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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1872

Chronique n° 967
31 juillet 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet 1872.

Les étrangers eux-mêmes l’avouent, les Français le sentent, un instinct universel le proclame ; il y a en France, dans cette France qui se relève à peine de la plus horrible chute, il y a dans cette patrie qu’on plaint quelquefois, qu’on admire souvent, qu’on aime toujours, une puissance de vitalité qui défie la mauvaise fortune. Elle a certes essuyé d’effroyables revers, qui auraient été peut-être mortels pour bien d’autres. Elle a passé presque toute une année à se demander si elle aurait un lendemain, comment elle pourrait réparer tant de ruines, faire face à tant de charges accablantes, à cette liquidation gigantesque de ses malheurs. Elle n’a point succombé, et non-seulement elle n’a pas succombé, elle se sent peu à peu renaître ; elle secoue le mauvais sort qui semblait s’acharner sur elle, et le jour où elle veut achever de se délivrer, payer sa rançon, toutes ses rançons, un emprunt comme on n’en a jamais vu vient montrer tout ce qu’il y a en elle de ressources, tout ce qu’elle inspire encore de confiance au monde entier. Il y a un an, un premier emprunt de 2 milliards était rapidement couvert deux ou trois fois ; c’était comme un favorable indice, comme le signe de ce que pouvait notre pays rendu à lui-même. Ce n’était rien cependant auprès de cet emprunt nouveau qui est maintenant un fait accompli, dont le résultat dépasse assurément toutes les espérances. La France avait besoin de 3 milliards pour compléter sa libération, on lui porte plus de 40 milliards ! L’emprunt est près de quinze fois couvert. Paris seul compte dans cette colossale souscription pour 14 milliards, la province pour près de 10 milliards. L’étranger a fait le reste. L’Allemagne elle-même n’est point la dernière à subir l’ascendant du crédit de la France. Des villes comme Berlin, Cologne, Francfort, ont souscrit pour plusieurs milliards, la Hollande pour près de 170 millions de rente, l’Angleterre pour 334 millions, Anvers pour 61 millions, Genève pour 23 millions de rente, l’Italie pour une somme considérable. Tout est dans les mêmes proportions, et dans cette masse de capitaux affluant de toutes parts, s’il est des souscriptions particulièrement faites pour nous toucher, ce sont bien celles de ces villes hier encore françaises, Strasbourg, Mulhouse, Metz, qui nous envoient, l’une 44 millions, l’autre 22 millions, la troisième, la moins riche et non pas la moins française, 4 millions de rente. Elles nous envoient leur part de rançon pour nous délivrer, sans pouvoir compter elles-mêmes sur cette liberté qu’elles nous aident à reconquérir.

Chose étrange, à la fois douloureuse et salutaire à rappeler, il y a moins de deux ans, au milieu de la lutte cruelle qu’elle soutenait, la France paraissait bien abandonnée des dieux et des hommes, elle était seule au monde. On semblait craindre de lui porter un secours ou même de lui témoigner une sympathie, on la laissait se débattre dans son arène sanglante avec ses armées improvisées et ses agitations confuses. Si ceux qui la gouvernaient alors tentaient quelque modeste emprunt, ils exposaient son crédit à l’humiliation des prix les plus onéreux et des combinaisons équivoques. Aujourd’hui on ne craint plus de s’intéresser à notre pays ; l’argent, qui ne passe pas pour avoir des illusions et pour se laisser aller aux inspirations du sentiment, l’argent reprend de lui même le chemin du trésor français, et il accourt avec une sorte d’audace de confiance. Il s’offre à des conditions qui, sans être précisément celles des temps prospères, se sont pourtant améliorées depuis un an, et n’ont, à tout prendre, rien d’exorbitant dans les difficiles circonstances que nous traversons. Sans doute l’emprunt, tel qu’il est, au prix où il a été émis, c’est-à-dire à 6 pour 100 à peu près, reste toujours une bonne affaire très propre à tenter tous les capitaux européens ; mais enfin, quels que soient les avantages immédiats que la spéculation se dispute, l’argent ne se précipite pas avec cet entrain sur une opération de finance, s’il n’y a pas quelque autre raison plus puissante et plus profonde. Un phénomène qui se produit dans de telles proportions n’est plus un simple événement financier.

