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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1886

Chronique n° 1291
31 janvier 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.


Les crises ont leur destin. Il en est qui, tout en étant laborieuses et même périlleuses, ont du moins l’avantage d’être une épreuve salutaire, d’éclaircir les confusions, de dénouer les situations difficiles ; il en est aussi, et ce sont les plus redoutables, qui ne changent rien, qui ne dénouent rien, qui se prolongent indéfiniment sous des formes successives, parce qu’elles tiennent à tout un ensemble de causes qu’on ne veut pas se décider à reconnaître.

Il ne faut vraiment pas être doué d’une prodigieuse sagacité pour voir que ce qui s’est passé en France, il y a quelques jours à peine, n’est qu’une de ces crises continues, obstinées, dans une situation dont les élections dernières ont dévoilé tout à coup les faiblesses et les contradictions. Sans doute M. le président de la république, en entrant dans son second septennat, a fait lire aux chambres, dès leur réunion, un message des plus honnêtes, des plus modérés, où il nous donne même, avec de bons conseils, quelques leçons de philosophie de l’histoire. Le ministère né avec la nouvelle présidence a tenu, à son tour, à prendre position, à attester son existence par une déclaration qui est le programme du jour. Malheureusement, ce n’est pas tout de mettre de bons conseils dans un message présidentiel, de vanter les mérites de la stabilité : il faudrait savoir ce qu’on veut dire, comment on entend cette stabilité dont on parle toujours, comment on se propose d’en faire une réalité. Ce n’est pas tout non plus qu’un ministère nouveau ait réussi à se former, qu’il ait fait sa déclaration ou son programme devant le parlement : il faut que ce ministère ait les moyens de vivre ; il faudrait savoir d’où il vient, où il va, quelles sont ses idées et ses intentions. Le cabinet auquel M. de Freycinet a donné son nom est-il entré aux affaires avec le sentiment sérieux des difficultés qui l’entourent, avec la volonté d’être un gouvernement, de redresser une politique égarée et dévoyée ? A-t-il paru, dès le premier jour, avoir quelque vue nouvelle, des opinions précises et réfléchies sur une situation devenue assez critique pour que le pays en souffre profondément et que les partis en soient déconcertés ? Il est visiblement, au contraire, de ceux qui n’ont aucune idée de la gravité des choses, qui ne conduisent rien et se laissent aller au courant, qui se promettent de vivre le plus possible en s’accommodant avec les passions et les intérêts de partis. Il est comme la représentation vivante et plus accentuée de cette crise où se débat la France sans savoir comment elle en sortira, où l’on se figure toujours qu’avec des expédions de tactique parlementaire, en faisant, comme on dit, la part du feu, on pourra gagner quelques mois. Il est venu au monde, non pour dénouer ou atténuer la crise, mais pour la perpétuer, en jouant le même air avec la prétention de le jouer mieux, en allant plus loin que tous les autres ministères dans ses tentatives pour capter les radicaux et l’extrême gauche, soit par l’appât des portefeuilles, soit par une déclaration pleine d’équivoques complaisances. Chose curieuse ! s’il y a un fait avéré, frappant, qui dût imposer quelque réflexion ou quelque réserve à des esprits à demi prévoyans, c’est qu’aux élections dernières le pays a manifesté ses répugnances pour la politique qui depuis quelques années a mis tous ses intérêts moraux et matériels en péril. Il a dit autant qu’il le pouvait qu’il en avait assez des entreprises lointaines mal conduites, des gaspillages financiers qui se traduisent en déficits, des guerres inintelligentes et irritantes aux croyances, aux cultes traditionnels. Il a témoigné ses sentimens par trois millions et demi de voix données à des conservateurs. M. de Freycinet, avec sa sagacité supérieure, a interprété le fait à sa manière ; il a jugé que c’était le moment de faire un pas de plus vers l’extrême gauche, de donner des gages au radicalisme. Il ne l’a pas dit, si l’on veut, explicitement ; peut-être même n’est-il pas sans soupçonner par instans le danger de cet étrange système. Il a cru fort habile sans doute de s’allier avec les radicaux pour ne pas les avoir contre lui, de les introduire dans le gouvernement pour mieux les retenir, de flatter leurs idées ou leurs passions dans son programme, — et la déclaration qu’il est allé lire l’autre jour aux chambres n’est, après tout, que l’expression de cette politique de périlleuse ambiguïté. Qu’est-ce en effet que cette déclaration ministérielle ? Elle dit tout ce qu’on voudra ; elle a la prétention de tout concilier ; en réalité, elle livre et elle compromet tout. Elle n’est pas l’exposé d’un système, elle n’est que le dernier mot d’une assez pauvre tactique. Elle assure qu’il n’y aura ni emprunts ni impôts nouveaux pour rétablir l’ordre financier et en même temps elle laisse entrevoir toutes sortes de dépenses pour la nouvelle loi militaire, pour la construction des écoles, pour l’augmentation du traitement des instituteurs. Elle promet l’organisation des protectorats de l’Annam et du Tonkin, et elle a bien soin, pour faire sa cour à l’extrême gauche, d’accompagner sa promesse d’un désaveu de la politique opportuniste, qui garde toute la responsabilité des expéditions lointaines. — Est-elle décidément pour la séparation de l’église et de l’état, pour cette grande et dangereuse rupture qui est à coup sûr beaucoup moins dans les vœux du pays que dans les programmes du radicalisme ? Elle n’ose pas aller tout à fait jusque-là ; elle s’en remet un peu à l’action du temps, à la libre discussion, au « rayonnement des idées. » Elle laisse pourtant percer la menace d’une rupture violente, et, en attendant, M. le ministre des cultes se charge de préparer le terrain, de « faire sentir le poids de son autorité » par l’exécution des desservans et des vicaires frappés dans leurs modestes traitemens. M. le président du conseil, il faut l’avouer, a une étrange façon de comprendre les affaires religieuses. Il parle de la séparation de l’église et de l’état comme d’un problème irrésistible, il accepte d’avance ce qu’il appelle « les solutions conformes aux tendances de l’esprit moderne, » et il s’étonne que le clergé, que les consciences religieuses s’émeuvent ! Il voudrait, à ce qu’il dit, « l’apaisement, » et il ne craint pas, pour plaire à ses nouveaux alliés, de s’associer, dans son langage officiel, à toutes les passions de guerre contre l’église ! — Il y a enfin un autre point sur lequel le programme ministériel est tout aussi significatif. La déclaration de l’autre jour aux chambres livre sans rémission tous les malheureux fonctionnaires aux ressentimens, aux délations de parti. Tous les fonctionnaires administratifs, financiers, aussi bien que les curés, sont prévenus qu’ils n’ont plus la liberté de leurs opinions, qu’ils doivent suivre en tout les instructions des préfets, et qu’au besoin on fera à leur égard les « exemples nécessaires, » — qu’on les exécutera sans doute comme de simples desservans de campagne ! Voilà qui est entendu.

