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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1884

Chronique n° 1255
31 juillet 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

Et voilà comment les affaires mal conçues, mal engagées, mal conduites, sont nécessairement condamnées à se traîner à travers les obscurités et les contradictions pour n’aboutir à rien ou pour finir par les surprises de l’inconnu.

C’est l’éternelle histoire. On se figure pouvoir faire de la politique avec des fantaisies, avec de médiocres calculs de parti, avec de petites tactiques, et un jour ou l’autre on recueille ce qu’on a semé. On croit bien habile de céder à l’esprit d’aventure, de soulever des questions inutiles ou périlleuses sous le prétexte ingénieux de ne pas les laisser à des adversaires, et l’on ne réussit qu’à tout embrouiller, à mettre l’incertitude et le trouble dans une situation. Une fois qu’on s’est engagé sans réflexion et sans raison, on compte du moins qu’il sera toujours possible de se tirer d’embarras avec de la ténacité ou de la ruse, de passer à travers les écueils, et pas du tout : les embarras ne font que s’accroître à chaque pas sur la route où l’on s’est aventuré, les difficultés deviennent des impossibilités, la volonté et la ruse ne servent à rien, pas même à pallier le mal, qui s’aggrave. On va d’expédient en expédient, épuisant les combinaisons et les subterfuges, pour finir par se trouver, sans l’avoir prévu, sans y avoir songé, dans une crise véritable d’où l’on ne sait plus comment sortir. On s’est créé des dangers auxquels on n’échappe tout au plus que par des équivoques ou par de médiocres supercheries de tacticiens effarés. Seulement il y a une chose bien évidente, malheureusement aussi triste qu’évidente. Tandis qu’on va ainsi au hasard, cherchant péniblement une issue, poursuivant la solution des questions inutiles qu’on a si gratuitement soulevées, tout reste nécessairement en souffrance. Les intérêts sérieux et permanens du pays subissent le contre-coup de ces agitations factices, le commerce et l’industrie se resserrent. Le gouvernement, au milieu des embarras qu’il s’est créés, ne se fortifie sûrement pas. Les pouvoirs publics se déconsidèrent par l’imprévoyance et la légèreté impuissante dont ils offrent le singulier spectacle. Les grandes affaires de la France engagées au loin se ressentent forcément de ce trouble futile et du discrédit qui en résulte pour tous ceux qui, au pouvoir ou dans les assemblées, participent à la direction de la politique nationale. Le pays, qu’on fait si souvent parler quand il ne dit rien, quand il ne demanderait qu’à être tranquille, le pays lui-même, atteint dans sa sécurité et dans ses intérêts, excédé et fatigué, finit par se demander ce qu’on veut faire de lui, ce que tout cela signifie. Tout souffre d’une politique de fantaisie et d’aventure qui se fait un jeu d’une agitation stérile, et c’est là, jusqu’à présent, la plus évidente, la plus saisissante moralité de cette expérience de la révision que M. le président du conseil inaugurait il y a quelque temps avec une si superbe assurance, qui continue encore à travers des péripéties toujours nouvelles.

Non décidément, cette révision constitutionnelle n’aura pas porté bonheur à M. le président du conseil. Dût-il réussir, comme cela n’est plus douteux aujourd’hui, à avoir son congrès à Versailles pour voter on ne sait plus quel projet, on ne sait plus trop quelle résolution, il n’aura pas gagné une grande victoire. Il aura livré une bataille qui n’aura été qu’un péril sans compensation, et les incidens qui se sont pressés dans ces derniers jours, qui sont comme les préliminaires du prochain congrès, ces incidens démontrent assez désormais que la révision ne répondait à aucune nécessité publique, qu’elle n’avait rien d’urgent ni de sérieux, qu’elle était, en un mot, une de ces affaires destinées à finir médiocrement parce qu’elles ont été mal engagées. C’est bien vainement que M. le président du conseil, après avoir avoué il y a quelque temps l’inattention et la froideur de l’opinion française pour la réforme de la constitution, s’est évertué l’autre jour à démontrer, au contraire, que le pays était plein de feu pour la révision, qu’il l’avait imposée à ses mandataires, sénateurs ou députés, qu’il s’y intéresse profondément. M. le président du conseil en est quitte pour une contradiction de plus. Le seul fait que, depuis deux ou trois semaines, on a pu discuter toutes ces questions au milieu d’une indifférence publique avérée, sans qu’il y ait eu même une apparence d’agitation eu d’émotion, ce seul fait prouve ce qu’il y a d’arbitraire et d’artificiel dans cette entreprise révisionniste.