En réalité, l’emprunt a cela de caractéristique et de saisissant, qu’il résume et montre dans un seul fait, sous la forme la plus positive, la confiance renaissante des peuples dans la fortune de notre pays, la foi que la France garde en elle-même ; les progrès qui se sont accomplis depuis que nous avons échappé aux dernières étreintes de la guerre étrangère et de la guerre civile. Oui, assurément, même en sachant tenir compte des mirages et des artifices grossissans d’une telle opération, ces quarante milliards sont un triomphe pour notre crédit, pour notre crédit moral aussi bien que pour notre crédit financier. On prête sans compter à la France non-seulement parcequ’on ne doute pas de sa solvabilité, mais parce qu’on croit à son avenir, à sa bonne volonté, à sa sagesse ; on lui prête parce qu’on sent bien qu’elle a un rôle nécessaire dans la politique du monde, qu’elle est un des organes essentiels de la civilisation générale, et que, tant qu’elle n’a pas reconquis l’indépendance de son action, la pleine liberté de son territoire, il y a en quelque sorte une place vide parmi les nations. C’est là ce que nous appellerions volontiers le caractère européen de ce prodigieux emprunt, qui dans tous les cas, il ne faut pas l’oublier, resterait tout d’abord couvert sept ou huit fois par le pays lui-même, de sorte que ce concours de l’Europe, qui était en effet fort désirable, n’est plus là en définitive que pour rehausser cette opération extraordinaire, pour lui donner la signification et la valeur d’une grande affaire d’intérêt universel.

On a cru à la France parce que la France n’a pas douté d’elle-même, parce qu’on voit bien que c’est là un pays qui ne s’abandonne pas, qui a la passion de se relever, qui n’a qu’à vouloir pour faire jaillir de son propre sein de nouvelles sources de vie et de puissance. La vérité est qu’à travers tant d’épreuves assez rudes pour briser les organisations nationales les plus vigoureuses, au milieu de toutes les difficultés et de toutes les angoisses, cette malheureuse France a montré une tenue faite pour réveiller toutes les espérances. Que n’a-t-elle point eu à souffrir ! Elle a résisté à tout, elle a triomphé de l’imprévoyance des gouvernemens qui l’ont livrée à l’invasion, des passions d’anarchie qui l’ont livrée à la guerre civile, des violens et des incapables qui ont fait ce qu’ils ont pu pour épuiser ses ressources, de toutes les ambitions qui aspirent à disposer d’elle sans trop la consulter. Elle a vécu, et même depuis un an, depuis qu’on est sorti de la crise aiguë et violente, s’il y a quelque chose de frappant au monde, c’est le contraste singulier, saisissant, entre un pays tranquille, résigné, facile à conduire en définitive, et des partis qui s’excitent continuellement, qui passent leur temps à soulever des orages, à créer une sorte d’agitation artificielle et stérile. Que demande-t-il après tout, ce pays tant éprouvé ? Rien n’est plus clair assurément ; il demande qu’on ne fasse pas trop d’expériences sur lui, qu’on lui laisse la liberté de respirer et de se remettre à l’œuvre. Il n’est vraiment pas difficile, il accepte sans murmurer tous les sacrifices que les malheurs de sa situation lui imposent : il est peu porté pour l’instant à disputer sur les théories et les systèmes de gouvernement. Tout ce qu’il désire, c’est le repos, et il se charge du reste parce qu’il sent en lui-même la volonté et la force de se relever par son travail, par son industrie, par cette énergie de vitalité qu’il retrouve aussitôt qu’il peut reprendre haleine et se reconnaître. On cherche quelquefois la raison de l’autorité croissante du gouvernement actuel et de l’impuissance des partis qui tourbillonnent autour de lui. La raison est bien simple : c’est que le gouvernement, dans une inspiration de bon sens et de patriotisme, prend la situation telle qu’elle est, sans avoir la prétention de trancher ou de remuer à tout propos des problèmes qui ne sont qu’une diversion importune et irritante. Il fait de la politique pratique ; il donne à la France la paix, sans laquelle elle ne pourrait rien, la sécurité intérieure dont elle a besoin, une administration douce et régulière ; il ménage de son mieux le succès de l’emprunt qui doit la délivrer, la rendre à elle-même, et, somme toute, à l’abri de cette politique, qui est fort simple parce qu’elle est le bon sens, une grande nation malade se remet, et le jour où on lui demande des sacrifices elle n’hésite pas, elle déploie toutes les ressources latentes qui sont en elle. Est-ce la république, est-ce la monarchie ? Est-ce le définitif, est-ce le provisoire ? Le pays ne s’en inquiète pas assurément, il faut le dire ; il se tient pour satisfait d’un gouvernement sensé et laborieux qui le sert dans ses intérêts ; il s’accoutume à une situation où il trouve la sécurité, et il laisse les partis se livrer à leurs compétitions bruyantes, s’agiter dans le vide en croyant disposer de l’avenir. Ce qui est certain par exemple, c’est que le pays ne veut ni de ceux qui le ramèneraient au passé, ni de ceux qui lui proposent l’agitation et la révolution en permanence. Grande leçon pour les partis, qui, pendant les vacances près de s’ouvrir, vont avoir heureusement le temps de se calmer, de méditer sur les directions de l’opinion en France ! À voir même la tournure que prennent depuis quelques jours les séances de l’assemblée, le mieux est probablement de se hâter d’entrer en vacances, ne fût-ce que pour clore au plus vite les tumultes inutiles.

