Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1872

Chronique n° 966
14 juillet 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet 1872.

Va-t-on revenir enfin au calme de l’esprit, au sang-froid dans les délibérations publiques, à cette tranquille résolution qu’il faut pour se remettre simplement et fructueusement aux affaires du pays ? L’atmosphère politique au contraire va-t-elle rester indéfiniment chargée de tous ces orages de mauvaise humeur et de vague irritation qui passent dans l’air depuis quelque temps sans pouvoir éclater, sans se dissiper ? Est-ce qu’on n’a pas assez de toutes ces émotions factices et de ces maux de nerfs dont on se fait une cruelle et dangereuse habitude ? Ce n’est pourtant pas trop le moment de jouer avec le feu, de réveiller toutes les animosités des partis, de s’exciter à des combats inutiles, au risque de compromettre la France elle-même dans un de ces conflits où l’on s’engage par impatience, sans savoir comment on en sortira. Si encore, dans ces agitations dont on se fait un jeu, il y avait une pensée claire et saisissable, si en présence de toutes les difficultés d’une situation douloureuse on se sentait la résolution et le pouvoir de trancher en quelque sorte dans le vif, de prendre une initiative hardie, de dissiper d’un seul coup ces contradictions, ces incohérences qui sont la suite de révolutions accumulées, ce serait tout simple, quoique ce ne fût pas sans péril, d’accepter les chances d’une crise qu’on se flatterait de conduire et de dominer ; mais non, on ne peut rien, on le sent, on ne s’agite pas moins, et en définitive quel est le résultat le plus clair ?

Il n’y a point d’autre résultat en vérité que de remettre sans cesse tout en doute et en suspens. On a l’air de déclarer la guerre à un gouvernement qu’on a créé et qu’on ne peut pas remplacer. On croit préparer des combinaisons nouvelles qui seront la suprême sauvegarde dans le péril, et on ne fait que jeter dans une situation déjà bien assez laborieuse un dissolvant de plus, en multipliant les malaises, les tiraillemens et les froissemens. On joue à la fronde. Bientôt les imaginations se mettent de la partie, et on en vient à se nourrir de toutes ces fables qui ne sont après tout que la bizarre expression d’une incertitude maladive, que la crédulité propage, dont la malveillance perfide se fait une arme. Elles font leur chemin, ces fables, bien mieux que si elles étaient des vérités. Elles arrivent de Versailles, elles passent par Paris pour recevoir la dernière façon, elles vont en province, elles font le tour du monde jusqu’à ce qu’elles disparaissent dans le ridicule, non cependant sans avoir créé quelques irritations de plus et sans laisser derrière elles l’impression malsaine de tous les faux bruits. Depuis quelques jours, il faut l’avouer, on s’est montré particulièrement ingénieux dans cette politique de fantaisie et de commérage naturellement combinée de façon à répondre à une certaine disposition des esprits. — N’avez-vous point entendu parler de la grande conspiration monarchique qui a surtout existé dans l’imagination des journaux radicaux ? Pour cette fois, il n’y avait point à en douter, tout était arrangé. On épiait M. Thiers pour le saisir au passage. Le maréchal Mac-Mahon avait donné sa parole et répondait de l’armée. L’illustre et digne soldat de Reischofen avait promis son épée au coup d’état monarchique ourdi dans les conciliabules secrets de la droite, il allait être le Monk de la nouvelle restauration. — Vous n’y êtes pas, disait un autre nouvelliste, il ne s’agit pas du maréchal Mac-Mahon ; il s’agit d’un triumvirat qui servira de transition. Quels seront les triumvirs ? C’est encore un mystère, on le saura bientôt ; dans tous les cas, le président de la république n’a qu’à se bien tenir. — Insigne mensonge ! répondait un troisième personnage tout aussi bien informé, ce n’est pas la droite qui conspire, c’est M. Thiers qui prépare de son côté un coup d’état. Il conspire avec la gauche, il va même jusqu’à tendre la main aux radicaux ; il médite la dissolution de l’assemblée. — Et voilà de quelles billevesées saugrenues on a nourri l’imagination publique pendant quelques jours, en ayant l’air de provoquer les personnes qu’on mettait en cause à s’expliquer sur de si étranges histoires !

Bien entendu, les explications étaient parfaitement inutiles par cette raison fort simple, qu’on ne dément pas des fables de cette nature. Le maréchal Mac-Mahon, sans affectation aucune, a saisi la première occasion d’attester par sa présence chez M. le président de la république la correction de son attitude. La droite peut avoir ses idées de prédilection ou ses griefs, elle peut même compter quelques indiscrets dans ses rangs, sans songer aux conspirations secrètes, et quant à M. Thiers, on peut dire que, si le silence est une nécessité de toute bonne conspiration, il joue étrangement son rôle ; il parle plus que jamais, il n’est occupé qu’à persuader ses contradicteurs par toutes les ressources d’une prodigieuse et infatigable éloquence, — ce qui est une perte de temps, on en conviendra, pour un homme qui médite des coups de force. Toutes ces histoires sont assez ridicules sans doute ; mais voilà à quoi l’on s’expose par ce système d’agitations irréfléchies et de démonstrations vaines. On crée une sorte d’état artificiel où règnent les faux bruits, où l’excitation morale devient une maladie universelle. Qu’est-ce que la politique ainsi faite ? Ce n’est plus même une lutte sérieuse gardant son caractère de dignité et de puissance, c’est une mêlée fiévreuse et confuse où l’on perd son temps à s’irriter et à se défier de tout, où l’esprit de parti, profitant de la circonstance, s’embusque derrière toutes les questions, toujours prêt à faire irruption et à dénaturer le plus simple débat.

On le voit bien par tout ce qui se passe depuis quelque temps à l’assemblée. Les députés ne s’en doutent peut-être pas, cela produit à une certaine distance l’effet le plus étrange : on sent que toutes les passions sont sur le qui-vive et n’attendent que le moment d’éclater. Au moindre prétexte, les animosités se font jour et les paroles amères courent dans l’air. Les incidens s’enveniment sans raison et sans profit ; les affaires les plus graves sont souvent compromises ou se traînent péniblement et confusément, parce qu’on discute et on vote sous l’influence obsédante et inavouée d’une arrière-pensée de parti. Le fait est qu’on marche dans une certaine obscurité en s’interpellant parfois assez vivement et sans trop savoir où l’on va. Pendant ce temps, que peut penser l’Europe, qu’on dit toujours occupée à nous regarder ? L’Europe ou plutôt l’Allemagne, dans la personne de M. d’Arnim, était, il y a peu de jours, à la tribune diplomatique de l’assemblée, assistant à une de ces scènes parlementaires où l’esprit de parti se déploie dans tout le luxe de ses inconvenantes fureurs, et M. de Bismarck n’a pu certainement qu’être satisfait en recevant le bulletin qu’a dû lui envoyer son ambassadeur. Puisqu’on est si persuadé que l’Europe nous regarde, on devrait bien s’en souvenir toujours et ne pas renouveler ces spectacles de violences sans dignité dans les momens les plus douloureux. Que dit à son tour le pays ? Le pays ne laisse point visiblement d’être quelque peu étonné et déconcerté en présence d’agitations et de passions qu’il ne comprend pas toujours, qu’il désavoue en quelque sorte par son attitude, par ce goût de paix et de repos intérieur qui est un des symptômes les plus sensibles, les plus caractéristiques, du moment. Le pays est certes fort résigné et soumis ; il ne se plaint pas trop des sacrifices qu’on lui impose et dont il est le premier à sentir la cruelle nécessité ; il n’a aucun sentiment d’hostilité, pas plus contre l’assemblée que contre le gouvernement. Le pays, quant à lui, n’a point de parti-pris, et pour sûr il ne conspire pas, il suivra la direction qu’on lui donnera ; mais il a bien le droit de savoir ce qu’on lui veut, de désirer qu’on s’occupe de ses affaires au lieu d’ajouter aux difficultés qui l’accablent ; il a bien le droit de rappeler ceux qui le représentent au sentiment d’une situation où les compétitions de pouvoir et les luttes d’amour-propre ne sont guère de circonstance, de leur demander de suspendre leurs querelles, d’ajourner leurs espérances, de respecter son malheur, de ne point offrir au monde le spectacle de divisions aussi humiliantes que stériles. Le pays se dit et a le droit de se dire qu’à suivre le système qu’on suit, à soulever à tout propos des problèmes absolument insolubles pour le moment, on ne fait qu’aigrir les passions et se jeter aveuglément dans une voie sans issue, tandis que, si l’on s’attachait à s’affermir sur le terrain qu’on a conquis, à régulariser sans parti-pris l’action parlementaire, à traiter pour elles-mêmes les grandes questions de reconstitution nationale, on travaillerait plus utilement à préparer l’avenir.

