Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1872

Chronique n° 967
31 juillet 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet 1872.

Les étrangers eux-mêmes l’avouent, les Français le sentent, un instinct universel le proclame ; il y a en France, dans cette France qui se relève à peine de la plus horrible chute, il y a dans cette patrie qu’on plaint quelquefois, qu’on admire souvent, qu’on aime toujours, une puissance de vitalité qui défie la mauvaise fortune. Elle a certes essuyé d’effroyables revers, qui auraient été peut-être mortels pour bien d’autres. Elle a passé presque toute une année à se demander si elle aurait un lendemain, comment elle pourrait réparer tant de ruines, faire face à tant de charges accablantes, à cette liquidation gigantesque de ses malheurs. Elle n’a point succombé, et non-seulement elle n’a pas succombé, elle se sent peu à peu renaître ; elle secoue le mauvais sort qui semblait s’acharner sur elle, et le jour où elle veut achever de se délivrer, payer sa rançon, toutes ses rançons, un emprunt comme on n’en a jamais vu vient montrer tout ce qu’il y a en elle de ressources, tout ce qu’elle inspire encore de confiance au monde entier. Il y a un an, un premier emprunt de 2 milliards était rapidement couvert deux ou trois fois ; c’était comme un favorable indice, comme le signe de ce que pouvait notre pays rendu à lui-même. Ce n’était rien cependant auprès de cet emprunt nouveau qui est maintenant un fait accompli, dont le résultat dépasse assurément toutes les espérances. La France avait besoin de 3 milliards pour compléter sa libération, on lui porte plus de 40 milliards ! L’emprunt est près de quinze fois couvert. Paris seul compte dans cette colossale souscription pour 14 milliards, la province pour près de 10 milliards. L’étranger a fait le reste. L’Allemagne elle-même n’est point la dernière à subir l’ascendant du crédit de la France. Des villes comme Berlin, Cologne, Francfort, ont souscrit pour plusieurs milliards, la Hollande pour près de 170 millions de rente, l’Angleterre pour 334 millions, Anvers pour 61 millions, Genève pour 23 millions de rente, l’Italie pour une somme considérable. Tout est dans les mêmes proportions, et dans cette masse de capitaux affluant de toutes parts, s’il est des souscriptions particulièrement faites pour nous toucher, ce sont bien celles de ces villes hier encore françaises, Strasbourg, Mulhouse, Metz, qui nous envoient, l’une 44 millions, l’autre 22 millions, la troisième, la moins riche et non pas la moins française, 4 millions de rente. Elles nous envoient leur part de rançon pour nous délivrer, sans pouvoir compter elles-mêmes sur cette liberté qu’elles nous aident à reconquérir.

Chose étrange, à la fois douloureuse et salutaire à rappeler, il y a moins de deux ans, au milieu de la lutte cruelle qu’elle soutenait, la France paraissait bien abandonnée des dieux et des hommes, elle était seule au monde. On semblait craindre de lui porter un secours ou même de lui témoigner une sympathie, on la laissait se débattre dans son arène sanglante avec ses armées improvisées et ses agitations confuses. Si ceux qui la gouvernaient alors tentaient quelque modeste emprunt, ils exposaient son crédit à l’humiliation des prix les plus onéreux et des combinaisons équivoques. Aujourd’hui on ne craint plus de s’intéresser à notre pays ; l’argent, qui ne passe pas pour avoir des illusions et pour se laisser aller aux inspirations du sentiment, l’argent reprend de lui même le chemin du trésor français, et il accourt avec une sorte d’audace de confiance. Il s’offre à des conditions qui, sans être précisément celles des temps prospères, se sont pourtant améliorées depuis un an, et n’ont, à tout prendre, rien d’exorbitant dans les difficiles circonstances que nous traversons. Sans doute l’emprunt, tel qu’il est, au prix où il a été émis, c’est-à-dire à 6 pour 100 à peu près, reste toujours une bonne affaire très propre à tenter tous les capitaux européens ; mais enfin, quels que soient les avantages immédiats que la spéculation se dispute, l’argent ne se précipite pas avec cet entrain sur une opération de finance, s’il n’y a pas quelque autre raison plus puissante et plus profonde. Un phénomène qui se produit dans de telles proportions n’est plus un simple événement financier.

En réalité, l’emprunt a cela de caractéristique et de saisissant, qu’il résume et montre dans un seul fait, sous la forme la plus positive, la confiance renaissante des peuples dans la fortune de notre pays, la foi que la France garde en elle-même ; les progrès qui se sont accomplis depuis que nous avons échappé aux dernières étreintes de la guerre étrangère et de la guerre civile. Oui, assurément, même en sachant tenir compte des mirages et des artifices grossissans d’une telle opération, ces quarante milliards sont un triomphe pour notre crédit, pour notre crédit moral aussi bien que pour notre crédit financier. On prête sans compter à la France non-seulement parcequ’on ne doute pas de sa solvabilité, mais parce qu’on croit à son avenir, à sa bonne volonté, à sa sagesse ; on lui prête parce qu’on sent bien qu’elle a un rôle nécessaire dans la politique du monde, qu’elle est un des organes essentiels de la civilisation générale, et que, tant qu’elle n’a pas reconquis l’indépendance de son action, la pleine liberté de son territoire, il y a en quelque sorte une place vide parmi les nations. C’est là ce que nous appellerions volontiers le caractère européen de ce prodigieux emprunt, qui dans tous les cas, il ne faut pas l’oublier, resterait tout d’abord couvert sept ou huit fois par le pays lui-même, de sorte que ce concours de l’Europe, qui était en effet fort désirable, n’est plus là en définitive que pour rehausser cette opération extraordinaire, pour lui donner la signification et la valeur d’une grande affaire d’intérêt universel.

On a cru à la France parce que la France n’a pas douté d’elle-même, parce qu’on voit bien que c’est là un pays qui ne s’abandonne pas, qui a la passion de se relever, qui n’a qu’à vouloir pour faire jaillir de son propre sein de nouvelles sources de vie et de puissance. La vérité est qu’à travers tant d’épreuves assez rudes pour briser les organisations nationales les plus vigoureuses, au milieu de toutes les difficultés et de toutes les angoisses, cette malheureuse France a montré une tenue faite pour réveiller toutes les espérances. Que n’a-t-elle point eu à souffrir ! Elle a résisté à tout, elle a triomphé de l’imprévoyance des gouvernemens qui l’ont livrée à l’invasion, des passions d’anarchie qui l’ont livrée à la guerre civile, des violens et des incapables qui ont fait ce qu’ils ont pu pour épuiser ses ressources, de toutes les ambitions qui aspirent à disposer d’elle sans trop la consulter. Elle a vécu, et même depuis un an, depuis qu’on est sorti de la crise aiguë et violente, s’il y a quelque chose de frappant au monde, c’est le contraste singulier, saisissant, entre un pays tranquille, résigné, facile à conduire en définitive, et des partis qui s’excitent continuellement, qui passent leur temps à soulever des orages, à créer une sorte d’agitation artificielle et stérile. Que demande-t-il après tout, ce pays tant éprouvé ? Rien n’est plus clair assurément ; il demande qu’on ne fasse pas trop d’expériences sur lui, qu’on lui laisse la liberté de respirer et de se remettre à l’œuvre. Il n’est vraiment pas difficile, il accepte sans murmurer tous les sacrifices que les malheurs de sa situation lui imposent : il est peu porté pour l’instant à disputer sur les théories et les systèmes de gouvernement. Tout ce qu’il désire, c’est le repos, et il se charge du reste parce qu’il sent en lui-même la volonté et la force de se relever par son travail, par son industrie, par cette énergie de vitalité qu’il retrouve aussitôt qu’il peut reprendre haleine et se reconnaître. On cherche quelquefois la raison de l’autorité croissante du gouvernement actuel et de l’impuissance des partis qui tourbillonnent autour de lui. La raison est bien simple : c’est que le gouvernement, dans une inspiration de bon sens et de patriotisme, prend la situation telle qu’elle est, sans avoir la prétention de trancher ou de remuer à tout propos des problèmes qui ne sont qu’une diversion importune et irritante. Il fait de la politique pratique ; il donne à la France la paix, sans laquelle elle ne pourrait rien, la sécurité intérieure dont elle a besoin, une administration douce et régulière ; il ménage de son mieux le succès de l’emprunt qui doit la délivrer, la rendre à elle-même, et, somme toute, à l’abri de cette politique, qui est fort simple parce qu’elle est le bon sens, une grande nation malade se remet, et le jour où on lui demande des sacrifices elle n’hésite pas, elle déploie toutes les ressources latentes qui sont en elle. Est-ce la république, est-ce la monarchie ? Est-ce le définitif, est-ce le provisoire ? Le pays ne s’en inquiète pas assurément, il faut le dire ; il se tient pour satisfait d’un gouvernement sensé et laborieux qui le sert dans ses intérêts ; il s’accoutume à une situation où il trouve la sécurité, et il laisse les partis se livrer à leurs compétitions bruyantes, s’agiter dans le vide en croyant disposer de l’avenir. Ce qui est certain par exemple, c’est que le pays ne veut ni de ceux qui le ramèneraient au passé, ni de ceux qui lui proposent l’agitation et la révolution en permanence. Grande leçon pour les partis, qui, pendant les vacances près de s’ouvrir, vont avoir heureusement le temps de se calmer, de méditer sur les directions de l’opinion en France ! À voir même la tournure que prennent depuis quelques jours les séances de l’assemblée, le mieux est probablement de se hâter d’entrer en vacances, ne fût-ce que pour clore au plus vite les tumultes inutiles.

