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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1885

Chronique n° 1277
30 juin 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 juin.

Tout se mêle étrangement dans les affaires du monde, les épreuves des peuples et les comédies de la politique, les crises de gouvernement et les crises d’industrie ou de finances, les folies et les puérilités des partis, les deuils et les fêtes. La vie publique est ce drame plein de contrastes dont on ne voit jamais la fin, qui recommence sans cesse et se déroule à travers tout, changeant à chaque instant de face, emportant les choses et les hommes. Une fortune heureuse et malheureuse à la fois a voulu que la France, dans sa vie affairée, apprit presque au même instant qu’elle se retrouvait en paix avec la Chine par un traité définitif signé à Tien-Tsin, et qu’elle venait de perdre un généreux, un glorieux serviteur, qui, par la manière dont il avait porté le pavillon sur les mers lointaines, faisait son orgueil, M. l’amiral Courbet. L’homme est mort de fatigue et de peine dans sa victoire, après avoir assuré, par une laborieuse et héroïque campagne de deux ans, les intérêts de la France, que la paix nouvelle garantira sans doute.

Oui, en effet, il est définitivement signé, ce traité, dont on n’avait jusqu’ici que les préliminaires. M. le ministre des affaires étrangères s’est empressé de le porter aux deux chambres en leur demandant une ratification qui ne peut certainement être refusée. La paix avec le Céleste-Empire est rétablie. La Chine a pris son parti de notre établissement au Tonkin aussi bien que de nos rapports avec les Annamites. Elle renonce implicitement à la vieille suzeraineté qu’elle avait toujours revendiquée et qui pouvait être une cause perpétuelle de t(rouble pour notre protectorat sur l’Annam ; elle nous laisse la liberté et le soin de pacifier, d’organiser le Tonkin, qui est désormais une possession française. Elle ouvre aussi, par une libéralité nouvelle, la frontière de terre à notre commerce. Tout cela est signé, accepté et va être ratifié. Il ne reste plus qu’à faire de cette domination française établie au Tonkin, reconnue par la Chine elle-même, une réalité bienfaisante et utile. La guerre avec le Céleste-Empire est finie, l’œuvre de la paix et de la civilisation commence. Ce nouveau traité de Tien-Tsin est assurément le bienvenu, surtout s’il est respecté et si l’on sait en tirer parti. Une réflexion bien simple cependant revient toujours obstinément à l’esprit. Les conditions les plus essentielles, consacrées par la convention nouvelle, auraient pu être obtenues depuis plusieurs années déjà, si l’on avait montré plus d’esprit de suite, plus de sûreté dans les desseins, plus de décision, si l’on avait su ce que l’on voulait, — et pour en revenir au point où l’on se retrouve à peu près aujourd’hui, quelles aventures n’a-t-on pas courues ! On s’est jeté les yeux fermés dans une campagne lointaine, sans se rendre compte de ce qu’elle coûterait, des moyens d’action qu’il y aurait à déployer, au risque d’envoyer des forces toujours insuffisantes à la poursuite d’un but mal défini et de se mettre à la merci d’un imprévu toujours nouveau. On s’est exposé à compromettre quelquefois nos forces dans des actions décousues qui auraient pu devenir des désastres, à user notre marine à tel point qu’elle est aujourd’hui à refaire et qu’elle coûtera sûrement plus cher que toutes les indemnités qu’on aurait pu obtenir de la Chine, qu’on n’a pas persisté à réclamer. La seule compensation d’une politique d’incohérence, c’est que nos soldats ont su trouver là, malgré tout, une occasion de montrer qu’ils avaient toujours en eux la vieille sève française, et c’est justement au milieu de ces épreuves d’une campagne de deux ans que s’est élevé celui qui revient aujourd’hui, enveloppé dans les plis du drapeau qu’il a glorifié, — l’amiral Courbet.

