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Chronique de la quinzaine - 14 août 1884

Chronique n° 1256
14 août 1884


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

Le hasard a vraiment d’étranges ironies. C’est le 4 du présent mois d’août, pour l’anniversaire d’une des plus mémorables scènes de la révolution française à son aurore, c’est ce jour-là même que s’est réuni à Versailles le congrès appelé à réviser la constitution de 1875, la douzième constitution, ni plus ni moins, expérimentée par la France. Entre le premier, le grand 4 août de 1789, dont on évoquait l’autre jour si naïvement ou si gauchement le souvenir, et ce dernier, ce triste 4 août de 1884, auquel nous venons d’assister, il s’est écoulé déjà tout près d’un siècle. La France a certes fait du chemin pendant ce temps. Elle a connu toutes les extrémités de la fortune, toutes les épreuves des révolutions et des guerres, les illusions les plus démesurées et les plus cruels mécomptes. Elle a passé alternativement par tous ces régimes de la monarchie, de la république ou de l’empire, sans s’arrêter même sous les gouvernemens réparateurs et bienfaisans qu’elle a eus par intervalles, poussée sans cesse à des aventures nouvelles. Surmenée et trompée tour à tour par les partis, elle a recommencé périodiquement la même histoire, et elle finit par arriver à bout de chemin exténuée, lasse d’agitations, découragée, ne sachant plus à quelle constitution se vouer pour vivre en paix. Une seule chose est évidente à travers tout, c’est que, dans cette carrière où les partis jouent perpétuellement avec les destinées du pays, ni les idées, ni les mœurs publiques, ni les caractères, ne se sont assurément élevés. On parle souvent du progrès ! Il est singulier, le progrès, et il y a bien de quoi rattacher ce malencontreux Il août qu’on vient de voir, à l’ancien, au grand 4 août qui a inauguré la révolution française ! On peut mesurer la route parcourue à cette assemblée de Versailles, qui, pendant quelques jours, a étonné la France par ses confusions, ses vociférations et ses tempêtes vulgaires, à ce congrès où ont également manqué, et les sentimens libéraux et l’esprit de conduite, et la fermeté de la raison, et même la décence des débats publics.

Sans doute, si l’on ne veut voir que le résultat, si l’on s’en tient au dernier mot du scrutin, ce triste congrès se termine mieux qu’il n’avait commencé. Après bien des agitations grossières et des discussions aussi puériles que violentes, on finit par arriver au but ; on a une façon de révision et un vote à peu près tels qu’on les voulait : c’est le programme officiel qui triomphe ! S’il ne faut que cela, c’est fait, nous en convenons. Les défilés dangereux ont été, en fin de compte, franchis. L’influence de la saison et la lassitude, encore plus que l’habileté et les tactiques du gouvernement, ont eu raison des résistances, des tentatives d’obstruction, des mauvaises querelles suscitées par tous ceux qui espéraient trouver dans la réunion d’une assemblée nationale l’occasion de lever le drapeau de la révision illimitée. Soit, mais assurément ce n’est pas sans difficulté et sans effort qu’on est arrivé à se tirer d’embarras. Ces débats tumultueux, incohérens, insidieux, souvent mêlés de ressentimens personnels, qui ont signalé l’ouverture du congrès, ont suffisamment montré du premier coup le danger qu’il y avait eu à rejeter tête baissée dans une telle aventure, et M. le président du conseil, avec toute son assurance, a pu s’apercevoir que, pour une question qui n’avait rien de nécessaire et d’impérieux, il était allé au-devant d’une crise assez redoutable ; il a pu reconnaître qu’il venait de créer bien légèrement une situation aiguë où il n’y avait aucune proportion entre le résultat, en définitive fort médiocre, qu’il poursuivait, et les risques de toute sorte auxquels il exposait l’ordre constitutionnel, la paix du pays.

