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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1885

Chronique n° 1275
31 mai 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 mai.

Par quel phénomène singulier les siècles qui se succèdent semblent-ils reproduire dans leur cours les invariables et éternelles phases de la vie humaine ? Plus que jamais aujourd’hui, décidément, ce siècle-ci en est sous toutes les formes à la vieillesse et au déclin, à l’épuisement de toute sève libérale et généreuse, après avoir eu sa jeunesse pleine d’éclat, sa sérieuse et forte maturité. Ce n’est là, dira-t-on, qu’une illusion, une apparence qui trompe notre faiblesse et abuse notre raison découragée ; rien ne s’arrête, rien ne décline, tout change et se transforme, tout se renouvelle sans cesse dans la vie universelle, dans le monde des intelligences comme dans le monde de la nature physique. — Si ce n’est qu’une apparence, elle ressemble terriblement à la réalité, et cette réalité est plus saisissante encore quand disparaît subitement un de ces hommes dont l’existence s’est confondue à toutes les heures avec la vie de leur temps. C’est le destin de cet éminent génie qui vient de s’éteindre comblé d’années et de gloire, dont la mort semble marquer la fin d’une époque. C’est le privilège rare et exceptionnel de Victor Hugo d’avoir été pendant soixante ans le poète inspiré des sentimens, des cultes, des ardeurs généreuses, des entraînemens de son siècle, d’être resté un des derniers survivans des anciennes générations, comme un témoin d’un autre âge et de paraître emporter avec lui tout un monde où il a régné par la magie souveraine de l’imagination. Il s’éclipse aujourd’hui au terme de cette éclatante carrière qui va des Odes et Ballades à la Légende des siècles, et si sa mort est si vivement ressentie en France, si l’émotion qu’elle cause semble partagée plus ou moins dans tous les pays, c’est que ce n’était pas un personnage ordinaire des lettres ; c’est que, dans cette vieille Europe où depuis longtemps les supériorités exceptionnelles de l’esprit semblent disparaître, où la puissance intellectuelle n’est pas ce qui brille, où tout se morcelle et décroît, Victor Hugo était resté un des derniers génies universels de la poésie et des arts. Il y a du talent partout ; où sont les véritables génies dont le monde connaît le nom et les œuvres ? Ils ne sont plus en Angleterre, ils ne sont plus en Allemagne ; ils ne se sont pas fait jour dans l’Italie renaissante, ils s’essaient tout au plus peut-être dans les fermentations indistinctes de la Russie. Victor Hugo était, au moins pour l’heure où nous sommes, la dernière renommée, la dernière figure de poète incomparable. C’est ce qui fait de sa mort un événement.

Il avait eu la fortune de naître avec des dons rares fécondés par les prodigieux spectacles du commencement du siècle, avec une organisation qui s’est toujours ressentie des voyages de son enfance en Italie, en Espagne, à la suite de son père, « vieux soldat. » Il avait paru jeune encore, après 1820, à ce moment de la restauration où tout se renouvelait, et la poésie, et l’éloquence, et l’histoire, et la philosophie, et les arts, — où commençait ce défilé de talens qui ont ravivé l’éclat des lettres françaises. Il avait débuté au bruit des premiers succès de Lamartine, avec Alfred de Vigny, dont il était l’ami dès son adolescence, précédant de quelques années à peine Sainte-Beuve et Alfred de Musset, le futur auteur de Rolla, et ce génie émancipé qui allait bientôt être George Sand. C’était à cette époque un jeune homme, royaliste et catholique de sentiment, révolutionnaire par instinct littéraire, cherchant sa voie à travers tout, mêlant dans ses chants les vierges de Verdun, Charles X et Napoléon, les actions de grâces d’un cœur ému et les fantaisies rythmiques du Pas d’armes du roi Jean, alliant au culte du passé le goût des tentatives hardies, des nouveautés de la forme. C’est alors que s’ouvrait pour lui cette carrière où pendant tant d’années il a marché et il a grandi, semant sur son chemin toutes ces œuvres lyriques, les Orientales, les Feuilles d’automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, s’essayant au roman avec Notre-Dame de Paris, tentant le renouvellement du drame avec Cromwell, avec Hernani et Marion Delorme. L’œuvre est allée en s’étendant sans cesse et elle a eu plus tard pour complément ou pour couronnement la Légende des siècles, les Châtimens. Pendant soixante ans celui qui débutait obscurément en 1820 a chanté et a occupé le monde de ses tentatives, de ses inspirations. Victor Hugo n’a point été assurément dans les lettres françaises de ce siècle le seul représentant glorieux de la poésie rajeunie et émancipée. Il a eu des émules qu’il n’éclipse pas : Lamartine, Alfred de Musset, ont été comme lui, avec lui, de grands poètes, ils l’ont été avec toutes les nuances de génies si différens. Victor Hugo, a été dans cette élite d’autrefois, ce qu’on peut appeler le poète combattant et conquérant, faisant de chacune de ses œuvres un champ de bataille, s’imposant par l’originalité d’un génie rénovateur, inégal et retentissant. Il a été le poète des coups d’éclat de la forme et des grandes sonorités dans ce siècle, avec l’impatience de tous les jougs et le goût de toutes les aventures de l’imagination.