Peu connu jusqu’alors, accoutumé à servir sans bruit dans une carrière parcourue avec autant de modestie que d’honneur, l’amiral Courbet était de ceux qui n’attendent qu’une occasion pour, montrer ce qu’ils sont. L’expédition du Tonkin, à laquelle son nom entre tous reste attaché, avait eu du moins ce mérite de révéler en lui l’homme fait pour le commandement, un chef prévoyant et sûr, savant et actif, aussi apte à préparer une opération qu’à conduire ses navires et ses marins au feu. Ainsi il s’était montré dans toutes les positions où il avait été placé depuis qu’il avait paru sur ces mers lointaines où il devait en si peu de temps briller et mourir. Chargé un instant du commandement de toutes les forces françaises, qui étaient alors peu nombreuses, sur le Fleuve-Rouge, il se signalait aussitôt par une action conduite avec autant de prudence que de fermeté, par la prise de Son-Tay, et il ne désespérait pas de pacifier le Tonkin, lorsque la politique régnante se hâtait d’envoyer un nouveau chef militaire pour remplacer celui qui venait d’inaugurer la campagne par un succès. Rendu à la marine, au commandement de toute l’escadre des mers de Chine, il se tenait prêt aux opérations nouvelles que l’échauffourée de Bac-Lé rendait inévitables, et bientôt il livrait dans la rivière de Min cette série de combats par lesquels il détruisait la flotte chinoise, les défenses de Fou-Tchéou, s’ouvrant victorieusement un passage à travers tous les écueils et toutes les difficultés. Il n’avait pas approuvé l’entreprise sur Formose, cela est certain, il avait même essayé d’en démontrer au gouvernement l’inefficacité et les dangers ; il n’exécutait pas moins les ordres qu’il avait reçus comme s’il les eût approuvés, suppléant à tout par son esprit de ressource et par la netteté intelligente de ses ordres, faisant face aux contretemps de l’occupation meurtrière de Kelung, soutenant ses hommes par sa fermeté simple et calme, se soutenant lui-même au milieu de toutes les épreuves par le sentiment de ses devoirs envers la France. L’amiral Courbet s’était fait dans son escadre l’autorité la plus rare, celle qui naît de la confiance absolue de ceux qui se sentent commandés et protégés par une pensée vigilante. Il avait aussi conquis sans le vouloir, sans y songer, la plus sérieuse popularité en France, et un des phénomènes les plus caractéristiques aujourd’hui, c’est cette sorte d’entraînement instinctif, spontané, chaleureux de l’opinion vers ceux qui font au loin simplement, héroïquement leur devoir. L’opinion ne marchande ses sympathies ni à un Courbet, ni à un Négrier, ni à un intrépide officier comme le défenseur de Tuyen-Kuan, ni à bien d’autres dès qu’elle les voit paraître. Pendant que les politiques de secte s’occupent à détruire ce qui fait une armée, l’opinion française, démentant tout ce qu’on dit pour elle, va droit à ceux qui représentent les vieilles vertus militaires, les vertus qui seules font les vrais soldats.