Qu’est-il arrivé en effet ? A peine le congrès a-t-il été ouvert, il y a eu comme une explosion d’anarchie dans cette assemblée où toutes les passions se sont donné rendez-vous ; il y a eu une sorte de campagne plus ou moins organisée, plus ou moins concertée entre des partis différens pour dénaturer les projets de révision restreinte, pour sortir du contrat, de ce fameux contrat dont on a tant parlé, pour entraîner l’assemblée dans quelque entreprise de révision plus étendue. Nous ne parlons même pas de ceux qui, refusant tout droit au congrès, lui demandaient tout simplement de reconnaître son incompétence, de faire appel à une assemblée constituante ; de ces révisionnistes à outrance il n’y avait peut-être pas beaucoup à craindre. Les plus dangereux étaient ceux qui en paraissant reconnaître l’autorité du congrès, n’ont rien négligé pour lui tendre des pièges par des discussions toujours renaissantes, par des subtilités captieuses d’interprétation. Tantôt c’était à propos du droit d’amendement revendiqué pour les membres du congrès ou du chiffre de la majorité nécessaire pour la validité des votes ; tantôt c’était au sujet de la question préalable que le gouvernement et la commission de révision ont prétendu opposer à toutes les propositions sur lesquelles les deux chambres ne s’étaient pas d’avance mises d’accord. Autre question : fallait-il extraire simplement de la constitution et réserver les articles relatifs aux conditions électorales du sénat ou devait-on abroger dès ce moment ces articles ? puis, enfin, il y avait la proclamation de l’éternité de la république à inscrire dans la constitution révisée et l’exclusion des princes de la présidence, même de toute fonction élective. Sous toutes les formes, en effet, à tout propos, la lutte s’est trouvée engagée entre ceux qui s’en tenaient obstinément, sans regarder plus loin, au programme officiel, et ceux qui cherchaient les moyens de franchir les limites. Cette lutte a été assurément singulière, violente, pleine d’acrimonie, de brutalités vulgaires et de subterfuges. Bienheureux ceux qui ont pu s’y reconnaître et se dégager de ces broussailles ! Telles qu’elles sont cependant, avec tout ce qu’elles ont d’incohérent, de tapageur et de puéril, ces discussions de Versailles ne laissent pas d’offrir quelques points instructifs et même une sorte de moralité.

Elles ont surtout cet intérêt de mettre dans tout son jour la politique qui règne depuis quelques années, d’être une querelle entre républicains, et c’est, à vrai dire, un spectacle assez curieux que ce duel bruyant, mêlé de récriminations assez amères et d’aveux souvent précieux entre des hommes qui ont été, après tout, associés à une même œuvre. Que les républicains Qui se disent aujourd’hui modérés parce qu’ils se sont ralliés avec le gouvernement à une révision limitée de la constitution, que ces républicains se plaignent d’être attaqués, harcelés et troublés dans leurs projets par les radicaux, ce n’est pas là précisément ce qui peut surprendre. Ils ont le pouvoir ou ils en partagent les bénéfices et ils s’irritent des résistances qu’ils rencontrent. Ils traitent pour le moment les radicaux et l’extrême gauche avec un souverain dédain ; ils les rudoient comme s’ils étaient de simples réactionnaires et le moindre reproche qu’ils leur adressent est de ne rien entendre à la politique. Ils se lamentent de tant d’indiscipline soit ; mais enfin ces républicains ministériels, si amers aujourd’hui contre les radicaux qui leur créent des difficultés, n’ont peut-être pas absolument le droit de se montrer si difficiles, de traiter si durement d’anciens alliés avec qui ils ont plus d’une fois fait campagne, dont ils demanderaient encore le concours s’il s’agissait seulement d’exercer quelque persécution contre les conservateurs. Oh ! sans doute, M. le président du conseil a quelquefois proclamé sa rupture avec le radicalisme ; il a fait là-dessus des discours retentissans. Malheureusement s’il a fait des discours qui ressemblaient à des déclarations de guerre aux partis extrêmes, il les a trop souvent rachetés ou fait oublier par ses actes, par ses concessions incessantes ; il a livré aux radicaux des intérêts qu’un esprit réellement modéré aurait dû protéger. Il s’est flatté de désarmer les radicaux en jouant le même air et en croyant le jouer mieux ; il s’est peut-être trompé, et si, après tant de complaisances pour les radicaux, M. le président du conseil et ses amis rencontrent dans ce parti une hostilité qui leur crée des embarras, ils n’ont que ce qu’ils méritent. Ils n’ont peut-être pas acquis une autorité suffisante pour faire sentir à leurs nouveaux adversaires le frein d’une politique sérieuse et forte. Ils se sont exposés à être traités comme des réactionnaires honteux, quoi encore ? comme des orléanistes déguisés. C’est bien cruel pour des républicains, on en conviendra ; mais c’est ainsi, c’est ce qui leur est arrivé dans cette discussion sur la révision constitutionnelle, — puisqu’il est bien clair qu’une réforme maintenue dans les limites du bon sens doit nécessairement être orléaniste.