Ce qu’il y a de bien évident en définitive, c’est que cette déclaration, qui ne pouvait satisfaire ni les conservateurs, ni les modérés républicains, ni même les opportunistes si lestement désavoués, a été surtout conçue pour complaire aux radicaux, à l’extrême gauche, et elle a été autrement comprise ainsi, puisque c’est au camp radical qu’elle a en tout son succès. — Eh bien ! soit. La déclaration l’assure, c’est entendu. On demandera désormais aux fonctionnaires, non plus le dévoûment au service de l’état, mais tout d’abord une complicité politique, la soumission au préfet. Pour peu qu’on en soit pressé, on ne disputera plus aux passions révolutionnaires et irréligieuses cette grande et redoutable question de la séparation de l’église et de l’état. Provisoirement, M. le ministre des cultes continuera à exécuter des desservans pour le bon plaisir des radicaux. M. le président du conseil n’en est pas à une concession près, il n’a pas ménagé les promesses et les gages, il a fait ce qu’il a pu pour gagner ses alliés. A-t-il du moins réussi à s’assurer le prix de ses dangereuses complaisances ? A la première occasion, il a pu voir ce qu’il avait à attendre de ses conquêtes dans le camp radical, de ses nouveaux alliés de l’extrême gauche, ce que valaient ses appels à la conciliation.

