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Chronique de la quinzaine - 31 août 1872

Chronique n° 969
31 août 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août 1872.

À voir comment les choses se passent, comment on oublie les misères d’hier et les difficultés de demain pour se livrer à tous ces jeux assourdissans des vaines paroles, des inventions futiles et des polémiques oiseuses, on serait tenté de croire que ce temps de vacances donné pour le repos et le recueillement a été créé pour être le règne du commérage et de la mystification. Le rôle du commérage et de la déclamation banale dans la politique, ce serait un chapitre curieux et malheureusement d’un cruel à-propos. Que voulez-vous ? la France a sans doute des loisirs ! Les Prussiens ne sont plus à Nancy et à Belfort. L’emprunt, qui a été l’éclatante attestation de notre crédit, a été payé tout entier, et on a pu donner un congé définitif à l’invasion. Les ruines de la guerre et de la révolution sont réparées. Nous ne portons plus au flanc l’horrible plaie de nos provinces perdues, et les Alsaciens ou les Lorrains n’ont plus à se sauver nuitamment, à déjouer la surveillance allemande pour venir réclamer le droit de servir encore sous le drapeau de leur vieille patrie. Non, tout cela n’existe plus, ces deux années n’ont été qu’un mauvais rêve, le moment est venu de reprendre cette bonne vie d’autrefois où l’on s’amusait de tout, où la France, enfoncée dans sa mollesse élégante et dans son scepticisme corrupteur, pardonnait tout, pourvu qu’on flattât sa curiosité, sa vanité et quelquefois ses passions ! On dirait vraiment qu’il en est ainsi, qu’on a tout oublié, tant nous sommes envahis depuis quelques semaines par tous les bavardages et les histoires de fantaisie. La France, pour son malheur, a été trop souvent une nation aimant à être trompée ou amusée par ceux qui se chargent de nourrir son esprit et son imagination. On ne s’en apercevait pas toujours au temps des prospérités. Maintenant que le pays a subi les plus terribles épreuves, que les événemens lui ont laissé une existence lourde à porter, un avenir difficile, il y a une sorte de contraste poignant entre tant de réalités douloureuses et ce déchaînement de déclamations, d’inventions frivoles, de polémiques tapageuses qui ont la prétention de représenter la vie publique du moment.

Il est trop vrai, il est trop facile de le voir quelquefois, on ne peut s’accoutumer encore à cette condition nouvelle d’une nation qui sort à peine de la plus effroyable crise, et qui a tant à faire pour se relever. On ne voit pas qu’il y a des momens où, par une sorte de complicité tacite de patriotisme, tous ceux qui ont une part quelconque dans la politique, hommes publics, écrivains, journalistes, sont tenus de s’observer, de respecter le pays dans son repos, dans la dignité de son infortune, dans ses intérêts, qui restent en suspens. Ce qu’il y a de cruel dans la situation faite â la France, on le sent bien évidemment, et on le répète sur tous les tons-, mais on oublie bien vite que cette situation a des nécessités qui pèsent sur tout le monde. On se laisse aller aux hasards de l’improvisaiion, aux colères de l’esprit de parti, aux représailles de la vanité blessée ou de l’ambition déçue. On s’adresse au public et on éprouve le besoin de piquer sa curiosité, de poursuivre le succès par des imaginations toujours nouvelles, par le travestissement de toute chose, par le dénigrement des iiommes. On se livre enfin aux dangereuses fascinations de cet esprit sans scrupule et sans frein qui fait dire aux étrangers malveillans : Vous voyez bien, la France est toujours la même, rien n’est changé. Aujourd’hui, comme autrefois, la légèreté, la présomption et l’ignorance se déploient en toute liberté. Ces Français excellent à parler de toutes les choses sur lesquelles ils devraient se taire, à soulever toutes les questions dont ils ne devraient pas s’occuper. Ils font de leur malheur un spectacle, de leurs épreuves un thème de récriminations, du souvenir de leurs plus néfastes journées une occasion de manifestations. Pour un bon mot ou pour un calcul de parti, ils sacrifieraient tout, même l’intérêt de leur pays ! Il faut qu’ils fassent des discours, des manifestes et des articles de journaux à sensation ; il faut par-dessus tout qu’ils s’amusent des autres et d’eux-mêmes. — Et de fait, ne prête-t-on point trop aisément à toutes ces accusations si souvent reproduites contre la légèreté, la vanité et les intempérances présomptueuses de l’esprit français ?

