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Chronique de la quinzaine - 14 août 1872

Chronique n° 968
14 août 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août 1872.

L’assemblée nationale s’est dispersée pour trois mois, M. le président de la république est parti pour Trouville, où il va se retremper à l’air salubre et fortifiant de la mer. Le moment du repos est venu après le grand effort de l’emprunt, sur lequel on peut épiloguer à perte de vue, qu’on peut décomposer de toute façon, et qui ne reste pas moins une marque éclatante du crédit de la France, le prix d’une année laborieuse consacrée par l’assemblée et par le gouvernement à une œuvre de patiente réparation. L’emprunt, c’est le dernier mot de la session, et certes le plus éloquent. Après cela, il était peut-être temps que ce bienfaisant repos des vacances vînt détendre la situation parlementaire, en permettant aux députés d’aller calmer leurs nerfs dans l’atmosphère pacifiante de la vie de province.

Assurément, malgré des incohérences inévitables et des diversions irritantes, cette session, qui vient de finir, n’aura point été stérile. Elle a d’abord donné au pays ce. qu’il désire le plus, la paix et l’ordre. Elle a vu se succéder presque sans interruption les travaux les plus sérieux et les plus utiles, les discussions les plus substantielles, les plus instructives et souvent les plus brillantes. Elle a produit surtout ces deux choses devant lesquelles il n’y avait point à reculer, qui étaient de première et impérieuse nécessité, — la loi du recrutement de l’armée, qui est le fondement de notre reconstitution militaire, et un ensemble de mesures financières destinées à élever les ressources du budget au niveau des nouvelles charges publiques. Ce n’est point sans peine qu’on y est arrivé, nous en convenons. Tous les systèmes de finances se sont livré bataille ; derrière les systèmes financiers, les passions ou les préoccupations politiques se sont plus d’une fois embusquées. On a cependant à peu près atteint le but, au prix de plus d’un sacrifice ou de plus d’une transaction, car l’assemblée actuelle a ce mérite d’avoir en elle-même une force intime d’honnêteté, de patriotisme et de modération qui finit par avoir raison de toutes les dissidences et qui s’arrête au seuil de toutes les crises.

Quand cette session n’aurait produit que ces deux choses, quand elle n’aurait eu d’autre résultat que de donner au gouvernement les moyens de soutenir le crédit de la France et de relever notre puissance militaire, elle n’aurait point été infructueuse ; mais enfin il n’est pas moins vrai que les vacances sont venues à propos. Au moment où l’assemblée s’est séparée, elle commençait à ne plus savoir où elle en était ; elle offrait le spectacle d’un singulier mélange d’impatience nerveuse et de lassitude. Les esprits s’irritaient, et, les excitations de la presse aidant aux excitations parlementaires, on en venait à ce point où l’on n’a plus le sens des grandes situations, où l’on s’agite dans le vide, où il se forme à la surface de la vie publique une sorte de mêlée tourbillonnante de toutes les déclamations oiseuses et de toutes les discussions inutiles. Il était temps d’échapper à cette atmosphère factice et d’aller renouer connaissance avec le pays ; sans cela, l’assemblée aurait bientôt fait comme les journaux, elle se serait mise à réchauffer toutes ces questions sur la république définitive et sur la république provisoire, sur le pacte de Bordeaux et sur la loi Rivet. Elle se serait démenée pour n’arriver à rien, et, qui sait ? elle aurait peut-être fini par évoquer, elle aussi, cette autre grande question de savoir si le dernier emprunt est républicain, quelle est la couleur politique des quarante milliards offerts en quelques heures au trésor français.

Voilà où l’on en vient lorsqu’on ne voit plus la réalité des choses qu’à travers les hallucinations et les fétichismes de parti. Oui, lorsque la fin de la session est venue, lorsque le président de l’assemblée, M. Grévy, a donné sans phrases et sans la moindre allocution le bienheureux congé jusqu’au 11 novembre, ou en était là, on discutait cette grave question, et on a même continué à la discuter dans la presse radicale : il s’agissait de transformer l’emprunt en une sorte de plébiscite républicain, de prouver que les souscripteurs du monde entier ont envoyé leur vote à la république, et ceux qui interprètent de cette plaisante façon un des plus grands faits de l’histoire financière ne voient pas que, pour faire honneur à leur parti, ils diminuent la France, qu’ils sont les dupes d’un fanatisme qui dérobe à leurs yeux la grande image de leur pays. Ils ne peuvent pas s’exprimer simplement et dire les choses comme tout le monde, il faut qu’ils voient et qu’ils mettent la république partout, et bientôt ils parleront du soleil et de la pluie de la république comme les courtisans d’autrefois auraient parlé de la pluie et du soleil du roi. Aujourd’hui c*est l’emprunt de la république. Eh ! non, ce n’est pas l’emprunt de la république, pas plus au reste que ce n’est l’emprunt de la monarchie. On n’a prêté ni à une abstraction de gouvernement ni à un parti, on a prêté à la France, au pays lui-même, et sait-on pourquoi il y a eu cette universelle émulation de confiance, pourquoi les capitaux du monde entier se sont offerts sans compter à notre crédit ? C’était une bonne affaire, c’est possible. Les capitalistes étrangers ont eu des facilités particulières qui leur ont permis de grossir artificiellement leurs souscriptions, c’est possible encore ; mais il y a d’autres raisons plus sérieuses, plus simples, et nous oserions dire plus rassurantes, puisqu’elles tiennent à la situation même de la France.

