Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1887

Chronique n° 1315
31 janvier 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.

Il n’y a pas aujourd’hui, en France, un homme à demi raisonnable qui n’ait le sentiment plus ou moins vif, plus ou moins profond du désarroi des affaires publiques, de l’abaissement de toute chose, des difficultés et des dangers de toute sorte créés au pays. Ce pauvre pays, ce bon peuple français qu’on berne en l’appelant souverain et en l’envoyant faire son éducation à l’école primaire, finit par ne plus savoir où il en est, et ceux qui se disent ses serviteurs, qui ne sont pour lui que des maîtres brouillons ou arrogans ne savent pas mieux où ils en sont, ni ce qu’ils font ni ce qu’ils veulent. C’est le seul fait évident : on va à l’aventure dans cette vie publique de tous les jours, où le bien lui-même se fait au hasard et sans suite, où les partis, sans plus s’inquiéter des redoutables réalités qui les pressent, continuent à donner leurs représentations, qui ne sont le plus souvent qu’une parodie ou une mystification.

Y aura-t-il définitivement pour cette année qui s’ouvre no budget régulier, ou bien s’en tiendra-t-on au régime des douzièmes provisoires, ce dernier mot des assemblées et des gouvernemens impuissans ? Avant que le budget soit voté jusqu’au bout, le ministère qui est né, il y a six semaines, n’aura-t-il pas sombré dans quelque échauffourée vulgaire ? En d’autres termes, la France, qui n’est pourtant pas bien difficile, a-t-elle la chance d’avoir un de ces jours, d’ici à peu, quelque chose d’à demi fixe, une loi des finances, un gouvernement, une ombre, une apparence de direction politique ? On n’en sait rien encore, ceux-là mêmes qui tiennent dans leurs mains les affaires de le France seraient bien embarrassés de le dire. On ne sait pas quelles merveilleuses combinaisons on découvrira pour voiler les déficits et créer une illusion d’équilibre sans emprunts, sans impôts. Tout a été essayé, il y a eu, pour le moins déjà, cinq ou six budgets proposés, retirés ou mis au rebut. Le nouveau ministre des finances, à son tour, a voulu avoir son projet ; il l’a préparé, il l’a proposé intrépidement, — pour l’abandonner à la première résistance, — et la question reste plus que jamais incertaine. On est à la fin du premier mois de l’année, on a déjà épuisé un des deux douzièmes provisoires qui ont été votés, il n’y a toujours pas de budget ! Il n’y aura tout au plus, si tant est qu’on y arrive pour les derniers jours du second mois, qu’une œuvre décousue et disparate qu’on aura bâclée pour en finir, que le sénat n’aura pas le temps de revoir. Il n’y a pas de budget parce qu’il n’y a pas de gouvernement, parce que, si le ministère remanié qui préside à nos affaires depuis le mois de décembre a pu échapper à quelques défilés dangereux, il n’en a ni plus de force ni plus d’autorité. Il reste un peu un ministère « d’attente » comme le budget qu’il voudrait faire voter. Il vit au jour le jour, défiant de lui-même et de tout ce qui l’entoure, timide et indécis jusque dans ses bonnes intentions, inconsistant dans ses volontés, impuissant à se diriger et à donner une direction. Et la France n’a pas plus de gouvernement qu’elle n’a de budget parce que depuis longtemps elle est livrée à une politique de parti qui sacrifie tout à un âpre intérêt de domination, qui s’est accoutumée à se moquer de toutes les garanties, des règles les plus simples d’une administration équitable et prévoyante, qui ne voit dans les finances elles-mêmes qu’un moyen de donner carrière à ses passions et à ses fanatismes. C’est la vérité de la situation, — et tandis que les événemens se préparent, tandis que toutes parts s’élèvent les problèmes les plus graves, les mieux faits pour démontrer la nécessité de revenir à des conditions plus sérieuses de gouvernement, la politique de parti poursuit, autant qu’elle le peut, sa petite œuvre ; elle montre une fois de plus, à propos de ce budget qu’elle ne peut pas même réussir à voter, comment elle entend surtout la paix des esprits et l’ordre financier, sans lesquels il n’y a pas de gouvernement.

