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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1885

Chronique n° 1278
14 juillet 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 juillet.

À quelle date précise se feront les élections qui se préparent en France ? On ne l’a pas dit encore : elles se feront avant peu, le mois prochain, selon les uns, si on en a fiui avec tout ce qui reste à expédier, surtout avec le budget ; elles ne se feront, selon les autres, que le mois suivant, à la fin de septembre. Peu importe la date, le jour ne fait rien à l’affaire.

Ce qui n’est point douteux, c’est que, de toute façon, dans tous les cas, on touche désormais à l’échéance inévitable, à l’heure où il faut rendre les comptes, et dès ce moment les élections deviennent la grande, l’unique et pressante préoccupation ; elles dominent ces débats parlementaires où s’épuisent les derniers feux d’une chambre expirante. On discute pour le public, pour l’extérieur, bien plus que pour des députés qui ne sont plus déjà eux-mêmes que des candidats. On fait des discours et on vote pour capter les électeurs. On se modère même au besoin, à l’approche du scrutin, pour ne pas trop effaroucher la province, ou pour faire oublier de vieilles complicités dans toutes les manifestations violentes. Au fond, chez tous ces prétendans, députés d’hier, candidats d’aujourd’hui, qui vont briguer un nouveau mandat, il y a peut-être une certaine crainte inavouée de ces masses anonymes, qui n’ont qu’un jour pour exprimer leur opinion et qui peuvent l’exprimer brutalement en mettant d’un seul coup leurs mécontentemens et leurs dégoûts dans un vote de réaction impatiente. C’est qu’en effet, les partis qui ont régné depuis quelques années vont se présenter au pays dans des conditions qui ne laissent pas d’être difficiles et qui sont bien leur œuvre, dont ils ont la responsabilité ; ils vont cette fois tenter la fortune électorale avec ce dangereux cortège des questions compromettantes qu’ils ont soulevées, des dépenses démesurées dont ils ont chargé le budget, des déficits qu’ils ont accumulées par leur imprévoyance, des entreprises aventureuses qu’ils ont encouragées ou soutenues, des mécomptes et des malaises qu’ils ont créés par leur politique. La situation n’a certes rien de brillant pour le pays, rien de flatteur et de rassurant pour ceux qui ont si imprudemment, si gratuitement mis à mal les affaires de la France. Encore si les républicains, qui ont seuls le gouvernement depuis des années, avaient eu la chance de pouvoir inscrire comme un succès ou comme une promesse, dans leurs manifestes électoraux, la paix du Tonkin, la fin des expéditions lointaines et des sacrifices sans compensation ! Malheureusement c’est un espoir qui, après avoir paru près de se réaliser, est encore une fois déçu, et, au moment même où notre parlement autorisait la ratification d’un traité par lui-même assez médiocre avec la Chine, de nouveaux événemens, éclatant à Hué, sont venus prouver que rien n’était fini, que la France était probablement pour longtemps engagée dans ces contrées, où elle a déjà, de l’aveu de M. le ministre de la guerre, trente-cinq mille hommes. C’est un contretemps fâcheux ; mais aussi, qu’allait faire le commandant en chef de notre corps expéditionnaire, M. le général de Courcy, à Hué, à la veille des élections, lorsqu’on avait besoin tout au moins de quelques semaines de paix et d’illusion ?

