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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1886

Chronique n° 1290
14 janvier 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier.

Tout est donc nouveau ou remis à neuf avec l’année nouvelle dans les pouvoirs publics de la France. La chambre des députés, qui vient de reprendre ses séances au Palais-Bourbon, date à peine de quelques mois, de ce scrutin d’octobre, qui n’a pas encore dit son dernier mot. La réélection de M. le président de la république pour une période de sept années ne date que de quelques jours. Voici maintenant un ministère qui n’est que d’hier, qui va entrer en scène avec son programme après le message de M. le président de la république. Et tout cela cependant, il faut l’avouer, ne fait pas une situation bien nouvelle, n’a rien de bien nouveau ni par l’apparence ni par l’esprit. C’est une vieille histoire qui continue ou qui recommence pour l’édification de la France, devenue par degrés singulièrement sceptique, assez disposée à laisser passer sans s’émouvoir les petites agitations des partis affairés, les ministres qui s’en vont ou qui reviennent, et dont elle ne sait pas toujours les noms, tous ces changemens qui ne changent rien et dont elle n’a pas le secret.

Pourquoi le dernier ministère s’est-il retiré avec une certaine brusquerie dès le lendemain de la réélection de M. le président de la république ? Pourquoi et comment le nouveau cabinet s’est-il formé ? Que s’est-il passé réellement pendant ces premiers jours de l’annùe, où il n’y a eu pour un instant ni parlement ni gouvernement et où l’on ne s’en est pas plus mal trouvé ? Le chef du dernier ministère, M. Henri Brisson, a pu sans doute, dans un mouvement de fierté, n’être pas satisfait de n’avoir obtenu que quelques voix de majorité dans le vote des crédits du Tonkin et de rester à la merci des dispositions malveillantes des fractions extrêmes du parti répubicain ; il a dû avoir aussi quelque raison, inconnue et particulière, qui seule peut expliquer l’évidente mauvaise humeur avec laquelle il a quitté le pouvoir. Toujours est-il que M. Henri Brisson a cru avoir des raisons assez sérieuses pour se retirer, qu’il a été suivi dans sa retraite par quelques-uns de ses collègues, le ministre de l’intérieur, le ministre de la guerre, le ministre de la marine, et que, par un phénomène assez bizarre, quoique déjà prévu, c’est M. le ministre des affaires étrangères, c’est M. de Freycinet, qui s’est trouvé chargé de composer ou de recomposer un cabinet.

M. de Freycinet ne s’est point sans doute cru lié par les raisons qui ont décidé M. Henri Brisson à la retraite ou par de vains scrupules de solidarité ministérielle. Il a considéré que ce que n’avait pas pu le dernier président du conseil faute de souplesse de caractère, il le pourrait plus aisément avec sa liberté d’esprit, qu’il avait plus de chance de réaliser cette fameuse concentration républicaine toujours désirée, toujours fuyante, sans laquelle il n’y a pas de majorité, avec laquelle il n’y a qu’une majorité d’équivoque. M. de Freycinet est l’homme des tâches difficiles, des rajustemens ministériels, des combinaisons hybrides, des accommodemens avec l’impossible. Il n’a pas de parti-pris ; il trouve que la politique modérée est certainement la meilleure, il n’est pas éloigné de s’entendre avec la politique contraire. C’est un modéré d’instinct et d’habitudes qui, au besoin, ne se défend pas de chercher fortune dans les camps extrêmes et qui surtout ne craint pas de se contredire, au risque de se perdre quelquefois dans ses propres contradictions. Un jour, il s’est perdu pour avoir voulu atténuer dans l’exécution les décrets sur les communautés religieuses qu’il avait lui-même proposés et signés ; un autre jour, il s’est compromis pour avoir presque accordé la mairie centrale de Paris aux radicaux. Chemin faisant, au courant d’un de ses ministères, pour ménager les uns et les autres, il a laissé tomber dans l’eau le crédit de la France en Égypte. N’importe, il va toujours, il est toujours disposé à recommencer ; il a l’art de réparer ses mécomptes dans le silence. Lorsqu’on le croit effacé ou recueilli dans sa diplomatie, il se retrouve au premier appel. Il ne se fait pas longtemps prier, — et dès que M. le président de la république lui en témoignait le désir, il n’a pas demandé mieux que de montrer à M. Henri Brisson comment il fallait procéder pour opérer la concentration ; il s’est chargé de tirer de l’incohérence républicaine un ministère propre à satisfaire ceux qui ont voté les crédits du Tonkin et ceux qui ont refusé ces crédits, les opportunistes et les radicaux.