C’est aujourd’hui l’illusion et la faiblesse des partis de se figurer qu’ils peuvent se populariser ou tout au moins interrompre la prescription de leurs espérances en s’agitant, en remettant sans cesse le pays en face de ce qu’il y a de précaire dans l’existence que les événemens lui ont faite. Ils ne réussissent le plus souvent qu’à compromettre leur cause, à livrer l’avenir qu’ils voudraient sauvegarder. N’est-ce point là ce qui est arrivé depuis quelques mois à la droite de l’assemblée avec ses démarches et ses préoccupations de parti ? Les hommes bien intentionnés qui se sont jetés dans cette campagne se sont trompés évidemment, ils ne se sont pas souvenus qu’en politique ce qu’il y a de plus sage, c’est de ne tenter que ce qu’on peut, et ce qu’il y a de plus dangereux, c’est de paraître vouloir ce qu’on ne peut pas faire, parce qu’alors on se donne tous les dehors d’une mauvaise humeur agitatrice et impuissante. On a eu l’air de vouloir prendre une attitude d’hostilité ou de dissidence vis-à-vis d’un gouvernement qu’on ne pouvait remplacer, et le seul résultat a été d’augmenter la confusion et l’incertitude des rapports parlementaires, de créer une sorte de tension là où il ne devrait y avoir qu’une communauté d’efforts, d’entretenir des malentendus sur lesquels M. le président de la république a été récemment appelé à s’expliquer dans le sein de la commission chargée du rapport sur la prorogation prochaine de l’assemblée. Ces explications n’étaient pas bien nécessaires. M. Thiers n’a pu que répéter une fois de plus devant la commission ce qu’il dit sans cesse et sous toutes les formes.

Que veut-on de M. le président de la république ? Se propose-t-on de lui demander des garanties conservatrices ? À qui fera-t-on croire qu’un gouvernement présidé par M. Thiers cède à des entraînemens révolutionnaires et puisse être soupçonné de connivence avec le radicalisme, même quand les radicaux voteraient quelquefois pour lui ? Franchement ce n’est pas bien sérieux. Est-ce que M. Thiers a hésité récemment à se prononcer contre une amnistie en faveur des condamnés de la commune ? Est-ce qu’il n’a pas déployé ces jours derniers autant de promptitude que de vigueur dans la répression des grèves qui ont troublé les bassins houillers du Nord et du Pas-de-Calais ? Est-ce qu’il n’a pas rassuré, il y a peu de temps, tous les scrupules en déclarant bien haut, avec netteté, que le gouvernement s’opposerait à toute agitation tendant à la dissolution prématurée de l’assemblée ? Que faut-il de plus ? Pense-t-on que les 40 milliards qui viennent de se présenter à l’emprunt ont cru aller se mettre entre les mains d’un dangereux révolutionnaire ? En fait de manifestations, celle-là en vaut bien une autre, et il faudrait prendre garde de ne point s’exposer à témoigner des défiances méticuleuses au moment même où un gouvernement reçoit de telles marques de confiance universelle. Après cela, il est bien certain qu’il reste toujours un point obscur. Si on veut obtenir de M. Thiers quelque démonstration monarchique, une interprétation du pacte de Bordeaux, telle qu’on ne doive rien faire de bon, de peur d’aider à l’affermissement de la république, il est clair qu’on ne peut s’entendre ; le système du chef du pouvoir exécutif est en vérité aussi simple que possible. M. Thiers a reçu un gouvernement qui s’appelle la république, il veut loyalement rendre la république, et jusque-là il entend maintenir toutes les conditions d’une politique conservatrice ; il ne décline pas ce titre de chef d’une république conservatrice. Sans doute le pays reste toujours le maître de disposer de la forme définitive de ses institutions ; mais si la république, entourée de toutes les garanties d’ordre et de sécurité, finissait par s’établir, les monarchistes seraient-ils bien sûrs de ne l’avoir pas aidée à se fonder sans le vouloir ?