Certes, l’amiral Courbet méritait cette pure popularité d’un chef fait pour servir de modèle ; il méritait de rester dans la mémoire de ses contemporains avec cette physionomie calme, ferme, de l’homme maître de lui-même, et c’est précisément pour cela qu’il y a eu tout au moins une pensée malheureuse dans cette explosion de correspondances qui a suivi sa mort, dans toutes ces divulgations de lettres intimes qui n’ajoutent rien à ses titres ni à sa gloire. On ne nous fera pas convenir que ce soit là une heureuse inspiration. Oui, sans doute, c’est entendu : ces lettres sont la condamnation la plus décisive de la politique à laquelle l’amiral, par sa position de soldat, devait obéir, et elles frappent trop directement le chef du dernier cabinet, M. Jules Ferry, pour qu’on n’ait pas cédé à la tentation de s’en servir contre lui, pour l’accabler sous le poids de cet éminent témoignage. La politique de M. Jules Ferry, elle est jugée depuis longtemps ; elle est condamnée pour ses fautes, pour ses imprévoyances, pour ses arrogances, pour ses contradictions, et il n’y avait aucune nécessité de rompre le secret des confidences d’un mort, d’exhumer des lettres où l’amiral a pu épancher ses amertumes, qu’il n’écrivait pas sûrement pour le public, qui ne font qu’exprimer des opinions connues ou soupçonnées chez lui, — qui ne peuvent enfin avoir d’autre résultat que de livrer son nom et sa mémoire aux contestations passionnées des partis. Il méritait mieux que cela, il était digne de ne pas servir aux polémiques du jour, de demeurer pour tous dans cette sphère supérieure impartiale et désintéressée où l’ont placé ses glorieux services ; mais il y a une autre raison souveraine, selon nous. Qu’un chef militaire employé à trois mille lieues écrive à ses amis les plus intimes ce qu’il pense sur les opérations qu’il est chargé de conduire, sur les ordres dont il est, l’exécuteur, sur ce qu’on fait ou sur ce qu’on ne fait pas, cela n’a rien de bien extraordinaire et ne compromet aucun intérêt. Si, dès le lendemain d’une mort prématurée, on se met à publier ces lettres familières, transformées pour la circonstance en acte d’accusation, il n’y a plus ni sûreté ni garantie dans les rapports de service ; il n’y a pas de gouvernement qui puisse tenir à ce régime, qui ne soit affaibli dans ses ressorts, dans son autorité et son efficacité. Le coup qui frappe M. Jules Ferry ne vaut pas le mal qu’on fait à l’intérêt supérieur de l’administration publique. On peut ajouter, ce sera de la naïveté si l’on veut, que dans tous les cas ce ne serait pas à des conservateurs de se faire les complices d’une atteinte portée à ce qui nous reste de règles traditionnelles, fût-ce pour combattre des adversaires qui ont si souvent abusé de tout. Ils se servent aujourd’hui d’une arme dangereuse dont on se servira un jour ou l’autre contre eux. Les révolutionnaires, qui s’occupent toujours à faire du gouvernement avec de la désorganisation et de l’ordre avec du désordre, sont dans leur rôle en pratiquant ce système, en abusant de tout ; les conservateurs ne sont pas dans leur rôle, et quand ils se prêtent à ce qui détruit ou affaiblit les conditions les plus essentielles de gouvernement, ils travaillent contre leurs principes et leurs traditions, contre leur propre cause.

Le malheur est qu’à l’heure où nous sommes, il y a de telles confusions politiques et morales qu’on finit par ne plus se reconnaître, par ne plus savoir ce qui est permis et ce qui n’est pas permis. On en vient à n’avoir plus même une idée des plus simples nécessités de gouvernement ou des garanties libérales, de la justice ou des règles de l’ordre financier. Tout est subordonné à la passion du moment, à un intérêt de parti. Ce n’est plus certes ici la faute des conservateurs ; c’est bien l’œuvre des républicains, qui rognent depuis des années, qui ont leur manière à eux de tout comprendre, l’administration, les finances, l’équité, la constitution, la hiérarchie militaire, et qui ne s’aperçoivent pas que c’est la république elle-même qui finit par plier sous le poids de leur domination infatuée et désorganisatrice.