Sans doute, nous ne le méconnaissons pas, il est très important pour le pays de savoir ce que pensent la droite et le centre droit, quelles combinaisons ils tiennent en réserve, comment ils entendent remplacer un gouvernement qui a représenté jusqu’ici la France dans les heures les plus périlleuses, et qui a eu du moins la fortune de tenir tête aux plus formidables orages. Le pays ne peut que s’intéresser aux solutions méditées par des hommes d’esprit, devenus tout à coup quelque peu aventureux sans le vouloir ; mais, à dire vrai, il est peut-être plus intéressant pour lui de savoir comment il délivrera son territoire encore occupé par l’étranger, par quel prodige de crédit il pourra se procurer la colossale rançon qui lui est imposée, quels sacrifices il doit faire pour élever son budget à la hauteur des charges dont il a reçu le pesant héritage. Ceci est un peu plus important que de batailler sur des nuances et des subtilités, et la pire des tactiques serait d’aborder de telles questions avec un esprit aigri par les préjugés de parti, avec une bonne volonté attiédie par des ressentimens mal déguisés. Qu’on discute sur le pacte de Bordeaux, sur la république provisoire ou définitive, sur une élection au caractère équivoque, sur les procédés de gouvernement employés par M. Thiers, soit, on pourra s’en occuper quand il en sera temps ; pour aujourd’hui, tout cela pâlit quelque peu, il faut en convenir, devant ces deux faits tout récens qui résument notre politique, et qui sont singulièrement propres à tempérer les impatiences, en ravivant dans les âmes l’inexorable sentiment des choses, en nous remettant en face de cette réalité terrible avec laquelle nous n’en avons pas fini. L’autre jour, M. le ministre des affaires étrangères a porté à l’assemblée le traité nouveau qu’on vient de signer avec l’Allemagne, et qui règle les conditions pratiques de la libération de la France en proportionnant l’évacuation graduelle du territoire aux paiemens échelonnés de l’indemnité de guerre dont nous restons encore comptables vis-à-vis de la Prusse. Peu de jours après, M. le ministre des finances venait à son tour soumettre à l’assemblée un projet d’emprunt de 3 milliards 500 millions pour assurer au gouvernement les moyens d’exécuter la convention libératrice. Ces deux faits, assurément fort expressifs par eux-mêmes et commentés avec autant de simplicité que de droiture par les deux ministres, résument tout et disent tout. Ils marquent une étape nouvelle dans cette voie où la fatalité de la guerre nous a laissés, il y a plus d’un an, et où nous avons à reconquérir pas à pas nos provinces laissées en gage. Dans tous les cas, ils devraient suffire à rappeler que, lorsqu’on a une œuvre semblable à conduire jusqu’au bout, ce n’est pas le moment de se créer des émotions de fantaisie et d’agiter des questions d’influence ou de pouvoir, que dans une telle situation, plus on affaiblit le gouvernement chargé de représenter le pays, plus on risque de donner des prétextes à un négociateur impérieux, déjà trop disposé à profiter de toutes les circonstances. La France est toujours la France, dira-t-on ; c’est avec elle qu’on traite, ce n’est point avec un gouvernement qui n’est que le représentant passager de l’autorité nationale. C’est un moyen commode de se faire illusion : on crée des difficultés à une négociation par toute sorte de conflits intérieurs, et on se réserve le droit de critiquer le négociateur pour n’avoir pas fait mieux. Quoi qu’il en soit, le gouvernement a signé la convention, l’assemblée l’a ratifiée, et sur ce point du moins la diplomatie a dit son dernier mot.

En quoi consiste-t-il donc, ce traité, qui fixe les rapports de la France et de l’Allemagne jusqu’à la libération définitive de nos provinces occupées ? Il est ce qu’il peut être, et il n’est malheureusement rien de plus. L’évacuation progressive du territoire suit le paiement gradué des diverses fractions de l’indemnité. Ainsi, deux mois après la ratification du traité et le versement du premier demi-milliard une fois effectué, les Allemands quitteront deux départemens : la Marne et la Haute-Marne. Après le paiement du second milliard, ils quitteront les Ardennes et les Vosges. Les départemens de la Meuse, de Meurthe-et-Moselle et Belfort, resteront occupés jusqu’à la fin, et la dernière échéance est reportée du 2 mars 1874 au 2 mars 1875. En apparence, c’est une année de plus d’occupation ; seulement, dans cette série de combinaisons échelonnant les paiemens successifs du moment présent au 2 mars 1875, le gouvernement français garde le droit de se libérer par anticipation au moyen de versemens partiels de 100 millions, et, quand il n’aura plus que 1 milliard à payer, il pourra faire accepter des garanties financières en échange des garanties territoriales. Cette condition était déjà dans le traité de Francfort ; elle est maintenue plus que jamais dans le traité de Versailles, et, en nous permettant d’anticiper les paiemens, elle nous laisse l’espérance de hâter la libération de nos provinces. De toute façon, les départemens successivement évacués resteront neutralisés au point de vue militaire, la France ne pourra élever aucune fortification sur ces territoires, et les Allemands, de leur côté, n’auront point le droit de se fortifier dans les positions où ils resteront campés, à Belfort notamment. Ce qu’il y a de plus sensible, et ce qui à visiblement coûté le plus à nos négociateurs, c’est que l’armée allemande ne sera point diminuée ; elle restera jusqu’au bout composée de 50,000 hommes, de sorte que l’occupation, en se retirant, retombera de tout son poids sur les derniers fragmens de terre française retenus en dépôt. Que faire à cela ? L’Allemagne, dit M. le ministre des affaires étrangères, l’Allemagne s’est refusée à un arrangement qui aurait réduit son armée.

Allons au fond des choses. Le gouvernement a fait ce qu’il a pu, et il ne se flatte point lui-même assurément d’avoir fait ce qu’il aurait voulu. Il n’y avait point à s’applaudir et à complimenter nos négociateurs sur un succès qui sourit peu sans doute à leur orgueil patriotique. Il n’y avait qu’à enregistrer simplement et tristement. C’est ce qu’a fait M. le duc de Broglie avec une mesure de langage visiblement calculée dans le rapport par lequel il a proposé à l’assemblée la ratification. Peut-être y aurait-il eu un mot de plus à dire pour maintenir l’autorité du gouvernement dans une œuvre qui a bien des phases à traverser encore avant d’arriver à son terme. Telle qu’elle est, la dernière convention signée avec l’Allemagne a eu un malheur : elle a éveillé trop d’illusions avant d’être connue. Puisqu’il s’agissait de la libération de la France, on s’est presque figuré qu’on allait en finir, qu’on touchait au moment où les départemens occupés cesseraient de subir la poignante humiliation d’une garnison étrangère. On n’a pas songé que nous n’étions pas précisément en position de faire prévaloir tous nos désirs, qu’il y avait des résistances à vaincre, qu’il était peu vraisemblable que l’Allemagne renonçât d’un seul coup à des garanties qu’elle a maintenues jusqu’ici avec une jalouse âpreté. On croyait ce qu’on souhaitait, voilà tout. Il en est résulté cette sorte de déception qui a éclaté presque naïvement dès le premier jour, et dont l’esprit de parti s’est peut-être emparé comme d’une arme de plus contre le gouvernement. Était-ce la peine, a-t-on dit, d’aller négocier une convention nouvelle qui ne change rien, qui n’atténue aucune dureté, qui n’allège le fardeau pour les uns que pour le laisser retomber plus pesamment sur les autres, et qui prolonge d’une année l’occupation étrangère. Mieux valait encore s’en tenir au traité qui existait et l’exécuter résolument, mieux valait ne rien dire que de paraître solliciter comme une faveur ce qui ressemble à une aggravation de nos charges.

C’était évidemment l’impression la plus irréfléchie. De toute façon, le gouvernement était obligé de négocier avec l’Allemagne. Le traité de Francfort, précisant et complétant les préliminaires de Versailles, avait fixé les conditions générales de la paix, la durée de l’occupation, l’échéance extrême pour l’acquittement de l’indemnité ; mais il fallait bien en venir toujours à la réalisation pratique de ces conditions. On ne pouvait pas attendre le 2 mars 1874 ; 3 milliards ne se trouvent pas ainsi, on ne les compte pas subitement, instantanément, à jour fixe, et, quel que soit le crédit d’une nation, il faut du temps pour payer. On ne remue pas de telles masses de capitaux sans risquer de produire de véritables commotions dans tous les marchés, sans s’exposer à provoquer des crises monétaires qui réagissent et pèsent sur tous les intérêts. C’était donc une nécessité impérieuse de préparer d’avance cette colossale opération, dont le dernier mot est la libération du territoire français, et puisqu’il fallait tout préparer d’avance le mieux était encore de combiner ce travail préliminaire de façon à en tirer quelque avantage, si on le pouvait. Au fond, c’est là tout le traité. Aurait-il été possible d’obtenir dès ce moment une évacuation plus complète au moyen de garanties financières offertes par de puissans syndicats européens et acceptées par l’Allemagne ? On a paru le croire un instant. En réalité, il est peu probable que ces garanties eussent balancé aux yeux du cabinet de Berlin l’intérêt politique et militaire qu’il attache à l’occupation. Dans tous les cas, c’est une ressource qui reste pour le dernier milliard quand on en sera là.

