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Chronique de la quinzaine - 28 février 1886

Chronique n° 1293
28 février 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.

Les présomptueux du règne républicain d’aujourd’hui, les aveugles ou les satisfaits, et ceux qui ne demandent pas mieux que de prendre le plus tôt possible leur place parmi les satisfaits, disent volontiers quelquefois : « De quoi vous plaignez— vous ? que vous faut-il de plus ? Est-ce que l’ordre ne règne pas dans la France entière, à Paris, la ville des insurrections, comme dans le dernier des hameaux ? Jamais il n’y eut moins d’agitation, moins de menaces ou de signes de sédition. Tout est merveilleusement tranquille. Il y a bien, il est vrai, des réunions où quelques exagérés parlent toujours d’exterminer le capital et les capitalistes, les exploiteurs et les patrons, appelant les assassinats des exécutions et les crimes odieux des actes de justice populaire ; mais ce n’est rien, ce ne sont que des discours de républicains un peu échauffés, on n’y prend garde. Le pays ne vit pas moins en pleine paix sans s’émouvoir de quelques excitations ou de quelques manifestations bruyantes. » — Oui, sans doute, l’ordre matériel règne dans le pays. La France, la vraie France, a le goût de la paix parce qu’elle a le goût du travail, parce qu’elle est de mœurs simples, d’habitudes industrieuses, et ce n’est pas la première fois qu’on peut remarquer que la grande masse nationale vaut mieux que tous ceux qui cherchent à l’agiter, qui prétendent parler pour elle, qui se flattent de la représenter et de la gouverner avec leurs passions. La France se défend dans sa vie de tous les jours par la force de ses instincts et de ses traditions. Elle vit d’une vieille impulsion, elle résiste encore aux influences malfaisantes, elle a été jusqu’ici un modèle de calme et de tempérance ; mais c’est justement le point délicat. Combien de temps pense-t-on que puisse durer ce singulier phénomène, ce contraste saisissant d’un pays qui demeure tranquille, comme on le dit, qui ne demande qu’à être tranquille, et d’une politique qui ne vit que d’expériences agitatrices ou de complaisances pour les fantaisies d’un radicalisme impatient de toutes les subversions ?

C’est la question d’hier, c’est la question d’aujourd’hui et de demain. On ira ainsi tant qu’on pourra, c’est possible. On se prévaudra jusqu’au bout d’une tranquillité qui se soutient pour ainsi dire d’ellemême, qui n’est assurément pas l’œuvre des politiques qui régnent et qui gouvernent. Peut-on se faire l’illusion que cette tranquillité spontanée et sans protection se prolonge indéfiniment pour le bon plaisir des optimistes du jour ? Se figure-t-on que tout se passe ainsi sans conséquence, qu’il soit permis de signaler des classes entières, des chefs d’industries, des ingénieurs, des financiers aux fureurs populaires, de réhabiliter le meurtre, d’exciter tous les jours à de nouveaux attentats, sans que la paix sociale en soit ébranlée ? Imaginet-on qu’il soit possible de passer son temps à désorganiser les ressorts de l’état, à énerver la justice, à désarmer la vigilance, à émousser la répression sous le regard complaisant des pouvoirs régnans, et que la sécurité publique n’en soit pas sensiblement diminuée ? Pense-t-on qu’une ville comme Paris puisse être réduite à l’humiliant régime de ces administrateurs de hasard qui lui font un rôle ridicule devant le monde, qui refusent une petite somme pour le centenaire de François Arago sous prétexte que ce savant homme n’était pas assez bon républicain, — et que la paix, ITionneur de la cité soient bien en sûreté ? Croit-on que le gouvernement lui-même puisse se croire obligé d’écouter toutes les délations, d’obéir aux plus vulgaires suspicions eu frappant des prêtres, en déplaçant des régimens, et qu’il n’en résulte pas du doute, de la défiance dans l’opinion ? Suppose-t-on enfin que toutes ces excitations, ces anomalies, ces fantaisies de désorganisation ne doivent pas à la longue avoir leur effet dans toutes les conditions de la vie publique ? Mais s’il y a au contraire une ciiose sensible, c’est la difliculté croissante de vivre avec tout cela, c’est que tout ce qui fait la sûreté, la force, la garantie d’une société décroît et dépérit. Le pays, qui, lui, aime la vraie tranquillité parce qu’il en vit, qui craint tout ce qui peut affaiblir cette tranquillité, sejnt Lieu ce qu’il y a de peu Tassurant dans cette politique qui parle toujours do Tordre et qui n’eu maintient pas, qui n^en respecte pas les plus simples conditions. "C’est parce qu’il le sent qu’il l’a dit d’un mouvement spontané, inslincj tif aux dernières élections, et ce serait iulerpréler d^une étrange maj nière ses sentimcns intimes de se figurer qu’il a déji change parce ’qu^l y a quelques jours, dans les dèpariumens uù il y a eu des iuvùlidations, il a noaimé quelques républicains à la place de quelques conservateurs.