On s’est fié à notre crédit, parce qu’on a été frappé de ce qui s’est passé depuis vingt mois. On a vu un pays qui venait de subir toutes les misères de l’invasion, toutes les horreurs de la guerre civile, dont la population a été un instant presque tout entière sous les armes, dont la vie a été en quelque sorte suspendue, et qui, à peine échappé à cet effroyable orage, s’est remis aussitôt simplement et courageusement à l’œuvre. Sans doute les intérêts n’ont pas retrouvé par un coup de baguette magique toute leur activité ; l’industrie a eu et peut avoir encore ses souffrances ; il y a eu des hésitations et un ralentissement momentané. En somme cependant le travail a recommencé sous toutes les formes avec une promptitude à laquelle on pouvait à peine s’attendre, avec une bonne volonté qui semble récompensée aujourd’hui par cette faveur si bienvenue d’une récolte abondante. C’est ce spectacle qui a inspiré de la confiance, c’est à la France laborieuse que revient d’abord la victoire dans l’emprunt. On s’est dit qu’un pays qui se remettait ainsi au travail, avec toutes les ressources naturelles dont il dispose, offrait la plus sûre, la plus éclatante garantie de sa vitalité et de sa force.

Il y a une autre raison qui n’a pas peu servi à maintenir, à rehausser peut-être la bonne renommée de la France devant le monde, et qui n’était point certes sans importance dans une opération de crédit : c’est la fidélité aux engagemens dans les transactions privées comme dans les transactions publiques. Assurément le commerce français a passé par de cruelles épreuves, il s’est trouvé plus d’une fois en face de véritables impossibilités auxquelles il a fallu remédier par des prorogations d’échéances, et dans cette crise universelle, au milieu de tous ces malheurs qui ont pesé sur les affaires, il n’aurait pas été bien étonnant que l’exécution des engagemens vînt à souffrir, que la liquidation fût douloureuse et même peut-être désastreuse. Eh bien ! non, cette liquidation a été pénible, elle devait l’être, elle n’a point été un désastre. Il y a eu en général dans le commerce français un sentiment d’honneur et de solidarité qui a tout sauvé. On a compris instinctivement que la plus grande habileté était encore d’agir avec honnêteté, de se soutenir mutuellement, de ne pas se manquer les uns aux autres. Il y a eu une sorte d’émulation dans le respect de la signature privée, et en définitive les effets en souffrance ont été bien moins nombreux qu’on ne pouvait le craindre, le portefeuille de la Banque en a été le témoin décisif. Le monde commercial français, on peut le dire, a montré dans ces mauvais jours une fermeté de tenue et une loyauté qui ont frappé les étrangers plus qu’on ne croit, et cette scrupuleuse fidélité, l’état l’a naturellement, pratiquée avec plus d’énergie encore dans les transactions publiques. L’état a simplement et résolument accepté tous les engagemens qui l’accablaient. Il s’est exposé, pour y faire face, à infliger au pays les plus durs sacrifices. L’assemblée elle-même n’a point hésité à voter les impôts qui lui déplaisaient le plus, et, s’il y a eu des luttes de systèmes sur la manière de créer des ressources nouvelles, il n’y a eu aucun doute sur la nécessité de voter tout ce qu’il faudrait, de payer tout ce qu’on devait. Voilà ce qui a fait le succès de l’emprunt, ce qui en détermine en quelque sorte le caractère moral et politique en dehors de toutes les combinaisons dont on fait du bruit. Il n’est point en vérité dans tout cela question de la république, qui n’y est pour rien. C’est la France laborieuse, fidèle à ses engagemens, c’est cette France toujours vivante et honnête, représentée par un gouvernement sensé, qui, au jour où cela est devenu nécessaire, a reçu le prix de sa bonne conduite et de sa probité. Tel qu’il est, ce simple phénomène financier est peut-être l’expression d’un phénomène politique plus profond ; il montre qu’en dehors de toutes les prétentions des partis et de tous les conflits de systèmes il y a un pays qui vit par lui-même, qui se suffit à lui-même, qui n’apparaît bien réellement qu’en certains jours pour faire acte de vitalité et de puissance.