Cette occasion n’a pas tardé. Le ministère avait cru se débarrasser de cette question importune de l’amnistie en prenant l’initiative de quelques actes de clémence, en accordant des grâces à un certain nombre de condamnés plus ou moins politiques de ces dernières années. C’était comme un don de joyeux avènement de la nouvelle présidence, et le ministère pouvait se figurer en avoir fini, avoir payé sa dette avec des grâces. Pas du tout, l’amnistie n’a pas moins reparu aussitôt comme si rien n’était. M. Henri Rochefort, qui n’est pas facile à décourager et qui ne reste pas longtemps ministériel, même avec un cabinet qu’il a salué de ses complimens peut-être un peu ironiques, M. Rochefort ne s’est pas tenu pour satisfait. Il a voulu son amnistie, une amnistie générale, étendue à tous les condamnés pour des crimes ou des délits plus ou moins politiques, même à des Arabes qui sont encore à la Nouvelle-Calédonie pour une ancienne insurrection, — et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’il a réussi à obtenir un vote d’urgence pour sa proposition. Combien le ministère a-t-il gardé de ses amis les radicaux dans ce singulier scrutin ? A peine deux ou trois, deux qui sont ministres, un qui est sous-secrétaire d’état. Tous les autres se sont hâtés de voter l’urgence, en dépit des efforts et des adjurations de M. le ministre de l’instruction publique et des cultes, qui, à la vérité, n’a été ni habile ni heureux dans ses argumens. M. Goblet aurait pu se borner à combattre l’amnistie, à montrer ce qu’il y avait de puéril à mettre en jeu la puissance législative pour quelques condamnés, ce qu’il pouvait y avoir aussi de dangereux à annuler périodiquement l’action des lois et de la justice ; il aurait pu même invoquer des raisons d’un ordre extérieur. Il ne s’en est pas tenu là ; il a cru intéresser l’extrême gauche à sa cause en flattant ses passions de parti, en montrant qu’une amnistie qui s’étendrait aux délits électoraux allait affaiblir l’autorité des invalidations prononcées par la chambre et avoir peut-être une mauvaise influence sur les prochaines élections partielles. Il n’a réussi qu’à provoquer inutilement la droite, qui a réclamé alors l’amnistie la plus large, même en faveur des malheureux desservans frappés par M. le ministre des cultes, et qui, par son intervention, a décidé le vote de l’urgence. Tout cela est assez désordonné, nous en convenons, et ce n’est là, vraisemblablement, si l’on veut, qu’un succès momentané pour l’amnistie proposée par M. Henri Rochefort au nom de l’extrême gauche. La commission qui vient d’être nommée pour faire honneur au vote de l’urgence parait peu favorable à une amnistie en ce moment. La droite, après avoir répondu à un défi gratuitement irritant, bornera là sans doute ses représailles. Une partie de la gauche semble assez disposée à battre en retraite ou à chercher un moyen de se dégager. L’amnistie, fût-elle votée au Palais-Bourbon, irait probablement échouer au Luxembourg. C’est une campagne plus bruyante que sérieuse ; mais elle sert à montrer ce qu’il y a de désarroi dans ces partis qui se disputent la France, ce que peut gagner un gouvernement à chercher, pour vivre d’une vie factice et toujours incertaine, des alliés qu’il ne peut garder qu’en leur livrant tous les intérêts du pays, en se faisant avec eux le complice d’une désorganisation croissante de la puissance nationale.

