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Chronique de la quinzaine - 14 février 1886

Chronique n° 1292
14 février 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.

Le problème qui est partout aujourd’hui, visible ou invisible, qui pèse sur les affaires de la France, n’a rien que de simple, de saisissable, et mérite d’être remis sans cesse sous les yeux du pays, qui, seul en définitive, dispose de la solution souveraine.

Que la république, comme tous les régimes qui ont vécu ou qui vivront en ce monde, ait besoin d’être régie, dirigée, d’avoir un gouvernement pour avoir quelque fixité et un lendemain, aucun esprit sérieux n’en a jamais douté. M. le président de la république, il y a quelques semaines, célébrait la stabilité dans un message : il demandait au parlement une majorité qui pût aider un ministère à vivre ; il demandait, sans doute aussi, un ministère qui sût se faire une majorité, et la conduire au lieu de s’asservir à ses passions. Le dernier ministère, celui qui a disparu avec l’année écoulée, réclamait, d’un ton mélancolique et grave, les moyens d’être un gouvernement, et avant celui-là, tous les ministères précédens avaient mis tour à tour dans leur programme la stabilité, la nécessité d’assurer un gouvernement à la république. Le ministère qui existe aujourd’hui a commencé par les mêmes déclarations, par l’expression des mêmes vœux, et en se promettant, naturellement, de faire ce que les autres n’ont pas fait. Les radicaux eux-mêmes, ceux qui ne sont pas simplement des anarchistes, appellent un gouvernement. C’est le cri universel, c’est le mot d’ordre dans tous les camps : on le dit tout haut, on le dit plus vivement et plus librement encore tout bas, dans les conversations. Tout le monde avoue la nécessité d’un gouvernement, apparemment parce qu’on sent bien que, depuis des années, il n’y en a pas en France. — Oui, il faut au pays, il faut à la république elle-même un gouvernement vrai, digne de ce nom, sans quoi tout se décompose et périt, tout le monde en convient ; mais c’est ici justement qu’est le nœud du problème qui pèse si lourdement sur nous aujourd’hui, autour duquel on tourne sans oser ou sans vouloir le regarder en face. Les républicains, qui sont depuis si longtemps au pouvoir, ont beau mettre le mot dans leurs programmes, ils ne savent pas ce que c’est que la chose, ils semblent n’avoir pas même l’idée des conditions réelles de ce gouvernement qu’ils appellent, qu’ils se flattent toujours de constituer. Ils se figurent qu’ils n’ont qu’à mettre en commun leurs passions, leurs préjuges, leurs ressentimens, leurs convoitises, en donnant à cet amalgame anarchique un gérant responsable qu’ils appellent un ministère républicain, et en disant à ce gérant : « régnez, gouvernez dans l’intérêt républicain ! » Ils n’ont pas réussi et ils ne pouvaient pas réussir parce qu’on ne fait pas un gouvernement avec des passions et des chimères de parti, avec des idées désorganisatrices, avec des alliés qu’on ne relient qu’en leur livrant successivement toutes les forces, toutes les garanties sociales. A ce jeu perpétuel et équivoque, tous les ministères se sont usés sans obtenir rien de plus que des majorités incohérentes d’un instant, un pouvoir précaire, pour ne laisser après eux que quelques intérêts de plus compromis, les ressorts de l’état plus affaiblis, les conditions de stabilité et de prospérité diminuées. C’est l’histoire de tous les cabinets républicains, c’est l’histoire du cabinet d’aujourd’hui, on peut le dire d’avance, puisqu’il suit le même système, — et tout ce qui s’est passé depuis quelques années, tout ce qui se passe encore est comme la démonstration saisissante de cette vérité supérieure : ou ne fait pas un gouvernement, on ne le refait pas quand on l’a défait, avec des idées fausses, avec des emportemens de secte, avec de l’imprévoyance dans l’administration de tous les intérêts du pays, avec des complaisances pour toutes les factions.