Qui ne se souvient de cette grave et religieuse symphonie des Chants du crépuscule sur la cloche : — « Vaste et puissante cloche au battant monstrueux ? » — Tout le monde a lu et relira longtemps ces vers sur la cloche : — « Écho du ciel placé près de la terre, — Voix grondante qui parle à côté du tonnerre, — Vase plein de rumeur qui se vide dans l’air, » — la cloche, qui, au sommet de sa tour solitaire, vibre et résonne pour tous les triomphes comme pour tous les deuils, pour toutes les joies comme pour toutes les peines de la vie. C’est l’image du génie du poète. Victor Hugo, au milieu des agitations de son temps, a été cette cloche au timbre d’airain, perpétuellement vibrante et sonore. Il a eu, lui aussi, des chants pour toutes les gloires et pour tous les grands deuils, pour les fêtes publiques et pour les fêtes du cœur. Il a chanté les rois conduits à Saint-Denis et les rois détrônés par les révolutions, les princes à qui l’on promet l’avenir et qui vont mourir dans l’exil, Napoléon s’éteignant à Sainte-Hélène et ramené triomphalement aux Invalides, César et la liberté, les grandeurs qui s’écroulent et les peuples qui s’émancipent, les cathédrales revêtues de la mélancolie des siècles et la démocratie grandissante. On lui a reproché quelquefois comme une inconsistance cette variété d’inspirations, ces contradictions apparentes, et il a voulu expliquer lui-même ces contradictions par le développement progressif de son esprit, par la transformation légitime de ses idées sous l’influence de l’âge et du temps. La seule explication, c’est qu’il a toujours obéi à son instinct ; il a été l’âme vibrante à tous les souffles, l’écho retentissant de tous les bruits, des enthousiasmes et des colères de son temps, et tout ce qu’il a recueilli, il l’a reproduit, il l’a rendu à ses contemporains avec la profusion extraordinaire d’un des plus puissans artistes de la langue, avec la vigueur d’un génie fait tout entier d’imagination, de force, et de volonté. Victor Hugo n’a point été peut-être tout ce qu’il a cru être ; il a été certainement une des plus grandes imaginations de ce siècle et de tous les siècles. C’est par l’imagination qu’il a vécu et qu’il a tout vu ; c’est par elle qu’il a pénétré dans le monde intérieur, dans les mondes disparus, qu’il s’est donné le spectacle des hommes, des événemens, des révolutions, et c’est ce qui explique comment il a pris si souvent des images pour des idées, des antithèses pour des vérités, les jeux de sa fantaisie pour l’expression de la vie humaine. Avec cette imagination qui est sa faculté souveraine, qui a été son originalité, avec la force et la volonté qui sont aussi dans son génie, qui n’ont fait que s’accentuer, il est arrivé par une tension étrange à ne créer qu’un monde factice où tout est grossi, démesuré, où la vie humaine se résume le plus souvent dans une perpétuelle opposition de l’ombre et de la lumière, du bandit et de l’empereur, du laquais et du roi, de la courtisane et de la grande dame, de la difformité physique et de la beauté morale : œuvre toujours merveilleuse assurément, mais où il a fallu quelquefois tout l’éclat d’une incomparable poésie pour déguiser l’artifice obstiné d’une imagination enivrée de sa force.