Les partis commettent quelquefois de ces méprises. La république peut trouver des complices involontaires parmi les monarchistes qui la repoussent, comme aussi elle a sûrement aujourd’hui ses plus dangereux ennemis parmi tous les révolutionnaires qui ne jurent que par elle. Le malheur du radicalisme, c’est de se figurer qu’il est un système de gouvernement lorsqu’il n’est qu’un système d’agitation, un fanatisme de secte, une fantaisie de jacobinisme dictatorial se mettant sans façon au-dessus de la volonté et des intérêts du pays. Il le montre en toute circonstance, et surtout quand il choisit de tels momens pour aller célébrer en province des anniversaires comme celui de la prise de la Bastille. À quoi peut bien répondre aujourd’hui cette évocation de la prise de la Bastille, si ce n’est à ce besoin instinctif de fêter les souvenirs d’insurrection de tous les temps ? Donner des banquets à La Ferté-sous-Jouarre, à Toulouse ou à Bordeaux, lorsqu’une partie de notre territoire est encore occupée par l’étranger, voilà de l’à-propos, si nous ne nous trompons ! Seulement M. Gambetta ferait bien de renouveler ses études historiques et ses procédés d’éloquence, s’il ne veut pas rester le premier des déclamateurs. Que le radicalisme puisse être un péril en certains momens, c’est possible sans doute, si les opinions conservatrices et libérales s’énervent et se décomposent dans toutes les divisions. La France serait certainement la première victime ; mais il y a évidemment une chose tout aussi certaine, c’est que la république elle-même n’y résisterait pas. Est-ce qu’une nation vit longtemps dans la fièvre révolutionnaire, avec la violence au gouvernement, avec cette incapacité administrative dont les derniers rapports de la commission des marchés offrent de si curieux et de si tristes spécimens ? Un tel régime peut durer six mois, un an, si l’on veut, à travers toutes les luttes intestines ; puis la réaction éclate dans toute sa fougue, c’est alors le césarisme renaissant, peut-être l’empire restauré. Voilà où pourrait conduire, où conduirait fatalement une surprise de scrutin qui donnerait une victoire éphémère au radicalisme ! Le pays n’en est pas là heureusement, et ce qui peut le mieux le préserver de ces extrémités, c’est l’alliance simple, naturelle, décisive, du gouvernement et de toutes les forces conservatrices dans une situation acceptée sans arrière-pensée et sans mauvaise humeur.

Le mouvement des choses rendait, il y a un an, à leur pays des princes exilés qui avaient servi la France avec honneur, et qui depuis leur rentrée ont pu librement, sans prétention, surtout sans ambitions agitatrices, prendre part aux affaires publiques. La fin de l’exil n’a point été pour eux la fin des épreuves. M. le duc d’Aumale, déjà si souvent frappé dans sa famille, vient de perdre subitement, à l’improviste, le dernier de ses enfans. Il y a quelques années, un autre fils de M. le duc d’Aumale, le prince de Condé, succombait en Australie pendant un voyage d’instruction. Hier le jeune duc de Guise était enlevé à Paris par un mal implacable dans la grâce de l’adolescence et dans le feu de l’étude. Parce qu’il était prince, parce qu’il était d’une famille qui a régné sur la France, il ne se croyait pas dispensé du travail, il pensait au contraire qu’il se devait à lui-même de se mettre par l’instruction au niveau de sa naissance et de son nom. Le jour où il est mort, il devait subir son examen de bachelier ès-sciences, il allait se présenter à l’École polytechnique, et par une délicate réserve il n’avait pas voulu qu’on parlât de lui à ceux qui devaient l’examiner. Il suivait comme tous les autres les cours du lycée, il était un des plus assidus, un des plus aimés parmi ses camarades, et avec eux il voulait courir la fortune de tous les candidats. La mort est venue frapper le duc de Guise dans sa studieuse jeunesse, et ne laisse à M. le duc d’Aumale que l’ineffaçable deuil d’une espérance perdue. Ici l’aiguillon des punis s’émousse heureusement, et autour de cette tombe prématurément ouverte comme autour de ce deuil d’un père il n’est resté que de douloureuses sympathies, qui ne peuvent sans doute guérir de telles blessures, mais qui peuvent du moins jusqu’à un certain point en adoucir l’amertume.