Pourquoi donc le ministère qui s’est formé il y a un mois serait-il plus heureux que tous ceux qui l’ont précédé ? Quelle est cette politique dite nouvelle qu’il prétend inaugurer ? Elle se réduit, en définitive, à une certaine dextérité de tactique, à un certain art de faire les concessions qui flattent les passions dominantes dans une majorité troublée, à ménager beaucoup les partis extrêmes pour obtenir à son tour quelques ménagemens. Oh ! sans doute M. le président du conseil est un habile homme, qui ne dit pas toujours le dernier mot de sa pensée, qui sent bien qu’il ne peut pas absolument tout livrer. Il est vrai, sur deux ou trois points, depuis quelques jours, il a su saisir l’occasion de prendre position avec avantage, de défendre une majorité flottante contre ses propres tentations. Quand on a prétendu ouvrir une vaste enquête destinée à rechercher toutes les responsabilités engagées dans les affaires du Tonkin et à préparer, au besoin, la mise en accusation des derniers ministères, il a réussi à arrêter au passage cette étrange proposition en montrant ce qu’elle avait de dangereux pour la paix intérieure, pour nos affaires dans l’extrême Orient, pour la considération du pays dans le monde : il a eu la chance d’être écouté. Lorsque tout récemment est revenue devant la chambre cette question de l’amnistie, qui, à la vérité, ne répondait à rien, qui n’était qu’une fantaisie, un gage offert à quelques passions révolutionnaires, M. le président du conseil l’a combattue ; il a donné quelques médiocres raisons. Il a donné aussi la vraie en disant qu’une amnistie est toujours une mesure exceptionnelle, que l’exercice trop fréquent d’une pareille prérogative « énerve en quelque sorte l’action de la loi et obscurcit le sentiment de la justice. » M. de Freycinet a vaincu M. Henri Rochefort, qui du coup a donné sa démission ! — Une circonstance nouvelle s’est produite presque à l’improviste. Il s’est rencontré quelques esprits saugrenus qui, au courant d’une discussion, pour répondre à quelque parole imprudente, n’ont trouvé rien de mieux que de proposer l’expulsion des princes. Pourquoi et à quel propos cette violence, plus dangereuse peut-être pour ceux qui l’exerceraient que pour ceux qui en seraient les victimes, qui en souffriraient surtout dans leurs sentimens pour la France ? Il y a une raison bien simple ; quand les républicains sont dans l’embarras, on est sûr d’avance de ce qu’ils feront : ils se jetteront sur les prêtres ou sur les princes ! Les prêtres, c’est l’affaire de tous les jours — et de M. le ministre des cultes ; les princes, c’est la question réservée ! Ici encore, M. le président du conseil a paru vouloir résister à un emportement de parti en prétendant que le gouvernement est assez armé coutre tout ce qui menacerait la république. Il refusera jusqu’au bout, il faut le croire, ce droit ou cette obligation de proscription dont on veut l’armer. Lorsque enfin, il y a peu de jours, est venue devant la chambre cette triste affaire de l’assassinat d’un malheureux ingénieur à Decazeville, lorsque d’obscurs sectaires n’ont pas craint de faire l’apologie du meurtre, M. le président du conseil a fait entendre un langage énergique.

Rien de mieux ; mais, il faut l’avouer, si M. le président du conseil, sur ces quelques points, a parlé en homme politique, ce n’est pas sans faire bien des concessions, sans livrer en même temps bien des intérêts, sans flatter de toute façon l’extrême gauche et les passions radicales. C’est la manière de gouverner de M. de Freycinet, et lorsqu’il parlait récemment de s’employer, avec ses alliés, à « consolider le sol » sur lequel nous marchons, on peut se demander ce que signifie ce langage. Les républicains ont toujours en l’art d’ébranler, non de consolider le sol, et c’est parce qu’il en est ainsi qu’ils n’ont jamais pu faire un gouvernement, qu’ils sont si peu propres à résoudre ce problème qui pèse sur nous, — qu’on ne résoudra qu’en revenant une bonne fois à de vraies idées, à de vraies conditions du gouvernement.