C’est aujourd’hui l’illusion et la faiblesse des partis de se figurer qu’ils peuvent se populariser ou tout au moins interrompre la prescription de leurs espérances en s’agitant, en remettant sans cesse le pays en face de ce qu’il y a de précaire dans l’existence que les événemens lui ont faite. Ils ne réussissent le plus souvent qu’à compromettre leur cause, à livrer l’avenir qu’ils voudraient sauvegarder. N’est-ce point là ce qui est arrivé depuis quelques mois à la droite de l’assemblée avec ses démarches et ses préoccupations de parti ? Les hommes bien intentionnés qui se sont jetés dans cette campagne se sont trompés évidemment, ils ne se sont pas souvenus qu’en politique ce qu’il y a de plus sage, c’est de ne tenter que ce qu’on peut, et ce qu’il y a de plus dangereux, c’est de paraître vouloir ce qu’on ne peut pas faire, parce qu’alors on se donne tous les dehors d’une mauvaise humeur agitatrice et impuissante. On a eu l’air de vouloir prendre une attitude d’hostilité ou de dissidence vis-à-vis d’un gouvernement qu’on ne pouvait remplacer, et le seul résultat a été d’augmenter la confusion et l’incertitude des rapports parlementaires, de créer une sorte de tension là où il ne devrait y avoir qu’une communauté d’efforts, d’entretenir des malentendus sur lesquels M. le président de la république a été récemment appelé à s’expliquer dans le sein de la commission chargée du rapport sur la prorogation prochaine de l’assemblée. Ces explications n’étaient pas bien nécessaires. M. Thiers n’a pu que répéter une fois de plus devant la commission ce qu’il dit sans cesse et sous toutes les formes.

Que veut-on de M. le président de la république ? Se propose-t-on de lui demander des garanties conservatrices ? À qui fera-t-on croire qu’un gouvernement présidé par M. Thiers cède à des entraînemens révolutionnaires et puisse être soupçonné de connivence avec le radicalisme, même quand les radicaux voteraient quelquefois pour lui ? Franchement ce n’est pas bien sérieux. Est-ce que M. Thiers a hésité récemment à se prononcer contre une amnistie en faveur des condamnés de la commune ? Est-ce qu’il n’a pas déployé ces jours derniers autant de promptitude que de vigueur dans la répression des grèves qui ont troublé les bassins houillers du Nord et du Pas-de-Calais ? Est-ce qu’il n’a pas rassuré, il y a peu de temps, tous les scrupules en déclarant bien haut, avec netteté, que le gouvernement s’opposerait à toute agitation tendant à la dissolution prématurée de l’assemblée ? Que faut-il de plus ? Pense-t-on que les 40 milliards qui viennent de se présenter à l’emprunt ont cru aller se mettre entre les mains d’un dangereux révolutionnaire ? En fait de manifestations, celle-là en vaut bien une autre, et il faudrait prendre garde de ne point s’exposer à témoigner des défiances méticuleuses au moment même où un gouvernement reçoit de telles marques de confiance universelle. Après cela, il est bien certain qu’il reste toujours un point obscur. Si on veut obtenir de M. Thiers quelque démonstration monarchique, une interprétation du pacte de Bordeaux, telle qu’on ne doive rien faire de bon, de peur d’aider à l’affermissement de la république, il est clair qu’on ne peut s’entendre ; le système du chef du pouvoir exécutif est en vérité aussi simple que possible. M. Thiers a reçu un gouvernement qui s’appelle la république, il veut loyalement rendre la république, et jusque-là il entend maintenir toutes les conditions d’une politique conservatrice ; il ne décline pas ce titre de chef d’une république conservatrice. Sans doute le pays reste toujours le maître de disposer de la forme définitive de ses institutions ; mais si la république, entourée de toutes les garanties d’ordre et de sécurité, finissait par s’établir, les monarchistes seraient-ils bien sûrs de ne l’avoir pas aidée à se fonder sans le vouloir ?

Les partis commettent quelquefois de ces méprises. La république peut trouver des complices involontaires parmi les monarchistes qui la repoussent, comme aussi elle a sûrement aujourd’hui ses plus dangereux ennemis parmi tous les révolutionnaires qui ne jurent que par elle. Le malheur du radicalisme, c’est de se figurer qu’il est un système de gouvernement lorsqu’il n’est qu’un système d’agitation, un fanatisme de secte, une fantaisie de jacobinisme dictatorial se mettant sans façon au-dessus de la volonté et des intérêts du pays. Il le montre en toute circonstance, et surtout quand il choisit de tels momens pour aller célébrer en province des anniversaires comme celui de la prise de la Bastille. À quoi peut bien répondre aujourd’hui cette évocation de la prise de la Bastille, si ce n’est à ce besoin instinctif de fêter les souvenirs d’insurrection de tous les temps ? Donner des banquets à La Ferté-sous-Jouarre, à Toulouse ou à Bordeaux, lorsqu’une partie de notre territoire est encore occupée par l’étranger, voilà de l’à-propos, si nous ne nous trompons ! Seulement M. Gambetta ferait bien de renouveler ses études historiques et ses procédés d’éloquence, s’il ne veut pas rester le premier des déclamateurs. Que le radicalisme puisse être un péril en certains momens, c’est possible sans doute, si les opinions conservatrices et libérales s’énervent et se décomposent dans toutes les divisions. La France serait certainement la première victime ; mais il y a évidemment une chose tout aussi certaine, c’est que la république elle-même n’y résisterait pas. Est-ce qu’une nation vit longtemps dans la fièvre révolutionnaire, avec la violence au gouvernement, avec cette incapacité administrative dont les derniers rapports de la commission des marchés offrent de si curieux et de si tristes spécimens ? Un tel régime peut durer six mois, un an, si l’on veut, à travers toutes les luttes intestines ; puis la réaction éclate dans toute sa fougue, c’est alors le césarisme renaissant, peut-être l’empire restauré. Voilà où pourrait conduire, où conduirait fatalement une surprise de scrutin qui donnerait une victoire éphémère au radicalisme ! Le pays n’en est pas là heureusement, et ce qui peut le mieux le préserver de ces extrémités, c’est l’alliance simple, naturelle, décisive, du gouvernement et de toutes les forces conservatrices dans une situation acceptée sans arrière-pensée et sans mauvaise humeur.

Le mouvement des choses rendait, il y a un an, à leur pays des princes exilés qui avaient servi la France avec honneur, et qui depuis leur rentrée ont pu librement, sans prétention, surtout sans ambitions agitatrices, prendre part aux affaires publiques. La fin de l’exil n’a point été pour eux la fin des épreuves. M. le duc d’Aumale, déjà si souvent frappé dans sa famille, vient de perdre subitement, à l’improviste, le dernier de ses enfans. Il y a quelques années, un autre fils de M. le duc d’Aumale, le prince de Condé, succombait en Australie pendant un voyage d’instruction. Hier le jeune duc de Guise était enlevé à Paris par un mal implacable dans la grâce de l’adolescence et dans le feu de l’étude. Parce qu’il était prince, parce qu’il était d’une famille qui a régné sur la France, il ne se croyait pas dispensé du travail, il pensait au contraire qu’il se devait à lui-même de se mettre par l’instruction au niveau de sa naissance et de son nom. Le jour où il est mort, il devait subir son examen de bachelier ès-sciences, il allait se présenter à l’École polytechnique, et par une délicate réserve il n’avait pas voulu qu’on parlât de lui à ceux qui devaient l’examiner. Il suivait comme tous les autres les cours du lycée, il était un des plus assidus, un des plus aimés parmi ses camarades, et avec eux il voulait courir la fortune de tous les candidats. La mort est venue frapper le duc de Guise dans sa studieuse jeunesse, et ne laisse à M. le duc d’Aumale que l’ineffaçable deuil d’une espérance perdue. Ici l’aiguillon des punis s’émousse heureusement, et autour de cette tombe prématurément ouverte comme autour de ce deuil d’un père il n’est resté que de douloureuses sympathies, qui ne peuvent sans doute guérir de telles blessures, mais qui peuvent du moins jusqu’à un certain point en adoucir l’amertume.