La vérité est que ces événemens qui viennent d’éclater à Hué n’ont rien d’imprévu ; ils tiennent par le fait à toute une situation vaguement définie, demeurée jusqu’ici sans sécurité et sans garantie. Officiellement, diplomatiquement, l’empire d’Annam est sous notre protectorat, et le dernier traité avec la Chine, quoique plein d’équivoques et de réticences, reconnaît au moins par un sous-entendu ce protectorat ; en réalité, les mandarins qui gouvernent le pays annamite sous le nom d’un roi enfant n’ont cessé d’être des ennemis et des alliés de tous nos ennemis, des bandes de pirates qui ont infesté le Tonkin aussi bien que des Chinois. Toujours prêts à plier devant la force, à signer les traités qu’on leur impose, mais toujours prêts aussi à se dégager par la violence ou par la ruse, ils ont profité de la dernière campagne du Tonkin qui occupait nos soldats pour s’organiser militairement. Ils ont créé une armée qu’on porte, avec un peu d’exagération peut-être, à plus de trente mille hommes ; ils ont établi à quelque distance de Hué un camp retranché destiné à servir de refuge et de défense : bref, ils se sont préparés à la guerre ! Lorsque M. le général de Courcy, arrivé depuis peu au Tonkin avec tous lus pouvoirs militaires et diplomatiques, a cru devoir récemment se rendre à Hué pour régler définitivement les conditions du protectorat, les mandarins régens de l’Annam ont compris sans doute qu’il n’y avait plus à ruser, que le moment était venu de lever le masque. Ils ont probablement cru, avec toutes leurs forces réunies, avoir raison de quelques compagnies que M. le général de Courcy avait fort heureusement emmenées avec lui, et ils se sont disposés à l’attaquer, la nuit, par le fer et le feu. C’était un véritable guet-apens, bien plus que l’échauffourée de Bac-Lé l’an dernier. Le général de Courcy, avec un millier d’hommes dispersés dans deux postes assez malheureusement séparés, a subi l’assaut nocturne ; il a tué douze cents Annamites et il est resté victorieux. Il s’est emparé de la citadelle qui forme la ville officielle à côté de la ville marchande, du palais impérial ; il a pu même mettre la main sur un des régens, qu’il a fait prisonnier. Quant aux autres régens, ils ont pu se sauver avec le reste de l’armée, le jeune roi, la petite cour annamite et les mandarins ; ils se sont apparemment réfugiés dans le camp retranché qu’ils avaient préparé, laissant le général français maître de Hué.

Jusque-là, rien de mieux sans doute. M. le général de Courcy s’est tiré avec une habile intrépidité d’une mauvaise affaire, et nos soldats ont montré une fois de plus par ce combat de nuit qu’ils ne se laissaient pas ébranler dans les momens difficiles, qu’ils ne comptaient pas leurs ennemis. Le danger immédiat semble maintenant passé, et, dans tous les cas, avec les nouveaux renforts qu’il a aussitôt appelés auprès de lui, M. le général de Courcy est en mesure de tenir tête à l’imprévu. Qu’en est-il cependant au fond de cet incident singulier ? Il dévoile évidemment une situation assez grave pour rester l’objet d’une surveillance de tous les instans ; il prouve que, même après la paix avec la Chine, tout n’est point fini. Cette perfide tentative annamite, qui est venue échouer devant le calme courage de nos soldats, n’est peut-être pas aussi isolée qu’on le croit. Elle n’est pas, on peut bien le penser, sans rapport avec tout ce qui se passe sur le fleuve Rouge, avec les agitations qui menacent encore le Tonkin. Elle se île sûrement aussi à cet état d’insurrection où vit le Cambodge, où nos soldats dispersés en colonnes mobiles ou en petits détachemens, sont obligés de livrer d’incessans combats contre des bandes qui attaquent nos postes. Elle révèle, en un mot, dans ces contrées un état général qui peut être sans péril tant qu’on nous croira vigilans et armés, qui peut nous exposer aux plus pénibles surprises si on se laisse aller à diminuer nos forces ou à tenter des expériences hasardeuses. D’un autre côté, à Hué même, comment va-t-on régler cette affaire de l’Anna m après l’odieux guet-apens dont nos soldats ont failli être les victimes ? M. le général de Courcy est à Hué sans doute et il est en mesure d’y rester tant qu’il voudra ; mais c’est là que commence la difficulté, et cette difficulté, elle ne peut être résolue ni par une occupation indéfinie, ni par des proclamations du général français et du régent prisonnier aux Annamites. Il s’agit d’organiser ou de réorganiser ce protectorat à peu près reconnu dans le traité avec la Chine. Si le gouvernement, qui s’est enfui avec le jeune roi et l’armée, s’obstine dans sa résistance, comment fera-t-on ? Eût-on les moyens de constituer un autre gouvernement, il faudrait encore engager une campagne pour soumettre ou disperser les rebelles. Ces incidens, il faut l’avouer, compliquent singulièrement le problème de notre établissement dans ces régions de l’Indo-Chine en nous dévoilant, une fois de plus, des difficultés, des résistances qui ne sont point certainement au-dessus d’une volonté résolue, qui ne laissent pas néanmoins de déconcerter, de fatiguer l’opinion. Et c’est ainsi que rien ne finit dans cet ordre d’entreprises ; que cette politique coloniale, à laquelle on a déjà tant sacrifié, réserve peut-être encore bien des surprises, uniquement parce que, dès l’origine, on n’a su ni se fixer un but, ni évaluer les moyens d’action qu’on devait déployer, parce qu’on s’est mis, comme on l’a dit un jour, à la merci des événemens.