On n’accusera pas sans doute aujourd’hui la France, comme on l’a fait si souvent, de prétendre exercer une prépondérance orgueilleuse, de vouloir porter une main souveraine et dirigeante sur toutes les affaires du monde. La France est assez absorbée dans ses propres affaires ; elle est modestement et virilement occupée à se délivrer de l’invasion étrangère, à réparer ses désastres, à se reconstituer elle-même à travers toutes les difficultés qui sont l’inévitable suite des guerres malheureuses et des révolutions. Elle a pour longtemps son labeur et sa peine, sans parler de cette obsession toujours poignante de ses provinces perdues. Où en est cependant l’Europe, de son côté ? Rien ne serait peut-être plus curieux que d’étudier l’ensemble des relations européennes avant la guerre qui a été si funeste à notre pays et depuis cette guerre, et si l’on voulait poursuivre cette étude sincèrement, sans parti-pris, on en viendrait peut-être bientôt à s’apercevoir que le monde européen est resté dans une certaine confusion, que peuples et gouvernemens en sont à chercher leur direction, que les revers de la France n’ont rien simplifié. L’Angleterre, si heureuse qu’elle soit d’avoir échappé au péril d’un conflit avec les États-Unis, — d’en être quitte pour une indemnité que le tribunal de Genève doit fixer, l’Angleterre n’est point peut-être sans ressentir quelque malaise, et elle ne partage pas entièrement la satisfaction que M. Gladstone exprimait ces jours derniers au banquet du lord-maire. Elle n’est pas absolument contente de la figure qu’elle fait dans le monde depuis quelques années. La Russie, sans avoir à craindre des complications immédiates ou même prochaines avec l’Allemagne, la Russie ne peut se dissimuler qu’elle a désormais une terrible voisine, et qu’elle aura sans doute un jour ou l’autre à se mesurer avec cette puissance nouvelle qui vient de se fonder. L’Autriche vit entre ses nationalités slaves, qu’elle ne peut ou qu’elle n’ose satisfaire, et ses populations germaniques, plus qu’à demi gagnées par l’influence prussienne à la grande patrie allemande. Elle se crée une tranquillité momentanée avec des expédiens, en oubliant beaucoup. L’empereur François-Joseph, après avoir rencontré l’an dernier l’empereur Guillaume à Gastein, se dispose, dit-on, à se rendre prochainement à Berlin. C’est le moyen de déguiser les embarras d’une situation difficile, de se donner les apparences d’une entente diplomatique et de gagner du temps. En Orient, à Constantinople, d’étranges événement se préparent peut-être et peuvent se produire, soit par les changemens que le sultan Abdul-Azis médite dans l’ordre de succession au trône, soit par suite des rivalités qui existent entre le grand-vizir actuel, Mahmoud-Pacha, le, représentant de la réaction, de la vieille politique turque, et d’autres hommes qui passent pour plus favorables aux influences occidentales.

Ainsi les questions se pressent un peu confusément ; il y en a de grandes et quelquefois de petites. Les unes commencent à peine et se ressentent des conditions nouvelles de l’Europe ; d’autres, qui ont été redoutables, disparaissent à leur tour. Vous souvenez-vous de tout le bruit qu’ont fait, il y a quelques années, ces affaires du Luxembourg et des chemins de fer, qui étaient un instant sur le point d’allumer le grand conflit entre la France et la Prusse ? La question vient d’être tranchée assez obscurément par deux conventions signées à Berlin le mois dernier. Le grand-duché de Luxembourg reste ce qu’il était, neutre comme par le passé, lié commercialement au Zollverein, et il laisse au gouvernement allemand l’exploitation des chemins de fer qui passent sur son territoire. D’un autre côté, l’Allemagne fait à la Belgique la galanterie de lui céder l’exploitation d’un embranchement de chemin de fer luxembourgeois qui dessert le territoire belge. Voilà le grand-duché de Luxembourg sauvé jusqu’au siècle prochain, jusqu’en 1912, terme de la concession des chemins de fer. Ce qui a failli mettre le feu au monde, il y a quelques années, disparaît sans bruit. Les grandes catastrophes sont venues et ont entraîné dans leur cours les petites questions. Après cela, l’Allemagne n’a eu ni mérite ni peine à se montrer accommodante là où elle n’avait plus aucun intérêt militaire ou politique ; elle n’a pas beaucoup à s’inquiéter de la situation particulière du Luxembourg après les événemens qui lui ont livré la clé de nos propres frontières.