A quoi tient encore aujourd’hui la paix de l’Europe orientale, qui est la paix du monde ? Tout dépend, depuis quelques mois, de volontés si diverses, de circonstances si imprévues, d’intérêts si multiples, d’ambitions si impatientes et si promptes à jouer la sécurité universelle pour leurs fantaisies, qu’on serait souvent assez embarrassé de prévoir ce qui arrivera le lendemain. Tant qu’on n’aura pas définitivement le dernier mot de tous ces conflits orientaux qui entretiennent un état perpétuel de malaise et de crise, tant qu’on n’aura pas rétabli d’autorité ou par persuasion une paix telle quelle entre tous ces prétendans toujours prêts à se disputer des territoires qui ne leur appartiennent pas, on ne sera sûr de rien ; on peut s’attendre à tout. On flotte entre toutes les chances, entre toutes les contradictions. Un jour, toutes les apparences sont rassurantes ; ces états si agités des Balkans ont fini par entendre raison et par se soumettre à la pression de l’Europe, la voix publique le dit ; les négociations sont engagées partout et touchent au dénouement : c’est la paix ! — un autre jour, tout est changé. L’humeur belliqueuse s’est réveillée à Belgrade ou à Athènes, ou à Sofia, à Sofia toujours moins qu’ailleurs ; les armemens, au lieu de se ralentir, recommencent plus que jamais et les mobilisations redoublent. On n’a pas besoin des conseils de l’Europe et on ne tient compte de ses avertissemens ! Tout se prépare pour la fin de l’armistice : c’est la guerre encore une fois ! — C’est depuis quelques semaines surtout l’histoire de l’Europe, toujours placée entre des courans contraires qui sont assez factices. Ce qu’il y a de sensible à travers tout, c’est que si, dans certaines régions, les passions sont toujours disposées à rallumer la guerre, il y a, d’un autre côté, tout un ensemble d’efforts tendant au rétablissement définitif de la paix ; il y a, sur quelques points, ce qu’on pourrait appeler des négociations partielles, auxquelles la diplomatie des grands cabinets ne reste pas étrangère, au moins par ses conseils, que l’Europe n’aura qu’à sanctionner et à relier un jour ou l’autre, d’ici à peu, dans un acte définitif plus ou moins rattaché au traité de Berlin.

Que ces négociations fractionnées et ramenées à un objet précis ne soient pas des plus faciles, c’est assez visible. Il y a à Bucharest, en territoire neutre, une petite conférence qui jusqu’ici ne marche pas évidemment toute seule, où la Serbie, la Bulgarie et la Porte traitent assez laborieusement de leur paix particulière. La diplomatie, surtout la diplomatie des petits états, des états orientaux, a d’habiles temporisations et se joue en toute sorte de subterfuges. Ce n’est pas du premier coup que ces plénipotentiaires serbes, bulgares et turcs en sont venus à reconnaître mutuellement la régularité de leurs pouvoirs. En réalité, cependant, comme il est entendu qu’ils ne doivent ni toucher au traité de Berlin ni soulever des questions d’indemnité territoriale ou pécuniaire qui raviveraient tous les conflits, qu’ils doivent se borner à la paix la plus simple, il est assez vraisemblable qu’après les broussailles des préliminaires, l’œuvre elle-même rencontrera moins de difficultés. Les plénipotentiaires réunis à Bucharest n’ont pas à résoudre le problème oriental ! Ce qu’ils ont à faire est assez modeste pour qu’ils puissent, sans trop d’effort, se mettre d’accord, — à moins que la Serbie ne soit entrée dans cette délibération restreinte qu’avec quelque arrière-pensée, en attendant les événemens ou l’imprévu. La négociation qui a été la plus facile, qui a marché le plus lestement, est justement celle qui, au premier abord, paraissait la plus épineuse : c’est la négociation qui a conduit à une entente complète entre la Bulgarie et la Porte. Elle a marché vite parce que le prince Alexandre a pris le meilleur parti en envoyant son ministre, M. Tsanof, à Constantinople, pour traiter directement avec le sultan, et parce qu’au lieu de se perdre dans de vastes et ambitieuses combinaisons, il est allé droit au fait, droit au résultat pratique. Il a ce qu’il voulait, ce qu’il a, en définitive, conquis par les armes. Il a la réalité plutôt que la gloriole. Il obtient du sultan, « sur les bases du traité de Berlin, » le gouvernement général de la Roumélie orientale, gouvernement indéfiniment renouvelable tous les cinq ans. Il réunit dans ses mains l’administration complète des deux principautés : c’est l’union personnelle reconnue et sanctionnée par la Porte. Entre le sultan et le prince il y a une alliance pour la défense commune en d’autres termes, les deux principautés restent toujours nominalement partie intégrante de l’empire ottoman ; le prince a l’union personnelle, et rien n’est touché aux autres dispositions du traité de Berlin : que faut-il de plus ? Ici, il est vrai, surgit une difficulté. La plupart des puissances de l’Europe paraissent disposées à admettre cette union personnelle comme la seule combinaison juste et pratique, d’autant plus qu’il serait difficile aujourd’hui de ne plus l’admettre. La Russie seule ne rend pas les armes ; elle ne parait pas avoir vu sans humeur cette entente directe entre le prince Alexandre et le sultan ; elle ne lui reconnaît que la valeur d’un acte provisoire. La Russie, au fond, préférerait à l’union personnelle le retour à la grande Bulgarie du traité de San Stefano ; mais elle combat un peu pour l’honneur et elle ne parait pas avoir la pensée de refuser son concours à une combinaison qui a l’assentiment des autres cabinets, qui devient par cela même une condition de la paix nouvelle des Balkans.