Oui assurément, on s’est laissé entraîner en cela comme on s’est laissé entraîner dans les finances, dans toutes les affaires intérieures. On est allé à l’aventure sans prévoir les conséquences d’une politique de parti, de cet abus organisé des forces et des ressources de la France. Qu’arrive-t-il aujourd’hui ? On se trouve, à la veille des élections prochaines, en présence d’une lassitude assez générale qu’on sent bien, dont on ne veut pas néanmoins s’avouer les causes et qui tient tout simplement à ces excès auxquels on s’est livré dans un intérêt mal entendu de popularité et de domination. S’imagine-t-on, par hasard, qu’il soit possible de surmener indéfiniment et impunément un pays comme on l’a fait ? Un député laborieux et zélé pour les finances publiques, M. le baron de Mackau, révélait l’autre jour que, sans compter tous les emprunts de l’état, on avait entraîné les départemens et les communes à surcharger leur dette de plus de 1,200 millions. M. Henri Germain, dans un habile et substantiel discours qu’il a prononcé dans la discussion du budget, montrait ces jours derniers encore que la différence entre les recettes et les dépenses ou, en d’autres termes, le déficit était de 600 millions. On a beau varier les budgets pour dissimuler la vérité, épuiser les expédiens et les combinaisons, créer toute sorte de caisses spéciales, caisse des écoles, caisse des chemins de fer, etc. : le résultat est toujours le même, le déficit est au fond de tout, et c’est la France qui doit payer. La France à la fin se fatigue, et la plus singulière des illusions est de se figurer qu’on l’abuse en lui persuadant qu’elle paie et qu’elle souffre pour son bien !

La France peut longtemps souffrir d’un mauvais gouvernement, à coup sûr ; au fond, elle n’est pas aussi facile à tromper qu’on le croit, et il n’est point douteux que cette politique d’agitation, d’imprévoyance qu’on a suivie ne répond ni aux vœux, ni aux instincts de l’immense masse nationale qui travaille sans bruit, qui ne demande qu’à vivre en paix, à être respectée dans ses croyances, dans ses sentimens, comme dans ses intérêts. Un des phénomènes les plus singuliers, au contraire, est cette différence frappante, saisissante qui éclate à tout instant entre les habitudes paisibles, laborieuses, modérées de la masse de la nation et la politique de fantaisie agitatrice que les partis prétendent pratiquer en son nom. Depuis quelques années, par un faux calcul de parti et de popularité, on a cru pouvoir se permettre d’abuser du crédit publie sous toutes les formes, d’emprunter en pleine paix plus qu’il n’a fallu emprunter il y a quatorze ans pour payer la cruelle rançon d’une guerre désastreuse : est-ce que c’est la France économe et prévoyante qui a réclamé, encouragé ce système de prodigalités fastueuses dont elle souffre aujourd’hui, dont le dernier mot est le déficit, avec la perspective de nouveaux impôts ? — Depuis qu’ils sont au pouvoir, les républicains ont engagé, tantôt à propos du budget des cultes, tantôt à propos d’une loi d’enseignement, quelquefois même à l’occasion d’une loi municipale, et au besoin, à propos de rien, la plus étrange guerre contre les croyances et les traditions religieuses d’une grande partie de la nation française ; ils ont tout simplement obéi à l’esprit de secte le plus étroit, le plus vulgairement fanatique, le plus contraire à toute idée libérale, et le dernier mot du système a été de faire d’un grand traité de paix, du concordat, un instrument de persécution haineuse et puérile. Est-ce donc que le pays, qu’on invoque toujours, ait été l’inspirateur de cette triste politique, qu’il s’associe, par ses idées, par ses instincts, à cette guerre aux évêques, aux chanoines, aux séminaires, au prêtre dans son ministère, au catéchisme dans les écoles ? Il a tout au plus laissé faire, il subit des lois auxquelles il échappe par la force des mœurs, qui, en définitive, sont inapplicables et le plus souvent inappliquées. La France n’est point cléricale, c’est entendu, elle a encore moins le fanatisme de l’irréligion : elle demande qu’on lui laisse la paix religieuse ! On se doute bien parfois de ces sentimens réels du pays, et la meilleure preuve, c’est ce qui se passe tous les jours, c’est cette sorte d’hésitation qu’éprouvent, que laissent voir beaucoup de républicains à l’approche des élections. Malgré les passions de secte qui les dominent et le plus souvent les entraînent, ils sentent la nécessité de ne pas aller trop loin à la veille du scrutin, de ne pas trop choquer un certain instinct public, de racheter ce qu’ils ont fait par quelques concessions. Ils ne veulent pas surtout qu’on dise qu’ils font la guerre à la religion !