Les républicains ministériels n’ont que ce qu’ils méritent ; ils n’ont pas le droit de se plaindre d’être traités en ennemis, en modérés, en orléanistes ! C’est le châtiment de leurs complaisances, de leurs complicités, des concessions qu’ils ont si souvent faites sans conviction à des excès de parti et qui ne leur ont servi à rien, qui ne les préservent pas même d’accusations ridicules ; mais ce qu’il y a de plus curieux encore, pour compléter la moralité de ces singuliers débats, c’est l’attitude que les radicaux eux-mêmes ont prise en face d’une majorité ministérielle décidée à tout accepter, à s’armer de la question préalable contre toutes les oppositions. A les entendre, ils sont des victimes, des persécutés ! Ils n’ont pas pu même se faire représenter dans la commission nommée par le congrès pour préparer la révision constitutionnelle. Ils n’ont pas la liberté d’exposer leurs griefs, de soutenir leurs revendications, de défendre leur politique, sans rencontrer à chaque pas un veto insolent et tyrannique. On leur refuse la part légitime assurée aux minorités dans tous les temps et dans tous les pays libres. Voilà qui est au mieux ! C’est un plaidoyer plein d’éloquence contre les majorités qui abusent du nombre et de la force. Malheureusement c’est y songer un peu tard. Ah ! les radicaux trouvent qu’on ne respecte pas en eux le droit des minorités ! Qu’ont-ils donc fait eux-mêmes depuis quelques années, d’accord avec cette majorité qu’ils appellent si dédaigneusement aujourd’hui le juste-milieu, le centre, la faction orléaniste ? Lorsqu’on a refusé obstinément à l’opposition conservatrice ne fût-ce qu’un seul représentant dans la commission du budget, les radicaux ont-ils songé à protester contre cette exclusion ? Ils l’ont approuvée et sanctionnée, au contraire, de leur vote. Quand la chambre, dans un intérêt de parti et de domination, a décrété l’invalidation en masse des élections des conservateurs, est-ce que les radicaux ont prononcé une parole pour défendre leurs collègues, pour réserver les droits du suffrage universel ? Ils ont cassé et invalidé sans scrupule. Est-ce que, depuis un certain nombre d’années, ces radicaux, si chatouilleux aujourd’hui pour leurs droits, ne se sont pas associés à tous les actes discrétionnaires, à toutes les exécutions par voie de police administrative, à toutes les mesures violentant les croyances, les idées, les mœurs, les traditions d’une partie du pays ? Ils ont prêté à tout leur ardent appui. Et cependant cette minorité exclue des commissions, invalidée, violentée dans ses droits et dans ses croyances, représente, de l’aveu même des plus récentes statistiques officielles, presque une moitié de la population française.

