Chronique de la quinzaine - 14 août 1837

Chronique no  128
14 août 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 août 1837.


Nous avons à signaler les progrès immenses qu’une grande question, la dissolution de la chambre des députés, a faits depuis quelques jours dans les esprits. Ces progrès sont de deux sortes. D’abord il paraît que la dissolution ne rencontre plus d’obstacles en haut lieu ; et puis, soit conviction de la nécessité de cette mesure, soit persuasion que l’opinion qui la demande est près de triompher, la voilà presque universellement adoptée comme un fait accompli. Un journal, qui s’était d’abord déclaré contre la dissolution, s’est décidé enfin à parler dans un sens favorable aux idées bien connues de M. le président du conseil. On en a conclu aussitôt que la dissolution était chose irrévocablement décidée, et il s’est trouvé des gens qui, bien autrement initiés, que le ministère lui-même dans ses propres secrets, ont assigné le jour des nouvelles élections et dit au plus juste à quelle heure cette grande mesure avait revu l’approbation royale dans les jardins du château d’Eu.

Pour nous, qui n’avons pas la prétention d’être aussi avancés, tout ce que nous pouvons dire, c’est que la dissolution est, en effet, à peu près certaine, à moins de grands évènemens au dehors, qui agiteraient vivement l’esprit public et ne permettraient pas à un gouvernement sage de compliquer la crise par des élections générales. Cependant la dissolution n’est pas encore positivement arrêtée ; elle n’a pas même été le sujet de délibérations formelles, et comme il est tacitement convenu que l’on attendra la publication des nouvelles listes, le ministère a encore tout le temps de laisser la position des choses se dessiner plus nettement à l’extérieur.

Il y a donc des réserves faites, des exceptions posées, des obstacles prévus et acceptés d’avance comme empêchemens absolus. Mais, sauf ces éventualités, la question peut-elle devenir une question de cabinet ? En d’autres termes, les partisans de la dissolution au sein du conseil sont-ils trop convaincus de son opportunité, ou se croient-ils trop engagés par leur opinion pour ne pas abandonner les affaires si la dissolution n’avait pas lieu ? Voilà peut-être une question bien indiscrète, et cependant on se la fait de tous côtés dans le public. Sans doute, il est fort difficile de prévoir tous les évènemens qui peuvent, en matière aussi grave, affecter d’un jour à l’autre la la mieux établie. Mais on assure, pour répondre à notre question de tout à l’heure, que, la situation restant la même au dedans et au dehors, la conviction de M. Molé sur la nécessité de dissoudre irait jusqu’à lui faire un devoir de se retirer, si on ne lui accordait pas la dissolution. C’est en effet chez lui plus qu’une opinion décidée ; c’est une conviction profonde que chaque jour affermit et qui tient à des motifs politiques de la plus haute portée.

Les journaux doctrinaires se sont emparés d’un mot que M. Molé a prononcé à la tribune et dont il a fort bien défini le sens, pour lui reprocher de n’avoir pas de système et d’avoir érigé en théorie politique l’ignorance du but auquel devait tendre son ministère. Leur aigre polémique s’est longtemps nourrie de cette accusation qu’ils ont répétée sous toutes les formes. Cependant ils auraient pu voir, en y regardant de près et en interrogeant le passé, que si M. Molé n’affichait pas un système inflexible à prendre ou à laisser, il avait au moins, sur un grand nombre de questions particulières, une volonté ferme, très arrêtée, et qu’on ne parvenait pas aisément à décourager. Or, il nous semble que de ces actes isolés, fruits de cette volonté dont nous parlons, il résulte un ensemble de politique, qu’on pourrait bien aussi appeler un système. Et, si nous ne nous trompons, ce système consiste à rapprocher, autant que possible, le moment où sera effacée la dernière trace des divisions et des troubles que la révolution de juillet a laissés après elle. L’amnistie n’est pas autre chose, l’amnistie n’avait pas d’autre but. Et aujourd’hui quel est l’homme qui ose s’élever contre l’amnistie ? Quel est l’homme qui ose mettre en doute l’étendue et la nature bienfaisante de ses résultats ? C’est encore la même pensée qui a suggéré la réouverture de Saint-Germain-l’Auxerrois, et la restitution de cette église au culte catholique. Si le peuple n’oubliait pas, lui aussi, comme les gouvernemens doivent oublier, il serait venu renouveler à Saint- Germain-l’Auxerrois les déplorables scènes du mois de février 1831. Mais le peuple oublie et pardonne, et c’est pourquoi le culte catholique est rentré si paisiblement en possession de son église. Des nominations importantes viennent d’avoir lieu. Eh bien ! quelques-unes ont eu ce caractère d’oubli, de réparation, de paix, que les circonstances justifient, disons plus, qu’elles commandent. La dissolution se rattache aux mêmes principes, aux mêmes espérances, en un mot, au système de M. le président du conseil.

Evidemment, la chambre actuelle des députés, élue sous l’influence d’une situation différente et des hommes de cette situation, ne répond pas à la situation nouvelle que l’amnistie, le désarmement des partis, ont faite depuis quelque temps à la France. Elle est, par tous ses antécédens, fortement engagée dans une politique de résistance et de lutte dont les souvenirs font encore obstacle à bien des rapprochemens. Elle a vu tomber devant elle, presque au gré du hasard, plusieurs ministères qui avaient eu sa confiance, qui ne l’avaient pas perdue au moment même où elle les laissait tomber, et que cependant elle ne savait pas soutenir. Ces tiraillemens, qui l’humiliaient à ses propres yeux, lui ont fait tort dans l’opinion, quoique l’opinion fût trop juste pour l’en accuser seule ; mais elle en avait sa grande part. Nous ne parlerons pas des contradictions où elle est bien souvent tombée sur des questions importantes, dont chaque ministère lui a fait adopter une solution contraire. Nous savons bien à quoi cela tenait, comment tout cela s’explique, souvent même d’une manière honorable. Mais il n’en est pas moins vrai qu’on doit désirer à l’avenir, dans l’application du système représentatif, plus de netteté, de vérité, d’esprit de suite, si on ne veut pas le rendre méprisable aux yeux de la nation. Or, c’est surtout quand on peut croire les choses ramenées à leur état normal, qu’il faut demander aussi aux institutions toute la régularité, toute la stabilité, toute la puissance morale dont elles sont susceptibles. Voilà pourquoi la dissolution est une mesure si politique, si clairement dictée par toutes les données du présent et par tous les besoins de l’avenir.

Mais ce serait trop peu de ces motifs, s’il y avait danger à remuer en ce moment le pays par des élections générales. Loin de là, jamais plus de calme dans les esprits, jamais moins de passions haineuses et violentes, d’espérances subversives ; jamais, pour tout dire, un acquiescement plus général à l’ordre établi, n’ont offert plus de chances en faveur d’élections sincères, honnêtes, libéralement conservatrices et sagement progressives. Eh quoi ! pour une année de statu quo, on s’exposerait à perdre l’occasion de se donner pour quatre ou cinq ans une force renouvelée et accrue, une chambre qui serait nommée sous l’empire des circonstances heureuses où nous nous trouvons ! Si l’on nous prouvait que ces circonstances se retrouveraient en 1838 exactement aussi favorables, peut-être alors hésiterions-nous ; et cependant les motifs qui conseillent la dissolution, n’en auraient pas moins conservé toute leur puissance. Aussi l’importance que M. Molé attache à cette mesure, l’initiative qu’il en a prise, la responsabilité qu’il en réclame tout entière, n’ont-elles rien qui nous étonne. Nous y reconnaissons la rectitude de jugement, la décision tranquille, froide, peu bruyante, qui ont signalé sa présidence depuis le 15 avril, et qui ont forcé ses adversaires mêmes à lui rendre une tardive justice.

Au reste, si au seul mot de dissolution, il y a eu chaude alarme sous une certaine bannière, qui réunit cependant des hommes de courage et de talent, mais de courage et de talent mal employés, cette alarme est-elle bien fondée ? Nous ne pensons pas que le ministère demande autant d’exclusions que certains bancs de la chambre le croient. La pensée du cabinet ne nous paraît pas bien difficile à pénétrer ; selon lui, la chambre nouvelle, n’eût-elle que peu d’hommes de plus et peu d’hommes de moins, n’aura plus les engagemens de personnes et de choses qui ont été la source de tant d’embarras, et menaceraient de tant d’autres pour la session prochaine, si la dissolution n’avait pas lieu. Ce que veut le ministère, sans doute, c’est que les deux centres se fortifient aux dépens des extrémités, décidé qu’il est à s’appuyer également sur l’un et sur l’autre, et à chercher dans leur étroite alliance une base plus large pour le pouvoir, que M. Guizot voulait établir exclusivement sur le centre droit. Qu’une avant-garde de la France nouvelle arrive aussi dans cette chambre ! elle y sera la bien-venue. Le mouvement de ses idées, l’ardeur de son esprit, ses illusions généreuses n’effraieront pas. La pratique des affaires, au milieu d’une situation calme et prospère, aura bientôt ralenti ce mouvement, attiédi cette ardeur, éclairé ces convictions trop promptes, et ce qui en restera, ce sera le progrès naturel et raisonnable, auquel personne en France n’oserait avouer qu’il veut fermer la porte.

