Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1837

Chronique n° 127
31 juillet 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 juillet 1837.


Le Moniteur du 18 juillet a enfin publié ce traité de la Tafna, qu’on avait, sans le connaître, attaqué avec tant de violence. Aujourd’hui qu’on le connaît, on ne l’en attaque pas moins ; mais il faut bien se garder de croire tout le mal que l’on en dit, et peut-être même ne faut-il pas s’en étonner. Nous nous sommes fait, tous tant que nous sommes, de si grandes illusions sur Alger ; nous avons là-dessus de si fortes erreurs à reconnaître et à rectifier ; nous avons tant de vérités modestes à apprendre, et tant de mensonges d’amour-propre à oublier ; nous avons tellement sur cette question tout à refaire dans notre esprit, idées et expressions, qu’il ne faut pas trop sévèrement condamner les intelligences qui se cabrent à l’encontre du vrai, du réel et du possible, pour se rejeter par habitude dans le domaine des chimères et de l’impossible où l’on a malheureusement vécu jusqu’à ce jour.

A parler sans métaphore, tout ce que nous pouvons dire du traité conclu par le général Bugeaud avec Abd-el-Kader, c’est que les données générales de la situation ne permettaient rien de plus avantageux, rien de plus brillant. Quand on se place en dehors des faits, des faits présens comme des faits accomplis et irrévocables ; quand on juge des hauteurs de la théorie, oh ! sans doute, on peut secouer la tête et critiquer d’un ton superbe l’état de choses consacré par le traité de la Tafna. Mais un gouvernement a d’autres devoirs. Un gouvernement est obligé de compter avec les faits, le climat, l’éloignement des lieux, les hommes, les ressources actuelles, les besoins possibles de l’avenir. Un gouvernement, dans un pays constitutionnel, doit surtout compter avec les chambres et le budget, deux réalités puissantes qu’il ne méconnaîtrait pas impunément. Eh bien ! quand on se sera mis à sa place, quand on aura établi en conscience un compte sérieux avec tout cela, après avoir fermé soigneusement la porte à nous sommes persuadés que tout esprit impartial approuvera le traité.

La conservation d’Alger une fois décidée, il s’est présenté deux systèmes, la paix et la guerre, ou, ce qui revenait au même, l’occupation restreinte et l’occupation absolue. En effet, la conquête entière, l’occupation absolue de tout le territoire qui composait l’ancienne régence d’Alger, était la guerre, une guerre acharnée, longue et dispendieuse. Combien longue, combien dispendieuse en hommes et en argent ? c’est ce que personne ne saurait dire. Combien de milliers de soldats il aurait fallu jeter et maintenir en Afrique, pour se rendre maître incontesté du pays ? c’est ce qu’on ne sait pas. Et il faut remarquer que plus on s’est étendu à l’ouest et à l’est dans les limites de l’ancienne régence, plus on a pénétré dans l’intérieur, plus on a eu de moyens d’apprécier la force des populations, plus on s’est accordé, involontairement et sans préoccupation systématique, à élever le chiffre des troupes que pourrait exiger leur assujettissement complet. On s’est bien dit : Mais pourquoi le gouvernement français, maître d’Alger, ne se mettrait-il pas à la place du dey d’Alger et n’exercerait-il pas les droits de souveraineté qui lui appartenaient, sur toutes les populations de la régence ? Cela paraissait bien simple ; mais on oubliait deux choses, d’abord que nous avions contre nous des préjugés religieux presque insurmontables, ce dont on s’aperçoit chaque jour, et ensuite que les Arabes, soumis par la force au régime turc, aimeraient mieux, une fois ce joug brisé par nos armes, s’appartenir à eux-mêmes, autant que possible, et ne pas relever de nouveaux conquérans, étrangers, infidèles, qui avouaient hautement l’intention de les déposséder tôt ou tard, insensiblement ou par masses, au profit de colons européens. L’occupation absolue, c’était donc, nous le répétons, la guerre sur tous les points à la fois, une guerre chanceuse, dont les frais, la durée, les résultats, sont également incertains. Assurément ceux qui voulaient l’occupation absolue ne la voulaient pas en vue de la guerre, ou de l’extermination impossible de la race arabe ; ils ne voulaient pas la guerre pour elle-même. Mais peu importe, si la guerre était l’inévitable condition du résultat qu’ils croyaient nécessaire d’obtenir et de poursuivre sans relâche, jusqu’à ce qu’on l’eût obtenu.