Le génie n’est point certes ce qu’on peut mettre en doute chez Victor Hugo, et avec tous ses dons qui n’ont jamais eu plus d’éclat que dans sa dernière grande œuvre, dans la Légende des siècles, il est resté jusqu’au bout un des représentans souverains de notre poésie. Qu’avait-il vraiment à faire dans la politique, où l’imagination n’est pas toujours le plus sûr des guides, où tout est livré aux passions et aux contestations vulgaires ? Aurait-il été moins grand en se tenant en dehors de toutes ces mêlées des partis, en restant dans sa sphère inviolable de poète inspiré ? On peut certainement rêver pour un tel génie une autre destinée, la destinée d’un Goethe vieillissant paisible et respecté à Weimar. Goethe, il est vrai, avait moins d’occasions de se laisser tenter, et il eût été un peu embarrassé de se créer un autre rôle politique que celui de conseiller privé d’une petite cour dans l’Allemagne d’autrefois ; il l’eût peut-être aussi dédaigné ! Il tenait à l’équilibre de sa vie et de son esprit. Il se contentait, après avoir illustré sa patrie par ses œuvres, de vieillir dans sa ville, dévoué à l’étude, s’intéressant à tout, même à Victor Hugo, qui commençait alors, honoré dans sa retraite comme une des gloires nationales de l’Allemagne. Son génie, loin de diminuer pendant ces années, avait gardé sa puissance et se répandait en œuvres nouvelles. Il n’était pas oublié dans sa glorieuse solitude : Allemands et étrangers accouraient à Weimar pour le voir. On recueillait ses conversations, ses jugemens, dont rien ne troublait la sérénité. Il ne cessait d’être consulté comme un oracle, et la mort de ce puissant génie qui s’éteignait à l’âge le plus avancé, loin du bruit, dans une petite ville allemande, ne laissait pas d’être, elle aussi, un événement qui retentissait en Europe. Placé dans d’autres conditions, sans se dérober aux émotions d’un grand pays souvent troublé, Victor Hugo aurait pu encore se créer une vie d’indépendance supérieure en restant tout entier à la poésie et à l’art. Il ne l’a pas fait, il ne s’est pas laissé tenter par l’exemple d’un Goethe. Il a préféré se mêler aux partis, s’associer à leurs passions et à leurs colères, partager leurs épreuves, subir les misères de l’exil, braver au retour le danger de solidarités quelquefois étranges. Il y a gagné peut-être de trouver dans l’amertume de l’exil l’inspiration irritée et vengeresse qui a fait les Châtimens, il y a gagné aussi, si l’on veut, une certaine popularité bruyante, équivoque et éphémère. Il y a perdu l’indépendance et la sérénité de son esprit ; il s’est exposé à toutes les confusions, à toutes les contestations vulgaires. Dans tous les cas, Victor Hugo s’était fait, avec quelques faiblesses, avec beaucoup de chimères d’imagination et d’aspirations vagues, une politique qui n’était qu’à lui et qui disparaît avec lui. Il ne représentait que lui-même, il restait Victor Hugo, et, ce qu’on n’a vraiment pas le droit de faire, c’est de mettre la main des partis et des sectes sur un tel génie, de prétendre l’enrôler sous le drapeau de médiocres passions.

M. le président Le Royer avait dit sagement, dès le premier jour, au sénat : « La gloire de Victor Hugo n’appartient à aucun parti, à aucune opinion, elle est l’apanage et l’héritage de tous… » M. le président de la chambre des députés ne s’est pas contenté de ce généreux et impartial hommage ; il a voulu faire du nom de Victor Hugo la propriété de la république et il a presque transformé en poète républicain inavoué le jeune homme inspiré qui chantait, il y a soixante ans, les funérailles de Louis XVIII et, il y a quarante ans, le retour des cendres de l’empereur. C’était déjà altérer le caractère des « obsèques nationales » qu’on préparait au poète. Bientôt les passions extérieures sont allées plus loin ; elles ont bruyamment réclamé la « laïcisation » de l’église de Sainte-Geneviève, l’apothéose de Victor Hugo au Panthéon rendu aux « grands hommes, » — et le gouvernement, malgré des hésitations apparentes au premier moment, s’est empressé de se rendre à ce vœu. Il en résulte que ces funérailles d’un grand poète, qui devaient avant tout rester « nationales, » ont pris par degré une couleur de parti et même de secte. Elles devaient être un solennel et juste hommage au génie ; elles risquent de n’être qu’une vaste et bruyante manifestation. Il ne s’agit pas, bien entendu, de discuter pour le moment la légalité du décret improvisé qui change une fois de plus la destination du monument connu tour à tour sous le nom d’église de Sainte-Geneviève et sous le nom de Panthéon. On a voulu, dit-on, rendre à Victor Hugo des honneurs dignes de son nom et de sa gloire universelle ; mais la meilleure manière de rendre des honneurs intelligens et respectueux eût été certainement de commencer par faire la paix autour de ce tombeau qui n’est pas encore fermé, de s’inspirer des paroles de M. le président du sénat en laissant « à toutes les opinions, à tous les partis, » la mémoire d’un homme qui, après tout, par les diverses phases de sa vie, peut être revendiqué par tout le monde. Était-il donc si habile de froisser dans ses sentimens, dans ses croyances une partie du pays, d’attrister et d’éloigner tous ceux qui ne demandaient pas mieux que de s’associer au deuil d’une gloire française, à un hommage national ? C’était par trop montrer que ce qu’on voulait honorer, c’était moins le poète admiré de tous que l’homme de parti dont quelques politiques et quelques sectaires prétendaient se servir. A qui a-t-on cru devoir, en effet, donner cette satisfaction ? A ceux qui s’inquiètent fort peu du génie, qui ne cherchent que des occasions toujours nouvelles de guerres irritantes, de manifestations tumultueuses. Heureusement Victor Hugo est de ceux qui ont un assez illustre passé pour que leur renommée ne reste pas livrée aux hasards de ces conflits d’un jour, et quand ceux qui prétendent se servir de sa mémoire auront déjà disparu, il rentrera dans sa sphère sereine, il restera pour la France le poète qui a charmé deux ou trois générations avec les Orientales et les Feuilles d’automne, avec Hernani et la Légende des siècles.