Quant aux doctrinaires les plus âpres et les plus ardens, quant à ceux qui ont à se reprocher d’avoir perdu leur propre cause par la violence de leurs actes et la rudesse de leurs paroles ; ceux-là, on saluera leur talent quand il se présentera dans la chambre, mais le système actuel se croit assez fort, et il sera, il faut l’espérer, assez bien appuyé, pour n’avoir pas à craindre de succomber dans la lutte. Le journal officiel de ce parti, rédigé aujourd’hui par les doctrinaires les plus éminens, montre suffisamment quel progrès fait l’association doctrinaire dans la voie rétrograde où elle s’est jetée. On y trouve chaque jour maintenant quelques-unes de ces imprudentes provocations que certaines feuilles royalistes jetaient en défi au pays, dans les derniers mois du règne de Charles X. Il y a quelques années, au milieu de l’effervescence née de la révolution de juillet, les doctrinaires, plus heureux, plus habiles et mieux conseillés, ne s’engageaient jamais de leur plein gré dans ces discussions téméraires. Alors ils n’eussent pas d’eux-mêmes, et sans raison, comme vient de le faire leur journal officiel, soulevé, en pleine paix, la question de la souveraineté du peuple, comme vient de le faire, en plusieurs longs articles, leur organe avoué. A quoi bon combattre ce fantôme absent, qui, au dire même de M. Guizot, doit sommeiller pendant des siècles jusqu’à ce que quelque grande catastrophe le réveille ? Autrefois, M. Guizot et ses amis répondaient par ces sages paroles à ceux qui invoquaient cette terrible apparition ; aujourd’hui ils semblent l’exciter quand elle dort, l’évoquer quand elle est absente, comme pour chercher à plaisir une question irritante au milieu du repos de l’intervalle des sessions, comme pour s’entretenir à la guerre civile, et nourrir une bile qui ne sait où se répandre en ce moment ? — On ne peut gouverner avec la souveraineté du peuple ! Voilà le texte sur lequel s’exercent les doctrinaires aujourd’hui. Mais un mot de réponse suffirait, et vous-mêmes, en de meilleurs temps, vous l’avez dit, ce mot plein de sagesse : on ne gouverne pas en effet avec le principe de la souveraineté absolue d’une nation. Quand cette souveraineté a disposé d’un trône vacant, le fait est accompli ; c’est le contrat nouveau qui gouverne, et non le principe de souveraineté qui a créé ce contrat entre le souverain et la nation.

On ne sait que penser d’esprits éminens, d’ailleurs, qui perdent ainsi leur terrain et jettent chaque jour à terre, dans leur marche, une partie du bagage d’expérience, de raison et de sagesse, qu’ils avaient amassé pendant de longues années ! Ces indices sont faciles à comprendre. Le parti doctrinaire revient évidemment à son point de départ. En peu d’années, de mois peut-être, selon les évènemens, il sera de retour au lieu de son origine. Royalistes violens, imbus de tous les principes de la restauration, leur sortie du pouvoir et les difficultés qu’ils éprouvèrent pour y rentrer, jetèrent les doctrinaires dans les rangs de l’opposition libérale. Sans eux, une révolution légale n’eut pas été possible. Ils contribuèrent de toute leur activité à faire dominer l’extrême gauche dans les élections, et de cette alliance sortirent les 221 et la révolution de 1830. Ne dirait-on pas qu’un dépit pareil ramène aujourd’hui des circonstances analogues, et que ce parti, de plus en plus séparé de la gauche modérée, tend à retourner à la droite, d’où sortira peut-être, après d’inutiles efforts pour reprendre les affaires, une alliance ouverte avec le parti légitimiste ? Mais là s’arrêtera l’analogie. Le pouvoir profitera mieux de l’expérience du passé que n’ont fait les doctrinaires, et sa fermeté patiente, qu’ils traitent de faiblesse, leur opposera de sérieux obstacles quand il en sera temps. Le gouvernement se sent même assez fort pour voir sans inquiétude les soins que se donnent les doctrinaires pour les prochaines élections, et les petites intrigues qu’ils préparent dans certaines localités. Nous aurons soin de les signaler, quand il y aura lieu.

Nous croyons savoir que l’espèce de congrès qui s’est tenu à Toeplitz, entre M. de Werther, M. de Metternich, le prince Paskewitch et M. de Tatischeff, s’est séparé comme d’ordinaire, sans avoir rien conclu. Nous disons congrès, par habitude, car en vérité ce n’en était pas un, et cette réunion d’hommes d’état ne prétendait pas à ce caractère officiel. Ç’a été plutôt une causerie politique, dont les circonstances du moment présent et les éventualités de l’avenir ont fait les frais. On y a parlé Hanovre, don Carlos, élections anglaises, mariage de M. le duc d’Orléans, revue de Wosnesensk, mais de tout cela, simplement en observateurs bien informés et presque avec désintéressement. Ah ! si l’on y avait appris, entre deux verres d’eau, que don Carlos avait battu l’armée de la reine, ou qu’il marchait sur Madrid, la conversation aurait pris tout de suite une autre tournure. Les impatiens auraient voulu le reconnaître au plus vite ; de plus sages auraient encore voulu voir, auraient demandé quelque délai, auraient désiré de plus amples informations, et peut-être se serait-on séparé sans avoir rien décidé, mécontens les uns des autres, ce qui est arrivé bien souvent depuis quelques années, malgré toute cette camaraderie de revues et de bains de Bohême.

Car après tout, les liens qui ont si long-temps uni les trois grandes puissances de l’Europe orientale, sont aujourd’hui très relâchés. La Russie ne sait plus à quoi s’en tenir sur le compte de la Prusse, et c’est à peine si elle est contente de l’Autriche. L’empereur Nicolas est fort inquiet, dit-on, de l’attitude actuelle du cabinet de Berlin, qui s’est laissé entraîner, presque à son insu, au sentiment de répulsion que les manœuvres du camp de Kalish n’ont fait que trop éclater dans l’armée prussienne contre l’armée russe. Les deux cabinets se font maintenant une petite guerre sourde, à coups de tarifs de douanes ; la cour de Prusse donne la princesse de Mecklembourg en mariage à l’héritier présomptif du trône de France ; et elle écarte poliment toutes les insinuations de la Russie pour renouveler sur le sol allemand la prétendue fraternisation des deux armées. On voit bien que la sainte-alliance n’existe plus, et qu’elle est devenue un mot historique sans application et sans valeur. M. de Metternich lui-même paraît de temps en temps un peu froid avec la Russie. L’extension de cette puissance du côté du Danube le gêne, et, quel que soit son optimisme, il se prend à lui trouver les bras bien longs ; car elle est partout autour de lui, au nord, au midi, à l’embouchure de son grand fleuve, et on peut être sûr que les pires nouvelles de Circassie sont pour lui les meilleures.

Eh bien ! il en a encore pour long-temps ; les affaires des Russes n’avancent guère sur la côte orientale de la mer Noire, et tout ce que les journaux anglais en ont publié est plutôt en-deçà qu’au-delà de la vérité. Depuis Anapa jusqu’à la forteresse de Gagra, qui sépare la Circassie proprement dite de l’Abasie, les Russes n’ont encore réussi qu’à établir un certain nombre de petits forts, dont les garnisons, à cinq ou six lieues de distance, ne peuvent communiquer entre elles, ne reçoivent d’approvisionnemens et de secours que par la mer, et sont continuellement attaquées, de nuit et de jour, par des milliers de Tscherkesses. Ces braves montagnards, sans canons et quelquefois sans fusils, se jettent sur les retranchemens des Russes comme des lions sur les barreaux de leur cage, détruisent ce qu’ils peuvent, enlèvent à un quart de lieue tout officier, tout soldat qui se hasarde à sortir, en tuent sur les remparts, et forcent à faire chaque fois de véritables expéditions pour renouveler la provision d’eau et de fourrage. Si ces faits n’étaient pas attestés par des témoins oculaires d’une bonne foi et d’une impartialité incontestables, on se refuserait à les croire, et cependant rien de plus vrai. Les Circassiens savent en outre que l’Europe a les yeux fixés sur eux ; des Anglais pénètrent dans leurs montagnes, et, chose étrange, leur lisent le Portfolio. L’année dernière, au mois d’août, le comte de Woronzow, gouverneur de la Russie méridionale, en a trouvé des exemplaires dans la forteresse d’Anapa, où quelques Circassiens de l’intérieur les avaient apportés pendant une trêve, disant que les Anglais répandaient cette publication dans leur pays, leur en faisaient connaître le but, et les encourageaient à se défendre. Aussi se défendent-ils. Les Russes ne gagnent un pouce de terrain qu’au prix des plus grands efforts ; les tribus dépossédées sont accueillies par les autres, qui leur bâtissent de nouvelles demeures et leur remplacent les troupeaux enlevés. Un seul prince de la côte s’était déclaré en faveur des Russes ; il a été contraint de renoncer à leur alliance par des menaces terribles dont il savait bien qu’il n’aurait pas long -temps attendu l’effet. Voilà, pour le moment, où en sont les Russes, et il paraît que tout récemment la prise de possession d’un point du littoral leur a coûté une sanglante bataille. Triompheront-ils de cette héroïque résistance ? Oui, sans doute, à la longue, par une guerre d’extermination, et si l’empereur Nicolas ne calcule ni le sang, ni les trésors qu’il faudra enfouir dans ces montagnes, pour être maître de toute l’étendue de pays qui sépare la mer Caspienne de la mer Noire.