C’est là peut-être le secret de bien des choses tout actuelles qu’on ne s’explique pas toujours et sur lesquelles les partis se méprennent étrangement. Les partis ont le malheur ou la manie de se payer sans cesse de mots, de se créer à eux-mêmes un logomachie qui ne répond à rien, — d’entretenir, pour leur profit et dans l’espoir d’y trouver une chance de victoire, une certaine agitation factice à laquelle la masse nationale reste parfaitement insensible. Qu’on se mette encore une fois, pour occuper les loisirs des vacances parlementaires, à discuter sur le provisoire et le définitif, sur la république de M. Thiers et la république sans M. Thiers, qu’on s’efforce maintenant de persuader à cette Fiance fatiguée qu’elle a besoin absolument d’une nouvelle assemblée constituante qui passera six mois à lui donner une douzième ou une quinzième constitution, — franchement en quoi le pays peut-il s’intéresser à ces querelles qui ne lui promettent que du temps perdu et des agitations inutiles ? Il ne s’inquiète plus pour si peu, et, quand on y regarde de près, on arrive à une vérité singulière, c’est qu’en politique, comme il vient de le montrer à l’occasion de l’emprunt, le pays a sa vie propre en dehors du mouvement artificiel des partis. On veut lui donner une constitution nouvelle, et il est clair qu’il n’éprouve guère le besoin de cette constitution inconnue, par la raison toute simple qu’il en a une qu’il se fait à lui-même jour par jour, heure par heure, depuis quatre-vingts ans, qui est passée dans ses mœurs, dans ses lois, qui est l’essence de son organisation tout entière, et qui est désormais indestructible. Cette constitution, elle est partout et elle n’est nulle part, elle est dans le sang, dans l’esprit, dans les idées, dans les habitudes ; c’est par là que la société française vit et se défend, et c’est ce qui explique aussi comment depuis longtemps les révolutions sont plus apparentes que réelles, comment le pays reste immobile, voyant tour à tour avec une certaine indifférence la république succéder à la monarchie ou la monarchie succéder à la république. Pourvu qu’on ne touche pas à cette constitution intime par laquelle il existe, il ne s’émeut point du reste. Il n’a d’opinion décidée que contre les restaurations d’anciens régimes et contre les aventures perturbatrices du radicalisme.

Que faut-il donc à ce pays ainsi fait, qui après ses dernières épreuves se retrouve avec ses instincts naturels de modération et les conditions permanentes de son existence ? Ce qu’il veut, ce n’est point à coup sûr qu’on l’agite encore pour des questions abstraites ou subtiles qui n’intéressent plus que quelques esprits, et dont les partis seuls se font une arme ; ce qu’il demande, c’est qu’on lui donne la paix, la sécurité dans sa vie de labeur, le contrôle sur ses affaires par une représentation sincère et indépendante, une liberté régulière dans ses délibérations, avec un gouvernement de prudence et de raison qui s’occupe surtout aujourd’hui de réparer ses ruines, de l’aider à se relever par une patiente reconstitution de ses forces. Est-ce qu’il n’y a point là toujours un terrain naturellement défini où toutes les opinions libérales, conservatrices, patriotiques, peuvent se rencontrer avec la confiance généreuse, avec là certitude d’assurer au pays les garanties et la direction dont il a besoin ? Est-ce qu’il n’y a point dans ces conditions tous les élémens d’une politique qui, patiemment suivie par le gouvernement et par l’assemblée, peut conduire la France au point où, définitivement affranchie dans son indépendance et réorganisée, elle n’aura plus qu’un nom à donner au régime sous lequel elle doit rester ? La république, elle a des chances sans doute, pourvu qu’elle ne prétende pas s’imposer et qu’elle respecte cette douloureuse convalescence de la société française, à la condition qu’elle sache se préserver des fanatiques et des incapables. Le radicalisme, tel qu’il apparaît, ne semble pas pour son malheur songer à se guérir de ces deux maladies du fanatisme et de l’incapacité. Quel est aujourd’hui et plus que jamais son mot d’ordre ? C’est la dissolution de l’assemblée. Or qu’arriverait-il, si l’assemblée se dissolvait, si un nouveau scrutin répondait à l’espérance des radicaux ? Cela est clair comme le jour, il en résulterait aussitôt pour la France les difficultés les plus graves, les plus menaçantes peut-être en présence d’une évacuation du territoire inachevée, — et voilà comment ces présomptueux révolutionnaires sont toujours prêts à sacrifier le pays à leurs passions ! Quant à la capacité administrative du radicalisme, elle éclate à coup sûr partout où il domine, et on en a eu récemment un spécimen assez curieux à Lyon. Il y avait eu l’an dernier à Lyon une certaine fête des écoles d’un caractère champêtre assez grotesque. Cette année, on s’est un peu modéré : c’est dans l’enceinte d’un édifice public qu’a eu lieu la distribution des prix aux enfans des écoles communales qui sont sous la direction de la municipalité ; mais sait-on bien ce qu’on a imaginé pour donner de la saveur et de la nouveauté à la fête, pour se distinguer surtout des écoles de la réaction ? C’est aux enfans eux-mêmes qu’on a confié le soin de décerner les récompenses à leurs camarades. On a eu une distribution des prix au suffrage universel, le tout entremêlé de rafraîchissemens ! C’est ainsi que le radicalisme entend travailler à la régénération du pays, qui heureusement s’accomplira sans lui, qui reste l’œuvre de l’assemblée et du gouvernement, moins préoccupés d’inaugurer le suffrage universel dans les écoles primaires que de remettre l’ordre dans les esprits comme dans les faits.