On dirait en vérité qu’il y a des momens où les orages sont dans l’air, où tout se réunit pour entretenir un certain état d’excitation et raviver les inquiétudes, où tout devient prétexte d’agitation. La mort de Victor Hugo a eu la triste fortune de venir dans un de ces momens, de se mêler à toutes les manifestations bruyantes, et même plus que bruyantes, qui se sont succédé tout récemment, dont les anniversaires des derniers combats de la commune de 1871 ont été le prétexte. Si la paix publique n’a pas été précisément troublée, elle a eu du moins ses épreuves pendant quelques heures, et pour les premières occasions où le nouveau ministère a été obligé de se montrer par l’action et par la parole, il n’a pas été certainement heureux ; il n’a eu pour la circonstance ni des idées bien nettes, ni des résolutions bien suivies, ni des explications bien claires. Que disait donc, il y a quelques jours, M. le ministre de l’intérieur à un député qui lui demandait une amnistie nouvelle pour tous les condamnés plus ou moins politiques, « au nom de l’apaisement ? » Il s’est fait honneur d’avoir défendu, voté la grande amnistie il y a quelques années, parce que c’était alors, a-t-il dit, une grande mesure politique nécessaire dans une situation « exigeant la réconciliation et l’oubli après de grands troubles, » parce qu’il y avait à « faire disparaître des haillons de guerre civile. » Eh bien ! les « réconciliés » de la commune vaincue n’ont pas tardé à lui répondre par la célébration tumultueuse de l’anniversaire des lugubres journées de mai ; ils lui ont montré de la meilleure façon à quel point ils sont disposés « à l’oubli. » Le « haillon de guerre civile, » le drapeau rouge, qu’on croyait naïvement faire disparaître, avoue tout haut la prétention de se déployer dans les rues, d’être publiquement de tous les deuils révolutionnaires, de toutes les fêtes, défiant le drapeau national. Cet « apaisement » qu’on réclamait l’autre jour par une amnistie nouvelle, qu’on invoquait déjà il y a quelques années, s’est si bien fait, que les manifestans du Père-La Chaise en sont venus aux mains avec la police la plus bénigne, avec la garde républicaine, et que le sang a coulé, qu’il y a eu quelques victimes, surtout parmi les braves gens chargés de maintenir l’ordre. L’échauffourée n’a point été sans doute bien longue, elle n’a pas été tout à fait un « massacre, » le massacre des innocens, comme l’ont dit les manifestans révolutionnaires du Père-La Chaise et leurs amis, comme on l’a répété furieusement dans les réunions publiques ; elle n’a pas moins été une sédition préparée, cherchée, et il n’est pas impossible qu’elle se renouvelle à la première occasion, toujours sous le même drapeau qui a reparu, quoiqu’il dût disparaître. Or c’est là justement la question. Que se propose réellement le ministère dans cette situation où l’ordre public n’est pas encore positivement troublé, si l’on veut, où il peut l’être cependant à la moindre faiblesse ? Quelles sont ses idées et ses intentions ? Il entend maintenir la tranquillité des rues, il le dit, et il y est lui-même assez intéressé pour être sincère. Sur tout le reste il semble vraiment assez peu fixé, et s’il a la volonté de défendre la paix des rues, il ne fait sûrement rien pour tranquilliser les esprits, les intérêts. Il veut, on le sent, et il ne veut pas, il se décide à réprimer sans conviction, en gémissant. M. le ministre de l’intérieur, interrogé ces jours derniers devant la chambre, a sans doute honorablement couvert ses agens engagés au Père-La Chaise, et, en même temps, dans les explications qu’il a données, il s’est montré si ému qu’il a paru, en vérité, avoir au fond du cœur quelques remords des répressions qu’il a été obligé d’ordonner.