Lorsque le pays, à tort ou à raison, s’attache réellement à une réforme, qu’il croit sérieuse, qui le touche dans ses sentimens ou dans ses intérêts, il est certes autrement animé. Il peut se tromper, il ne poursuit pas moins son but. Il ne se perd pas dans des subtilités, il met ses vœux et même ses exigences dans une formule simple, souvent dans un mot net et retentissant. Où a-t-on distingué rien de semblable aujourd’hui ? Où a-t-on vu une trace, un signe de ce mouvement populaire dont la réforme proposée par M. le président du conseil, portée par lui à la chambre des députés et au sénat, serait l’expression ? Cette révision, c’est l’œuvre de tacticiens dans l’embarras, de casuistes parlementaires, et rien ne prouve mieux ce qu’il y a de superficiel et de factice dans un travail ainsi poursuivi, que ces discussions qui se sont succédé depuis quelques jours, qui ont offert le curieux spectacle de toutes les impuissances, de toutes les subtilités. Que faire pour arriver à tout dire et à ne rien dire ? Comment mettre d’accord les deux assemblées sur un même projet de façon à rendre le congrès possible ? Retirera-t-on de la constitution tout ce qui a trait à l’élection des sénateurs ? Soumettra-t-on à la révision l’article 8 sur les attributions financières du sénat, au risque de désarmer la première chambre de son droit de contrôle ? La chambre des députés a voté sa résolution, où elle a inscrit, sur la proposition du gouvernement d’ailleurs, la révision de ce légendaire article 8. Le sénat a son programme, où il n’admet pas la révision de l’article 8. M. le président du conseil va de l’un à l’autre, ajoutant ses propres contradictions aux contradictions qui ne manquent pas dans les deux chambres. Et on veut que le pays se passionne pour ces manœuvres, qu’il s’intéresse à ces jeux de coulisses parlementaires ? Il les voit de loin, il aurait de la peine à les comprendre. Les sénateurs et les députés eux-mêmes ne comprennent sûrement pas toujours ce qu’ils votent ; ils finissent par ne plus savoir où ils en sont, et, à travers tout, ce qui souffre le plus de ces confusions, c’est le régime parlementaire faussé, altéré, abaissé, réduit à n’être plus qu’une vaine et puérile représentation sans dignité comme sans efficacité.

On dirait en vérité que toutes ces incohérences se sont concentrées dans un dernier incident qui serait presque comique s’il ne s’agissait pas d’intérêts si sérieux. Il n’y a que peu de jours encore, le sénat, plein de perplexités, était à discuter sur ce fameux article 8, qu’il allait visiblement refuser de livrer aux chances de la révision. Survient à l’improviste un amendement proposant d’admettre la révision au sujet des attributions financières de l’assemblée du Luxembourg, mais à la condition qu’un certain nombre de services publics réglés par des lois organiques resteront à titre permanent dans le budget et ne pourront être supprimés. Que va faire le sénat ? Se laissera-t-il ébranler par cette proposition spécieuse qui a l’air de mettre à l’abri les premiers services de l’état, et livrera-t-il à ce prix l’article 8 ? C’est peu probable, il parait toutefois hésiter. Là-dessus intervient brusquement M. le président du conseil, qui supplie pathétiquement le sénat de suspendre sa délibération, qui lui demande vingt-quatre heures, quarante-huit heures au plus pour aller voir ce qui se passe au Palais-Bourbon, qui lui promet de revenir avant trois jours avec une adhésion ou une consultation de la chambre des députés. C’était déjà bien étrange, on en conviendra, de demander à une assemblée d’interrompre une grave délibération pour aller consulter une autre assemblée ; c’était tout simplement s’exposer à compliquer un gâchis, déjà très suffisant, d’un inextricable et irréparable conflit. Ce n’est pas tout encore, cependant. Trois jours se passent, M. le président du conseil a eu probablement le temps d’aller en consultation, il y est même allé à coup sûr ; il a passé dans les coulisses, il a vu le médiocre accueil fait à l’amendement dans lequel il avait vu un moment un moyen de salut : cela lui suffit. Les trois jours écoulés, M. le président du conseil revient tranquillement au Luxembourg comme si rien ne s’était passé, et quand on lui demande des explications, les communications qu’il a promises sur l’opinion de l’autre chambre, il répond lestement qu’il n’a rien à dire, qu’il n’a aucun compte à rendre de ses visites au Palais-Bourbon, que le sénat n’a qu’à voter comme il voudra, que le gouvernement en délibérera, etc. Et c’est ainsi que M. Jules Ferry entend relever le régime parlementaire, et représenter un gouvernement sérieux ? Le secret de la comédie, c’est qu’on veut à tout prix un congrès et que la chambre des députés, plutôt que d’accepter un amendement qui lui enlèverait le vote annuel des principaux services publics, a paru disposée à faire au sénat la concession du maintien complet de l’article 8. Et le sénat, devant d’aussi bonnes dispositions, a effectivement voté la révision, — moins l’article 8.