Sans doute la convention qui a été signée à Versailles le 29 juin et qui a été ratifiée par l’assemblée quatre jours après, cette convention ne fait pas que la paix qui nous a été infligée soit moins dure ; elle ne ferait plutôt que nous rappeler cet immense et ineffaçable deuil. Telle qu’elle apparaît, elle résout le problème d’une réalisation prévue des plus exorbitantes conditions que la force victorieuse ait jamais imposées, et dans ses détails elle offre les seuls adoucissemens, les seuls avantages qu’on pût attendre. Elle assure à la France les moyens d’organiser, d’anticiper sa libération par des paiemens fractionnés et d’arriver ainsi à l’évacuation de deux départemens dans quelques semaines, de deux autres départemens avant le printemps de 1873. Elle fixe les étapes de la retraite des armées étrangères, et même, qu’on le remarque bien, cette prolongation possible de l’occupation pendant une année, jusqu’au 2 mars 1875, cette prolongation, qui a paru surprendre au premier abord, n’est point une obligation ; c’est une sorte de précaution contre l’imprévu, une facilité de plus dont le gouvernement n’a point l’intention de se servir, mais qui lui laisserait une certaine latitude, si des circonstances inattendues venaient à entraver notre complet et rapide acquittement. Nous ne voulons pas grossir ces avantages, ils sont mêlés de trop d’amertumes qu’il n’était au pouvoir de personne de nous épargner, et quant à la pénible nécessité de laisser le fardeau tout entier de l’armée allemande peser sur les derniers départemens qui resteront occupés, le gouvernement s’est engagé à prendre des mesures pour établir les troupes étrangères de la façon la moins gênante pour les populations. Somme toute, avouons-le, si on écarte les illusions, si on reste dans la modeste et rigoureuse réalité où nous sommes obligés de vivre, ce qui était possible par une négociation a été fait, et ce qui est à faire aujourd’hui, c’est cet emprunt qui complète l’œuvre diplomatique, qui doit mettre à la disposition du gouvernement les ressources nécessaires pour conduire la France à ce jour désiré où elle retrouvera de nouveau sa liberté tout entière, où elle verra le dernier soldat étranger quitter son territoire.

M. de Rémusat le dit avec une prévoyante et patriotique raison : « notre libération territoriale n’est plus qu’une question de finance ; tout dépend de la puissance de notre crédit, du bon ordre de nos finances, enfin de notre sagesse. » Ce que M. de Rémusat dit comme ministre, M. le duc de Broglie le dit à son tour comme rapporteur de la commission parlementaire. Oui, en effet, tout est là. C’est une question de crédit et de sagesse. M. le ministre des finances s’est chargé de mettre pour ainsi dire en chiffres cette redoutable question en présentant le projet d’emprunt. L’assemblée ne s’est point encore prononcée, elle attend le rapport de sa commission. Entre l’assemblée et le gouvernement du reste, il ne peut y avoir sur ce point aucune divergence. La nécessité n’est point douteuse, l’opportunité est tout aussi évidente ; on est à peu près d’accord sur les conditions, et, si le vote n’est point encore connu, il est facile à prévoir ; il sera sans doute unanime, à moins qu’il ne se trouve encore trois ou quatre protestans comme pour le traité avec l’Allemagne, et, avant qu’un mois soit passé, le dernier mot de l’emprunt sera dit. Ainsi la France se trouve encore une fois engagée dans une des plus hardies et des plus formidables opérations de crédit, et on peut bien convenir sans forfanterie qu’elle supporte le poids de ces épreuves avec une certaine fermeté, avec le sentiment de ce qu’elle se doit à elle-même. L’an dernier, elle a dû emprunter 2 milliards pour commencer le paiement de sa rançon ; cette année, c’est plus de 3 milliards qu’elle doit demander au crédit pour compléter sa libération, et ce n’est là encore qu’une partie de ce qu’elle a payé depuis quinze mois ou de ce qu’elle doit payer, puisqu’elle a été ou elle reste obligée de suffire à bien d’autres charges léguées par la guerre.

Cette dévorante liquidation, elle l’a courageusement acceptée, elle la poursuit, et, qu’on le remarque bien, au milieu de cette crise permanente qu’elle traverse, elle n’a point cessé de faire bonne contenance. Elle a pourvu à tout, elle a maintenu la régularité de ses services publics ; elle n’a pas craint même de s’imposer des dépenses nouvelles pour fortifier son organisation militaire, et elle a inscrit 200 millions d’amortissement dans son budget. Malgré toutes ces profusions presque ruineuses, sa dette n’a point trop fléchi sur les marchés du monde, les billets de la Banque de France n’ont subi aucune dépréciation, et ils résisteront encore certainement à un accroissement nouveau du chiffre de l’émission. S’il y a eu un moment l’an dernier quelque embarras dans la circulation monétaire par suite des énormes paiemens qui ont été faits, ces difficultés ont été surmontées avec une facilité relative. L’industrie et le commerce, malgré d’incontestables souffrances, ne se sont point découragés, le travail ne s’est point interrompu. Convenons-en, puisque les étrangers eux-mêmes l’ont souvent remarqué avec un certain étonnement, tous ces faits sont un signe éclatant de la vitalité de la France, de la puissance de ses ressources, qui ne sont point sans doute inépuisables comme on le disait autrefois, mais qui, sagement administrées, permettront de conduire jusqu’au bout sans défaillance la liquidation de nos désastres, Et maintenant, dans ces conditions, quel sera le résultat du nouvel emprunt qui va s’ouvrir ? On peut assurément espérer que ce résultat sera digne de la confiance qu’inspire, que mérite notre pays, puisque déjà de toutes les places de l’Europe, du sein de l’Allemagne elle-même, les capitaux offrent leur bonne volonté et leur concours. Les Français soutiendront la France de leurs souscriptions, les capitaux étrangers feront une bonne affaire, et l’instrument direct de notre libération nationale sera désormais conquis. L’état sera définitivement en mesure de remplir tous ses engagemens en demandant aux autres de remplir toutes leurs obligations.

Oui, sans doute, la France a le droit de compter sur le succès pour son emprunt, si colossal qu’il paraisse ; elle offre d’immenses ressources, elle peut réparer ses ruines et suffire à tout, à la reconstitution de sa puissance matérielle comme à la réorganisation de ses forces militaires, comme au développement de tous ses intérêts ; mais il faut bien avoir sans cesse devant l’esprit que ce n’est point l’affaire d’un jour, que c’est là une œuvre de patience, de fermeté prévoyante, d’opiniâtreté laborieuse. Le crédit de la France, « ce crédit si solidement établi et qui sort avec tant d’éclat de l’épreuve présente, » selon le mot de M. le duc de Broglie, ce crédit ne se soutiendra pas tout seul, par une confiance complaisante ou par un artifice d’imagination. Il a besoin pour vivre et s’affermir de deux conditions, l’une financière, l’autre politique. La condition financière, c’est un budget fortement équilibré, constitué de façon à ne pas même laisser un doute, non-seulement sur la bonne volonté de la France, mais sur l’efficacité de ses ressources. Il y a un an, on croyait avoir libéralement doté le budget et l’avoir mis au niveau des charges permanentes créées par la guerre avec 500 millions d’impôts nouveaux, et on s’était exécuté. Aujourd’hui il faut, dit-on, 700 millions, en d’autres termes 200 millions de plus. Ici, à la mérité, il s’est élevé une controverse préliminaire des plus vives entre le gouvernement et un certain nombre de financiers de l’assemblée. Les financiers de la chambre prétendent que 120 millions suffisent, le gouvernement de son côté, ou, pour mieux dire, M. le président de la république soutient résolument que 200 millions sont nécessaires, et il énumère tout ce qui explique ce surcroît de charge, la différence entre l’intérêt payé jusqu’ici à la Prusse pour l’indemnité de guerre et l’intérêt de l’emprunt qu’on va contracter, l’augmentation des dépenses militaires par suite de la loi sur l’armée, bien d’autres choses encore. De toute manière, que le chiffre soit de 120 millions ou de 200 millions, il faut toujours le voter, et personne ne s’y refuse sérieusement. Seulement quels sont les impôts nouveaux auxquels on doit avoir recours ? Ah ! c’est ici le point délicat et épineux. C’est une question qui est agitée depuis plus de quinze jours dans l’assemblée avec une passion singulière, au milieu de péripéties toujours nouvelles qui font de cette discussion un véritable drame et quelquefois un imbroglio plein de surprises. Toutes les arrière-pensées se donnent rendez-vous dans ce débat, tous les projets se heurtent, les systèmes se culbutent les uns les autres, et on finit par tomber dans une confusion qui serait comique, s’il ne s’agissait pas de choses si sérieuses.