Rien n’est certainement plus caractéristique que ces discussions qui ont recommencé avec la session et qui se déroulent depuis quelques jours au Palais-Bourbon, qui se promènent à travers tous les détours d’un budget de plus de trois milliards. Elles n’ont, il est vrai, rien de brillant ni de bien saisissant, à part quelques escarmouches qui, de temps à autre, animent la scène. Elles ne sont pas près de finir, elles dépassent à peine le ministère de l’instruction publique et des beaux-arts ; elles arrivent aux cultes, — elles n’ont pas abordé les redites, qui résument plus particulièrement le système financier : elles nous réservent encore du bon temps, peut-être des surprises et, à coup sûr, de monotones divagations. Elles sont cependant instructives, et, puisqu’on veut si bien instruire ce bon peuple français, il n’y aurait qu’à le conduire au Palais-Bourbon, où il pourrait apprendre mieux qu’à l’école primaire ce que ses représentans font de ses affaires. Elles ont surtout cela de curieux, ces discussions sans fin, qu’elles ouvrent des jours singuliers sur les révolutions intimes de notre vie publique : elles dévoilent les mobiles, les arrière-pensées, les obsessions des partis qui ont le pouvoir, et elles révèlent aussi le chemin que nous avons fait depuis quelques années, la dépression étrange, croissante de tous les sentimens libéraux, de toutes les idées qu’on se faisait sur l’inviolabilité de la loi, sur les garanties destinées à sauvegarder les droits et les intérêts du pays.

Autrefois, c’était une sorte de dogme, dans tous les cas un point d’honneur pour les oppositions libérales, de défendre ces droits, de réclamer la clarté dans les budgets, la précision dans l’affectation des crédits, de poursuivre d’une guerre sans merci les dissimulations de dépenses, les budgets extraordinaires par où s’écoule la fortune nationale. Aujourd’hui, les mots semblent avoir changé de sens, avec quelques euphémismes, on fait tout passer. Les émissions de dette qu’on ne veut pas avouer deviennent des moyens de trésorerie, les impôts nouveaux ne sont plus que des remaniemens de taxe, les budgets extraordinaires et les caisses de toute sorte imaginées pour déguiser les emprunts sont la chose la plus simple du monde. Sans plus de façon, dans un ministère, on crée des emplois dont le parlement ne connaît pas l’existence et on prend là où on peut pour suffire à des dépenses qui n’ont pas été autorisées. On trouvait même jusqu’ici, à ce qu’on nous a appris, dans quelque crédit inconnu du ministère de l’instruction publique de quoi payer le dîner de gala donné aux lauréats du grand concours ! Cela se faisait à l’amiable sous la forme d’une gratification accordée à un employé ! Bref, selon le mot d’un député, on se fait ainsi « un budget occulte qui se compose de prélèvemens sur un certain nombre de chapitres. » Survient de temps à autre, il est vrai, la cour des comptes qui signale les abus trop crians, qui fait ses observations et rappelle les règles inviolables de la comptabilité publique ; mais la cour des comptes est une institution surannée des régimes réactionnaires dont on se moque ! elle ne peut, d’ailleurs, faire ses observations qu’après plusieurs années, — et alors tout est passé, tout est fini ! Le dîner des lauréats fait moins de bruit aujourd’hui que n’en fît autrefois la fameuse salle à manger de M. de Peyronnet. Les républicains ont des trésors d’indulgence pour les irrégularités qu’ils commettent eux-mêmes ou qui leur profitent. L’essentiel est qu’une dépense irrégulière ou régulière ait été faite pour le parti, dans un intérêt de domination ou d’élection future ; l’important, surtout au ministère de l’instruction publique, est qu’elle serve à la grande œuvre de la « laïcisation ! » Dans ce cas, emprunts ou impôts déguisés, caisses noires, détournemens de crédits, tout est légitime et absous d’avance !