Fort bien ! si la chambre le veut maintenant à son tour, si elle adhère à la résolution du sénat, et c’est ce qu’elle fait sans doute à l’heure qu’il est, le congrès peut se réunir. Et, après cela, après tant de débats confus, d’incidens et de péripéties, que reste-t-il ? On se trouve, il faut l’avouer, en présence d’une révision singulièrement diminuée, une ombre de révision. Que disait M. le président du conseil il y a quelques jours, dans cette séance extraordinaire où il demandait au sénat de suspendre sa délibération ? Il prétendait que si on excluait l’article 8, la révision serait « décapitée, » qu’on allait offrir le plus étrange spectacle d’impuissance en se réunissant uniquement pour décider que sept articles de la loi électorale du sénat cesseront d’avoir le caractère constitutionnel, — « et puis plus rien ! » C’est justement ce qui arrive. Tout se borne à mettre hors de la constitution les articles qui ont réglé jusqu’ici l’élection du sénat, et la grande réforme qui va s’accomplir, que M. le président du conseil tient en réserve dans une loi déjà préparée, se réduit à supprimer les sénateurs inamovibles pour l’avenir, à ajouter quelque vingt-sept mille délégués communaux au corps des électeurs sénatoriaux. C’est tout. Il est vrai que les révisionnistes auront le moyen et l’occasion de compléter leur ouvrage. Ils vont pouvoir supprimer l’article constitutionnel qui ordonne des prières publiques à l’ouverture des sessions et même proclamer, à propos d’un autre article, l’éternité de la république. De sorte que, depuis quelques semaines, on a prononcé bien des discours, on a fait bien du bruit pour arriver à supprimer les prières publiques et à créer 27,000 électeurs sénatoriaux de plus ! N’est-on pas frappé de cette choquante disproportion entre les dangers qu’on a créés, les incertitudes qu’on a répandues partout, et un si médiocre résultat ? C’était bien la peine de tout agiter pour finir ainsi, lorsque, avec un peu plus de sang-froid et de raison, on aurait pu reconnaître que ce qu’il y avait à réformer, ce n’était pas la constitution, c’était la politique, qui fausse tout, qui altère tout, la constitution elle-même, l’administration publique et les lois, dans un vulgaire intérêt de domination de parti.

Au lieu de perdre le temps à faire ce que M. le président du conseil a appelé des a réparations, » — des réparations peu sérieuses, d’une utilité douteuse, dans une constitution qui suffisait telle qu’elle était, mieux vaudrait, certes, s’occuper des grands intérêts publics, qui ont besoin d’une protection vigilante et assidue, mieux vaudrait garder ce qu’on a de crédit et de volonté pour assurer au pays une administration, équitable et éclairée à l’intérieur, pour mener enfin à un dénoûment toutes ces entreprises où la France est engagée au loin, au Tonkin, à Madagascar.