La vérité est qu’une fois dans cette voie, on est souvent exposé à ne plus pouvoir s’arrêter. Un gouvernement cesse de s’appartenir ; il est réduit à livrer tour à tour l’administration ou la justice, la paix religieuse ou l’intégrité de l’ordre militaire, à transiger sur les intérêts les plus inviolables, à chercher les moyens de désarmer ou d’éloigner des adversaires, de ménager des partis dont il se flatte de contenir la violence et d’avoir le concours. C’est le règne des idées fausses, des passions meurtrières et des expériences hasardeuses tentées aux dépens du pays. M. le président du conseil, qui ne manque pas de confiance en lui-même, s’est promis et a promis aux chambres de régler pour le mieux les affaires toujours fort embrouillées de l’Indo-Chine. Il n’a pas perdu de temps, puisqu’il a déjà soumis à M. le président de la république un décret organisant le protectorat de l’Anham et du Tonkin, avec un résident général civil, investi de pouvoirs extraordinaires, commandant les forces de terre et de mer, administrant et négociant au besoin. La combinaison qui va être essayée peut certainement avoir sa valeur, — on ne pourra guère la juger que lorsqu’on verra le nouveau régime à l’œuvre. C’est, dans tous les cas, un intérêt considérable de la France qui est en jeu ; c’est un mandat aussi difficile que délicat qui va être remis entre les mains d’un homme, et à qui M. le président du conseil confie-t-il cette mission ? Il n’a peut-être fait qu’un choix de parti.

M. Paul Bert peut sans doute être un adversaire ou un ami remuant et incommode à Paris ; il peut malheureusement aussi être un résident général assez dangereux sur les bords du Fleuve-Rouge, à en juger par les discours, les programmes et les confidences qu’il prodigue depuis quelques jours. M. Paul Bert parait ne plus pouvoir contenir sa fierté et son impatience depuis qu’il se sent appelé à de si hautes destinées. Il n’a de secrets pour personne, il est prêt à confier ses pensées les plus intimes, ses préoccupations à qui veut bien aller l’interroger ; il pérore dans son cabinet, il pérore dans les banquets, il rend compte de ses projets, de ses idées sur des contrées qu’il ne connaît pas, et avec cette abondance dont il ne peut se défendre, il est peut-être en train de se créer plus d’une difficulté. Il prévient son monde d’avance ; il a déjà fait savoir aux mandarins son opinion sur eux et ses intentions à leur égard. Il a prévenu aussi les missionnaires : il ne leur refusera pas sa tolérance, il ne les laïcisera pas ! Seulement, en fin diplomate qu’il est, il les avertit qu’il entend se servir d’eux et ne pas les servir. Il y a des momens où M. Paul Bert, malgré ses répugnances bien connues pour tous les souvenirs napoléoniens, se considère comme un général Bonaparte, et, comme lui, il veut avoir son institut d’Egypte ; mais c’est un Bonaparte civil ! Il ne veut pas de « traîneurs de sabres, » il a fait son manifeste contre eux. C’est tout au plus s’il consent à se faire une maison militaire pour le service de sa vice-royauté. Pas de soldatesque, pas d’escortes, pas de sabres et de baïonnettes ! il veut aller sur le Fleuve-Rouge en civilisateur, entouré de sa famille, donnant aux Annamites l’exemple du seul culte digne de lui et d’eux, portant aux Tonkinois la paix, la fraternité et la science ! Pour peu qu’il ait l’idée de revêtir sa robe de mandarin de Sorbonne pour en imposer aux populations, le spectacle sera complet. Voilà qui est au mieux et qui promet ! Il reste à savoir si, par un calcul de tactique parlementaire, pour élever ou pour éloigner un homme qui ne s’est signalé jusqu’ici que comme un médiocre politique, M. le président du conseil ne se sera pas exposé à compromettre les intérêts français dans l’extrême Orient. Les préliminaires du départ de M. Paul Bert autorisent certes tous les doutes.