Tant que les radicaux ont vu leurs passions, triompher par la politique officielle et ministérielle, ils n’ont rien dit, ils ne se sont pas inquiétés de l’oppression des minorités. De quoi peuvent-ils se plaindre aujourd’hui ? Ils subissent la loi qu’ils ont faite ; ils ont légitimé ou justifié d’avance, par leur conduite, tous les excès des majorités, toutes les représailles des réactions. De sorte que, si les républicains ministériels sont assez comiques dans leurs lamentations au sujet des excentricités et de l’indiscipline des partis extrêmes, les radicaux, à leur tour, sont assez plaisans quand ils prétendent qu’on viole en eux les garanties dues aux minorités. Ce n’est là, au fond, que la lutte peu sérieuse de deux factions aux prises pour se disputer le droit d’abuser du pouvoir. Voilà la vérité ! Voilà la moralité qui se dégage de ces discussions aussi stériles que tumultueuses, et c’était bien la peine d’offrir cet étrange spectacle à la France, même un peu à l’Europe, pour finir par le plus médiocre des dénoûmens ! Car enfin, de quoi s’agit-il dans tout cela ? Cette révision pour laquelle on a bravé de si inutiles orages, qui est désormais votée, elle se réduit, au demeurant, à extraire de la constitution quelques articles qui ont trait au mode de formation du sénat et à promettre une nouvelle loi électorale. Après cela le congrès est fini, arrivera ce qui pourra !

A la vérité, ce n’est pas tout encore. Il reste un supplément bien fait pour caractériser, pour illustrer cette réforme, et si opportunistes et radicaux se sont livré de peu édifiantes batailles, ils sont toujours prêts à se réconcilier sur certains points. Nous ne parlons pas des prières publiques inscrites dans la constitution. Les prières publiques, bien entendu, sont supprimées, — ce qui n’empêchera probablement pas M. le ministre des cultes de continuer à priver de son modeste traitement quelque pauvre desservant qui aura négligé de réciter les prières réglementaires pour la république. C’est la logique des réformateurs du jour ! Il y a une autre chose capitale, qui à elle seule aurait suffi pour justifier la révision ; il y a la disposition introduite dans la constitution pour consacrer la pérennité de la république et pour exclure les princes de la politique. Voilà la grande conquête !

C’est pourtant beaucoup de réunir huit cents sénateurs et députés, par cette température, dans une salle du palais de Versailles, pour signer un billet à La Châtre, et de célébrer ainsi l’anniversaire du 4 août ! Qui empêcherait, après tout, un futur congrès, qui aurait les mêmes pouvoirs que celui d’aujourd’hui et qui tiendrait à la régularité, de commencer par extraire de la constitution le billet qui vient d’être signé et de procéder ensuite à tout ce qu’il voudrait, fût-ce au rétablissement de la monarchie ? Un homme à la fine et ferme éloquence, M. Bocher, dans un discours bref et serré qui ressemblait à une déclaration ou à un manifeste, s’est chargé de mettre au jour d’invariables vérités. Il a rappelé, comme le disait un jour M. Thiers avec sa séduisante sagesse, que les gouvernemens qui se croient tous éternels sont à peine durables, qu’on prenait de vaines précautions, que le jour où le pays en aurait assez d’un régime ruineux pour sa fortune morale et matérielle, il ne serait pas arrêté par un article Constitutionnel. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. le président du conseil lui-même n’en doute pas, et que, s’il s’est cru obligé de répondre à M. Bocher. il a parlé en homme qui ne parait guère être dupe de ses propres discours ; mais alors à quoi bon ces fictions accompagnées de menacés contre les princes ? M. le président du conseil à cru sans douté utile de donner ce gage aux frères ennemis, à ces radicaux dont il se plaint si vivement, avec lesquels il prétend toujours rompre, et c’est ainsi que la politique de connivence et de complicité survit encore même au milieu des plus bruyantes querelles. Heureusement, cette comédie de la révision est finie, et on peut revenir aux choses sérieuses, surtout à cette question du Tonkin et de la Chine, qui semble plus obscure que jamais, qui nous laisse peut-être plus près d’une guerre nouvelle que de la paix.