Les affaires de ce genre ne s’achèvent pas en quelques jours ni en quelques mois, nous le savons bien ; elles durent cependant depuis assez longtemps pour qu’on ait pu, si on l’a voulu, se faire des idées précises, se tracer un système de conduite, et le fait est qu’en dépit de toutes les déclarations officielles, il est quelquefois assez difficile de saisir le caractère et les limites de la politique que le gouvernement prétend suivre dans ces régions lointaines. On ne sait pas même bien au juste, à l’heure qu’il est, dans quels termes sont nos rapports avec la Chine après les derniers incidens, après la meurtrière échauffourée dont nos soldats ont été les victimes sur la route de Lang-Son. Que M. le président du conseil ait vu, dans l’acte de guerre et d’agression accompli par des forces chinoises contre nos soldats, une violation du traité de Tien-Tsin et qu’il en ait aussitôt demandé compte au gouvernement de Pékin en réclamant, par voie d’ultimatum, une réparation et une indemnité, rien de plus simple et de plus légitime ; M. le président du conseil a fait son devoir comme ministre des affaires étrangères, chargé de sauvegarder la dignité de la France. Une première satisfaction paraît du reste avoir été accordée par la Chine au sujet de l’intégrité et de l’exécution du traité de Tien-Tsin, et cette première satisfaction sera vraisemblablement suivie d’une réparation plus complète, sans qu’il soit nécessaire d’avoir recours aux armes, d’employer l’escadre de l’amiral Courbet. Il resterait à savoir dans quelles circonstances a pu se produire cette échauffourée de Lang-Son, qui a remis un instant en doute la paix avec la Chine, quels étaient les termes précis de l’acte diplomatique de Tien-Tsin, comment des soldats chinois pouvaient se trouver encore sur la frontière. Tout cela reste provisoirement vague. Ce qu’il y a de certain, c’est que, s’il y a eu de la part de la Chine une agression accidentelle ou préméditée, pour laquelle on a justement demandé réparation, il a dû aussi y avoir quelque imprévoyance de la part du commandant en chef de notre corps expéditionnaire. Évidemment, avant de mettre six ou sept cents hommes en marche sur Lang-Son, le chef de notre petite armée aurait dû être au courant de l’état de la place, des forces qui s’y trouvaient. S’il ne le savait pas, il était en faute ; s’il le savait, il était deux fois en faute en expédiant des forces insuffisantes. La vérité est qu’après quelques succès que l’amiral Courbet lui avait d’avance facilités, M. le général Millot paraît exercer ses fonctions assez légèrement, et en prendre un peu à l’aise, soit avec ses lieutenans, soit avec les officiers de la marine française qui sont sous ses ordres, dont il ne peut disposer néanmoins que selon les règles de la hiérarchie. C’est un chef d’armée improvisé qui, avec ses procédés, ne tarderait pas à compromettre nos intérêts et à provoquer des incidens. Le seul moyen d’éviter les confusions et les faux mouvemens qui peuvent avoir souvent les plus graves conséquences, c’est de donner aux chefs militaires qu’on envoie des instructions précises, d’avoir une politique nettement définie, de savoir ce qu’on veut et de ne pas rester sans cesse à la merci d’un hasard décidant d’une résolution, engageant à l’improviste le pays.

Ce qui est vrai du Tonkin du reste l’est au moins autant de Madagascar, où la France a déjà depuis longtemps des forces, où elle occupe quelques points avec l’intention d’appliquer ce qu’on appelle aujourd’hui la politique coloniale. La France a des droits déjà anciens sur Madagascar, elle veut les exercer, et c’est pour cela qu’elle a envoyé des forces, placées pour le moment sous les ordres de M. l’amiral Miot. La question est seulement de savoir dans quelle mesure elle se propose d’appliquer sa nouvelle politique coloniale, jusqu’à quel point elle veut se laisser entraîner, pour vaincre les résistances qu’elle rencontre dans une partie de la population de l’intérieur, dans la peuplade indépendante et remuante des Hovas. Il y a quelques mois déjà une première discussion avait lieu au Palais-Bourbon, et elle attestait avec un certain éclat l’accord du gouvernement et du parlement pour maintenir et exercer les droits de la France sur la grande Ile de l’Afrique orientale. Il n’y a que quelques jours, une nouvelle discussion s’est produite à propos d’un crédit de cinq millions demandé par M. le ministre de la marine pour l’expédition de Madagascar, et le crédit a été voté sans difficulté, presque sans opposition, même avec l’assentiment chaleureux de M. l’évêque d’Angers. L’intention générale reste la même ; mais la question délicate subsiste toujours et reste aussi la même. Le vote des cinq millions ne dit pas ce qu’on veut faire. Se bornera-t-on à camper sur quelques nouveaux points des côtes, comme on campe déjà à Tamatave et à Majunga ? S’engagera-t-on dans l’intérieur de l’île, jusqu’à la Capitale Tananarive ? S’en tiendra-t-on à une occupation partielle ? Se décidera-t-on pour l’occupation totale ? M. le président du conseil et M. le ministre de la marine ont évité d’exprimer une opinion bien nette, préférant laisser une certaine liberté à M. l’amiral Miot, commandant de l’expédition. M. l’amiral Miot est certainement homme à mériter la Confiance qu’on met en lui ; mais il aimerait probablement mieux savoir d’une manière plus précise ce qu’il doit faire. A Madagascar comme au Tonkin, le danger est dans cette politique à la fois audacieuse et indécise qui, en permettant toutes les tentatives, s’expose à tous les mécomptes.