Ce n’est point sans peine, cependant, que M. de Freycinet est arrivé cette fois à former ce ministère nouveau ou raccommodé dont il prend la présidence en gardant la direction des affaires étrangères. Il a passé près de huit jours à interroger, à négocier, à combiner des élémens, et, chose curieuse, c’est un homme d’apparence pacifique, assez facile, peu compromettant, M. Fallières, qui, sans le savoir, a failli faire échouer le nouveau président du conseil dans son entreprise, qui, un moment, a tenu tout en suspens. M. de Freycinet, qui ne doute de rien, en même temps qu’il négociait avec l’extrême gauche, avait eu l’idée, bien dangereuse, à ce qu’il paraît, de proposer à M. Fallières la succession de M. Allain-Targé au ministère de l’intérieur. Aussitôt, l’opposition s’est déclarée au camp radical contre ce futur ministre de l’intérieur, pour le moins suspect de modération ou de mollesse, et M. de Freycinet, pour tout concilier, pour se tirer d’embarras, n’a imaginé rien de mieux que d’offrir à M. Fallières, comme compensation, un autre portefeuille. Heureusement, M. Fallières a eu le bon esprit de se désintéresser de ces combinaisons, de rendre sa liberté au président du conseil en expectative, et tout s’est trouvé apaisé. La difficulté principale a disparu avec M. Fallières ! M. de Freycinet a pu librement arranger son cabinet, distribuer ses portefeuilles et faire sa concentration républicaine. À dire vrai, il n’a déployé qu’un assez médiocre génie dans ses combinaisons, il a gardé de l’ancien cabinet ce qu’il a pu : le ministre de l’instruction publique et des cultes, M. Goblet, qui poursuit ses exécutions des desservans et des vicaires de campagne, le ministre des finances, M. Sadi-Carnot ; il a fait passer un peu au hasard le ministre des postes, M. Sarrien, à l’intérieur, le ministre des travaux publics, M. Demôle, à la chancellerie. Il a mis à la marine M. le contre-amiral Aube, un marin distingué, qui n’aura rien de mieux à faire que de rester dans son rôle spécial. D’un autre côté, il a payé l’inévitable rançon à l’extrême gauche en plaçant au ministère de la guerre M. le général Boulanger, qui avait, dit-on, la puissante protection de M. Clemenceau, aux postes un autre radical, M. Granet, au ministère du commerce, doublé d’un service de l’industrie, un homme d’esprit et de gaité, M. Lockroy, qui s’entend à l’industrie autant qu’au commerce. Il paraît enfin vouloir compléter aujourd’hui ses combinaisons par un dernier coup de tactique, en envoyant comme résident général au Tonkin et dans l’Annam M. Paul Bert en personne, qui fera à Hué ce qu’il pourra, mais qui sera un embarras de moins au Palais-Bourbon. Et c’est ainsi que M. de Freycinet fait son gouvernement de concentration républicaine ! L’inconvénient de ces combinaisons, c’est que le pays n’y comprend rien, qu’il ne connaît même pas les noms de quelques-uns de ses ministres, et, ce qu’il y a de plus clair dans tous les cas, c’est que cette expérience nouvelle de la concentration républicaine, due à l’imagination de M. de Freycinet, se fait dans l’intérêt et sous le bon plaisir de l’extrême gauche.