Les affaires d’Egypte non plus ne paraissent pas décidément près de se dénouer, et la diplomatie n’est point heureuse dans ses tentatives pour rétablir un certain ordre, l’ordre financier aussi bien que l’ordre administratif, sur les bords du Nil. La conférence qui vient de délibérer, pendant quelques jours à Londres aura le sort de la conférence réunie, il y a deux ans, à Constantinople. On s’est réuni sans savoir ce qu’on allait faire, on s’est séparé sans avoir rien fait, et sauf le respect dû à la gravité diplomatique, on pourrait dire que la conférence de Londres a ressemblé un peu dans ses discussions au congrès de Versailles. Elle a passé quelques jours à tourner autour d’un problème qu’elle n’a pu jamais saisir ; elle a eu, elle aussi, ses partisans de la solution limitée et ses partisans d’une solution plus large, sinon illimitée. L’Angleterre s’est attachée strictement à son programme financier, qui en définitive se réduisait à un médiocre expédient, à la demande d’une réduction de l’ancienne dette égyptienne, pour pouvoir faire un nouvel emprunt nécessité par les circonstances. La France, de son côté, a eu son programme fondé sur la défense des intérêts des anciens créanciers, inspiré par une appréciation tout opposée des ressources de l’Égypte. Entre les deux gouvernemens armés de propositions différentes, mettant une vivacité égale à soutenir des programmes opposés, les représentans des autres puissances ont pris le parti de l’abstention, de la neutralité, après avoir vainement essayé d’étendre ou de transformer la délibération. Le président du congrès, c’est-à-dire de la conférence, lord Granville, s’est fait, lui aussi, un devoir d’opposer la question préalable aux interrogations indiscrètes, et il a fini par prononcer la clôture, l’ajournement indéfini, qu’enregistre un dernier protocole. On a eu beau s’en défendre et tenter un suprême effort pour laisser la porte de la conférence tout au moins entrouverte, en demandant l’ajournement de la réunion au mois d’octobre, lord Granville a tenu à en finir sur l’heure par une sorte de congé assez cavalièrement donné à la diplomatie, qui, une fois de plus, se trouve avoir été appelée à délibérer pour rien. Le dénouaient est médiocre, et, à dire vrai, dans les termes où le gouvernement anglais a prétendu maintenir jusqu’au bout la question, c’était inévitable.

On ne s’est jamais bien entendu dans cette affaire égyptienne, c’est là la vérité, c’est le secret de ce dernier échec de la conférence de Londres. L’Angleterre, qui avait besoin du concours de l’Europe pour le « règlement des difficultés financières de l’Egypte, » a cru pouvoir faire appel à la diplomatie pour lui demander un pur et simple enregistrement des projets qu’elle avait à lui soumettre ; elle proposait une conférence pour obtenir un blanc-seing ! Les cabinets européens ont accepté la conférence sans aucune arrière-pensée d’hostilité assurément, sans avoir la moindre intention de créer de nouveaux embarras à l’Angleterre ou de décliner systématiquement ses propositions ; mais ils étaient en même temps fondés à supposer que, s’ils avaient à modifier des actes internationaux assez graves, à toucher aux garanties des anciens créanciers de l’Egypte, ils avaient au moins le droit d’avoir une opinion sur les combinaisons qu’on leur soumettrait, sur l’ensemble et les causes de ces difficultés financières auxquelles on leur demandait de remédier. La diplomatie, sans prétendre abuser de son droit, pouvait se croire autorisée à l’exercer. C’est là le malentendu, et la divergence qui s’est plus particulièrement manifestée, qui s’est précisée à la dernière heure entre la France et l’Angleterre, entre le projet financier anglais et les propositions financières françaises, cette divergence n’est que la traduction saisissable du dissentiment profond, latent qui était dans la conférence de Londres.