De quoi pense-t-on en effet qu’on s’est le plus occupé depuis quelques semaines, depuis que l’assemblée nationale a quitté Versailles ? Assurément les choses qui peuvent offrir un intérêt sérieux ne manquent pas. Les conseils-généraux viennent de se réunir, ils sont restés quelques jours en session, la plupart sont même encore à leurs travaux. Au total, ces modestes assemblées ont fait leur devoir en demeurant fidèles à leur mission toute locale. Excepté dans quelques départemens où les radicaux, qui ont la majorité, éprouvent toujours le besoin de montrer leur respect pour la loi en dépassant leurs attributions, en voulant à tout prix /aire de la politique, excepté dans ces départemens, tout s’est passé simplement, régulièrement. Le meilleur esprit a régné dans ces assemblées ; on s’en est tenu aux affaires locales, aux questions pratiques, à tout ce qui intéresse le plus directement le pays. Cette session des conseils-généraux avait sans aucun doute son importance. C’était la seconde application de la loi de décentralisation. N’était-il pas curieux de suivre de près cette réalisation d’une idée libérale dont le succès peut exercer une influence décisive sur le développement des institutions représentatives en France ? Mais non, les conseils-généraux sont bien modestes, ils n’offrent qu’un médiocre attrait à la curiosité. Ne vaut-il pas mieux se mettre en campagne à la suite de M. le président de la république, accompagner M. Thiers sur la plage de Trouville pour pouvoir raconter ses moindres démarches ou répéter la moindre de ses paroles, pour avoir l’occasion de dénombrer les personnages qui se succèdent au chalet présidentiel ou de décrire les expériences d’artillerie qu’on n’a vues que de loin ? Il est certainement assez simple qu’on s’intéresse au chef de l’état sous la république comme sous la monarchie ; mais franchement où veut-on en venir avec tout ce luxe de bulletins et de récits qui ne laissent pas un instant de répit à M. le président de la république ? M. Thiers a-t-il fait une promenade le matin ? dans quel costume a-t-il paru sur la plage ? qui a-t-il vu ? qu’a-t-il dit ? Est-ce qu’il ne serait point occupé par hasard de quelque machination pour organiser une seconde chambre ? Quand doit-il aller au Havre ou à Honfleur ?

Ce doit être un peu dur pour M. le président de la république de ne pouvoir se reposer en toute tranquillité, de se sentir sous l’œil de lynx des Dangeau de toute sorte occupés à raconter sa villégiature. Et ce n’est pas tout encore : que les populations se permettent de témoigner leur déférence au chef de l’état, non par des ovations serviles, mais par les marques familières d’une affectueuse confiance, ceci devient plus grave ; les nouvellistes sont toujours là aux aguets pour compter les acclamations, pour les tourner en ridicule au besoin, et par une circonstance assez étrange, ce sont les journaux qui se disent les plus conservateurs, les journaux légitimistes, qui ont de ces belles railleries. Ah ! si c’était le roi, ce serait une autre affaire, ce serait alors tout naturel et bien évidemment de la plus touchante sincérité ; mais pour un homme, pour un vieux patriote qui se contente de se dévouer à son pays, c’est une usurpation de la faveur publique, c’est une comédie visiblement arrangée. Encore un peu, vous verrez que M. Thiers aura manqué au pacte de Bordeaux parce qu’il recueillera pour le prix de ses efforts une simple et honnête popularité. Et voilà cependant à quoi on peut passer "son temps dans un pays où ceux qui ont la prétention de diriger et d’instruire l’opinion n’ont pas toujours un sentiment sérieux et vrai des choses. Il faut bien se distraire et combler ce terrible vide des vacances !