Reste toujours, il est vrai, un dernier point noir à cet horizon de l’Orient : c’est la Grèce remuante et remuée, toujours agitée d’émotions patriotiques et belliqueuses, impatiente d’entrer en scène, épiant l’occasion de brusquer les événemens. La Grèce en est encore, il est vrai, à ses ardeurs guerrières et à ses revendications nationales. Elle se montre fort peu sensible aux conseils qu’on lui donne et aux remontrances qu’on lui adresse : elle ne veut pas être apaisée et rassurée. Non-seulement elle ne discontinue pas ses arméniens qui lui ont jusqu’ici si peu servi, elle semble, au contraire, depuis quelques semaines, leur imprimer une activité nouvelle. Bref elle tient à être agitée quand tout tend à s’apaiser d’un autre côté, et c’est son malheur. Que la Grèce veuille attester la constance de sa foi dans ses destinées et montrer qu’elle est toujours prête à combattre pour sa cause, on ne peut guère s’en étonner. Elle trouvera d’autres occasions pour employer son courage et pour mériter l’avenir que rêve son ambition ; mais elle commettrait certes bien gratuitement, bien aveuglément, la plus dangereuse et la plus stérile des imprudences si elle se laissait entraîner aujourd’hui dans quelque aventure, si elle mettait encore son espoir dans les divisions de l’Europe. Les puissances qui s’occupent des affaires des Balkans peuvent sans doute avoir des opinions différentes sur tous ces incidens orientaux, sur l’arrangement turco-bulgare, et porter leurs sympathies à Sofia ou à Belgrade ; mais, chez elles certainement, toutes les dissidences sont dominées aujourd’hui par la volonté de rétablir et de maintenir la paix de l’Orient. La Grèce en a en la preuve par les premières démonstrations dont elle a été l’objet, et ce qu’elle a de mieux à faire, c’est de profiter du répit que lui offre la chute de lord Salisbury en Angleterre, de se prêter de bonne grâce aux désirs de l’Europe pour n’être point exposée à subir des démonstrations nouvelles.

La crise ministérielle qui a suivi de si près la réunion du parlement, en Angleterre, et qui est à peine dénouée, n’a en sans doute rien d’imprévu ; elle était dans la logique des choses, elle ne pouvait être évitée. Le cabinet de lord Salisbury n’a combattu quelques jours que pour l’honneur. Même en obtenant, c’est-à-dire en achetant l’appui des Irlandais par des concessions, il aurait en encore beaucoup de peine à vivre ; dès qu’il a paru décidé à ne rien céder, à remettre au contraire en vigueur la politique de répression et de coercition en Irlande, il était condamné à disparaître à la première occasion. L’occasion n’a pas tardé ; les Irlandais se sont alliés aux libéraux pour frapper le dernier coup. Le cabinet conservateur est resté avec sa minorité, et c’est ainsi que le chef populaire de l’armée libérale, M. Gladstone, bien que chargé d’années, s’est trouvé encore une fois appelé à reprendre le pouvoir, à entreprendre une expérience nouvelle dans des circonstances qui ne laissent certainement pas d’être critiques pour l’Angleterre, pour le ministère même qui se charge des affaires.