Voici, d’un autre côté, un intérêt qui n’est pas moins sérieux, qui est peut-être le premier intérêt français, et qui pourrait aussi avoir été subordonné à l’éternel calcul de parti. M. le président du conseil, en appelant au ministère de la guerre M. le général Boulanger, se serait flatté, dit-on, d’être particulièrement agréable à l’extrême gauche et à M. Clemenceau. M. le général Boulanger est un des plus jeunes divisionnaires de l’armée ; il a certainement sa valeur et ses services comme soldat, il passe pour allier une ambition un peu impatiente à des qualités militaires, et, quelle que soit son ambition, il tiendra, on doit le croire, à rester un chef de l’armée sérieux ; mais comment a-t-il inauguré son administration ? Précisément en justifiant les craintes que sa nomination avait éveillées. A peine a-t-il été au ministère, quelques journaux républicains ont ouvert la plus triste campagne de délation ; ils se sont mis à dresser des listes de suspicion, à désigner des régimens, à compter dans ces régimens le nombre des officiers titrés, à représenter certaines garnisons de cavalerie comme des foyers d’hostilité contre la république ; ils ont passé l’inspection des corps d’officiers, de leurs relations, de leurs habitudes. Les journaux ont fait cette répugnante campagne, et ce qu’il a de plus triste encore, c’est que M. le ministre de la guerre s’est cru obligé de déférer à ces dénonciations, de changer les garnisons, de déplacer les régimens ainsi désignés à ses soupçons.

Si M. le ministre de la guerre, dans le sentiment de sa responsabilité, par des raisons d’un ordre tout militaire et de service dont il est seul juge, dont il ne doit compte qu’au gouvernement, avait considéré comme nécessaires des changemens de garnison, il était dans son rôle et dans son droit, il n’y avait rien à dire ; ce qu’il y a de grave, c’est que ces mesures de police militaire s’accomplissent sous la dictée ou la sommation de journaux organisateurs de délation, par des motifs de défiance vague, pour cause de tendances présumées. Jusqu’ici l’armée était restée à peu près à l’abri des malfaisantes influences de parti. La politique avait pu avoir quelquefois sa part dans le choix des chefs des commandemens supérieurs, elle avait épargné ce grand corps des officiers français. Doit-elle aujourd’hui, sous un nouveau ministère, poursuivre son œuvre de partialité et de dissolution jusque dans les rangs de l’armée ? Il est étrange, on en conviendra, que ceux qui sont les premiers à réclamer le service obligatoire pour tous s’étonnent de trouver dans l’armée des représentans de toutes les classes et qu’après avoir tant parlé de l’unité nécessaire dans cette armée, ils essaient de souffler la division en créant des catégories. Ces officiers qu’on incrimine, qu’ont-ils fait ? Est-ce qu’ils sont des privilégiés ? Ils ont subi toutes les épreuves, ils ont leurs grades comme les autres ; comme les autres ils ont toujours été, ils sont encore prêts, on l’avoue, à faire leur devoir, à se dévouer pour le pays sans souci de leur vie. Ils sont, à tous les degrés, les chefs d’une armée obéissante et fidèle. Accoutumés à rester en dehors de la politique, ils sont disciplinés sous la république comme ils le seraient sous la monarchie. Toucher à cet esprit de discipline et de fidélité au devoir militaire par d’indignes suspicions, par des délations vulgaires, ce n’est point certes une œuvre de prévoyance, même dans l’intérêt du régime qu’on croit défendre ; c’est tout simplement ce qu’on peut appeler de la désorganisation.