La France a tant à faire chez elle aujourd’hui, et ce qu’elle a désormais à faire dépend si intimement d’elle-même, qu’elle n’a en vérité ni à rechercher impatiemment les diversions extérieures, ni à s’inquiéter outre mesure des combinaisons qui se nouent et se dénouent en dehors d’elle, dans les conseils des princes et des diplomates. Ce n’est point certainement qu’elle doive se détacher de tout ce qui se passe en Europe et abdiquer toute influence ou toute vigilance. Pour le moment, la meilleure des politiques pour elle, c’est de s’en tenir à ses affaires, de rester la spectatrice tranquille, recueillie et attentive des incidens de diplomatie où elle n’a et ne peut avoir aucun rôle. Qu’il y ait un de ces jours une réunion de souverains à Berlin, c’est là en définitive un de ces spectacles sur lesquels l’Europe doit être un peu blasée. Des entrevues impériales et royales, il y en a eu de toute sorte depuis vingt ans, il y en a eu partout, à Varsovie, à Stuttgart, à Salzbourg ; le plus souvent elles n’ont rien produit ou ce qu’elles ont produit n’était point ce qu’on attendait, par cette raison bien simple que les princes qui se rencontrent s’entretiennent naturellement de ce qui les rapproche, évitent plus naturellement encore ce qui pourrait les diviser, et finissent par se quitter après s’être prodigué des sermens d’amitié qui durent ce qu’ils peuvent, quelquefois dix mois, le temps d’aller de l’entrevue de Gastein à Sadowa ! Aujourd’hui, à la vérité, le spectacle semble plus imposant et tire une signification particulière des circonstances, après les événemens prodigieux qui ont remué le continent ; ce sont les empereurs d’Allemagne, de Russie et d’Autriche qui vont se rencontrer à Berlin, peut-être au milieu d’une cour de petits princes accourus autour d’eux. Au fond cependant, quel est le sens réel, quelle peut-être la portée de cette conjonction d’astres impériaux ? Comment l’entrevue a-t-elle été préparée, et quels sont les mobiles des souverains qui vont se rencontrer à Berlin ?