On n’accusera pas sans doute aujourd’hui la France, comme on l’a fait si souvent, de prétendre exercer une prépondérance orgueilleuse, de vouloir porter une main souveraine et dirigeante sur toutes les affaires du monde. La France est assez absorbée dans ses propres affaires ; elle est modestement et virilement occupée à se délivrer de l’invasion étrangère, à réparer ses désastres, à se reconstituer elle-même à travers toutes les difficultés qui sont l’inévitable suite des guerres malheureuses et des révolutions. Elle a pour longtemps son labeur et sa peine, sans parler de cette obsession toujours poignante de ses provinces perdues. Où en est cependant l’Europe, de son côté ? Rien ne serait peut-être plus curieux que d’étudier l’ensemble des relations européennes avant la guerre qui a été si funeste à notre pays et depuis cette guerre, et si l’on voulait poursuivre cette étude sincèrement, sans parti-pris, on en viendrait peut-être bientôt à s’apercevoir que le monde européen est resté dans une certaine confusion, que peuples et gouvernemens en sont à chercher leur direction, que les revers de la France n’ont rien simplifié. L’Angleterre, si heureuse qu’elle soit d’avoir échappé au péril d’un conflit avec les États-Unis, — d’en être quitte pour une indemnité que le tribunal de Genève doit fixer, l’Angleterre n’est point peut-être sans ressentir quelque malaise, et elle ne partage pas entièrement la satisfaction que M. Gladstone exprimait ces jours derniers au banquet du lord-maire. Elle n’est pas absolument contente de la figure qu’elle fait dans le monde depuis quelques années. La Russie, sans avoir à craindre des complications immédiates ou même prochaines avec l’Allemagne, la Russie ne peut se dissimuler qu’elle a désormais une terrible voisine, et qu’elle aura sans doute un jour ou l’autre à se mesurer avec cette puissance nouvelle qui vient de se fonder. L’Autriche vit entre ses nationalités slaves, qu’elle ne peut ou qu’elle n’ose satisfaire, et ses populations germaniques, plus qu’à demi gagnées par l’influence prussienne à la grande patrie allemande. Elle se crée une tranquillité momentanée avec des expédiens, en oubliant beaucoup. L’empereur François-Joseph, après avoir rencontré l’an dernier l’empereur Guillaume à Gastein, se dispose, dit-on, à se rendre prochainement à Berlin. C’est le moyen de déguiser les embarras d’une situation difficile, de se donner les apparences d’une entente diplomatique et de gagner du temps. En Orient, à Constantinople, d’étranges événement se préparent peut-être et peuvent se produire, soit par les changemens que le sultan Abdul-Azis médite dans l’ordre de succession au trône, soit par suite des rivalités qui existent entre le grand-vizir actuel, Mahmoud-Pacha, le, représentant de la réaction, de la vieille politique turque, et d’autres hommes qui passent pour plus favorables aux influences occidentales.

Ainsi les questions se pressent un peu confusément ; il y en a de grandes et quelquefois de petites. Les unes commencent à peine et se ressentent des conditions nouvelles de l’Europe ; d’autres, qui ont été redoutables, disparaissent à leur tour. Vous souvenez-vous de tout le bruit qu’ont fait, il y a quelques années, ces affaires du Luxembourg et des chemins de fer, qui étaient un instant sur le point d’allumer le grand conflit entre la France et la Prusse ? La question vient d’être tranchée assez obscurément par deux conventions signées à Berlin le mois dernier. Le grand-duché de Luxembourg reste ce qu’il était, neutre comme par le passé, lié commercialement au Zollverein, et il laisse au gouvernement allemand l’exploitation des chemins de fer qui passent sur son territoire. D’un autre côté, l’Allemagne fait à la Belgique la galanterie de lui céder l’exploitation d’un embranchement de chemin de fer luxembourgeois qui dessert le territoire belge. Voilà le grand-duché de Luxembourg sauvé jusqu’au siècle prochain, jusqu’en 1912, terme de la concession des chemins de fer. Ce qui a failli mettre le feu au monde, il y a quelques années, disparaît sans bruit. Les grandes catastrophes sont venues et ont entraîné dans leur cours les petites questions. Après cela, l’Allemagne n’a eu ni mérite ni peine à se montrer accommodante là où elle n’avait plus aucun intérêt militaire ou politique ; elle n’a pas beaucoup à s’inquiéter de la situation particulière du Luxembourg après les événemens qui lui ont livré la clé de nos propres frontières.

Une chose curieuse à observer, c’est que, si cette fatale guerre, dont nous payons tous les frais, a laissé à la France les embarras de la défaite, elle laisse aussi à l’Allemagne les embarras d’un succès démesuré. M. de Bismarck est assurément homme à supporter de tels embarras sans en être très ému. Au fond, il n’est peut-être point sans ressembler à tous les victorieux, qui sont toujours pressés de faire entrer les résultats de leurs conquêtes dans un certain ordre définitif et de tout ramener à leur idée fixe, qui s’irritent des résistances, s’inquiètent des moindres symptômes, et qui, dans leur impatience de domination, finissent quelquefois par se créer à eux-mêmes des difficultés qu’ils auraient pu éviter. M. de Bismarck a été jusqu’ici assez bien servi par sa fortune pour dompter par les armes tout ce qui s’opposait à sa politique d’unification allemande sous l’hégémonie prussienne. Il a refait l’empire germanique au profit des Hohenzollern. Ceux qu’il n’a pas vaincus, le fer à la main, il les a intimidés, réduits à être les spectateurs immobiles de ses entreprises. Il a réussi en tout, et le voilà presque aussitôt s’engageant délibérément dans une guerre nouvelle d’une bien autre nature, une vraie guerre religieuse. Chose singulière, le gouvernement prussien s’est fait longtemps un mérite de pratiquer la plus grande tolérance, de maintenir la paix entre les confessions religieuses, de respecter l’indépendance des églises, et, tout protestant qu’il était, il se vantait d’être un des gouvernemens vivant dans les meilleurs termes avec le saint-siège. Les passions de religion ne se manifestaient pas dans les chambres, le clergé catholique ne se plaignait pas, et à la fin de 1870 le pape lui-même se croyait tenu de ne point refuser ses complimens au roi Guillaume mettant sur son front la couronne impériale.

Depuis un an tout est changé, la guerre est déclarée entre M. de Bismarck et ce que le prince-chancelier appelle l’ultramontanisme ou « l’Internationale noire. » Les questions religieuses ont envahi le parlement de Berlin, où il y a maintenant un parti catholique assez puissant qui compte des orateurs distingués comme un ancien ministre hanovrien, M. Windthorst, comme M. de Mallinckrodt. Le gouvernement prussien a commencé ouvertement sa campagne par la loi qui enlève aux membres du clergé l’inspection des écoles, et il en est venu bientôt à présenter une loi qui a été tout récemment votée, qui expulse sans phrases les jésuites « et autres congrégations analogues, » ce qui laisse à la police la liberté de faire tout ce qu’elle voudra, pourvu qu’elle puisse dire qu’un ordre religieux quelconque, fût-ce l’ordre des frères de la doctrine chrétienne, a de l’analogie avec les jésuites. Une fois cette lutte engagée, les incidens se sont succédé naturellement. Sous prétexte de protéger les « vieux-catholiques, » les adversaires de l’infaillibilité, contre les autorités diocésaines demeurées fidèles aux décisions du concile du Vatican, le ministère de Berlin a tiré du fourreau les armes de la répression. Il a suspendu le grand-aumônier de l’armée, M. Namczanowski, suspect d’ultramontanisme. Il est en conflit ouvert avec l’évêque d’Ermland, M. Krementz, qui a frappé d’interdiction un professeur anti-infaillibiliste, et qui se voit depuis quelque temps menacé d’être privé de ses revenus temporels. En un mot, la guerre est engagée, et, comme il était facile de le prévoir, les rapports du cabinet impérial et du saint-siège n’ont pas tardé à s’en ressentir, surtout depuis que la cour de Rome a refusé de recevoir comme ambassadeur allemand le cardinal prince de Hohenlohe. N’a-t-on pas même dit que le gouvernement prussien en était déjà à essayer de nouer des négociations en Europe, à préparer les moyens de ménager à l’Allemagne une influence proportionnée à son ambition dans le futur conclave, dans les élections d’où sortira un nouveau pape à la mort de Pie IX ? M. de Bismarck est certes très fort et très habile. Il sait varier ses amitiés selon les circonstances, ainsi qu’on le lui a dit avec esprit dans le Reichstag. Dans cette lutte nouvelle qu’il soutient, il a des auxiliaires de toute sorte, les « vieux-catholiques » tels que M. Dœllinger, les libres penseurs, les ennemis des jésuites, même les révolutionnaires, « qui jadis étaient condamnés à l’exil, » et dont il sait se servir à l’occasion. Il ne peut se dissimuler cependant qu’il a cette fois devant lui une de ces puissances qu’on ne réduit pas avec le canon Krupp ou avec la stratégie de M. de Moltke, et qu’il n’est pas toujours sans danger d’offrir ce spectacle de la force aux prises avec la faiblesse désarmée d’un pouvoir spirituel. Que M. de Bismarck nargue le saint-siège et rappelle avec sa hautaine ironie, qu’on n’est plus au temps où les empereurs d’Allemagne allaient faire amende honorable aux genoux du saint-père à Canossa ; soit ; il n’impose pas pour cela silence au pape, qui lui répond sans se gêner en recevant les Allemands du cercle catholique de Rome : « La persécution est donc commencée en Allemagne ! À la suite des succès qu’il a remportés, le premier ministre d’un gouvernement est devenu l’auteur principal de cette persécution ; mais nous lui avons fait dire que tout triomphe sans modestie est passager, et que le triomphe avec un esprit de persécution est la plus grande sottise du monde… Soyez confians, car un caillou tombera de la montagne qui brisera les pieds du colosse… » C’est là peut-être un singulier genre de diplomatie dans une lutte qui commence à peine.