Il y a surtout un point où tout est resté obscur et équivoque, c’est cette éternelle question du drapeau, du « haillon de guerre civile. » Le gouvernement semble ne plus trop savoir à quelle résolution s’arrêter, ni même ce qu’il a le droit de faire devant un emblème de sédition ; en quelques jours il a changé deux ou trois fois d’opinion sans réussir à mettre de l’ordre dans ses idées et quelque clarté dans ses explications. Le drapeau rouge cesse-t-il d’être séditieux s’il se transforme en bannière ou s’il porte dans ses plis quelque inscription, fût-ce une inscription de discorde et de haine ? Sera-t-il tout à la fois défendu dans les rues et autorisé aux convois funèbres ou dans les cimetières ? C’est une distinction étrange, on en conviendra, et un expédient de ce genre, si on avait pu en avoir l’idée, serait offensant pour la raison aussi bien que pour les sentimens les plus intimes d’une ville qui passe pour avoir le culte de ses morts. Est-ce que les cimetières appartiennent aux révolutionnaires qui, en franchissant le seuil sacré, seraient libres de troubler la paix des tombeaux ? Est-ce que les morts qui appartiennent à la population tout entière n’ont pas droit au respect dans leur sépulcre autant que les vivans dans les rues ? Si le drapeau rouge est un emblème de sédition et de guerre civile, il l’est partout, et si le gouvernement ne se croit pas des pouvoirs suffisans, son premier devoir, dans un intérêt de paix sociale, est de se faire armer par les chambres. Montrer sur ce point quelque hésitation ou quelque faiblesse, ce ne serait de la part d’un ministère quelconque, ni acheter de la sûreté pour lui-même, ni certainement servir la république avec prévoyance.

Les affaires du monde ne vont pas toutes seules, et quand les démêlés qui s’élèvent quelquefois entre les peuples ont pris un certain degré de gravité, ils ne se dénouent que lentement, difficilement ; on peut même dire que, plus les nations sont puissantes, plus elles ont de peine à se dégager des crises où elles se sont laissé entraîner, sans prévoir les conséquences d’un premier mouvement. L’Angleterre, qui peut certes passer pour une des plus puissantes nations, n’est pas depuis quelque temps, il faut l’avouer, aussi heureuse dans ses entreprises extérieures, dans sa diplomatie que dans sa politique intérieure. Le ministère a fini par triompher de toutes les difficultés dans l’accomplissement de cette réforme électorale à laquelle M. Gladstone a voulu consacrer ses dernières forces, qui fait entrer sans secousse, sans révolution, deux millions d’électeurs de plus dans les cadres de la vie publique anglaise ; il aura raison sans nul doute des embarras que lui cause la perpétuelle incandescence de l’Irlande, qui nécessitent encore aujourd’hui la prolongation ou le renouvellement des mesures extraordinaires de répression. M. Gladstone et son ministère ne sortent sûrement pas d’une manière aussi brillante de ces affaires qu’ils se sont créées par leur politique en Egypte, au Soudan, — surtout en Asie, aux frontières de l’Afghanistan, où ils ont rencontré tout à coup la Russie, froidement résolue à suivre sa marche. Ils n’ont pas été heureux et leur meilleure chance est encore d’avoir su ou d’avoir pu détourner le conflit redoutable dont ils se sont vus un instant menacés. L’Angleterre, dès qu’elle a été en face du péril, a sagement, courageusement tranché dans le vif, sacrifiant ses prétentions ou ses ambitions, au risque de paraître se désavouer. Elle a probablement échappé à la guerre pour cette fois ; elle ne sort pas, en définitive, de cette crise sans quelques pénibles mécomptes, sans ressentir un certain malaise de ses calculs trompés, de ses relations troublées, de la situation assez compliquée et assez délicate qu’elle s’est faite en Europe.

