts pour le maintien de la paix… »

Oui, c’est entendu, c’est présumable, tout le monde veut la paix autant que possible, parce qu’on sent bien tout ce qu’une conflagration aurait de redoutable ; seulement, on aurait beau s’y méprendre, il y a depuis longtemps une de ces situations où les élémens inflammables s’accumulent, d’où peuvent sortir à tout instant de ces complications auxquelles les gouvernemens qui ne travaillent pas à se désorganiser eux-mêmes sont seuls toujours préparés. Il y a l’imprévu qui éclate sous toutes les formes et qui peut prendre un caractère d’autant plus grave, d’autant plus menaçant que les rivalités d’influence sont plus complexes, plus étendues, qu’elles ont l’univers pour théâtre. Le danger pour la sécurité générale peut venir, sans qu’on s’en doute, d’une extrémité du monde, comme il peut naître d’une insurrection qui réveille l’antagonisme de toutes les politiques. Quand ce n’est pas la querelle des Russes et des Anglais sur une frontière incertaine et disputée de l’Afghanistan, c’est le conflit de l’Allemagne et de l’Espagne au sujet de quelques îles de l’archipel des Carolines ; quand ce n’est pas le conflit hispano-allemand à propos d’une possession lointaine, c’est cette révolution nouvelle qui vient d’éclater dans la Bulgarie et la Roumélie, qui remet en doute tout ce que le congrès de Berlin a eu la prétention de créer entre le Danube et les Balkans, entre les Balkans et la mer Egée. C’est peut-être la question orientale qui se rouvre tout entière avec toutes ses complications d’intérêts diplomatiques, dé passions locales, et par une coïncidence qui ne laisse pas d’être curieuse, cette crise nouvelle de l’Orient se produit au lendemain de l’entrevue de Kremsier, au moment même où se multiplient les déclarations pacifiques : tant il est vrai que nous vivons dans un temps où il n’y a que des trêves, où tout dépend des incidens dans une situation livrée à la force.

Il faut se souvenir de ce que le congrès de Berlin avait fait il y a sept ans pour établir un certain ordre nouveau dans ces régions des Balkans, qui venaient d’être dévastées par la guerre, qui restaient encore au pouvoir des armées du tsar. Au traité de San-Stefano, que la Russie, arrivée aux portes de Constantinople, avait imposé à la Turquie, et qui créait sur les deux versans des Balkans une grande Bulgarie destinée à être un avant-poste russe, la diplomatie européenne substituait une combinaison à la vérité assez artificielle. Ce que la Russie s’était proposé d’unir, dans l’intérêt de sa politique et de son influence, la diplomatie de l’Europe, particulièrement inspirée en cela par lord Beaconsfield, s’efforçait de le diviser justement pour neutraliser l’influence russe. Elle maintenait, au nord des Balkans, une principauté qui, sauf un léger lien de vassalité, devait être à peu près indépendante, qui s’est constituée, en effet, en se donnant pour chef un prince étranger, le prince Alexandre de Battenberg ; elle formait en même temps, au sud des Balkans, avec l’autre partie de la Bulgarie, une province qu’elle décorait du nom un peu bizarre de « Roumélie orientale, » et qui, en demeurant rattachée à l’empire ottoman, devait être dotée d’une large autonomie sous un gouverneur turc nommé par le sultan avec l’assentiment des puissances européennes : de sorte que les deux provinces, les deux parties de la Bulgarie, se trouvaient placées, au moins officiellement et diplomatiquement, dans des conditions assez différentes où elles ont vécu depuis quelques années, tant bien que mal, à l’abri du traité de Berlin. C’est précisément ce qui vient d’être détruit par la révolution nouvelle qui s : est accomplie il y a peu de jours, qui a été, à vrai dire, l’affaire de quelques heures. Tout s’est passé sans combat et sans effusion de sang. Le signal du mouvement a été donné dans la capitale de la Roumélie, à Philippopoli. Le gouverneur turc, Gavril-Pacha, qui revenait de Constantinople, a été arrêté, emprisonné et expédié sous bonne escorte à Sofia. Un comité provisoire s’est formé, l’union de la Roumélie et de la Bulgarie a été décrétée, et une députation rouméliote est partie pour aller offrir la couronne au prince Alexandre de Battenberg, qui n’a point hésité à l’accepter, qui s’est rendu aussitôt à Philippopoli pour prendre le gouvernement des deux provinces en se proclamant prince de la Bulgarie du nord et de la Bulgarie du sud. Le coup de théâtre a été complet. Ce n’est rien de plus, rien de moins que la substitution de la grande Bulgarie du traité de San-Stefano à l’œuvre du congrès de Berlin.