L’autre jour, M. le ministre de l’instruction publique et des cultes a demandé à la chambre de rétablir pour de vieux chanoines une dotation qui avait été supprimée, et la chambre s’est exécutée ; elle a rétabli la dotation malgré la commission du budget représentée par son rapporteur général, M. Jules Roche, qui se charge de combler tous les déficits avec des économies sur les chanoines et sur quelques pauvres desservans. Une fois engagé, le ministre des cultes, M. Goblet, a livré une autre bataille ; il s’est honoré en demandant résolument pour le clergé d’Afrique un crédit qui avait été également refusé, et il n’a pas craint d’invoquer l’autorité, le libéralisme élevé, le patriotisme de M. le cardinal Lavigerie. Il a montré aux républicains le danger de laisser se renouveler ce spectacle récent du chef de l’église africaine venant en France solliciter la charité pour ses prêtres, prêchant sans amertume, sans autre passion que le zélé religieux et patriotique, et obtenant du public plus que le budget ne lui donnait. Et ici encore la chambre a voté ce qu’on lui demandait ! — Il y a mieux : on touche aux élections, c’est le moment où tous les programmes peuvent se produire et où l’on va sans doute mettre sur le drapeau républicain ce principe de la séparation de l’église et de l’état dont on parle toujours. Pas du tout, les tacticiens du parti laissent les radicaux faire tous les programmes qu’ils voudront, courir les aventures, et ils gardent quant à eux, une savante réserve : ils ne se prononcent pas ! C’est qu’ils sentent bien que ce concordat, qu’on affecte de dédaigner quand on ne le torture pas, qui a assuré une longue paix, répond à tous les instincts du pays, comme il est une garantie pour les intérêts les plus éminens de la France. Tous ceux qui ont une idée de l’action extérieure de la France savent quel appui, quelle force notre diplomatie trouve souvent dans les missions catholiques. M. le ministre des cultes disait, l’autre jour, la plus simple vérité, en montrant que si on refusait tout subside aux prêtres français en Afrique il y aurait des clergés étrangers, des prêtres italiens, espagnols que leurs gouvernemens subventionneraient pour le service religieux de leurs nationaux, et ce serait notre intérêt qui se trouverait sacrifié. Et si l’état est intéressé à avoir des missionnaires qui le secondent au loin, des prêtres qui servent la France en Afrique, quel autre moyen a-t-il que de maintenir des relations faciles avec l’église par le respect sincère du concordat ? Oui, au fond, on sent bien tout cela, mais la faiblesse incurable du parti républicain, aujourd’hui, est de ne pas oser avouer tout haut la résolution d’en finir avec des guerres qui divisent le pays, de revenir aux conditions d’une véritable paix religieuse par le maintien d’un régime qui répond à la fois et à un profond instinct public et aux plus sérieux intérêts de la France dans le monde.