Non, évidemment, l’Angleterre n’a pas réussi en Egypte. Depuis le facile succès qui a signalé le début de son intervention dans la vallée du Nil, elle s’est débattue entre toutes les résolutions ou plutôt entre toutes les irrésolutions, occupant l’Egypte sans profit, affectant la prépotence et la domination au Caire sans paraître avoir une idée arrêtée. Si elle avait procédé nettement, hardiment, de façon à reconstituer un ordre à peu près régulier sur les bords du Nil, elle aurait pu sans doute, jusqu’à un certain point, désarmer ou désintéresser l’Europe par la garantie d’une action bienfaisante ; elle n’en a rien fait, elle a perpétué la désorganisation là où elle régnait. Elle a paru un instant vouloir protéger l’Egypte contre l’insurrection grandissante du mahdi sur le Haut-Nil. Elle a envoyé le malheureux Gordon à Khartoum, puis elle a voulu aller le délivrer ; elle a préparé une expédition dans le Soudan, sous les ordres du général Wolseley. L’infortuné Gordon a péri ; les soldats anglais, engagés en plein désert, ont inutilement inutilement prodigué leur courage et versé leur sang dans des combats meurtriers. Quel est maintenant le dernier mot de la politique anglaise dans ces régions ? Il a été dit, il y a quelques jours, par M. Gladstone et par lord Granville dans le parlement, sans soulever une vive opposition. On s’est décidé à abandonner le Soudan ; lord Wolseley a reçu l’ordre de ramener ses soldats. Si on reste provisoirement à Souakim, sur la Mer-Rouge, c’est en attendant de pouvoir céder la place à une autre puissance, probablement l’Italie, à qui on transmettrait cet embarras. Malheureusement, ce n’est pas là encore une solution. Le mahdi, qui peut se considérer comme vainqueur des Anglais, s’avancera nécessairement ; il descendra le Nil, il menacera l’Egypte proprement dite, et on aura reculé sans échapper à la guerre, tout au moins à la nécessité de maintenir sur des points déterminés du Haut-Nil un certain appareil de défense militaire. De sorte qu’après bien des mois d’occupation, d’agitation, l’Angleterre s’est crue obligée de faire une sorte d’aveu d’impuissance par l’abandon du Soudan ; et, d’un autre côté, jusqu’ici elle n’a certainement pas réussi à créer dans la Basse-Egypte une situation propre à rassurer les intérêts étrangers, l’Europe, qui semble moins que jamais disposée à laisser tout faire, à renoncer à ses droits de haute juridiction sur le Nil. L’Angleterre n’a eu sans doute qu’un but, elle n’a vu qu’un avantage dans cet abandon du Soudan, si brusquement annonce l’autre jour au parlement. Elle a tenu à se dégager, coûte que coûte, d’une entreprise dangereuse, nécessairement assez longue ; elle a voulu retrouver l’intégrité et la liberté de ses forces au moment où elle ne savait pas encore ce qui allait sortir de sa querelle avec la Russie sur la frontière de l’Afghanistan, et, de ce côté aussi, on peut se demander où en sont les Anglais, comment ils se sont tirés de cette autre épreuve, la plus grave de toutes, dans quelles conditions ils restent.

Un instant on s’est cru si près du plus redoutable des conflits en Asie et peut-être dans l’Occident, que tout ce qui a paru ramener une possibilité de paix a été accueilli à Londres aussi bien que sur le continent européen comme un grand soulagement. La Russie, par la correction de son attitude et de son langage, a certainement évité d’envenimer une question déjà assez périlleuse. L’Angleterre, de son côté, a fait, sans contredit, tout ce qu’elle a pu pour se défendre des emportemens de l’orgueil froissé, et la querelle, un moment si aiguë, a pu rentrer dans la phase des négociations de la diplomatie, où elle est encore aujourd’hui.

