Chronique de la quinzaine - 14 juin 1885

Chronique n° 1276
14 juin 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 juin.

Quand on a eu longtemps le pouvoir et les influences et le budget, qui est le grand instrument de règne, et le crédit que donne un pays comme la France, et la soumission apparente d’une nation plus résignée que conquise, on croit volontiers que cela ne finira jamais. Tout finit, au contraire, tout a un terme, même ce qui a eu quelque grandeur, — à plus forte raison ce qui n’est que médiocre, ce qui n’a été que le perpétuel abus d’une domination de circonstance. M. Gambetta, qui avait sa sagacité quand il n’était pas aveuglé par l’infatuation ou entraîné par de vulgaires solidarités, M. Gambetta disait un jour, il y a de cela des années, que l’ère des périls était passée pour la république, pour les républicains, qu’on entrait dans l’ère des difficultés. On est entré, en effet, depuis longtemps dans cette ère des embarras dont parlait M. Gambetta, on n’en est plus sorti ; on s’y enfonce de plus en plus en croyant pouvoir fonder un gouvernement avec des fantaisies et des passions de parti, en ajoutant les erreurs aux erreurs, en abusant des ressources de la politique de la France, sans s’apercevoir qu’à ce jeu les difficultés pourraient redevenir des périls et que tous les excès avaient leur lendemain. Ce lendemain, c’est ce qui se passe aujourd’hui ; c’est cette situation assez curieuse, en vérité, où les partis dominans n’ont plus la même confiance, quoiqu’ils affectent le même orgueil, où ils sentent bien qu’il y a eu des fautes dont le pays commence à s’inquiéter et à demander compte, où ils se figurent qu’à l’approche des élections, il suffit de déguiser les incohérences qu’ils ont accumulées, d’obscurcir les responsabilités, de tromper encore l’opinion par de vaines fantasmagories. On en est là pour le moment. Le pays, qui a toujours le dernier mot, dira ce qu’il voudra à ce scrutin vers lequel se tournent désormais tous les yeux, qui s’ouvrira nécessairement d’ici à trois mois. Il est certain que la politique qui a régné depuis quelques années, qui se prépare à demander au suffrage universel une sanction nouvelle, n’a rien de brillant, qu’elle ne peut offrir au pays que ses œuvres, — des affaires extérieures passablement décousues, des affaires financières compromises, des lois de parti dictées par des passions aveugles ou par des calculs de fausse popularité.

Au fond, on ne s’y trompe pas absolument. On sent bien que le mal est assez sérieux, que les intérêts de la France ont été dangereusement engagés, que le crédit de la république et des républicains peut en souffrir. On ne veut pas s’avouer que cette situation, telle qu’elle apparaît à la veille des élections, est justement la conséquence de la politique qu’on a suivie, que le seul moyen de la redresser ou de la raffermir serait un changement de système et de conduite. On croit se tirer d’affaire et donner le change au pays par des subterfuges et des expédiens de tactique, par une proposition de mise en accusation du dernier ministère, comme si le ministère était seul coupable, ou par des appels touchans à la concorde entre républicains, comme sait les imaginer M. le président du conseil. C’est ce qui s’appelle ne remédier à rien et passer à côté de la question. À quoi aurait servi en effet cette mise en accusation qui a été discutée il y a peu de jours et définitivement écartée ? Elle a pu, si l’on veut, se produire il y a deux mois, dans un moment d’émotion et de trouble, sous le coup des douloureux incidens de la retraite de Lang-Son ; elle n’aurait plus été aujourd’hui qu’un moyen de perpétuer une agitation toujours dangereuse après la chute du dernier ministère, après la paix qui parait enfin conclue avec la Chine.