Assurément M. de Bismarck, qui est un habile metteur en scène et un grand organisateur de coups de théâtre, n’a point été insensible à l’orgueilleux plaisir de ménager à son vieux roi quelque entrevue d’Erfurt, de rassembler autour du chef de l’Allemagne reconstituée les empereurs de Russie et d’Autriche. En profond calculateur politique, il a bien vu aussi ce qu’il pouvait y avoir d’intérêt à paraître placer son œuvre de conquête sous la sanction collective de l’Europe, représentée par les deux princes les plus puissans. M. de Bismarck a vu dans cette sorte de congrès d’empereurs la consécration éclatante de tout ce qu’il a fait, la garantie d’une situation où l’Allemagne constate sa prépondérance. La pensée du prince-chancelier n’est point douteuse. Quant aux deux autres souverains, la question est un peu plus obscure. L’empereur d’Autriche, on le sait, devait seul aller à Berlin, et il faisait le voyage par raison politique plus que par goût. Ce n’est que plus tard que l’empereur de Russie, qui ne devait pas aller cette année en Allemagne, a fini par se décider. Que s’est-il passé dans cet intervalle ? Ce qui apparaît assez distinctement, c’est que l’entrevue, telle qu’elle doit avoir lieu, a été précédée d’un certain travail de rapprochement entre l’Autriche et la Russie. Il n’y a pas longtemps encore, un archiduc a reçu le plus brillant accueil à Saint-Pétersbourg ; plus récemment, l’empereur François-Joseph a fait à deux grands-ducs de Russie la galanterie de les nommer colonels de deux régimens de l’armée autrichienne. On dirait que la résolution du tsar se lie à cette renaissance de bonne amitié entre la Russie et l’Autriche. Que l’empereur Alexandre ait cédé à la pensée de ne point laisser une sorte de congrès s’ouvrir en Allemagne sans y participer, c’est bien possible. Évidemment l’empereur François-Joseph a été de son côté singulièrement soulagé le jour où il a su que le tsar allait à Berlin. Le voyage perdait ainsi pour lui un peu de son amertume. Il ne ressemblait plus à un vassal allant pour ainsi dire reconnaître la nouvelle suzeraineté impériale, il allait assister à une réunion de souverains. Que peut-il sortir maintenant de cette entrevue ainsi transformée, où vont se rencontrer, sous la figure des trois empereurs, l’intérêt allemand, l’intérêt russe, l’intérêt autrichien ? De quoi parlera-t-on ? De l’Internationale, des questions religieuses qui émeuvent l’Allemagne, des conditions générales de l’Europe, de l’Occident ou de l’Orient ? On parlera de tout cela, et on ne fera probablement rien.

La paix, le maintien de la situation actuelle de l’Europe, c’est là l’objet supérieur et le lien de toutes les politiques, dit-on à Berlin. L’entrevue qui se prépare n’est que la manifestation visible de cette pensée pacifique des souverains et des peuples. Rien de mieux, on va « faire de la conciliation, non de la coalition, » comme on disait il y a douze ans à l’occasion d’une entrevue des mêmes princes à Varsovie. C’est d’autant plus vraisemblable qu’on ne voit pas bien sur quel terrain l’Allemagne, la Russie et l’Autriche pourraient s’entendre, quel pourrait être l’objectif d’une politique d’action commune. Ce qui est certain, c’est que la France n’a point sérieusement à craindre qu’on s’occupe de ses affaires sans elle ou contre elle. M. de Bismarck pourrait le vouloir, il pourrait essayer d’évoquer, les vieux fantômes ; il s’est créé, il a créé à l’Allemagne victorieuse et impitoyable des fatalités particulières, ne fût-ce que cette fatalité obsédante d’être sans cesse en éveil, d’avoir toujours à se tenir en garde ou à s’inquiéter des moindres signes de résurrection qui peuvent se manifester parmi nous ; mais en quoi la Russie et l’Autriche seraient-elles intéressées à suivre la Prusse dans cette politique ? Est-ce que leur intérêt n’est point au contraire que la France se relève et se raffermisse, qu’elle reprenne le plus promptement possible son rang et son influence, de façon à redevenir une alliée utile ? Est-ce qu’elles peuvent oublier qu’elles ont, elles aussi, des points de contact douloureux avec l’Allemagne, qu’elles possèdent des provinces bien autrement allemandes que l’Alsace et la Lorraine, qui nous ont été prises ? Est-ce qu’entre tous ces princes et ces diplomates qui vont se réunir, il n’y a pas des souvenirs, des griefs mal dissimulés, des intérêts opposés ou divergens, qui éclateraient le jour où l’on voudrait serrer de trop près toutes ces questions d’alliances ? On peut sans doute s’arranger pour vivre en paix dans la situation précaire qui a été faite à l’Europe. Une coalition, une reconstitution de l’alliance du nord dans les conditions actuelles, ce serait l’asservissement de la Russie et de l’Autriche à l’Allemagne. Ce n’est point là probablement ce que l’empereur Alexandre et l’empereur François-Joseph vont négocier à Berlin. La France peut donc se tenir tranquille et laisser passer tous ces mouvemens diplomatiques qui, après tout, ressemblent. un peu trop à de l’ostentation pour avoir un caractère bien sérieux. Sa force à elle aujourd’hui est dans son travail, dans ses efforts de réorganisation, dans l’esprit de conduite qu’elle saura garder, C’est là sa plus sûre défense, c’est par là qu’elle retrouvera des alliés et qu’elle se refera une situation diplomatique à la mesure de la sécurité, de la force intérieure qu’elle aura su reconquérir.