Comment donc s’explique cette révolution soudaine qui a surpris ou a paru surprendre l’Europe ? La rapidité même avec laquelle elle s’est trouvée accomplie prouve bien qu’elle n’a pas été improvisée. Sans doute, jusqu’à un certain point, d’une manière générale, elle peut être la conséquence d’une situation trop factice pour être durable ; elle peut ressembler à une revanche de l’esprit de race et de nationalité contre une fiction arbitraire de diplomatie ; mais ce qu’il y a de plus évident encore, c’est que cette révolution de la vallée de la Maritza était nécessairement préparée depuis quelque temps par tout un travail secret, par des connivences entre Philippopoli et Sofia, entre les chefs rouméliotes et les chefs bulgares. Tout y a contribué, et l’incertitude d’une condition précaire et l’attraction inévitablement exercée sur les Roumêliotes par l’indépendance de la Bulgarie du nord, et quelques maladresses des Turcs, et la propagande panslaviste qui agite sans cesse la péninsule, et surtout l’influence russe représentée par les officiers envoyés de Saint-Pétersbourg pour former l’armée, les milices des deux provinces. Que la Russie ait jugé inopportune et prématurée la dernière révolution de Philippopoli et qu’elle ait paru même la désavouer par son langage ou par quelques-uns de ses actes, c’est possible ; c’est l’affaire de sa diplomatie ! elle n’a pas moins concouru à la préparer par ses idées, par ses encouragemens, et ce qu’elle n’a pas pu faire quelquefois ostensiblement, les comités slaves de Moscou l’ont fait pour elle depuis quelque temps avec un redoublement d’activité, en reprenant pour leur compte le programme primitif de San-Stefano. De tout cela est né ce mouvement que quelque circonstance inconnue a pu précipiter, qui n’est certainement pas sans péril, et auquel le prince Alexandre de Battenberg ne s’est peut-être associé à la dernière heure que parce qu’il s’est trouvé brusquement placé dans l’alternative de céder au sentiment populaire ou d’être emporté. Toujours est-il qu’une fois le premier acte accompli et le branle donné, tout a suivi sur les deux versans des Balkans. Les esprits se sont exaltés ; on s’est mis à rassembler des forces, à mobiliser les réserves, à faire appel aux volontaires pour défendre la « sainte union, » sans calculer les dangers qu’on se créait et qu’on créait à tout le monde par ce bouleversement soudain de toute une situation.

L’inconvénient de ces mouvemens orientaux est toujours, en effet, de remettre d’un seul coup en doute tout ce qui existe, de susciter toutes les passions, toutes les ambitions de race sur ce vieux théâtre des rivalités religieuses ou nationales, et de créer en même temps pour l’Europe d’inextricables difficultés. Les Bulgares veulent être libres, unis, sans respecter même les traités qui leur ont créé une condition meilleure ; soit ! Mais aussitôt la question s’étend et se complique de tous les antagonismes. Les Bulgares ne sont pas seuls dans ces régions du Danube et de la péninsule des Balkans ; ils ne sont même pas sûrs de trouver partout des amis ou des alliés parmi les populations orientales. Ils ont auprès d’eux la Macédoine, qui entre en fermentation. Les Serbes, à leur tour, s’agitent, leur jeune roi en tête. Ils se hâtent de mettre leur armée sur le pied de guerre, prêts à courir aux frontières pour se jeter sur quelque territoire ; à la grande Bulgarie ils opposent la grande Serbie, qui a ses droits traditionnels et historiques. Les Grecs, pour leur part, ne sont pas moins émus et sentent se réveiller leurs prétentions sur les provinces turques ; ils demandent à leur roi, à leur gouvernement de les conduire à la conquête. Grecs et Serbes prétendent que, si on touche au traité de Berlin au profit de la Bulgarie, ils n’ont plus à respecter ce traité pour leur compte, ils ont droit, eux aussi, à s’étendre et à s’agrandir. La Roumanie, le Monténégro, peuvent avoir la même ambition. De sorte que cette délivrance, cette unification de la Bulgarie par une subversion de l’ordre diplomatique commence tout simplement par déchaîner les plus ardentes passions et risque de livrer l’Orient à toutes les compétitions renaissantes. Voilà, certes, un merveilleux effet de cette révolution de Phiiippopoli.