La vérité est que l’Angleterre s’est efforcée d’écarter à chaque pas tout ce qui n’était pas son projet, les propositions françaises aussi bien qu’une proposition de l’ambassadeur d’Allemagne au sujet des conditions sanitaires de l’Egypte. Lord Granville a jugé que la question préalable pouvait s’appliquer à tout. C’était effectivement plus commode. On peut seulement se demander comment l’Angleterre a pu se faire cette illusion qu’elle n’avait qu’à réunir les représentans des plus grandes puissances pour leur demander d’approuver un système financier, un emprunt de 8 millions de livres sterling en leur refusant le droit d’examiner de plus près la situation économique de l’Egypte. Ce qu’on peut se demander avec plus de raison encore et non sans quelque surprise, c’est ce qu’a pu signifier cette espèce de comédie d’un arrangement préliminaire conclu avec un certain apparat entre l’Angleterre et la France. Quoi donc ! Il y a quelques semaines tout au plus, les deux gouvernemens ont paru s’être mis d’accord sur les points les plus délicats des affaires d’Egypte. Un instant on a pu croire que c’était une manière de tout simplifier, de préparer et de faciliter le travail de la conférence qui allait se réunir. Pas du tout, il paraît qu’on n’avait rien fait. A peine l’œuvre officielle de la diplomatie a-t-elle commencé, la mésintelligence a éclaté plus que jamais, de sorte qu’on n’avait paru s’entendre un jour que pour se quereller plus vivement le lendemain. On avait tout réglé, excepté le seul point qui allait être soumis à la conférence et d’où tout le reste dépendait. Étrange façon de traiter les affaires ! Que signifient ces négociations pleines de sous-entendus entre deux grandes nations ? Si l’on savait qu’il y avait un point sur lequel on ne pouvait pas s’entendre, il fallait accepter la situation telle qu’elle était et ne pas se faire un jeu de ces accords simulés ; si l’on sentait la nécessité d’agir d’intelligence, et c’était là certes une politique plausible pour les deux pays, il fallait aller résolument jusqu’au bout et compléter la transaction. Ce qu’il y a de plus probable, c’est que le ministère de Londres voyant le peu de succès qu’avait en Angleterre son traité avec le cabinet français, a saisi la première occasion qui s’est offerte à la conférence pour reprendre sa liberté, pour se dégager des arrangemens d’ailleurs assez peu sérieux qu’il avait conclus. Il a réussi si l’on peut appeler cela un succès.

Cette liberté, que tous les adversaires des transactions et des consultations diplomatiques le pressaient de reconquérir, il l’a maintenant, puisque la conférence de Londres n’a rien fait ; il n’est lié par aucune délibération diplomatique. Tout n’est cependant pas peut-être facile pour lui, et il reste à savoir comment il va se tirer de ces affaires égyptiennes dont il a seul pris la responsabilité. Le premier acte du gouvernement de la reine Victoria paraît être d’envoyer au Caire un des membres du cabinet, le chef de l’amirauté, lord Northbrook, pour faire une enquête nouvelle. Les missions extraordinaires, les enquêtes, les projets, ne sont pas ce qui manque. Le gouvernement anglais a déjà envoyé lord Dufferin, il envoie maintenant lord Northbrook. Il a déjà demandé au parlement des crédits qui ne sont nécessaires que si l’on veut engager plus vivement l’action, et voici qu’on se remet depuis quelques jours à parler d’expéditions dans le Soudan, de la délivrance de Gordon, qui est toujours à Kartoum ! Pacifier l’Egypte, rétablir l’ordre et une administration régulière dans ces contrées du Nil, si profondément troublées depuis quelques années, ce n’est point une tâche aisée assurément, d’autant moins que, pour accomplir une telle œuvre, il y a toujours ces « difficultés financières » pour lesquelles l’Angleterre a réuni une conférence qui n’a conduit à rien. Il faut suffire aux dépenses de l’administration égyptienne, aux services garantis, aux frais de l’occupation, au paiement des indemnités assurées aux victimes des événemens d’Alexandrie ; il faut, en un mot, de l’argent, des emprunts, et en tout cela on se retrouve toujours en présence d’actes internationaux qui n’ont pas été modifiés, qui gardent leur valeur. L’Angleterre prendra-t-elle la responsabilité de tout, et par une mesure extrême, ira-t-elle jusqu’à déclarer son protectorat ou à décréter l’annexion de l’Egypte à l’empire britannique, après avoir si souvent désavoué devant l’Europe des projets semblables ? Elle ne serait pas sans doute le lendemain dans une situation plus commode. Il est bien facile de congédier une conférence, de se délier des engagemens gênans ; les questions ne subsistent pas moins tout entières, et c’est peut-être aujourd’hui que les vrais embarras commencent pour l’Angleterre soumise aune politique incertaine et équivoque.