Ce n’est pas d’ordinaire à l’approche de la quatre-vingtième année qu’on songe à aller toujours en avant, qu’on rêve de campagnes nouvelles et de témérités en politique. M. Gladstone, par le rôle actif et militant qu’il a pris depuis quelques semaines, a prouvé que l’âge n’avait pas refroidi son ardeur, qu’il ne songeait pas à « faire sa retraite ; » il a prouvé qu’il était toujours prêt à reprendre la direction des affaires, à s’engager de plus en plus, à engager de plus en plus l’Angleterre avec lui dans la politique radicale, dût-il être abandonné par quelques-uns de ses plus anciens amis du vieux libéralisme, qu’il ne reculerait pas devant les problèmes les plus redoutables, surtout devant le problème irlandais. La situation était en effet singulièrement épineuse pour lui, et la première difficulté a été justement de refaire un ministère pour une politique nouvelle. Les embarras ne lui sont pas venus de la reine, qui lui a, au contraire, laissé tout pouvoir, ils sont venus de la situation même. M. Gladstone ne pouvait plus compter sur ses anciens amis : lord Hartington, lord Derby, M. Goschen, M. Forster, qui demeurent des libéraux de la vieille tradition et refusent de le suivre dans une entreprise qu’ils considèrent un peu comme une aventure. A défaut de l’appui qu’il a perdu, le vieux chef n’a point hésité à faire un pas de plus vers les radicaux, à chercher parmi eux des alliés. Il a fini par mêler ainsi, dans sa combinaison qui n’a pas laissé d’être laborieuse, un certain nombre de ses anciens collègues ou amis qui lui sont restés fidèles, et un certain nombre de ses nouveaux alliés qui deviennent ministres ou sous-secrétaires d’état : lord Spencer, lord Kimberley, lord Northbrook, sont dans le nouveau ministère à des titres divers. Lord Granville y retrouve aussi sa place dans un poste peu important ; il n’a plus la direction de la diplomatie anglaise. D’un autre côté, M. Chamberlain, qui avait le bureau du commerce dans le dernier cabinet libéral, devient aujourd’hui président de ce qu’on appelle le gouvernement local. Il faut en convenir, dans le cabinet qui vient de se former, il y a un peu de tout, même des choses qui n’ont pas d’abord paru bien sérieuses, comme l’avènement à la chancellerie de l’échiquier de sir William Harcourt, qui ne passait pas jusqu’ici pour un financier ; mais le grand nom de M. Gladstone couvre tout, et à côté du grand nom il y en a deux ou trois autres de nouveau-venus qui ont un relief particulier, qui sont peut-être l’originalité du ministère.

Le nouveau chef du foreign-office, lord Rosebery, est un homme jeune encore qui a de l’habileté, de l’éclat, une fortune considérable par une alliance avec la famille Rothschild, et qui a pris rapidement une grande position dans le parti libéral, dans le monde anglais ; il a de plus un titre qui a peut-être son importance aujourd’hui ; il est en liaison fort intime avec le comte Herbert de Bismarck, le fils du chancelier de Berlin, et par le fils il a l’amitié du chancelier lui-même : sa présence au foreign-office ne peut évidemment être qu’un gage de bonnes relations entre l’Angleterre et l’Allemagne. Le nouveau secrétaire pour l’Irlande, M. John Morley, est, en même temps qu’un des chefs du radicalisme anglais, un écrivain de talent, un brillant polémiste qui s’était déjà distingué comme lettré avant d’entrer dans l’action politique, et par la hardiesse de ses idées ou de son imagination il peut certainement laisser tout espérer aux Irlandais. Le vice-roi désigné pour l’Irlande est aussi un homme jeune et un nouveau-venu, un comte d’Aberdeen, petit-fils du vieux lord Aberdeen, qui fut souvent par sa modération, par sa droiture, une sorte d’arbitre dans les ministères anglais du temps passé et dont M. Gladstone fut plusieurs fois le collègue. M. Gladstone a toujours eu, dit-on, une bienveillance affectueuse pour ce digne descendant d’un éminent aïeul qui a été jusqu’ici peu mâle à la politique active, et en le choisissant d’un mouvement spontané pour la vice-royauté d’Irlande, il a cru sans doute trouver un représentant fidèle de sa pensée dans la phase nouvelle des affaires irlandaises. Lord Aberdeen est dans tous les cas un homme nouveau, comme lord Kosebery est un homme nouveau, comme M. John Morley et quelques autres sont des hommes nouveaux ; mais, quelles que soient les combinaisons personnelles qui aient prévalu dans ce ministère né d’hier et occupé encore à s’établir au pouvoir, il y a une question qui domine toutes les autres, que le nom seul de M. Gladstone ne suffit pas à résoudre : il reste toujours à savoir quelle sera réellement la politique du nouveau gouvernement libéral et dans les affaires d’Irlande et dans l’ensemble des affaires de l’Angleterre.