Cette passion de la « laïcisation, » ou, si l’on veut, cette manie républicaine, elle s’est, bien entendu, produite sous la forme de toute sorte d’amendemens dans la récente discussion du budget. Les radicaux veillent sur leur œuvre avec un zèle qui ne laisse pas d’être embarrassant pour le gouvernement lui-même. Ils ne le cachent guère, ils ne seront satisfaits et rassurés que lorsqu’ils auront chassé la dernière « robe noire, » pour parler leur langage, ou la dernière robe grise de la dernière école. Ils croient avoir déjà conquis l’école primaire, ils veulent conquérir plus complètement l’école secondaire, et ils n’(mt pas manqué de réclamer la suppression des aumôniers des lycées, comme ils avaient précédemment réclamé la suppression des chapelains des prisons ou de quelques asiles. Ils n’ont point, il est vrai, réussi encore pour cette fois. Il faut convenir, cependant, que le nouveau ministre de l’instruction publique, M. Berlhelot, à part la tolérance qu’il a invoquée, un peu pour l’honneur des principes, a eu recours à une étrange raison pour sauver ses aumôniers. Ce n’est pas qu’il tînt au service religieux des lycées, il n’a pas caché l’étonnement qu’il éprouvait de se voir obligé de défendre les droits des croyances catholiques. Il y avait seulement une difficulté à laquelle les impatiens ne prenaient pas garde, dont il a fait assez naïvement la confidence à la chambre : c’est que, si les aumôniers étaient supprimés, les lycées de l’état se dépeupleraient aussitôt ; les élèves seraient retirés par leurs parens, qui, sans être de bons catholiques, ont la faiblesse de tenir à la première communion, — et, dès lors, ne valait-il pas mieux temporiser, garder ces enfans pour leur donner l’éducation républicaine qui neutralisera les influences religieuses auxquelles ils sont encore soumis ? L’aveu est assurément précieux et donne la mesure de ce que M. le ministre de l’instruction publique entend par la tolérance : c’est une tolérance à temps, provisoire, le mot a été dit.

Les radicaux, quant à eux, n’en sont plus à ces ménagemens, à ces considérations de tactique. Ils laïciseraient tout d’un seul coup, ils voulaient même, ces jours derniers, laïciser le plain-chant par la suppression des maîtrises, coupables, à ce qu’il paraît, « d’inspirer le sentiment religieux. » Ils ne craindraient pas d’engager toutes les forces de l’état dans leur entreprise, de faire du gouvernement un chef de secte. Ils ont déjà tant obtenu, qu’ils se flattent d’aller jusqu’au bout, avec la complicité de M. le ministre de l’instruction publique lui-même, — et, ce qu’il y a de plus étrange, c’est l’accent de triomphe du rapporteur de la commission du budget opposant récemment aux résultats déjà acquis de la campagne de « laïcisation « la diminution du nombre des élèves des écoles libres, le succès décroissant des souscriptions pour renseignement religieux. Voilà qui est singulier, en effet ! Depuis des années on gaspille la fortune publique dans une guerre contre les sentimens d’une partie du pays. On pressure les contribuables, on surcharge les communes, les départemens aussi bien que l’état. On ne se contente pas de prodiguer l’argent, on menace de révocation de petits fonctionnaires, de modestes gendarmes qui n’enverraient pas leurs enfans à l’école officielle. Dernièrement encore, on trouvait tout simple de demander à M. le ministre de la marine de fermer l’école navale à des jeunes gens qui vont chercher à Jersey un enseignement choisi par leurs familles. On épuise tous les moyens, l’intimidation, la compression, les menaces arbitraires, les captations, les ressources du trésor, — puis on se tourne d’un air vainqueur vers ceux qui n’ont que leur bonne volonté, leurs propres ressources pour défendre la liberté de leurs croyances et on leur dit d’un ton plaisantin : Votre zèle faiblit, vos souscriptions diminuent, décidément vos écoles ne peuvent rivaliser avec les nôtres ! C’est ce qui peut s’appeler ajouter une ironie de mauvais goût à la brutalité d’une des plus audacieuses entreprises sur la conscience d’un pays. M. le rapporteur de la commission et ses amis, qui ont l’humeur si joviale, se croient peut-être de grands novateurs, de grands champions du progrès : ils ne s’aperçoivent pas que, partout ce qu’ils font, ils ne sont que les plagiaires des plus vieux despoiismes, que, pour le moment, ce qu’ils appellent leur succès, se réduit à avoir mis la république en guerre avec le sentiment religieux et tous les seniimens libéraux de la France.