C’est peut-être encore assez innocent, quoique passablement puéril. Ce qui est moins inofîensif, ce qui peut même être dangereux, c’est de se laisser aller, par une imprévoyante ardeur de polémique, à soulever les questions les plus délicates, les plus inopportunes, au risque de compromettre l’intérêt le plus grand du pays. Où est la nécessité de susciter ce qu’on pourrait appeler la question de Belfort ? Voilà quelque temps déjà qu’on s’acharne à cette affaire avec toute sorte d’interprétations et d’interrogations, toutes plus pressantes et peut-être plus dangereuses les unes que les autres. Que font les Prussiens à Belfort ? Les fortifications qu’ils construisent sont-elles dans leurs droits, dans les droits de la guerre dont ils usent et abusent ? Ne révèlent-elles pas la pensée secrète d’un établissement plus définitif ? Que fait le gouvernement pour défendre l’intérêt de la France ? S’est-il seulement assuré des alliés pour l’aider à soutenir sa cause ? Quand on agite ces questions brûlantes, on le fait sans doute dans les meilleures intentions, par un sentiment de prévoyance ou de crainte patriotique. On ne voit pas cependant qu’on risque de faire plus de mal que de bien en admettant un doute là où il ne peut pas y en avoir. Quoi donc ? est-ce qu’il existe une question de Belfort ? Les engagemens dictés, imposés parle vainqueur lui-même, peuvent-ils être sans valeur pour celui qui les a souscrits dans la plénitude de la victoire ? Est-ce qu’il est possible d’admettre comme base de discussion que les Prussiens songent à se délier de leurs obligations en restant là où ils n’auront plus le droit de rester le jour où ils auront reçu l’indemnité de guerre qu’ils nous ont infligée ? La dernière convention négociée avec l’Allemagne n’en a rien dit, et elle ne devait en rien dire ; la moindre parole de nos négociateurs sur ce point eût été une imprudence, une marque d’incertitude. Allons plus loin. Quand même il serait vrai que les Allemands eussent une arrière-pensée, qu’ils voulussent, sinon garder Belfort définitivement, du moins prolonger leur séjour dans un prétendu intérêt de sécurité, est-ce qu’on croit porter un secours bien efficace au gouvernement par des polémiques intempestives ? Sait-on quel est encore pour la France le meilleur moyen de maintenir ses droits ? C’est de remplir jusqu’au bout, avec une courageuse résignation, les engagemens qu’elle a dû subir, de ne fournir à l’Allemagne aucun prétexte de manquer à ceux qu’elle a pris ; c’est de ne pas se livrer en face d’un ennemi tout-puissant à des discussions qui ne peuvent que l’exciter sans le désarmer, et surtout de ne point offrir à la Prusse l’occasion de se croire fondée ou intéressée à réclamer des garanties nouvelles contre des menaces d’agitations révolutionnaires.