Eh ! sans doute, M. Jules Ferry méritait sa chute par la manière dont il avait conduit toute cette affaire du Tonkin, et même par cette espèce de panique du dernier moment à laquelle il se laissait aller, qu’il contribuait à répandre dans le pays pour un incident de guerre inattendu, mal expliqué. Tout ce qu’on dit dans des actes d’accusation rétrospectifs est malheureusement trop vrai. Il est certain que, depuis le premier moment, M. Bourée tenait son gouvernement au courant de tout avec autant de précision que de clairvoyance, qu’il ne lui laissait ignorer ni les dispositions ni les arméniens du Céleste-Empire, qu’il ne cessait de l’avertir qu’on devait se préparer « à une lutte des plus sérieuses ; » notre agent n’hésitait pas à écrire qu’il ne pouvait se défendre des plus vives appréhensions en voyant qu’on marchait à un conflit inévitable, en mettant en balance ce que coûterait ce conflit et les avantages qu’on en pourrait retirer. Il est certain que lorsque le chef du dernier cabinet déclarait sans cesse aux chambres qu’il n’y avait pas de Chinois au Tonkin, que c’était une illusion ; il savait, puis » qu’on le lui avait dit positivement, que les Chinois étaient partout jusque dans le Delta, qu’ils étaient résolus à défendre le Tonkin, qu’on n’aurait plus affaire cette fois aux Chinois de 1860. Il est hors de doute maintenant que le traité négocié par M. Bourée, avant l’effusion du sang et les dépenses démesurées, offrait à peu de chose près autant d’avantages que le traité de Tien-Tsin qui vient d’être renouvelé. Il est avéré enfin que les opérations de guerre ont été toujours soumises à de singulières influences, que la plupart des chefs militaires, M. le général Campenon, M. le général Négrier, M. le général Millot étaient peu favorables à cette dernière marche sur Lang-Son, qui n’a été exécutée que par une volonté supérieure et qui a si malheureusement fini. Oui, sans doute, tout cela est écrit, tout cela est vrai, le dernier président du conseil a certainement abusé les autres en s’abusant peut-être lui-même ; mais enfin, à voir les choses simplement sans tout pousser à l’extrême, c’est une affaire politique qui a été tranchée par un vote politique. Le seul procès possible a été jugé le jour où le cabinet qui a conduit la guerre du Tonkin a expié par une chute soudaine, foudroyante, les fautes qu’il avait commises. C’est la responsabilité devant le parlement, la vraie responsabilité qu’on ne pouvait songer sérieusement à dépasser, d’autant plus qu’aller au-delà, c’était soulever une autre question étrangement délicate. Si M. Jules Ferry a été le principal coupable, il n’a pas été le seul. Il a eu pour complices dans le parlement ceux qui lui ont tout permis, qui se sont prêtés avec une complaisance empressée à tout ce qu’il a voulu, ceux qui ont pu connaître la vérité dans les commissions et qui n’ont su ou qui n’ont voulu rien voir, rien lire que par les yeux du dernier président du conseil. Il a été soutenu par une série d’ordres du jour de confiance qui l’ont suivi jusqu’au bout, jusqu’à la veille de cette étrange séance où il a subitement perdu la parole pour ne la retrouver que lorsqu’il n’était plus temps. Entre ceux qui ont dirigé l’entreprise du Tonkin et ceux qui l’ont approuvée, encouragée, glorifiée, la solidarité est complète, de sorte que la mise en accusation du ministère était, par le fait, implicitement, la mise en accusation de la majorité elle-même. On n’espérait pas apparemment que cette majorité qui a soutenu M. Jules Ferry, qui le regrette peut-être encore, se mît avec lui sur la sellette. La question est de celles qui ne relèvent d’aucun tribunal constitué, dont le pays est seul juge.