C’est avec beaucoup de raison qu’on a appelé « la guerre mal faite » l’espèce de système suivi, ou plutôt l’état habituel des choses et l’ensemble d’évènemens que l’on remarque dans l’histoire de notre possession d’Alger depuis sept ans. Mais il faut ajouter que la guerre n’a pas pu être bien faite, et que la faute en est à tout et à tout le monde, excepté à nos soldats, qui se battaient bien, mais qui étaient trop peu. Voici, au fait, la véritable situation dans laquelle on se trouvait à cet égard. On voulait d’instinct ce qui n’était pas possible sans cette guerre générale dont nous avons parlé, et on ne l’avouait ni à soi-même, ni aux autres ; ni à soi, parce qu’on entrevoyait vaguement les énormes difficultés de l’entreprise ; ni aux autres, c’est-à-dire aux chambres et au pays, parce qu’on n’était pas assez sûr de l’opinion du pays et qu’on l’était trop de celle des chambres. Il en est résulté cette guerre mal faite, par saccades et avec des moyens insuffisans, que tout le monde aujourd’hui s’accorde à réprouver, et à laquelle le gouvernement vient de substituer, par le traité de la Tafna, un système pacifique, fondé sur l’occupation restreinte. C’est au moins un essai à faire, et on le fera cette fois sur une grande échelle, dans toute l’étendue de la régence, sauf la province de Constantine, et avec des conditions de succès assez heureusement combinées.

Ce n’était peut-être pas ici le lieu de présenter ces développemens sur la question générale d’Alger : mais nous y avons été amenés par tout ce que nous lisons depuis quelque temps sur le traité de la Tafna, et par les accusations fort peu concluantes auxquelles il a servi de texte. Si on ne l’avait pas sous les yeux, et si on ne connaissait pas les faits, on pourrait croire que la France avait cédé d’un trait de plume des provinces entières, des villes populeuses, un vaste pays, riche et fertile, qui aurait été bien tranquillement soumis à sa domination, où des garnisons bien établies, communiquant facilement entre elles, auraient maintenu sans peine les populations dans l’obéissance, et où seulement il aurait fallu attendre quelques années encore pour recueillir les fruits certains de sacrifices légers et tout ordinaires. Au lieu de cela, quelle est la réalité ? On n’a rien cédé de ce qu’on possédait sauf Tlemcen, point excentrique, dont le ravitaillement exigeait chaque fois une grande et coûteuse expédition. Pour tout le reste du territoire dont Abd-el-Kader est reconnu par la France le maître responsable, la guerre ne l’avait point donné, la paix ne l’enlève point à la France. Le maximum des forces dont le gouvernement aurait pu disposer pour continuer la guerre, tout susceptible qu’il fût de recevoir au gré des circonstances une extension irrégulière, n’aurait certainement suffi ni à la conquête, ni à la garde de ce qu’on renonce pour le moment à disputer aux Arabes. D’où viennent donc tant de clameurs contre le traité de la Tafna ? Est-ce que la France a perdu une seule des positions maritimes dont la conservation serait précieuse pour maintenir sa puissance dans la Méditerranée ? Pas une. Entre la régence de Tunis et l’empire de Maroc, elle conserve toutes celles que ses amis ont souhaitées, que ses ennemis ont craint de lui voir acquérir, toutes celles qui ont une utilité reconnue et un avenir assuré. Est-ce que le terrain manque à l’affluence des émigrans européens ? Est-ce que tous les essais publics de colonisation et de cultures nouvelles n’ont pas autour d’Alger, dans la plaine non encore assainie de la Mitidjah, autour d’Oran, dans les trois cents lieues carrées où la France règne sans partage, un champ assez vaste et une assez large carrière ? Avant de se récrier sur les bornes imposées à notre domination, qu’on laisse arriver les colons, défricher ces terres fertiles, dessécher ces marais, diriger le cours de ces eaux trop rares, mais souvent mal employées, et puis on verra.

Oh ! sans doute, le traité de la Tafna, ce n’est pas la paix de Campo-Formio ; mais nous n’avons pas eu de ce côté notre campagne d’Italie, et, qui plus est, nous ne l’aurons pas, pour bien des raisons que nous ne voulons pas dire. Cependant nous en dirons bien une : c’est que le régime constitutionnel n’est pas tout-à-fait celui des grandes choses, et surtout des grandes choses par la guerre. Honni soit qui mal y pense ! Nous ne voulons pas de mal au régime constitutionnel ; mais il faut bien le dire, une commission du budget calcule trop exactement ce que coûteraient la grandeur et la gloire, et trouve le plus souvent qu’elles coûtent trop cher. Alger s’en est cruellement ressenti ; les économiseurs de la chambre lui ont fait une guerre plus terrible que les Arabes, et pour peu que cela dure, nous nous trouverons, sans nous en douter, réduits à l’impuissance de tenter quelque grande entreprise ou de soutenir quelque grand choc. Aussi, je ne ferais pas de propagande constitutionnelle par amour de la liberté et de l’humanité ; mais je voudrais, comme le renard de la fable, que tout le monde eût la queue coupée. Voyez l’Angleterre. N’a-t-on pas été obligé de lui faire, pendant deux ans, des contes à dormir debout sur les progrès et les desseins de la Russie, pour obtenir de sa chambre des communes qu’elle ne laisse pas périr sa marine, qui est la vie de l’Angleterre et l’indispensable élément de sa puissance ? Je ne sais trop de quoi il faudra nous faire peur, à nous Français ; mais il faudra nous faire peur de quelque chose, pour que nous ne nous contentions pas d’être heureux et libres dans le présent, mais pour que nous éprouvions aussi le besoin d’être grands et forts, afin d’assurer l’avenir, et pour que le monde qui les oublierait, si on n’y prenait garde, ne perde pas de vue trop long-temps les couleurs de notre glorieux pavillon.