Oui, en vérité, les républicains entendent tout à leur façon, même les devoirs dans l’armée : témoin ce chef militaire, ancien ministre de la guerre, encore aujourd’hui membre du comité de l’infanterie, M. le général Thibaudin, qui écrit des lettres pour se mettre à la disposition des radicaux de son département dans les prochaines élections, pour notifier son alliance avec les partisans de la commune. Vainement, on fait observer à ce candidat, aussi impatient que galonné, qu’il oublie la constitution et les lois, qu’un officier, un général en activité ne peut pas être député, qu’un militaire ne doit pas se mêlera la politique, écrire dans les journaux, tracer des programmes d’élection : n’importe, M. le général Thibaudin n’est pas arrêté pour si peu. Il a sa manière de comprendre ses droits et ses obligations, et c’est un ancien ministre de la guerre, attaché encore à un des grands comités de l’armée, qui offre cet exemple ! M. le général Thibaudin vous prouvera que c’est là le devoir républicain, qui s’accorde on ne peut mieux avec le devoir militaire. M. le rapporteur du budget vous prouvera à son tour que l’ordre financier de la république s’accommode très bien avec les déficits croissans, avec les emprunts indéfinis, avec toutes les prodigalités de parti, et que le progrès consiste à revenir en arrière, à compliquer le budget ou plutôt à multiplier les budgets, de telle façon qu’on ne se reconnaît plus dans la situation financière de la France. Les républicains du sénat enfin vous prouveront que, s’il y a une élection conservatrice comme l’élection sénatoriale du Finistère, il y a un moyen bien simple : il n’y a qu’à ordonner une enquête, à aller recueillir sur les chemins les plus puérils commérages, compter les consommations dans les cafés de Landerneau, — après quoi on décrète l’invalidation ! C’est le courant du jour, ou plutôt c’est la continuation d’un système qui ne date malheureusement pas d’hier. C’est ainsi que les républicains entendent l’équité libérale dans les rapports des partis, l’ordre dans les finances, le respect des devoirs dans l’armée, la prévoyance dans la politique. Ils ont beau se débattre et disputer sur des programmes pour les élections qui se préparent ; le programme, c’est ce qu’ils ont fait depuis quelques années et ce qu’ils font encore tous les jours. Il reste à savoir si le pays est disposé à ratifier une politique qui n’a eu jusqu’ici d’autre résultat sensible que la lassitude, un malaise à peu près universel et un grand doute pour l’avenir.

Les affaires de l’Europe se sont un peu éclaircies pour cet été. Le danger des grandes querelles, a disparu, ou du moins les questions qui ont pu paraître un instant menaçantes pour la paix ont été prudemment remises à la discrétion de la diplomatie, qui arrange tout comme elle peut. Ce n’est point cependant que cette vie européenne, en s’apaisant à demi, soit absolument inoccupée. Tous les pays ont plus ou moins leurs affaires, leurs incidens, leurs deuils, leurs crises intérieures, leurs révolutions de pouvoir ou de parlement. L’Allemagne ensevelit ses morts, le prince Frédéric-Charles, le général de Manteuffel, qui viennent d’être enlevés brusquement, presque le même jour, qui, aux heures des grandes et tragiques mêlées, ont été de sérieux adversaires pour la France. Ils représentaient pour l’Allemagne nouvelle l’époque guerrière et déjà presque légendaire. Ils avaient été l’un et l’autre, le prince et le général, de toutes ces luttes contemporaines d’où est sorti l’empire allemand, depuis la campagne des duchés de l’Elbe, en 1864, jusqu’à la campagne de France. Ils avaient leur originalité dans cette élite militaire groupée autour de l’empereur Guillaume, sous la direction de M. de Moltke, pour l’accomplissement de la politique de M. de Bismarck.

Le prince Frédéric-Charles était jeune encore lorsqu’il a été frappé d’une mort foudroyante. Il ne peut passer pour un chef d’armée de premier ordre, bien qu’il ait commandé des armées. C’était un vigoureux soldat, de la forte race des Hohenzollern, dévoué à sa maison et à son état, capable d’exécuter intrépidement les ordres qu’il recevait, et c’est par son opiniâtre fermeté qu’il contribuait, en 1866, à la victoire de Sadowa, en laissant au prince royal le temps d’arriver sur le champ de bataille. Le neveu de l’empereur Guillaume, celui qu’on appelait le « prince rouge, » avait eu particulièrement un rôle dans deux épisodes de la campagne de France, au blocus de Metz et dans les opérations sur la Loire. A Metz, le succès lui était facilité par un chef qui se laissait affamer avec une des plus belles armées qu’ait eues la France. Sur la Loire, il trouvait dans le général Chanzy un antagoniste presque improvisé, qui, en lui tenant tête, en étonnant les Allemands par sa résistance avec des soldats peu aguerris et une armée à peine organisée, montrait ce qu’il aurait pu faire dans de meilleures conditions. le prince Frédéric-Charles avait raison de Chanzy moins par son habileté que par la disproportion des forces et des situations. Depuis la guerre, il s’était retiré dans son rôle de feld-maréchal, étranger à la politique, pour laquelle il était d’ailleurs peu fait, supportant assez mal une inaction qui pesait à sa rude nature.