L’erreur de l’Angleterre est, non d’avoir fini par la modération et la conciliation, mais d’avoir débuté, peut-être, un peu trop bruyamment dans cette affaire. Elle a cru en imposer par cette entrevue de Rawul-Pindi, où le vice-roi des Indes, lord Dufferin, recevait avec tant d’apparat l’émir de l’Afghanistan représenté presque comme faisant l’avant-garde de l’Angleterre sur le Kushk. Elle a mis trop d’éclat dans ses missions militaires à Caboul, dans ses interprétations d’engagemens peu précis que la Russie interprétait naturellement dans son intérêt, par lesquels elle ne s’est pas laissé arrêter. Après l’affaire de Penjdeh, l’Angleterre s’est emportée, elle a écouté un peu complaisamment les rapports de ses généraux sur l’agression moscovite ; elle a cru pouvoir réclamer à Saint-Pétersbourg ce qu’elle ne pouvait obtenir le désaveu des généraux du tsar, une enquête sur la conduite des chefs militaires russes. Elle a fait trop de bruit de ses armemens précipités, dont M. Gladstone lui-même a peut-être un jour exagéré le caractère et la portée par ses déclarations retentissantes devant le parlement. Bref, par ses manifestations, par ses discussions, elle a peut-être dépassé le but, et, comme au fond, elle désirait la paix, elle a bien été obligée de s’arrêter de revenir à demi sur ses pas pour éviter un choc qui devenait de plus en plus inévitable. Elle a dû atténuer le quelques-unes de ses prétentions ; elle n’a pas précisément rappelé le chef de sa mission militaire à Caboul, sir Peters Lumsden, elle l’a autorisé à rentrer à Londres, où il est toujours attendu sous prétexte de donner des renseignemens. Elle n’a plus insisté sur le désaveu des généraux russes, sur cette enquête qui a été remplacée par un arbitrage éventuel sur le sens réel des engagemens pris entre les deux puissances. Elle est prudemment revenue à la question primitive du règlement des frontières, en la débarrassant de tout ce qui l’a compliquée depuis quelques semaines. De là cet apaisement presque subit qui s’est produit par le retour à une négociation poursuivie d’abord à Londres, puis entre Londres et Pétersbourg. Est-ce à dire que tout soit terminé ? On a du moins fait un grand pas en sortant de l’atmosphère des excitations. Au fond, la question reste toujours fort épineuse. Il n’est point douteux que la Russie, en faisant beaucoup moins de bruit que l’Angleterre, maintient avec une fermeté tranquille tout ce qu’elle a fait et même ce qu’elle se propose de faire. Bien loin de désavouer le général Komarof, l’empereur Alexandre III lui a prodigué les témoignages de confiance en lui envoyant un sabre d’honneur. Loin de livrer les points contestés de la frontière de l’Afghanistan, le cabinet de Saint-Pétersbourg paraît assez décidé à garder les positions qu’il a prises, à n’accepter qu’une délimitation avantageuse, et il ne se liera pas vraisemblablement par des engagemens trop précis au sujet d’Hérat ; mais l’Angleterre est déjà trop engagée elle-même dans la voie des transactions pour ne point aller jusqu’au bout, et de tout cet ensemble de faits, de ces inconsistances de conduite, de ces contradictions entre les emportemens de la veille et les concessions du lendemain, il résulte évidemment, pour le cabinet de Londres, une situation qui n’est pas plus facile à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Ce n’est point sans doute que les partis anglais fassent un grand crime au ministère d’un dénoûment pacifique qu’ils désiraient. Ils ne lui reprochent bien sérieusement ni sa modération avec la Russie, ni même l’abandon du Soudan, et un des chefs conservateurs, lord Salisbury, qui s’était laissé aller dans une réunion de province à prononcer quelques paroles un peu vives sur le gouvernement russe, s’est hâté tout récemment de faire amende honorable devant la chambre des lords, — sans doute en prévision d’un retour des tories au pouvoir. L’opposition ne ferait probablement aujourd’hui que ce que fait le ministère ; mais les partis profitent d’une situation difficile, des échecs de la politique extérieure des libéraux, des mécomptes et des malaises que les fautes, les contradictions du gouvernement ont infligés à l’opinion. Ils saisiront, on peut bien le croire, toutes les occasions de créer des embarras au cabinet, de lui susciter des incidens comme cette scène récente au sujet de laquelle M. Gladstone disait avec un mélange d’impatience et de haute mélancolie, que a de pareils incidens sont de peu d’importance pour quelqu’un dont l’intervention dans les affaires publiques est désormais mesurée plutôt par des semaines que par des mois, et assurément par des mois plus que par des années. » Le cabinet de M. Gladstone n’a été sauvé jusqu’ici que par la réforme électorale ; cette question une fois résolue, il reste aux prises avec toutes les difficultés parlementaires. D’un autre côté, le ministère anglais ne peut se dissimuler que par la manière dont il a conduit les affaires depuis quelque temps il s’est créé des relations assez embarrassées en Europe ; il a eu successivement des démêlés plus ou moins graves avec l’Allemagne pour les questions coloniales, avec la France pour l’Egypte, avec la Russie pour la frontière asiatique. Il le sait, il sent naturellement sa position, il éprouve le besoin d’en sortir, et c’est là sans doute le secret du voyage d’un de ses membres, lord Rosebery, envoyé récemment à Berlin, auprès du chancelier allemand.