Nous voilà un peu loin d’Alger et du traité de la Tafna. Nous n’avons pas l’intention d’y revenir, mais encore un mot, et nous en finissons avec l’Afrique.

L’expédition de Constantine est résolue. C’est bien. Nous avons là une injure à venger. Elle sera vengée, nous l’espérons. Le ministère apporte la plus louable activité à tout disposer pour le succès de la campagne. Quand nous aurons pris Constantine et humilié Achmet-Bey, nous pourrons faire la paix. Alors commencera dans toute l’étendue de la régence une grande et solennelle épreuve du système pacifique. Mais c’est alors aussi qu’il faudra bien se tenir en garde contre les économiseurs de la chambre, si l’on veut fonder en Afrique une puissance durable et un établissement sérieux. Des économies, on pourra en faire, et c’est un des bons résultats de la paix, sur l’entretien des troupes, qui coûtera moins cher à mesure que la culture s’étendra autour de nos places fortes, et quand les Arabes viendront à l’envi approvisionner nos marchés. Mais qu’on ne diminue pas l’effectif des troupes, comme si la France succombait sous ce fardeau, et qu’on épargne aux Arabes, dont il faudra encore se défier long-temps, la dangereuse tentation de nous rejeter dans la mer en nous voyant affaiblis.

Pendant que la royauté de juillet s’affermissait par l’amnistie, et que la France saluait dans le mariage du duc d’Orléans, un nouveau gage de force et de perpétuité ; pendant qu’un ministère conciliateur cherchait à rallier autour de lui toutes les opinions honorables, que faisaient les meilleures têtes du parti légitimiste ? Quelques hommes, aveugles au milieu de la sécurité universelle, confiaient à des lettres infidèles le secret d’espérances plus folles encore qu’elles ne sont coupables, et de ridicules agitations qui ne s’élèvent pas même jusqu’au complot. Ce sont d’obscures manœuvres, dont un gouvernement fait bien de chercher à couper tous les fils et découvrir toutes les ramifications, parce qu’il est gouvernement pour prévenir moins que pour réprimer. L’un vaut même mieux que l’autre, surtout en fait de conspirations. Mais c’est faire trop d’honneur à de pareilles extravagances et en même temps c’est ne pas être difficile sur les argumens, que de les invoquer contre l’amnistie et le système de conciliation, comme l’a essayé un journal, organe de ressentimens inexplicables et défenseur maladroit de principes qui ne périclitent pas. Malheureusement pour le Journal de Paris, ce n’était pas une conspiration bien terrible, et le cabinet ne sen effrayait pas trop en accomplissant le devoir que lui imposait une première découverte.

En vérité, le parti légitimiste se fait de bien étranges illusions. Voilà un grand orateur et des hommes d’esprit qui écrivent à Prague, ou ailleurs, qui croient peut-être, dans ce calme profond où nous sommes restés, que la France marche à des convulsions nouvelles, et que ces convulsions tourneront au profit de leur cause ! Et cependant ils voient marcher le monde, ils vivent au milieu de lui ; on ne doit pas les supposer étrangers à la réalité qui les presse de toutes parts et leur donne quelquefois de bien dures leçons. Un livre parait sous leurs couleurs, écrit par un de leurs partisans, dans l’intérêt de leurs opinions. Ce livre est déféré au jury, qui le condamne, et le jury n’a de rigueurs que pour eux. Dieu nous garde d’appeler des persécutions contre la presse ; ce n’est ni notre rôle, ni notre goût. Mais puisque ce procès a été fait, nous sommes en droit de le montrer aux légitimistes comme un éclatant témoignage du peu de sympathie que la nation éprouve pour leurs affections, leurs regrets, leurs doctrines de gouvernement. Profiteront-ils de cette expérience ? Il est permis d’en douter. Ils continueront à se bercer des mêmes rêves, à protester par mille subterfuges, par mille déguisemens, contre l’œuvre solennelle, et quoi qu’ils en disent, l’œuvre durable de juillet. Ils continueront à prédire tous les trois mois une révolution, comme ils le font depuis sept ans, et à discuter gravement, de Paris à Prague, la légitimité de Louis XIX et de Henri V, toutes choses dont la France ne s’inquiète pas beaucoup, et dont le ministère fera bien de ne pas s’effrayer plus qu’elle.