Le général baron de Manteuffel, qui a été enlevé en même temps que le prince Frédéric-Charles et qui était plus âgé, est, à vrai dire, une des figures les plus originales de l’armée allemande. Il avait été, lui aussi, un des principaux acteurs et dans la campagne de 1864 et dans la campagne de 1866 et dans la campagne de 1870. Il avait fait notamment, aux premiers jours de 1871, cette étonnante marche à travers les montagnes de la Côte-d’Or, qui avait pour effet d’aller surprendre et attaquer l’armée du général Bourbaki dans son mouvement sur l’est, que M. de Moltke lui-même, en l’ordonnant, jugeait très hasardée. Nul doute, en effet, que s’il y avait eu la moindre attention, la moindre vigilance de la part de Garibaldi, qui était à Dijon, ou de la part de ceux qui commandaient pour lui, l’armée de Manteuffel n’eût pu être arrêtée aux débouchés des montagnes. Garibaldi n’en faisait rien, il bataillait avec une brigade envoyée tout exprès pour « l’amuser, » pendant que l’armée de Manteuffel courait librement sur la Saône, sur le Doubs, — et c’est probablement pour ce bel exploit, pour avoir laissé écraser l’armée de l’Est, que le conseil municipal de Paris donne le nom de Garibaldi à un boulevard ! Le général de Manteuffel n’était pas seulement un éminent soldat, il a été aussi et encore plus peut-être un diplomate, souvent employé dans les missions les plus délicates. Il alliait à la ponctualité militaire de l’aménité, de la finesse, un certain esprit de conciliation. A la paix de 1871, l’empereur Guillaume l’avait laissé à Nancy, comme plénipotentiaire auprès de la France pendant l’occupation allemande, et peu après, il l’avait envoyé comme lieutenant-impérial dans l’Alsace-Lorraine. M. de Manteuffel s’était sans doute flatté de gagner par sa diplomatie les Alsaciens, de leur faire accepter la conquête, et il n’a pas tardé, peut-être, à s’impatienter en voyant qu’il obtenait si peu. Il a échoué effectivement, il le sentait bien lui-même, et là où il n’a point réussi, il y a peu de chances pour que d’autres aient plus de succès, dût M. de Bismarck imaginer, comme on le dit aujourd’hui, quelque nouveau projet pour le gouvernement des provinces annexées. La disparition de personnages tels que M. de Manteuffel, le prince Frédéric-Charles, ne changera rien dans l’empire, si l’on veut ; elle n’est pas moins une sorte d’événement, ne fût-ce que parce qu’elle est un signe de plus de la rapidité avec laquelle les hommes passent et la scène publique se renouvelle.

Des morts en Allemagne, des élections qui viennent de s’achever en Autriche et des élections qui se préparent en France, des crises ministérielles un peu partout, à Londres, à Rome et à Madrid, c’est un peu l’histoire du jour. Pendant que les morts s’en vont, les vivans s’agitent en tout pays et rien ne s’interrompt. Ce ne sera certainement pas sans peine qu’on sera arrivé au dénoûment de la crise ministérielle qui a éclaté à l’improviste, il y a quelques jours, en Angleterre.