La conférence de Londres a fini sans bruit comme sans résultat ; elle n’a été qu’un incident de cette vie européenne où se reproduisent chaque été les voyages des souverains, ces entrevues impériales ou royales, dont il ne faut pas sans doute exagérer la signification, qui ne laissent pas cependant d’avoir quelquefois leur importance. L’empereur Alexandre III de Russie se rencontrera-t-il cette année avec l’empereur François-Joseph d’Autriche ou avec l’empereur Guillaume, ou, mieux encore, les trois empereurs se rencontreront-ils avant la fin de l’automne dans quelque ville d’Allemagne ou de Pologne qui n’est pas jusqu’ici désignée ? On le dit, on assure que l’Europe reverra ce spectacle, et si une entrevue semblable se réalise, ce sera sans doute un signe de plus de ce rapprochement qui semble s’être opéré depuis quelques mois entre les trois empires pour la défense commune contre les propagandes révolutionnaires, qui s’est d’ailleurs manifesté par plus d’un acte à Berlin. Il est certain que les grandes cours du Nord, après avoir vainement essayé de nouer une action internationale plus étendue, se sont depuis quelque temps concertées entre elles pour organiser une répression collective des agitations socialistes, et l’entrevue des souverains dont on parle serait la confirmation de cette politique.

Pour le moment, le tsar Alexandre III n’est pas encore entré en scène, et la seule entrevue qui ait de l’importance est celle qui depuis longtemps se renouvelle tous les ans, qui s’est renouvelée tout récemment encore à Ischl entre l’empereur Guillaume et l’empereur François-Joseph. L’entrevue de cette année paraît avoir eu un caractère particulier d’intimité et de cordialité. Le vieil empereur Guillaume a été l’objet des démonstrations les plus affectueuses. L’impératrice Elisabeth d’Autriche assistait à la réception. Le ministre des affaires étrangères de l’empereur François-Joseph, le comte Kalnoky, accompagnait son souverain, et le chef du cabinet hongrois, M. Tisza, avait même été appelé à Ischl, où il paraît avoir eu une conversation avec l’empereur Guillaume. D’un autre côté, M. de Bismarck, qui ne voyage guère cet été, qui ne s’est pas même annoncé à Gastein, devait cependant se mettre en mouvement d’ici à peu et se rencontrer avec M. Kalnoky. Est-ce à dire que ces voyages, que ces rencontres de souverains ou de chefs de chancelleries aient une importance particulière, surtout une signification inquiétante au moment où nous sommes ? La visite de l’empereur Guillaume à Ischl, aussi bien que l’entrevue où se rencontreront M. de Bismarck et le comte Kalnoky, n’a sans doute d’autre objet que de confirmer ou de renouveler cette alliance austro-allemande qui est entrée depuis bien des années déjà dans la politique européenne. Peut-être aussi a-t-il été ou sera-t-il question de la conférence de Londres, de l’attitude que les deux puissances se proposent de garder, selon les circonstances, dans les affaires d’Egypte. Dans tous les cas, cette alliance des deux empires, confirmée ou renouvelée par les souverains comme par les ministres, n’a visiblement à l’heure qu’il est rien de menaçant ni pour la paix ni pour la France, à qui M. de Bismarck paraît témoigner depuis quelque temps une bienveillance un peu inattendue. Le fait est que, si l’alliance austro-allemande n’a rien d’inquiétant pour la France, la France, de son côté, n’est pas dans des conditions à pouvoir inquiéter le chancelier de Berlin, le chef tout-puissant et invariable de la politique allemande.