D’un autre côté, une question qui n’est ni moins grave ni moins délicate s’élève aussitôt, celle de savoir ce que va faire la Turquie en face d’une violation manifeste de ses droits de souveraineté, ce que fera aussi l’Europe pour maintenir l’autorité de l’œuvre diplomatique qui est restée placée sous sa garantie. Qu’aurait-on pu dire sérieusement aux Turcs si, dès le premier moment, ils étaient entrés à main armée dans la Boumélie, s’ils étaient allés rétablir l’autorité du sultan à Philippopoli ? Ils l’auraient pu, cela n’est pas douteux, ils le pourraient encore, le traité de Berlin leur en donne le droit. Ils ne l’ont pas fait ; ils ont hésité, un peu par inertie sans doute, ou parce qu’ils n’étaient pas prêts, un peu aussi peut-être par une prudente modération, et un changement ministériel qui vient de s’accomplir à Constantinople, qui appelle dans les conseils de la Porte un nouveau ministre des affaires étrangères, semblerait indiquer de la part du sultan l’intention de ne rien brusquer, d’agir d’accord avec les puissances. C’est donc l’Europe qui entre en scène comme un arbitre supérieur de cette situation nouvelle, et à vrai dire le problème n’en est pas simplifié ; il reste au contraire d’autant plus complexe, qu’entre des puissances comme la Russie et l’Autriche les vues ne peuvent évidemment être les mêmes dans les affaires d’Orient, même avec M. de Bismarck pour les mettre d’accord. On se tirera encore une fois d’embarras par une conférence, on le dit maintenant. C’est le remède à tous les maux ; mais ce serait sans doute se faire une singulière illusion de croire que l’œuvre d’une conférence réunie dans ces conditions va être aisée. Si l’Europe se borne à ratifier les faits accomplis, elle joue certes le rôle le plus étrange et le plus humiliant, un rôle presque ridicule ; elle avoue qu’elle a été la complice indirecte et déguisée de tout ce qui s’est fait à Philippopoli, ou qu’elle ne peut rien pour maintenir l’autorité des grandes transactions consacrées solennellement par un congrès. Si elle se décide à faire respecter ce que la diplomatie a constitué dans les Balkans, qui chargera-t-elle de cette mission délicate ? Laissera-t-elle les Turcs reconquérir par les armes les droits qu’ils ont à demi perdus ? N’est-elle pas exposée avoir la résistance s’organiser dans les Balkans, et les conflits, les insurrections éclater de nouveau dans la péninsule ? Ne risque-t-elle pas de provoquer une crise plus grave où les puissances qui ont des intérêts opposés en Orient se trouveraient fatalement engagées ? Tout finira, dit-on, par une transaction qui ne sera ni une séparation nouvelle des deux Bulgaries, ni une dépossession complète des Turcs. C’est possible, et l’on sent bien déjà que le prince Alexandre de Battenberg, par son langage, par le soin qu’il met à ménager la Porte, s’efforce de préparer une transaction de ce genre ; mais ce ne sera visiblement qu’une trêve. Le coup est porté, l’Orient a été de nouveau ébranlé, le traité de Berlin reste fort endommagé, et qui peut assurer que ce qui vient de se passer n’est pas le commencement, le prélude d’événemens nouveaux auxquels ne résisterait plus l’alliance tant vantée des trois empires du Nord ?