C’est pourquoi nous ne comprenons pas que ce prince, avec de si grands desseins et une si rude tâche au midi et au sud-est de son empire, attache tant d’importance à éblouir l’Europe occidentale par ses fastueuses revues. Et néanmoins voilà ce qui le préoccupe. Il a fait toute une campagne diplomatique pour avoir à Wosnesensk des représentans de chaque maison régnante d’Allemagne. Mais il n’a réussi qu’imparfaitement. Au lieu de l’empereur d’Autriche, qu’il avait la prétention d’y attirer et d’y écraser sous ce vaste déploiement de sa puissance militaire, ce sera un archiduc, l’archiduc Jean, si je ne me trompe. Un prince de Prusse et un prince de Wurtemberg y assisteront aussi ; mais la famille royale de Bavière n’y sera pas représentée. Il y a, ce semble, dans tout ce spectacle offert à l’Europe et si pompeusement annoncé, moins de véritable grandeur que de vanité inquiète, et on est embarrassé de concilier cette prétention d’agir sur l’Occident par de tels moyens, avec la tendance, qui se manifeste aussi quelquefois et revient plus vive à chaque mécompte, de s’en séparer absolument, de s’en passer sous tous les rapports, de n’être que russe, asiatique et oriental. Le fait est que ces deux tendances contradictoires se balancent encore dans l’esprit de l’empereur Nicolas et dans son gouvernement ; que chacune l’emporte à son tour, quand l’autre a été malheureuse, et que néanmoins, pour assurer la grandeur de la Russie, il faudrait les harmoniser avec intelligence, en se dégageant des passions et des faiblesses qui obscurcissent trop souvent la haute raison du souverain.

Et qu’a-t-on dit du roi de Hanovre dans ces causeries de Toeplitz ? A-t-on approuvé ou blâmé son coup d’état ? S’est-on promis de le soutenir au besoin contre son peuple ? s’est-on entendu sur ce qu’il y aurait à faire, si la diète de la confédération germanique était saisie de la question, à titre de garante des constitutions allemandes ? L’ex-duc de Cumberland a si mauvaise réputation comme homme en Europe, que ses actes comme souverain, quand même ils flatteraient certaines passions, doivent y rencontrer fort peu de sympathie. Aussi l’a-t-on blâmé tout d’abord de cette mesure violente et dangereuse. Il est certain, d’ailleurs, qu’on ne l’a pas conseillée. Elle porte le cachet de son caractère, et il en a toute la responsabilité aux yeux de l’Allemagne. Mais si le Hanovre se résignait tranquillement, si quelque transaction, plus ou moins constitutionnelle, rendait à l’aristocratie toutes ses prérogatives, on n’en serait pas fâché à Berlin et à Vienne. Ce serait d’un bon exemple, et cet acte de casse-cou politique serait légitimé par le succès. Cependant, qu’on y prenne garde : la résignation du Hanovre ne prouverait rien, et l’expérience serait à refaire ailleurs pour être concluante ; car il ne faut pas se faire illusion sur l’état des choses et de l’opinion en ce pays. Il est vrai de dire que la constitution de 1833 n’y avait pas jeté de profondes racines, que l’aristocratie, encore très puissante, ne l’avait subie qu’à regret, que la bourgeoisie n’est pas fortement organisée, que le peuple à peine sorti des liens féodaux, que les paysans à peine émancipés n’y prennent aucun intérêt, et par-dessus tout, que la masse entière de la population, sans distinction de classes, est trop contente d’avoir son roi à elle, son souverain résidant au milieu d’elle, son gouvernement tout-à-fait national, pour ne pas beaucoup pardonner à ce roi et à ce gouvernement. Le duc de Cumberland y a bien compté ; on ne saurait en douter. Son plan était arrêté d’avance ; il avait répété son rôle, et l’a joué, en effet, avec une assurance, un aplomb, une fidélité, qui attestent de consciencieuses études. A peine arrivé dans sa capitale, ses premières caresses ont été pour l’armée ; il a réuni autour de lui tous les officiers et généraux qui se trouvaient à Hanovre, leur a prouvé qu’il connaissait leurs services, leurs désirs, leurs intérêts, leur a promis de s’en occuper, et les a laissés fort contens de leur nouveau monarque. L’armée craignait ses prédilections pour un officier-général qu’elle n’aime pas et ses préventions contre le comte d’Alten, son héros, son chef, sa plus grande illustration. Mais le roi a su ménager ses sentimens, et il a fait à M. d’Alten l’accueil le plus flatteur. M. d’Alten, qui avait pris part aux travaux de la constitution de 1833, désapprouve certainement le décret royal du 5 juillet ; mais ni lui, ni ses anciens collègues, à l’exception de M. Rose, ne feront une opposition bien dangereuse au nouveau gouvernement. Au reste, toute cette affaire est encore fort obscure. Le roi a nommé une commission pour examiner jusqu’à quel point la constitution de 1833 était obligatoire pour lui, et cette commission, présidée par M. de Scheele, le nouveau ministre, aurait, disent les journaux allemands, adopté le point de vue du décret d’avènement, et suggéré, en outre, les modifications que la loi fondamentale devrait subir. Il ne s’agirait de rien moins que de transporter de la seconde à la première chambre le droit de voter le budget, de transformer les états en assemblée purement consultative, de supprimer la publicité des séances, et, enfin, de rétablir l’ancienne séparation entre les revenus publics et ceux des domaines royaux, dont la réunion avait été l’un des plus grands bienfaits du nouvel ordre de choses. Voilà tout. A ces conditions, l’ex-duc de Cumberland pourrait se résigner à n’être qu’un roi constitutionnel. En attendant, il s’est rendu à Carlsbad, où on lui donnera sans doute le conseil de ne rien brusquer.

Les partisans de don Carlos avaient perdu courage, il y a quelque temps, sur la nouvelle de la défaite de Chiva. Effectivement tout semblait alors présager à l’expédition une fin malheureuse, et on devait croire qu’il ne restait plus au prétendant d’autre ressource que de repasser l’Ebre, tant bien que mal. Ses pertes en hommes et en chevaux depuis qu’il était sorti de la Catalogne avaient été considérables ; la désertion minait son armée ; les généraux de la reine concentraient leurs troupes autour de Cantavieja, dans un rayon si rapproché, qu’une bataille paraissait inévitable, et ils avaient la supériorité du nombre ; enfin on ne concevait pas que 10 ou 12,000 hommes trouvassent long-temps à vivre dans les montagnes stériles et nues où l’expédition était allée se réfugier. Comment la cause constitutionnelle a-t-elle perdu la plus grande partie de ces avantages ? comment trois semaines se sont-elles passées dans la plus complète inaction ? C’est ce que nous ne nous chargeons pas d’expliquer. Mais certainement la situation n’est plus aussi fâcheuse pour les carlistes qu’il y a quinze jours, et voilà qu’une expédition hardie au nord de Madrid force le général Espartero à dégarnir l’espèce de ligne de blocus qu’on avait formée autour des positions occupées par le prétendant.

Nous voulons bien croire que Madrid n’est pas sérieusement menacé ; mais la prise de Ségovie, à 15 ou 16 lieues de cette capitale, est un fait grave. Ségovie est une ville importante, siège de plusieurs grands établissemens militaires, où les carlistes auront trouvé de l’artillerie qui leur manque ; et les forces que le gouvernement de la reine peut envoyer de ce côté ne sont pas assez nombreuses pour les empêcher d’y faire pendant quelque temps ce qu’ils voudront, d’entrer où bon leur semblera, et en définitive de se retirer avec leurs canons et le fruit de leurs exactions. Aussi ne sommes-nous pas étonnés d’apprendre que Madrid ait été mis en état de siège. Ce sont des preuves de force que les gouvernemens ne se refusent jamais la veille même de leur chute, et qui ne la retardent pas d’un instant. Nous croyons néanmoins que le gouvernement espagnol n’en est pas là, mais il aurait bien besoin d’un effort de courage et d’énergie, dont nous ne le jugeons pas capable, ni lui, ni la population, ni les généraux.

Effrayées d’une pareille impuissance, les provinces se regardent comme abandonnées à elles-mêmes et n’espèrent plus leur salut que de leurs propres efforts. La Catalogne en donne l’exemple. Le mot de séparation n’a pas été prononcé, mais les craintes que cette principauté a conçues pour son industrie, sur le bruit vague d’un traité de commerce avec l’Angleterre, ont sourdement fermenté dans les esprits ; et ce danger, la France l’avait annoncé à M. Calatrava dès le mois de décembre dernier. Ce qui se passe maintenant en Catalogne est très remarquable. Les carlistes ont fait depuis un mois des progrès bien menaçans sous la direction d’un chef habile, Urbiztondo, que don Carlos a revêtu du titre de capitaine-général ; et les troupes du baron de Meer, réduites à quelques milliers d’hommes, sont hors d’état de se mesurer avec eux. Dans ces circonstances, il s’est opéré à Barcelonne un mouvement d’opinion moins violent, moins révolutionnaire que les mouvemens antérieurs, mais de la même nature. On a pensé à centraliser, au moyen d’une commission permanente de délégués, les ressources de la principauté tout entière, sans la moindre intervention du gouvernement de Madrid, et ce plan s’exécute. Le succès est douteux, mais cette nouvelle résurrection de l’esprit provincial est à nos yeux un des plus graves symptômes de la désorganisation profonde qui s’étend rapidement sur l’Espagne, et menace la monarchie espagnole d’un démembrement.