On abuse d’une équivoque ou d’une apparence. Le pays n’a nullement changé depuis quatre mois. D’abord, il est bien clair que ces élections nouvelles, devenues nécessaires à la suite d’invalidations qui n’ont été qu’un coup de majorité et de force, se sont faites dans des conditions particulières qui devaient être peu favorables aux conservateurs. Les républicains, qui ont eu assez de crédit pour faire casser les élections d’octobre uniquement parce qu’elles leur avaient été contraires, n’ont pas caché qu’il s’agissait pour eux de prendre une revanche. Ils ont dit bien haut qu’ils entendaient cette fois réussir à tout prix, et ils ont appelé à leur aide toutes les forces, toutes les influences administratives. Ils n’ont pas eu seulement pour eux les circulaires ministérielles qui ont mis publiquement au service des préfets tous les fonctionnaires, ils ont eu recours, sans aucun scrupule il faut le dire, à tous les moyens avoués ou inavoués : pressions, captalions, intimidations, menaces de toute sorte. M. le ministre des cultes a mis son autorité à leur disposition par la suppression des traitemens des desservans suspects, — ce qui est un procédé électoral employé probablement pour la première fois. Les républicains d’aujourd’hui ont eu un succès fait pour flatter leur orgueil : ils ont prouvé aux derniers partisans de l’empire de 1852, s’il en est encore, qu’ils pouvaient être surpassés. Ils ont perfectionné la candidature ofiicielle I Un certain déplacement de suffrages, dans ces conditions, n’a sans doute rien d’extraordinaire. Même avec ce déploiement d’influences oflicielles, cependant, à quoi est-on arrivé ? Le résultat matériel et définitif du scrutin peut avoir son importance, il peut être légalement décisif, il n’est pas tout. Que des députés élus le k octobre, invalidés par la chambre d’un coup d’autorité sommaire, n’aient point été réélus le 14 février, qu’il y ait quelques conservateurs de plus ou de moins au Palais-Bourbon, peu importe : en réalité, ces quelques conservateurs n’auraient décidé, en aucun cas, de la majorité dans le parlement.