La meilleure des politiques est de traiter sérieusement les choses sérieuses, de se défendre de ce système d’agitations factices, de déclamations arbitraires, de polémiques inutiles ou périlleuses dont le pays porte la peine sans y participer, car le pays n’y est pour rien certainement. Le pays vit tranquille et travaille, c’est sa politique à lui. Pendant ce temps, on brode des histoires de fantaisie sur les villégiatures de M. le président de la république, on discute sur les fortifications de Belfort, on réveille par intervalles, quoique plus timidement, la question de la dissolution de l’assemblée, on disserte sur les deux chambres, on publie des manifestes du centre gauche ou du centre droit, et même on a eu l’air un instant de vouloir commencer une campagne qui n’est pas la moins curieuse de toutes, qu’on pourrait appeler la campagne des anniversaires. Depuis quelque temps en vérité, le goût des anniversaires s’est développé d’une manière presque inquiétante ; il y a eu même tout récemment un journal qui n’a pas voulu laisser passer la date de la Saint-Barthélémy sans faire le procès rétrospectif de cette nuit lugubre de l’histoire. Peu auparavant, c’était l’anniversaire de la prise de la Bastille qu’on célébrait. Maintenant il s’agissait de fêter l’anniversaire du h septembre. M. le ministre de l’intérieur y a mis bon ordre, il est vrai ; il a interdit les exhibitions, les banquets, les réunions publiques et même les réunions privées qui pourraient aoir un objet politique. M. le ministre de l’intérieur ne pouvait certes mieux faire, et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’il ait eu besoin de rappeler qu’on ne se livrait pas aujourd’hui à des réjouissances publiques, que le 4 septembre n’avait rien de glorieux pour la France. Il ne s’agit nullement à coup sûr de juger le caractère politique du 4 septembre, de ce jour de révolution où sombrait un pouvoir qui venait de plonger notre patrie dans le plus affreux abîme. Dans tous les cas, si le 4 septembre rappelle la chute de l’empire, il rappelle en même temps la chute de la France à Sedan. Que le parti radical songe à célébrer un tel anniversaire, cela donne une fois de plus la mesure de son patriotisme et même de son esprit politique. C’est le signe de cette triste passion de parti qui subordonne toujours l’intérêt national à un fanatisme de secte. Les organisateurs de fêtes et de banquets français, si on leur avait laissé la liberté de se livrer à leurs ébats, auraient eu l’avantage de se rencontrer avec les Prussiens, qui, eux aussi, vont célébrer comme une fête nationale allemande l’anniversaire de Sedan. Le spectacle eût été complet ; radicaux français et Prussiens auraient fêté ensemble le même événement, pendant que la France humiliée eût vu passer ces réjouissances de la victoire implacable et du fanatisme révolutionnaire. Et voilà comment les radicaux ont la prétention de servir leur pays dans ce temps de vacances ! N’est-ce pas étrangement employer des loisirs qu’on pourrait consacrer à tous les intérêts publics ?

Pourquoi tient-on absolument à nous donner un rôle, ne fût-ce que celui d’écouteurs aux portes, dans la pièce diplomatique à grand spectacle qui va se jouer à Berlin ? De quels commentaires, de quelles conjectures de fantaisie, de quelles mystifications cette entrevue des trois empereurs d’Allemagne, de Russie et d’Autriche n’a-t-elle point été déjà l’occasion ! On veut à tout prix pénétrer le terrible mystère, on en a même parlé dans la commission de permanence de l’assemblée, qui se réunit de temps à autre à Versailles, comme si M. le ministre des affaires étrangères pouvait rien dire et avait rien à dire. Que les journaux allemands donnent carrière à leur imagination, à leurs haines ou à leurs désirs, brodent toute sorte d’amplifications sur l’entrevue des empereurs, et que des journaux qui ne sont pas allemands se fassent l’écho de tout ce qui se dit ou de tout ce qui se murmure, les intérêts des peuples ne restent pas moins ce qu’ils sont, la force des choses ne domine pas moins toutes les résolutions. Les tout-puissans qui croient mener le monde ne font pas toujours eux-mêmes ce qu’ils veulent, et, qu’on se rassure, tous ces souverains, chanceliers et conseillers de tout ordre qui vont se trouver réunis seront peut-être plus occupés d’éviter certains sujets de conversation que de travailler à de vastes combinaisons. On se sera donné le luxe d’une représentation de gala, on aura assisté aux manœuvres d’automne, le vieux Guillaume de Prusse aura montré à ses bons frères l’empereur François-Joseph et l’empereur Alexandre les soldats qui ont battu les Autrichiens à Sadowa ou qui pourront avoir à se mesurer avec les Russes, puis en définitive il en sera de cette nouvelle sainte-alliance comme de toutes les bulles de savon diplomatiques qui depuis longtemps courent périodiquement les airs.

Ce serait à coup sûr une légèreté singulière de prétendre refuser toute importance à une entrevue comme celle-là. Des empereurs ne se réunissent pas pour rien, surtout quand ils se font suivre de leurs premiers ministres ; ils peuvent être conduits au rendez-vous par des mobiles différens, ils ont toujours une pensée. Les souverains de l’Allemagne, de la Russie et de l’Autriche ont certainement aujourd’hui la préoccupation du maintien de la paix, ils s’efforceront d’entourer cette paix de toutes les garanties générales de bonne amitié et de bonne intelligence qu’ils pourront trouver dans leur zèle de conciliation. Nier ce qu’il peut y avoir de sérieux dans ces tentatives de rapprochement serait de la plus vulgaire imprévoyance ; mais ce serait aussi dans un autre sens une méprise évidente d’aller chercher la signification et le secret de la réunion de Berlin dans toutes les histoires fabuleuses qu’on sème à plaisir, de se laisser prendre à tous ces bruits qui représentent l’entrevue des empereurs tantôt comme le préliminaire d’un congrès destiné à régler la situation de l’Europe, tantôt comme une sorte de sanhédrin de sainte-alliance où les trois souverains concerteraient une politique pour tenir la France en échec, et, qui sait ? peut-être pour lui imposer une limitation de forces militaires. Les expériences d’artillerie qui viennent de se faire à Trouville sont manifestement une raison d’inquiétude profonde pour l’Europe ! Il n’est que temps d’opposer un congrès au nouveau camp de Boulogne.