A Madrid, on s’occupe à faire des ministres, et ces ministres ne font rien. Il en sera du général Espartero, s’il accepte le ministère de la guerre, comme de son prédécesseur, le comte d’Almodovar, qui avait fidèlement suivi à cet égard l’exemple de son devancier ; et le seul ministre qui se soit donné pour faire quelque chose, M. Mendizabal, vient de rompre une négociation d’emprunt à l’étranger, combinée avec un traité de commerce, qui sous une forme ou sous une autre, tantôt avec celui-ci et tantôt avec celui-là, l’absorbait depuis six grands mois, En dernier lieu, cette négociation se suivait avec un capitaliste espagnol, enrichi des emprunts de Ferdinand VII, dépouillé, par je ne sais quel acte de 1834, du titre que lui avait donné ce prince, et auquel, par un singulier jeu de la fortune, le gouvernement constitutionnel de Madrid venait demander le salut de la révolution espagnole. Il s’agissait d’une somme nominale de 250,000,000 de francs. Tout est rompu, et à cette occasion, nous n’avons pas été peu étonnés de voir un journal, dont M. Mendizabal avait long-temps possédé toute la faveur, attaquer ce ministre avec la plus grande violence. Ainsi, voilà le dernier prestige de ce grand nom financier de M. Mendizabal complètement évanoui, et le ministre au fameux secret, contraint de recourir, pour se procurer quelque argent, au moyen le plus vulgaire du monde, à une nouvelle contribution forcée. Les cortès discutaient, à Madrid, le projet de loi destiné à l’établir, pendant que les carlistes se rendaient maîtres de Ségovie.

Nous ne sommes pas optimistes en ce qui concerne l’Espagne ; mais personne ne l’est, personne n’a droit de l’être. Nous ne nous résignerions pas facilement à voir périr, dans l’impuissance et la honte, un gouvernement dont le triomphe convenait à notre politique et eût renforcé notre situation en Europe. D’ailleurs, tout persuadés que nous soyons que don Carlos ne s’établirait pas tranquillement à Madrid, nous ne pouvons envisager de sang-froid qu’il ressaisisse quelque chance de succès, quand on ne prévoit guère, dans les éventualités d’un prochain avenir, que cet obstacle sérieux à la grande et si politique mesure de la dissolution.

Si la dissolution avait lieu cette année en France, les trois plus grandes assemblées représentatives de l’Europe auraient été intégralement renouvelées dans le cours de la même année. L’Espagne se prépare aux élections d’où ses deux chambres doivent sortir, et l’Angleterre achève celles que la mort du roi Guillaume IV a rendues nécessaires. Celles-ci ne sont pas très heureuses pour le ministère de lord Melbourne ; sans donner la majorité aux tories, elles leur assurent une minorité si formidable dans la chambre des communes, que le cabinet whig est menacé des plus graves embarras et comme frappé d’impuissance. La chambre des lords pourra donc persister dans son opposition à toute mesure ultérieure de réforme, en invoquant la réaction qui se manifeste évidemment dans l’opinion publique, surtout en Angleterre. La conséquence de cette situation devrait être l’avènement d’un ministère intermédiaire entre les tories et la nuance très avancée des whigs qui gouverne aujourd’hui. Mais il n’est pas bien sûr que les élémens d’un pareil ministère existent dans la chambre des communes ou dans le pays. Le parti Stanley s’est absorbé dans celui de sir Robert Peel, et il est réduit à deux ou trois hommes, ce qui forcerait la reine Victoria de rétrograder brusquement jusqu’aux conservateurs. Au reste, c’est un exemple donné par une portion du pays lui-même ; car, entre autres particularités de ces dernières élections, on ne voit pas que les radicaux, qui ont essuyé plusieurs échecs, aient été remplacés par des réformistes modérés. Non : ce sont des tories, de purs tories qu’on a nommés à leur place, et nulle part le ministère n’a osé mettre en concurrence avec ceux des radicaux qui le gênaient le plus, comme M. Roebuck, un whig de sa propre couleur. Aussi les tories sont-ils triomphans, et sir Robert Peel a eu tort de ne pas désavouer plus vivement le roi de Hanovre, car c’est son fameux décret du 5 juillet qui leur enlève la majorité. Ce décret a donné aux réformistes une grande force, et ils en ont usé sans ménagement, comme aussi du nom de la jeune reine, et de l’appui qu’elle accorde à son ministère. Jamais, en France, on ne ferait intervenir le nom du souverain, dans les élections, avec autant d’éclat ; jamais un parti tout entier n’oserait l’identifier aussi complètement avec un cabinet dont les plus simples lois du régime parlementaire pourraient le contraindre à se séparer.

Le corps diplomatique est en ce moment fort incomplet à Paris. MM. d’Appony et de Pahlen sont en congé ; M. de Lowenhielm, ministre de Suède, est à Stockholm, où il refuse, dit-on, le portefeuille des affaires étrangères, laissé vacant par la mort de M. de Wetterstedt. M. de Werther est allé recueillir à Berlin le brillant héritage de M. Ancillon, et son successeur à Paris n’est pas encore arrivé. Mais le choix de ce successeur est fait. C’est M. d’Arnim, qui exerçait en dernier lieu les fonctions de ministre de Prusse à Bruxelles.

M. de Werther, qui n’a laissé à Paris que de bons souvenirs, sait mieux que personne par quelles qualités, par quelle modération de caractère, et par quelle sagesse d’opinion il y avait réussi, ce qu’il faut, en un mot, pour répondre à la parfaite intelligence qui règne entre les deux cours. Il est fort à présumer que le choix de M. d’Arnim n’aura pas été fait à la légère, et que les instructions, non moins que l’esprit du nouvel envoyé, lui traceront une ligne de conduite dont le gouvernement n’ait qu’à se féliciter. Nous n’aurions pas exprimé cette espérance, mêlée d’une ombre de doute, si nous n’avions eu le vague souvenir que M. d’Arnim n’a pas toujours eu à Bruxelles l’attitude que nous désirons lui voir prendre à Paris. Il est vrai qu’un changement de théâtre peut amener un changement de rôle, que l’action du temps modifie chaque jour, en Europe, bien des répugnances, efface bien des préventions, crée de nouveaux intérêts, et avec eux la nécessité de nouveaux rapports. Si M. d’Arnim avait eu besoin d’éprouver cette salutaire action du temps sur les esprits, nous sommes persuadés que le sien n’y aurait pas échappé, et qu’il arrive ici avec son éducation toute faite à cet égard.


— La séance annuelle de l’Académie française, tenue le 9 août, a rassemblé, comme d’ordinaire, une société nombreuse et choisie. Nous concevons cet empressement. S’il nous était permis d’emprunter un mot au vocabulaire théâtral, nous dirions qu’aujourd’hui il y a de l’effet dans les représentations académiques. Les assistans n’y apportent jamais qu’un air de fête : ceux qui tiennent aux lauréats par des liens de famille ou d’affection, naturellement émus, semblent quêter du regard l’émotion et l’enthousiasme. La piquante variété des lectures, un commerce de louanges où chacun trouve son compte, l’hommage rendu à de nobles et touchantes actions, tout enfin, dans ces solennités, détermine un épanouissement auquel on ne saurait résister sans mauvaise grace. Si pourtant, revenu à la froide raison, après les entraînemens de la sensibilité, on se demandait quelle est la fonction présente de l’Académie, quelles peuvent être l’utilité de ses concours et la règle de ses jugemens, la question ainsi posée deviendrait embarrassante. En couronnant les écrits utiles aux mœurs, l’Académie n’a sans doute pas la prétention de prononcer dogmatiquement sur la moralité des compositions qu’on lui adresse : il n’y a pas de mesure absolue pour apprécier la valeur d’une œuvre d’éducation.

On n’en peut juger que par rapport à une doctrine sociale hautement professée. Or, il n’est ni possible, ni tolérable peut-être, qu’un corps comme l’Institut émette une déclaration de principes. Ce serait déplacer le pouvoir en sa faveur, et accorder aux lettrés de profession une véritable dictature. Aujourd’hui d’ailleurs, ce sont moins les intentions louables et les théories qui manquent, que le talent de les rendre persuasives. Selon nous, l’Académie ne saurait rendre un plus grand service que de remettre en honneur les traditions, trop dédaignées, du beau langage, d’exiger, avant tout, la sévérité d’expression et ces nobles formes de style, qui, suivant le mot de Montaigne, tiennent moins au bien dire qu’au bien penser. Distinguer, dans la foule des livres qu’on publie, ceux qui présentent ces marques de puissance, ou bien, dans les années stériles, dénoncer hautement la mauvaise direction des esprits, ce serait être vraiment utile aux mœurs, ou, si l’on veut, à la civilisation dont une langue riche et belle est l’indispensable instrument. Disons ouvertement ce que tout le monde a pensé : les ouvrages couronnés cette année ne se recommandent pas par l’élévation du sentiment littéraire, et l’obligation de faire accepter au public les décisions d’une indolente majorité a dû paraître fort pénible à M. le secrétaire perpétuel.