Au reste, en attendant que ces hautes questions de légitimité soient résolues, on se laisse faire, qui préfet, qui conseiller d’état, maître des requêtes, directeur des affaires d’Afrique, membre du conseil royal de l’instruction publique, comme s’il n’y avait plus de légitimité, voire même plus de doctrine en ce monde. Vainement M. Napoléon Duchâtel a-t-il été supplié de prendre patience, de veiller encore une heure ou deux. M. Napoléon Duchâtel a très gracieusement reçu des mains de M. de Montalivet et de M. Molé sa belle préfecture de Pau, tandis que son frère se console de n’être plus ministre en épousant une fort riche héritière, Mlle Paulet, belle-fille du général Jacqueminot. Ce sont probablement les myrtes, j’allais dire les lauriers, de l’ex-ministre des finances, qui ont empêché M. Napoléon Duchâtel de dormir ; et puisqu’il voulait être préfet, bien a-t-il fait de l’être de par le ministère du 15 avril. Qui sait quand il en viendra un autre, et si même cet autre eût été d’aussi bonne composition ? On a généralement approuvé toutes ces nominations dans l’ordre administratif, publiées par le Moniteur du 25 de ce mois. Ce sont à la fois des actes de bonne administration et de bonne politique. M. Bande rappelé au conseil d’état, M. Laurence chargé de la direction des affaires d’Alger, M. Saint-Marc Girardin nommé membre du conseil royal de l’instruction publique, M. Nisard, un des talens les plus sérieux de ce temps, appelé à seconder M. de Salvandy ; il n’y a rien dans ces mesures que d’honorable, de juste et de réparateur. M. Nisard, M. Laurence et M. Bande, sont des conquêtes utiles faites par le gouvernement, utiles à lui-même, utiles à la France, et nous lui souhaitons de n’en jamais chercher que de ce genre, de ne pas trop caresser, comme s’il en craignait quelque chose, des esprits moins graves, des capacités plus contestables, des caractères moins solides. Il y a des gens qui, le voyant fort, lui arriveront toujours assez tôt.

Il a été question, ces jours derniers, de plusieurs mutations dans les postes diplomatiques de second ordre. M. de Rumigny, appelé à l’ambassade de Rome, serait remplacé à Turin par M. de Montebello, qui aurait pour successeur, à Berne, M. le baron Mortier ; et on aurait disposé du poste de La Haye, qui était occupé par M. Mortier, en faveur de M. de Varennes, qui éprouve une aversion décidée pour la résidence de Hambourg. Nous ne croyons pas les choses aussi avancées, et nous avons même lieu de penser que, dans le travail dont s’occupe M. Molé, elles ne seront pas tout-à-fait arrangées de cette façon.

Le gouvernement s’est enfin décidé à prendre contre Naples des mesures de représailles, que sollicitaient depuis long-temps l’hostilité de cette cour et ses mauvais procédés envers notre commerce. Fidèle à ses principes de modération, parce qu’elle est sûre de sa force, la France a voulu ajourner un pénible éclat, tant qu’elle a pu espérer quelque chose de négociations amicales avec le cabinet napolitain, malgré la froideur de nos relations. Mais, en dernier lieu, les tracasseries mesquines, suscitées sans raison et contre l’intérêt évident du royaume de Naples lui-même, aux paquebots à vapeur de notre marine, chargés du beau service de la correspondance d’Orient, ont déterminé le gouvernement français à tenter une autre voie pour réduire cette opiniâtre malveillance. Nous n’attendions pas moins de M. le président du conseil, qui a fait adopter la mesure de représailles contenue dans l’ordonnance royale du 24 juillet. Nous savons que le soin des intérêts et de l’honneur de la France ne pourrait être placé en de meilleures mains, et que ce n’est pas M. Molé qui hésitera jamais dans une question de dignité nationale.