Les circonstances sont singulières et assez compliquées en effet. Le ministère qui avait le pouvoir depuis quelques années et dont M. Gladstone était le chef éloquent, respecté, a cru devoir donner sa démission au moment où l’on s’y attendait le moins. Il venait, il est vrai, de se trouver en minorité dans un vote sur un point spécial du budget ; mais comme ce coup de scrutin n’était visiblement qu’un accident, presque une surprise, comme la majorité libérale dont M. Gladstone a toujours disposé n’avait pas cessé d’exister, il est clair que le cabinet n’aurait eu qu’un mot à dire pour ressaisir la confiance de la chambre des communes, et que, s’il n’a pas dit ce mot, s’il n’a rien fait pour rallier la majorité, c’est qu’il ne l’a pas voulu. Le vote sur le budget n’a été qu’un prétexte tout trouvé, presque inespéré ; la vérité est que les libéraux semblent avoir vu dans le vote l’occasion la plus favorable pour se dégager d’une situation extérieure et intérieure qui commençait à se compliquer singulièrement.

D’un côté, le cabinet se trouvait sous le poids de ces questions d’Égypte, de l’Afghanistan, qu’il n’a su ni éviter ni résoudre, qui ont été une source de mécomptes pour le sentiment national ; d’un autre côté, la scission entre les radicaux du ministère, comme sir Charles Dilke, M. Chamberlain et les whigs de tradition, comme lord Hartington, lord Granville, menaçait de s’aggraver à propos des affaires d’Irlande. Les tacticiens libéraux ont jugé plus habile, plus utile à leur cause, de se dérober pendant qu’il en était temps encore, aux conséquences de leurs fautes et de leurs divisions, de reprendre leur liberté pour les élections prochaines en laissant à leurs adversaires la responsabilité du gouvernement d’ici à la grande consultation populaire qui se prépare. Ils ont calculé qu’en se retirant à propos, ils échappaient pour le moment aux difficultés des affaires et ils gardaient la popularité qu’ils croyaient avoir conquise par le bill de réforme dont ils ont pris l’initiative, avec la chance de rentrer triomphalement au pouvoir par les élections. C’est ce qui explique l’impossibilité où s’est trouvé M. Gladstone de retirer une démission qui ne lui était pas sérieusement imposée, la persistance avec laquelle il a maintenu ses premières résolutions : il a suivi le courant de son parti. C’est ce qui explique aussi l’embarras des conservateurs appelés aux affaires par un vote qui n’avait rien de décisif, dans une situation où les libéraux, en quittant le gouvernement, gardaient une majorité parlementaire. De là ces négociations laborieuses et même un peu étranges, qui ont été suivies pendant quelques jours entre les partis pour arriver à la formation d’un ministère. Le chef des conservateurs, lord Salisbury, ne refusait pas de prendre le pouvoir ; mais il voulait avoir l’assurance qu’il ne serait point arrêté au premier pas par les libéraux dans la chambre des communes, qu’il aurait la liberté de gouverner tout au moins jusqu’aux élections. M. Gladstone refusait de s’engager pour son parti. Il a fallu que la reine intervint pour obtenir du chef du parti libéral quelques assurances assez vagues, qui ont paru néanmoins suffisantes. Lord Salisbury s’en est contenté et il a formé son ministère avec ses amis : sir Stafford Northcote, qui passe à la chambre haute sous le nom de lord Iddesleig, lord Carnarvon, lord Cranbrook, le colonel Stanley, sir Richard Cross, lord John Manners, lord Randolph Churchill, sir Michael Hicks Beach, tout ce qui représente le jeune et le vieux torysme. Lord Salisbury s’est dit sans doute qu’un parti sérieux ne devait pas refuser le pouvoir quand le pouvoir venait à lui, que la situation fût-elle même difficile, délicate et embarrassante, il ne pouvait pas décliner la responsabilité du gouvernement devant le pays ; il a bravement accepté les chances d’un règne mal assuré et, en définitive, s’il faut tout dire, il y a un sentiment plus réel de l’intérêt public dans cette résolution mêlée de quelque abnégation que dans la tactique des libéraux quittant le pouvoir avec précipitation pour retremper leur popularité à la veille des élections.