Oui, sans doute, cette tardive discussion du budget, si décousue qu’elle suit, aura eu du moins ce mérite de mettre une fois de plus en relie ! les deux traits les plus caractéristiques de la politique rf publiv ^ine : le mépris de toute règle, de toute garantie, le guut de Tarbîtraire dans les aiiaires publiques, et cette passion de secte qui se sert de romnipoieuce de l’état pour vit)lenier les croNances. C’est bien là le fond du SNStème qui a régné depuis quelques années, c’est la politi lue qu’on a vue à l’œuvre. Et avec cela à quoi est-on arrivé ? Le sstème a eu le temps de porter ses fruits. On a beau se donner des airs V’Ctorieux et se reprendre à l’optimisme toutes les fois qu’une élection nouvelle dans le Nord ou dans la Manche ressemble à un succès républicain. Les résultats réels, positifs, d’une fausse politique ne sont pas moins ce qu’ils devaient être dans tous les ordres d’affaires et d’intérêts. Matériellement, on a gaspillé les plus puissantes finances ; on a épuisé ou compromis la fortune publique et le crédit par les entreprises aventureuses, par les excès sompiuaires d’écoles inutiles, par la multiplicité des travaux engagés sans prévoyance et sans mesure, par la prodigalité des dépenses incessamment accrues dans un intérêt de domination et de fausse popularité. On n’a rien prévu, rien calculé ; en dissimulant les déficits, on les a aggravés, et aujourd’hui encore on va d’expédient en expédient pour ne pas en venir au cruel aveu de la nécessité d’une liquidation, de nouveaux emprunts et d’impôts nouveaux. Moralement, on a allumé la plus dangereuse des guerres intestines. On a troublé et agité par une intolérance de secte une nation paisible au risque de l’affaiblir par les divisions nées de ces tristes querelles religieuses. Politiquement on a voulu toucher à tout, à des lois de protection sociale, à des institutions préservatrices, au personnel administratif ou judiciaire, et on a mis l’instabilité, la désorganisation partout. On a cru habile, sous prétexte d’union, de rechercher l’alliance des partis extrêmes, de partager avec eux le pouvoir ; on n’a fait que passer sous la dépendance des radicaux et inaugurer cette politique de l’agitation indéfinie contre laquelle se sont élevées les élections du k octobre comme une sorte de première protestation, de première manifestation de lassitude et de résistance. C’était une révélation, un avertissement devant lequel on est resté un moment déconcerté, dont on a hésité cependant à saisir la portée par une infatuation obstinée, par un faux point d’honneur de parti. Ou a fini par créer, par laisser se développer une situation où tout est plus que jamais indécis et obscur, où le gouvernement lui-même ne sait de quel côté se tourner pour trouver son équilibre et sa force, où de toutes parts se manifeste un même sentiment, c’est que cela ne peut pas durer, c’est qu’il faut à la France une direction, un vrai gouvernement. C’est la question du jour : elle se dégage de tout un ensemble de choses, de la fatigue du pays, de l’incertitude universelle, de ces discussions mêmes du budget qui agitent tout sans rien décider. Elle devient d’heure en heure d’autant plus pressante que les circonstances font une nécessité de ne plus rien livrer à l’aventure, de mettre fin autant que possible à des divisions, à des agitations meurtrières pour l’esprit national comme pour tout gouvernement.

La question existe, c’est bien certain. La crise est évidente ; elle n’est pas d’hier si l’on veut, elle continue, et en continuant elle risque toujours de s’envenimer. Mais comment en sortir ? C’est ici que commence la difficulté. Est-ce le ministère d’aujourd’hui qui peut se flatter d’avoir assez d’autorité pour redresser la marche des affaires publiques en France ? Ce qui est à remarquer, c’est que M. le président du conseil n’est peut-être pas le dernier à comprendre que ce n’est pas le moment d’agiter le pays, d’ajouter à des complications intérieures déjà assez sérieuses, de poursuivre et d’aggraver de périlleuses et irritantes expériences. On le dirait par iustans à voir son attitude, à entendre son langage. Lorsqu’il a été récemment appelé devant la coaimission occupée à délibérer gravement sur laséparatiou de l’église et de l’état, sur l’abolition du concordat, il n’a pas caché qu’il aimerait autant n’avoir rien à dire, que l’immense majorité du pays lui paraissait absolument défavorable à cette réforme ; il a refusé, dans tous les cas, son concours à la commission, déclinant pour sa part toute responsabilité. Lorsqu’on est alié lui parler de la mairie centrale de Paris, il n’a donné aucun espoir aux partisans de Tautonomie parisienne. Quand, ces jours passés, dans la discussion du budget, les radicaux ont voulu supprimer les chapelains et les aumôniers des maisons de l’état, il s’y est opposé autant qu’il a pu. Hier encore il a sauvé tout au moins le principe du budget des cultes. C’est fort bien ! Malheureusement, M. le président du conseil est un homme qui s’arrête volontiers à mi-chemin, qui veut et ne veut pas. Il fait assez souvent comme M. le ministre de l’instruction publique, il a de mauvaises raisons pour soutenir les bonnes causes. Il combat la séparation de l’église et de l’état aujourd’hui, non parce qu’il la condamne, mais parce qu’il ne lui voit pas une majorité ; il la voudra peut-être demain si on veut bien lui donner une majorité. Il laisse la porte ouverte à tout ce qu’on voudra. Il s’enlève ainsi évidemment l’autorité d’une opinion précise et résolue. Il se ressent d’une position fausse comme chef d’un cabinet qui trouve sa faiblesse dans son incohérence même, dans les contradictions et les conflits d’opinions dont il est la personnification vivante. Ce n’est pas lui, on le sent bien, qui donnera à la France le pouvoir dont elle a besoin ; mais alors d’où viendra ce pouvoir ? Comment se constituera-t-il ?