L’essentiel pour le moment est dans la proportion des suffrages, dans le mouvement d’opinion dont le dernier scrutin est la mesure. M. Lambert de Saiute-troix avait eu dans les Landes 37, 000 voix au k octobre, il en a gardé 34, 000 au 14 février. L’opposition avait eu 16, 000 voix dans la Lozère, elle en a encore 15, 000. Dans l’Ardèche, les conservateurs avaient eu presque tous 45, 000 suffrages, ils ont retrouvé leurs 45, 000 voix au dernier scrutin. De sorte que la situation n’a point changé autant qu’on s’est hâté de le dire. Il y a eu un effort violent qui a pu donner l’avantage matériel aux nouveaux élus. Le pays est resté moralement à peu près ce qu’il était, il n’a pas reculé. Ce qu’il disait au 4 octobre, il le dit encore au 14 février. 11 y a quatre mois, il exprimait ses’iaqu’iétudcs, ses dégoûts, ses répugnances pour une politique qui le laissait sans confiance dans une tranquillité suspecte ; il n’est p.)int douteux qu’il a les mêmes impressions aujourd’hui, et c’est en facede cette situation que ministère et majorité ont toujours à prendre un parti, à se demander si ce qu’ils ont décidément de mieux à faire est de continuer ce qu’ils ont si bien commencé, de violenter les intérêts et les croyances, d’irriter au lieu de pacifier, d’ajouter aux griefs de minorités puissantes qui représentent après tout la moitié de la nation française.

Ce n’est point facile, nous en convenons, d’en revenir à mettre un peu de raison et de modération dans la politique, de s’attacher aux affaires sérieuses du pays. 11 est bien plus aisé de jouer avec les interpellations et les incidens, de parler aux passions, de chercher quelque succès do parti en cédant aux entraînemens et aux fantaisies qui se succèdent. 11 y a des républicains toujours prêts à se remettre en campagne, à tenter les diversions bruyantes et irritantes en soulevant des questions comme cette affaire des princes, si singulièrement réveillée il y a quelques jours. A quel propos l’affaire des princes ? A-t-ou voulu détourner l’attention des difficultés bien autrement graves, bien autrement pressantes que le gouvernement et les assemblées ont à résoudre ? Y a-t-il quelque tactique obscure imaginée pour mettre un ministère dans l’embarras ? Est-ce tout simplement la fantaisie turbulente de quelques députés qui ne peuvent rester en repos, qui ont voulu faire du bruit ? Ce sera tout ce qu’on voudra, c’est dans tous les cas une violence inutile. Maintenant cette proposition d’expulsion des princes, qui s’est si étrangement produite, il y a quelques jours, et qui a été provisoirement renvoyée aune commission d’initiative parlementaire, sera-t-elle prise en considération ? Est-elle destinée à s’aggraver, à compliquer une politique intérieure déjà assez embrouillée ? Le gouvernement, à ce qu’il semble, se serait passé de l’incident ; il a commencé par déclarer qu’il n’avait pas besoin de lois nouvelles, qu’il était suffisamment armé contre toutes les tentatives qui pourraient être un péril ou une menace pour la république, et il a paru décidé à refuser le dangereux cadeau d’une nouvelle loi de proscription qu’on voulait lui faire. Malheureusement M. le président du conseil ne va pas toujours au bout de ses résolutions ; il s’arrête quehjuefois eu chemin pour interroger la direction des vents, et, après avoir paru résister dans un premier mouvement qui était le bon, il a paru céder depuis en acceptant, pour faire plaisir à ses amis du radicalisme, une sorte de déclaration assez vague, assez générale qui remettrait au gouvernement un droit facultatif dans un intérêt de sûreté générale. Ce serait un droit discrétionnaire d’autant plus dangereux qu’il serait iudélini cl illimité, truusmis de miuislère en ministère, et dont l’application dépendrait toujours d’une délation, d’un emportement de majorité ; ce serait, en un mot, l’arbitraire légalement établi pour cause de suspicion ! C’est toujours là qu’on en vient avec une question de ce genre, qu’on ferait beaucoup mieux de ne pas soulever, — et à laquelle l’intervention du prince Napoléon n’ajoute certes rien de bien sérieux. Le prince Napoléon a voulu, sans doute, faire parler de lui : il a cru devoir mêler à un incident assez délicat par lui-même un peu d’excentricité, et il a écrit une lettre où il dit toute sorte de choses étranges, inattendues, — qu’il n’a jamais été dans les rangs des émigrés, qu’il est le descendant de Napoléon 1", qu’il a été désigné par sept millions trois cent mille suffrages, mais qu’il est républicain, et que, si l’on veut expulser, il faut aller à la maison voisine, pas chez lui, seul et vrai défenseur de la révolution française ! Voilà qui est entendu et qui est certes fait pour recommander le prince Napoléon à la confiance nationale aussi bien qu’aux républicains qui méditent des mesures contre les princes.

