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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1872

Chronique n° 966
14 juillet 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet 1872.

Va-t-on revenir enfin au calme de l’esprit, au sang-froid dans les délibérations publiques, à cette tranquille résolution qu’il faut pour se remettre simplement et fructueusement aux affaires du pays ? L’atmosphère politique au contraire va-t-elle rester indéfiniment chargée de tous ces orages de mauvaise humeur et de vague irritation qui passent dans l’air depuis quelque temps sans pouvoir éclater, sans se dissiper ? Est-ce qu’on n’a pas assez de toutes ces émotions factices et de ces maux de nerfs dont on se fait une cruelle et dangereuse habitude ? Ce n’est pourtant pas trop le moment de jouer avec le feu, de réveiller toutes les animosités des partis, de s’exciter à des combats inutiles, au risque de compromettre la France elle-même dans un de ces conflits où l’on s’engage par impatience, sans savoir comment on en sortira. Si encore, dans ces agitations dont on se fait un jeu, il y avait une pensée claire et saisissable, si en présence de toutes les difficultés d’une situation douloureuse on se sentait la résolution et le pouvoir de trancher en quelque sorte dans le vif, de prendre une initiative hardie, de dissiper d’un seul coup ces contradictions, ces incohérences qui sont la suite de révolutions accumulées, ce serait tout simple, quoique ce ne fût pas sans péril, d’accepter les chances d’une crise qu’on se flatterait de conduire et de dominer ; mais non, on ne peut rien, on le sent, on ne s’agite pas moins, et en définitive quel est le résultat le plus clair ?

Il n’y a point d’autre résultat en vérité que de remettre sans cesse tout en doute et en suspens. On a l’air de déclarer la guerre à un gouvernement qu’on a créé et qu’on ne peut pas remplacer. On croit préparer des combinaisons nouvelles qui seront la suprême sauvegarde dans le péril, et on ne fait que jeter dans une situation déjà bien assez laborieuse un dissolvant de plus, en multipliant les malaises, les tiraillemens et les froissemens. On joue à la fronde. Bientôt les imaginations se mettent de la partie, et on en vient à se nourrir de toutes ces fables qui ne sont après tout que la bizarre expression d’une incertitude maladive, que la crédulité propage, dont la malveillance perfide se fait une arme. Elles font leur chemin, ces fables, bien mieux que si elles étaient des vérités. Elles arrivent de Versailles, elles passent par Paris pour recevoir la dernière façon, elles vont en province, elles font le tour du monde jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans le ridicule, non cependant sans avoir créé quelques irritations de plus et sans laisser derrière elles l’impression malsaine de tous les faux bruits. Depuis quelques jours, il faut l’avouer, on s’est montré particulièrement ingénieux dans cette politique de fantaisie et de commérage naturellement combinée de façon à répondre à une certaine disposition des esprits. — N’avez-vous point entendu parler de la grande conspiration monarchique qui a surtout existé dans l’imagination des journaux radicaux ? Pour cette fois, il n’y avait point à en douter, tout était arrangé. On épiait M. Thiers pour le saisir au passage. Le maréchal Mac-Mahon avait donné sa parole et répondait de l’armée. L’illustre et digne soldat de Reischofen avait promis son épée au coup d’état monarchique ourdi dans les conciliabules secrets de la droite, il allait être le Monk de la nouvelle restauration. — Vous n’y êtes pas, disait un autre nouvelliste, il ne s’agit pas du maréchal Mac-Mahon ; il s’agit d’un triumvirat qui servira de transition. Quels seront les triumvirs ? C’est encore un mystère, on le saura bientôt ; dans tous les cas, le président de la république n’a qu’à se bien tenir. — Insigne mensonge ! répondait un troisième personnage tout aussi bien informé, ce n’est pas la droite qui conspire, c’est M. Thiers qui prépare de son côté un coup d’état. Il conspire avec la gauche, il va même jusqu’à tendre la main aux radicaux ; il médite la dissolution de l’assemblée. — Et voilà de quelles billevesées saugrenues on a nourri l’imagination publique pendant quelques jours, en ayant l’air de provoquer les personnes qu’on mettait en cause à s’expliquer sur de si étranges histoires !