On parle toujours dans les messages, dans les déclarations ministérielles, dans les discours, de la stabilité désirable, de la nécessité de fonder un gouvernement ; on répète sans cesse la même chose, et c’est assurément la plus dangereuse des chimères de se figurer qu’on peut réussir en procédant comme on le fait, en favorisant des idées avec lesquelles il n’y a pas de gouvernement possible, en s’alliant à des partis qui ont la destruction pour objet, et qui ne le cachent pas. Qu’il s’agisse des affaires de l’armée, des affaires de religion, des affaires de justice, on croit bien habile, pour avoir une majorité prétendue républicaine, de se mettre avec ceux qui déclarent ouvertement la guerre à l’esprit militaire, aux influences religieuses, à l’indépendance de la magistrature ; on laisse pour le moins tout passer, et on ne s’aperçoit pas qu’à ce triste jeu rien ne se fonde. Tous les ressorts s’usent, la force intime d’une société s’épuise, le sens moral s’éclipse ou s’émousse. On vit sans doute encore de la vie ordinaire, on a pour quelques mois une majorité. La désorganisation ne suit pas moins son cours, et un jour ou l’autre éclate à l’improviste quelque incident tragique comme cet effroyable meurtre des mines de Decazeville, éclairant d’une lumière sinistre un état moral qu’on a contribué à créer. Comment en serait-il autrement ? Pendant des années on échauffe par des déclamations violentes des ouvriers soumis à un rude labeur. On ne cesse de leur dire qu’ils sont les victimes d’un ordre social inique, qu’ils doivent travailler moins et avoir de plus gros salaires, que leurs patrons sont leurs ennemis, qu’ils ont tous les droits de la guerre contre ceux qui les exploitent. On excite leurs passions, on irrite leurs misères : un moment vient où la férocité se déchaîne, et un malheureux ingénieur est traîné sanglant dans les rues, victime de quelques furieux. Ceux qui ont excité les meurtriers en seront quittes pour dire que c’est un fait de guerre sociale ! Que le gouvernement soit le premier à éprouver l’horreur d’un tel crime et à poursuivre une répression nécessaire, nous n’en doutons certainement pas. Il ne ferait cependant pas tout son devoir s’il n’y réfléchissait pas un peu, dans l’intérêt de la république qu’il dirige. Ce serait se tromper étrangement de se figurer que cette fureur qui se manifeste depuis quelques années tantôt par un meurtre, tantôt par des explosions de dynamite, n’est qu’un simple accident. Elle tient plus qu’on ne pense aux défaillances d’une politique qui, en subissant de plus en plus les influences extrêmes, se désarme elle-même. Elle est la suite d’une désorganisation croissante, d’une diminution des forces morales, et c’est ainsi, si on n’y prend garde, qu’une nation insuffisamment gouvernée et protégée est exposée à n’avoir plus sa vraie place dans le monde.

C’est toujours et aujourd’hui plus que jamais pour l’Europe une question de savoir si elle échappera définitivement aux périlleuses conséquences de la crise qui s’est ouverte pour elle avec les récens événemens des Balkans. La guerre reste sans doute encore suspendue entre la Serbie et la Bulgarie. L’armistice qui a été signé n’expirera qu’au mois de mars ; mais la diplomatie ne pouvait évidemment attendre le dernier jour de l’armistice sans tenter un effort décisif pour le rétablissement de la paix orientale. Cet effort, elle l’a tenté depuis quelques semaines, soit par un travail particulier de persuasion auprès des états des Balkans, soit par des démarches collectives, et si la négociation a rencontré d’abord quelques difficultés assez graves, elle parait être décidément entrée depuis quelques jours dans une phase moins obscure, plus rassurante. La première difficulté pour les puissances européennes était de s’entendre sur ce qu’elles avaient à faire. Elles ont depuis quelques mois si souvent et si inutilement donné des conseils, des avertissemens, même des admonestations sévères, sans parler des délibérations stériles de la conférence de Constantinople, qu’elles ne pouvaient plus décemment recommencer ce jeu sans s’exposer au ridicule d’une manifestation nouvelle d’impuissance. Elles ont voulu cette fois agir sérieusement, faire sentir le poids de leur autorité à Belgrade, à Sofia, comme à Athènes, et elles ont adressé aux trois états une demande collective précise et formelle de désarmement qui, dans leur pensée, était le préliminaire naturel d’une paix définitive. Là était précisément le point délicat et épineux pour des états que la guerre avait laissés dans des dispositions assez différentes.