M. le président du conseil a évidemment obéi à l’inspiration de la plus simple prudence en demandant à la chambre d’écarter les propositions accusatrices contre ses prédécesseurs, en essayant même de prévenir une discussion inutile. Il n’y avait sans doute rien de mieux à faire dans une situation jusqu’à un certain point nouvelle. Le dernier ministère a payé ses fautes d’une chute retentissante dont il a été lui-même surpris, et M. Jules Ferry en est quitte pour attendre sa réhabilitation, pour écrire des lettres explicatives à ses amis. La paix est maintenant faite avec la Chine ; le ministre des affaires étrangères, M. de Freycinet en a récemment donné la nouvelle avec une certaine satisfaction au sénat et à la chambre des députés. Le traité a été signé, il commence à être exécuté. La France a le Tonkin, — à la condition de le prendre, de l’occuper, et d’y laisser pour assez longtemps sans doute un corps d’armée chargé de garder notre conquête, d’étendre son action protectrice dans l’Annam et au Cambodge. Tout cela est, ou paraît pour le moment réglé ; une mise en accusation des anciens ministres n’aurait plus été qu’une vaine et puérile représaille. La discussion elle-même ne pouvait plus être que ce qu’elle a été réellement une échauffourée sans but après la bataille. Le chef du nouveau cabinet, M. Brisson, l’a pensé et l’a dit justement. Soit ! Il ne faudrait pourtant pas aller trop loin et être la dupe d’une illusion complaisante ou intéressée d’un autre genre ; il ne faut pas imaginer qu’il n’y a qu’à jeter un peu de cendre sur tous ces faits et à n’en plus parler. Ceux qui ont disposé des forcés et des ressources du pays sans prévoyance et sans mesure gardent assurément leur responsabilité devant la France, et c’est bien le moins que la France qui paie toujours, à ce qu’on dit, soit éclairée sur les fautes dont elle porte le poids, sur ses affaires mal conduites, qu’elle sache à qui elle doit d’avoir à payer les frais d’une liquidation qui est encore loin d’être terminée. M. le président du conseil y met un peu trop de naïveté ou de bonne volonté s’il se figure qu’il suffit de convoquer les républicains de toute nuance à la grande trêve des élections, de leur demander de se taire pour ne pas se diviser, de jeter un voile sur le passé et de ne regarder que l’avenir, de tout subordonner en un mot à ce qu’il appelle « la concentration des forces républicaines » à la veille du scrutin. Cela équivaudrait à dire : Il est vrai, il y a eu bien des fautes, les affaires de la république ont été médiocrement dirigées, les embarras sont partout ; mais n’en parlons plus pour l’instant de peur que le pays ne nous demande aux uns et aux autres des comptes trop sévères. Serrons nos rangs pour l’intérêt commun, afin de garder aux élections une majorité telle quelle et d’avoir le droit de recommencer après le scrutin ! La « concentration, des forces républicaines, » c’est le mot d’ordre de M. le président du conseil ; c’est le thème invariable de ses discours et son programme pour les élections prochaines. C’est la seule considération sérieuse qu’il ait invoquée dans le récent débat sur la mise en accusation des anciens ministres. C’est aussi la grande raison dont il s’est fait une arme dans cette discussion du scrutin de liste, qui s’est promenée il y a quelques jours du Palais-Bourbon au Luxembourg, du Luxembourg au Palais-Bourbon, et qui s’est terminée par le vote définitif du nouveau système électoral. À parler franchement, il n’est pas sûr que ce scrutin de liste, qui est désormais rétabli, qui va être appliqué aux élections prochaines, ait été voté avec enthousiasme, avec une bien vive confiance. Si beaucoup de républicains l’avaient osé, s’ils ne s’étaient sentis retenus par une sorte de respect humain ou entraînés par un courant qu’ils croyaient irrésistible, ils auraient avoué leurs doutes et ne seraient peut-être pas allés jusqu’au bout. Ils ont laissé voir qu’ils allaient au vote comme on va à l’inconnu, les yeux fermés. Dans tous les cas, le sénat, faute de mieux, a voulu du moins attester son indépendance en introduisant une restriction ou un amendement dans l’œuvre qui lui revenait du Palais-Bourbon. Il a refusé de compter les étrangers dans la supputation du chiffre de la population, d’après