Les élections anglaises, commencées depuis le 23 juillet, se poursuivent au milieu des violences, des brutalités, des corruptions ordinaires. Ni d’un côté, ni de l’autre, on ne se fait faute de recourir à tous les moyens de succès qu’une longue habitude a en quelque sorte consacrés. Partout, ce sont des votes achetés, des électeurs enivrés, des masses de peuple soudoyées par le plus riche des deux partis, pour injurier, siffler, accabler de projectiles les orateurs du parti contraire, pour étouffer leur voix par des cris sauvages, par une musique bruyante. M. O’Connell et l’ex-duc de Cumberland, jouent le plus grand rôle dans les discours adressés à la foule du haut des hustings, dans les exclamations qui les interrompent, dans les saillies populaires qui les égaient. Le tory anglican jette à la tête du réformiste O’Connell, et le papisme, et la messe, et le rappel de l’Union ; tandis qu’en fait de raisons à opposer aux tories, la plus victorieuse est toujours ce pauvre duc de Cumberland, qui jouit en Angleterre d’une popularité colossale. Rien n’y manque. Les candidats sont obligés de se défendre d’avoir reçu de lui l’ordre des guelfes, et de déclarer qu’ils ne l’en aiment pas mieux pour cela ; à la fin de chaque élection libérale, après les trois salves d’applaudissemens pour la jeune reine et pour le réformiste qui vient d’être élu, le peuple se met à pousser les trois grognemens de rigueur (three groans) pour sa majesté hanovrienne, qui doit en avoir les oreilles rompues de l’autre côté du détroit.

On ne peut encore affirmer, en sûreté de conscience, que la majorité soit décidément acquise aux réformistes, et par eux au ministère Melbourne. Sur les élections déjà connues, et qui ont été vivement disputées, ils la revendiquent avec raison ; mais leurs adversaires contestent le chiffre. Reste à savoir comment tourneront les élections des comtés. Cependant il y a un résultat important à constater, c’est que les radicaux ont beaucoup perdu, et ils perdront encore davantage ; leurs projets ont effrayé, et les ministres l’ont si bien senti, que tous ceux qui sont partis de la chambre des communes les ont désavoués et se sont séparés d’eux dans leurs discours aux électeurs. Le langage de lord John Russell et de M. Spring-Rice, l’un ministre de l’intérieur, l’autre chancelier de l’échiquier, a été très remarquable sous ce point de vue. Ils ont pris tous deux les engagemens les plus formels sur la constitution de la pairie, sur le maintien de la religion de l’état, sur les grandes questions fondamentales que les radicaux ont soulevées dans ces derniers temps. Il ne tient aujourd’hui qu’à la chambre des lords de consommer la séparation du parti whig d’avec le radicalisme. Le moyen, c’est de céder sur les mesures de réformes qu’elle a repoussées jusqu’à ce jour. Elle peut être sûre qu’ensuite le ministère n’ira pas plus loin, qu’il aura besoin de s’appuyer sur elle, et que la lutte politique sera transportée sur un autre terrain, où elle ne recevra pas les premiers coups.

Pendant tout ce mouvement électoral, on a un peu oublié lord Durham, dont on parle moins. L’influence de lord Melbourne dans le nouveau gouvernement est sans bornes et très solidement établie, et même, s’il faut en croire les impressions de quelques observateurs exercés, ou s’accoutume à l’idée de voir retourner encore une fois lord Durham à son poste d’ambassadeur près la cour de Russie.

L’expédition de don Carlos n’est pas heureuse. Non-seulement il n’a pu entrer dans Valence ; mais après l’avoir menacée pendant quelques jours, il a été battu non loin de ses murs par le général Oraa, qui lui a tué beaucoup de monde et fait un grand nombre de prisonniers. Un chef de bandes que le prétendant avait laissé en arrière, s’est vu aussi obligé de lever le siège de Castellon de la Plana, courageusement défendue par les habitans et une faible garnison. Depuis, des manœuvres encore bien confuses ont paru indiquer, de la part de ce prince, l’intention de repasser l’Èbre, pour retourner en Navarre par l’Aragon. Cependant une autre expédition carliste, forte de 6,000 hommes au plus, est entrée en Castille, soit pour se réunir aux forces que don Carlos avait laissées du côté de Sarragosse et en avant de Cantavieja, tandis qu’il se dirigeait de ce dernier point sur Valence, soit pour tenter une diversion par le nord. Jusqu’ici les généraux de la reine semblent ne pas s’en être occupés.