Quant à la question égyptienne à laquelle la France est certes intéressée, et qui est en ce moment soumise à la conférence de Londres, si elle a fait un pas depuis quelques jours, elle l’a fait bien petit, et elle est peut-être plus près d’un nouvel ajournement que d’un dénoûment. La difficulté est tout entière dans la différence des plans proposés par la France et par l’Angleterre pour la liquidation ou la régularisation des finances égyptiennes. Les deux puissances ont signé, il n’y a que quelques semaines, un arrangement au sujet de l’Egypte ; elles s’étaient réservé, à ce qu’il paraît, le droit de n’être plus d’accord le lendemain. L’Angleterre a son programme financier, la France a un autre programme. La conférence, placée entre les deux projets, n’a rien décidé encore, et les plénipotentiaires attendent en paix à Londres des instructions nouvelles qui ne seront peut-être pas plus décisives.

Bien des affaires sont donc engagées aujourd’hui dans le monde, et pour la France, et pour l’Angleterre, et pour tous les pays grands ou petits. Sous l’apparence d’une paix générale, qui heureusement ne semble pas menacée, la vie des nations n’a jamais été peut-être plus compliquée d’incidens de toute sorte, de conflits d’opinions ou d’intérêts, de difficultés extérieures ou intérieures. Aux débats diplomatiques se mêlent les luttes de parlement, les crises politiques, sociales ou économiques, et au moment même où se traitent à Londres ces affaires d’Egypte qui ont sans doute leur importance, qui ne s’approchent guère du dénoûment, l’Angleterre, pour sa part, a devant elle une bien autre question qui l’occupé et la passionne. C’est cette question de la réforme électorale, qui prend décidément la première place dans la politique anglaise, qui s’aggrave de plus en plus et par les conflits de pouvoirs qu’elle soulève et par l’animation qu’elle suscite dans le pays, qui peut être le commencement d’une grande crise constitutionnelle.