Pour la Bulgarie, l’embarras n’était pas bien grand. Le prince Alexandre, qui s’est montré dans toutes ces complications aussi fin politique qu’habile et heureux soldat, a été assez avisé pour ne pas se donner l’air de résister aux désirs de la diplomatie, et il a pris le meilleur moyen en allant chercher le prix de ses victoires à Constantinople, en négociant directement avec la Turquie un arrangement que l’Europe sera sans doute conduite à ratifier. De tous les belligérans, le prince Alexandre est celui qui reste dans la situation la plus aisée, ayant arrangé ses affaires avec la Turquie, certain de l’appui de l’Allemagne, de la protection de l’Angleterre, et pouvant attendre le retour des bonnes grâces de la Russie. La Serbie, au premier moment, s’est montrée plus récalcitrante, peut-être parce qu’elle est sortie plus meurtrie de la guerre. A la proposition de désarmement qui lui a été adressée elle a répondu d’abord par un refus. On peut croire cependant que ce refus n’a rien de définitif et que la Serbie, sous l’influence de l’Autriche, serait disposée à la paix ; mais la difficulté reste toujours à Athènes, où le gouvernement hellénique s’est montré résolu à n’écouter aucun conseil ; il n’a pas seulement décliné la proposition de désarmement, il a redoublé d’ardeur dans ses préparatifs de guerre, et il a paru même impatient de se jeter tête baissée dans la lutte, Le cabinet d’Athènes a cru peut-être qu’il en serait de cette démarche nouvelle de l’Europe comme de toutes les autres. Malheureusement, il s’est trompé et il s’est exposé à être serré de plus près par la diplomatie, à recevoir même de l’Angleterre une sommation impérieuse, une menace d’action coercitive s’il attaquait la Turquie. De sorte que la situation est celle-ci : la Bulgarie est toute prête à la paix, la Serbie se laissera facilement convaincre, les Grecs seuls sont engagés et par tout ce qu’ils ont fait et par le froissement d’amour-propre que vient de leur infliger la sommation anglaise. La Grèce, à vrai dire, s’est laissé entraîner par son patriotisme, par l’appât de l’occasion, et elle a mal calculé ses mouvemens. Sans doute, on s’intéresse toujours à sa cause, elle inspire les mêmes sympathies. Son erreur ou son malheur aujourd’hui, si elle ne s’arrêtait pas, serait de se mettre en contradiction avec la volonté évidente de la diplomatie, avec tous les intérêts pacifiques de l’Occident. Si elle avait eu un dernier espoir à la nouvelle d’une crise ministérielle en Angleterre, ce ne serait qu’une illusion de plus. M. Gladstone lui-même n’a pas laissé ignorer à la Grèce que ce qu’elle avait de mieux à faire était de se rendre aux désirs de l’Europe, et le retour du vieux chef libéral au pouvoir ne serait certainement pas favorable à une guerre nouvelle pour les revendications helléniques.