On a peut-être exagéré l’importance de l’échec essuyé par don Carlos à Chiva. Nous ne le croyons pas capable d’aller à Madrid ; mais pour nous rassurer pleinement et pour proclamer que son expédition est manquée, nous attendrons une victoire plus décisive des troupes constitutionnelles. Au reste, il est permis d’en concevoir l’espérance ; elles sont supérieures en nombre ; leur organisation est meilleure, elles ont de l’artillerie, et appuient leurs mouvemens sur les places fortes du pays, dont le prétendant ne peut se rendre maître. Quoi qu’il en soit, et même sans victoire décisive, les carlistes et leurs partisans en Europe ne doivent plus se croire aussi sûrs du triomphe qu’il y a un mois. Les entrevues de Tœplitz finiront encore sans qu’un évènement assez grave en faveur de don Carlos ait provoqué de résolution définitive à son avantage, de la part des gouvernemens qui font des vœux pour sa cause. Ces gouvernemens prennent trop leurs désirs pour des réalités. Le parti de la reine est plus faible que celui de don Carlos n’est fort voilà ce qu’ils ne voient pas bien, quoique cette vérité ressorte clairement de tout ce qui se passe ; et si la lenteur, l’incertitude ou la nullité des résultats les étonnent et les irritent sans cesse, c’est qu’ils ne comprennent ni le pays qui en est le théâtre, ni les hommes qui en sont les instrumens, ni la situation réelle des deux partis en lutte.

La nouvelle constitution de la monarchie espagnole sera prochainement appliquée dans ce qu’elle a de plus important, la composition du corps législatif. Les cortès, divisées en deux chambres, sont convoquées pour le 19 novembre, et déjà on commence à s’occuper des élections. Toujours la même incertitude sur le fameux emprunt et le traité de commerce avec l’Angleterre, qui serait la condition de la garantie de cette puissance.

Une insurrection militaire en faveur de la charte de don Pedro a éclaté en Portugal, dans la province dont Oporto est la capitale. La population, qui est toute miguéliste, n’y a pris aucune part, et a laissé faire les soldats. Les insurgés n’étaient pas d’abord en grand nombre ; mais on craint que les troupes envoyées pour les combattre ne fassent cause commune avec eux, ce qui est arrivé au premier détachement qu’on a dirigé sur le foyer de la sédition. Le gouvernement a pris des mesures ; des troupes ont été embarqués pour Oporto ; les cortès ont accordé des pouvoirs extraordinaires et de l’argent ; on a fait aussitôt, à Lisbonne, beaucoup d’arrestations parmi ce qu’on appelle les chamorros, c’est-à-dire les partisans de l’ordre de choses renversé par la révolution du mois de septembre dernier. Mais avec tout cela, l’issue est encore douteuse. La reine et le prince Ferdinand, son époux, déplorent cette funeste tentative des chartistes, funeste, quel qu’en soit le résultat, et pour le gouvernement et pour le pays. Sera-t-elle plus heureuse qu’en novembre ? Tout dépend de l’armée. Ces évènemens pourraient exercer sur les affaires d’Espagne une fâcheuse influence ; car si la guerre civile se prolongeait, le cabinet de Lisbonne rappellerait la division auxiliaire portugaise que commande le baron das Antas.

Déjà on accuse l’Angleterre de favoriser le soulèvement des chamorros. Nous ne pensons pas qu’elle l’ait fomenté ; mais toutes les traditions de sa politique autorisent à croire qu’elle en désire le succès. Quant à la France, elle n’a aucun motif de prendre parti dans cette question, et tout ce qu’elle doit désirer, c’est que don Carlos ne trouve pas un nouvel allié dans ces perpétuelles révolutions de la Péninsule.

La proclamation d’avènement du nouveau roi de Hanovre [1] continue à occuper et à inquiéter, non-seulement le Hanovre lui-même, mais encore tous les états constitutionnels de l’Allemagne. Cependant cette démonstration menaçante n’a pas été suivie de mesures bien décisives, et tout reste dans l’incertitude, soit que l’ex-duc de Cumberland hésite à brûler ses vaisseaux, soit, comme le prétendent aujourd’hui ses partisans, qu’il ait simplement voulu ajourner la reconnaissance de la constitution jusqu’à ce qu’elle ait subi quelques changemens. Reste à savoir, même dans cette hypothèse de circonstances atténuantes, ce qu’il faut entendre par ces changemens, sur quelle partie du système ils porteront, et jusqu’à quel point les bases essentielles du régime représentatif seront respectées. Une polémique fort active s’est établie à ce sujet, dans les journaux censurés de la confédération germanique. Tandis que les sérieuses appréhensions des esprits sages et des partisans de la liberté constitutionnelle ont leurs organes dans le Courrier Allemand de Stuttgardt et même dans la Gazette d’Augsbourg, les prétentions du roi Ernest-Auguste ont aussi leurs défenseurs, qui s’évertuent à prouver que la constitution donnée au Hanovre, par Guillaume IV, n’est pas obligatoire pour son successeur. Singulière thèse déjà condamnée par la diète de la confédération germanique dans l’affaire du duc Charles de Brunswick, qui refusait, lui aussi, de reconnaître une constitution donnée à ses sujets par son tuteur, pendant sa minorité ! Le cas était plus favorable ; mais le duc Charles n’en fut pas moins condamné par la diète, et perdit son procès avec dépens. Nous savons bien que le duc de Cumberland a toujours protesté contre les innovations introduites dans le gouvernement du royaume de Hanovre, et déclaré que s’il était un jour appelé à la couronne, il entendait régner comme avaient régné ses pères. Mais quoi qu’en disent certaines feuilles de l’indifférence générale sur cette question, le peuple du Hanovre n’est pas d’humeur à se laisser ainsi enlever, par un caprice, une constitution qu’il a prise fort au sérieux, dont il se trouvait assez bien, et dans laquelle le pouvoir royal et l’aristocratie étaient très bien partagés.