Le nom seul de M. Gladstone est un programme, dit-on ! C’est possible, on n’en sait pas beaucoup plus. Jusqu’ici les partis ont montré une certaine diplomatie, une certaine crainte de trop s’expliquer, de trop préciser leurs idées. Les conservateurs, après avoir paru hésiter, ont voulu sortir du vague, puisqu’ils y étaient obligés, aller à ce qu’ils considéraient comme la première nécessité, — la répression des crimes, — et ils sont tombés sur le coup. Les libéraux, de leur côté, ont déclaré qu’ils croyaient le moment venu de ne plus se borner à des palliatifs ou à des répressions à l’égard de l’Irlande, d’en venir à des réformes plus radicales, plus profondes, — et c’est ce qui leur a valu l’appui au moins temporaire des Irlandais ; mais cela ne dit pas en quoi consisteront les réformes, jusqu’où elles iront, où elles s’arrêteront. Les hommes sérieux n’en sont peut-être point à se douter qu’il ne sera pas si aisé de concilier les droits ou les aspirations de l’Irlande avec ce qu’on appelle toujours les droits, les intérêts de l’intégrité britannique. M. Gladstone lui-même, dans le message qu’il vient d’adresser au Midlothian pour se faire réélire, ne laisse pas de garder quelque réserve. Il y a, à ce qu’il assure, trois grandes questions irlandaises : l’ordre social, le règlement de la question agraire et enfin un désir largement répandu d’un self government s’étendant aux affaires locales, « mais nécessairement subordonné sous tous les rapports à la loi de l’unité impériale. » M. Gladstone déclare avec gravité que le gouvernement nouveau ne déclinera pas ces questions, qu’il les mettra en ordre, qu’il considérera comme un de ses premiers devoirs de se rendre compte de l’état social de l’Irlande, en ce qui concerne les crimes, l’exécution des contrats, la liberté individuelle. En d’autres termes, le premier ministre propose ou promet une enquête préalable qu’on croyait déjà faite depuis longtemps, qui ne l’est pas à ce qu’il paraît, puisqu’il faut la recommencer, et sans laquelle on ne peut se faire « une politique d’ensemble. » Il ajoute aussitôt, il est vrai, que le nouveau cabinet n’a pas moins le vif désir d’examiner « s’il ne serait pas pratique de recourir à un système nouveau pour faire face à la situation de l’Irlande, pour subvenir à ses besoins tant sociaux que politiques… » Ainsi on ouvrira une enquête, on examinera les faits, on étudiera, on en viendra ensuite aux grandes mesures qu’on ne désigne pas plus clairement : cela peut conduire loin, et comme, chemin faisant, les incidens peuvent se multiplier, comme il est malheureusement trop vraisemblable qu’on ne fera jamais assez pour désintéresser et désarmer les Irlandais, ce sera toujours la même histoire. La question ne sera pas résolue parce qu’elle est à peu près insoluble entre deux nations qui ne vivent unies qu’en se détestant, qui ne pourraient se séparer qu’en se faisant l’une à l’autre d’irrémédiables blessures.