Heureusement pour l’Académie, M. Villemain possède toutes les ressources d’un talent qu’on n’a jamais songé à contester, et qui ne se dément jamais. Son rapport par lequel la séance fut ouverte, était de nature à disposer favorablement l’auditoire. On a suivi, avec une satisfaction marquée, ce tour d’esprit varié et facile, cette expression qui, suivant les exigences du sujet, prend ou rejette le voile avec une si gracieuse coquetterie. On se plaisait à surprendre l’habile écrivain aux prises avec les difficultés de sa tâche : on voulait savoir par quels artifices de style il trouverait moyen de louer des productions assez ternes, sans chagriner les personnes d’un goût sévère, et sans compromettre l’autorité de son propre sentiment. M. Villemain a très finement annoncé ce qu’on devait attendre de l’ardeur inexpérimentée du jeune poète couronné, M. Evariste Boulay-Paty : ayant à caractériser une pièce injouable, il a fait des vœux pour que l’auteur composât à l’avenir d’autres pièces qui fussent jouées ; enfin, il a rappelé un sourire complaisant de Cuvier pour excuser cette sorte d’adhésion donnée publiquement à la philosophie avortée de M. Azaïs. Ajoutons, pour être justes, qu’en parlant d’un livre qui a du moins pour lui le mérite de l’utilité, l’Essai sur l’état physique et moral des aveugles-nés, par M. Dufau, le rapporteur s’est exprimé de telle façon, qu’on n’a pas songé cette fois à rabattre de ses éloges. A défaut de mérite littéraire, on justifie étrangement les libéralités académiques. Il faut, dit-on, alimenter la vieillesse épuisée, développer les talens embryonnaires, ou bien compléter la rétribution insuffisante des travaux obscurs. En admettant ce système, on arriverait infailliblement à constituer une sorte d’inviolabilité en faveur de toutes les impuissances. L’Académie aura fort à faire, si elle consent à devenir un bureau de secours. C’est au pouvoir qu’il appartient de soutenir les lettres. Un corps littéraire, digne de sa haute mission, ne doit considérer que l’intérêt de la littérature. Ne serait-il pas temps qu’une plume indépendante appelât l’attention du pouvoir et de la société sur l’organisation présente de l’Académie française, sur l’emploi des revenus dont elle dispose, sur les causes qui retiennent en dehors de ses concours tous les esprits vraiment distingués de l’époque ? Mais nous concevons que la critique recule devant l’accomplissement d’un tel devoir. La vieille fille de Richelieu est elle-même une de ces personnes dont nous venons de parler, et que l’âge a rendues en quelque sorte inviolables. Pour lui dire toute la vérité sans encourir le reproche d’irrévérence, il faudrait posséder le secret des ménagemens habiles, le tact délicat et la transparence d’expression que nous ne nous lassons pas d’admirer chez M. Villemain.


Revue Littéraire

Mme Charles Reybaud, par la publication du Château de Saint-Germain, qu’elle signe de son nom, s’est dépouillée du pseudonyme sous lequel elle avait caché le succès de Pierre et du Renégat, ses deux romans de début.

Le Château de Saint-Germain cotoie l’histoire plus qu’il ne l’aborde. Ce n’est pas, à proprement parler, un roman historique. Voici le gros de la fable. Nous sommes en Provence. Julio Mazzara, qui sera plus tard le cardinal de Mazarin, s’est introduit dans le château du baron de Cadenet sous un prétexte de visite. Mazzara n’a pourtant pas d’autre but que de s’emparer d’un acte qu’il sait en la possession du baron, et qui prouve la participation de Gaston, le frère du roi, au fatal complot que Montmorency a payé de sa tête. Richelieu lui-même a confié à son agent cette mission, qui tient moins du savoir-faire que de la filouterie.

Tout en couvant son projet et guettant l’occasion, l’Italien prenait agréablement patience. Dans le château du baron vivait sa nièce et son héritière, Laure de Novès, descendante de l’illustre Laure de Pétrarque. Laure de Novès est fiancée au comte de Bormes, qu’elle aimait à peine, et qu’elle n’aime plus depuis que sa faiblesse a subi l’autorité du regard séducteur de Mazzara. Cependant le comte ne cédera pas à l’étranger la femme qui lui est promise. Il prend à part l’Italien, et le somme de se battre ou de quitter la place. L’alternative est dure ; mais Mazzara n’est pas né brave : il partira. Ce ne sera pas au moins sans s’être vengé sur l’innocence de l’affront qu’il est contraint de dévorer. Lorsqu’il s’éloigne, Laure porte dans son sein un fruit de l’amour qui a triomphé de sa vertu.

Plusieurs mois se sont écoulés. Le baron est mort. Le comte de Bormes presse Laure de conclure le mariage arrêté. Que fera-t-elle ? Elle a trop de générosité pour tromper le comte et lui donner une main qui n’est plus pure. Dans son désespoir, elle ne songeait plus qu’à se tuer. Une de ses servantes lui conseille un meilleur expédient. Que Laure, qui se plaît aux longues promenades, laisse un soir sa mante au bord de la Sorgue. Tandis qu’on la croira noyée, elle pourra fuir vers Paris et y cacher sa vie qu’elle doit à son enfant.

Les années ont couru. Nous retrouvons Laure de Novès dans une petite maison de Saint-Germain, qu’elle habite avec sa fille Christine. Julio de Mazzara les visite quelquefois en secret. Souverain pouvoir de l’amour et de la maternité ! cette Laure, si outragée et si fière, a pardonné au père de son enfant. Elle se résigne à n’être que la maîtresse de son séducteur. Mais elle voudrait au moins sa tendresse entière ; elle voudrait percer les mystères dont il s’enveloppe. Un hasard cruel les découvre tous à la malheureuse. Croyant Laure à Paris, Julio de Mazzara a introduit une autre femme dans la petite maison de Saint-Germain. Laure, cachée dans un cabinet, surprend leur entretien et les suit de l’œil. Tout est révélé. Mazzara, c’est le cardinal Mazarin ! cette femme, c’est la reine Anne d’Autriche, dont il est l’amant ! La détermination de Laure de Novès est prompte et irrévocable. Elle court s’enfermer à Paris dans le couvent des Carmélites, d’où elle ne sortira plus.

Ici finit la première histoire et commence la seconde, moins animée, moins dramatique, mais plus touchante peut-être. Christine, laissée seule au milieu du monde, a failli succomber aux mêmes périls qui ont précipité sa mère. Elle a cru naïvement à l’amour de Philippe de Mancini, qui a feint de s’éprendre d’elle. Il a poussé ses tentatives jusqu’à l’enlèvement. Christine est en son pouvoir ; elle paraît perdue. Mais ce n’est pas un écrivain habile comme Mme Reybaud qui eût souffert qu’il s’accomplît dans son roman deux séductions : non bis in idem. Christine s’arrête au bord de l’abîme où est tombée Laure de Novès. Sa résistance intimide le séducteur. Elle se réfugie aux Carmélites, et conte à sa mère son danger. Philippe de Mancini était neveu de Mazarin. Quel autre mieux que le père de Christine la pourra sauver en ces conjonctures ? Laure de Novès écrit au cardinal une lettre que Christine porte elle-même à Saint-Germain. Ce recours a l’effet qu’il devait avoir. Christine, prise sous la toute puissante protection de Mazarin, est désormais à l’abri des poursuites de Philippe de Mancini. Comme elle n’a pas les mêmes raisons que sa mère de se faire carmélite, et qu’elle ne se sent nulle vocation, elle épouse raisonnablement un jeune bourgeois nommé Rabanel, qu’elle aimera plus tard de tout son cœur.

S’il faut reprocher au Château de Saint-Germain sa double action, il est juste de reconnaître que l’une et l’autre sont fort habilement reliées entre elles par le personnage principal auquel un fil continu les rattache du commencement du livre jusqu’à la conclusion. Mme Reybaud devait naturellement concentrer toute sa force dans la peinture de ce caractère dominant. C’est un excellent portrait qu’elle en a donné, finement touché, très sûrement et très largement dessiné. Peut-être seulement, vers la fin du drame, Mazarin est-il montré plus noble, plus aimable, plus généreux qu’il n’a jamais été. « Il avait de l’esprit, de l’insinuation, des manières, dit de lui le cardinal de Retz, mais le vilain cœur paraissait toujours. » Le temps n’a pas cassé cet arrêt, bien que le coadjuteur fût fort récusable vis-à-vis de Mazarin.

Tout l’ouvrage est écrit d’un bon style, simple, élégant, ferme et poli. Plusieurs débuts de chapitres d’où l’auteur promène le regard sur ses paysages chéris de la Provence, sont des morceaux descriptifs achevés, pleins d’onction et de charme. On y respire un profond sentiment de la poésie rurale et des beautés de la nature.


M. de Balzac a fort spirituellement trouvé la qualification de ruminante pour cette littérature qui, en publiant de très vieilles choses sous des titres nouveaux, se nourrit effectivement et nourrit sans fin ses lecteurs d’un même aliment. A ce compte, la littérature de M. de Balzac est la plus ruminante qu’il y ait ; il a inventé mille ingénieux moyens de déguiser d’anciennes publications et de les faire paraître inédites. Il a combiné, par séries diverses, des Scènes de la vie privée, des Scènes de la vie de province, et bien d’autres scènes où il a enchâssé, avec un art infini, quantité de contes philosophiques ou fantastiques de sa façon. Mais cet écrivain ne se contente pas de ruminer ainsi et de nous donner à ruminer la plupart de ses romans d’autrefois, très subtilement revus, augmentés et corrigés. Jusque dans les romans qu’il présente comme neufs de tout point, vous le voyez replacer, dans des rôles pareils, nombre de personnages et de caractères par lui précédemment employés. Cette perpétuelle rumination embarrasse et décontenance beaucoup les enthousiastes les plus déterminés de M. de Balzac, qui, tout en savourant chacune des nouvelles publications de cet écrivain, ne laissent point de se demander parfois si ce n’est pas toujours le même ouvrage qu’ils admirent.