Bien entendu, les explications étaient parfaitement inutiles par cette raison fort simple, qu’on ne dément pas des fables de cette nature. Le maréchal Mac-Mahon, sans affectation aucune, a saisi la première occasion d’attester par sa présence chez M. le président de la république la correction de son attitude. La droite peut avoir ses idées de prédilection ou ses griefs, elle peut même compter quelques indiscrets dans ses rangs, sans songer aux conspirations secrètes, et quant à M. Thiers, on peut dire que, si le silence est une nécessité de toute bonne conspiration, il joue étrangement son rôle ; il parle plus que jamais, il n’est occupé qu’à persuader ses contradicteurs par toutes les ressources d’une prodigieuse et infatigable éloquence, — ce qui est une perte de temps, on en conviendra, pour un homme qui médite des coups de force. Toutes ces histoires sont assez ridicules sans doute ; mais voilà à quoi l’on s’expose par ce système d’agitations irréfléchies et de démonstrations vaines. On crée une sorte d’état artificiel où règnent les faux bruits, où l’excitation morale devient une maladie universelle. Qu’est-ce que la politique ainsi faite ? Ce n’est plus même une lutte sérieuse gardant son caractère de dignité et de puissance, c’est une mêlée fiévreuse et confuse où l’on perd son temps à s’irriter et à se délier de tout, où l’esprit de parti, profitant de la circonstance, s’embusque derrière toutes les questions, toujours prêt à faire irruption et à dénaturer le plus simple débat.

On le voit bien par tout ce qui se passe depuis quelque temps à l’assemblée. Les députés ne s’en doutent peut-être pas, cela produit à une certaine distance l’effet le plus étrange : on sent que toutes les passions sont sur le qui-vive et n’attendent que le moment d’éclater. Au moindre prétexte, les animosités se font jour et les paroles amères courent dans l’air. Les incidens s’enveniment sans raison et sans profit ; les affaires les plus graves sont souvent compromises ou se traînent péniblement et confusément, parce qu’on discute et on vote sous l’influence obsédante et inavouée d’une arrière-pensée de parti. Le fait est qu’on marche dans une certaine obscurité en s’interpellant parfois assez vivement et sans trop savoir où l’on va. Pendant ce temps, que peut penser l’Europe, qu’on dit toujours occupée à nous regarder ? L’Europe ou plutôt l’Allemagne, dans la personne de M. d’Arnim, était, il y a peu de jours, à la tribune diplomatique de l’assemblée, assistant à une de ces scènes parlementaires où l’esprit de parti se déploie dans tout le luxe de ses inconvenantes fureurs, et M. de Bismarck n’a pu certainement qu’être satisfait en recevant le bulletin qu’a dû lui envoyer son ambassadeur. Puisqu’on est si persuadé que l’Europe nous regarde, on devrait bien s’en souvenir toujours et ne pas renouveler ces spectacles de violences sans dignité dans les momens les plus douloureux. Que dit à son tour le pays ? Le pays ne laisse point visiblement d’être quelque peu étonné et déconcerté en présence d’agitations et de passions qu’il ne comprend pas toujours, qu’il désavoue en quelque sorte par son attitude, par ce goût de paix et de repos intérieur qui est un des symptômes les plus sensibles, les plus caractéristiques, du moment. Le pays est certes fort résigné et soumis ; il ne se plaint pas trop des sacrifices qu’on lui impose et dont il est le premier à sentir la cruelle nécessité ; il n’a aucun sentiment d’hostilité, pas plus contre l’assemblée que contre le gouvernement. Le pays, quant à lui, n’a point de parti-pris, et pour sûr il ne conspire pas, il suivra la direction qu’on lui donnera ; mais il a bien le droit de savoir ce qu’on lui veut, de désirer qu’on s’occupe de ses affaires au lieu d’ajouter aux difficultés qui l’accablent ; il a bien le droit de rappeler ceux qui le représentent au sentiment d’une situation où les compétitions de pouvoir et les luttes d’amour-propre ne sont guère de circonstance, de leur demander de suspendre leurs querelles, d’ajourner leurs espérances, de respecter son malheur, de ne point offrir au monde le spectacle de divisions aussi humiliantes que stériles. Le pays se dit et a le droit de se dire qu’à suivre le système qu’on suit, à soulever à tout propos des problèmes absolument insolubles pour le moment, on ne fait qu’aigrir les passions et se jeter aveuglément dans une voie sans issue, tandis que, si l’on s’attachait à s’affermir sur le terrain qu’on a conquis, à régulariser sans parti-pris l’action parlementaire, à traiter pour elles-mêmes les grandes questions de reconstitution nationale, on travaillerait plus utilement à préparer l’avenir.