Le parlement d’Angleterre vient à son tour de prendre ses vacances après une longue et laborieuse session. Un discours de la reine a clos les travaux des chambres en résumant tout ce qui a été fait depuis quelques, mois. Au point de vue législatif, le parlement a certes voté un grand nombre de mesures d’un ordre tout intérieur, tout pratique, et une des principales de ces mesures est l’établissement du scrutin secret dans les élections. Politiquement, la situation n’a point changé d’une manière sensible et reste à peu près ce qu’elle était. Il y a seulement un fait caractéristique, c’est que le ministère de M. Gladstone s’est visiblement raffermi depuis quelque temps. Au commencement de la session, il semblait un instant très menacé, il était l’objet des plus vives attaques, il perdait de jour en jour du terrain, et plus d’une fois il a été sur le point de voir la majorité lui échapper. Aujourd’hui il a repris de la force, et au moment où le parlement se sépare, il reste maître de la situation. Le dénoûment favorable de la question de l’Alabama n’a pas peu contribué sans doute à ce retour de fortune pour le ministère anglais. Désormais cette question est entrée dans ce qu’on pourrait appeler la phase d’apaisement, elle dépend absolument de la décision du tribunal de Genève occupé à la débrouiller et à la résoudre. La situation de l’Angleterre reste donc aussi paisible et aussi régulière qu’on puisse l’imaginer. Il n’y a qu’un point difficile et délicat que nous ne voudrions pas appeler un point noir, puisque notre pays n’y est point étranger : c’est ce qui touche aux relations avec la France par suite de la dénonciation du traité de commerce. Le discours de la reine ne parle de ces questions qu’avec réserve et en laissant entrevoir la vraisemblance d’une solution favorable de ces difficultés ; mais avant la séparation du parlement le ministre a déclaré qu’à l’expiration du traité l’Angleterre restait maîtresse d’adopter certaines mesures de défense, et depuis ce moment le parti conservateur semble s’engager dans une campagne pour arriver au rétablissement d’un droit sur les houilles exportées. Ce n’est là au surplus qu’un détail dans une question qui intéresse industrie tout entière et où les gouvernemens porteront assurément tout leur esprit de conciliation.

L’équilibre du monde est certes composé de bien des élémens, et il reste livré à bien des oscillations. Depuis quelques années, tout s’est concentré au cœur de l’Europe et dans les crises qui ont remué l’Occident, si bien que des questions qui auraient mis autrefois toutes les politiques sous les armes ont presque disparu dans le tourbillon des événemens, témoin la révision sommaire des conventions de 1856 sur la Mer-Noire. À mesure qu’on revient à un état plus régulier, ces questions reprennent leur importance naturelle, et le lien qui rattache les affaires d’Orient aux grands intérêts occidentaux se retrouve tel qu’il était. Ce qui vient de se passer à Constantinople n’est peut-être pas sans rapport avec ce mouvement des choses. En une nuit, une révolution de pouvoir s’est accomplie, un grand-vizir qui semblait dans l’éclat de la faveur est tombé subitement, un nouveau grand-vizir s’est élevé, et ce n’est pas là seulement une crise ministérielle ordinaire : c’est tout un changement de politique, de système de gouvernement ; le coup de théâtre a été complet et aussi décisif qu’imprévu.

Que signifie en définitive cette révolution ministérielle ? C’est la défaite des vieilles idées turques, qui avaient repris l’ascendant depuis dix mois, que Mahmoud-Pacha personnifiait au pouvoir, et qui viennent de succomber devant la politique de réforme et de progrès, représentée par Midhat-Pacha, le nouveau grand-vizir. Cette politique qui triomphe aujourd’hui à Constantinople n’a d’ailleurs rien d’inconnu, c’est celle qu’ont inaugurée et pratiquée longtemps les hommes d’état les plus éminens de la Turquie, Rechid-Pacha, Fuad-Pacha, Aali-Pacha, et ce qu’il faut remarquer, c’est que le déclin ou l’éclipsé passagère de ces idées a coïncidé avec l’affaiblissement de l’influence occidentale par suite des défaites de la France. Tout se réunissait à un moment donné pour favoriser cette crise dans les affaires de l’empire ottoman. La France ne pouvait plus rien ; l’Angleterre, n’ayant plus auprès d’elle son ancienne alliée, venait de montrer son impuissance en livrant les traités qui avaient été le prix de la guerre de Crimée ; l’Autriche était réduite à un rôle d’observation. Au même instant, par une fatalité de plus, Aali-Pacha, le dernier homme d’état de la Turquie demeuré fidèle malgré tout à la politique occidentale, succombait sous le poids du travail et des fatigues. C’est alors, à l’automne de 1871, que la direction des affaires de l’empire passait subitement aux mains de Mahmoud-Pacha, qui jusque-là n’avait marqué par aucune supériorité, qui n’avait été qu’un gouverneur de Tripoli fort équivoque, un ministre de la marine assez obscur, et qui se trouvait appelé par un hasard de la faveur du sultan à recueillir l’héritage d’Aali-Pacha. Le général Ignatief, ambassadeur de Russie, aidait, dit-on, à son avènement, comptant sans doute le retenir sous son influence ; peut-être aussi le sultan Abdul-Aziz pensait-il trouver dans son nouveau grand-vizir un instrument tout prêt à exécuter le dessein qu’on lui a prêté plus d’une fois de changer l’ordre de succession à la couronne dans l’intérêt de son fils. Toujours est-il que Mahmoud-Pacha arrivait au pouvoir un peu comme un intrus ; il y portait une certaine énergie, une extrême passion d’arbitraire, peu d’instruction, une antipathie prononcée contre tout ce qui s’appelle progrès occidental, et le fait est que son ministère de dix mois n’a été qu’une longue réaction contre toutes les idées de ses prédécesseurs.