Ce n’est pas sans difficulté que les affaires des peuples se font, que les parlemens arrivent au bout de leurs travaux, de l’année, et que les crises de gouvernement finissent comme tout finit aujourd’hui, provisoirement. Les crises ministérielles qui ont plus ou moins ému ou occupé certains pays de l’Europe, il y a quelques semaines, sont dénouées pour le moment, jusqu’à la prochaine occasion. Le ministère tory a pris la place du cabinet libéral en Angleterre. Les nouveaux ministres se sont fait réélire sans trop de peine, selon l’usage, et comme pour donner plus d’originalité ou de saveur à cette réélection, c’est la jeune et brillante femme de lord Randolph Churchill qui a gaîment et élégamment mené la campagne électorale pour son mari à Woodstock, dans le bourg des Marlborough. Lady Randolph Churchill a réussi, comme autrefois la duchesse de Devonshire. Bref, on n’en est plus aux préliminaires, les conservateurs sont aujourd’hui au pouvoir ; ils se sont trouvés ramenés au gouvernement au moment où ils s’y attendaient le moins et où les affaires de l’Angleterre ne sont pas précisément dans les conditions les plus favorables, les plus faciles. Il s’agissait d’abord de savoir s’ils n’allaient pas être arrêtés ou contrariés dès les premiers pas par l’attitude de M. Gladstone et de la majorité libérale dont il dispose visiblement encore dans la chambre des communes. Sur ce point, le grand vieillard s’est exécuté de bonne grâce, il s’était à peine engagé dans les négociations qui ont précédé la formation du cabinet, il avait voulu réserver sa liberté et la liberté de son parti : il a tenu plus qu’il n’avait promis. M. Gladstone s’est expliqué devant le parlement, en homme sérieux, décidé à ne créer aucun embarras, à laisser le champ libre au gouvernement jusqu’aux élections. Le ministère tory a, par le fait, quelques mois devant lui, et ce n’est pas trop, à vrai dire, s’il veut régler à demi toutes ces affaires de l’Afghanistan, de l’Egypte, dont il a reçu le lourd et épineux héritage des mains des libéraux empressés à le lui transmettre.

Quelle sera la politique du nouveau ministère sur les deux ou trois grandes questions qui ont ému l’Angleterre depuis quelque temps, qui mettent en jeu ses plus sérieux intérêts ? Le chef du cabinet, lord Salisbury, a exposé ses vues, ses idées sur l’Afghanistan aussi bien que sur l’Egypte dans un discours qui ressemble à un programme, qui est tout au moins un résumé des faits tels qu’ils apparaissent aujourd’hui, et il a tracé cet exposé avec autant d’habileté que de franchise, sans rien dissimuler, sans rien exagérer. Il n’a pas caché que les tergiversations du dernier cabinet avaient créé au nouveau gouvernement une situation singulièrement difficile, qu’il se considérait comme lié par les négociations engagées avec la Russie au sujet de l’Afghanistan, et, de son langage aussi bien que du langage de M. Gladstone, il résulterait qu’il y a déjà un commencement d’accord entre les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg. L’Angleterre aurait pris son parti de l’établissement des Russes à Penjdeh ; la Russie, de son côté, ne refuserait pas de laisser à l’Afghanistan le défilé de Zulfikar si vivement disputé jusqu’ici. Les négociations ne sont pas terminées, elles sont du moins suivies dans des intentions amicales. Le ministère conservateur ne retire rien des concessions déjà faites. On ne revient pas sur le passé, mais ce qu’il y a de nouveau ou de caractéristique dans les déclarations de lord Salisbury, c’est la résolution que prendrait dès ce moment l’Angleterre de renoncer à ses anciennes idées sur l’Afghanistan. Il n’est plus question de la zone neutre qui devait être créée et maintenue entre l’empire des Indes et les possessions russes, de ce rôle de tampon réservé à l’Afghanistan entre les deux puissances asiatiques. L’Angleterre ne songerait plus qu’à se retrancher sur son territoire, à organiser a par des préparatifs soigneusement combinés et énergiquement exécutés » la défense de sa propre frontière, sans se fier à des traités souvent trompeurs ou aux volontés mobiles des souverains de ces contrées.