lequel doit être fixé le nombre des députés. C’est le seul point sur lequel la discussion a été un peu vive. Au premier abord, rien ne semble assurément plus simple que de ne pas compter les étrangers dans l’évaluation du nombre des députés, dans la détermination de l’importance d’une représentation française. Si c’est une innovation, comme on le dit, elle n’a rien que de logique et de conforme à la raison. M. le président du conseil, néanmoins, a paru s’effrayer de cette audace, de ce changement introduit dans une loi d’élections, et quel est l’argument principal dont il s’est servi ? Il s’est employé de son mieux à démontrer au sénat qu’il mettait en péril la conciliation, l’union des républicains, qu’il allait affaiblir devant le pays l’heureux effet de « l’accord entre les deux majorités républicaines » du Luxembourg et du Palais-Bourbon. Il est même allé plus loin : il a presque signifié au sénat qu’il faisait un travail inutile, que la chambre des députés n’accepterait pas ses amendemens, qu’elle voterait « sa loi, à elle, toute sa loi. » C’est toujours dangereux d’aller jusqu’à des menaces pour n’être pas écouté. — Il est vrai que, peu après, M. le président du conseil, vaincu au Luxembourg, a eu la ressource de se tourner vers le Palais-Bourbon et d’employer la même argumentation dans un autre sens. Il a mis toute son éloquence à prouver aux députés qu’ils n’avaient qu’à se résigner, qu’ils devaient accepter ce que le sénat avait voté, que c’était le seul moyen d’avoir sans plus de retard le scrutin de liste pour réaliser l’union des républicains dans les élections : de sorte que, dans les deux cas, quelle que soit la valeur d’une loi ou d’une mesure, c’est toujours le même argument, la raison d’état, les circonstances politiques, — la nécessité de tout subordonner à la « concentration des forces républicaines. »

C’est fort bien ! Malheureusement la « concentration des forces républicaines » n’est point une politique ; elle ne peut servir ni à fonder un gouvernement, ni à décider des destinées d’un régime. Elle n’est tout au plus qu’un expédient de circonstance inspiré par un calcul et des nécessités de parti. Que représente-t-elle, cette alliance dont M. le président du conseil se fait un programme en lui donnant un nom un peu étrange ? Dans quelles conditions pourrait-elle se réaliser ? Elle ne serait que ce qu’elle a toujours été, car elle n’a vraiment rien de nouveau ; elle ne pourrait, elle ne peut être que la continuation d’une perpétuelle équivoque, de cette confusion où des ministères qui se sont dits quelquefois modérés, qui croyaient ou qui voulaient l’être, ont subi l’influence des passions extrêmes, des emportemens, des fanatismes de leurs alliés dans leur propre parti. M. Jules Ferry, qui a si souvent paru décidé à rompre avec les radicaux, qui a fait des discours contre eux, qui écrit encore aujourd’hui des lettres où il les rudoie avec l’amertume d’un vaincu, M. Jules Ferry lui-même n’a cessé de transiger avec des passions qu’il avait l’air de désavouer et devant lesquelles il s’inclinait pour vivre. M. Brisson et ses collègues semblent être des ministres plus disposés encore à chercher un appui dans les fractions les plus avancées de leur parti. Depuis que les républicains sont au pouvoir, ils n’ont cessé de pratiquer cette tactique des concessions intéressées, des transactions avec ceux qu’ils se figuraient désarmer en subissant leurs conditions. Est-ce que dans ces dernières années on n’a pas toujours procédé ainsi, prétendant faire un gouvernement avec toutes les fantaisies agitatrices, excluant ou dédaignant les modérés parce qu’on ne les craignait pas, et cédant aux violens, livrant aux radicaux tantôt la magistrature ou l’administration, tantôt les intérêts de l’armée, un jour les cultes et l’inviolabilité des consciences, un autre jour les finances publiques ? On a cru vivre indéfiniment ainsi en se tirant d’embarras par des concessions successives et on n’a réussi qu’à tout compromettre. Que représente aujourd’hui cette « concentration des forces républicaines » dont on parle, si ce n’est la continuation du système qui a conduit justement à cette situation où nous sommes, où l’on croit encore une fois réussir par des promesses, par des captations de popularité ?