Non, assurément, ce n’est pas avec des propositions de colère et d’expulsion qu’on peut espérer relever la direction des affaires, rendre au pays la sécurité, la confiance. Ce n’est pas non plus apparemment, en poursuivant avec un redoublement de passion vindicative et puérile la guerre aux croyances, en mettant comme une acrimonie nouvelle dans les affaires de religion et d’enseignement que le gouvernement peut compter refaire une situation moins troublée, moins incertaine. M. le ministre de l’instruction publique et des cultes, pour sa part, est depuis quelque temps engagé dans une singulière campagne, où il peut se promettre sans doute l’appui des passions radicales qu’il flatte, mais où il prépare, à coup sur, à la république d’étranges difficultés par la légèreté imprévoyante et tranchante avec laquelle il traite toutes les garanties libérales aussi bien que les sentimens religieux. Il ne s’arrête devant rien, et il y a dans cette politique, il faut en convenir, quelque chose de plus triste, de plus blessant que la guerre déclarée et ouverte:c’est la violence qui ne s’avoue pas, qui a la prétention de se déguiser sous de médiocres subterfuges de procédure et d’interprétation. M. le ministre des cultes, on le sait, a entrepris depuis les élections de <( faire sentir son autorité, » selon l’expression de la déclaration ministérielle du mois dernier, aux ecclésiastiques qui lui ont été signalés comme suspects. Il n’a pas entendu les accusés et ceux qui pouvaient les défendre, il a frappé ! Il a privé une muhitude de desservans de leur traitement et il a supprimé les vicaires partout où il l’a pu. Naturellement les évêques se sont émus; ils ont exprimé des plaintes plus ou moins vives, presque toujours modérées, dans des mandemens, dans des lettres pastorales, prévenant les paroisses que le service du culte pouvait être interrompu, ou faisant appel aux fidèles pour subvenir à l’entretien de leurs prêtres privés de leur traitement. M. le ministre des cultes qui prétend fièrement se mesurer avec les cardinaux et qui ne respecte pas toujours Tàge, s’est offensé du langage de quelques évêques qui n’ont pas reçu assez humblement la signification de ses ordres ; il s’est fâché, et l’un des prélats, M. l’évêque de Ramiers, a été traduit devant le conseil d’état comme prévenu d’abus pour une lettre pastorale. Soit, juâque-Ià il n’y a rien que de régulier ; mais c’est ici que l’aventure devient extraordinaire et que la politique nouvelle se dévoile dans son ingénieuse duplicité.