En attendant, rien ne se prononce. L’agitation qui existe dans les esprits ne se traduit pas en révolte ouverte ; on prépare des pétitions, et on s’encourage à résister, si le roi veut passer outre. Voilà tout jusqu’ici. Le roi, de son côté, n’a pas encore renvoyé son ministère, qu’il m’aime pas, et où figurent des hommes honorables, qui, sans être de bien ardens libéraux, ont appliqué la constitution de bonne foi, et l’ont défendue dans les états de 1832, contre l’opposition de l’aristocratie. Il visite les casernes, commande des exercices, fait des revues, annonce des changemens d’uniforme, tire à la cible avec beaucoup d’adresse, dit-on, et prend connaissance de l’état des choses. Après une visite à Brunswick, il doit se rendre aux bains de Carlsbad. Pendant son absence, une commission présidée par le nouveau ministre d’état, M. Scheele, qui a la haute main en tout ceci, examinera jusqu’à quel point la constitution est obligatoire pour le nouveau souverain, quels changemens on pourrait lui faire subir, s’ils seront discutés dans les états-généraux existans, ou dans ceux de la constitution de 1819, ou dans l’assemblée unique instituée par un décret de 1814, ou s’ils émaneront de la seule volonté du monarque ; questions très épineuses. On dit que le roi veut rappeler aux affaires M. le comte de Munster, qui en est écarté depuis 1831, à la grande satisfaction du peuple hanovrien. Ce serait de mauvais augure. Ses opinions effraient, et les talens qu’on lui reconnaît, en les exagérant un peu, ne rassurent pas. En tout, c’est une situation fort compliquée, dont l’Allemagne entière attend le dénouement avec une sorte de terreur. Il est au moins douteux que la Prusse, malgré ses liens de parenté avec le nouveau roi et son désir de voir entrer le Hanovre dans l’union des douanes, approuve une politique téméraire, de nature à ébranler l’équilibre qu’elle s’est tant efforcée de mettre à l’abri de toute secousse, et peut-être faut-il espérer quelque chose de sa salutaire influence.


— Depuis six ans la Revue s’est fait un devoir de faire connaître à la France la physionomie politique et morale des points les plus importans du monde civilisé. Les deux Amériques, la Grèce, l’Angleterre, le midi et le nord de l’Europe ont été successivement l’objet de nos études et de nos explorations. Aujourd’hui c’est le tour de la Russie, vers laquelle toute l’Europe tourne ses regards avec une curieuse anxiété. L’an dernier, un de nos collaborateur a visité l’empire russe ; à son retour, il a rédigé sur ce qu’il avait vu, sur ce qu’il avait appris, un mémoire qui, pour avoir été mis sous les yeux d’un auguste personnage, n’en était pas moins destiné par l’auteur à la publicité. Nous avons publié dans notre dernier numéro la première partie de cet intéressant travail ; quelques profonds publicistes en ont conclu que désormais la Revue serait rédigée dans les intérêts de la Russie.

Il y a des gens qui calomnient parce qu’ils ont un mauvais esprit, d’autres parce qu’ils n’en ont pas du tout : dans quelle catégorie faut-il placer ceux qui affectent de prendre la publication de documens statistiques et de faits positifs pour une désertion des intérêts français ? Nous parlons de la Russie, parce que la Russie est à l’ordre du jour. Nous ouvrons notre recueil aux travaux d’un publiciste qui signe ce qu’il écrit, apparemment parce qu’il veut en répondre devant l’opinion ; nous livrons à la discussion de l’esprit public et des hommes de bonne foi des faits peu connus, et dont la notoriété importe à l’Europe. Le patriotisme ne saurait, à nos yeux, consister dans l’ignorance ou dans la fastidieuse répétition de quelques lieux communs usés. Ces grands politiques qui, du fond de leur cabinet, se font des opinions si arrêtées sur ce qu’il ne leur a jamais été donné de voir, seraient sans doute bien étonnés si nous leur apprenions qu’en ce qui touche son gouvernement, ce que la Russie demande et désire par-dessus tout, c’est le silence.