Cette question n’est point née d’hier malheureusement ; elle a une origine qui pèse sur elle et qui n’en rend pas la solution des plus faciles. Elle est apparue au 19 janvier de cette année, le jour où un dissentiment si vif éclatait entre M. Thiers et l’assemblée au sujet de l’impôt sur les matières premières, que M. le président de la république défendait de toute l’énergie de sa conviction, que la majorité de la chambre refusait de voter. L’impôt sur les matières premières n’était point, il est vrai, absolument et irrévocablement repoussé, on le mettait en réserve comme une ressource extrême dont on pourrait se servir, si on ne trouvait pas mieux, et il était entendu qu’on devait immédiatement se mettre à la recherche d’une contribution d’une autre nature, moins onéreuse pour le travail national, pour l’industrie, plus compatible avec les principes de liberté commerciale. On a cherché en effet ; entre le gouvernement et la commission parlementaire, il y a eu des négociations qui ne pouvaient conduire à un résultat bien décisif, puisque le gouvernement se bornait le plus souvent à défendre son impôt de prédilection, en critiquant le plus spirituellement du monde tout ce qu’on lui présentait. On a fini cependant par trouver ; on a mis en avant des impôts sur les revenus, sur les valeurs mobilières, sur les créances hypothécaires ; on a proposé un impôt sur les transactions, sur le chiffre des affaires ou des ventes, que le rapporteur de la commission, M. Desseilligny, a soutenu jusqu’au bout avec un remarquable talent. On a proposé bien d’autres choses, une contribution sur les produits fabriqués, une augmentation sur les patentes. Seulement toutes ces propositions, qui n’avaient point une valeur égale, se sont produites avec une certaine incohérence ; elles ont eu de plus un malheur, elles ont rencontré à la lumière de la discussion publique, comme dans le demi-jour des commissions parlementaires, l’opposition la plus vive du gouvernement, de M. le président de la république, qui s’est porté à ce nouveau combat avec l’ardeur la plus entraînante, avec la plus prodigieuse fécondité de parole. Il en est résulté que l’hésitation s’est mise partout, on n’a plus su à quoi s’en tenir et où l’on allait à travers ce tourbillon de discours, d’assertions contraires.

Qu’est-il arrivé ? L’impôt sur le chiffre des affaires a commencé par rester sur le carreau ; des taxes proposées sur les revenus, on n’a pris que quelques parties ; de l’amendement qui proposait des centimes additionnels sur les patentes, sur les portes et fenêtres, sur la contribution mobilière, on n’a voté que le premier article en repoussant le reste. C’est une confusion complète, et en fin de compte, comme avec ce qu’on a voté on est encore loin du chiffre auquel il faut atteindre, on se retrouve plus que jamais en présence de l’impôt sur les matières premières. Le gouvernement est tout près d’en être venu où il voulait. Il triomphe, si l’on veut ; mais il se trouve par le fait que la difficulté est beaucoup moins résolue qu’elle ne paraît l’être. Cet impôt sur les matières premières, auquel on revient par de si étranges détours, que produirait-il en effet tel qu’il se présente aujourd’hui ? M. le président de la république est convaincu qu’il doit produire 60 millions d’abord, puis près de 100 millions ; la commission des tarifs, qui, elle aussi, a étudié la question, croit qu’il ne peut pas donner pour le moment plus de 5 ou 6 millions. Où est la vérité ? Le doute est au moins permis, et c’est pour un résultat aussi problématique qu’on frapperait d’un impôt onéreux les premiers élémens du travail national, qu’on s’exposerait à jeter le trouble dans les relations commerciales de la France avec les autres pays ! M. le président de la république est profondément convaincu qu’il est dans la vérité financière, économique ; c’est sa conviction qui, avec son esprit, fait le charme de son éloquence, et nous convenons sans peine que dans cette discussion même, où il a déployé des dons si merveilleux de savoir et d’habileté, il a jeté le désarroi parmi ses adversaires. Réussira-t-il jusqu’au bout ? enlèvera-t-il définitivement son impôt préféré après avoir détruit presque toutes les propositions de ses contradicteurs ? Nous ne le savons encore. Quoi qu’il arrive, il est bien certain que cette discussion ne finira pas sans avoir donné au budget toutes les ressources nouvelles dont il a besoin, et sous ce rapport la situation financière est du moins assurée de façon à offrir un suffisant appui à l’emprunt qui se prépare.

À vrai dire, la question la plus essentielle n’est pas là, et si le crédit de la France dépend en partie de l’équilibre de son budget, du bon ordre de ses finances, il dépend plus encore de notre sagesse, selon le mot si souvent répété, de notre esprit politique, de la fermeté de notre jugement. C’est là le point grave où il faut toujours revenir. Un ministre habile disait autrefois : « Faites-moi de la bonne politique, je vous ferai de bonnes finances. » Il n’est malheureusement pas certain qu’on soit occupé aujourd’hui à faire de la bonne politique, et tous les incidens qui se succèdent ne font que rendre plus sensibles les incohérences croissantes d’une situation d’où on ne saura plus bientôt comment sortir. De jour en jour, cette situation, au lieu de s’apaiser, s’aigrit et se complique. Sans doute, il y a pour le moment une force supérieure des choses, une considération douloureuse, irrésistible, qui maintient tout, qui empêchera bien des éclats dangereux ; le fait n’existe pas moins, et il serait bien inutile de se faire illusion. C’est un peu, quoi qu’on en dise, le triste résultat de cette manifestation fort inopportune tentée récemment par la droite et le centre droit. La vérité est que depuis ce moment on vit dans un malaise perpétuel. La discussion la plus simple ne peut s’engager sans que les éclairs jaillissent de toutes parts, et hier encore, pour un mot qui n’avait pourtant rien d’extraordinaire, pour avoir parlé de la république conservatrice, M. Thiers s’est vu assailli d’interpellations et d’apostrophes, comme si depuis un an il n’était occupé qu’à livrer la France à l’invasion et à la révolution. On l’a poussé, il a répondu, et, si la situation ne s’est point simplifiée, elle s’est peut-être éclaircie jusqu’à un certain point, en ce sens que M. le président de la république n’a plus caché son intention de travailler à consolider ce qui existe, autant qu’il le pourra, en sauvegardant, bien entendu, tous les intérêts conservateurs de la France.

Il faut pourtant bien savoir ce qu’on poursuit. La droite devrait voir que depuis un an elle n’est point heureuse avec les manifestes et les démonstrations. Toutes les fois qu’elle est sortie de son rôle primitif de patriotisme et de modération pour faire une tentative de parti, elle n’a réussi qu’à rendre plus impossible ou plus difficile la réalisation de ses vœux et de ses espérances. Elle se plaint qu’on s’émancipe du pacte de Bordeaux, et elle ne voit pas que, par ses impatiences et ses agitations, c’est elle qui fait pour la république plus que ne peuvent faire les républicains eux-mêmes. Il y a quelques jours encore, elle va en procession chez M. Thiers, et elle s’attire un nouveau mécompte dont elle s’irrite à tort, puisque, si elle avait réfléchi, elle eût évité une démarche qui ne pouvait conduire à rien. Maintenant où veut-on en venir avec cette guerre mal déguisée contre M. le président de la république ? Est-ce que M. Thiers a manifesté l’intention de disposer de la forme future du gouvernement de la France ? Est-ce qu’on peut lui reprocher de rester simplement dans les conditions où le pouvoir lui a été remis ? A-t-il accompli un acte qui enchaîne la volonté du pays ? Non sans doute, il gouverne comme il peut depuis un an, et il faut bien avouer que ce n’était pas facile. Il prépare la libération de la France, il maintient l’ordre, il trouve encore le temps de passer trois heures dans une commission et de parler pendant deux heures à l’assemblée. Il va trop souvent à la chambre, il tient trop à certaines idées, c’est possible ; mais après tout ce n’est pas un crime, et quand on voit un homme prodiguant sa vieillesse, le premier au travail, le dernier au repos, on devrait y regarder à deux fois avant de soulever des questions qui peuvent affaiblir son autorité ; on devrait songer que la première nécessité est d’achever avec lui une œuvre commencée avec lui. Qu’on soutienne les opinions conservatrices, rien de mieux assurément ; mais il faudrait se souvenir toujours qu’on est conservateur. Quand le gouvernement défend les prérogatives du pouvoir, il ne faudrait pas les lui disputer pour garder le droit de nommer le conseil d’état dans un intérêt de parti, et, quand on a revendiqué ce droit, il ne faudrait pas présenter des listes de candidats comme celle qu’on vient de proposer. Il faudrait enfin s’abstenir de toutes ces agitations, de toutes ces contradictions, et laisser la France retrouver paisiblement son équilibre dans son indépendance nationale bientôt reconquise, et dans sa liberté sauvegardée.