La prétention de Mahmoud-Pacha était de gouverner à la turque, et sous plus d’un rapport il a certainement réussi. Ce qu’on avait fait avant lui, il se plaisait à le défaire. C’est ainsi qu’il renvoyait les ingénieurs européens appelés à Constantinople, les professeurs étrangers du lycée de Galata-Seraï, créé par les soins d’Aali-Pacha. Sous prétexte d’économie, il bouleversait l’organisation de l’empire, et assurément un des plus curieux spécimens de son génie administratif, une des inventions les plus imprévues et les plus bizarres, c’est le subterfuge qu’il a imaginé pour réduire les traitemens des employés. Il a créé un calendrier à l’usage du gouvernement, il a réduit les douze mois de l’année à neuf mois, de telle sorte que les malheureux employés ont d’un seul coup perdu trois mois d’appointemens : procédé aussi simple qu’ingénieux pour restaurer les finances du pays ! Il est vrai que ce qu’on épargnait sur de modestes employés passait au grand-vizir et à ses créatures. Mahmoud-Pacha s’est servi de deux moyens pour prolonger sa faveur le plus longtemps possible : il a flatté le sultan dans ses idées préférées, dans ses goûts de prodigalité, et il a eu le Soin d’éloigner tous ceux qui auraient pu lui porter ombrage. Dès son avènement, il frappait ou il exilait dans des emplois lointains tous les hommes distingués qui avaient servi les administrations précédentes, l’ancien ministre de la guerre Hussein-Avni-Pacha, l’ancien président du conseil d’état Namik-Pacha, Haidar-Effendi, qui avait été ambassadeur à Vienne, puis préfet à Constantinople. Quant à ses collègues dans son propre ministère, il les changeait et les remplaçait incessamment selon son humeur ou selon son intérêt. Son unique préoccupation était d’avoir auprès de lui des créatures pour lui obéir et de faire le vide auprès du sultan. À vrai dire, Mahmoud-Pacha a passé ces dix mois à exercer l’arbitraire asiatique le plus absolu, poursuivant les hommes qui l’inquiétaient, supprimant les journaux dont il redoutait les indiscrétions, désorganisant tout, intervenant jusque dans les affaires de l’église bulgare et de l’église arménienne pour les troubler. Seulement il n’a pas vu que même en Turquie l’opinion commençait à être quelque chose, que les mécontentemens qu’il provoquait, jusque parmi les musulmans se redresseraient contre lui, et que le sultan, éclairé un jour ou l’autre d’une lueur de vérité, pourrait bien le laisser retomber, comme il l’avait élevé. C’est ce qui est arrivé, Mahmoud-Pacha, se croyant tout-puissant, a voulu trop triompher, et en cherchant à se débarrasser de son dernier rival, Midhat-Pacha, il a rencontré justement celui qui a été tout à la fois l’instrument de sa chute et son successeur. Tout cela s’est passé un peu à la façon d’un imbroglio oriental.