Comment suppose-t-on que le conseil d’état a bien pu motiver la déclaration d’abus qu’il ne pouvait refuser au gouvernement ? C’est une merveille d’interprétation juridique. Le jugement est hors de cause, les motifs sont curieux. Le conseil d’état aurait pu ne rien dire, il aurait pu n’invoquer que des raisons générales : il a trouvé mieux I Il déclare « qu’en droit toute paroisse légalement établie doit être desservie, que si par une cause quelconque le serice du culte ne peut être assuré par le titulaire d’une cure, il appartient à l’évêque d’y pourvoir suivant l’exigence des cas ; » il ajoute qu’au lieu de s’occuper d’accomplir ce devoir, M. l’évêque de Paraiers a eu le tort de « s’adresser directement aux fidèles de plusieurs paroisses et de faire naître dans leur esprit la crainte de la suspension du service religieux,.. » qu’il a ainsi dénaturé le caractère de la décision ministérielle et « fait usage d’un procédé pouvant troubler arbitrairement les consciences. » De sorte que c’est le ministre qui supprime le traitement d’une cure « légalement établie, » — c’est l’évêque qui est responsable de l’interruption du service religieux, qui est seul coupable si les populations n’ont pas leur curé pour baptiser leurs enfans, pour visiter leurs malades, pour accompagner leurs morts ! Et avec quoi veut-on qu’un évêque, celui de Pamiers ou tout autre, fasse vivre ses prêtres, si on supprime leur traitement et si, d’un autre côté, il ne peut pas s’adresser aux fidèles pour leur demander des ressources ? Où veut-on qu’il trouve de nouveaux prêtres, en l’absence de ceux qui sont frappés, lorsqu’on fait tout ce qu’on peut pour rendre chaque jour plus dilïicile le recrutement du clergé ? Il faudrait du moins être franc, avouer le but qu’on poursuit, au lieu de se perdre dans d’indignes subtilités ; mais on veut tout à la fois frapper des prêtres suspects et ne pas laisser croire aux populations qu’on peut troubler leur service religieux. Voilà le secret l M. le ministre de l’instraclion publique et des cultes a eu, dit-on, autrefois, il doit y avoir longtemps, quelques idées ou quelques velléités vaguement libérales. Il s’en est visiblement corrigé, il y a renoncé dans sa double fonction. Le ministre des cultes le prouve avec ses singuliers procédés dans les affaires religieuses, et le ministre de l’instruction publique se montre, certes, un étrange libéral dans cette di » * cussion si sérieuse, si savante, si instructive qui sedérouleencorcdevanl le sénat, qui a en apparence pour objet Torganisation de l’enseignement primaire, où il ne s’agit en définitive que de pousser à outrance ce qu’on appelle, d’un mot assez barbare, la « laïcisation » scolaire. A vrai dire, avec un peu de prévoyance politique, avec quelque sollicitude pour la paix morale, le gouvernement aurait pu laisser sommeiller encore cette loi nouvelle par laquelle on prétend en finir avec les influences anciennes et couronner les lois de ces dernières années en introduisant d’une façon définitive et obligatoire l’esprit laïque dans le personnel comme dans le programme de l’enseignement primaire. Le gouvernement avait plus d’une raison sérieuse. D’abord il est bien certain que cette loi, telle qu’elle est, impose à l’état, aussi bien qu’aux communes, de lourdes charges nouvelles, et voter ainsi dans une sorte d’obscurité des dépenses qu’on ne peut même pas calculer, c’est une étrange manière de préparer le rétablissement de l’ordre financier qui est une des premières nécessités publiques, qui est assurément un des premiers vœux du pays. De plus, s’il est un fait que les élections dernières ont rendu évident, c’est que ces lois d’enseignement primaire, telles qu’on les fait depuis quelques années, ne sont rien moins que populaires dans bien des régions de la France. Elles troublent dans leurs habitudes, dans leurs sentimens, les populations rurales qui tiennent à une certaine instruction religieuse, à leurs instituteurs congréganistes, à leurs modestes sœurs enseignantes. Tout récemment encore, dans le Gard et dans quelques autres contrées, le gouvernement, en voulant substituer ses instituteurs ofl&ciels aux frères, aux sœurs, a rencontré la plus vive résistance parmi les habitans, dans les conseils municipaux, et chose étrange, il a fallu employer la gendarmerie pour introduire l’enseignement laïque dans les villages ! Le gouvernement était averti. C’était assurément une raison pour ne rien précipiter. On aurait pu du moins, dans tous les cas, se préoccuper des sentimens des populations, mettre quelques ménagemens dans la loi, s’étudier à organiser un enseignement en dehors des malfaisantes influences de parti et de secte. On a préféré en finir sans plus de retard, aller jusqu’au bout, puisqu’on avait une majorité, faire une œuvTe partiale, étroite, irritante, conçue de façon à ne tenir compte ni des sentimens des populations ni même des vœux des conseils municipaux : c’est la loi nouvelle établissant la (( laïcisation » définitive, obligatoire et immédiate !