Le premier des deux derniers volumes des Scènes de la vie de province contient la Grande-Bretèche et la Vieille Fille. Certainement nous avions lu déjà quelque part les trois nouvelles distinctes rassemblées ici sous le titre commun de la Grande-Bretèche. Si le romancier les a réunies et appelées toutes ensembles la Grande-Bretèche, bien qu’il ne soit question du manoir dit la Grande-Bretèche que dans l’une d’elles, c’est uniquement en conformité du système de rumination que nous avons expliqué.

La Vieille Fille avait paru une première fois cet hiver par feuilletons dans une feuille quotidienne. L’histoire n’a pas obtenu du public de M. de Balzac une faveur fort grande, les joyeusetés du livre ont semblé par trop grivoises. L’auteur du Père Goriot est de parentage rabelaisien. Quand sa verve s’épanche en grosses saillies abruptes et ardentes, on voit qu’il obéit à son instinct ; il est franc, il est naturel, il est vrai ; c’est la chaleur du sang gaulois qui l’a poussé. Aussi n’a-t-on guère la force de le blâmer. Dans la Vieille Fille, il est cynique et grossier sans en-train. Il ne dérive point de Rabelais, mais de M. Paul de Kock. La Vieille Fille rappelle, en outre, malheureusement le chef-d’œuvre de M. de Balzac. Mlle Cormon est une Eugénie Grandet épaissie, matérialisée, dégradée. La figure du chevalier de Valois est la seule qui soit dessinée finement, et sur laquelle l’artiste n’ait point écrasé son crayon. Elle plaide jusqu’à un certain point en faveur du livre. Le second volume est tout entier rempli par le commencement des Illusions perdues, dont nous aurons la suite plus tard. Jusqu’à présent, ce roman promet. L’exposition intéresse et attache. Anaïs n’a pas moins de cinquante ans (ne vous plaignez pas, il y a tout à parier que les héroïnes de M. de Balzac seront prochainement sexagénaires). Issue d’une des plus nobles familles de l’Angoumois, elle est supérieure encore par son esprit à sa naissance. Avant d’épouser M. de Bargeton, stupide hobereau qu’elle estime et chérit juste ce qu’il vaut, elle avait aimé, jeune fille, un brillant officier qui est mort à l’armée. Anaïs a religieusement gardé dans son cœur le deuil de ce premier amour. Elle s’est fait une double existence. Contrainte de végéter matériellement au milieu de l’atmosphère suffocante d’une ville de province, elle s’envole ailleurs en pensée. Elle a des rêves d’art et de poésie. Elle se nourrit de souvenir et d’espérance. Or, en ce temps-là florissait à Angoulème Lucien, un jeune poète déjà fort célèbre dans le département. Anaïs a voulu voir cette merveille de la Charente. Le poète lui est amené. Lucien était beau ; Anaïs avait été belle. Pleins d’exaltation tous deux, ils se persuadent bientôt qu’ils sont passionnément épris l’un de l’autre. Cependant les assiduités du jeune homme chez Mme de Bargeton ont déchaîné toutes les méchantes langues de l’endroit. Anaïs n’a point cessé d’être sage ; mais son amant est fatalement surpris à ses pieds, d’où vient un éclat qui la décide à se compromettre tout-à-fait. Elle quitte brusquement Angoulême et part pour Paris, emmenant son poète avec elle. Cet incident, qui les a réunis, ne fera que précipiter leur rupture. A peine sont-ils en chaise de poste que les désenchantemens commencent. La grande dame est fort humiliée d’abord de voir les poétiques ébahissemens de Lucien au moindre objet qu’ils rencontrent sur la route. Dès qu’ils sont à Paris, c’est bien pire. Anaïs a de nobles parens chez lesquels elle a présenté son cher poète. Mais l’air provincial du pauvre garçon n’est pas tolérable. Mme de Bargeton tombe elle-même d’avis qu’il faut l’éconduire. De son côté, Lucien n’a pas tardé à s’apercevoir que sa chère Anaïs est bien emphatique, bien fanée, bien mal mise, de bien mauvais goût, auprès des élégantes et fraîches Parisiennes. Pourtant sa fidélité eût tenu bon peut-être quelques mois ; mais on l’a quitté. Il en prend son parti. C’est qu’ils s’étaient trompés en croyant s’aimer. Ainsi leurs mutuelles illusions sont perdues. La fin du second volume laisse Lucien réfugié dans un grenier du pays latin, où il amasse des projets de vengeance, de fortune et de gloire, qui fourniront, par leur accomplissement, une prochaine livraison des Scènes de la vie de province.

Autour de ses deux héros, M. de Balzac a groupé un nombre considérable de personnages secondaires. Plusieurs d’entre eux sont introduits en vertu du procédé ruminatoire de l’auteur. Nous les connaissions déjà ; nous les avions rencontrés ailleurs. Citons, entre autres, le vieil imprimeur Sechard, qui n’est qu’un père Grandet endurci, plus avare encore et plus féroce. Ceux-ci se montrent sous d’habiles déguisemens qui ne les rendent pas néanmoins méconnaissables ; ceux-là reparaissent franchement avec leur air, leur costume et leur nom d’autrefois, comme, par exemple, Rastignac de la Peau de Chagrin.

En somme, ce volume des Illusions perdues est l’un des meilleurs de M. de Balzac que nous ayons lu. Peut-être l’histoire gagne-t-elle à ne pas finir. M. de Balzac, qui commence généralement bien, finit rarement avec un égal bonheur. Ce sont presque toujours ses conclusions qui pèchent ; desinit in piscem. Pourvu que le second tome des Illusions perdues n’aille pas nous gâter le premier !

Si nous parlons de la peinture des détails, il faut louer leur charme et leur vérité, la délicatesse des nuances, la variété des teintes. Il se trouve dans les Illusions perdues des traits d’observation d’une ténuité telle qu’on dirait que la vue la plus perçante n’a pu suffire pour les découvrir, et qu’ils ont dû être révélés par une sorte d’intuition.

Il y a un sentiment que l’auteur excelle à peindre, c’est cette ambition complexe, ambition à la fois d’argent et de gloire, qui travaille son héros Lucien. Le poète que le monde dédaigne et que sa maîtresse méconnaît se vengera doublement. Il entassera chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre et million sur million. Il le veut ; il sera célèbre et il sera riche. Ce ne sera pas seulement le char triomphal du Tasse qu’il lui faudra, ce sera aussi la voiture anglaise splendide et confortable de M. Rotschild. Attache-t-il, du reste, à la fortune littéraire et à l’opulence un prix pareil ? On ne le dirait pas. Il semble plutôt qu’il ne souhaite si ardemment les palmes poétiques qu’afin d’obtenir par elles les billets de banque. Lucien est doué d’une forte volonté ; peut-être atteindra-t--il son double but. Mais il n’y a guère que le génie désintéressé qui remplisse complètement sa mission. Nous avons bien peur pour Lucien qu’il n’ait de la gloire comme des trésors que pendant sa vie, et qu’il ne laisse point à la postérité d’œuvre immortelle. Que Lucien pèse ces conseils, et que le romancier ne les dédaigne pas trop lui-même.


M. Arsène Houssaye a été modeste d’intituler son nouveau roman : Une Pécheresse. Il aurait fort bien pu mettre : Les Pécheresses. Ce n’est pas sur l’opposition du vice et de la vertu qu’il a compté pour ses effets. Il n’y a que des pécheurs dans son livre et surtout des pécheresses. Cloris, la plus honnête fille de l’histoire, quitte successivement la maison paternelle et le couvent pour suivre, par monts et par vaux, l’amant de sa sœur. Charlotte, l’épouse révoltée d’un garde-chasse quinteux et jaloux, passe quinze années à courir, sans beaucoup de succès, j’en conviens, mais avec toute la bonne volonté possible, après toutes les occasions imaginables de pécher. Marguerite a meilleure chance. Elle pèche à souhait ; puis elle tue l’enfant, fruit de sa faute, et va se noyer dans un étang. Il n’y a pas jusqu’à une certaine Isaure, réputée d’abord morte vierge et en odeur de sainteté, qui ne laisse son petit péché posthume, lequel consiste en une fille née d’elle en secret, qu’on voit apparaître vers le dénouement. Mais la grande pécheresse, la maîtresse, l’héroïne pécheresse, c’est Dafné. Celle-là ne se borne pas à pécher d’un bout à l’autre du roman avec le héros Théophile de Viau, le poète, elle pèche avec tout le monde, avec ceux qui veulent, comme avec ceux qui ne veulent pas. Dafné, c’est l’essence du péché ; c’est le péché incarné.