Lorsqu’il y a quelques semaines, le ministère qui vit encore venait de naître, M. Clemenceau, qui ne manque pas de sagacité dans la tactique parlementaire, plaçait M. le président du conseil dans une alternative pressante. Il lui disait à peu près : Il faut prendre votre parti, il faut vous assurer du concours de l’extrême gauche et, par conséquent, faire ce qu’elle voudra, — ou bien tournez-vous vers la droite, tâchez de faire une majorité conservatrice contre l’extrême gauche. En dehors de ces deux politiques, il n’y en a pas d’autre ! — Eh bien ! c’est là justement la première question sur laquelle tous ceux qui pourraient être appelés au gouvernement, quels qu’ils soient, ont d’abord à prendre un parti et à se prononcer. On tournera autour de la difficulté tant qu’on voudra, c’est le nœud de la situation. Peut-on se proposer sérieusement d’aller encore plus vers l’extrême gauche ? Mais c’est précisément ce qui a tout compromis, et la paix morale et les finances et l’ordre administratif, — ce qui a créé cette anarchie où l’on se débat aujourd’hui. Pour renouveler et resserrer à l’heure qu’il est l’alliance avec l’extrême gauche, il faudra nécessairement la payer ; il faudra accorder aux radicaux et un redoublement de guerre religieuse par l’abolition du concordat, et le développement des dépenses scolaires, et la mairie centrale de Paris, et l’impôt sur le revenu : ce serait, en d’autres termes, chercher un remède dans la continuation et l’aggravation du mal. Ce n’est pas une solution. Ce serait aller gratuitement, sciemment, au-devant des plus redoutables crises, où la république elle-même deviendrait ce qu’elle pourrait. Il ne reste donc qu’une politique sérieuse, une évolution qui tendrait à un rapprochement, à une alliance de raison entre les fractions modérées de la chambre, et c’est aux républicains sensés, réfléchis, de savoir ce qu’ils ont à faire, comment ils doivent le faire.

Oh ! assurément s’ils ont la prétention d’imposer aux conservateurs l’abdication de leurs opinions et de leurs souvenirs, le désaveu de leurs traditions et de leurs actes ; s’ils veulent, à toute occasion, comme le faisait récemment encore M. le président du conseil à propos des fonds secrets, batailler avec la droite, ils n’ont pas besoin d’aller plus loin. Il est bien clair qu’ils doivent commencer par respecter leurs alliés, qu’ils auront à faire des concessions et sur les finances et sur les affaires religieuses, que les conservateurs ne peuvent entrer dans l’alliance sans obtenir des garanties pour les intérêts, les sentimens et les vœux de ceux qui les ont élus. Si les républicains que la gravité de la situation a déjà frappés ont assez de prévoyance, d’esprit politique pour donner ces garanties, pourquoi les conservateurs refuseraient-ils de se prêter à la fondation d’un gouvernement qui prendrait pour objet avoué de rendre à la France la paix murale, l’ordre financier, l’équité dans l administration ? La question de conduite qui se pose pour les républicains se pose aussi pour les conservateurs. Que dans la droite monarchique, royaliste ou impérialiste, il y ail des hommes liés par leur passé ou par des tradiiions personnelles, qui se refuseut à ce qu’on appelle une transaction, qui tiennent à garder l’indépendance de leurs opinions et de leur position, c’est possible, cela n’a rien d extraordinaire. Il y a toujours les ardens, les impétueux, ou si l’on veut les chevaleresques qui mettent leur honneur à protester contre les nécessités, qui se font une sorte de rôle d’une fidélité idéale et platonique ; mais en même temps, dans cette masse conservatrice qui a été envoyée à la chambre aux élections dernières, il yasûremtnt bien des hommes, — qui préféreraient la monarchie, cela se peut, — qui n’ont cependant reçu eiaccepié d’autre mandat que d’être les serviteurs honnêtes et bien intentionnés du pays.