Reste maintenant à savoir ce que fera ce ministère, qui, à coup sûr, n’arrive point aux affaires dans des conditions aisées. Si les libéraux ont leurs dissentimens intimes, qui ont probablement contribué à précipiter la dernière crise, les conservateurs eux-mêmes ne sont pas sans avoir leurs embarras et leurs divisions, leurs conflits de direction. Un des plus jeunes chefs du torysme, lord Randolph Churchill, qui va faire son apprentissage du gouvernement, a montré jusqu’ici un esprit assez agité, une ambition un peu impatiente, un peu remuante. Il prétend, à ce qu’il semble, être plus libéral que les libéraux et rajeunir son parti par une certaine dose de démocratie. Il se croit appelé à tout renouveler. C’est lui, dit-on, qui aurait tenu à faire passer le vieux leader conservateur, sir Stafford Northcote, à la chambre des pairs, pour garder, avec son ami le nouveau chancelier de l’échiquier, sir Michael Hicks Beach, la direction de la chambre des communes. Il va faire son expérience ! Un premier ministre d’autrefois, lord Melbourne, n’était pas sans inquiétude quand il voyait un de ses jeunes collègues de ce temps-là, lord John Russell, se lancer à l’improviste dans un débat ; il craignait toujours, c’était son expression familière, que lord John ne fit chavirer la barque ministérielle. C’est à lord Randolph Churchill de ne pas faire chavirer la barque du torysme à peine remise à flot ; mais, dans tous les cas, en dehors de ces embarras intimes qui peuvent avoir leur importance, le nouveau ministère a certainement d’assez sérieuses difficultés devant lui. Il n’a pas seulement l’Irlande, qui est l’éternelle épreuve de tous les partis ; il a toutes ces questions extérieures de l’Egypte, de l’Afghanistan, des relations de l’Angleterre avec le continent, qui sont un héritage assez embrouillé et assez lourd. Il est certain que les conservateurs revenant aujourd’hui au pouvoir retrouvent les affaires extérieures de l’Angleterre dans des conditions assez différentes de celles où les avait laissées lord Beaconsfield au lendemain du congrès de Berlin.

Il y a des questions compromises pour eux, il y a des négociations qu’ils sont obligés de continuer, des mesures à demi exécutées, comme l’évacuation du Soudan, qu’ils ne peuvent rétracter. En un mot, la politique extérieure de l’Angleterre n’est plus absolument libre sur certains points. La difficulté pour le nouveau ministère est d’accepter purement et simplement la suite des affaires des libéraux ou de revenir sur ce qui a été fait, comme aussi de se délier de ses propres engagemens, d’oublier les déclarations qu’il a multipliées quand il était l’opposition. Pour l’Egypte, sur laquelle il aurait certainement des vues plus hardies que M. Gladstone et lord Granville, il ne peut guère prendre de résolutions décisives sans rencontrer l’Europe, qui ne parait pas disposée à abandonner ses droits, dont il est obligé de tenir compte. Pour l’Asie et l’Afghanistan, il est exposé à trouver la Russie résolue à maintenir avec sa fermeté tranquille les prétentions qu’elle a élevées, qu’elle avait presque réussi à faire accepter par le dernier cabinet. Lord Salisbury voulût-il, comme on lui en attribue la pensée et le désir, essayer de se faire un allié de M. de Bismarck, il est douteux qu’il puisse pour le moment obtenir du chancelier d’Allemagne rien de plus qu’une bonne volonté assez platonique. Comment le nouveau ministère anglais sortira-t-il de tous ces embarras et réussira-t-il à se dégager victorieusement de la situation qui lui a été léguée ? Le problème est d’autant plus compliqué pour lui, qu’en prenant le pouvoir dans des conditions assez précaires, il ne l’exerce pour ainsi dire que d’une façon provisoire. Il n’a devant lui qu’un temps limité. Tout dépend, pour les conservateurs comme pour les libéraux, de ces élections qui se feront dans quelques mois, qui restent un grand inconnu pour la nation anglaise, précisément parce qu’elles vont donner la parole à deux millions d’électeurs de plus. Et c’est ainsi que les derniers incidens ont bien pu se dénouer par un changement ministériel sans rien décider pour la direction définitive de la politique britannique.