Sans doute, nous ne le méconnaissons pas, il est très important pour le pays de savoir ce que pensent la droite et le centre droit, quelles combinaisons ils tiennent en réserve, comment ils entendent remplacer un gouvernement qui a représenté jusqu’ici la France dans les heures les plus périlleuses, et qui a eu du moins la fortune de tenir tête aux plus formidables orages. Le pays ne peut que s’intéresser aux solutions méditées par des hommes d’esprit, devenus tout à coup quelque peu aventureux sans le vouloir ; mais, à dire vrai, il est peut-être plus intéressant pour lui de savoir comment il délivrera son territoire encore occupé par l’étranger, par quel prodige de crédit il pourra se procurer la colossale rançon qui lui est imposée, quels sacrifices il doit faire pour élever son budget à la hauteur des charges dont il a reçu le pesant héritage. Ceci est un peu plus important que de batailler sur des nuances et des subtilités, et la pire des tactiques serait d’aborder de telles questions avec un esprit aigri par les préjugés de parti, avec une bonne volonté attiédie par des ressentimens mal déguisés. Qu’on discute sur le pacte de Bordeaux, sur la république provisoire ou définitive, sur une élection au caractère équivoque, sur les procédés de gouvernement employés par M. Thiers, soit, on pourra s’en occuper quand il en sera temps ; pour aujourd’hui, tout cela pâlit quelque peu, il faut en convenir, devant ces deux faits tout récens qui résument notre politique, et qui sont singulièrement propres à tempérer les impatiences, en ravivant dans les âmes l’inexorable sentiment des choses, en nous remettant en face de cette réalité terrible avec laquelle nous n’en avons pas fini. L’autre jour, M. le ministre des affaires étrangères a porté à l’assemblée le traité nouveau qu’on vient de signer avec l’Allemagne, et qui règle les conditions pratiques de la libération de la France en proportionnant l’évacuation graduelle du territoire aux paiemens échelonnés de l’indemnité de guerre dont nous restons encore comptables vis-à-vis de la Prusse. Peu de jours après, M. le ministre des finances venait à son tour soumettre à l’assemblée un projet d’emprunt de 3 milliards 500 millions pour assurer au gouvernement les moyens d’exécuter la convention libératrice. Ces deux faits, assurément fort expressifs par eux-mêmes et commentés avec autant de simplicité que de droiture par les deux ministres, résument tout et disent tout. Ils marquent une étape nouvelle dans cette voie où la fatalité de la guerre nous a laissés, il y a plus d’un an, et où nous avons à reconquérir pas à pas nos provinces laissées en gage. Dans tous les cas, ils devraient suffire à rappeler que, lorsqu’on a une œuvre semblable à conduire jusqu’au bout, ce n’est pas le moment de se créer des émotions de fantaisie et d’agiter des questions d’influence ou de pouvoir, que dans une telle situation, plus on affaiblit le gouvernement chargé de représenter le pays, plus on risque de donner des prétextes à un négociateur impérieux, déjà trop disposé à profiter de toutes les circonstances. La France est toujours la France, dira-t-on ; c’est avec elle qu’on traite, ce n’est point avec un gouvernement qui n’est que le représentant passager de l’autorité nationale. C’est un moyen commode de se faire illusion : on crée des difficultés à une négociation par toute sorte de conflits intérieurs, et on se réserve le droit de critiquer le négociateur pour n’avoir pas fait mieux. Quoi qu’il en soit, le gouvernement a signé la convention, l’assemblée l’a ratifiée, et sur ce point du moins la diplomatie a dit son dernier mot.

En quoi consiste-t-il donc, ce traité, qui fixe les rapports de la France et de l’Allemagne jusqu’à la libération définitive de nos provinces occupées ? Il est ce qu’il peut être, et il n’est malheureusement rien de plus. L’évacuation progressive du territoire suit le paiement gradué des diverses fractions de l’indemnité. Ainsi, deux mois après la ratification du traité et le versement du premier demi-milliard une fois effectué, les Allemands quitteront deux départemens : la Marne et la Haute-Marne. Après le paiement du second milliard, ils quitteront les Ardennes et les Vosges. Les départemens de la Meuse, de Meurthe-et-Moselle et Belfort, resteront occupés jusqu’à la fin, et la dernière échéance est reportée du 2 mars 1874 au 2 mars 1875. En apparence, c’est une année de plus d’occupation ; seulement, dans cette série de combinaisons échelonnant les paiemens successifs du moment présent au 2 mars 1875, le gouvernement français garde le droit de se libérer par anticipation au moyen de versemens partiels de 100 millions, et, quand il n’aura plus que 1 milliard à payer, il pourra faire accepter des garanties financières en échange des garanties territoriales. Cette condition était déjà dans le traité de Francfort ; elle est maintenue plus que jamais dans le traité de Versailles, et, en nous permettant d’anticiper les paiemens, elle nous laisse l’espérance de hâter la libération de nos provinces. De toute façon, les départemens successivement évacués resteront neutralisés au point de vue militaire, la France ne pourra élever aucune fortification sur ces territoires, et les Allemands, de leur côté, n’auront point le droit de se fortifier dans les positions où ils resteront campés, à Belfort notamment. Ce qu’il y a de plus sensible, et ce qui à visiblement coûté le plus à nos négociateurs, c’est que l’armée allemande ne sera point diminuée ; elle restera jusqu’au bout composée de 50,000 hommes, de sorte que l’occupation, en se retirant, retombera de tout son poids sur les derniers fragmens de terre française retenus en dépôt. Que faire à cela ? L’Allemagne, dit M. le ministre des affaires étrangères, l’Allemagne s’est refusée à un arrangement qui aurait réduit son armée.