Un orateur disait, il y a peu de temps, dans le parlement de Berlin : « Que peut bien vouloir Ie chancelier impérial avec sa politique ? » Il est bien clair que M. de Bismarck ne s’engage pas dans cette campagne par une inspiration de fanatisme religieux. Ce qu’il poursuit, c’est le particularisme, c’est l’esprit de résistance à l’unité allemande, qu’il entrevoit ou qu’il croit entrevoir dans le catholicisme, dans les ordres religieux relevant de Rome, chez les jésuites. Voilà pour le moment l’objectif de ce grand tacticien, qui ne peut rester en repos. Que M. de Bismarck défende son œuvre comme il l’entend, c’est son affaire, ce n’est point le nôtre assurément, et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’on mêle la France à tout cela, en lui donnant un rôle assez imprévu. À entendre certains orateurs, certains publicistes d’outre-Rhin, l’Allemagne est en danger. Les jésuites sont les alliés de la France dans la guerre future, qui se prépare déjà ; ils forment une puissance secrète qui attise les haines, qui noue des combinaisons occultes, qui multiplie les associations religieuses destinées à devenir un jour ou l’autre les auxiliaires les plus actifs de la France, le dissolvant le plus énergique pour l’unité germanique. Il n’y a plus un instant à perdre, si l’on veut se mettre en garde ! Tout cela est assez puéril, et si les Allemands nous accusent souvent de nous méprendre sur la situation morale des autres pays, convenons qu’ils se font eux-mêmes quelquefois de bizarres chimères. Eh ! non, la France ne se livre à aucun de ces calculs machiavéliques ; elle ne prépare aucune campagne avec les jésuites pour avant-garde. Elle ne s’occupe de l’Allemagne que pour la payer, pour la mettre hors de son territoire. Pour le reste, tout ce qu’elle peut faire de mieux, c’est de rester la spectatrice de ces luttes où l’Allemagne déploie pour l’instant son humeur guerroyante. M. de Bismarck lui-même ne croit point un mot de ce qu’il dit ou de ce qu’il laisse dire à ce sujet ; mais c’est un moyen d’intéresser le sentiment national allemand à cette campagne après tout fort peu libérale contre les ordres religieux.

Le fait est que le chancelier de Berlin s’est probablement jeté par impatience dans une voie où il n’est pas toujours facile de s’arrêter ; il a cédé à une de ces tentations qui sont le piège des dominateurs, et il a cru sans doute arriver plus aisément à ses fins en essayant de gagner à sa cause d’autres puissances telles que l’Autriche, l’Italie. Ce que fera l’Autriche, nous ne le savons pas. Quant à l’Italie, malgré quelques apparences d’intérêts communs, elle n’a aucune raison de lier sa politique à la politique nouvelle de la Prusse. Elle a proclamé la liberté religieuse, elle veut la maintenir, elle n’a aucunement la passion de poursuivre les jésuites ou « les congrégations analogues. » Elle est encore moins intéressée à chercher des combinaisons pour le futur conclave. Elle ne pourrait être conduite à se rapprocher plus intimement de la Prusse dans toutes ces questions que si la France songeait à mettre en doute l’unité italienne ; mais qui pourrait avoir aujourd’hui l’étrange idée de proposer à la France une telle politique ? Quelques mots récemment prononcés par M. Thiers à l’assemblée nationale indiquent assez que ce n’est point la pensée du gouvernement. M. de Bismarck, lui, peut invoquer plus ou moins habilement quelques analogies spécieuses de situation ou d’intérêts pour tenter de former une sorte de coalition politique permanente dont il serait le chef et dont il saurait se servir au besoin. Qu’auraient à gagner l’Italie et l’Autriche elle-même à s’aventurer dans des combinaisons où elles ne seraient plus que les satellites d’une prépotence nouvelle fondée en Europe ? En cela, comme en bien d’autres choses, elles n’ont qu’un intérêt qui les rapproche de la France bien plus que de la Prusse. Ce qu’il y a de plus sensé et de plus prévoyant, pour elles, c’est de s’abstenir, de laisser l’Allemagne à l’ardeur de ses querelles religieuses, et M. de Bismarck à cette humeur guerrière qu’il déploie aujourd’hui contre les jésuites. Que le prince-chancelier se plaise à recommencer l’histoire de Napoléon au faîte de sa puissance, c’est son affaire ; il n’est point au bout de sa politique, nous verrons ce qui en sortira.

L’Espagne est en dehors de ces mouvemens du cintre de l’Europe, elle a bien assez de ses agitations et de ses crises intérieures sur lesquelles l’avènement récent du ministère radical de M. Ruiz Zorrilla n’a point décidément une influence pacifiante. Rien n’est assurément plus difficile que de suivre cette histoire espagnole qui a les allures quelque peu vagabondes, et qui en définitive tourne toujours dans le même cercle. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les partis sont plus irréconciliables que jamais, que les passions s’enveniment de jour en jour, que l’anarchie morale ne fait que grandir, et que cette immense confusion vient d’être éclairée tout à coup d’une lumière sinistre par un attentat récemment dirigé contre le roi et la reine en pleine ville de Madrid. Le roi Amédée et la reine Victoire étaient allés le soir se reposer des chaleurs du jour et respirer le frais aux jardins du Buen-Retiro. En rentrant au palais, à minuit, au moment où ils arrivaient à la rue de l’Arenal, ils ont été assaillis par une bande d’assassins qui les attendaient et qui ont criblé leur voiture de balles. Les deux souverains ont heureusement échappé à cette odieuse tentative, grâce sans doute au sang-froid du cocher, qui a vigoureusement enlevé ses chevaux. Un des assassins a été tué sur place par la police, d’autres se sont sauvés, des arrestations ont été faites, et on en a été quitte pour une émotion à laquelle la ville tout entière de Madrid s’est associée avec la plus honorable spontanéité. L’horreur de l’attentat a fait tout oublier. Une controverse singulière s’est cependant élevée aussitôt à Madrid. La police était-elle informée qu’un crime allait être commis le soir même ? Il paraît bien qu’elle en savait quelque chose, qu’on avait pris à tout hasard quelques précautions, mais qu’on aurait reculé devant des mesures plus décisives par respect pour la constitution, pour ne porter aucune atteinte à la liberté individuelle. Il faut convenir que, si la constitution radicale dont jouit l’Espagne a pour effet de laisser toute liberté aux criminels jusqu’à ce qu’ils aient commis leur crime, elle offre d’étranges garanties.

D’où est venue la pensée de cet attentat ? On ne le sait pas encore, et jusqu’ici la justice ne semble pas beaucoup mieux renseignés que le public lui-même ; elle cherche. La justice espagnole en est toujours à chercher qui a tué le général Prim il y a bientôt deux ans ; elle n’est peut-être pas près de savoir qui a tiré récemment sur le roi et sur la reine. Ce qu’il y a d’heureux dans de tels crimes, c’est qu’ils tournent presque toujours contre le but de ceux qui les commettent ou qui les inspirent. Le dernier attentat a donné aux souverains espagnols une popularité qu’ils avaient de la peine à conquérir. Depuis ce moment, le roi Amédée est entouré de manifestations sympathiques. Il vient de se rendre à Santander pour inaugurer une exposition, et partout il a trouvé sur son chemin un accueil de bon augure. Malheureusement les difficultés politiques ne disparaissent pas dans une ovation. L’Espagne ne reste pas moins avec des élections prochaines qui vont mettre toutes les passions en feu, avec une détresse financière qui menace d’aboutir à une impuissance absolue, avec une insurrection carliste vaincue en Navarre, mais toujours vivace en Catalogne, et l’incertitude du lendemain est toujours la même.

Un homme vient de s’éteindre subitement par-delà les mers, dont le nom a bien souvent et bien étrangement retenti en Europe : c’est le président de la république mexicaine, Benito Juarez. — Assurément peu d’existences auront été plus agitées. Juarez n’était plus jeune, il était de race indienne, il n’avait rien d’un grand homme, quoi qu’on ait pu dire ; mais il avait de l’opiniâtreté, de la ruse, une certaine habileté à triompher des passions qui s’agitaient autour de lui, et par-dessus tout il a eu la fortune d’être la vivante personnification de l’indépendance de son pays dans une heure fatale pour la France. Juarez représente pour nous une des entreprises les plus malheureuses, une expédition qui a été le premier pas dans la carrière de nos désastres. Il s’est trouvé mêlé à de grands événemens pour lesquels il n’était certainement pas fait. Son mérite est de n’avoir jamais désespéré de son pays, et il meurt sans avoir fait beaucoup profiter le Mexique d’une victoire si imprévue, qui a coûté trop cher à la France.

CH. DE MAZADE.

REVUE MUSICALE.