Un des plus frappans caractères de ce système, si on peut appeler ainsi une politique qui vit de passions plus que d’idées et de raison, c’est qu’il menace tout sans rien créer et qu’il laisse l’incertitude même là où il ne fait pas la destruction complète. On ébranle tout, on inquiète tous les intérêts, on fatigue les institutions, sans substituer aux garanties anciennes un esprit nouveau, des garanties nouvelles. En pleine prospérité, on a trouvé moyen d’introduire dans les finances un déficit chronique, permanent et croissant qu’il s’agit aujourd’hui de pallier pour le prochain budget. La magistrature a pu être « épurée, » elle n’a pas été certainement fortifiée ; et depuis des années on est toujours à se demander ce que veulent faire de l’armée les réformateurs radicaux, qui comptent sans doute parmi ces forces républicaines que M. le président du conseil se propose de concentrer. Ce qu’ils veulent faire de l’armée ? Ils la prennent pour un objet d’expérimentation, ils prétendent refaire les institutions militaires de la France avec des préjugés et des fanatismes de secte. C’est ce qu’il y a de plus clair, de plus sensible dans cette éternelle loi militaire, qui traîne depuis plusieurs années, dont on a cru devoir reprendre la discussion en seconde lecture il y a quelques jours.

Chose curieuse ! La commission chargée de préparer cette réforme si longuement méditée a eu successivement deux présidens, hommes de bon sens et de lumières, M. Margaine l’an dernier, M. Mézières cette année, et, par une coïncidence au moins singulière, les deux présidens successifs se sont crus obligés par patriotisme, par raison de combattre le travail de la commission. L’esprit de la loi nouvelle est tout entier, on le sait, dans la prétention d’établir le service « obligatoire, personnel et égal pour tous. » L’égalité, c’est le grand mot ! Encore cependant faudrait-il que cette égalité pût être réelle et de plus qu’elle se conciliât avec d’autres intérêts sociaux du pays, avec toutes les nécessités de l’éducation libérale, intellectuelle, scientifique de la jeunesse française. Le malheur de la réforme ou de la prétendue réforme qu’on propose est de tout confondre par un faux sentiment de démocratie, de n’être qu’une chimère meurtrière, d’être conçue de telle façon qu’elle ne peut pas créer la vraie puissance militaire du pays, qu’elle ne respecte pas non plus le grand et souverain intérêt de la culture morale et intellectuelle de la France. C’est ce que M. Mézières a prouvé une fois de plus l’autre jour avec une décisive et pressante netteté de parole. M. Mézières a supérieurement démontré à ces réformateurs, dont il est le président peu écouté, que leur œuvre ne pouvait qu’être funeste pour la grandeur française, que leur prétendue égalité n’était qu’un mot et n’avait rien de réel, qu’ils étaient obligés eux-mêmes de faire des exceptions, et que, faisant des exceptions, ils arrivaient à ce résultat singulier de s’occuper des situations particulières plus que des intérêts généraux du pays.

Qu’à cela ne tienne ! Ces réformateurs s’inquiètent assez peu des intérêts de l’éducation libérale et intellectuelle ; ils ne craignent nullement d’atteindre la jeunesse instruite, et leur grande, leur unique préoccupation est surtout de ne pas laisser échapper les séminaristes, de frapper l’église dans le recrutement de ses prêtres. Au besoin, ils feraient même des concessions pour les écoles laïques, à condition qu’on leur livrât les séminaristes. Voilà le dernier mot, voilà la pensée de secte ! Ce qu’il y a de plus curieux encore en tout cela, c’est que cette discussion qu’on a cru devoir rouvrir il y a quelques jours, qui n’est même pas finie, est absolument inutile. Elle ne peut conduire à rien. Elle ne peut pas être achevée avant la fin de la législature, et elle devra être recommencée avec une législature nouvelle. C’est du temps à peu près perdu, on le sait bien ; mais on aura montré au peuple qu’on a la bonne volonté, qu’on s’occupe de lui donner le service de trois ans, d’établir l’égalité pour tout le monde. On compte qu’il y aura quelque popularité pour ceux qui auront voté la loi, de telle façon que, dans un intérêt électoral, on croit pouvoir jouer avec tout ce qui fait la puissance de la France. Ceci rentre probablement encore dans le programme de la « concentration des forces républicaines, » et le pays, qui a depuis quelques années l’expérience de ce genre de politique, ne pourra décidément qu’être éclairé et édifié sur la manière dont ses affaires seront conduites.