CH. DE MAZADE.

ESSAIS ET NOTICES.

LE FOND DES MERS.
Lithologie du fond des mers, par H. Ch. Delesse, professeur à l’École des mines et à l’École normale.

L’étude du fond des mers en général et le long des côtes en particulier offre un double intérêt : un intérêt scientifique et un intérêt pratique. L’intérêt pratique est évident. La connaissance du fond de la mer importe au navigateur, car la sûreté de l’ancrage en dépend. Sur un fond de roche, l’ancre ne mord pas : sur un fond de sable, elle ne tient pas ; elle s’enfonce au contraire dans un fond vaseux, et la fixité du navire est assurée. Le Pilote français et les différens portulans contiennent à cet égard tous les renseignemens nécessaires ; mais les travaux qui se font dans les ports ou sur les côtes nécessitent des notions plus précises et plus détaillées. Profondeur des eaux, hauteur des marées, direction et force des courans et des vents régnans, déplacement des matériaux meubles, tels que les sables et les limons charriés par les courans constans ou intermittens, apports des fleuves et des cours d’eau qui se jettent dans la mer, nature géologique du sol sous-marin caché sous les dépôts meubles, tous ces élémens doivent être appréciés par l’ingénieur chargé de la construction, de l’entretien ou de l’amélioration d’un port, d’une embouchure de fleuve, d’un canal ou d’un étang communiquant avec la mer.

Jadis l’intérêt pratique de la géologie sous-marine se bornait aux besoins que nous venons d’énumérer. Dès que le navigateur s’éloignait des côtes, la connaissance des profondeurs de la mer lui devenait indifférente : peu lui importait combien de centaines de mètres d’eau séparaient la quille de son navire du fond de la mer qu’il allait parcourir. La télégraphie électrique a nécessité des explorations embrassant les mers dans toute leur étendue. A la connaissance des profondeurs, il a fallu joindre celle de la nature du fond, si importante pour la sécurité des câbles immergés. Des sondages multipliés ont fait reconnaître des vallées profondes, des plateaux étendus, des montagnes dont les sommets n’atteignent pas la surface des eaux. Une véritable orographie sous-marine, comparable à l’orographie terrestre, a été dévoilée par les sondages multipliés, préliminaires obligés de la pose du câble qui devait mettre en communication des continens séparés par de vastes étendues de mer. L’exploration du littoral n’était plus suffisante ; la géographie sous-marine est devenue le complément de la géographie terrestre.

Si la connaissance du fond des mers est importante au point de vue pratique, combien ne l’est-elle pas davantage sous le rapport scientifique ! J’ai honte, en vérité, de reproduire encore cette distinction surannée, reste de la scolastique du moyen âge et maintenue seulement par la routine obstinée des esprits arriérés sur la route du progrès. Il n’est point de connaissance inutile, et l’application la plus inattendue est souvent le corollaire d’une recherche purement théorique. Étudions donc scientifiquement avec M. Delesse, sans aucune préoccupation pratique, le fond des mers qui baignent notre littoral.

Les matériaux meubles qui reposent au fond des mers ont une double origine. Les uns sont le résultat de la destruction des roches qui bordent les côtes, destruction qui s’opère sous l’influence des agens atmosphériques et de la force destructive des vagues et des marées. C’est ainsi que les falaises crayeuses de la Normandie et des côtes d’Angleterre se démolissent incessamment et s’écroulent dans la mer ; on a exactement mesuré le recul année par année. Les côtes composées de roches dures, telles que les granités du Finistère et du Cotentin, semblent braver le courroux des vagues, et l’action dissolvante de l’eau de mer, aussi bien que celle de la pluie et des gaz de l’atmosphère. Cependant les érosions qui les sillonnent et la nature même du sable du fond de la mer montrent que ces roches se détruisent aussi, mais avec plus de lenteur que les autres : elles ne sont pas absolument réfractaires aux actions multiples dont nous avons parlé.

L’examen du sable de nos côtes prouve ensuite que les grains dont il se compose ne proviennent pas tous des rochers baignés par la mer. Dans le sable d’une côte calcaire, le géologue reconnaît, à l’aide du microscope et de l’analyse chimique, des parcelles de roches étrangères au littoral : du quartz et du mica le long des côtes calcaires, du carbonate de chaux, de la dolomie, sur des côtes granitiques. Ici apparaît le rôle immense des eaux courantes qui se versent dans la mer, des ruisseaux et des petites rivières amenant les débris de terrains situés à une petite distance, des fleuves qui prennent leur source dans l’intérieur des continens, charriant jusqu’aux bords de l’Océan et de la Méditerranée les détritus des roches qui forment les sommets culminans des Alpes et des Pyrénées. On retrouve sans peine dans le sable et les galets des côtes de la Méditerranée, depuis les embouchures du Rhône jusqu’à celle du Lez en face de Montpellier, les variolites arrachées par la Durance aux sommets du Mont-Genèvre, les débris des roches basaltiques du Vivarais et du quartz hyalin, élément de toutes les roches cristallines des Alpes et des Cévennes. Sur cette côte, bordée uniquement de roches calcaires, le sable contient de 90 à 95 pour 100 de silice. Ainsi les dépôts littoraux nous offrent en abrégé la collection de toutes les roches dures des montagnes où les cours d’eau qui aboutissent à la côte ont pris leur origine. Tous ces dépôts, quelle que soit la nature des roches du littoral ou de celles que les affluens ont entraînées vers la mer, contiennent toujours une proportion notable de calcaire ou carbonate de chaux. Cela vient de ce que tous renferment des débris de coquilles marines dont le carbonate de chaux est le principe constituant. Ces coquilles ne sont pas distribuées uniformément le long de nos côtes. Abondans sur les plages ou les côtes peu élevées, les animaux qui sécrètent ces coquilles sont rares au pied des falaises, des roches abruptes et sur les fonds de galets. Sur les plages sablonneuses, ils sont tantôt rares, comme le long des landes de Gascogne et des côtes de la Belgique, tantôt abondans, comme dans le golfe d’Antibes, les côtes du Calvados et la baie de la Seine ; ils le sont surtout lorsque la côte est découpée et présente des anses nombreuses abritées des vagues et des vents du large. La configuration physique joue sous ce point de vue un plus grand rôle que la composition chimique ; ainsi les mollusques testacés sont également nombreux sur es côtes calcaires de la Méditerranée ou de la Saintonge, qui leur fournissent le carbonate de chaux dont leur coquille se compose, et au pied des rochers granitiques de la Bretagne, de Belle-Ile-en-Mer et des îlots du Finistère, où le feldspath remplace le carbonate de chaux. Ces considérations conduisent naturellement l’auteur à traiter de la distribution des bancs d’huîtres le lons des côtes de France et des parcs artificiels établis par les soins de M. Coste pour multiplier ces mollusques si précieux pour la gastronomie. L’emplacement des huîtrières est figuré sur la carte n° 6 de l’atlas.

Pour mettre en rapport la constitution des terrains émergés avec les dégâts sous-marins, M. Delesse a dressé une belle carte représentant la France divisée en quatre grands bassins hydrographiques : celui du Rhône, correspondant à la Méditerranée, ceux de la Gironde et de la Loire à l’Océan atlantique, celui de la Seine à la Manche, celui de l’Escaut à la Mer du Nord. Sur le littoral, des teintes variées indiquent la nature des dépôts sous-marins composés de roches pierreuses diverses, de calcaires tendres et crayeux, d’argile, de vase, de sables, de gravier ou de galets. Les vases pures et les vases sableuses dominent sur les côtes de la Méditerranée, depuis Nice jusqu’à Perpignan. Les dépôts de roches pierreuses entourent les deux presqu’îles du Finistère et du Cotentin, traversent la Manche et rejoignent les côtes de Cornwall et de Dorset, en Angleterre ; les galets forment une mince bordure d’Étretat à Dieppe, et des dépôts variés occupent le fond du Pas-de-Calais et le vaste plateau sous-marin, qui s’étend de Quimper à Saint-Jean-de-Luz. M. Delesse a fait le même travail pour toutes les mers de l’Europe ; une grande carte en représente les dépôts littoraux jusqu’à une distance considérable des côtes, et on ne peut se figurer aisément les immenses recherches qu’elle a nécessitées, soit pour la délimitation des bassins hydrographiques du continent européen, soit pour la détermination, à l’aide des cartes marines et, des portulans, de la nature du fond de tous ces bassins, depuis la Caspienne et le lac d’Aral jusqu’à l’Océan-Glacial. De pareilles cartes valent de nombreux volumes et représentent aux yeux ce que des mots seraient impuissans à décrire. M. Delesse a fait le même travail pour l’Amérique du Nord, dont l’hydrographie est parfaitement connue, grâce aux nombreux relevés opérés sous la direction de M. Bâche et publiés par la Smithsonian Institution.