Nous demandions dernièrement à l’Opéra ce qu’il allait faire, et quelles étaient les conditions de sa troupe ? La question telle que nous l’avons posée reste debout ; les débuts de M. Sylva dans Robert le Diable, de M. Lassalle dans Guillaume Tell, de Mlle Arnal dans les Huguenots, n’ont répondu que d’une manière évasive. On gagne du temps, on essaie de désarmer l’opinion en ayant l’air de faire quelque chose. Nous parlerons un jour du corps de ballet, aussi vieilli, aussi caduc ; en attendant, le corps du chant continue d’être ce qu’il était il y a deux mois : c’est la troupe de l’ancienne administration, moins Mme Marie Sass, Mlle Nilsson, M. Faure, moins M. Devoyod, qu’on a laissé partir, et ce pauvre Colin, qu’on n’a point remplacé. Nous n’entendons décourager personne, ceux qui nous accuseraient de malveillance se tromperaient volontairement ; en fait de parti-pris, nous n’en avons qu’un, que tout le monde doit avoir : veiller au bon usage d’une subvention de huit cent mille francs par an, dont la France veut, même aujourd’hui, paver la gloire de posséder une scène lyrique de premier ordre, et qui ne peut d’ailleurs servir uniquement à grossir la fortune d’un spéculateur. Ce parti-pris, nous le maintiendrons d’autant plus que, par une déplorable ignorance de la question, ceux qui sont au pouvoir semblent avoir abdiqué toute initiative. Les responsabilités, nous ne nous lasserons pas de le dire, ne sont pas toutes pour les directeurs de l’Opéra ; elles remontent au ministre qui les a nommés et doit compte au pays de la manière dont ses fonds sont employés. Les difficultés, les embarras abondent, qui en doute ? mais ce n’est point en s’agitant ainsi dans le vide qu’on triomphera de la situation.

On a beaucoup parlé d’un récent voyage à Londres ; qu’a-t-il produit ? A-t-on seulement le Polyeucte de M. Gounod ? « Nous n’avons ni Lambert ni Molière. » M. Gounod s’est récusé, mais nous entendons raconter que M. Faure se serait montré meilleur prince et condescendrait à nous donner six mois, car, pour l’année entière, il paraît que maintenant c’est trop cher pour nous. Quant à Mlle Nilsson, son temps est plus précieux, elle n’a que vingt représentations à nous accorder ; c’est à prendre ou à laisser. Eh bien ! alors point de marché, la France n’accepte pas de ces sortes d’aumônes. En allant à Londres offrir un engagement à M. Faure et à Mlle Nilsson, le directeur de l’Opéra remplissait galamment son devoir ; mais ce devoir même lui commandait de ne pas transiger. Autant l’incorporation dans la troupe actuelle de deux virtuoses de cette valeur mériterait d’être approuvée, autant il faudrait condamner tout moyen terme. Nous avons désormais assez expérimenté ce fâcheux régime des étoiles, pour être autorisés à n’en plus vouloir à aucun prix. Un théâtre comme l’Opéra ne saurait admettre chez lui que des artistes capables de sentir l’honneur qu’on leur fait en les appelant, et de sacrifier à cet honneur certaines prétentions excessives. Que ceux qui seraient habitués à ne considérer que les gros appointemens restent chez eux, et que l’étranger leur paie en monnaie l’or la renommée que la France leur a procurée ; toute médiocre qu’elle soit, mieux vaudrait encore se contenter de la troupe actuelle que de courir recruter à la folle enchère des talens impropres à s’assimiler ; mais alors qu’on sorte enfin du provisoire et qu’on agisse.

Assez de ce zèle stérile et de ces bonnes intentions dont les planches du théâtre sont jonchées ! Ce Roi de Thulé, qu’on le joue et qu’on n’en parle plus ! Et après le Roi de Thulé, dont la mise en scène n’est en somme que le règlement d’un vieil arriéré de compte, quelles sont les perspectives qu’on se propose d’ouvrir à la curiosité bien légitime, du public ? Si vous consentez à jeter un coup d’œil sur la liste des ouvrages qui n’attendent qu’un tour de rôle, vous la trouverez très fournie. Il y a d’abord le Polyeucte de M. Gounod et la Jeanne d’Arc de M. Mermet, puis viennent le Sigurd de M. Reyer, l’auteur applaudi de la Statue, l’Esclave de M. Membrée, l’auteur de François Villon, et le Mahomet de M. de Vaucorbeil. Eh bien ! à croire le bruit qui se colporte, aucune de ces partitions n’aurait la chance d’arriver seconde, et l’œuvre de prédilection désignée in petto serait… A ce point du discours, la plume s’arrête, et l’on songe malgré soi à la fameuse lettre de Mme de Sévigné ; mais au moment de tomber dans la redite d’une citation décidément trop fatiguée, on se résigne à nommer simplement la Psyché de M. Thomas.

Psyché ! qu’est cela ? Un vieux souvenir de Longus ? C’est trop dire ; une réminiscence d’opéra comique, une façon de pastorale jouée sans succès autrefois à Favart, et qui, dans sa plus fraîche nouveauté, apparut aux générations de l’époque comme le rococo de l’avenir. Ce bruit d’une prochaine reprise de Psyché à l’Opéra n’a d’abord trouvé que des incrédules ; nous persistions à ne voir là qu’un ballon d’essai lancé dans la cour du Conservatoire par des écoliers en belle humeur ; mais depuis quelques jours la nouvelle se corse, la joyeuseté prend couleur de sérieux. On nous parle de remaniement, de récitatifs entrepris déjà ; on nous annonce qu’on y verra M. Faure déguisé en Mercure agiter son caducée d’or et se trémousser avec des ailes d’oiseau à ses brodequins, Et Psyché ? Ne devine-t-on pas qui se chargera de faire revivre à nos yeux l’adorable fille du roi de Mithylène ? Est-il des exigences qui puissent paraître dures, des lois auxquelles on hésite à se soumettre, lorsqu’il s’agit de montrer à des Français la divine Ophélie sous les traits et dans les voiles d’azur de l’amante d’Eros ? Il va sans dire que les vingt représentations consenties par Mlle Nilsson, et que nous acceptons avec enthousiasme, seront exclusivement employées à ce beau spectacle, plein d’encouragement pour les compositeurs ayant des ouvrages en portefeuille. Patience ! nous ne sommes pas au bout. Patience ! car ceci n’est que ridicule, et nous verrons tout à l’heure qu’il y a moyen de faire encore un bien plus mauvais usage de la subvention ; mais d’abord finissons-en avec Psyché. Reprendre cette vieillerie d’opéra-comique ! Pourquoi ? Remettre à grands frais au théâtre une pièce que ni la belle voix de M. Bataille, alors au plein de son succès, ni Mlle Lefebvre, avec tous les agrémens de son jeu et de sa personne, n’ont pu jadis sauver de la mésaventure, une partition insignifiante, et dont il n’est resté, comme de la Reine de Saba, qu’un joli chœur de femmes, — gaspiller à de pareilles fantaisies le temps et l’argent que réclament les ouvrages nouveaux, éluder le cahier des charges quand on aurait au contraire tout avantage à l’aborder loyalement en donnant satisfaction aux brigues les plus légitimes, il faudrait qu’un directeur eût perdu le sens pour se laisser fourvoyer de la sorte. Si l’on tient absolument à rappeler des souvenirs classiques, qu’on reprenne Iphlgénie en Tauride, Alceste ou la Vestale ; mais Psyché ! A tant faire que d’aller inventorier ce vieux répertoire d’opéra-comique, et ravaudage pour ravaudage, mieux vaudrait, je pense, choisir la Fée aux Roses, pièce également à grand spectacle, et dont la musique au moins est d’Halévy ; on pourrait aussi, en restant chez soi et sans marauder chez le voisin, mettre en opéras d’anciens ballets, les Filets de Vulcain par exemple, avec M. Faure pour jouer Mars et Mlle Nilsson pour représenter Vénus.

On n’échappe pas à la vérité d’une situation, et c’est la Jeanne d’Arc de M. Mermet qui sera forcément amenée devant la rampe. Toutes les convenances sont aujourd’hui de ce côté. Le sujet, si grand, si pathétique, dont les circonstances paraissent encore accroître l’intérêt, le sujet par son caractère national s’imposerait à la circonstance. Si cet opéra de Jeanne d’Arc n’existait pas, il faudrait le faire. Il existe, et dans des conditions auxquelles le succès de Roland à Roncevaux peut servir de garant ; qu’on en finisse donc avec ces éternelles temporisations qui ressemblent terriblement à du mauvais vouloir. Puisque ces talens que nous avons créés, ces virtuoses à qui la France a donné la consécration, se montrent à ce point difficiles et arrogans, sachons nous passer d’eux, et montons les bons ouvrages de nos compositeurs avec les ressources que nous avons sous la main. Mlle Krauss ne peut ou ne veut plus venir, Mlle Nilsson pose des préliminaires insoutenables : soyons modestes, mais n’en perdons ni le courage ni l’activité ; mieux vaut voir Jeanne d’Arc représentée par Mlle Hisson que de ne la point voir du tout.