Une chose curieuse à observer, c’est que, si cette fatale guerre, dont nous payons tous les frais, a laissé à la France les embarras de la défaite, elle laisse aussi à l’Allemagne les embarras d’un succès démesuré. M. de Bismarck est assurément homme à supporter de tels embarras sans en être très ému. Au fond, il n’est peut-être point sans ressembler à tous les victorieux, qui sont toujours pressés de faire entrer les résultats de leurs conquêtes dans un certain ordre définitif et de tout ramener à leur idée fixe, qui s’irritent des résistances, s’inquiètent des moindres symptômes, et qui, dans leur impatience de domination, finissent quelquefois par se créer à eux-mêmes des difficultés qu’ils auraient pu éviter. M. de Bismarck a été jusqu’ici assez bien servi par sa fortune pour dompter par les armes tout ce qui s’opposait à sa politique d’unification allemande sous l’hégémonie prussienne. Il a refait l’empire germanique au profit des Hohenzollern. Ceux qu’il n’a pas vaincus, le fer à la main, il les a intimidés, réduits à être les spectateurs immobiles de ses entreprises. Il a réussi en tout, et le voilà presque aussitôt s’engageant délibérément dans une guerre nouvelle d’une bien autre nature, une vraie guerre religieuse. Chose singulière, le gouvernement prussien s’est fait longtemps un mérite de pratiquer la plus grande tolérance, de maintenir la paix entre les confessions religieuses, de respecter l’indépendance des églises, et, tout protestant qu’il était, il se vantait d’être un des gouvernemens vivant dans les meilleurs termes avec le saint-siège. Les passions de religion ne se manifestaient pas dans les chambres, le clergé catholique ne se plaignait pas, et à la fin de 1870 le pape lui-même se croyait tenu de ne point refuser ses complimens au roi Guillaume mettant sur son front la couronne impériale.

Depuis un an tout est changé, la guerre est déclarée entre M. de Bismarck et ce que le prince-chancelier appelle l’ultramontanisme ou « l’Internationale noire. » Les questions religieuses ont envahi le parlement de Berlin, où il y a maintenant un parti catholique assez puissant qui compte des orateurs distingués comme un ancien ministre hanovrien, M. Windthorst, comme M. de Mallinckrodt. Le gouvernement prussien a commencé ouvertement sa campagne par la loi qui enlève aux membres du clergé l’inspection des écoles, et il en est venu bientôt à présenter une loi qui a été tout récemment votée, qui expulse sans phrases les jésuites « et autres congrégations analogues, » ce qui laisse à la police la liberté de faire tout ce qu’elle voudra, pourvu qu’elle puisse dire qu’un ordre religieux quelconque, fût-ce l’ordre des frères de la doctrine chrétienne, a de l’analogie avec les jésuites. Une fois cette lutte engagée, les incidens se sont succédé naturellement. Sous prétexte de protéger les « vieux-catholiques, » les adversaires de l’infaillibilité, contre les autorités diocésaines demeurées fidèles aux décisions du concile du Vatican, le ministère de Berlin a tiré du fourreau les armes de la répression. Il a suspendu le grand-aumônier de l’armée, M. Namczanowski, suspect d’ultramontanisme. Il est en conflit ouvert avec l’évêque d’Ermland, M. Krementz, qui a frappé d’interdiction un professeur anti-infaillibiliste, et qui se voit depuis quelque temps menacé d’être privé de ses revenus temporels. En un mot, la guerre est engagée, et, comme il était facile de le prévoir, les rapports du cabinet impérial et du saint-siège n’ont pas tardé à s’en ressentir, surtout depuis que la cour de Rome a refusé de recevoir comme ambassadeur allemand le cardinal prince de Hohenlohe. N’a-t-on pas même dit que le gouvernement prussien en était déjà à essayer de nouer des négociations en Europe, à préparer les moyens de ménager à l’Allemagne une influence proportionnée à son ambition dans le futur conclave, dans les élections d’où sortira un nouveau pape à la mort de Pie IX ? M. de Bismarck est certes très fort et très habile. Il sait varier ses amitiés selon les circonstances, ainsi qu’on le lui a dit avec esprit dans le Reichstag. Dans cette lutte nouvelle qu’il soutient, il a des auxiliaires de toute sorte, les « vieux-catholiques » tels que M. Dœllinger, les libres penseurs, les ennemis des jésuites, même les révolutionnaires, « qui jadis étaient condamnés à l’exil, » et dont il sait se servir à l’occasion. Il ne peut se dissimuler cependant qu’il a cette fois devant lui une de ces puissances qu’on ne réduit pas avec le canon Krupp ou avec la stratégie de M. de Moltke, et qu’il n’est pas toujours sans danger d’offrir ce spectacle de la force aux prises avec la faiblesse désarmée d’un pouvoir spirituel. Que M. de Bismarck nargue le saint-siège et rappelle avec sa hautaine ironie, qu’on n’est plus au temps où les empereurs d’Allemagne allaient faire amende honorable aux genoux du saint-père à Canossa ; soit ; il n’impose pas pour cela silence au pape, qui lui répond sans se gêner en recevant les Allemands du cercle catholique de Rome : « La persécution est donc commencée en Allemagne ! À la suite des succès qu’il a remportés, le premier ministre d’un gouvernement est devenu l’auteur principal de cette persécution ; mais nous lui avons fait dire que tout triomphe sans modestie est passager, et que le triomphe avec un esprit de persécution est la plus grande sottise du monde… Soyez confians, car un caillou tombera de la montagne qui brisera les pieds du colosse… » C’est là peut-être un singulier genre de diplomatie dans une lutte qui commence à peine.