De quoi s’agit-il après tout ? Est-ce qu’il y a aujourd’hui à se prononcer sur la forme de gouvernement, sur le principe des institutions ? Nullement ; qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, la république existe. Tous les jours on la reconnaît de mille manières, on combat ou l’on vote les mesures qu’elle propose ; on renverse ou l’on soutient ses ministères. On vit bon gré malgré dans cette légalité constitutionnelle d’où on ne peut pas sortir. Toute la question est de savoir, si au lieu de ne former qu’un escadron volant et souvent bruyant entre les partis, il ne vaudrait pas mieux constituer une force coordonnée, modératrice, intervenant avec maturité et pesant de tout son poids dans les délibérations, obligeant le gouvernement à compter avec elle, acceptant au besoin les alliauces qui peuvent servir au bien public ? Il n’y a que quelques jours, M. de Mackau, nommé président de ce qu’on appelle « l’union conservatrice des droites, » prononçait un discours qui était tout entier un programme de modération, désavouant toute pensée « d’opposition systématique, » mettant au-dessus de tout la « défense patriotique, » la paix intérieure et extérieure, les principes sociaux sans lesquels un pays ne peut vivre : où est dans tout cela ce qui peut diviser les opinions modérées qui chercheraient à se rapprocher ? Ce qu’il y a de certain, c’est que là seulement est aujourd’hui la solution, et qu’il n’est que temps d’en finir avec toutes les confusions, de rendre à la France, si on le peut, un gouvernement sérieux fait pour la représenter et pour la conduire dans les crises du monde.

Non, assurément rien n’est clair en France ; rien n’est clair non plus dans bien d’autres pays, dans les affaires de l’Europe, et depuis quelques semaines il y a un peu partout en vérité une sorte d’attente maladive, comme si on était toujours à la veille des plus redoutables événemens. On ne sort pas des surprises, des paniques de bourse, des fausses nouvelles, des agitations d’opinion propagées par le complaisant télégraphe. Quand ce n’est pas de l’Orient, de la Bulgarie que vient la menace de complications prochaines, c’est au centre même de l’Occident que l’orage va éclater. Tantôt, c’est la France qui, au dire, des journaux anglais, conspire contre la paix et se prépare à la guerre de revanche contre l’Allemagne ; tantôt, c’est l’Allemagne qui vient d’adresser ou qui va pour sûr adresser à la France de sérieuses représentations au sujet de ses prétendus armemens. Un jour, c’est le gouvernement français qui accroît nos forces de l’Est et qui fait construire en toute hâte des baraquemens militaires sur notre frontière ; un autre jour, ce sont les Allemands qui augmentent leurs garnisons dans l’Alsace-Lorraine et qui appellent une partie de leurs réserves sous prétexte de les exercer au tir. Les nouvelles se pressent et se croisent sur le fil du télégraphe. Il y a sans doute dans tout cela des fictions, surtout des exagérations mêlées à quelques vérités, et il y aurait certainement de la part de la France quelque puérilité à ignorer que l’Alsace-Lorraine est bien gardée, que des précautions ont été prises depuis quelque temps, comme aussi à n’être point au courant de ce récent appel des réserves que les journaux d’ailleurs n’ont pas manqué d’annoncer et de commenter. S’est-il cependant produit quelque incident nouveau, plus significatif ou plus grave ? Qu’y a-t-il eu de changé depuis quelques jours ? Il y a eu sans doute un changement de quelque importance, non pas dans les relations des deux pays qu’on met si souvent en présence, mais en Allemagne même ? Il y a quelques jours à peine, M. de Bismarck en était encore à défendre son septennat militaire devant le Reichstag avec une vigueur d’éloquence qui ne s’est point lassée. Il n’a obtenu, malgré tout, ce qu’il demandait que pour trois ans au lieu de l’obtenir pour sept ans comme il le voulait, — et le parlement a été immédiatement dissous. Aujourd’hui, l’Allemagne est en plein mouvement d’élections, et, puisque le septennat a été la première ou, pour mieux dire, l’unique cause de la dissolution, il a nécessairement aussi le premier rôle dans l’agitation électorale. Il est bien clair que, pendant les vingt jours qui vont s’écouler encore d’ici aux élections, M. de Bismarck et tous ceux qui s’inspirent de lui ou qui croient servir ses desseins, ne négligeront rien pour émouvoir l’Allemagne en lui faisant sentir l’aiguillon du danger, pour exciter le patriotisme allemand et obtenir en fin de compte un parlement plus soumis. Le chancelier lui-même n’a pas dédaigné d’entrer en explications devant le Landtag de Berlin, d’exposer de nouveau dans son ampleur, dans sa précision la pensée du septennat, qui est tout simplement d’arriver à augmenter d’ici à un certain nombre d’années l’armée allemande de 200,000 hommes de plus. Ce qu’il faut ajouter, c’est que devant le Landtag, comme il l’avait fait devant le Reichstag, le chancelier n’a cessé de représenter cette augmentation de force permanente comme une sauvegarde défensive, comme un moyen de plus de décourager toute agression : c’est toujours pour la paix ! Il n’a pas dit un mot qui laisse croire à une aggravation récente des choses.