Acceptons les nécessités du présent et travaillons à préparer l’avenir. Le Conservatoire ne fournit rien ; pourquoi l’Opéra n’aurait-il pas une école de chant à lui comme il a son école de danse ? Là se formeraient des voix ad usum delphini ; là, sous des maîtres particuliers, nommés et subventionnés par l’administration, s’élèveraient les ténors et les soprani, oiseaux rares de ce jardin d’acclimatation dont le seul directeur aurait la clé. Rappelons-nous les excellens résultats obtenus dans leur classe de danse par Mme Taglioni et Mme Dominique, rappelons-nous surtout l’exemple de cette pauvre et charmante Bozzacchi, si rapidement enlevée. Rien n’empêcherait l’œuvre instituée pour la danse de fonctionner aussi bien pour le chant. Dans un théâtre dûment équilibré, que gouverne un homme intelligent, on prévoit les choses à distance, et il y aurait un avantage réel à recruter, à dresser des sujets en vue des combinaisons projetées. Cette fondation d’une classe de chant spécialement attachée à l’Opéra et fournissant à ses seuls besoins, indiquée depuis longtemps, semble aujourd’hui rendue indispensable par la mesure que vient de prendre le nouveau directeur du Conservatoire en supprimant le pensionnat. Il était d’usage jusqu’ici que les élèves du chant, comme ceux de l’École normale, fussent internés. Ces jeunes gens, nourris et logés par l’état, enrégimentés sous l’uniforme d’une institution nationale, subissaient une de ces surveillances réglementaires à la fois hygiéniques et morales qui trop souvent ne plaisent pas à tout le monde. Tant que vécut M. Cherubini, la discipline alla bon train ; l’illustre auteur de Médée était un pédagogue qui n’admettait guère la plaisanterie. Il suffirait pour s’en convaincre de contempler dans le tableau d’Ingres cette âpre et puissante figure de vieillard renfrogné qui tourne le dos à la muse, et semble maugréer contre sa propre apothéose. Avec M. Auber, les mœurs devinrent plus anacréontiques, et l’école s’émancipa si bien que, lorsque l’aimable maître quitta la place, le désordre régnait partout. Un organisateur survenant en pareille occasion aurait eu peut-être l’idée de réagir contre les abus ; M. Thomas, d’un trait de plume, a dispersé le pensionnat. Il s’est dit : Les élèves découchent, — et au lieu de rétablir l’appel du soir, de resserrer la discipline, il a mélancoliquement ouvert la cage, imitant Léonard de Vinci, qui rendait ainsi la liberté aux gentils rossignols captifs.

Le système d’éviter un mal en en créant un pire n’a rien de nouveau : Gribouille le pratiquait à sa manière alors que, pour ne pas être mouillé par la pluie, il se jetait à l’eau. M. Thomas trouve la licence dans son pensionnai, et, plutôt que de restaurer l’ordre, il supprime le pensionnat. A merveille ! Voilà désormais des ténors et des barytons sur lesquels la France peut compter, — car ces voix qui n’étaient émancipées qu’à demi et qu’on émancipe tout à fait, l’état, s’il vous plaît, n’en continuera pas moins de les payer ! Il va sans dire que les cafés-concerts et autres institutions nationales ne manqueront pas de mettre à profit la circonstance. Les Champs-Elysées et les jardins publics sont là pour tripler et quadrupler la somme que le budget alloue par mois aux élèves du chant, et c’est à ces intéressans festivals que le personnel du Conservatoire s’empressera maintenant de porter chaque soir le meilleur de ses études du jour. A cet exercice, quelles organisations résisteront ? Ténors et barytons arriveront fourbus, éclopés à leurs débuts, et le naïf public s’écriera : « C’est étrange, on n’entend plus que des chanteurs enroués ; la nature ne fait donc plus de belles voix ! » La nature n’est point si marâtre : de belles voix, elle en fait toujours, comme aux temps d’Elleviou et de Martin, de Nourrit, de Rubini, de Mario ; mais nos mauvais instincts gâtent son ouvrage. Hélas ! Meyerbeer et Verdi ne sont pas les seuls coupables ; quand le Prophète ni le Trovatore n’existeraient, les voix n’en iraient guère mieux, grâce aux nombreux moyens de destruction que l’homme d’aujourd’hui emploie avec rage. M. Flourens disait : « L’homme ne meurt pas, il se tue. » Nous faisons pour nos voix comme pour notre vie, nous les tuons. Consultez les témoins du passé, ils vous apprendront de quels précieux soins, de quels sacrifices incessans. furent l’objet ces fameuses voix. Martin les jours de représentation s’enfermait, ne voyait personne et n’ouvrait la bouche que devant son piano. Rubini, lui, s’infligeait des observances monacales, appliquant à la voix humaine cet axiome de la physiologie des anciens : castitatis effectus, manus tractabiles. On imagine quelles carrières devaient fournir des tempéramens de la sorte ainsi ménagés. Rubini n’a jamais connu la décadence ; Martin, à soixante-douze ans, usait encore de sa voix et donnait au Conservatoire des leçons dont le souvenir ne s’est pas effacé. M. Roger, qui jadis eut l’honneur de l’avoir pour maître, a gardé mémoire de certains détails d’un intérêt vraiment classique à propos d’une leçon où le professeur démontrait à ses élèves comment il fallait à la fois chanter et dire le célèbre duo du Chambertin dans le Nouveau seigneur. Ces hommes-là, comparés à ceux que nous voyons, étaient des géants ; grands virtuoses et en même temps critiques érudits, ils savaient leur art par tous les côtés. Nos chanteurs de l’heure présente n’y mettent point tant de façons. D’éducation première, la plupart en manquent, et, sauf quelques exceptions, vous ne trouvez personne qui en dehors du travail des répétitions songe à s’occuper de son rôle, à l’étudier, l’analyser et le méditer. Jouer la comédie ou l’opéra n’est sans doute pas un service public, au moins est-ce un service que l’on rend au public, et force est à ce compte de se prendre au sérieux et de se respecter.

Tout ceci nous ramène à la question d’avoir près de l’Opéra une école spéciale de chant, une école aux bons résultats de laquelle l’administrateur soit nécessairement, intéressé, et dont la surveillance soit une affaire et non point une sinécure, comme est la direction du Conservatoire. Les voix deviennent de plus en plus rares ; tâchons de sauver celles qui se présentent, protégeons-les contre les abus et les vices du moment, et, pour que cette protection se montre efficace, que ce soit le propre soin de notre fortune qui nous la commande. Nous ne demanderions pas mieux que de voir le Conservatoire prendre les devans et se relier étroitement à l’Opéra ; mais un effort de ce genre exigerait la main active d’un Gevaërt. Songeons que le Conservatoire n’est pas gouverné, et que l’administration supérieure a pour principe de laisser faire, de se mêler le moins possible à des questions absolument étrangères à sa compétence, et dont elle ne parle même pas la langue. Or la prudence conseille qu’en semblable circonstance un directeur de l’Opéra n’agisse qu’à sa guise, et, comprenant, qu’il ne saurait compter sur le rendement du Conservatoire, s’arrange de manière à pourvoir aux besoins de sa troupe. Le bail du directeur actuel est de huit ans : grande mortalis ævi spatium, quand on réfléchit à ce que durent les empires. D’ici à huit ans, à huit mois peut-être, espérons-le, ce désarroi qui règne aura cessé, une bienheureuse disjonction aura séparé le département des beaux-arts du ministère de l’instruction publique. Nous n’en applaudirions pas moins le directeur de l’Opéra de se précautionner d’avance, comme si ce provisoire intenable devait se prolonger, d’avoir son école de chant pour suppléer aux ressources qu’il serait en droit d’attendre du dehors, mais que le Conservatoire ne lui fournit pas. N’est-ce point en effet une position des plus critiques, celle d’un homme à qui les virtuoses en renom posent des conditions extravagantes, et qui, s’adressant à la pépinière nationale, trouve porte de bois : « repassez l’année prochaine ou dans deux ans ! » En attendant, il faut maintenir debout le répertoire et monter des ouvrages nouveaux. La troupe qui fonctionne à l’heure qu’il est n’a rien assurément que d’assez médiocre. Entendue avec les souvenirs d’un passé tout récent et vibrant encore, elle vous attriste. Que de calamités publiques renfermées dans le seul spectacle de cet appauvrissement ! C’est là toujours un imposant motif d’indulgence. Attendons. Ces élémens bien manœuvrés peuvent, en se rapprochant, s’harmoniser, former une excellente troupe de second ordre, et c’est pourquoi le théâtre aurait tout intérêt à s’occuper d’œuvres inédites. On éviterait ainsi les comparaisons écrasantes ; M. Sylva, insuffisant dans Robert, Mlle Hisson, qui fait une pauvre Valentine, gagneraient évidemment à sortir d’un monde où nous avons admiré la perfection, pour se lancer dans l’inconnu, guidés qu’ils y seraient par des auteurs animés à les voir réussir.