Si la France a ses épreuves, souvent laborieuses et coûteuses, même quand elles ne sont pas encore trop violentes, l’Angleterre a aussi les siennes pour sa part. L’Angleterre vient d’entrer dans une crise qui a pu être précipitée par un incident imprévu, qui n’est cependant, en définitive, que la suite et le dénoûment de ses embarras multipliés de ces derniers temps. Il n’est point douteux que le ministère de M. Gladstone, malgré l’ascendant et la popularité de son chef, avait la vie difficile depuis quelques mois, qu’il se débattait énergiquement, quelquefois aussi péniblement, dans la situation la plus compliquée, avec des affaires diplomatiques et des affaires intérieures qui ne faisaient que s’aggraver. Le cabinet anglais n’a point été heureux dans ses entreprises, dans toutes les questions qu’il a soulevées ou qu’il a dû accepter, c’est bien évident ; il a aussi mérité assez souvent, il faut l’avouer, par ses imprévoyances, par ses perpétuelles hésitations, les mécomptes qui ne lui ont pas manqué depuis quelque temps. Il s’est engagé en Egypte moins par une conviction réfléchie que par une sorte d’entraînement d’opinion, sans savoir ce qu’il voulait faire, sans avoir bien mesuré la portée de son intervention et les responsabilités de diverse nature qu’il acceptait. Il a voulu attester la puissance de l’Angleterre par l’envoi d’une expédition dans le Soudan ; et, malgré le courage des soldats britanniques, il n’a eu que des déceptions. Il s’est cru obligé de rappeler son armée, de renoncer à une campagne difficile dans les déserts du Haut-Nil, au risque d’attirer sur les pas de ses soldats en retraite l’insurrection du mahdi, qu’il était allé combattre ; il n’a pas hésité à faire devant le monde une sorte d’aveu d’impuissance, qui pouvait être un acte de sagesse courageuse, qui ne laissait pas cependant d’être pénible pour l’orgueil britannique. Par une fatalité de plus, le ministère anglais se trouvait en même temps entraîné dans une querelle bien autrement redoutable, et subitement aggravée, avec la Russie, à propos des frontières de l’Afghanistan et des opérations militaires du général Komarof autour de Penjdeh. Là aussi il a voulu d’abord suivre le sentiment public qui éclatait en Angleterre. Il a commencé par des discours ardens, par des protestations, par des demandes d’enquêtes adressées à la Russie, par des armemens bruyans. Il n’a pas tardé à changer de ton et d’attitude devant la froide impassibilité russe ; il a fini bientôt par réduire toutes ses prétentions et par se résigner à ce qu’il ne pouvait empêcher en se hâtant de rentrer dans un ordre de négociations plus modestes, en se contentant d’un arbitrage inoffensif.