Eh bien ! non, quoi qu’en disent les colporteurs d’imaginations saugrenues, la France n’est point en cause à Berlin, on n’a point à s’occuper d’elle, non-seulement parce qu’on n’a pas le droit d’insulter à ses malheurs, mais parce qu’en réalité on ne peut rien, parce qu’il n’y a pas même les élémens d’une négociation, d’une entente quelconque. Imagine-t-on M. de Bismarck, qui a décliné et traité avec dédain pendant la guerre tous les conseils de l’Europe, venant aujourd’hui demander à cette même Europe la garantie de tout ce qu’il a fait sans consulter personne ? Quoi donc ? après avoir seul vaincu la France au point de lui arracher des provinces, il se sentirait obligé de s’assurer l’appui, ne fût-ce que l’appui moral, de la Russie et de l’Autriche pour mettre son œuvre à l’abri des retours de fortune ? Le terrible chancelier irait appeler du secours contre ceux qu’il a dépouillés ? Ce serait de la part de l’Allemagne l’aveu d’une étrange inquiétude. Et d’un autre côté se figure-t-on des cabinets, des empereurs appelés à mettre le visa de la légalité européenne aux conquêtes de la Prusse, sanctionnant d’une façon plus ou moins directe, plus ou moins déguisée, les transformations du centre du continent, et tout cela pour mettre en repos la conscience de l’empereur Guillaume, pour assurer à M. de Bismarck la durée de son œuvre ? En quoi la Russie et l’Autriche seraient-elles intéressées à entrer dans cette voie, à traiter la France en suspecte ou en ennemie, à partager avec l’Allemagne la solidarité d’une politique qui ne leur a valu jusqu’ici que des craintes et des menaces ? Quel intérêt auraient-elles à se lier pour l’avenir, à laisser M. de Bismarck libre d’épuiser à l’égard de la France les rigueurs de la plus implacable victoire ? Autrefois cette alliance des cours du nord était possible et pouvait garder un certain caractère permanent, parce qu’elle était l’expression d’une pensée supérieure, la pensée de défendre en commun l’ordre européen, les principes conservateurs contre la révolution dont la France était le foyer. Aujourd’hui tout cela n’existe plus, M. de Bismarck est le plus grand des révolutionnaires, et en prêtant au chancelier allemand un concours indirect contre la France la Russie et l’Autriche serviraient simplement une ambition territoriale, une politique de conquête, sans avoir la chance de trouver ailleurs leurs compensations, puisque sur un autre terrain, en Orient par exemple, elles ne s’entendraient plus.