Allons au fond des choses. Le gouvernement a fait ce qu’il a pu, et il ne se flatte point lui-même assurément d’avoir fait ce qu’il aurait voulu. Il n’y avait point à s’applaudir et à complimenter nos négociateurs sur un succès qui sourit peu sans doute à leur orgueil patriotique. Il n’y avait qu’à enregistrer simplement et tristement. C’est ce qu’a fait M. le duc de Broglie avec une mesure de langage visiblement calculée dans le rapport par lequel il a proposé à l’assemblée la ratification. Peut-être y aurait-il eu un mot de plus à dire pour maintenir l’autorité du gouvernement dans une œuvre qui a bien des phases à traverser encore avant d’arriver à son terme. Telle qu’elle est, la dernière convention signée avec l’Allemagne a eu un malheur : elle a éveillé trop d’illusions avant d’être connue. Puisqu’il s’agissait de la libération de la France, on s’est presque figuré qu’on allait en finir, qu’on touchait au moment où les départemens occupés cesseraient de subir la poignante humiliation d’une garnison étrangère. On n’a pas songé que nous n’étions pas précisément en position de faire prévaloir tous nos désirs, qu’il y avait des résistances à vaincre, qu’il était peu vraisemblable que l’Allemagne renonçât d’un seul coup à des garanties qu’elle a maintenues jusqu’ici avec une jalouse âpreté. On croyait ce qu’on souhaitait, voilà tout. Il en est résulté cette sorte de déception qui a éclaté presque naïvement dès le premier jour, et dont l’esprit de parti s’est peut-être emparé comme d’une arme de plus contre le gouvernement. Était-ce la peine, a-t-on dit, d’aller négocier une convention nouvelle qui ne change rien, qui n’atténue aucune dureté, qui n’allège le fardeau pour les uns que pour le laisser retomber plus pesamment sur les autres, et qui prolonge d’une année l’occupation étrangère. Mieux valait encore s’en tenir au traité qui existait et l’exécuter résolument, mieux valait ne rien dire que de paraître solliciter comme une faveur ce qui ressemble à une aggravation de nos charges.

C’était évidemment l’impression la plus irréfléchie. De toute façon, le gouvernement était obligé de négocier avec l’Allemagne. Le traité de Francfort, précisant et complétant les préliminaires de Versailles, avait fixé les conditions générales de la paix, la durée de l’occupation, l’échéance extrême pour l’acquittement de l’indemnité ; mais il fallait bien en venir toujours à la réalisation pratique de ces conditions. On ne pouvait pas attendre le 2 mars 1874 ; 3 milliards ne se trouvent pas ainsi, on ne les compte pas subitement, instantanément, à jour fixe, et, quel que soit le crédit d’une nation, il faut du temps pour payer. On ne remue pas de telles masses de capitaux sans risquer de produire de véritables commotions dans tous les marchés, sans s’exposer à provoquer des crises monétaires qui réagissent et pèsent sur tous les intérêts. C’était donc une nécessité impérieuse de préparer d’avance cette colossale opération, dont le dernier mot est la libération du territoire français, et puisqu’il fallait tout préparer d’avance le mieux était encore de combiner ce travail préliminaire de façon à en tirer quelque avantage, si on le pouvait. Au fond, c’est là tout le traité. Aurait-il été possible d’obtenir dès ce moment une évacuation plus complète au moyen de garanties financières offertes par de puissans syndicats européens et acceptées par l’Allemagne ? On a paru le croire un instant. En réalité, il est peu probable que ces garanties eussent balancé aux yeux du cabinet de Berlin l’intérêt politique et militaire qu’il attache à l’occupation. Dans tous les cas, c’est une ressource qui reste pour le dernier milliard quand on en sera là.