Le bill de réforme proposé par M. Gladstone, voté par la chambre des communes, ardemment soutenu par tous les libéraux anglais, ce bill qui crée deux millions d’électeurs de plus, finira-t-il par l’emporter ? La chambre des lords l’a jusqu’ici arrêté au passage par des votes successifs, ou du moins elle a refusé d’admettre le principe de l’extension du droit de suffrage tant qu’on ne lui présenterait pas un système de circonscriptions électorales. Les conservateurs, toujours puissans parmi les pairs, se sont vigoureusement retranchés sur ce terrain, refusant de séparer les deux questions, l’extension du droit de vote et la nouvelle distribution des districts électoraux : c’est sur ce point que la lutte s’est engagée et elle est devenue bientôt d’autant plus vive, elle est aujourd’hui d’autant plus passionnée, qu’on a cru un moment à une transaction, que les derniers votes de la chambre des lords avaient été précédés d’une négociation conciliatrice dont le secret n’a pas tardé à être divulgué. Il s’agissait de faciliter aux lords conservateurs le vote du bill en leur donnant une certaine satisfaction. Une première fois, lord Granville, au nom de M. Gladstone, avait eu des pourparlers tout confidentiels avec lord Cairns ; le ministère prenait l’engagement moral de présenter dans une prochaine session le bill complémentaire sur les circonscriptions électorales, et c’est à la suite de ces pourparlers que lord Cairns présentait un amendement qui en définitive a été repoussé. Les conservateurs de la chambre des pairs, conduits au combat par lord Salisbury, se sont refusés à cette première concession, au risque d’aller au-devant d’un conflit des plus redoutables. Depuis, pour détourner des crises extrêmes, une nouvelle tentative a été faite par lord Wemiss, un tory modéré et indépendant qui a porté le nom de lord Elcho et a été autrefois dans le gouvernement avec lord Aberdeen. Lord Wemiss, d’accord avec le ministère, proposait tout simplement de revenir à la transaction primitive, au vote du principe de la réforme, à la condition que le bill sur le remaniement des circonscriptions électorales serait présenté à la session d’automne. C’était, à la vérité, une proposition assez délicate, puisqu’il s’agissait pour les conservateurs de se déjuger à quelques jours d’intervalle, d’accepter par une délibération nouvelle et un peu irrégulière ce qu’ils avaient repoussé une première fois. La tentative a encore échoué, quoiqu’elle ait eu l’appui du gouvernement et du vieux lord Shaftesbury qui a vainement rappelé la grande crise de 1831. Le chef des conservateurs, lord Salisbury, a réussi à rallier toutes les forces de son parti contre la motion de lord Wemiss. Lord Salisbury, en se refusant depuis le commencement de ces débats à toute transaction, en excitant ses amis à une résistance désespérée, a eu visiblement une arrière-pensée, une tactique. Il a cru sans doute pousser le ministère dans ses derniers retranchement et le contraindre à dissoudre le parlement, à en appeler au pays, espérant profiter, dans des élections nouvelles, des mécontentemens causés par la politique extérieure du cabinet. M. Gladstone, de son côté, a vu le piège et ne s’est pas laissé prendre à cette tactique. Appuyé sur une majorité considérable dans les communes, sur l’opinion libérale dans le pays, il n’a pas vu la nécessité de faire l’expérience d’une dissolution pour conquérir une majorité qu’il a déjà. Il s’est montré prêt à entrer dans toutes les négociations, disposé à la conciliation, et, puisque rien n’a réussi à désarmer la résistance des conservateurs de la chambre des pairs, il se trouve jusqu’à un certain point dégagé ; il reste le chef incontesté des communes et des libéraux d’Angleterre, libre de reprendre la lutte à la session d’automne.

Qu’en résulte-t-il ? C’est que la situation devient évidemment des plus critiques et que, dès ce moment, s’ouvre une campagne d’agitation, organisée sous le prétexte de vaincre la résistance des pairs à la réforme, dirigée en réalité contre les lords et leurs privilèges, contre l’institution même de la chambre haute d’Angleterre. Déjà les démonstrations et les meetings ont commencé. La première manifestation a eu lieu, il n’y a que quelques jours, en plein Londres, à Hyde-Park. Les manifestans n’étaient peut-être pas, comme on l’a dit, au nombre de cent mille ou de cent cinquante mille ; ils étaient plus probablement, sans parler des curieux, quelque trente mille qui ont parcouru les rues de Londres jusqu’à Hyde-Park, promenant leurs emblèmes et leurs drapeaux, vociférant quelque peu devant Carlton-Club ou devant l’hôtel de lord Salisbury, criant surtout : « A bas les lords ! » Ils ont écouté des discours, signé des résolutions en faveur du ministère, protesté contre les votes d’une chambre de privilégiés, « irresponsable et sans mandat. » Au demeurant, tout s’est passé avec un certain ordre, au moins sans tumulte et sans accident. Ce n’est là évidemment que le début d’une agitation qui va se propager, d’une série de meetings qui vont se succéder dans les principales villes d’Angleterre, et où les ministres eux-mêmes auront sans doute leur rôle. Les libéraux sages et prévoyans, à vrai dire, n’en sont point à se dissimuler le danger d’une campagne de ce genre, et, l’autre jour, dans une réunion provoquée par M. Gladstone au foreign office, M. Goschen n’a point caché ses craintes. Il a commencé par déclarer qu’on devait se garder des « attaques immodérées, » des violences qui ne feraient qu’humilier ou irriter les lords en les encourageant à la résistance. Le ministère pense vraisemblablement comme M. Goschen ; mais dans ces mouvemens populaires, ce ne sont pas les modérés qui sont les plus nombreux ou qui gardent toujours l’ascendant, et, à côté de M. Goschen, voici M. Bright, qui, malgré ses soixante-treize ans et ses projets de retraite, reparaît sur la scène pour prêter sa vieille ardeur à l’agitation. M. Bright n’y met aucune diplomatie ; il n’hésite pas à déclarer que la modération n’est pas son fait, que pour sa part il ne serait « nullement fâché de voir l’existence de la chambre des lords mise en question, » qu’une chambre héréditaire n’a pas de sens dans un pays libre, que les lords doivent abandonner leur veto, et que s’ils ne l’abandonnent pas volontairement, on les y obligera, etc. Les programmes, on le voit, se dessinent d’une façon assez tranchée. Qu’en sera-t-il en réalité ? Dans ce mouvement qui commence, qui l’emportera des esprits sages ou des esprits violens ? On va beaucoup s’agiter, on va faire beaucoup de discours contre les lords, cela est certain, et en définitive il est assez vraisemblable que tout finira encore une fois par des concessions. Les pairs anglais finiront par voter la réforme après une honorable résistance, et le sentiment public s’arrêtera devant une assemblée qui reste encore une des personnifications les plus caractéristiques de la vieille Angleterre.