Comment donc une alliance nouvelle pourrait-elle naître de cette entrevue des empereurs ? La Russie et l’Autriche n’ont aucun intérêt à encourager une politique d’hostilité contre la France, et M. de Bismarck lui-même n’est peut-être pas si pressé de courir de nouvelles aventures. Avec l’instinct et la prévoyance du politique, il sent bien que l’œuvre entreprise par lui n’est pas simplement une affaire de force, et l’entrevue de Berlin lui aura probablement donné tout ce qu’il demande pour le moment, si elle lui procure une certaine période de paix qui lui permette de pousser jusqu’au bout le travail intérieur qu’il a commencé. Sans doute l’Allemagne est irrésistiblement entraînée aujourd’hui dans le mouvement unitaire, elle se soumet sans résister à la suprématie prussienne. Qui peut dire cependant si une crise prématurée ne serait pas une redoutable épreuve, non pas pour l’unité nationale elle-même, qui est vraisemblablement désormais un fait accompli, mais pour l’unité allemande par la main et au profit de la Prusse ? M. de Bismarck a plus d’une besogne sur les bras, sans compter sa guerre avec les jésuites. S’il n’est point homme à s’arrêter devant les obstacles, s’il n’a point à craindre des résistances invincibles, il sait bien qu’il y a dans certaines contrées des mouvemens de mauvaise humeur, des révoltes secrètes, — que les sentimens particularistes ne sont pas éteints partout, et qu’ils se révèlent quelquefois jusque dans l’attitude des princes. Nous ne savons pas si l’empereur Guillaume et son chancelier s’étaient promis d’attirer le roi de Bavière à Berlin pendant le séjour des empereurs. Ce qui est certain, c’est que le jeune roi Louis ne sera pas de la fête, et le roi de Wurtemberg ne semble pas non plus devoir aller grossir le cortège impérial. Il y a mieux, il se passe depuis quelques jours en Bavière des faits assez étranges. Le prince de Prusse est allé récemment dans ce royaume soit pour y passer quelques jours en résidence d’été, soit pour faire l’inspection des forteresses fédérales ; il s’est même conduit avec beaucoup de tact. Il n’est pas moins vrai qu’il a cherché partout le roi, il n’a pu le trouver nulle part. Le roi était invisible à Munich comme au château de Berg. Le prince impérial de Prusse a été obligé de s’avouer que le jeune roi Louis aimait peu les visites venant de Berlin, et il est parti sans le voir. Bref, le roi de Bavière, qui n’a pas reçu le prince de Prusse, n’ira pas naturellement à la grande entrevue des empereurs. Ce n’est pas bien grave, cela peut prouver du moins que tout n’est pas facile, et qu’il y a bien des choses à faire en Allemagne avant qu’on puisse songer de nouveau à des entreprises contre la France.

Qu’est-ce qu’une élection là où la vie populaire se déroule dans toute sa force et dans toute sa spontanéité ? C’est assurément l’acte le plus sérieux, et il a cela de particulier chez les peuples réellement formés aux mœurs libres, qu’on mettant aux prises toutes les passions, tous les intérêts, toutes les ambitions ou même toutes les vanités, il ne dépasse pas la limite d’une de ces manifestations agilées, mais régulières, où tout le monde se dispute la victoire dans le combat et où tout le monde se soumet le lendemain. Un spectacle de ce genre, plein d’une animation croissante, s’offre en ce moment aux États-Unis. Là aussi une élection va s’accomplir, et la plus grave des élections. Le général Grant touche au terme de sa première période présidentielle ; c’est au mois de novembre que le scrutin décidera s’il doit rester à la Maison-Blanche, si, comme beaucoup de ceux qui l’ont précédé, il gardera le pouvoir quatre ans encore, ou s’il aura un successeur, et dès ce moment toutes les passions s’agitent, tous les partis se préparent à la lutte. Le mouvement électoral a même commencé depuis quelques mois déjà, et de jour en jour il prend un caractère plus ardent, plus tranché, sans laisser entrevoir ce qui sortira de ce nouveau scrutin. Toujours est-il que, si le président actuel obtient la confirmation de son pouvoir dans l’élection du 5 novembre, ce ne sera pas sans difficulté et sans combat. Sa candidature d’aujourd’hui, tout en gardant les plus sérieuses chances, ne se présente plus évidemment dans les conditions exceptionnelles et favorables où sa première candidature triomphait si aisément. Il y a cinq ans, le général Grant était presque naturellement désigné : il avait la popularité du soldat sans être trop connu comme politique ; on voyait en lui le vainqueur de Richmond, le pacificateur de la grande république. Son élection était en quelque sorte la sanction de la victoire qu’on venait de remporter sur l’insurrection du sud et comme le dernier mot de la guerre de la sécession. Le parti républicain, rallié à son nom, constatait sans effort sa prépondérance en face des démocrates battus, désorganisés, même privés du droit de vote. C’était une situation exceptionnelle ; aujourd’hui tout est changé. Le général Grant a donné sa mesure comme président, comme homme politique, par quatre ans de gouvernement, et durant ces quatre années qui viennent de s’écouler les partis ont eu le temps de se reconnaître, les vaincus ont commencé à se relever, les vainqueurs se sont divisés, les opinions et les intérêts se sont modifiés ; de là l’importance de l’élection qui se prépare.