Lord Rosebery a-t-il une mission précise, et quel serait l’objet de cette mission ? Sans rien savoir, on peut aisément présumer que le ministre anglais, connu pour ses rapports personnels avec le chancelier ou avec son fils, a été chargé d’interroger M. de Bismarck, de voir ce que l’Angleterre peut attendre de lui dans le règlement des affaires qui restent en suspens en Asie, en Afrique ou en Europe. C’est là sans doute le secret du voyage d’exploration de lord Rosebery ; mais de toutes les explications la plus bizarre, la moins justifiée devrait être certainement celle qui attribue à cette mission le caractère d’un acte de défiance ou de précaution, ou même, d’hostilité à l’égard de la France. S’il y a eu entre les deux pays quelques difficultés ou quelques dissentimens, qui donc les a créés ? D’où sont-ils venus ? La France a pu défendre ses intérêts en Egypte, elle a sûrement toujours attaché un juste prix à l’alliance de l’Angleterre, et au lieu de se livrer à de tristes et irritantes polémiques, les journaux anglais feraient mieux de contribuer à rétablir, à fortifier cet accord dos deux pays, qui, s’il eût invariablement existé, eût prévenu peut-être ou atténué d’avance quelques-unes des questions dont la gravité ne laisse pas quelquefois d’être inquiétante.

Le chancelier d’Allemagne, vers qui se tournent désormais tous les regards, même les regards de l’Angleterre, dès qu’il y a une difficulté ou une crise en Europe, M. de Bismarck vient de se délivrer de son parlement, du Reichstag, qui a pris son congé ces jours derniers après une session assez laborieuse, plus occupée toutefois de questions économiques que de questions politiques. Vote du budget, révision du tarif douanier par l’application de la protection aux produits agricoles, subventions aux services de paquebots transocéaniques, développemens nouveaux de la législation sur les assurances ouvrières, ce sont là les œuvres les plus caractéristiques de cette session close d’hier, et sur ces points principaux, c’est la politique du chancelier qui triomphe. Avec les assurances ouvrières qu’il étend, qu’il développe, le tout-puissant chancelier de l’empereur Guillaume se flatte toujours de résoudre la question sociale en donnant satisfaction aux besoins, aux aspirations légitimes des classes laborieuses. Avec les subventions aux services transocéaniques, il poursuit pour l’Allemagne son œuvre d’extension coloniale, et après avoir eu raison des résistances de l’Angleterre en Océanie, il ne songerait, dit-on, à rien moins qu’à s’attacher par une sorte d’annexion déguisée ou de protectorat, les colonies du sud de l’Afrique, y compris le Cap, où l’élément hollandais prédomine. Avec les nouveaux droits sur les produits agricoles, il espère arriver, dans un avenir prochain, à un traité d’union douanière avec l’Autriche-Hongrie et avec la Hollande. L’ancien Zollverein a préparé la reconstitution de l’empire allemand ; le chancelier rêve toujours de compléter l’unité nationale par l’incorporation lente de la Hollande et des parties allemandes de l’Autriche, sans brusquer les événemens, en se tenant toujours prêt à profiter des circonstances, même du conflit anglo-russe, qu’il ne considère selon toute apparence et non sans raison que comme ajourné. Il a pu s’entretenir librement et familièrement avec lord Rosebery de toutes les affaires du jour, il n’a sûrement pas dû se lier d’une manière bien sérieuse avec l’Angleterre pas plus qu’avec d’autres. Pour conduire ses vastes affaires, M, de Bismarck a cependant besoin plus ou moins d’une majorité dans le Reichstag, et cette majorité dépend aujourd’hui principalement du centre catholique, dirigé par M. Windhorst, qui peut faire pencher la balance pour ou contre le gouvernement suivant qu’il vote avec les progressifs ou avec les conservateurs. Le nœud de la situation parlementaire est toujours là. Le chancelier a besoin du centre catholique pour le succès de sa politique économique, dont le dernier mot est l’extension de l’empire. M. Windhorst le sait bien, et il accordera le monopole des tabacs si on lui accorde l’abrogation définitive des lois de mai. On marchande et on ajourne. En réalité, M. de Bismarck finit le plus souvent par arriver à ses fins, et ce qu’il ne peut pas faire avec le parlement, il le fait au besoin sans lui.

CH. DE MAZADE.