Tel est le mouvement des choses dans les pays où l’opinion règne et gouverne. C’est l’opinion qui fait la force du ministère libéral en Angleterre, et rien n’indique, rien ne laisse pressentir un revirement prochain ; c’est l’opinion qui a renversé récemment un ministère libéral en Belgique et qui a élevé au pouvoir un ministère conservateur, catholique ou indépendant, comme on voudra l’appeler. Quel qu’ait été le résultat des élections complémentaires qui viennent de se faire pour le sénat belge, — et ce résultat, au moins à Bruxelles, est favorable aux libéraux, — le cabinet formé et présidé par M. Malou garde toujours une majorité qui est plus que suffisante dans la chambre des représentans comme dans le sénat, qui dépasse même toutes les anciennes majorités, libérales ou catholiques. Maintenant que tout cela est fait, que l’opinion a dit son dernier mot par les élections et que les chambres sont réunies, le ministère n’a plus qu’à gouverner, à dégager pour ainsi dire par ses actes, par la direction qu’il va imprimer aux affaires belges, le sens de cette évolution. C’est là justement le difficile pour un gouvernement placé entre des adversaires qui se remettent par degrés de leur défaite, qui ont repris courage surtout après les récentes élections sénatoriales de Bruxelles, et des amis impatiens de profiter, peut-être d’abuser de leur victoire. La question, pour le nouveau ministère belge, est de donner satisfaction au mouvement d’opinion qui l’a porté au pouvoir sans se laisser entraîner à des excès de réaction, sans commettre des fautes dont ses adversaires ne tarderaient pas à tirer parti. Ses premiers actes suffisent-ils à préciser le caractère et les limites de sa i politique ? Évidemment il y avait quelques points sur lesquels il ne pouvait éviter tout d’abord de se prononcer. Dès que les chambres ont été réunies, il a demandé un crédit pour renouer des relations régulières avec le Vatican, pour avoir, comme par le passé, un représentant de la Belgique auprès de la cour de Rome, et ce n’était là qu’une conséquence assez naturelle de la victoire du parti catholique. Le ministère, dès son avènement, a tenu à faire revivre des traditions de bons rapports avec l’église, qui, jusqu’à ces derniers temps, n’avaient jamais paru incompatibles avec les libertés belges. Tout cela n’a rien que de simple et de conforme aux sentimens comme aux habitudes de la nation belge. L’acte le plus significatif et le plus grave du cabinet de M. Malou jusqu’ici, c’est la nouvelle loi organique de l’enseignement primaire qu’il a proposée pour remplacer la loi de 1879, et ici encore, après tout, on ne peut pas dire qu’il y ait une surprise, puisque la reforme de cette loi de 1879 était dans tous les programmes des candidats qui ont triomphé aux élections dernières.