Au train de leurs débauches, Théophile et Dafné ont vite vieilli. L’âge et l’épuisement ont circonscrit leur libertinage et les contraignent de se rester fidèles l’un à l’autre ; mais Dafné se révolte contre les rides de son front, qui ralentissent chaque jour l’ardeur de Théophile. Pour rafraîchir sa beauté qui se fane, elle a recours à d’effroyables moyens. Vous ne l’aviez vue qu’effrénée et immonde, vous la verrez féroce et sanguinaire. La bacchante se fait vampire. Elle va sucer toutes les nuits le sang virginal d’une fille de quinze ans. Le poète a fortuitement découvert l’horrible cause des absences nocturnes de sa maîtresse. Indigné qu’il est, il veut écraser la tête de sa chère Dafné. Le regard tout-puissant de la pécheresse le fascine encore et le désarme. La cruelle sirène triomphera jusqu’à la fin. Il se laisse enlacer par elle. L’heure de leur suprême frénésie est venue. Ils tombent sur un lit de fleurs, où ils expirent en se tordant dans une dernière étreinte.

Il n’est pas impossible qu’en écrivant une Pécheresse M. Arsène Houssaye ait entrevu un but moral. Peut-être a-t-il voulu flétrir le vice en le peignant sous ses plus hideuses couleurs. Était-il nécessaire pourtant d’accumuler à cet effet tant de langage cynique et d’exemples d’impudicité ? La débauche énerve le corps, elle épuise la vie, elle étouffe l’ame ; c’est vrai, nous savons cela. Fallait-il, pour mieux nous l’apprendre et nous effrayer, faire d’elle un vampire ? Si l’auteur a prétendu fournir des enseignemens profitables, de quelle étrange façon il les a résumés ! Cloris, qui n’est entrée en religion que par pis-aller, et n’a eu des accès de vertu qu’en désespoir de cause, Cloris assiste à l’horrible agonie des deux débauchés. Vous supposez qu’à cette vue elle va se sentir saisie de dégoût, et qu’elle se félicitera des heureux empêchemens qui l’ont détournée d’une pareille fin. Loin de là. Elle envie le sort de Dafné. Elle se reproche sa jeunesse mal employée et sa dévotion involontaire. Elle a des remords de n’avoir point été pécheresse comme sa sœur.

Ce qu’il y a de plus probable, c’est que M. Arsène Houssaye n’a pas eu d’autre intention que d’écrire deux volumes in-octavo de trois cents pages. Nous n’avons même pas essayé de rapporter toutes les gentillesses érotiques, drolatiques et philosophiques qui abondent dans une Pécheresse. Il suffit de dire que ce roman appartient pleinement au genre soi-disant ironique, qui a produit tant d’autres chefs-d’œuvre oubliés. C’est dommage, le genre ironique n’a pas été prospère. Il se moquait de tout ; tout le monde s’est moqué de lui. M. Arsène Houssaye s’est mis mal à propos et bien tard à la remorque de modèles depuis long-temps bien discrédités. Nous espérons qu’il ne s’obstinera pas follement à faire fausse route à leur suite ; ce serait vouloir malheureusement dépenser tout l’esprit et tout le sentiment poétique qu’il a.


Les deux Mères de M. Pierre Lagache ne sont pas un roman d’une longue haleine ; ce sont deux petits romans auxquels il faut tenir compte de la discrétion qui les a fait se renfermer en un seul volume, puisqu’à tout prendre, ils avaient bien aussi le droit comme les autres de se carrer en deux beaux tomes in-octavo.

Les deux mères que l’auteur a mises en scène ont un sort pareil. Elles meurent l’une et l’autre : la première, pure et irréprochable, ne résiste point à la douleur qu’elle ressent de voir son fils grièvement blessé dans un duel ; la seconde, épouse infidèle, succombe, rongée de remords et désespérée de laisser à sa fille l’exemple d’une irréparable faute.

La préface des deux Mères établit que le double but du romancier doit être d’instruire en amusant. Partant de cette donnée, M. Pierre Lagache s’est efforcé de divertir son lecteur, tout en lui prouvant que le devoir d’une mère est d’être vertueuse, quoi qu’il arrive. Malheureusement il a fait de deux fables bien triviales le texte d’une moralité bien rebattue. Il voulait amuser en instruisant ! S’il avait ennuyé sans instruire !

M. Pierre Lagache témoigne tant de bonnes intentions morales, que nous ne lui reprocherons pas bien durement certaines inconvenances qui tâchent çà et là la pureté de ses récits. Cependant, comme cet auteur paraît viser surtout à écrire des romans immaculés qu’on puisse mettre sûrement entre les mains des demoiselles, nous l’engageons, dans l’intérêt de sa chaste ambition, à s’interdire désormais la peinture de personnages semblables à Pauline, cet enfant précoce de dix ans qui surprend au travers d’une cloison tous les coupables secrets de l’alcôve maternelle. Qu’il s’abstienne aussi de poser en fait que les jeunes filles baissent les yeux ou rougissent à l’approche d’un jeune homme de bel air et de belle taille. Qu’à l’avenir ses vieilles marquises ne dardent plus sur les jeunes hommes un regard faux avec un sourire cynique. Ces figures et ces traits de mœurs ne sont pas de ceux qu’il convient de montrer à l’innocent public que M. Pierre Lagache se propose d’instruire et d’amuser.

C’est le sort des œuvres de haute portée et hors de ligne d’entraîner à leur suite un innombrable troupeau d’imitateurs serviles. On sait combien de copies misérables suscitèrent en leur temps les célèbres Paroles d’un Croyant. Durant tout un an, il n’y eut pas un voyant ou un croyant qui n’eût aussi ses paroles à nous dire. Cette longue procession n’est pas même achevée aujourd’hui. Nous avons sous les yeux les Paroles du Cœur, écrites récemment par un certain vieux Jacques, serviteur de Jésus, aux tribus dispersées. Certainement nous ne nous étendrons pas sur ce livre. Il suffira de dire que c’est encore une manière de prédication évangélique, mystique et démocratique, semée d’apologues et de paraboles, coupée en petits chapitres et en petits versets, où tout est, selon l’usage, imité de l’abbé de La Mennais, excepté le style.

Volupté, parmi les romans, ne nous aura peut-être pas valu moins de copies médiocres. Madame de Mably n’est encore qu’une pâle contre-épreuve de l’ouvrage de M. Sainte-Beuve. Ne tenons nul compte de la spirituelle recommandation épistolaire donnée par M. Charles Nodier en tête de Madame de Mably. On sait ce que signifient ces certificats de complaisance accordés aux sollicitations des éditeurs. Passons vite sur la longue introduction dans laquelle M. de Saint-Valry, l’auteur du livre, prend le soin fort inutile d’apprendre à ses lecteurs qu’il vit et qu’il écrit en province. Abordons en toute hâte le roman.

Arthur, beau rêveur de dix-huit ans, s’est lié d’amitié avec Pierre, jeune peintre, élève de Guérin. Leur intimité est si étroite, que Pierre a présenté Arthur chez Mme de Mably, sa maîtresse. Mme de Mably, qui florissait sous l’empire, avait quitté son mari pour suivre un colonel italien. Or, son séducteur s’étant laissé tuer à la guerre, Mme de Mably, inconsolable, jure qu’elle n’aura plus qu’un seul autre amant, et que cet amant sera Pierre. Nonobstant cette vertueuse résolution dont il est instruit, Arthur devient passionnément amoureux de Mme de Mably. Grace à cette tendresse malheureuse, tout héros du roman qu’il est, Arthur fait, dans l’histoire, le plus triste de tous les personnages. Comme il n’ose point risquer un aveu direct, il s’avise de l’étrange déclaration d’amour que voici : Pierre peignait pour l’exposition un Christ sur la croix ; il avait besoin d’un saint Jean qui pleurât aux pieds du Seigneur. Arthur offre d’être le modèle du saint Jean. Il s’est imaginé que son air langoureux et désolé touchera bien mieux Mme de Mably en peinture qu’en réalité. Qu’arrive-t-il ? Le tableau exposé, il mène lui-même son héroïne au salon ; mais elle ne remarque pas plus le saint Jean que s’il n’y en avait pas du tout. Elle n’a d’yeux et d’oreilles que pour l’admiration et les éloges qu’excite la toile de Pierre. Découragé par cette tentative, Arthur s’éloigne, il se fait soldat. Une double douleur l’attendait au retour. Il voit mourir successivement Pierre et Mme de Mably, qui, fidèle à sa promesse, n’a point voulu survivre à son second amant.

Ici le roman finit, non pas le livre. Arthur se résigne, il vivra, afin de poursuivre le cours de ses désappointemens. Le mauvais succès de son premier amour l’avait fait renoncer à l’amour ; la poésie, qu’il courtise, ne lui est pas une maîtresse plus prodigue de faveurs : il renonce à la poésie. Une seconde amitié qu’il essaie ne lui rapporte que des froissemens et des mé comptes il renonce à l’amitié. Détrompé partout, en désespoir de cause, il s’était jeté dans la politique et le journalisme : il avait joué son petit rôle dans la comédie de quinze ans. Mais la révolution de juillet, qu’il avait adorée, ainsi que tant d’autres, ne le paie pas d’un retour suffisant : il renonce à la révolution de juillet. Enfin, de renoncement en renoncement, il en vient à renoncer au monde comme il a renoncé à tout ; il se réfugie en Italie dans le couvent des Camaldules, où il meurt, au bout de trois ans, en parfaite odeur de sainteté.