Au moment, en effet, où toutes ces affaires orientales en étaient encore à se débrouiller dans la mer de Grèce comme dans les Balkans, la question ministérielle renaissait en Angleterre. Elle était évidemment inévitable. Elle a pu rester indécise tant que le nouveau parlement n’était pas réuni, d’autant plus que les chefs des partis évitaient de s’expliquer et semblaient se réserver. Maintenant, le parlement sorti des dernières élections est réuni. Il a été ouvert, il y a quelques jours à peine, avec une solennité exceptionnelle, par la reine elle-même, qui, pour la première fois depuis bien des années, a relevé la cérémonie de sa présence, comme pour donner une marque de faveur à son ministère. La reine Victoria a, de plus, vraisemblablement tenu à aller à Westminster dans des circonstances qui ne laissent pas d’être graves, et, à entendre son langage, l’accent avec lequel elle a parlé des « tentatives contre l’union de l’Irlande avec la Grande-Bretagne, » l’appel qu’elle a fait au parlement et au peuple anglais pour le maintien de l’empire britannique, on a senti bien vite que là était le point décisif sur lequel la grande bataille allait s’engager. Elle s’est effectivement engagée dès le débat de l’adresse. Les affaires extérieures ne pouvaient soulever, pour le moment, de graves difficultés. L’opposition n’a pas fait de querelles sérieuses à lord Salisbury, ni sur les règlemens des affaires de l’Afghanistan, ni sur les affaires d’Egypte, ni même sur sa politique en Orient et sur son intervention en Grèce. C’était la question irlandaise qui dominait tout. Ce n’est pas qu’elle ait été abordée sur-le-champ. Le ministère, sans trop dissimuler qu’il avait pris son parti sur la question irlandaise, a visiblement essayé de l’ajourner ; il aurait voulu soumettre d’abord à la chambre des communes une réforme de la procédure parlementaire. M. Gladstone, de son côté, évitait encore de s’expliquer, attendant, disait-il, les communications du gouvernement. Bref, il y a eu d’abord, de part et d’autre, une certaine stratégie ; mais bientôt la force des choses l’a emporté. Le gouvernement a avoué ses desseins de répression en Irlande et, à la première occasion, à propos d’un amendement de M. Jesse Collings sur certains avantages agricoles à faire aux paysans, le ministère a été mis en minorité avec l’aide de la brigade irlandaise, qui s’est tournée tout entière contre lui. C’est le fond de la situation ! c’est la brigade irlandaise, conduite par M. Parnell, qui décide de la lutte entre les partis anglais, et qui l’a décidée, cette fois, contre le ministère conservateur.

Que va-t-il maintenant sortir de cette crise nouvelle ? Tout en vérité devient assez obscur dans les affaires britanniques. Lord Salisbury, sans tenter de se raidir contre un vote qui pouvait d’ailleurs se reproduire à tout instant, s’est empressé de porter sa démission à la reine, à Osborne, et au premier abord M. Gladstone semblait évidemment seul désigné pour reprendre le pouvoir qu’il a abandonné il y a quelques mois. C’est lui qui a vaincu, c’est lui qui a l’ascendant et la popularité dans le parlement comme dans le pays. La situation de M. Gladstone est cependant étrange. On sait aujourd’hui que ce grand vieillard, avec son audace naïve, est tout prêt, s’il revient au gouvernement, à entreprendre les réformes les plus larges, les plus imprévues pour l’Irlande. Il reste sûrement fidèle à l’unité de l’empire britannique, il le croit ; il n’est pas moins résolu à aller jusqu’à la dernière limite du possible dans la politique du home-rule. Or cette œuvre audacieuse, sans doute fort périlleuse, il ne peut l’accomplir, la tenter que dans des conditions singulièrement nouvelles, avec les radicaux, dont M. Chamberlain est un des chefs et au besoin avec M. Parnell lui-même, s’il veut y consentir. Il ne peut plus guère compter sur le concours des vieux whigs, comme lord Hartington, M. Goschen, qui hésitent à le suivre, qui ont même déjà soutenu le ministère tory dans le vote où celui-ci a succombé. — De sorte que l’Angleterre se trouve entre deux politiques : l’une avouant hautement l’intention de réprimer l’agitation irlandaise, toute tentative contre l’unité de l’empire, — l’autre, acceptant la pensée d’une autonomie équivalant à une sorte d’indépendance pour l’Irlande. La reine essaiera-t-elle d’échapper à cette alternative avec un ministère de transition ou de transaction par l’alliance des libéraux qui tendent à se séparer de leur vieux chef et des conservateurs modérés ? Autre question : le ministère qui va se former, quel qu’il soit, peut-il vivre avec un parlement où les Irlandais décident à tout instant de la majorité ? Les difficultés se pressent devant l’Angleterre, elles deviennent un vrai drame où c’est, après tout, le sort d’un grand empire qui est en jeu.


CH. DE MAZADE.