Non, le cabinet de Londres n’a été heureux dans ces derniers temps ni en Egypte, ni avec la Russie, et l’opinion anglaise en a évidemment souffert dans sa fierté, tout en Bâchant peut-être gré à son gouvernement d’avoir maintenu la paix extérieure. D’un autre côté, quelle qu’ait été toujours et quelle que soit encore l’autorité de M. Gladstone dans le parti libéral, dans le parlement, il y avait depuis quelque temps dans le cabinet des conflits d’influences qui se sont récemment manifestés à propos du renouvellement des lois répressives d’Irlande, du crime-acts que le vice-roi lord Spenser réclamait comme une nécessité, que les radicaux du ministère, sir Charles Dilke, M. Chamberlain refusaient d’accorder. Il est clair que, dans ces conditions, le plus simple incident pouvait tout précipiter. C’est ce qui est arrivé à propos du budget du chancelier de l’échiquier. M. Childers. Sur une motion d’un des chefs conservateurs, M. Hicks-Beach, le ministère a été mis en minorité, et il a aussitôt envoyé sa démission à la reine, qui était en ce moment en Ecosse. Le vote sur le budget a été le prétexte de la crise ; en réalité, la vraie cause, la raison décisive est dans toute une situation progressivement altérée. Quel sera maintenant le dénoûment de cette crise ? Un seul fait est certain. La reine, avant de revenir à Windsor, a accepté la démission du cabinet libéral et a appelé auprès d’elle un des principaux chefs conservateurs, lord Salisbury. L’interrègne n’est pas fini et la situation est d’autant plus sérieuse qu’elle se complique d’un certain inconnu à l’approche d’élections qui se feront dans des conditions si nouvelles. M. Gladstone aurait pu sans doute garder encore le pouvoir ; le reprendre aujourd’hui, sur un appel nouveau de la reine, serait pour lui une tâche aussi épineuse que délicate. Il semblerait n’être plus qu’un gérant temporaire du gouvernement, et il se retrouverait non-seulement avec toutes ces affaires extérieures où il n’a pas été heureux, mais encore avec ces conflits intimes entre vieux libéraux et radicaux qui ont compromis son ministère. D’un autre côté, toutefois, la tâche des conservateurs, s’ils sont décidément appelés au pouvoir, ne sera certainement pas aisée. Quelle sera la politique d’un ministère dont les principaux membres désignés d’avance sont lord Salisbury, sir Stafford Northcote, le leader impétueux du jeune torysme, lord Randolph Churchill ? Il a, lui aussi, les élections en perspective. Il aura à reprendre toutes ces questions d’Égypte, des négociations avec la Russie qui restent en suspens, et les affaires d’Irlande. Ce qu’il y a de plus apparent, c’est que, quel que soit le ministère, il va y avoir pour quelques mois en Angleterre une trêve jusqu’au grand scrutin populaire qui seul dira le dernier mot de la crise ouverte aujourd’hui.

La vie de l’Europe a singulièrement changé depuis un demi-siècle, même depuis trente ans, puisque partout, sauf en Russie et en Turquie, il y a désormais des élections, des assemblées, dos ministères qui ont besoin d’une majorité parlementaire, un certain ensemble d’institutions représentatives et de garanties publiques. Les monarchies les plus absolues d’autrefois ont fini par se transformer en monarchies constitutionnelles. Le régime parlementaire n’est point sans doute en Autriche ce qu’il est en Angleterre : il est plus compliqué, il a dû nécessairement s’adapter aux traditions, aux conditions d’un empire fondé sur la diversité et l’équilibre des races ; il vit néanmoins, il fonctionne régulièrement, librement, et, en définitive, avec une dynastie qui reste la représentation respectée et populaire de l’unité de l’état, avec des ministères suffisamment prudens, la paix règne par les institutions nouvelles des deux côtés de la Leitha, à Vienne comme à Pesth. Les crises naturelles et inévitables de tous les pays libres ne sont même jamais bien graves en Autriche, tout se réduit le plus souvent à des incidens, à quelques agitations passagères. On vient de le voir encore par ces élections qui se sont faites pendant quelques jours, pour le renouvellement du Reichsrath.