La présidence du général Grant, pour tout dire, n’a peut-être point entièrement répondu aux espérances qu’elle avait éveillées, elle n’a pas tenu tout ce qu’elle promettait. Ceux qui se sont associés à l’administration actuelle, qui la soutiennent encore et lui restent fidèles dans la lutte électorale, peuvent sans doute se prévaloir toujours des services rendus par le président ; ils peuvent lui faire honneur de la reconstitution graduelle de l’Union, de l’affermissement de la paix, de l’abolition définitive de l’esclavage, de l’extinction croissante de la dette nationale. Ce n’en est pas moins là justement la question de savoir dans quelle mesure, à quel prix cette œuvre a été accomplie, et sur ce terrain la division s’est mise dans le parti dont l’union assurait si complètement, il y a quatre ans, le succès du général Grant. Que les griefs personnels, les ambitions déçues, les vanités impatientes jouent un certain rôle dans ces divisions et aient fait des ennemis à l’administration, ce n’est pas douteux ; quoi qu’il en soit, le parti républicain s’est démembré, et il s’est formé récemment un parti sous le nom de républicains libéraux. Ce groupe nouveau existe maintenant ; il a son drapeau, son mot d’ordre, ses chefs, comme il a ses griefs. Ce qu’on reproche à l’administration du général Grant, c’est de prolonger trop longtemps les souvenirs de la guerre civile en maintenant plus qu’il ne faut les amendemens constitutionnels qui enlevaient les droits politiques à des catégories entières de citoyens, c’est de n’être qu’une dictature déguisée s’appuyant sur une centralisation excessive, une tentative de pouvoir soldatesque menaçant la vie civile. On lui reproche bien d’autres choses encore, un arbitraire sans scrupule, le népotisme, l’intolérance, la corruption. Les gros mots ne sont pas épargnés, et naturellement les libéraux républicains se sont fait un programme qui a pour principal objet la réforme de tout ce qu’on reproché à l’adminislration actuelle. Ils veulent la restitution complète de tous les droits constitutionnels à tous ceux qui en ont été privés par suite de la guerre, la répudiation de toute politique de centralisation par le maintien absolu du self-government local dans les états, la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil, la suppression des abus qui se sont produits dans la distribution des emplois et de toutes les faveurs administratives, l’abandon du système des concessions de terres aux compagnies industrielles. Quelques-uns de ces articles peuvent paraître assez vagues ; ils répondent lui définitive aux sentimens d’opposition qui se sont produits dans ces derniers temps, et c’est ainsi qu’on approche de l’élection. Deux camps se sont formés : celui des partisans de la réélection du président et celui des républicains libéraux.