Sans doute la convention qui a été signée à Versailles le 29 juin et qui a été ratifiée par l’assemblée quatre jours après, cette convention ne fait pas que la paix qui nous a été infligée soit moins dure ; elle ne ferait plutôt que nous rappeler cet immense et ineffaçable deuil. Telle qu’elle apparaît, elle résout le problème d’une réalisation prévue des plus exorbitantes conditions que la force victorieuse ait jamais imposées, et dans ses détails elle offre les seuls adoucissemens, les seuls avantages qu’on pût attendre. Elle assure à la France les moyens d’organiser, d’anticiper sa libération par des paiemens fractionnés et d’arriver ainsi à l’évacuation de deux départemens dans quelques semaines, de deux autres départemens avant le printemps de 1873. Elle fixe les étapes de la retraite des armées étrangères, et même, qu’on le remarque bien, cette prolongation possible de l’occupation pendant une année, jusqu’au 2 mars 1875, cette prolongation, qui a paru surprendre au premier abord, n’est point une obligation ; c’est une sorte de précaution contre l’imprévu, une facilité de plus dont le gouvernement n’a point l’intention de se servir, mais qui lui laisserait une certaine latitude, si des circonstances inattendues venaient à entraver notre complet et rapide acquittement. Nous ne voulons pas grossir ces avantages, ils sont mêlés de trop d’amertumes qu’il n’était au pouvoir de personne de nous épargner, et quant à la pénible nécessité de laisser le fardeau tout entier de l’armée allemande peser sur les derniers départemens qui resteront occupés, le gouvernement s’est engagé à prendre des mesures pour établir les troupes étrangères de la façon la moins gênante pour les populations. Somme toute, avouons-le, si on écarte les illusions, si on reste dans la modeste et rigoureuse réalité où nous sommes obligés de vivre, ce qui était possible par une négociation a été fait, et ce qui est à faire aujourd’hui, c’est cet emprunt qui complète l’œuvre diplomatique, qui doit mettre à la disposition du gouvernement les ressources nécessaires pour conduire la France à ce jour désiré où elle retrouvera de nouveau sa liberté tout entière, où elle verra le dernier soldat étranger quitter son territoire.

M. de Rémusat le dit avec une prévoyante et patriotique raison : « notre libération territoriale n’est plus qu’une question de finance ; tout dépend de la puissance de notre crédit, du bon ordre de nos finances, enfin de notre sagesse. » Ce que M. de Rémusat dit comme ministre, M. le duc de Broglie le dit à son tour comme rapporteur de la commission parlementaire. Oui, en effet, tout est là. C’est une question de crédit et de sagesse. M. le ministre des finances s’est chargé de mettre pour ainsi dire en chiffres cette redoutable question en présentant le projet d’emprunt. L’assemblée ne s’est point encore prononcée, elle attend le rapport de sa commission. Entre l’assemblée et le gouvernement du reste, il ne peut y avoir sur ce point aucune divergence. La nécessité n’est point douteuse, l’opportunité est tout aussi évidente ; on est à peu près d’accord sur les conditions, et, si le vote n’est point encore connu, il est facile à prévoir ; il sera sans doute unanime, à moins qu’il ne se trouve encore trois ou quatre protestans comme pour le traité avec l’Allemagne, et, avant qu’un mois soit passé, le dernier mot de l’emprunt sera dit. Ainsi la France se trouve encore une fois engagée dans une des plus hardies et des plus formidables opérations de crédit, et on peut bien convenir sans forfanterie qu’elle supporte le poids de ces épreuves avec une certaine fermeté, avec le sentiment de ce qu’elle se doit à elle-même. L’an dernier, elle a dû emprunter 2 milliards pour commencer le paiement de sa rançon ; cette année, c’est plus de 3 milliards qu’elle doit demander au crédit pour compléter sa libération, et ce n’est là encore qu’une partie de ce qu’elle a payé depuis quinze mois ou de ce qu’elle doit payer, puisqu’elle a été ou elle reste obligée de suffire à bien d’autres charges léguées par la guerre.