Les auteurs de la loi et ceux qui l’ont défendue, M. le ministre de l’instruction publique, le rapporteur du sénat, croient avoir tout dit lorsqu’ils ont inscrit au frontispice de leur œuvre ce mot de neutralité religieuse des écoles, qui à leurs yeux couvre tout, qui leur semble la souveraine garantie. La neutralité, c’est facile à dire ; malheureusement, ce n’est cpi’un mot. Cette neutralité dont on parle, elle prend justement, du premier coup, par la manière dont elle est instituée et expliquée un caractère d’hostilité contre les croyances d’une partie de la population française. Elle trouve sa signification dans ces manuels civiques qui ont la prétention de tout renouveler et dans les livres où l’on prend soin de supprimer le mot de Dieu pour ne pas gêner la liberté des enfans ! En mettant les choses au mieux, c’est la neutralité telle que l’interprète M. le rapporteur du sénat, qui ne veut pas bannir Dieu des écoles, mais qui veut qu’on enseigne le dieu de la philosophie, le dieu de la raison, le dieu des bonnes gens, qui prétend qu’on substitue à l’ancienne trinité la trinité républicaine. C’est aussi, si l’on veut, la neutralité telle que la comprend M. le ministre de l’instruction publique, qui a ses théories sur les dogmes, sur le rôle du sentiment, et qui ne se défend pas de quelques facéties sur les superstitions cléricales. C’est ce qu’on entend aujourd’hui par la neutralité religieuse dans les écoles. —.Mais enfin, dira-t-on, l’état laïque, républicain, enseigne ce qu’il veut ; il n’empêche pas un autre enseignement, qu’on n’appellera plus l’enseignement libre, — le mot est supprimé, — qu’on appellera désormais l’enseignement privé. Oui, sans doute, les Français croyans et chrétiens, comme c’est leur devoir légal, contribueront à payer chèrement un grand service d’enseignement public qu’ils considèrent comme hostile à leur foi, — et puis ils seront libres d’organiser à leurs Irais un autre enseignement, qui restera d’ailleurs, sans garanties, sous la surveillance jalouse de l’enseignement olliciel. C’est là ce qu’on appelle la liberté, l’équité, l’égalité des charges !

Cette loi, si étrangement marquée du sceau de l’esprit de parti ou plus encore de l’esprit de secte, elle n’a pas trouvé seulement de puissans et ardens adversaires parmi des conservateurs comme M. Chesnelong, M. Buffet ; elle a rencontré de sages et éloquens contradicteurs parmi des hommes comme M. Bardoux, qui a fait ce qu’il a pu pour arrêter au passage quelques-unes des dispositions les plus criantes, pour sauver quelques principes libéraux, et qui n’a pas réussi. Vainement M. Bardoux a montré le danger d’aggraver sans cesse les divisions, de « couper le pays en deux, » et a essayé de faire accepter quelque adoucissement en réservant pour les conseils municipaux le droit d’avoir une opinion sur la « laïcisation » de leurs écoles. C’était une atténuation bien simple qu’il demandait au nom de la liberté des communes, au nom de la paix, et même dans l’intérêt de la républi (iue : il a échoué comme s’il n’était qu’un simple réactionnaire ! Vainement M. Bardoux a tenté encore d’obtenir une organisation meilleure, plus équitable, du conseil départemental, où l’enseignement privé, à peine représenté, reste sans garanties : il a été tout au plus écoulé 1 L’esprit de parti ne souffre aucune contradiction, n’admet pas qu’on lui parle de garanties, de liberté. Il accepte tout pour la domiDation ! Ces singuliers réformateurs, qui veulent faire de l’enseignement public un instrument de règne, se sont exposés à entendre l’autre jour un sénateur leur dire ironiquement : « Ah ! si on avait parlé ainsi sous l’empire, vous auriez poussé de beaux cris ! » Tout ce que les républicains ont reproché aux autres, en effet, ils le font aujourd’hui avec aggravation, et c’est parce qu’ils n’ont pas plus de mémoire que de prévoyance qu’ils en sont à se débattre au milieu de toute sorte d’œuvres sans avenir, dans une tranquillité précaire qu’ils ne sont pas sûrs de pouvoir défendre.