Jusqu’à quel point la crise ministérielle anglaise se lie-t-elle à la crise ministérielle qui s’est produite il y a quelques jours en Italie ? À part toutes les différences de situation qui existent entre les deux pays, il peut y avoir, si l’on veut, un lien entre les deux crises en ce sens que les affaires d’Egypte ne sont certainement pas étrangères à tout ce qui s’est passé à Rome comme à Londres. Évidemment l’Italie a eu des illusions sur l’Egypte, comme elle a eu des illusions dans quelques autres circonstances où elle a voulu, pour ainsi dire, donner de l’air à sa politique extérieure. Au milieu de ce mouvement d’expansion coloniale qui a un instant tourné toutes les têtes, l’Italie s’est flattée, elle aussi, de prendre un rôle sur la Mer-Rouge, et le ministre des affaires étrangères, M. Mancini, a cru sûrement être un politique habile en cherchant le moyen de satisfaire un certain instinct d’ambition nationale. Il s’est fait l’allié des Anglais pour aller en Egypte comme il avait déjà précédemment cherché d’autres alliances à Berlin et à Vienne. L’Italie a même envoyé un corps expéditionnaire sur les bords de la Mer-Rouge, et un instant elle a pu se croire tout près de marcher avec l’Angleterre, de concourir à une campagne dont elle recueillerait les fruits. Malheureusement, les illusions n’ont pas tardé à se dissiper et les mécomptes sont venus. Les Anglais se sont retirés, renonçant à leur campagne sur le Haut-Nil ; les soldats italiens sont restés dans leurs postes de la Mer-Rouge, un peu embarrassés de leur rôle, soumis à des influences de climat qui les ont éprouvés, ne sachant plus trop ce qu’ils avaient à faire. Ce n’était point évidemment ce qu’on avait espéré. M. Mancini a commencé à passer pour un ministre de plus d’imagination que de prévoyance, et il a été l’objet d’assez vives attaques de l’opposition, des anciens modérés, aussi bien que de la gauche représentée par M. Crispi, M. Cairoli, M. Nicotera. Il a été assailli d’interpellations, accusé d’avoir compromis une fois de plus l’Italie par sa politique, et le président du conseil, M. Depretis, a été obligé plus d’une fois de venir à son secours pour le défendre de votes hostiles que la brillante parole de M. Mancini n’eût pas seule réussi à détourner. On en était là lorsque le budget des affaires étrangères, soumis il y a quelques jours au parlement, a failli être rejeté ; il n’a été voté qu’à trois ou quatre voix de majorité. M. Mancini a témoigné aussitôt l’intention de se retirer, et M. Depretis, acceptant le principe de la solidarité ministérielle, a remis au roi la démission du cabinet tout entier. Un fait à considérer, c’est que tout cela s’est passé sans une bien vive animation dans le parlement, surtout sans provoquer la plus légère émotion dans le pays. Le roi Humbert a fait, dans cette circonstance, ce qu’il fait d’habitude, en vrai souverain constitutionnel. Il a appelé auprès de lui le président de la chambre, le président du sénat, les chefs des divers partis, le général Cialdini, qu’il consulte toujours, et le résultat, du reste prévu, de toutes ces consultations a été que M. Depretis seul pouvait être chargé de reconstituer un ministère. C’est, en effet, la fortune du vieux Piémontais d’avoir acquis par son bon sens pratique, par son expérience, par son habileté de tacticien, une sorte de prépotence parlementaire, d’être devenu l’arbitre de la politique au-delà des Alpes. Sorti de la gauche, il a la modération de l’âge et de la prévoyance, la raison solide du Piémontais de vieille souche, et la confiance qu’il inspire tient à ce qu’on est sûr qu’il ne s’engagera ni dans des aventures démocratiques, où la monarchie constitutionnelle risquerait de sombrer, ni dans des aventures extérieures où l’Italie pourrait être compromise sans compensation.

CH. DE MAZADE.