La faute des libéraux, et ils l’expient aujourd’hui, a été de faire, en 1879, une loi de parti et de secte, d’introduire dans cette loi un esprit de centralisation et de vexation qui répugne aux mœurs comme aux sentimens d’un pays tel que la Belgique, de violenter les droits des communes, les droits des pères de famille aussi bien que les croyances religieuses. Ils n’ont pas vu, ils n’ont pas voulu voir qu’en procédant ainsi, ils livraient d’avance leur œuvre aux chances d’inévitables réactions. C’est ce qui est arrivé. Et qu’on voie par cet exemple le danger qu’il y a toujours à mettre l’esprit de parti ou de secte dans des questions qui devraient être traitées et résolues avec la plus souveraine impartialité ! Lorsque les libéraux belges ont fait leur loi scolaire de 1879, ils ont abusé de leur pouvoir dans un intérêt de domination, et les catholiques n’ont pas caché que le jour où ils reviendraient aux affaires, leur premier acte serait d’abroger ce qu’ils ont appelé une « loi de malheur. » Aujourd’hui, ce sont les catholiques qui sont au gouvernement, qui proposent une loi nouvelle où ils mettent naturellement leurs idées, et déjà, dans les premières délibérations des bureaux de la chambre, les libéraux protestent à leur tour que le jour où ils rentreront au pouvoir, ils se hâteront d’abroger la loi qu’on va faire. Avec ce système que deviennent les intérêts les plus essentiels, les plus sérieux d’un pays ? Ils restent sans garanties, perpétuellement livrés à toutes les représailles, sacrifiés d’avance à l’esprit de faction. Cela arrive dans d’autres pays que la Belgique I Si le nouveau ministère de Bruxelles veut accomplir une œuvre durable, ce qu’il a de mieux à faire, c’est de se dégager de ces malfaisantes influences de parti, de réformer dans les lois scolaires ce qui peut être utilement réformé, sans se laisser aller à de dangereux conseils de réaction. C’est la politique la plus éclairée et c’est encore la politique la plus sûre en Belgique comme dans tous les pays.

La question est la même partout, en effet, à Bruxelles aussi bien qu’à Madrid, où la session des chambres d’Espagne vient de se clore après une discussion où toutes les politiques se sont trouvées en présence. Cette discussion, qui a duré cinquante jours, pour aboutir au vote d’une réponse au discours du roi, a été certes des plus brillantes. Peu de parlemens européens, aujourd’hui, égalent en éloquence le parlement espagnol, où il y a des chefs d’opposition comme M. Castelar, M. Sagasta, M. Moret, le général Lopez Dominguez, mais où il y a aussi des chefs et des orateurs du gouvernement comme M. Canovas del Castillo, M. Pidal y Mon, M. Romero Robledo. Il y a eu des momens, dans ces derniers débats, où la lutte a eu un éclat singulier, par exemple lorsqu’elle s’est resserrée entre le plus séduisant des orateurs, M. Castelar, et M. Pidal, ou entre M. Sagasta et M. Canovas del Castillo. Le ministère espagnol avait justement à se défendre contre des adversaires de tous les camps, libéraux constitutionnels, orateurs de la gauche dynastique ou républicains, qui l’accusaient de suivre une politique de réaction à outrance, d’être un gouvernement d’influence cléricale. Le président du conseil, M. Canovas del Castillo, a naturellement repoussé toutes ces accusations, et il s’est énergiquement défendu en déclarant une fois de plus qu’il était avant tout un constitutionnel résolu à maintenir intacte la royauté, prêt à accepter tous les concours, bien décidé, néanmoins, à ne pas entrer en connivence avec ceux qui, par degrés, par des complaisances pour les partis extrêmes, livreraient la monarchie à ses ennemis. C’est sa politique, et il la développe avec autant d’habileté que de force. Le ministère, avec sa majorité, n’a point eu de peine à avoir le dernier mot au scrutin qui a clos ces brillantes luttes de la parole. Le malheur, a voulu, cependant, que de ces débats il sortît un incident fort imprévu, presque une querelle avec l’Italie. Comment cela a-t-il pu se faire ? Le ministre des travaux publics, M. Pidal, en faisant assaut d’éloquence avec M. Castelar, en parcourant avec lui toutes les régions de la politique et de l’histoire, a prononcé quelques paroles de sympathie sur le pouvoir temporel du pape. Ces paroles ont dû être transmises à Rome dénaturées ou exagérées, et le fait est qu’il s’en est suivi entre le gouvernement italien et le cabinet de Madrid un échange d’explications qui finit à peine. C’était beaucoup pour un simple incident oratoire, pour quelques paroles qui ne touchent nullement aux relations des deux pays, qui n’impliquent en rien un changement de la politique espagnole. M. Canovas del Castillo n’a éprouvé aucune difficulté à le déclarer, et M. le ministre des affaires étrangères Mancini peut être assuré aujourd’hui que l’Espagne ne médite aucune expédition de Rome pour la restauration du pouvoir temporel du pape.

CH. DE MAZADE.