Cette dévorante liquidation, elle l’a courageusement acceptée, elle la poursuit, et, qu’on le remarque bien, au milieu de cette crise permanente qu’elle traverse, elle n’a point cessé de faire bonne contenance. Elle a pourvu à tout, elle a maintenu la régularité de ses services publics ; elle n’a pas craint même de s’imposer des dépenses nouvelles pour fortifier son organisation militaire, et elle a inscrit 200 millions d’amortissement dans son budget. Malgré toutes ces profusions presque ruineuses, sa dette n’a point trop fléchi sur les marchés du monde, les billets de la Banque de France n’ont subi aucune dépréciation, et ils résisteront encore certainement à un accroissement nouveau du chiffre de l’émission. S’il y a eu un moment l’an dernier quelque embarras dans la circulation monétaire par suite des énormes paiemens qui ont été faits, ces difficultés ont été surmontées avec une facilité relative. L’industrie et le commerce, malgré d’incontestables souffrances, ne se sont point découragés, le travail ne s’est point interrompu. Convenons-en, puisque les étrangers eux-mêmes l’ont souvent remarqué avec un certain étonnement, tous ces faits sont un signe éclatant de la vitalité de la France, de la puissance de ses ressources, qui ne sont point sans doute inépuisables comme on le disait autrefois, mais qui, sagement administrées, permettront de conduire jusqu’au bout sans défaillance la liquidation de nos désastres, Et maintenant, dans ces conditions, quel sera le résultat du nouvel emprunt qui va s’ouvrir ? On peut assurément espérer que ce résultat sera digne de la confiance qu’inspire, que mérite notre pays, puisque déjà de toutes les places de l’Europe, du sein de l’Allemagne elle-même, les capitaux offrent leur bonne volonté et leur concours. Les Français soutiendront la France de leurs souscriptions, les capitaux étrangers feront une bonne affaire, et l’instrument direct de notre libération nationale sera désormais conquis. L’état sera définitivement en mesure de remplir tous ses engagemens en demandant aux autres de remplir toutes leurs obligations.

Oui, sans doute, la France a le droit de compter sur le succès pour son emprunt, si colossal qu’il paraisse ; elle offre d’immenses ressources, elle peut réparer ses ruines et suffire à tout, à la reconstitution de sa puissance matérielle comme à la réorganisation de ses forces militaires, comme au développement de tous ses intérêts ; mais il faut bien avoir sans cesse devant l’esprit que ce n’est point l’affaire d’un jour, que c’est là une œuvre de patience, de fermeté prévoyante, d’opiniâtreté laborieuse. Le crédit de la France, « ce crédit si solidement établi et qui sort avec tant d’éclat de l’épreuve présente, » selon le mot de M. le duc de Broglie, ce crédit ne se soutiendra pas tout seul, par une confiance complaisante ou par un artifice d’imagination. Il a besoin pour vivre et s’affermir de deux conditions, l’une financière, l’autre politique. La condition financière, c’est un budget fortement équilibré, constitué de façon à ne pas même laisser un doute, non-seulement sur la bonne volonté de la France, mais sur l’efficacité de ses ressources. Il y a un an, on croyait avoir libéralement doté le budget et l’avoir mis au niveau des charges permanentes créées par la guerre avec 500 millions d’impôts nouveaux, et on s’était exécuté. Aujourd’hui il faut, dit-on, 700 millions, en d’autres termes 200 millions de plus. Ici, à la mérité, il s’est élevé une controverse préliminaire des plus vives entre le gouvernement et un certain nombre de financiers de l’assemblée. Les financiers de la chambre prétendent que 120 millions suffisent, le gouvernement de son côté, ou, pour mieux dire, M. le président de la république soutient résolument que 200 millions sont nécessaires, et il énumère tout ce qui explique ce surcroît de charge, la différence entre l’intérêt payé jusqu’ici à la Prusse pour l’indemnité de guerre et l’intérêt de l’emprunt qu’on va contracter, l’augmentation des dépenses militaires par suite de la loi sur l’armée, bien d’autres choses encore. De toute manière, que le chiffre soit de 120 millions ou de 200 millions, il faut toujours le voter, et personne ne s’y refuse sérieusement. Seulement quels sont les impôts nouveaux auxquels on doit avoir recours ? Ah ! c’est ici le point délicat et épineux. C’est une question qui est agitée depuis plus de quinze jours dans l’assemblée avec une passion singulière, au milieu de péripéties toujours nouvelles qui font de cette discussion un véritable drame et quelquefois un imbroglio plein de surprises. Toutes les arrière-pensées se donnent rendez-vous dans ce débat, tous les projets se heurtent, les systèmes se culbutent les uns les autres, et on finit par tomber dans une confusion qui serait comique, s’il ne s’agissait pas de choses si sérieuses.