C’est qu’au fond, en effet, au milieu de tous ces bruits qui courent le monde, les relations de la France et de l’Allemagne semblent être restées ce qu’elles étaient, correctement aisées, et on ne voit pas chez M. de Bismarck la préoccupation de sortir de la politique qu’il retraçait dans ses premiers discours sur le septennat. Lorsqu’il disait que l’Allemagne n’attaquerait pas la France, que, s’il y avait une guerre, l’empire n’aurait pas d’alliés, il ne parlait pas évidemment à la légère ; ces paroles se liaient dans sa pensée à tout un ordre de considérations diplomatiques, à ses arrangemens récens avec la Russie, qui, à ce qu’il semble, ne lui aurait assuré sa neutralité que dans le cas où l’Allemagne serait attaquée et qui se serait réservé sa liberté d’action si l’Allemagne attaquait ou avait d’autres alliances. Rien n’indique jusqu’ici que M. de Bismarck soit si pressé de modifier la forte position d’attente et d’observation qu’il a prise. Avec son vigoureux génie, il se rend compte de tout. Il n’ignore pas le danger qu’il y aurait pour lui sans parler d’autres difficultés, à déchaîner la guerre contre la France sans provocation, sans prétexte sérieux, uniquement pour en finir Il sait que, s’il était victorieux, surtout s’il était victorieux, il créerait aussitôt à l’Allemagne les embarras d’une puissance démesurée, menaçante pour toutes les indépendances, pour la sécurité de l’Europe et qu’il ne tarderait pas à voir les coalitions se nouer contre lui. Il a, devant l’esprit, l’exemple de Napoléon, qui, lui aussi, ne faisait la campagne de Russie que pour en finir ! Il ne serait donc pas extraordinaire que M. de Bismarck fût sincère lorsqu’il assure qu’il ne songe qu’à la défense ; mais cette défense il la veut puissante, inexpugnable, il veut surtout la soustraire pour un long avenir aux mobilités de ce pouvoir parlementaire, avec lequel il a aujourd’hui à se débattre, qu’il sent grandir autour de lui. Par une prévoyance profonde, il calcule que l’empereur est nonagénaire, que M, de Moltke va l’être, que lui-même vieillit et que le jour où disparaîtraient ceux qui ont fait l’empire, qui le soutiennent de leur forte autorité, peut être un jour de crise. Si rien n’a été fait d’avance, l’organisation militaire de l’empire peut être mise en doute ; si le septennat est voté, l’œuvre est assurée, on n’osera y toucher !

Ce ne sont là, si l’on veut, que des conjectures sur des desseins dont personne n’a le secret. Toujours est-il que jusqu’ici la guerre n’est pas dans les paroles de M. de Bismarck, qu’elle n’est peut-être pas dans sa pensée, qu’elle est encore moins dans la pensée de la France, et qu’au moment même où les journaux anglais en sont à mettre les deux pays aux prises, nos diplomates et nos ministres échangent des politesses à Paris comme à Berlia, Ce n’est point sans doute une garantie absolue ; cela pourrait prouver du moins que rien n’est aussi con promis que le disent les mauvais augures, que la cause de la paix n’est pas encore perdue en Europe !

Ch. de Mazade.