La Revue devra-t-elle être accusée de préoccupations russes, parce qu’elle continuera de publier les travaux de M. Loève-Veimars ? parce qu’aujourd’hui même elle fait connaître les ouvrages de Pouchkin ? parce qu’un littérateur russe, M. Gretsch, est venu offrir à son directeur, de publier sur la Russie des notices purement industrielles ou littéraires, dont le prix est destiné à la veuve du colonel Conrad, qui a été élevée en Russie et qui traduirait les manuscrits originaux ?

Autant vaudrait dire que dans le siècle dernier, les écrivains dont s’honore notre pays, d’Alembert, Diderot, Voltaire, trahissaient les intérêts de la France par leurs relations avec Catherine et Frédéric. Depuis six ans, la Revue a contribué à répandre, dans l’un et dans l’autre hémisphère, le nom, les idées et les travaux intellectuels de la France : elle a trouvé, au-delà des frontières, estime et sympathie, parce qu’on a reconnu, dans l’esprit qui l’anime, du patriotisme sans égoïsme et une affectueuse intelligence pour tout ce qui est grand et bon en tous pays et sous toutes les formes. Voilà qui peut nous consoler d’ineptes et calomnieuses insinuations. Nous avons été surpris de trouver au nombre des agresseurs de mauvaise foi, un journal qui vit sur une ancienne réputation de loyauté, et qui n’a aucun intérêt aujourd’hui à adresser, à qui que ce soit, des accusations personnelles. Nous l’engageons à plus de prudence et de modestie.

La Revue continuera ses courses et ses explorations, pleine de confiance dans l’équité et le discernement de la France, qui veut tout savoir, tout connaître, et qui comprend que la publicité de tous les faits est la meilleure sauvegarde de l’indépendance des peuples.


— Les nombreuses publications sur l’interprétation de la Bible et sur l’exégèse, qui se multiplient en Allemagne, semblent trouver peu d’écho en France, où la sympathie est réservée à des travaux plus actuels. Parmi ces tentatives, si rares ici, il est pourtant juste de distinguer la traduction nouvelle du Pantateuque, publiée par M. Glaire, professeur d’hébreu à la Sorbonne. La première livraison, contenant la Genèse, se fait remarquer, outre la correction du texte, par une grande exactitude et une scrupuleuse précision, qui rétablissent en bien des points le sens et la clarté. La couleur orientale de la Bible puise dans cette fidélité de traduction une nouvelle fraîcheur et une nouvelle vie. Il n’est pas jusqu’au son bizarre de ces noms hébreux, que M. Glaire a restitués, comme a fait M. Augustin Thierry pour les noms franks, qui ne prête à cette œuvre consciencieuse et patiente un caractère nouveau de scrupuleuse reproduction.


Mauprat, déjà connu des lecteurs de la Revue, paraîtra dans les premiers jours d’août en deux beaux volumes in-8° [2]. Nous ne doutons pas que les épisodes variés de ce beau récit n’obtiennent, à une seconde lecture, un succès éclatant et durable. La Revue consacrera prochainement un article spécial aux Œuvres complètes de George Sand.




  1. Nous devons rectifier ici une erreur qui s’est glissée dans notre dernière chronique, à propos du Hanovre. Nous avons dit que la constitution non reconnue par le nouveau roi était de 1819 : elle n’est pas de 1819, mais de 1833. Il y a bien eu en 1819 une constitution donnée au Hanovre, mais fort incomplète et peu satisfaisante. En 1833, à la suite des mouvemens de Gottingue et d’Osterode, le duc de Cambridge, vice-roi du Hanovre, promit, à l’ouverture des états, qu’elle serait réformée de concert avec le gouvernement de Guillaume IV. En effet, on dressa un projet, qui fut soumis à une commission, revisé à Londres, et discuté par les états-généraux avec le plus grand soin, dans les années 1832 et 1833 ; puis il fut envoyé en Angleterre, d’où il revint avec quelques modifications et sanctionné par Guillaume, à Windsor, sous la date du 26 septembre 1833. Depuis lors, cette constitution a régi le Hanovre. Bien loin d’être révolutionnaire, elle conserve des traces nombreuses du régime féodal. Cependant elle satisfaisait le pays et lui a valu quelques bonnes lois, jusqu’à ces derniers temps que la chambre haute, prévoyant l’avènement du duc de Cumberland, s’est abstenue de toute participation à l’exercice du pouvoir législatif.
  2. Chez Félix Bonnaire, rue des Beaux-Arts, 10.