Les cours d’eau qui débouchent dans la mer étant les agens principaux de la formation des dépôts littoraux, il est clair que ces cours d’eau entraîneront d’autant plus de matériaux que leur niveau est plus élevé, leur courant plus fort et plus continu. Or les rivières sont entretenues par la plaie et la fonte des neiges. Le régime hyétométrique d’un pays a donc la plus grande influence sur la nature et l’abondance des matériaux qui en composent les dépôts littoraux. C’est ce qui a conduit M. Delesse à construire une carte de France sur laquelle une teinte plus ou moins foncée indique la quantité plus ou moins grande de pluie qui tombe chaque année ; en France cette quantité varie de 40 à 180 centimètres. Cette carte, comme les précédentes, représente une somme énorme de travail, le dépouillement d’un nombre considérable de séries météorologiques, dont les moyennes sont réunies dans un tableau numérique. Les Alpes, les Cévennes et les Pyrénées occidentales sont les régions où il tombe annuellement le plus d’eau, puis viennent le littoral méditerranéen, le plateau central de l’Auvergne, les deux presqu’îles du Cotentin et du Finistère, la Belgique, etc. La région la plus sèche est un carré compris entre Soissons, Troyes, Melun et Épernay. Cette abondance de pluie dans le bassin hydrographique du Rhône et de ses affluens, jointe à la fusion des neiges et des glaciers des Hautes-Alpes, qui suppléent à la sécheresse de l’été, nous expliquent pourquoi ce fleuve charrie jusqu’à la mer des masses énormes de limon : elles ont formé le Delta de la Camargue, qui dans sa progression séculaire empiète sans cesse sur le domaine de la Méditerranée.

Pour compléter son œuvre, M. Delesse n’a pas dû se borner à considérer l’époque actuelle, ni même cette période si courte depuis laquelle l’homme habite sur la terre. La mer qui environne nos côtes, le sol que nous foulons, datent d’hier. Il n’est pas démontré que la Méditerranée soit antérieure à l’apparition de l’homme. Les rapports si intimes de la faune et de la flore du midi de la France, de l’Italie et de l’Espagne, avec la faune et la flore de l’Algérie, démontrent des connexions qui ne remontent pas au-delà des époques les plus récentes. Il était donc intéressant au plus haut degré de reconstituer les mers anciennes qui ont recouvert et formé notre sol, car les terrains stratifiés sont les dépôts consolidés des mers anciennes, dépôts en tout semblables à ceux qui se superposent actuellement au fond des mers. Étudier ces dépôts, c’est chercher à comprendre comment se sont formées les couches stratifiées de l’écorce terrestre. Reconnaître les limites de ces mers anciennes, les figurer sur une carte paléogéographique, n’était point une œuvre facile ; M. Delesse l’a tentée, et, grâce aux travaux des géologues qui ont étudié le sol français depuis Brongniart, Cuvier et d’Omalius d’Halloy jusqu’à nos jours, il a pu dessiner cinq cartes où ces mers sont délimitées avec une approximation suffisante.

Considérons d’abord l’époque la plus ancienne. Les roches granitiques seules sont émergées. La mer qui les entoure dépose dans son sein les premières couches stratifiées, appelées siluriennes. Ces dépôts sont des schistes et des grès formés aux dépens des roches granitiques. Les couches siluriennes étant presque partout en France recouvertes de dépôts plus récens, il est difficile de tracer exactement les contours de la plus ancienne des mers géologiques, la mer silurienne ; cependant M. Delesse l’a essayé en se bornant à marquer les parties qui ont conservé des traces des dépôts de cet âge. La partie émergée de la France se bornait alors à une large bande partant de la pointe du Finistère et dirigée, en s’élargissant d’abord, vers le sud-est, dans le Poitou et le Limousin, puis vers le nord-ouest, où elle s’étendait de la Bavière rhénane jusqu’au département du Var. Quelques îlots granitiques surgissaient dans l’Aveyron, les Cévennes et les Pyrénées. Une seconde carte figure la mer triasique : elle est trop compliquée pour pouvoir être décrite ; la vue seule peut donner une idée des contours sinueux de cette mer géologique. Celle qui lui succède, la mer liasique, marque une date importante : c’est le commencement de l’époque secondaire, celle des terrains jurassiques : des couches calcaires et crétacées, qui composent une grande partie de notre sol. cette mer couvrait tout le nord et le sud-ouest de la France. Le rivage septentrional formait une ligne presque droite allant de Boulogne à Luxembourg. Les Vosges s’avançaient vers le sud comme une grande presqu’île, mais tout le pays situé entre Luxembourg et Poitiers d’un côté, Le Havre et Genève de l’autre, était sous l’eau. Deux grandes îles surgissaient dans la mer liasique : l’une comprenant les deux presqu’îles du Finistère et du Cotentin et une partie du Poitou, l’autre tout le plateau central de l’Auvergne, depuis La Châtre jusqu’à Alais. Un détroit, au milieu duquel est située la ville de Poitiers, séparait ces deux grandes îles. Au sud du plateau central les Cévennes constituaient une île plus petite séparée de la grande par un détroit sinueux qu’occupent actuellement les villes de Rodez, de Mende, de Milhac et de Saint-Affrique. Les Pyrénées et les montagnes du Var surgissaient des eaux et formaient également des îles de grandeur diverse.

Arrivons aux temps modernes de la géologie. Les terrains secondaires sont déposés, la France presque tout entière est émergée. Cependant un grand golfe. communiquant avec la Mer du Nord, qui recouvre la partie septentrionale de la Belgique, s’étend de Dunkerque à Nemours et des Andelys à Épernay. Paris, Melun, Beauvais, Laon, Cambrai, Valenciennes et Lille sont sous l’eau. C’est dans ce golfe que se déposent les terrains. éocènes du bassin tertiaire de Paris, tandis que des terrains analogues se déposent dans celui de Londres. Les Landes de Gascogne forment un second golfe ainsi que la contrée dont Carcassonne occupe le centre. De grands lacs d’eau douce sont dispersés à la surface de la France, où ils ont formé des bassins circonscrits dont les fonds, aujourd’hui à sec, sont désignés sous le nom de terrains lacustres. Tels sont le bassin de Limagne en Auvergne, les environs d’Aix en Provence, etc.

Après le dépôt des terrains tertiaires, la France géologique est faite : tout son sol, les Landes exceptées, est émergé, mais d’énormes glaciers occupent les Pyrénées, les Alpes, les Vosges et le Jura ; ils descendent dans les plaines voisines et y déposent de grandes moraines. Ces glaciers fondent, donnent lieu à des cours d’eau qui entraînent dans les vallées sous forme de cailloux roulés les débris arrachas aux montagnes : c’est l’époque pliocène. L’homme existe. il a traversé l’époque glaciaire et assiste à la période de réchauffement qui l’a suivie. Cependant le travail géologique de la nature n’est pas interrompu : le Rhône dépose ses alluvions dans un golfe dont Arles occupe le sommet, il le comble, et le Delta de la Camargue s’avance dans la mer. La plaine sous-pyrénéenne, les bords du Rhône depuis la Crau jusqu’à Lyon, ceux de la Saône de Lyon à Dijon, sont couverts de nappes de cailloux roulés provenant des Pyrénées et des Alpes.

Le lœss, véritable boue glaciaire, résultat de la trituration des roches alpines par le glacier du Rhin, couvre la plaine depuis Râle jusqu’à Mayence. Il semble qu’une période de repos succède à une série de périodes actives, pendant lesquelles les couches du globe se sont superposées chronologiquement. Ce repos n’est que relatif ; la nature ne se repose jamais. De nouvelles couches se forment au sein des mers actuelles ; nos côtes se soulèvent, s’affaissent ou se détruisent lentement ; les continens, nivelés par les glaciers et les eaux courantes, qui font descendre peu à peu les montagnes dans la plaine, seront de nouveau submergés, tandis que le fond de nos mers émergera peu à peu du sein des flots. L’homme futur habitera les parties du globe sillonnées aujourd’hui par les navires, et nos continens formeront le fond de nouvelles mers. La faune et la flore du globe terrestre se transformeront également ; les êtres organisés passeront à l’état fossile, et seront les ancêtres de ceux qui leur succéderont. Si la loi du perfectionnement incessant des espèces, manifestée dans les millions d’années que la terre a vécu, se maintient indéfiniment, un être plus parfait que l’homme le remplacera. L’idée d’ange, vague pressentiment de l’avenir du genre humain, qui reparaît dans toutes les cosmogonies, se réalisera, non dans le ciel mythologique des religions, mais sur la terre même où elles sont nées, et où elles se transforment à leur tour comme le monde physique, dont elles reflètent les phénomènes.


CH. MARTINS.

Architecture antique de la Sicile. — Recueil des monumens de Ségette et de Sélinonte, 1 vol. de texte in-quarto et un atlas in-folio. Donnaud, 1870-72.