On ne peut certes méconnaître les intentions généreuses de M. Gladstone. On peut douter de la sûreté, de l’efficacité d’une politique qui, en se proposant de donner satisfaction à l’Irlande, ne fait qu’ajouter une question redoutable à bien d’autres questions, qui remuent tous les instincts populaires et même révolutionnaires, dans un moment où l’Angleterre, comme tant d’autres pays, se sent en face de tous les problèmes de la misère, d’une douloureuse crise du travail, des menaces de guerre sociale. Certes, le plus malencontreux incident qui pût se produire pour saluer l’avènement d’un ministère irlando-radical, c’est cette échauffourée, qui, il y a cinq jours, a troublé et effrayé Londres, déconcerté le gouvernement et laissé quelque stupeur dans la ville. Les ouvriers sans travail, et ils sont nombreux plus que jamais aujourd’hui, avaient résolu de se réunir pour formuler leurs doléances et soumettre leurs vœux au nouveau gouvernement. Ils se sont réunis en effet, ils se sont trouvés au rendez-vous, à Trafalgar-Square, et ils ont rédigé leurs plaintes, dont l’expression n’avait, d’ailleurs, rien de séditieux et de menaçant pour la paix publique. Jusque-là c’était un rassemblement populaire comme il y en a si souvent en Angleterre ; mais bientôt à cette manifestation, qui paraissait devoir rester pacifique, est venue se joindre ou se superposer une manifestation d’un autre genre préparée par un comité de révolutionnaires ou de démocrates socialistes, qui, survenant avec ses bandes, a fait. brusquement irruption à Trafalgar-Square. Les meneurs ont pénétré dans les masses, qu’ils se sont efforcés de soulever ; ils ont abusé ou entraîné une partie des ouvriers, et, sous leur direction, une multitude poussée à la révolte s’est répandue dans les quartiers riches de Londres, procédant par la violence et la déprédation. On a arrêté les voitures et dévalisé les femmes. On a saccagé et pillé les magasins, les boutiques de bijouterie et d’horlogerie aussi bien que les boulangeries. Ces scènes ont duré près d’une demi-journée. La police était absente. Le nouveau ministre de l’intérieur, M. Childers, était occupé de sa réélection ; le sous-secrétaire d’état, M. Broadhurst, qui est un ancien ouvrier de Birmingham, a probablement été quelque peu surpris de son nouveau rôle, et la police, faute de se sentir conduite, n’est intervenue que tardivement, quand le mal était déjà fait. La répression a commencé depuis, il est vrai ; la ville de Londres n’a pas moins été un moment livrée à une certaine panique qui n’est pas encore complètement apaisée. Le socialisme dévastant, pillant les magasins, n’avait jamais fait une apparition aussi brutale, aussi significative, et M. Gladstone n’avait pas besoin de cet incident pour inaugurer son nouveau ministère, lorsqu’il a déjà, lorsqu’il s’impose cette grosse et dangereuse question d’Irlande qui soulève assez de passions, qui peut même prendre plus d’importance qu’une simple question intérieure.