C’est une politique qui a été quelquefois proposée, surtout dans ces derniers temps ; elle devient à peu près officielle par les déclarations de lord Salisbury, qui pense même que ce sera désormais la politique de tous les partis, et il n’est pas probable que la Russie voie avec déplaisir cette résolution de l’Angleterre. Dans ces termes, la paix semble à peu près assurée entre les deux puissances, et les négociations momentanément interrompues par un deuil de M. de Giers ne peuvent avoir qu’un résultat favorable. Ce sera une trêve qui durera tant qu’elle pourra. Lord Salisbury, sans être moins sincère, est plus réservé au sujet de l’Egypte, et, par une allusion ironique à ses prédécesseurs, il avoue que le mieux est de ne se point hâter, de « peser ses démarches pour n’avoir pas à les rétracter. » Il ne se dissimule pas tout ce que le problème a de complexe, tout ce qui reste à faire pour opposer une barrière aux bandes du mahdi, pour replacer l’Egypte dans les conditions où elle était à l’époque du débarquement des Anglais, — ce qui est un singulier aveu, — pour reconstituer un ordre régulier, pour résoudre les difficultés financières. Il ne conteste pas non plus le caractère international de l’Egypte, le droit de l’Europe, il réserve cette partie de la question, et, ce qu’il y a de plus clair en définitive, c’est que le nouveau ministère anglais croit avoir besoin de beaucoup de temps ; mais il s’agit précisément de savoir s’il aura tout le temps qu’il réclame.

La vérité est que, pour le nouveau ministère anglais, tout dépend de ces élections qu’il a devant lui à courte échéance, qui sont désormais le rendez-vous décisif des partis. Il n’a pas, d’ailleurs, la faiblesse de paraître reculer devant cette épreuve inévitable. Il l’accepte loyalement ; seulement il est certain que la situation est sérieuse pour lui, et peut-être d’autant plus difficile que les libéraux ont quitté le gouvernement sans avoir été réellement vaincus, qu’ils sont prêts aujourd’hui à se jeter dans la lutte avec toutes leurs forces, en se flattant d’avance de conquérir les millions d’électeurs auxquels ils viennent de donner le droit de vote. Les libéraux étaient assez divisés au pouvoir ; ils semblent se rapprocher maintenant sous la direction de leur vieux chef, M. Gladstone lui-même, qui, malgré son âge et la fatigue qui semblait le gagner aux derniers jours de son ministère, ne parait nullement disposé à se retirer du combat. M. Gladstone, par un sentiment de loyauté, par un devoir supérieur de chef de parti, a laissé la carrière libre à ses successeurs, mais il n’a pas désarmé pour le jour du scrutin et sans avoir la force de recommencer une campagne comme celle du Midlothian, par laquelle il marchait à la conquête du pouvoir il y a cinq ans, il restera sans doute, jusqu’au bout, le grand porte-parole de la cause libérale : en sorte que la lutte qui se prépare en Angleterre promet d’être des plus sérieuses, des plus décisives et par l’importance des questions qui s’agitent et par la nature même de ces élections qui, pour la première fois, vont se faire dans des conditions aussi larges.

La dernière crise italienne n’a point eu certainement les proportions de la crise anglaise, et elle s’est dénouée aussi avec moins d’éclat. Ce qui était prévu est arrivé. Tout le monde a été consulté par le roi Humbert sur les moyens de refaire un cabinet, et, en définitive, M. Depretis est resté président du conseil, prenant, avec le ministère de l’intérieur, le ministère des affaires étrangères, à la place de M. Mancini, qui a disparu, victime de la politique d’illusion par laquelle il a cru flatter l’imagination ou l’ambition nationale. Avec M. Depretis, la politique extérieure de l’Italie entre probablement dans une phase de repos, d’attente ou d’observation, d’autant mieux que le vieux Piémontais qui se charge de la diriger commence par aller lui-même se reposer dans son pays de Stradella, pour se rendre ensuite, dit-on, aux eaux d’Allemagne, — ce qui n’annonce pas, sans doute, quelque prochaine campagne de politique coloniale. Malgré la confiance qu’inspire au-delà des Alpes la prudence avisée de M. Depretis, ce qui vient de se passer à Rome pour la reconstitution du ministère n’est point évidemment une solution sérieuse et définitive ; c’est une manière de passer la saison et de gagner du temps jusqu’à l’hiver, jusqu’au retour du parlement. Ce sera, si l’on veut, une trêve d’été, sans danger pour l’Italie ; mais, tandis que les ministres changent à la consulta, il y a eu tout à côté, à Rome même, au Vatican, ou autour du Vatican, une crise d’un autre ordre, qui a sûrement sa signification et sa portée.