L’expérience ne manquait pas d’intérêt. C’était la première application d’une loi nouvelle qui a été votée il y a trois ans et qui avait précisément pour objet de mettre une certaine unité dans une législation électorale assez confuse, qui avait surtout pour résultat de créer un million d’électeurs de plus, ce qu’on appelle les électeurs à « cinq florins. » Le scrutin s’ouvrait donc dans des conditions assez nouvelles, et il s’agissait de savoir ce que produirait la réforme électorale, si elle favoriserait les centralistes allemands qui ont depuis longtemps perdu le pouvoir, si elle fortifierait au contraire les autonomistes de toutes les nationalités, qui ont formé dans le dernier Reichsrath la majorité habituelle du gouvernement. La lutte avait certainement son importance pour l’Autriche, et aux premiers momens elle a paru s’engager avec quelque vivacité. Les partis ont publié leurs programmes, leurs manifestes ; les candidatures se sont multipliées. La mêlée a pu être chaude sur quelques points et le vote a été disputé. Au demeurant, sauf quelques scènes un peu tumultueuses qui se sont produites dans un des faubourgs de Vienne, les élections autrichiennes se sont accomplies tranquillement, sans exciter même dans la masse du pays des émotions bien sérieuses, et elles peuvent être considérées comme une victoire pour le gouvernement. Les quelques socialistes et antisémites qui ont été élus ne sont qu’une petite et obscure minorité en dehors des partis réguliers. Parmi ces derniers partis, les libéraux allemands, les centralistes, qui représentent l’opposition et forment la gauche du Reichsrath, sont ceux qui ont le plus perdu ; ils ne comptent plus guère que 130 membres dans le nouveau Reichsrath, et encore y a-t-il dans ce chiffre des radicaux qui sont des alliés peu sûrs. L’ancien chef des libéraux allemands, le docteur Herbst, n’a pas été élu sans difficulté. En revanche, la droite, qui se compose d’autonomistes, de catholiques, de conservateurs et qui forme l’armée ministérielle, a beaucoup gagné. Elle a pour son compte 188 élections, elle n’en avait eu que 173 en 1879. Le gouvernement sort dans tous les cas de l’épreuve électorale avec une majorité dès ce moment assurée. Ce résultat, à vrai dire, n’était point absolument imprévu. Les partis vaincus peuvent l’attribuer aux influences aristocratiques et cléricales qui l’auraient préparé, aux pressions officielles qui l’auraient décidé ; il est dû surtout vraisemblablement à la politique que le comte Taaffe représente au gouvernement. Le cabinet du comte Taaffe a un avantage, il vit depuis six ans ; il a su se maintenir au pouvoir, et il a réussi parce qu’en reprenant l’œuvre que le comte Hohenwarth avait entreprise avant lui sans succès, il l’a conduite avec autant de dextérité que de prudence. Le comte Taaffe s’est inspiré des nécessités les plus profondes de la situation d’un empire composé de races si diverses, si persévérantes dans le culte de leurs traditions, — qui peuvent être une force pour la monarchie austro-hongroise, qui peuvent aussi être une faiblesse et créer parfois les plus graves embarras. Placé entre toutes ces races, entre tous les partis, il s’est proposé sincèrement de les concilier, faisant droit aux revendications légitimes des Tchèques, des Polonais, des catholiques du Tyrol et de la Carinthie, sans céder aux impatiences fédéralistes et réactionnaires, contenant les Allemands sans blesser leurs droits, sans leur donner trop de griefs. Il a fait beaucoup de concessions aux Slaves, il a résisté en même temps à ceux qui auraient voulu, pour la satisfaction de toutes les autonomies, que la langue allemande cessât d’être la langue officielle de l’empire. Le chef du cabinet de Vienne, le comte Taaffe, a suffisamment réussi dans son œuvre, au moins jusqu’à ce moment. Il a su adoucir les incompatibilités nationales, prévenir ces scissions ou ces sécessions violentes, qui, avec des ministères allemands ou avec des ministères fédéralistes trop accentués, ont été quelquefois un sérieux embarras, et amener les races les plus diverses à traiter ensemble des affaires de l’empire dans le parlement. C’est, à vrai dire, la politique la mieux appropriée aux conditions présentes de l’Autriche. Elle répond entièrement, dit-on, aux vues, aux sentimens de l’empereur François-Joseph lui-même, et le succès qu’elle vient d’obtenir aux élections, en assurant la position ministérielle du comte Taaffe, est comme une sanction nouvelle de ce système de conciliation intelligente et surtout pratique.

CH. DE MAZADE.