Il n’en est pas des affaires d’Orient comme d’un conflit éclatant à l’improviste entre deux pays, entre l’Espagne et l’Allemagne, à propos d’un incident lointain ; elles ne se règlent ni aussi vite ni aussi aisément, et la question orientale agitera encore le monde lorsqu’on ne parlera plus depuis longtemps déjà de cet incident des Carolines, qui, après avoir eu un instant sa gravité, après avoir failli allumer la guerre entre l’Espagne et l’Allemagne, tend fort heureusement aujourd’hui à s’apaiser. On n’en est plus du moins aux défis et aux colères qui ont tout compliqué et qui auraient tout pu compromettre. Le malheur a été, en effet, que les Espagnols, dans un premier mouvement d’orgueil froissé, n’ont pu se défendre d’une violente irritation ; ils ont éclaté contre l’Allemagne qui venait les troubler dans leurs droits, les offenser, à ce qu’ils croyaient, dans leur fierté, dans leur patriotisme, et ceux qui accusent aujourd’hui le ministère du roi Alphonse d’avoir paru au début céder à l’entraînement populaire, étaient les premiers à encourager le mouvement, à se faire les complices de la révolte de l’orgueil castillan. On a commencé par s’emporter, et c’était là le danger. Les Espagnols en définitive auraient dû être d’autant plus réservés que la question n’avait rien de nouveau, qu’elle a été depuis dix ans l’objet d’une controverse diplomatique où l’Allemagne et l’Angleterre n’ont cessé de mettre en doute les droits souverains de l’Espagne sur les Carolines. Les ministres espagnols n’ont probablement pas pris tout à fait au sérieux cette controverse plus d’une fois interrompue ; peut-être même, dans leurs conversations, n’ont-il pas toujours attaché une grande importance à ces droits qu’on disputait à l’Espagne : c’est du moins ce qu’on pourrait conclure d’une dépêche qu’un ministre anglais à Madrid, M. Layard écrivait à son gouvernement. Les ministres espagnols ne croyaient pas au danger pour la possession de l’Espagne ; ils n’y ont cru qu’au dernier moment, et ils se sont hâtés de donner des ordres pour l’occupation des Carolines, mais il n’était plus temps ! Les Allemands avaient déjà paru dans l’archipel avec l’intention d’établir leur protectorat ; bientôt ils occupaient l’île de Yap, et c’est alors que la crise a éclaté dans toute son intensité, que la question s’est compliquée tout à coup par l’explosion d’une sorte de passion nationale, à laquelle il eût été peut-être dangereux de résister au premier moment ; c’est alors que les manifestations tumultueuses ont commencé, qu’on a réclamé la guerre contre l’Allemagne, qu’une partie de la population de Madrid s’est portée au palais de l’ambassade impériale, abattant et traînant dans les rues le drapeau de la légation. De sorte qu’en un instant tout s’est trouvé singulièrement aggravé et envenimé ; à une contestation diplomatique sur la possession ou l’occupation des Carolines était venu se joindre ou se substituer ce dangereux incident de l’offense faite au pavillon allemand, — incident qui plaçait le gouvernement espagnol dans une situation délicate et critique.

Ce qu’il y avait de plus essentiel, de plus pressant dans cette situation si soudainement aggravée, c’était sans nul doute de dégager le plus promptement et le mieux possible la question de tout ce qui pouvait l’envenimer en rendant une rupture inévitable. Le ministère du roi Alphonse n’a point hésité à offrir au gouvernement allemand toutes les réparations qui lui étaient dues pour l’offense qu’avait reçue son drapeau, et M. de Bismarck, il faut l’avouer, l’a aidé à sortir de ce mauvais pas en ménageant la fierté espagnole, en s’abstenant de toute parole impérieuse et irritante. Le cabinet de Madrid a écrit une dépêche par laquelle il a donné simplement, franchement les satisfactions les plus complètes au gouvernement de l’empereur Guillaume, et cette dépêche a été enregistrée sans commentaire dans le journal officiel de Berlin. De ce côté, l’incident semble clos. Est-ce à dire que tout soit terminé ? La question reste évidemment entière ou à peu près entre l’Espagne maintenant ses droits de souveraineté sur les Carolines et l’Allemagne persistant dans sa politique, dans l’intention de protéger efficacement son commerce et ses nationaux dans l’archipel lointain. Il y a là toujours une difficulté à résoudre, peut-être une transaction à trouver pour garantir les intérêts allemands sans remettre en contestation les droits traditionnels auxquels l’Espagne s’est encore plus attachée depuis qu’elle les a vus menacés. C’est l’œuvre de la diplomatie ; mais ici a éclaté subitement un coup de théâtre certes assez inattendu. On avait parlé d’un arbitrage, d’une médiation que le cabinet de Madrid hésitait à accepter. M. de Bismarck, allant droit au but et tranchant la question avec sa hardiesse ordinaire, a proposé tout simplement de déférer l’arbitrage ou la médiation au souverain pontife, au pape Léon XIII en personne. Que le ministre tout-puissant d’un gouvernement protestant, auteur des lois de mai contre l’église allemande, n’hésite pas à invoquer comme médiateur un pontife dépouillé de sa souveraineté temporelle, mais grand encore dans son asile du Vatican et surtout respecté pour son esprit politique, pour sa sagesse, pour sa modération, c’est là, certes, un des actes les plus imprévus. M. de Bismarck y trouve peut-être son intérêt pour ses élections prochaines, le pape y trouve un hommage dû à ses vertus, et l’Espagne catholique à son tour ne pouvait évidemment refuser un tel médiateur. C’est donc au Vatican que la question des Carolines est désormais portée, et il serait difficile désormais que ce conflit, qui a fait un moment tant de bruit, qui a failli mettre aux prises deux nations, finît autrement que par une transaction et par la paix, sous les auspices du plus éclairé des pontifes.

CH. DE MAZADE.