Tout ce qui tient à l’administration soutient naturellement le général Grant. Le candidat des républicains dissidens est M. Horace Greeley, et, au premier abord, à ne juger que par l’importance apparente des deux concurrens, la lutte semblait s’engager dans des conditions qui promettaient un succès facile au président aujourd’hui en fonctions. Ce n’est pas que M. Horace Greeley lui-même soit le premier venu : c’est le rédacteur en chef de la Tribune de New-York, un des politiciens les plus considérables des États-Unis, homme d’un talent supérieur, d’une grande influence, qui a pour lui une longue et laborieuse carrière ; mais un journaliste aspirant aux honneurs de la Maison-Blanche, c’est un phénomène qui ne s’était pas produit encore aux États-Unis, et de plus, il faut en convenir, M. Horace Greeley est un personnage assez excentrique d’habitudes, même de costume. Il est renommé pour l’originalité de sa tenue et pour son insouciant dédain des usages de la civilisation. S’il est nommé, il est certain que la grande république aura un premier magistrat d’un extérieur passablement bizarre. Que représente réellement M. Horace Greeley ? On ne peut trop le dire ; il a professé bien des opinions diverses, il a été quelque peu fouriériste, protectioniste, surtout partisan de l’abolition de l’esclavage. Il a fait longtemps une guerre implacable aux démocrates du sud, ce qui ne l’empêchait pas, au lendemain de la guerre, de se porter caution pour M. Jefferson Davis, lorsqu’il s’agissait de mettre en liberté provisoire l’ancien président de la confédération sécessionisle. Aujourd’hui il est un des chefs des républicains libéraux, et ce qu’on choisit manifestement en lui, c’est l’homme de talent, La lutte est donc engagée entre le général Grant et M. Horace Greeley. L’élection présidentielle aux États-Unis est préparée, on le sait, par des conventions où les partis se comptent, choisissent leurs candidats, et, cette opération préliminaire une fois accomplie, au jour du scrutin, chaque parti accepte scrupuleusement les désignations qui ont été faites. Il y a eu d’abord une première convention des républicains libéraux à Cincinnati, et c’est là que la candidature de M. Horace Greeley a été proclamée pour la première fois. Une autre convention a eu lieu depuis à Philadelphie, et celle-là s’est ralliée complètement à la réélection du général Grant. Une troisième convention enfin a été tenue plus récemment à Baltimore, et ici M. Horace Greeley a été le candidat acclamé. On n’est pas au bout, bien d’autres réunions se produiront encore avant qu’on touche au dénoûment.

L’issue de cette lutte dépend évidemment de bien des circonstances. Jusqu’ici, M. Horace Greeley n’est point sans avoir gagné du terrain. Non-seulement plusieurs conventions ont ratifié sa candidature, mais encore des hommes d’une certaine importance dans la politique se sont prononcés hautement pour lui. Il a vu se rallier à sa cause le général Banks, l’ancien président M. Andrew Johnson, M. Ch. Sumner, le sénateur qui était, il y a peu de temps, président du comité des affaires étrangères du sénat. En somme, ce ne sont pas là des adhésions complètement décisives, et, s’ils restent livrés à leurs propres forces, les républicains dissidens risquent fort d’échouer. Ce qui peut exercer une influence sérieuse, c’est l’attitude que prendront les démocrates, demeurés jusqu’ici en dehors de ces compétitions. Depuis quelques années, les démocrates ont été réduits à la condition d’un parti vaincu et humilié. Ils commencent maintenant à se remettre de leur défaite ; ils ne sont pas en état de disputer le pouvoir pour eux-mêmes, ils échoueraient misérablement ; mais ils peuvent aider singulièrement au succès de celui des deux candidats républicains vers lequel ils se tourneront, parce qu’ils croiront son élection plus favorable à leur cause, et si, comme l’indiquerait la convention de Baltimore, ils se prononcent pour M. Horace Greeley, ils portent à ce dernier un gros contingent. De son côté, le général Grant ne garde pas moins de grandes et sérieuses chances. Il n’a pas seulement l’appui de la fraction considérable du parti républicain qui lui est restée fidèle, il aura aussi les noirs pour lui, à ce qu’il paraît ; il a l’avantage de la position, il a toutes les forces du gouvernement, qui ne resteront pas inactives, par cette raison très simple que tous ceux qui sont attachés à l’administration travaillent pour eux-mêmes en travaillant à la réélection du président.

Qui l’emportera ? On ne peut le savoir encore, on peut d’autant moins le pressentir que des élections d’un autre genre qui se succèdent en ce moment sont loin d’offrir une mesure précise de la force des partis. Ainsi il vient d’y avoir des élections dans la Caroline du nord ; le gouverneur élu, M. Caldwell, est républicain, mais les démocrates ont la majorité dans la législature de l’état, et ils pourront envoyer un représentant de leur opinion au sénat de Washington ; de plus, sur huit membres du congrès, cinq des élus sont démocrates, de sorte que chacun peut s’attribuer la victoire. Il va y avoir des élections dans le Maine, dans la Virginie occidentale, dans l’état de New-York, dans la Pensylvanie. Toutes ces élections seront le prélude de la grande bataille et laisseront sans doute mieux entrevoir à qui restera la victoire définitive.

CH. DE MAZADE.