Qui de nous ne se rappelle, s’il l’a seulement abordé une fois, le savant et bienveillant Hittorff ? Plus que septuagénaire, il semblait n’avoir pas plus vieilli de corps que d’intelligence, de mémoire et d’ardeur. On eût dit d’un artiste au début d’une éclatante carrière, tant il avait de projets à exécuter, de nouveaux résultats à démontrer, toujours au niveau de son temps, sans se laisser attarder ni retenir en arrière. Cependant il était chargé d’années et de travaux, et ses brillans succès avaient commencé de très bonne heure. Comme il avait devancé l’âge ordinaire du labeur fécond, de même il aura dépassé par sa belle publication sur Ségeste et Sélinonte, accomplie grâce aux pieux soins de son fils, la limite marquée par la tombe. C’est bien lui, c’est bien son esprit et sa main que. nous pouvons ici encore reconnaître, car cet ouvrage était presque achevé lorsqu’il mourut ; son fils était le premier de ses élèves, initié à toutes ses idées, à toutes ses vues, et ce fils, quelque habile et savant architecte qu’il fût devenu lui-même, s’est effacé autant qu’il a pu derrière les traces du travail paternel.

M. Hittorff a terminé sa carrière d’artiste comme il l’avait commencée, en admirateur enthousiaste de l’architecture des anciens Grecs. Il décrit ici dans le plus grand détail tout ce qui reste de plusieurs temples antiques de deux villes siciliennes ; mais il ne se contente pas de faire revivre chacun des fragmens par d’ingénieuses restitutions et par des comparaisons savantes avec les vases peints ou les médailles ; il ne se contente pas non plus de restituer l’histoire et la topographie, double cadre où doivent prendre place les monumens restaurés. De l’élude de ces temples particuliers, il passe à l’étude du temple grec et de l’architecture grecque en général ; de sorte que son livre prend de vastes proportions, et discute certaines questions intéressant tout l’art antique. Il était l’homme des problèmes nouveaux et d’abord contestés. Son nom reste attaché au souvenir de cette opinion tant discutée naguère, mais qui a fait son chemin et semble acceptée aujourd’hui, suivant laquelle les monumens grecs ne se passaient pas de la polychromie. On se rappelle sa lettre d’Agrigente au baron Gérard (1823), qui fut à ce sujet un vrai manifeste et souleva tant d’orages. Dans l’ouvrage sur Ségeste et Sélinonte, M. Hittorff, peu ennemi de la discussion, examine quelques-unes des questions de nature à servir de bases à l’histoire de l’art. Ces sortes d’examens sont toujours intéressans chez lui, pour deux raisons : d’abord parce que, ardent et vif d’esprit, il a toujours une opinion personnelle à défendre et ne s’y épargne pas, et puis parce que sa connaissance parfaite des langues allemande, anglaise, italienne, sa vaste lecture, ses nombreux voyages, ses explorations de toute sorte, lui fournissent en abondance les sujets de comparaison. Rencontre-t-il un point de doctrine, une thèse, — et la pente de son esprit est de courir précisément là où il en peut trouver, — il commence par citer les opinions diverses, les différens systèmes des savans français ou étrangers qui se sont appliqués aux mêmes problèmes. Ainsi, dans le volume qui nous occupe, voulant rechercher si le temple grec a eu pour modèle la primitive maison ou cabane de bois, ou bien si l’origine de l’architecture grecque doit être considérée comme double suivant la double nature des matériaux qui s’offraient, il soutient, quant à lui, la première opinion, et il établit des analogies primordiales entre le temple antique et les cabanes en bois de la Lycie ; toutefois ce n’est pas sans avoir exposé et groupé autour de son propre avis celui de Vitruve et des grands artistes de la renaissance, Brunelleschi, Alberti, Bramante, Giocondo, Peruzzi, San Gallo, Vignole, Serlio, Palladio, celui de Quatremère et de l’Allemand Hirt ; ce n’est pas sans avoir fait connaître et combattu celui de M. Viollet-Le-Duc et des Allemands Hübsch, Klenze, Semper, qui lui sont opposés. On comprend comment cette manière largement érudite d’examiner les questions les étend et les féconde : les vues naissent les unes des autres, les aperçus se multiplient, la lumière générale se condense et devient foyer.

Après avoir traité des origines de l’architecture sacrée en Grèce, M. Hittorff a de curieux chapitres sur l’ordonnance et la construction des temples, sur l’usage primitif des portiques pour la réunion des citoyens, sur la séparation ultérieure des réunions religieuses et profanes. Le premier temple a été certainement l’ædicule ; on y a bientôt adossé les promenoirs, qui deviendront les portiques : ils recevront les citoyens pendant les cérémonies religieuses, et serviront aussi à leurs ébattemens profanes tant que la naïveté des croyances le permettra. Plus tard, afin d’établir une démarcation entre les deux élémens profane et religieux, on ajoutera sur le devant des avant-porches ou ptéromas intérieurs. Le portique entourant les quatre côtés du temple servira aux réunions publiques ; dans l’avant-porche, on viendra prier et sacrifier aux dieux. En même temps, la disposition intérieure du sanctuaire deviendra plus complexe, en vue d’une séparation toujours plus grande entre les services publics et religieux. Un peu plus tard encore, quand la religion, pour ne pas perdre de son influence, croira devoir s’entourer d’une pompe mystérieuse et se séparer des agitations profanes de la vie politique, quand les portiques seront insuffisans a recevoir les citoyens devenus plus nombreux, on en arrivera à rendre plus difficile l’accès des ptéromas en remplaçant sur trois côtés les marches par des socles, puis à rétrécir la largeur des portiques, et à bâtir, à distance, des édifices spécialement destinés aux réunions des citoyens, des basiliques, des forums, etc. Si les pontifes et les chefs politiques durent craindre à certains égards de voir la foule affluer trop nombreuse vers les acropoles et autour des temples qui contenaient soit les idoles, palladium de l’état, soit les richesses publiques, archives, trésor, etc., ils restèrent sans doute pendant longtemps désireux de la convier aux mêmes centres avec son cortège ordinaire de marchands et de pèlerins, étrangers ou indigènes. Il est évident que ce fut non pas dans la cella, mais sous les portiques que ce peuple était introduit. Il arriva encore, sans doute afin de conserver d’antiques usages, que l’on réserva au-devant du pronaos un grand espace pour y célébrer les sacrifices et les cérémonies du culte.

Nous avons cru devoir signaler ces vues de M. Hittorff parce qu’elles nous semblent nouvelles ; il en faut suivre le développement dans son livre sur Ségeste et Sélinonte. C’est assurément une ingénieuse idée que de chercher à constituer, à l’aide des périodes architecturales qu’attestent les débris habilement observés, une sorte de chronologie relative non-seulement pour l’histoire de l’art, mais pour celle de la civilisation, des coutumes civiles, des idées religieuses et morales. C’est bien comprendre en particulier le grand rôle de l’architecture, celui des arts qui reflète le plus fidèlement peut-être la vie des nations. Aussi le livre de M. Hittorff est-il de ceux qui n’instruiront pas seulement les artistes, mais que consulteront avec grand profit les littérateurs et les historiens. Ce livre est d’ailleurs une étude raisonnée de la plus majestueuse période de l’ancienne Grèce. M. Hittorff a évidemment beaucoup pratiqué le bel ouvrage d’Ottfried Müller sur les Doriens : c’est la sévère et grave époque dorienne que ses temples siciliens nous racontent. L’enfance de la Grèce était alors comme protégée par l’enveloppe hiératique ; le dieu Apollon était son chef révéré. Il était le dieu de la pure et brillante lumière et aussi celui de l’ordre harmonieux. L’ordre suprême, intellectuel ou moral, politique ou civil, ce que la langue des Grecs rendait par ces mots sans cesse répétés chez Thucydide et Platon, ό χόσμος τό εϋχοσμον, telle était la première et presque l’unique loi du dieu de Delphes contenant toutes les autres. Il prenait pour interprètes soit les poètes, — et Homère ou bien Orphée allaient enseigner en son nom de peuple en peuple, — soit les législateurs, — et Lycurgue ou Solon, munis de ses réponses ou rhètres, se dirigeaient vers Sparte et Athènes, où ils dictaient ses lois. Les premières routes s’ouvrirent en Grèce pour les seuls besoins du culte de l’Apollon dorien : c’était vers Delphes qu’elles convergeaient pour y porter les offrandes. Encore aujourd’hui on peut observer, aux traces subsistantes des ornières sur certains débris de ces routes antiques, que l’écartement des roues était partout le même, la route n’étant faite d’abord que pour le char uniforme qui convoyait les présens sacrés. L’Apollon dorien a été chez les anciens Grecs le promoteur de tous les travaux publics, de toutes les grandes entreprises ; comment ne retrouverait-on pas son influence dans les premiers développemens de l’architecture antique et dans la construction des temples ? Les plus anciens architectes dont les noms aient été conservés et transmis sont dits fils ou envoyés d’Apollon. Trophonius a construit le temple de Delphes, et en échange de ce service il a reçu du dieu le privilège de rendre des oracles. Il n’est pas étonnant non plus que la construction des temples ait pris pour règle la loi de l’harmonie dorienne, et que les dispositions architecturales en aient été ensuite modifiées suivant les exigences nouvelles du culte dorien. Ainsi en a-t-il été dans toute la Grèce primitive jusqu’à l’essor de la civilisation ionienne, mais particulièrement à Sparte, dans la Grande-Grèce et en Sicile, où aujourd’hui encore nous pouvons contempler, à Paestum, à Ségeste, à Sélinonte, les ruines majestueuses d’un art qui fut d’une incomparable majesté. Ce monde dorien a rencontré dans M. Hittorff un observateur consciencieux et charmé. C’est pour avoir su s’élever à cette source pure qu’il est devenu lui-même un architecte habile et célèbre. Des hauteurs de l’art hellénique, il lui a été facile de passer au domaine, intéressant encore, de l’art romain, aux splendeurs de la renaissance, aux transformations inévitables de l’art tout moderne. Archéologue et éclectique, il a conservé le vivant souvenir et l’active inspiration des principales beautés de chaque époque, dont il emprunte ingénieusement les divers reflets, soit que, dans son église de Saint-Vincent-de-Paul, il rappelle les rampes de la Trinité-des-Monts, la basilique byzantine de Montréal et même la frise du Parthénon, soit qu’il reproduise dans ses deux cirques, celui des Champs-Elysées et celui du boulevard, les dispositions des anciens amphithéâtres ou dans ses travaux de la place de la Concorde celles des hippodromes de la Grèce et de Rome.