Etranges mouvemens des choses ! Une curieuse coïncidence rapproche en ce moment deux faits qui, sous des formes différentes, ont une même moralité supérieure et attestent également l’impuissance des conquêtes par la force, des assimilations violentes de peuple à peuple. L’Angleterre, après avoir longtemps traité l’Irlande en pays conquis, sans ménagement et sans pitié, a fini par s’apercevoir que tous les abus de domination ne lui avaient servi à rien, qu’elle n’avait réussi qu’à placer auprès d’elle une grande et perpétuelle révoltée ; elle entreprend aujourd’hui, elle voudrait au moins essayer d’effacer les traces de la conquête, de guérir les maux d’une servitude séculaire, et ce qui rend précisément plus, difficile l’œuvre de résipiscence et de justice qu’elle voudrait accomplir, c’est peut-être l’ancienneté même de cette oppression, qui n’a rien fondé, mais qui a trop duré pour n’avoir pas créé d’irréparables malentendus : de sorte que l’Angleterre souffre jusque dans ses intentions généreuses d’aujourd’hui de ses excès de domination d’autrefois. M. de Bismarck, qui a, lui aussi, son Irlande à Posen, dans ce qu’il appelle les provinces orientales de Prusse, prétend pousser le système de la conquête jusqu’au bout, et tout ce qui lui oppose une résistance dans le pays ou dans un parlement, même dans le parlement de l’empire, il le brise ou il le traite avec le dédain d’un esprit superbe qui se figure qu’il sera plus habile ou plus heureux que les Anglais, qu’il réussira là où l’Angleterre a échoué. Il y a quelques mois, il procédait par de vastes expulsions, par une sorte d’épuration des provinces orientales ; il poussait hors de ses frontières des milliers de petits industriels, de commerçons, de cultivateurs, même des hommes qui avaient servi dans l’armée allemande, sous prétexte qu’ils n’étaient pas Prussiens, qu’ils étaient nés au-delà de la Vistule ou dans la Galicie autrichienne Aujourd’hui, l’idée fixe de M. de Bismarck, c’est le rachat en masse des terres par raison d’état. C’est son projet ! Il profitera des désordres de quelques nobles polonais qui se ruinent pour acheter leurs biens, et, quant aux autres, il les expropriera sans plus de façon pour cause d’utilité publique. Partout, dans ces contrées, il substituera le propriétaire allemand, le colon allemand, l’ouvrier allemand à tout ce qui est polonais. Le Polonais habitant la Pologne prussienne, pour lui, c’est l’ennemi à extirper, c’est l’allié-né de l’ennemi, quel qu’il soit, français, ou russe, dans des guerres nouvelles ! Il fera, ce terrible réformateur, ce qu’il voudra ou ce qu’il pourra. Seulement, ce système, qu’il prétend inaugurer aujourd’hui et dont il attend de si merveilleux effets, n’a rien de nouveau. Il a été déjà méthodiquement appliqué depuis 1815. Pendant longtemps, on a employé tous les moyens pour « germaniser » les provinces orientales, pour introduire les Allemands partout, dans la propriété, dans l’industrie locale, dans l’administration, dans l’enseignement. M. de Bismarck est lui-même obligé d’avouer que ces tentatives de germanisation n’ont pas réussi ; quelles raisons y a-t-il de croire qu’elles auraient aujourd’hui plus de chances de succès ?

M. de Bismarck cède visiblement à une orgueilleuse impatience de la force. Il croit pouvoir tout trancher, tout courber sous sa volonté, tout repétrir de sa main puissante, les frontières, les habitudes des populations, l’esprit de race, et pour satisfaire sa passion du moment contre les Polonais, il compromet peut-être d’autres intérêts qui sont aussi fort sérieux. D’abord c’est bien quelque chose d’avouer devant le monde, avec la brutalité hautaine déployée par le chancelier dans ses derniers discours, que le droit, les traités, les engagemens ou les promesses des souverains, du roi Frédéric-Guillaume III, ne comptent plus. Il n’est rien de tel que les victorieux pour parler avec ce mépris altier des engagemens des princes ! Mais, de plus, M. de Bismarck s’est laissé entraîner à prendre une singulière attitude vis-à-vis du Reichstag, qui s’est permis d’ouvrir une discussion sur les expulsions polonaises de Posen et de se montrer peu favorable à ces expulsions. Chose assez curieuse ! lui, le chancelier de l’empire, l’ennemi acharné du particularisme, il a porté le premier coup un peu sérieux au parlement de l’empire en lui déniant ses droits, en lui opposant les droits particuliers de la Prusse, seule souveraine des provinces orientales. Fort bien ! le particularisme prussien a ses droits, et le particularisme bavarois, le particularisme wurtembergeois, le particularisme saxon ont aussi leurs droits. On ne pourra plus désormais refuser aux autres états les droits de leur autonomie ou leur imposer à tout propos la suprématie de l’empire dans leurs affaires. M. de Bismarck est-il bien sûr enfin que ces expulsions sommaires n’auront aucun effet sur ses relations avec ses plus intimes et ses plus puissans alliés ? Une chose est certaine, une occasion s’est récemment offerte à Vienne : il y a eu une fête polonaise qui a été non pas tout à fait une manifestation, mais un rendez-vous accepté avec empressement par la noblesse autrichienne, et parles archiducs, même par la princesse héritière. L’alliance de l’Allemagne et de l’Autriche n’en sera sûrement pas ébranlée, elle n’en sera pas plus raffermie. M. de Bismarck n’aura rien gagné à ces violences contre des populations malheureuses. Il n’aura réussi qu’à prouver une fois de plus l’impuissance de la force, puisque, un siècle après les partages, on se croit encore obligé de recourir à de telles extrémités.


CH. DE MAZADE.