Le pape Léon XIII a fait, non certes, un coup d’état, comme on l’a dit par une exagération assez bizarre, mais un acte de prévoyance modératrice dans la plénitude de son pouvoir de chef de l’église. Il a voulu montrer que, s’il exerçait son autorité sans bruit, sans emportement, il l’exerçait aussi sans faiblesse et n’entendait pas livrer la direction de la politique pontificale à des influences qui pourraient la dénaturer ou la compromettre. Léon XIII s’est tout simplement délivré de quelques journalistes trop enclins à être plus catholiques que le pape, toujours disposés à se donner comme les représentans ou les interprètes de la pensée du Vatican et en supprimant un journal qui se publiait à Rome, il a averti les journaux religieux qui se publient ailleurs. Il a fait plus encore, il n’a point hésité à ramener, d’une main ferme, à la discipline, un prince de l’église, le cardinal Pitra, auteur d’une lettre qui était un vrai manifeste de cléricalisme à outrance, une déclaration de guerre contre tous les catholiques suspects de libéralisme. Les journalistes ont subi la censure qui leur a été infligée ; le cardinal Pitra s’est soumis. Léon XIII, en arrêtant des manifestations compromettantes pour l’église, a une fois de plus attesté sa prudence. Est-ce donc que ces actes du successeur de Pie IX soient le signe d’une évolution de la politique pontificale, et particulièrement, comme on l’a dit, d’une réconciliation prochaine du généreux pontife avec l’Italie nouvelle, du Vatican avec le Quirinal ? Cette réconciliation, l’Italie ne la désire peut-être pas bien vivement et la cour de Rome a trop le sentiment traditionnel de son rôle parmi les nations catholiques pour ne pas rester dans sa sphère supérieure et indépendante, dût-elle en souffrir. Il est plus que probable qu’on s’est trop hâté de chercher des mystères là où il n’y en a pas, que rien n’est changé au Vatican. Léon XIII s’est montré tout simplement dans cette circonstance ce qu’il n’a cessé d’être depuis son avènement, un pape plein de circonspection et de mesure, prévoyant pour les intérêts religieux, évitant tout ce qui est extrême, assez habile pour négocier avec son temps et assez ferme pour réprimer les intempérances qui peuvent se produire sous le nom de l’église. Ce que Léon XIII a fait est l’acte de volonté d’un pontife politique qui n’entend pas plus se soumettre à de dangereux amis que rendre les armes de la papauté devant ses ennemis, et dans ces termes les derniers incidens du Vatican ont certes autant d’importance qu’un changement ministériel.

Comme l’Italie, comme l’Angleterre, l’Espagne, elle aussi, a eu sa crise, qui a éclaté, il y a quelques jours, à Madrid, qui se complique de l’émotion causée par un fléau meurtrier autant que des ressentimens passionnés des partis, et qui n’est peut-être pas encore finie quoiqu’elle ait paru un moment s’apaiser. Le ministère conservateur, présidé par M. Canovas del Castillo, est certainement dans une situation difficile. Il a, il est vrai, une majorité dans les chambres, il a la force que lui donnent le talent, la confiance du roi, et la volonté de rester un ministère strictement constitutionnel ; mais il a contre lui une opposition ardente et croissante, formée de tous les partis plus ou moins libéraux, depuis la gauche dynastique jusqu’aux républicains, qui se coalisent le plus souvent et qui, naturellement, dans la guerre dont ils le poursuivent, se servent de tout ce qui peut émouvoir l’opinion et lui créer des embarras. Cette opposition, elle s’est manifestée d’abord surtout contre le ministre de l’instruction publique, M. Pidal, qui a été accusé d’être au gouvernement l’appui et le défenseur de toutes les influences cléricales ; elle n’a pas tardé à se tourner également contre le ministre de l’intérieur, M. Romero Robledo. Elle a évidemment acquis plus de force par les succès qu’elle a obtenus il y a quelque temps dans les élections municipales de Madrid, et il est clair que, dans ces conditions, un incident suffit quelquefois pour décider tout au moins un commencement ou une apparence de crise. L’incident a été le choléra qui ravage quelques provinces de l’Espagne, notamment les provinces de Murcie, de Castellon, de Valence, d’Alicante et qui a même fait son apparition à Madrid.