Les pays libres, c’est pour eux un honneur comme aussi quelquefois un danger, sont voués à d’incessantes agitations ; ils vivent par la lutte et dans la lutte, sans que les questions qui les divisent soient jamais résolues définitivement. Les vainqueurs du scrutin sont à peine en possession du pouvoir que déjà les vaincus s’agitent pour ressaisir d’une manière ou d’une autre la victoire qu’ils ont perdue le plus souvent par leur faute, pour créer des embarras à leurs adversaires. C’est une fois de plus l’histoire d’un petit pays voisin, et l’histoire ne manque pas d’intérêt. Que se passe-t-il effectivement en Belgique ? Il y a quelques semaines tout au plus, le pays est consulté à quelques jours d’intervalle pour le renouvellement d’une partie de la chambre des représentans et d’une partie du sénat. Les élections se font, on ne le conteste pas, dans des conditions de liberté complète. Le scrutin inflige un échec signalé aux libéraux qui ont le gouvernement depuis quelques années et donne une imposante majorité à l’opposition composée de catholiques et de libéraux indépendans ou dissidens qui ont refusé de suivre le ministère de M. Frère-Orban dans sa politique semi-radicale. Le résultat logique, légal de ce scrutin, c’est la chute des libéraux et l’entrée aux affaires de la majorité nouvelle qui arrive naturellement au pouvoir avec ses idées et ses programmes consacrés par les électeurs. A la place du ministère de M. Frère-Orban, un ministère Malou se forme : c’est la loi des régimes parlementaires. Un instant les libéraux, étourdis du coup imprévu qui vient de les frapper, paraissent se résigner et accepter leur défaite ; bientôt cependant revenus d’une première surprise, encouragés par quelques succès dans des scrutins de ballottage, ils retrouvent leur hardiesse, et à peine le nouveau parlement est-il ouvert, ils engagent une lutte violente. Ils ne se bornent pas à combattre le ministère par des discours, par les polémiques de la presse, ils l’attaquent par tous les moyens. Les manifestations tumultueuses se succèdent dans les rues, autour des chambres. Des fédérations des communes libérales se forment pour organiser l’agitation contre les lois présentées par le nouveau gouvernement. Des pétitions circulent pour exercer une véritable pression sur les pouvoirs publics, pour demander tout simplement au roi le renvoi d’un ministère qui a la majorité et la dissolution d’une chambre tout récemment élue. C’est là le spectacle offert depuis quelques jours.

Que les libéraux belges, qui ont perdu le pouvoir par leur faute, combattent à leur tour le ministère de M. Malou et tâchent de reconquérir la majorité, de se préparer une revanche, ils sont certainement dans leur droit, ils ont toutes les ressources de la liberté légale pour soutenir cette lutte. Rien de plus simple ; mais qu’on le remarque bien, ce n’est pas la première fois qu’ils procèdent par les moyens violens. Déjà, en plus d’une circonstance, lorsque les catholiques avaient obtenu la majorité dans le pays, les libéraux se sont efforcés de rendre le gouvernement impossible à leurs adversaires par des agitations de rues auxquelles le roi Léopold Ier lui-même, le plus prudent des souverains, ne crut pas toujours pouvoir résister. C’étaient là certes des succès fort équivoques pour un parti sérieux. Les libéraux belges, en recommençant aujourd’hui, en introduisant le désordre et la force dans le jeu des institutions, ne s’aperçoivent pas qu’ils détruisent toutes les garanties des pays libres, qu’ils altèrent et faussent toutes les conditions du régime parlementaire. C’est là le péril auquel les libéraux exposeraient la Belgique et que le nouveau ministère ne peut détourner ou atténuer que par une politique mesurée, utile pour lui-même comme pour la nation belge.


CH. DE MAZADE.