Un orateur disait, il y a peu de temps, dans le parlement de Berlin : « Que peut bien vouloir Ie chancelier impérial avec sa politique ? » Il est bien clair que M. de Bismarck ne s’engage pas dans cette campagne par une inspiration de fanatisme religieux. Ce qu’il poursuit, c’est le particularisme, c’est l’esprit de résistance à l’unité allemande, qu’il entrevoit ou qu’il croit entrevoir dans le catholicisme, dans les ordres religieux relevant de Rome, chez les jésuites. Voilà pour le moment l’objectif de ce grand tacticien, qui ne peut rester en repos. Que M. de Bismarck défende son œuvre comme il l’entend, c’est son affaire, ce n’est point le nôtre assurément, et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’on mêle la France à tout cela, en lui donnant un rôle assez imprévu. À entendre certains orateurs, certains publicistes d’outre-Rhin, l’Allemagne est en danger. Les jésuites sont les alliés de la France dans la guerre future, qui se prépare déjà ; ils forment une puissance secrète qui attise les haines, qui noue des combinaisons occultes, qui multiplie les associations religieuses destinées à devenir un jour ou l’autre les auxiliaires les plus actifs de la France, le dissolvant le plus énergique pour l’unité germanique. Il n’y a plus un instant à perdre, si l’on veut se mettre en garde ! Tout cela est assez puéril, et si les Allemands nous accusent souvent de nous méprendre sur la situation morale des autres pays, convenons qu’ils se font eux-mêmes quelquefois de bizarres chimères. Eh ! non, la France ne se livre à aucun de ces calculs machiavéliques ; elle ne prépare aucune campagne avec les jésuites pour avant-garde. Elle ne s’occupe de l’Allemagne que pour la payer, pour la mettre hors de son territoire. Pour le reste, tout ce qu’elle peut faire de mieux, c’est de rester la spectatrice de ces luttes où l’Allemagne déploie pour l’instant son humeur guerroyante. M. de Bismarck lui-même ne croit point un mot de ce qu’il dit ou de ce qu’il laisse dire à ce sujet ; mais c’est un moyen d’intéresser le sentiment national allemand à cette campagne après tout fort peu libérale contre les ordres religieux.

Le fait est que le chancelier de Berlin s’est probablement jeté par impatience dans une voie où il n’est pas toujours facile de s’arrêter ; il a cédé à une de ces tentations qui sont le piège des dominateurs, et il a cru sans doute arriver plus aisément à ses fins en essayant de gagner à sa cause d’autres puissances telles que l’Autriche, l’Italie. Ce que fera l’Autriche, nous ne le savons pas. Quant à l’Italie, malgré quelques apparences d’intérêts communs, elle n’a aucune raison de lier sa politique à la politique nouvelle de la Prusse. Elle a proclamé la liberté religieuse, elle veut la maintenir, elle n’a aucunement la passion de poursuivre les jésuites ou « les congrégations analogues. » Elle est encore moins intéressée à chercher des combinaisons pour le futur conclave. Elle ne pourrait être conduite à se rapprocher plus intimement de la Prusse dans toutes ces questions que si la France songeait à mettre en doute l’unité italienne ; mais qui pourrait avoir aujourd’hui l’étrange idée de proposer à la France une telle politique ? Quelques mots récemment prononcés par M. Thiers à l’assemblée nationale indiquent assez que ce n’est point la pensée du gouvernement. M. de Bismarck, lui, peut invoquer plus ou moins habilement quelques analogies spécieuses de situation ou d’intérêts pour tenter de former une sorte de coalition politique permanente dont il serait le chef et dont il saurait se servir au besoin. Qu’auraient à gagner l’Italie et l’Autriche elle-même à s’aventurer dans des combinaisons où elles ne seraient plus que les satellites d’une prépotence nouvelle fondée en Europe ? En cela, comme en bien d’autres choses, elles n’ont qu’un intérêt qui les rapproche de la France bien plus que de la Prusse. Ce qu’il y a de plus sensé et de plus prévoyant, pour elles, c’est de s’abstenir, de laisser l’Allemagne à l’ardeur de ses querelles religieuses, et M. de Bismarck à cette humeur guerrière qu’il déploie aujourd’hui contre les jésuites. Que le prince-chancelier se plaise à recommencer l’histoire de Napoléon au faîte de sa puissance, c’est son affaire ; il n’est point au bout de sa politique, nous verrons ce qui en sortira.