Quels ressorts secrets ont été mis en jeu ? Comment le sultan Abdul-Aziz s’est-il laissé détacher subitement du grand-vizir auquel la veille encore il prodiguait ses faveurs, pour aller chercher Midhat-Pacha, qu’on avait envoyé par une disgrâce mal déguisée comme gouverneur à Bagdad ? Les mystères du sérail ne sont pas faciles à pénétrer. Ce qui est certain, c’est que, même dans son exil de Bagdad, Midhat-Pacha restait un personnage important, considéré comme un des premiers hommes de la Turquie, représentant les traditions de lumière et de progrès de l’administration d’Aali-Pacha, et au fond bien vu du sultan lui-même. Il avait donné un certain éclat à son gouvernement de Bagdad, lorsque récemment, soit par raison de santé, soit par dégoût, il donnait sa démission en annonçant son retour à Constantinople, — il était même déjà parti et était arrivé à Alep. Ce n’était pas l’affaire de Mahmoud, qui redoutait en lui un compétiteur dangereux, et qui s’empressait de l’arrêter par le télégraphe en lui expédiant l’ordre de se rendre provisoirement à Angora ; mais c’est ici que l’intrigue turque se complique. Malgré tous les efforts de Mahmoud, Midhat-Pacha avait pu conserver des rapports directs avec le sultan ; il s’est servi de ce moyen pour se faire autoriser par le souverain à se rendre à Constantinople, et il a réussi. Une fois à Constantinople, il avait assez de crédit et il était assez habile pour soutenir la lutte au besoin. Mahmoud aurait peut-être consenti à partager avec lui le pouvoir, et, en fin de compte, au lieu de l’envoyer à Angora, il l’a nommé gouverneur d’Andrinople. Midhat-Pacha s’est laissé nommer, il a eu l’air de se disposer à partir, il a obtenu du sultan une audience de congé, et là il a sans doute réussi à éclairer le souverain sur la marche de l’administration, puisque dès ce moment tout était fini. Une brusque disgrâce allait frapper Mahmoud, et Midhat-Pacha était proclamé grand-vizir. Ce qui prouve que ce dénoûment répondait à un instinct public, c’est qu’aussitôt Constantinople a été en fête. Une foule joyeuse a entouré le palais impérial ; Midhat-Pacha a été salué à son arrivée par des ovations. Le soir, des barques illuminées et pavoisées, remontant le Bosphore, sont allées acclamer le sultan et donner des charivaris à Mahmoud-Pacha. Jamais on n’avait vu de telles manifestations populaires dans la capitale turque.

Les illuminations et les manifestations passent à Constantinople comme partout ; une seule chose reste sérieuse, c’est que cette dernière tentative pour ramener la Turquie à l’immobilité fataliste, pour la détacher de l’Europe, cette tentative a échoué, et l’empire ottoman revient par un mouvement naturel à ces traditions de réformes mesurées, de bon accord avec l’Occident, dont trois générations d’hommes d’état avaient fait un système permanent et suivi. Mahmoud-Pacha disparaît sans être accompagné d’un regret, après avoir tout remué et en laissant la confusion derrière lui. Le nouveau grand-vizir a pour ainsi dire à reprendre une œuvre momentanément interrompue et mise à mal ; il a l’administration à reconstituer, les services publics à réorganiser. Ses premiers actes révèlent les pensées réparatrices qu’il porte au pouvoir. Il a commencé par faire cesser cette tyrannie que Mahmoud étendait partout. Il a rendu la liberté aux journaux, qui ont reparu imprimés en lettres d’or, comme pour célébrer l’ère nouvelle. Il a rappelé de l’exil tous ceux que le dernier grand-vizir avait frappés. Les hommes qu’il paraît devoir associer à son administration sont ceux qui ont déjà servi avec lui, qui partagent ses idées, qui ont été ministres avec Aali-Pacha. Ce serait évidemment une puérilité de trop s’ingénier à chercher dans cette révolution ministérielle une victoire ou une défaite pour l’influence particulière d’une puissance quelconque. C’est un acte d’initiative intelligente et indépendante de la part du sultan, un retour naturel à la seule politique où la Turquie puisse trouver sa défense et sa régénération, et s’il y a un danger pour Midhat-Pacha, c’est en quelque sorte le déchaînement de confiance qui se précipite vers lui. Quant à cet incident d’étiquette diplomatique qui s’est élevé il y a quelques jours dans l’audience de congé que notre ambassadeur à Constantinople, M. le marquis de Vogué, a eue du sultan, c’est là certainement une de ces questions qui ne résistent pas à une explication et qui ne peuvent surtout troubler des rapports traditionnels de cordialité. Pour la France, l’unique intérêt est de savoir l’empire ottoman indépendant et bien gouverné ; son unique satisfaction est de voir que, le jour où elle a paru s’affaisser, la politique de la Turquie a dévié de sa ligne, le jour où elle commence à se relever, cette politique revient d’elle-même à ses affinités naturelles, aux idées qui la rapprochent de l’Occident.

Ch. de Mazade.