De quoi accusait-on le ministère ? On ne pouvait pas apparemment lui reprocher d’être le propagateur du choléra ; mais voici où la question s’est compliquée et est devenue politique. Le roi Alphonse, dans un mouvement de généreux courage, a voulu se rendre avec la reine à Murcie, au milieu de ces populations si cruellement éprouvées. Le ministère n’a pas cru pouvoir approuver le voyage. Quelques-uns des membres du cabinet proposaient de se rendre eux-mêmes à Murcie, et M. Canovas del Castillo, M. Romero Robledo, y sont allés depuis effectivement ; mais ils se disaient que si le roi allait à Murcie, il ne pouvait se dispenser de visiter les autres populations victimes du fléau, et qu’il y avait là dès lors une trop grave responsabilité de gouvernement pour qu’ils pussent l’accepter. Ils n’ont même pas hésité à donner un instant leur démission. Les ministres devaient bien avoir quelque raison, puisque les chefs de l’opposition, M. Sagasta tout le premier et le général Lopez Dominguez, appelés en consultation, n’ont pas voulu approuver le voyage royal. Le ministère n’a pas moins été l’objet des plus violentes attaques, et pour avoir détourné le roi de son généreux dessein, et pour avoir retiré sa démission après l’avoir donnée un moment. Ses adversaires ont même trouvé un appui dans la population de Madrid, saisie de panique à l’approche du fléau, et jusque dans les classes commerçantes, qui ont fait un crime au gouvernement d’avoir annoncé la présence du choléra dans la capitale de l’Espagne. Tout cela ne laisse point en vérité d’être un imbroglio assez bizarre, qui s’est même bientôt compliqué d’une péripétie nouvelle.

Le roi s’était résigné, ou du moins il avait paru s’incliner devant l’opinion de ses ministres et des principaux chefs de l’opposition, lorsqu’on a tout à coup appris qu’Alphonse XII, n’ayant pu aller à Murcie, s’était rendu à Aranjuez, où le choléra venait d’apparaître et faisait déjà de cruels ravages. Le jeune souverain était parti un matin avec un de ses aides-de-camp, sans rien dire, sans prévenir les ministres, sans avertir la reine elle-même de son départ ; il était allé simplement, bravement visiter les malades, secourir les pauvres, relever tous les courages dans la résidence royale visitée par le fléau. Les inspirations généreuses ont toujours raison, et le roi Alphonse, à son retour d’Aranjuez, a été salué à Madrid par les acclamations populaires, qui l’ont accompagné jusqu’au palais ; il a été l’objet d’une chaleureuse ovation à laquelle les chambres se sont associées.

Le voyage du roi était évidemment un acte tout spontané, qui n’avait rien de politique, qui a néanmoins suffi pour raviver la guerre des partis devant le parlement, pour rouvrir un duel d’éloquence qui s’est prolongé pendant plusieurs jours. Au demeurant, il est bien clair que le choléra n’est ici que qu’un prétexte, que la vraie question toute politique est la campagne passionnée, sérieuse, poursuivie par les partis libéraux, qui ont cru trouver dans les derniers incidens aussi bien que dans l’émotion publique une occasion favorable pour renverser le cabinet de M. Canovas del Castillo. La crise a été pour le moment détournée par la clôture récente des chambres ; mais est-il bien sûr qu’elle ne renaîtra pas à la première occasion ?

CH. DE MAZADE.