Parmi les compositions toutes prêtes à prendre la scène, nous avons oublié de citer plus haut Paul et Virginie de M. Victor Massé, partition conçue d’abord sous forme d’opéra-comique et devenue ensuite par extension un grand opéra de genre. La raison et les convenances exigeaient donc que dès à présent on mît à l’étude soit Jeanne d’Arc, soit Paul et Virginie, puisqu’il parait que M. Gounod, de moins en moins satisfait de son Polyeucte, et après avoir tout le premier ressenti l’immense ennui du sujet, y renonce décidément. A ce propos, disons en quelques mots ce qui se raconte. Le directeur, à peine arrivé de Londres, serait aussitôt reparti pour l’Italie. Que peut bien aller faire à Padoue en cette saison un directeur de l’Opéra, sinon aller demander à Verdi son Aida, écrite pour le vice-roi d’Égypte et représentée sur le théâtre d’Alexandrie ? Ainsi, tandis que notre école attend sous les armes le signal d’entrer en campagne, l’homme à qui le pays accorde un subside de huit cent mille francs pour faire les affaires de la musique française déserterait à l’étranger, et, dans un moment aussi grave que celui où nous sommes, irait solliciter d’un Italien une œuvre qui n’a pas même le mérite d’être inédite, et donnerait à ce remaniement, à cette turquerie, le pas sur des ouvrages nouveaux de M. Victor Massé, de M. Mermet, de M. Félicien David ! Est-ce que M. le directeur de l’Opéra s’imaginerait par hasard qu’après avoir monté la Coupe du roi de Thulé et pour huit jours exhumé de son sarcophage la Psyché momifiée de M. Thomas, l’opinion le tiendra quitte des devoirs qui l’obligent envers la France ? Il ferait beau voir Aïda s’installer superbement sur le théâtre de la rue Le Peletier, tandis que Paul et Virginie et Jeanne d’Arc iraient se remiser à la Gaîté, où tant bien que mal on leur dresserait un gîte. C’est là cependant ce qui, selon toute vraisemblance, arriverait. Le Théâtre-Lyrique est à reconstituer, la spéculation a les yeux ouverts et, deux ouvrages tels que ceux dont nous parlons, si l’Opéra les laissait échapper, ne seraient pas perdus pour tout le monde.

Aux mécontens qui nous reprocheraient la vivacité de notre discussion, nous répondrions que, lorsqu’il s’agit d’une cause vraiment juste, c’est assez de la comprendre, de la sentir pour se passionner, — et quelle cause plus légitime que celle que nous soutenons : le droit de nos compositeurs à se faire représenter sur une scène française où les ouvrages étrangers n’auraient dû jamais figurer qu’à titre d’exception, de chefs-d’œuvre ? Si le contraire existe, si dans le répertoire de l’Opéra ce sont les partitions de musiciens français qui forment aujourd’hui l’exception, il faut voir là les tristes restes d’un passé contre lequel les honnêtes gens n’ont qu’à réagir. Lorsque la vérité est en procès, pas n’est besoin d’être une grande personnalité pour faire prévaloir sa cause. Souvenons-nous des scandales auxquels nous avons assisté sous le régime déchu, de ces influences de salon et de palais qui, dans le désœuvrement de la vie mondaine, s’amusaient à comploter de folâtres excursions en Allemagne, et comme par lettres de cachet forçaient un directeur à jouer Tannhäuser à l’Opéra. De tels abus ne peuvent plus venir d’en haut, et nous ne voulons pas que personne les renouvelle :

Après Agésilas,
Hélas !
Mais, devant Aïda,
Holà !

Aujourd’hui qu’il n’y a plus de liste civile et que le directeur de l’Opéra reçoit de l’état une somme qu’on lui alloue à certaines conditions stipulées au cahier des charges, c’est au public, à l’opinion d’empêcher le règne du bon plaisir, sous quelque forme qu’il cherche à renaître, et le moins que le public et l’opinion puissent faire, c’est assurément de se prononcer toujours et partout en faveur de la nationalité française.

La section musicale de l’Institut vient de perdre le doyen de ses membres. Né à Naples en 1787, le comte Carafa de Colobrano n’avait pas moins de quatre-vingt-cinq ans, et bien des gens, en apprenant sa mort, vont s’étonner qu’il fût encore de ce monde. C’est qu’en effet depuis longtemps l’auteur du Valet de chambre, de Masaniello, de la Violette et de la Prison d’Edimbourg ne faisait plus parler de lui. Oublié du public, il s’était retiré près de Rossini, à l’ombre duquel il vécut en ami fidèle et résigné, puis, à la mort du grand maestro, il disparut, ses intimes eux-mêmes le perdirent de vue. L’âge, les infirmités l’envahissant, il s’était stoïquement mis à l’écart pour finir dans le silence une vie toujours très digne, et qui n’aura pas été sans quelque gloire. Musicien habile et connaissant le théâtre, M. Carafa n’a jamais pratiqué qu’un seul style : le rossinisme continu, intense, absolu. D’autres, Boïeldieu, Hérold, eurent le coup de feu ; chez M. Carafa, l’insolation dura toute la vie. Je ne parle pas de ce fameux Abufar, que j’ignore, partition de jeunesse idolâtrée de son auteur, et dans laquelle, vous disait-il par momens, Rossini avait trouvé son trio de Guillaume Tell ; mais ce que je sais, c’est que tout le répertoire français de M. Carafa porte au plus haut degré ce caractère d’imitation. Masaniello, qui fut représenté avec succès à l’Opéra-Comique, aux beaux jours où s’inauguraient à l’Opéra les destinées de la Muette, Masaniello n’est cependant point un ouvrage à dédaigner. Le souffle de l’inspiration traverse par intervalles cette musique, les ensembles y sont vigoureusement maniés, et le duo, trop célèbre à mon sens, de Masaniello et de Piélro dans la Muette est loin de valoir, pour la sincérité de l’expression, le morceau écrit par Carafa sur ces paroles : Masaniello, sers encor ta patrie. Chose remarquable, deux musiciens composent un opéra sur le même sujet ; de ces deux hommes, l’un est Français, l’autre Italien, Napolitain, s’il vous plaît, et c’est le Français, c’est Auber qui, sans avoir jamais mis le pied en Italie, trouve la couleur vraie, le pittoresque du sujet. Masaniello, conçu tout à fait à l’italienne, n’offrait aucun agrément à la curiosité de cette période, à son romantisme, dont la Muette, rompant tout à coup avec la tradition académique de l’opéra grec et romain, vous apparaît comme la rayonnante émanation. Cependant la partition de Carafa ne méritait pas de périr tout entière. Plusieurs fois il fut depuis question de la reprendre, et toujours l’entreprise échoua, tant le nom vieilli et démodé de Carafa causait d’effroi à tous les directeurs de théâtre.

Noble et digne homme, chacun l’aimait et l’estimait ; mais tout le monde plus ou moins craignait sa musique, les directeurs plus encore que vous et moi. Il y avait même en cela quelque chose de cette terreur sacrée qu’inspiraient les tragédies de M. Viennet. Carafa pourtant mettait moins d’ardeur et de furie dans sa brigue ; tout comme l’auteur d’Arbogaste, il avait, lui aussi, son Achille et son Alexandre en poche, mais il s’abstenait d’en parler, méprisait le présent, et lui tournait le dos. « Rossini ne puis, Meyerbeer ne daigne ! » Il est mort avec cette devise des Rohan sur les lèvres, mort comme il a vécu, en gentilhomme, et, ce qui vaut mieux, en parfait galant homme. Avant de composer des opéras pour la France, il avait servi dans son armée. Ancien aide-de-camp de Murat, nul n’aurait eu plus de droits que lui aux faveurs du dernier empire. Il s’en éloigna, ou du moins n’alla pas au-devant. Et cependant la suppression du gymnase militaire qu’il dirigeait avait fort diminué son bien-être. Solliciter n’était point son métier. Comme on se garda de lui offrir une compensation, il se le tint pour dit. La dernière fois que nous le vîmes à l’œuvre, ce fut à l’occasion de la mise en scène de Sémiramis à l’Opéra. Rossini, qui ne se dérangeait plus, avait chargé son vieil ami des adaptations musicales et du soin de surveiller les répétitions. Un moment Carafa se retrouva au milieu des enchantemens de sa jeunesse. Ces cavatines, ces duos, ces finales, tout cela écrit dans une forme dont lui-même avait tant usé et abusé, rien ne l’empêchait de s’en croire l’auteur, — douce et bénévole illusion dans laquelle Rossini se complaisait à l’entretenir, lui disant chaque fois qu’il le voyait : « Et ta’Sémiramis, que devient-elle ? Es-tu content de tes chanteurs, de ton orchestre ? Quant à moi, tu le sais, je ne t’ai jamais caché mon opinion là-dessus : ce n’est pas de la vieille musique, c’est de la musique qui a vieilli ! »

Considéré au point de vue où la critique se place aujourd’hui, Carafa n’obtiendrait guère plus, je le crains, que les honneurs dus à tout dilettante éminent. S’il eut des succès au théâtre, il ne fut point ce qu’on appelle en Allemagne un musicien spécifique, ce qui certainement est un très grand malheur dans une époque où les moyens termes ont cessé d’exister, et qui semble ne se plaire qu’à partager son enthousiasme entre le symbolisme et le trivialisme. La musique de Carafa ne prouve rien et n’est faite ni pour le public de la Belle Hélène, du Petit Faust ou de Chilpéric, ni pour ces braves gens qui aiment à s’entendre raconter comme quoi Beethoven, partant de la troisième symphonie à la neuvième, a parcouru les espaces qui vont du républicanisme au socialisme. La partition de la Violette, écrite sur le sujet d’Euryanthe, vivra moins à coup sûr que l’œuvre de Weber, de même que Masaniello a dû céder la place à la Muette. Ce n’est point une raison pour ne pas tenir compte au musicien des succès qu’il obtint à son heure. Le superbe duo dont nous parlions, divers morceaux de la Violette ou de la Prison d’Edimbourg, dont les variations pour le piano ont perpétué la mémoire, composent un bagage assez estimable, et bien des écrivains qui se croient originaux n’en laisseront point tant que cet imitateur par excellence, on pourrait presque dire par divination, qui s’appelait Carafa, et qui fut en quelque sorte rossiniste avant Rossini.