Cette question n’est point née d’hier malheureusement ; elle a une origine qui pèse sur elle et qui n’en rend pas la solution des plus faciles. Elle est apparue au 19 janvier de cette année, le jour où un dissentiment si vif éclatait entre M. Thiers et l’assemblée au sujet de l’impôt sur les matières premières, que M. le président de la république défendait de toute l’énergie de sa conviction, que la majorité de la chambre refusait de voter. L’impôt sur les matières premières n’était point, il est vrai, absolument et irrévocablement repoussé, on le mettait en réserve comme une ressource extrême dont on pourrait se servir, si on ne trouvait pas mieux, et il était entendu qu’on devait immédiatement se mettre à la recherche d’une contribution d’une autre nature, moins onéreuse pour le travail national, pour l’industrie, plus compatible avec les principes de liberté commerciale. On a cherché en effet ; entre le gouvernement et la commission parlementaire, il y a eu des négociations qui ne pouvaient conduire à un résultat bien décisif, puisque le gouvernement se bornait le plus souvent à défendre son impôt de prédilection, en critiquant le plus spirituellement du monde tout ce qu’on lui présentait. On a fini cependant par trouver ; on a mis en avant des impôts sur les revenus, sur les valeurs mobilières, sur les créances hypothécaires ; on a proposé un impôt sur les transactions, sur le chiffre des affaires ou des ventes, que le rapporteur de la commission, M. Desseilligny, a soutenu jusqu’au bout avec un remarquable talent. On a proposé bien d’autres choses, une contribution sur les produits fabriqués, une augmentation sur les patentes. Seulement toutes ces propositions, qui n’avaient point une valeur égale, se sont produites avec une certaine incohérence ; elles ont eu de plus un malheur, elles ont rencontré à la lumière de la discussion publique, comme dans le demi-jour des commissions parlementaires, l’opposition la plus vive du gouvernement, de M. le président de la république, qui s’est porté à ce nouveau combat avec l’ardeur la plus entraînante, avec la plus prodigieuse fécondité de parole. Il en est résulté que l’hésitation s’est mise partout, on n’a plus su à quoi s’en tenir et où l’on allait à travers ce tourbillon de discours, d’assertions contraires.

Qu’est-il arrivé ? L’impôt sur le chiffre des affaires a commencé par rester sur le carreau ; des taxes proposées sur les revenus, on n’a pris que quelques parties ; de l’amendement qui proposait des centimes additionnels sur les patentes, sur les portes et fenêtres, sur la contribution mobilière, on n’a voté que le premier article en repoussant le reste. C’est une confusion complète, et en fin de compte, comme avec ce qu’on a voté on est encore loin du chiffre auquel il faut atteindre, on se retrouve plus que jamais en présence de l’impôt sur les matières premières. Le gouvernement est tout près d’en être venu où il voulait. Il triomphe, si l’on veut ; mais il se trouve par le fait que la difficulté est beaucoup moins résolue qu’elle ne paraît l’être. Cet impôt sur les matières premières, auquel on revient par de si étranges détours, que produirait-il en effet tel qu’il se présente aujourd’hui ? M. le président de la république est convaincu qu’il doit produire 60 millions d’abord, puis près de 100 millions ; la commission des tarifs, qui, elle aussi, a étudié la question, croit qu’il ne peut pas donner pour le moment plus de 5 ou 6 millions. Où est la vérité ? Le doute est au moins permis, et c’est pour un résultat aussi problématique qu’on frapperait d’un impôt onéreux les premiers élémens du travail national, qu’on s’exposerait à jeter le trouble dans les relations commerciales de la France avec les autres pays ! M. le président de la république est profondément convaincu qu’il est dans la vérité financière, économique ; c’est sa conviction qui, avec son esprit, fait le charme de son éloquence, et nous convenons sans peine que dans cette discussion même, où il a déployé des dons si merveilleux de savoir et d’habileté, il a jeté le désarroi parmi ses adversaires. Réussira-t-il jusqu’au bout ? enlèvera-t-il définitivement son impôt préféré après avoir détruit presque toutes les propositions de ses contradicteurs ? Nous ne le savons encore. Quoi qu’il arrive, il est bien certain que cette discussion ne finira pas sans avoir donné au budget toutes les ressources nouvelles dont il a besoin, et sous ce rapport la situation financière est du moins assurée de façon à offrir un suffisant appui à l’emprunt qui se prépare.