Si M. de Saint-Valry a gâté les principales situations de Volupté, en se les appropriant, il n’en a pas moins malheureusement parodié le style. Chez M. Sainte-Beuve, c’est la vraie poésie qui déborde en flots d’images d’une étincelante originalité. Chez M. Saint-Valry, c’est tout l’orgueil du lieu commun qui surabonde. L’unique soin de l’auteur semble avoir été d’entasser la plus grande somme possible d’allusions et de similitudes surannées et décrépites. Il n’y a point de comparaison usée jusqu’à la corde dont il n’ait employé l’étoffe. Friperie mythologique, friperie biblique, tout lui a été bon. Madame de Mably est un roman écrit, d’un bout à l’autre, dans le goût d’une amplification d’écolier de rhétorique. C’est une des plus superbes exhibitions de trivialités présomptueuses qui se soient vues.

Napoléon et la conquête du monde, histoire de la monarchie universelle, voilà un livre qui va sembler bien grave pour être placé parmi tant de livres légers. C’est pourtant l’un des romans les moins sérieux auxquels nous ayons eu, depuis long-temps, affaire.

Un très petit pamphlet avait récemment prétendu que Napoléon n’a jamais existé ; aujourd’hui, nous avons un romancier qui prétend que l’empereur est mort seulement en 1832, après avoir conquis le monde. Mais l’écrivain ne se borne pas à forger les dix années merveilleuses qu’il ajoute à la vie de Napoléon. Il remonte jusqu’à 1812, et refait complètement, à sa mode, toute l’histoire de l’univers depuis cette époque.

Napoléon et la conquête du monde est un livre rare, publié presque incognito ; c’est pourquoi nous en donnerons un rapide abrégé. Ecoutez donc le résumé de la grande histoire de l’empereur, telle que l’a rêvée le nouvel historien.

En 1812, l’incendie de Moscou ne force point, comme on vous l’avait dit, notre armée à la retraite ; Napoléon marche droit à Saint-Pétersbourg, dont il s’empare, et où il fait l’empereur de Russie son tributaire. Avant de rentrer en France, Napoléon s’arrête à Varsovie : il y rétablit d’un trait de plume le royaume de Pologne, et lui donne pour roi Poniatowski.

Napoléon était le maître de l’Europe continentale. L’Angleterre seule continuait de le braver. C’est en 1814 qu’il réalise enfin la conquête, si longtemps projetée, de cette île. Trois armées, débarquées à la fois, envahissent simultanément le sol britannique. Le 4 juin a lieu la grande bataille de Cambridge, qui ouvre au vainqueur les portes de Londres. Le lendemain parait un décret, daté de cette capitale, qui réunit l’Angleterre à l’empire français, et la divise en vingt-deux départemens.

Vous êtes surpris peut-être de ces étranges licences qu’a prises l’historien de supprimer d’une part la nationalité de l’Angleterre, notre chère alliée, et de rétablir de l’autre celle de la Pologne, pour laquelle la chambre de nos députés s’en tient à des vieux annuels si généreux. Patientez. Vous allez voir des choses plus dignes de votre étonnement.

Pie VII étant mort le 5 septembre 1815, l’empereur fut sur le point de se proclamer pape lui-même. Après de mûres réflexions, ce fut son oncle, le cardinal Fesch, qu’il investit de cette dignité, sous le nom de Clément XV.

L’Europe s’était soulevée de nouveau : la campagne de 1817 décide en dernier ressort de ses destinées. L’Europe est vaincue et conquise. Le Moniteur du 15 août 1817 contient les divers décrets qui règlent les formes de gouvernement de ce quart du monde. L’empereur en est le seul souverain. Il n’y a sous lui que des rois feudataires. Tous les frères de Napoléon sont promus aux fonctions de roi en activité. Le roi Charles IV, d’Espagne, et le roi Ferdinand Ier, de Naples, sont mis à la retraite.

Marie-Louise était morte la même année. L’empereur veuf replace près de lui Joséphine sur le trône.

Napoléon en avait fini avec la vieille Europe. L’un de ses lieutenans lui avait conquis Alger et toute la côte barbaresque. Afin de compléter le système politique de l’Europe et de le mettre en harmonie avec ses conquêtes françaises en Égypte, il rend, le 22 juillet 1820, un décret qui réunit à l’Europe la partie septentrionale de l’Afrique, depuis le mont Atlas jusqu’à l’isthme de Suez. Le plus beau de l’histoire, c’est que ces prodigieuses conquêtes, loin d’être onéreuses à l’empire, lui font au contraire un allégement de ses charges, chose inouie dans les annales du monde. Cette même année, l’empereur est si riche, qu’il refuse d’accepter l’impôt et le remet librement tout entier au pays.

Une fois maître de l’Europe et d’une portion de l’Afrique, Napoléon n’était pas pour rester en si beau chemin. Il a chargé bientôt ses généraux d’aller soumettre le surplus de cette dernière partie du monde. Lui-même il s’en va prendre possession de Jérusalem, de la Chine, du Japon, de toute l’Asie et de toute l’Océanie. Les deux Amériques réunies à Panama en congrès solennel, sous la présidence du général Jackson, proclament peu après l’empereur leur souverain. Le 5 juillet 1827, parut dans le Moniteur le célèbre décret qui fondait la monarchie universelle. Paris était déclaré la capitale de la terre. Un autre décret contenait la promotion générale des rois d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Un autre instituait le conseil des rois, qui devait se réunir tous les trois ans à Paris, dans une session de deux mois, et être présidé par le monarque suprême.

A compter de cette époque, il n’y eut plus qu’une seule monnaie, à l’effigie de l’empereur, qui eut cours dans toute l’étendue de l’univers. Il fallait au monde une bibliothèque et un musée universels. Ce fut Versailles qui devint la ville-bibliothèque et musée.

On comprend que, dans une monarchie universelle, la politique, la diplomatie, la liberté de la presse et les autres libertés, n’étaient plus d’aucun usage. Toutes ces vieilles choses inutiles furent donc supprimées. Il n’y eut plus qu’un journal officiel du monde, intitulé : la Terre. L’historien ne dit pas s’il fut bâti un hôtel des invalides pour les politiques, les diplomates et les publicistes mis ainsi sur le pavé.

Sous l’empire de la monarchie universelle, les sciences n’avaient pas fait moins de progrès que les lettres. Le globe avait été exploré tout entier et modifié pour la plus grande commodité de l’espèce humaine. Le capitaine Parry avait planté le drapeau tricolore sur le pôle nord. Les isthmes de Suez et de Panama avaient été coupés. La quadrature du cercle fut découverte par un enfant. M. de Lamartine publia Dieu et Napoléon, épisodes épiques en vers blancs, et en dix-huit volumes.

Ce fut le 15 août 1828 que Napoléon fut sacré monarque universel par le pape Clément XV, dans une cathédrale trois fois grande comme Saint-Pierre de Rome, bâtie exprès sur les ruines du palais de justice. Tous les rois des quatre parties du monde assistaient à cette cérémonie, y compris le maréchal Soult, nommé récemment roi in partibus. Pour que ce sacre du maître du monde fût plus solennel, on plaça au ciel une nouvelle constellation, sous le nom de Napoléon.

L’empereur était au comble de la grandeur. Il avait laissé aux rois, comme indignes de lui, les titres de sire et majesté. On ne l’appelait plus que sa toute puissance. Il avait achevé, en bronze, l’arc de triomphe de l’Étoile qu’on avait tout doré et qu’on nommait la Porte d’or. Sur la place Louis XV, à la place même où vous supposez que M. Lebas a dressé dernièrement un obélisque, l’empereur érigea un monolithe en marbre de Carrare, de cent quatre-vingt pieds de hauteur, surmonté de sa statue d’or massif, haute de vingt-huit pieds. Le monument entier, y compris sa base, n’eut pas moins de deux cent cinquante pieds d’élévation, et annula complètement, comme vous pensez bien, la colonnette voisine de la place Vendôme. Enfin, comme il fallait à Napoléon un tombeau digne de son trône, il fit tailler en pyramide d’Égypte et revêtir de marbre blanc le mont Valérien, depuis sa racine jusqu’à sa crête.

Toutes choses achevées, Napoléon n’avait plus rien à faire avec la vie. Ce fut le 25 juillet 1832, à sept heures vingt-deux minutes du matin, qu’il mourut d’une attaque d’apoplexie, âgé de soixante-deux ans onze mois et dix jours.

Le romancier s’arrête ici. Il ne dit pas quelle a été la succession de l’empereur, si la monarchie universelle est restée intacte ou s’est divisée entre les mains de ses héritiers. Il n’eût pourtant pas été inutile de nous tenir au courant de ces choses. L’auteur a rayé d’un trait de plume et mis au néant les deux invasions, les deux restaurations, les cent jours, la révolution de 1830 et la dynastie de juillet. Il eût été bon également de savoir le sort de l’immense ordre de choses mis à la place.

Sérieusement, ce roman de la monarchie universelle est parfois ingénieux, souvent puéril ; mais il se laisse lire jusqu’au bout. Si le style avait quelque ampleur, si l’écrivain était plus convaincu, s’il avait plus de foi en son rêve, l’ouvrage ne manquerait pas d’une certaine grandeur épique et idéale. Ce n’est certes pas, en tout cas, l’un des plus mauvais parmi les romans nouveaux.
… Y.


— Les tomes III et IV de Louis XIV, son gouvernement, ses relations avec l’Europe, par M. Capefigue, ont paru à la librairie Dufey. Ces deux nouveaux volumes conduisent les évènemens jusqu’au testament de don Carlos II d’Espagne, au profit du duc d’Anjou, et par conséquent, à la guerre de la succession d’Espagne. Les documens nouveaux que contiennent ces deux volumes, donnent un grand intérêt à cette publication.