Si les Français d’aujourd’hui ne sont pas arrivés à savoir se conduire, ce n’est pas faute de pouvoir s’éclairer de toutes les expériences du passé. Ils n’ont qu’à lire dans leur propre histoire, l’histoire de ce grand et malheureux pays de France, à rouvrir de temps à autre les annales du siècle, ils y retrouveront tous les spectacles instructifs, les révolutions, les guerres, les fautes des hommes et des partis. Ils n’ont qu’à regarder derrière eux pour voir passer et se succéder, comme dans une galerie mobile, cinq ou six gouvernemens qui se sont tous promis d’être définitifs et éternels, et dont les plus heureux, les plus durables, n’ont pas vécu vingt ans. Ils ont eu sans doute leur raison d’être, leur destinée, leur caractère, ces gouvernemens dont quelques-uns ont été l’honneur de la France et auraient mérité de vivre. Ils ont représenté des idées ou des traditions différentes, ils ont été l’expression vivante et originale des opinions, des sentimens, des vœux du pays à un instant de l’histoire. Ils avaient évidemment aussi quelque faiblesse secrète, puisqu’ils n’ont pas pu aller au-delà de quinze ou dix-huit ans, au plus, — au-delà de la génération qui les avait vus naître. Ils ont eu un trait commun : ils ont péri moins sous les coups de leurs ennemis, dix fois vaincus, que par les divisions et les querelles intestines, parce qu’après avoir épuisé leur sève et leur force d’impulsion à disputer et à conquérir leur existence, ils ne se sont pas renouvelés, parce que le moment est venu pour eux où ils ont eu les faiblesses, les aveuglemens du règne et du succès. C’est le destin de ce régime de juillet, qui n’a pas été plus heureux que les autres, que M. Paul Thureau-Dangin fait revivre dans une œuvre aussi intéressante qu’instructive, — Histoire de la monarchie de juillet, — en se servant de tout ce qu’il a pu recueillir de souvenirs, de confidences, de témoignages intimes des contemporains.

Qu’est-ce que cette époque de 1836-1840 que M. Thureau-Dangin aborde aujourd’hui dans le troisième volume de ses sincères et habiles récits ? C’est justement l’heure décisive qui est la crise des gouvernemens nouveaux. C’est la transition entre les premières années de combat où toutes les volontés, toutes les intelligences, tous les courages se sont unis pour faire face à l’ennemi, pour fonder la monarchie nouvelle, et l’ère des divisions, des fractionnemens, où le régime avec des apparences de • succès, s’affaisse par degrés en se croyant définitivement établi. C’est l’intérêt singulier de cette date de 1836. Les grandes luttes des premières années ont cessé par la défaite des factions. Les deux ou trois grands ministères qui ont décidé de la politique et du succès du régime, qui lui ont donné la force et l’équilibre, ont disparu-aussi. Des hommes qui se sont illustrés ensemble au combat, qui ont formé un instant le plus puissant faisceau de talens, les uns sont déjà morts, les autres commencent à se séparer, à faire des tiers partis, à opposer drapeau à drapeau, politique à politique. C’est l’ère des confusions parlementaires, des conflits d’ambitions, des rivalités d’influence, des jeux de l’intrigue politique. Une fois dans cette voie, les scissions s’accentuent et se multiplient, les ministères s’usent rapidement en manœuvres stériles au milieu de l’incohérence des partis. M. Thiers, qui, le premier, a essayé de faire sous son propre nom son ministère du 22 février 1836, a bientôt couru son étape : avant sept mois, il est au bout. A M. Thiers succède M. Mole, qui