À vrai dire, la question la plus essentielle n’est pas là, et si le crédit de la France dépend en partie de l’équilibre de son budget, du bon ordre de ses finances, il dépend plus encore de notre sagesse, selon le mot si souvent répété, de notre esprit politique, de la fermeté de notre jugement. C’est là le point grave où il faut toujours revenir. Un ministre habile disait autrefois : « Faites-moi de la bonne politique, je vous ferai de bonnes finances. » Il n’est malheureusement pas certain qu’on soit occupé aujourd’hui à faire de la bonne politique, et tous les incidens qui se succèdent ne font que rendre plus sensibles les incohérences croissantes d’une situation d’où on ne saura plus bientôt comment sortir. De jour en jour, cette situation, au lieu de s’apaiser, s’aigrit et se complique. Sans doute, il y a pour le moment une force supérieure des choses, une considération douloureuse, irrésistible, qui maintient tout, qui empêchera bien des éclats dangereux ; le fait n’existe pas moins, et il serait bien inutile de se faire illusion. C’est un peu, quoi qu’on en dise, le triste résultat de cette manifestation fort inopportune tentée récemment par la droite et le centre droit. La vérité est que depuis ce moment on vit dans un malaise perpétuel. La discussion la plus simple ne peut s’engager sans que les éclairs jaillissent de toutes parts, et hier encore, pour un mot qui n’avait pourtant rien d’extraordinaire, pour avoir parlé de la république conservatrice, M. Thiers s’est vu assailli d’interpellations et d’apostrophes, comme si depuis un an il n’était occupé qu’à livrer la France à l’invasion et à la révolution. On l’a poussé, il a répondu, et, si la situation ne s’est point simplifiée, elle s’est peut-être éclaircie jusqu’à un certain point, en ce sens que M. le président de la république n’a plus caché son intention de travailler à consolider ce qui existe, autant qu’il le pourra, en sauvegardant, bien entendu, tous les intérêts conservateurs de la France.

Il faut pourtant bien savoir ce qu’on poursuit. La droite devrait voir que depuis un an elle n’est point heureuse avec les manifestes et les démonstrations. Toutes les fois qu’elle est sortie de son rôle primitif de patriotisme et de modération pour faire une tentative de parti, elle n’a réussi qu’à rendre plus impossible ou plus difficile la réalisation de ses vœux et de ses espérances. Elle se plaint qu’on s’émancipe du pacte de Bordeaux, et elle ne voit pas que, par ses impatiences et ses agitations, c’est elle qui fait pour la république plus que ne peuvent faire les républicains eux-mêmes. Il y a quelques jours encore, elle va en procession chez M. Thiers, et elle s’attire un nouveau mécompte dont elle s’irrite à tort, puisque, si elle avait réfléchi, elle eût évité une démarche qui ne pouvait conduire à rien. Maintenant où veut-on en venir avec cette guerre mal déguisée contre M. le président de la république ? Est-ce que M. Thiers a manifesté l’intention de disposer de la forme future du gouvernement de la France ? Est-ce qu’on peut lui reprocher de rester simplement dans les conditions où le pouvoir lui a été remis ? A-t-il accompli un acte qui enchaîne la volonté du pays ? Non sans doute, il gouverne comme il peut depuis un an, et il faut bien avouer que ce n’était pas facile. Il prépare la libération de la France, il maintient l’ordre, il trouve encore le temps de passer trois heures dans une commission et de parler pendant deux heures à l’assemblée. Il va trop souvent à la chambre, il tient trop à certaines idées, c’est possible ; mais après tout ce n’est pas un crime, et quand on voit un homme prodiguant sa vieillesse, le premier au travail, le dernier au repos, on devrait y regarder à deux fois avant de soulever des questions qui peuvent affaiblir son autorité ; on devrait songer que la première nécessité est d’achever avec lui une œuvre commencée avec lui. Qu’on soutienne les opinions conservatrices, rien de mieux assurément ; mais il faudrait se souvenir toujours qu’on est conservateur. Quand le gouvernement défend les prérogatives du pouvoir, il ne faudrait pas les lui disputer pour garder le droit de nommer le conseil d’état dans un intérêt de parti, et, quand on a revendiqué ce droit, il ne faudrait pas présenter des listes de candidats comme celle qu’on vient de proposer. Il faudrait enfin s’abstenir de toutes ces agitations, de toutes ces contradictions, et laisser la France retrouver paisiblement son équilibre dans son indépendance nationale bientôt reconquise, et dans sa liberté sauvegardée.

CH. DE MAZADE.