F. DE LAGENEVAIS.



LES FEMMES A L’UNIVERSITE DE ZURICH.


Au siècle dernier, il y eut à Quedlimbourg un médecin, praticien fort estimé, qui s’appelait Mme Dorothée-Christiane Erxleben. C’était la femme du doyen de Saint- Nicolas ; elle avait obtenu le diplôme de docteur en 1754. Dans un écrit qui fit sensation en son temps, elle examine les causes qui empêchent son sexe de se livrer aux études sérieuses, et elle s’efforce de démontrer qu’il pourrait et qu’il devrait en être autrement. On dirait que son vœu est près de se réaliser, si on considère ce qui se passe depuis quelques années à l’université de Zurich. Avant 1864, deux dames de cette ville avaient déjà été autorisées à suivre les cours de la faculté de philosophie à titre de simples auditeurs, c’est-à-dire sans prendre une inscription régulière. Dans le courant de l’année 1864, une jeune Russe, Mlle K…, sollicita du recteur de l’université la permission d’assister aux cours d’anatomie et de microscopie. Les autorités compétentes n’ayant fait aucune objection, la permission fut accordée simplement, et six mois plus tard une autre jeune Russe, Mlle S…, vint se faire inscrire à la faculté de médecine.

Le sénat de l’université de Zurich pensa dès lors qu’il était temps de régulariser la situation des étudiantes et de décider si à l’avenir l’admission des femmes à tous les cours des diverses facultés serait considérée comme un droit formel ou seulement comme une faveur spéciale, subordonnée à l’agrément des professeurs. Dans le premier cas, il allait de soi que les élèves du sexe féminin pourraient se présenter aux examens et obtenir le diplôme de docteur. C’est au mois de mai 1865 qu’eurent lieu les délibérations sur ce sujet délicat. La discussion fut assez vive, et il se trouva que les adversaires de l’admission des femmes à l’inscription régulière étaient à peu près aussi nombreux que les partisans de l’innovation projetée. On convint de ne rien préjuger encore, d’attendre les résultats d’une expérience plus longue et plus complète. Après tout rien ne prouvait que les deux jeunes femmes qui avaient été provisoirement. admises aux cours iraient jusqu’au bout de leurs études, ni que leur exemple serait beaucoup suivi. La première des deux disparut en effet avant la fin de 1867 ; mais Mlle S…, qui était déjà venue à Zurich avec un fonds de connaissances très solides, montra un zèle et une persévérance qui lui conquirent l’estime de ses professeurs, et se vit au mois de féviier 1867 assez avancée dans ses études pour affronter les épreuves du doctorat. Pour aspirer au diplôme de docteur, il faut être « citoyen académique, » c’est-à-dire avoir été inscrit sur la matricule de l’université ; Mlle S.., s’adressa donc au recteur, afin d’obtenir l’accomplissement de cette formalité indispensable. Le recteur hésita un peu ; toutefois, le cas n’étant pas prévu par le règlement de l’école, il crut pouvoir prendre sur lui d’interpréter ce règlement dans le sens favorable et d’immatriculer Mlle S… C’est ainsi que fut créé un précédent, et qu’un droit formel se trouva établi, comme en tant d’autres cas, par la sanction définitive d’une chose reconnue juste et raisonnable à la suite d’une expérience prolongée. Mlle S… fut alors admise à passer ses examens et dûment promue docteur en médecine de la faculté de Zurich.

Dans les années suivantes, l’affluence des élèves féminins ne fut pas d’abord aussi considérable qu’on l’aurait pu croire. Vers la fin de 1867, on voit paraître deux Anglaises, en 1868 une Suissesse et une Américaine : en 1870, l’Allemagne et l’Autriche se risquent à leur tour ; mais le contingent principal est toujours fourni par la Russie. En 1869, neuf jeunes Russes étaient inscrites à la faculté de médecine ; à la fin de 1871, elles étaient dix-sept. En ce moment même, le nombre des étudiantes de l’université de Zurich s’élève à 63, dont 51 suivent les cours de la faculté de médecine (44 Russes, 1 Anglaise, 3 Suissesses, 3 Allemandes) et 12 les cours de la faculté de philosophie (10 Russes, 1 Autrichienne, 1 Allemande). Ce qui explique cette prépondérance de l’élément slave, c’est que depuis longtemps en Russie l’enseignement supérieur est accessible aux femmes. Des gymnases de femmes ont été ouverts dans tous les chefs-lieux de gouvernement, et les universités russes, sans admettre les femmes sur le même pied que les hommes, leur destinent des cours publics spéciaux dont la durée est de deux ans. Ces facilités ont sans doute beaucoup contribué à inspirer aux femmes russes le goût des fortes études. En ajoutant 17 élèves qui ont quitté l’université depuis 1867 sans avoir terminé leurs études, et 6 qui ont été créées docteurs en médecine, on arrive à un total de 86 femmes inscrites ; sur les registres de l’école dans l’espace de huit ans. Le nombre des élèves de l’université suisse s’est d’ailleurs notablement accru depuis 1864 : il était alors de 232, il est aujourd’hui de 354. La faculté de médecine compte aujourd’hui 208 élèves ; on voit que le contingent féminin en forme à peu près le quart. Les six docteurs de la faculté de Zurich ont embrassé avec succès la carrière médicale. L’une de ces dames est la femme d’un médecin de Saint-Pétersbourg, une autre s’est établie comme praticienne dans la même ville et a déjà une clientèle assez considérable. Une troisième, Mlle M…, est aujourd’hui premier médecin de l’hôpital de femmes que dirige à Londres M1"8 Garret-Anderson, docteur des facultés de Londres et de Paris. A Birmingham, il se fonde aussi à cette heure un hôpital de femmes dont la direction sera confiée à une autre graduée de Zurich. Le cinquième de ces jeunes docteurs est une Américaine qui avait été désignée d’avance comme médecin de l’hôpital des enfans de Boston ; le dernier a été accepté comme sous-aide par le chef de la clinique médicale de l’hôpital de Zurich, M. le professeur Biermer.

On voit que l’essai qui a été tenté en Suisse par des hommes sans préjugé a été couronné d’un succès éclatant et bien mérité. Il n’y a que le premier pas qui coûte. On avait craint que la promiscuité d’auditeurs des deux sexes ne devînt un embarras pour les professeurs ou même l’occasion de scènes fâcheuses ; il n’en a été rien. L’attitude modeste et sérieuse des jeunes femmes a plutôt exercé une heureuse influence sur le ton qui régnait dans les cours parmi les étudians. Aux examens, elles ont obtenu parfois les meilleures notes ; dans la pratique des hôpitaux, elles ont montré des aptitudes tout à fait remarquables. Cette expérience de huit années répond victorieusement aux cris d’alarme que pousse le physiologiste Bischoff dans une brochure publiée sur ce sujet. M. Bischoff commence par avouer qu’il n’a jamais admis, qu’il n’admettra jamais une femme à ses cours ; il raisonne sur des hypothèses et s’inspire d’opinions préconçues sur le rôle des femmes dans la société. A l’en croire, l’art médical entre les mains du sexe faible tomberait nécessairement au niveau d’un métier, sans compter que cette ingérence des femmes dans des fonctions essentiellement dévolues aux hommes offense la pudeur. Hélas ! s’il fallait chasser du temple tous les médecins pour qui leur art n’est qu’un métier, la carrière serait bientôt singulièrement délaissée. D’un autre côté, le succès même des femmes instruites qui dans divers pays se livrent à la pratique médicale est un argument irréfutable en faveur d’une innovation qui n’a rien de contraire aux mœurs modernes. La réputation médicale de Mme Garret-Anderson à Londres, des sœurs Blackwell à New-York, prouve suffisamment que les femmes peuvent réussir sur ce terrain où il s’offre à leurs aptitudes spéciales plus d’une occasion de se développer. Par le succès indéniable de l’expérience hardiment tentée à Zurich, un jalon se trouvé posé pour la solution d’un important problème social. On avait d’abord espéré que les universités allemandes se montreraient aussi libérales que Zurich ; la pruderie inattendue que plusieurs ont montrée en cette circonstance a rejeté sur la Suisse tout le fardeau de la tentative, et il s’est produit à Zurich Un encombrement d’élèves féminins qui fait hocher la tête à plus d’un vieux professeur. Cependant l’exemple qu’on a sous les yeux encouragera des essais analogues, et l’innovation, en cessant d’être une exception, perdra les inconvéniens qu’elle peut encore offrir.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.