s’allie avec M. Guizot et ses amis les doctrinaires : c’est encore l’affaire de peu de temps ; avant sept mois, l’alliance est rompue, on se sépare. M. Mole, resté seul, forme cette fois son ministère avec des hommes distingués, mais en dehors des" grandes influences parlementaires, et, alors, il peut commencer à voir se former l’orage qui le menace. Il voit se préparer la guerre des grandes ambitions, des forces inoccupées du parlement ralliant et entraînant avec elles toutes les oppositions au combat contre un cabinet qu’on accuse d’être insuffisant, de n’être que le serviteur et le complaisant du prince. De là cette sorte de guerre civile au cœur du régime, ce grand déchirement qui s’est appelé la coalition de 1838-1839, où pendant des mois ce n’était pas seulement un ministère, c’était aussi la royauté qui se trouvait en cause dans sa dignité, dans ses prérogatives, et où ceux qui conduisaient la campagne étaient d’anciens ministres comme M. Thiers, M. Guizot, les chefs des partis constitutionnels, les plus puissans orateurs du parlement. Ces scènes d’autrefois que le jeune historien d’aujourd’hui ravive avec une habile et sincère sagacité, ne sont, il faut l’avouer, ni à l’honneur du régime parlementaire du temps, ni à l’honneur de ceux qui dévoilaient de singulières faiblesses d’ambition, d’étranges impatiences ; elles sont du moins relevées par le talent et ta puissance de parole d’hommes comme M. Guizot, M. Thiers, M. Berryer, M. de Lamartine, M. Mole, qui montraient à quel degré en était encore, jusque dans ces tristes et dangereux débats, l’éloquence française.

Cette coalition de 1838-1839, qui est comme le point central de ce nouveau volume de VIJistoire de la monarchie de juillet de M. ThureauDaDgin, est sans nul doute la grande crise du régime de 1830. Le ministre qui était l'objet de tant d'animadversions et qui aurait mérité le succès par la fermeté avec laquelle il avait tenu tête à l'orage, le comte Mole, ne résista pas à un si formidable assaut; il y périt comme chef de cabinet. La monarchie n'y périt pas du coup : elle put même voir avant peu la coalition se dissoudre dans l'impuissance, les coalisés se disperser, et elle a vécu dix ans encore avec toutes les apparences d'un établissement incontesté. Elle avait cependant reçu une profonde blessure dont elle s'est toujours ressentie, et des esprits comme M. de Montalembert, M. de Lamartine, n'ont pas hésité depuis à voir dans la coalition de 1838 une des causes premières de sa chute. Les causes de cette chute ont été certainement multiples, et elles ont agi lentement, obscurément. La monarchie de juillet avait dû nécessairement s'affaiblir par degrés plus qu'on ne le croyait, puisqu'un jour elle a disparu au premier choc d'une émeute vulgaire qui n'égalait pas les insurrections qu'elle avait dix fois vaincues. Elle n'a pas duré, voilà qui est clair. Mais ce qu'il y a de certain aussi, c'est que dans son ensemble, telle qu'elle a été, avec les faiblesses de l'institution et des hommes, elle est du petit nombre des gouvernemens qui n'ont fait que du bien, qui, en disparaissant, ont laissé le pays libre, prospère et respecté. Elle n'a sûrement laissé ni les ressources nationales compromises, ni le territoire amoindri, ni l'influence française diminuée, ni la paix morale troublée par les politiques de secte. — Le 24 féM-ier 18!|8 a commencé réellement une ère nouvelle qui dure encore. A chaque régime ses œuvres, à chaque période de l'histoire son caractère et sa moralité !


CB. DE MAZADE.