L’Espagne est en dehors de ces mouvemens du cintre de l’Europe, elle a bien assez de ses agitations et de ses crises intérieures sur lesquelles l’avènement récent du ministère radical de M. Ruiz Zorrilla n’a point décidément une influence pacifiante. Rien n’est assurément plus difficile que de suivre cette histoire espagnole qui a les allures quelque peu vagabondes, et qui en définitive tourne toujours dans le même cercle. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les partis sont plus irréconciliables que jamais, que les passions s’enveniment de jour en jour, que l’anarchie morale ne fait que grandir, et que cette immense confusion vient d’être éclairée tout à coup d’une lumière sinistre par un attentat récemment dirigé contre le roi et la reine en pleine ville de Madrid. Le roi Amédée et la reine Victoire étaient allés le soir se reposer des chaleurs du jour et respirer le frais aux jardins du Buen-Retiro. En rentrant au palais, à minuit, au moment où ils arrivaient à la rue de l’Arenal, ils ont été assaillis par une bande d’assassins qui les attendaient et qui ont criblé leur voiture de balles. Les deux souverains ont heureusement échappé à cette odieuse tentative, grâce sans doute au sang-froid du cocher, qui a vigoureusement enlevé ses chevaux. Un des assassins a été tué sur place par la police, d’autres se sont sauvés, des arrestations ont été faites, et on en a été quitte pour une émotion à laquelle la ville tout entière de Madrid s’est associée avec la plus honorable spontanéité. L’horreur de l’attentat a fait tout oublier. Une controverse singulière s’est cependant élevée aussitôt à Madrid. La police était-elle informée qu’un crime allait être commis le soir même ? Il paraît bien qu’elle en savait quelque chose, qu’on avait pris à tout hasard quelques précautions, mais qu’on aurait reculé devant des mesures plus décisives par respect pour la constitution, pour ne porter aucune atteinte à la liberté individuelle. Il faut convenir que, si la constitution radicale dont jouit l’Espagne a pour effet de laisser toute liberté aux criminels jusqu’à ce qu’ils aient commis leur crime, elle offre d’étranges garanties.

D’où est venue la pensée de cet attentat ? On ne le sait pas encore, et jusqu’ici la justice ne semble pas beaucoup mieux renseignés que le public lui-même ; elle cherche. La justice espagnole en est toujours à chercher qui a tué le général Prim il y a bientôt deux ans ; elle n’est peut-être pas près de savoir qui a tiré récemment sur le roi et sur la reine. Ce qu’il y a d’heureux dans de tels crimes, c’est qu’ils tournent presque toujours contre le but de ceux qui les commettent ou qui les inspirent. Le dernier attentat a donné aux souverains espagnols une popularité qu’ils avaient de la peine à conquérir. Depuis ce moment, le roi Amédée est entouré de manifestations sympathiques. Il vient de se rendre à Santander pour inaugurer une exposition, et partout il a trouvé sur son chemin un accueil de bon augure. Malheureusement les difficultés politiques ne disparaissent pas dans une ovation. L’Espagne ne reste pas moins avec des élections prochaines qui vont mettre toutes les passions en feu, avec une détresse financière qui menace d’aboutir à une impuissance absolue, avec une insurrection carliste vaincue en Navarre, mais toujours vivace en Catalogne, et l’incertitude du lendemain est toujours la même.

Un homme vient de s’éteindre subitement par-delà les mers, dont le nom a bien souvent et bien étrangement retenti en Europe : c’est le président de la république mexicaine, Benito Juarez. — Assurément peu d’existences auront été plus agitées. Juarez n’était plus jeune, il était de race indienne, il n’avait rien d’un grand homme, quoi qu’on ait pu dire ; mais il avait de l’opiniâtreté, de la ruse, une certaine habileté à triompher des passions qui s’agitaient autour de lui, et par-dessus tout il a eu la fortune d’être la vivante personnification de l’indépendance de son pays dans une heure fatale pour la France. Juarez représente pour nous une des entreprises les plus malheureuses, une expédition qui a été le premier pas dans la carrière de nos désastres. Il s’est trouvé mêlé à de grands événemens pour lesquels il n’était certainement pas fait. Son mérite est de n’avoir jamais désespéré de son pays, et il meurt sans avoir fait beaucoup profiter le Mexique d’une victoire si imprévue, qui a coûté trop cher à la France.

CH. DE MAZADE.