Russland am 1ten januar 1871, von einem Russen (la Russie au 1er janvier 1871, par un Russa) ; Leipzig, Duncker et Humblot.


On a rarement écrit sur le développement social et économique de la Russie depuis l’émancipation des paysans un livre plus rempli de faits et de chiffres instructifs que la publication allemande dont nous venons de transcrire le titre. Assurément il y a des précautions à prendre relativement aux appréciations de l’auteur, excellent Russe sans doute et tout à fait incapable de manquer à ses devoirs d’orthodoxie politique, mais qui n’en laisse pas moins deviner bien facilement, surtout dans la dernière partie de sa substantielle publication, que c’est en réalité une plume allemande qui exprime ici, comme partout, des idées allemandes sans peut-être que celui qui la tient se rende bien compte à lui-même de cette sorte de contradiction perpétuelle entre sa loyauté de sujet et les instincts de son éducation. Peu importe au reste la main qui nous offre cet utile présent ; l’essentiel pour nous, c’est que, grâce à cette étude, tout Français sachant un peu d’allemand peut jeter un coup d’œil d’ensemble sur ce vaste et lointain mystère qui s’appelle la Russie.

Le grand événement de ces dernières années pour l’empire russe, événement qui occupera dans son histoire une place intermédiaire entre l’affranchissement des serfs et la proclamation, désormais imminente, du principe de l’égalité de toutes les classes sociales devant l’impôt, c’est la construction, relativement très rapide, d’un immense réseau de voies ferrées à la fois commerciales et stratégiques. L’engouement et surtout la spéculation, en matière de chemins de fer, ont même été tels à Saint-Pétersbourg que le gouvernement a cru devoir se fixer à lui-même un maximum de 2,000 verstes (kilomètres) de concessions nouvelles à octroyer par année. Les résultats acquis de ces grands travaux d’utilité publique, qui ont enfin ouvert des débouchés aux produits nationaux et fourni comme un véhicule à la richesse du sol, forment le premier plan du tableau tracé par l’écrivain russe ou allemand. On y trouvera des renseignemens fort intéressans sur les découvertes géologiques qui ont mis hors de doute l’existence d’un bassin houiller considérable formant cuvette au nord et au sud de Moscou, à partir des monts Valdaï. A l’heure qu’il est, l’Europe, l’Angleterre en particulier, n’ont plus à craindre l’épuisement plus ou moins prochain de ce précieux combustible, aliment nécessaire de leurs manufactures : le sous-sol moscovite les met pour de nouveaux siècles à l’abri de cette dangereuse perturbation sociale. Les chapitres peut-être les plus attachans pour l’historien et pour l’économiste, ce sont ceux qui traitent des serfs récemment émancipés et accablés du même coup de terres à cultiver et malheureusement aussi de contributions à payer. La situation actuelle de ces dix millions de prolétaires ruraux et chefs de famille, dont six millions avaient déjà, il y a un an, acheté, non pas individuellement, mais par association communale, environ 21 millions d’hectares a leurs anciens propriétaires, cette situation, dis-je, est la réfutation vivante de toutes les utopies du communisme. La propriété collective peut servir utilement de transition entre le servage et la liberté ; mais prétendre y revenir quand on est arrivé à la propriété personnelle, c’est-à-dire à la pleine indépendance de l’individualité humaine, c’est véritablement avoir la nostalgie de l’état sauvage. Il faut rendre à l’auteur cette justice, qu’il a chrétiennement admis l’urgence d’une grande réforme dans le système des impôts russes, et qu’il a dû par conséquent contribuer pour son humble part à cette mémorable unanimité des états provinciaux (31 sur 33)v qui viennent de demander au gouvernement de n’exempter à l’avenir aucune classe sociale du paiement de l’impôt, afin d’alléger d’autant la misère du paysan.

Sur l’instruction publique, l’écrivain, quoique bienveillant, nous semble être resté quelque peu superficiel. Pourrait-on supposer, par exemple, après l’avoir lu-, qu’il existe en Russie des cours complets d’instruction primaire tels que le Rodnoe Stovo de M. Yuhinskii ? Nous aurions également le droit de nous étonner d’une bien singulière assertion émise à propos de la réorganisation militaire de la Russie et de l’introduction du service militaire obligatoire, assertion qui se retrouve au reste inévitablement dans tous les journaux allemands dès qu’il est question d’appliquer ailleurs qu’en Prusse un mode de recrutement qui, presque à lui seul, a valu à ce derme ? état sa forcé et surtout son opulence actuelle. Pourquoi ce système ; serait-il a priori inapplicable chez d’autres peuples ?

Nous goûtons moins aussi la fin de ce curieux petit volume : on y sent trop clairement le parti-pris et les préjugés allemands d’un Russe des provinces de la Baltique. Depuis Kotzebue jusqu’à nos jours, l’élément germanique à Riga et sur toute cette côte n’a jamais représenté que la féodalité la plus arriérée, et la plus obstinée à la défense, sinon à l’accroissement de ses privilèges. Le gouvernement russe, vis-à-vis de cette ligue de hobereaux où de propriétaires fonciers, soutient, lui, les intérêts de la démocratie naissante, dont il s’est fait spontanément le tuteur et le guide. Nous n’avons aucune raison pour nous intéresser à cette gentilhommerie qui n’accorde, elle, tout juste aux paysans que ce qu’il leur faut de pain pour continuer à vivre, mais qui n’a jamais, pas plus ici qu’en Poméranie ou dans la province de Prusse, pris l’initiative de mesures vraiment larges et généreuses en faveur de leur émancipation définitive. Le droit et le devoir de la Russie est de mettre, pendant qu’il en est temps encore, un terme ou du moins un obstacle aux empiétemens traditionnels de la race germanique, et de soustraire à son influence, quand même cette influence se couvrirait du masque de la religion évangélique, les populations d’origine finnoise qui semblent avoir occupé les premières le pays, et qui certes n’étaient point comprises dans l’empire carlovingien. Quoi qu’on en dise à Berlin, la supériorité de civilisation ne saurait créer ici aux banquiers ou aux hobereaux allemands un droit de conquête quelconque. L’auteur anonyme nous avoue lui-même qu’un nombre considérable de paysans indigènes s’enfuit dans les provinces limitrophes de la vieille Russie, afin d’échapper à la perpétuité de l’esclavage héréditaire et patriarcal qui les attend jusqu’à la fin des siècles sur les bords germanisés de la Baltique. Il emploie même toute une page à regretter l’abolition des peines corporelles, et fait le plus courageusement du monde l’apologie de ces sortes de peines, sous prétexte qu’elles suivent « l’acte sur les talons, » ce qui pourrait mener aussi à la suppression des tribunaux, ou « qu’elles coûtent moins cher que les autres à l’état, » ce qui n’est pas pour le moins très philanthropique. Décidément, en France, nous sommes encore fort éloignés de comprendre certains côtés de la civilisation allemande, et nous demanderons, jusqu’à nouvel ordre, à lui préférer sur quelques points la fameuse barbarie russe dont le nom seul fait sourire tous les docteurs et la plupart des hommes d’état de la Prusse.


A. LEGRELLE.


C. BULOZ.