Eh bien ! soit, le ministère est fait ; il réunit des noms combinés au hasard, des hommes qui peuvent être un peu étonnés de se trouver dans un gouvernement, d’avoir à diriger de grands services publics. M. de Freycinet a été plus ou moins heureux dans sa diplomatie parlementaire. Toute la question aujourd’hui est moins dans les noms de quelques ministres que dans ce qu’on fera, dans la politique qu’on suivra. — Rien de plus simple, dit-on, le programme est tracé par les circonstances. On aura pour le moment une politique d’affaires, on ira au plus pressé. On raffermira et on disciplinera l’administration, qui paraît assez « détraquée. » On liquidera toutes ces affaires coloniales qui ont troublé l’opinion, et M. de Freycinet a déjà pris sous sa main les protectorats de l’extrême Orient. On en finira avec les déficits, on remettra à tout prix l’équilibre dans le budget, et déjà même on va presque trop loin en annonçant pour le ministère de la guerre des économies probablement irréalisables et peut-être dangereuses. On évitera enfin, autant qu’on le pourra, les questions irritantes, on passera cette année à apaiser les animosités parmi les républicains. — Il est possible, sans doute, qu’on ait ces intentions, et il est possible aussi qu’avec un certain art, avec quelque diplomatie, on réussisse à gouverner quelques mois ; mais ce serait une étrange méprise d’oublier qu’à côté de ce programme de procrastination habile, de l’ajournement des questions irritantes, il y a l’autre programme, radical, violent, menaçant, qui a aujourd’hui ses représentans dans le gouvernement, et il y aurait une singulière illusion à croire qu’on se tirera d’embarras sans des concessions, que les radicaux prêteront leur appui sans recevoir des gages, des acomptes. On fera prendre patience, si l’on peut, aux radicaux, on ne leur donnera pas de sitôt la séparation de l’église et de l’état ; M. le ministre de l’instruction publique continuera à les réjouir en poursuivant cette répugnante guerre de suppressions arbitraires des traitemens ecclésiastiques, de suppressions de vicaires, au risque de désorganiser ce service des cultes. On ne parlera pas de l’élection des juges, de l’autonomie communale, de la mairie centrale : on se contentera des épurations, des révocations, des inépuisables complaisances pour toutes les fantaisies du conseil municipal de Paris. De sorte qu’en définitive, pour vivre, on continuera à suivre par subterfuge, en détail, la politique qui a créé justement la situation difficile où l’on est arrivé, qui a fait tout le mal, qui est tout le contraire de l’apaisement pour le pays.

C’est là toute la question, et c’est là aussi que les conservateurs, qui ont reconquis une force évidente au Palais-Bourbon, qui représentent trois millions et demi de voix, peuvent intervenir d’une façon aussi sérieuse que décisive. Jusqu’ici, à dire toute la vérité, ils n’ont pas été bien heureux. Ils n’ont pas vu qu’ils se seraient fait honneur et qu’ils auraient peut-être trouvé quelque profit à voter les crédits du Tonkin en conciliant, par les explications qu’ils auraient pu donner, ce qu’ils devaient à la dignité du drapeau et ce qu’ils devaient aussi aux inquiétudes du pays. Ils n’ont pas fait tous les efforts qu’ils auraient pu faire contre ces invalidations, qui ne sont qu’une œuvre vindicative de parti, qui ne seraient admises dans aucun parlement. Ils en sont encore à chercher leur voie. La question est maintenant pour eux de se tracer un système de conduite, un plan de campagne. S’ils entendent engager une lutte de principe contre les institutions, opposer la monarchie à la république, il est certain qu’ils sont exposés à se diviser eux-mêmes, à s’épuiser en efforts stériles dont le seul effet peut être de rallier tous les républicains. Ils peuvent, au contraire, avoir l’action la plus sérieuse, la plus utile, en restant dans les limites de ce qui est possible, en dévoilant sans trêve le danger de la politique des connivences révolutionnaires suivie jusqu’ici, en défendant pas à pas l’ordre dans les finances, l’équité et la paix dans les affaires religieuses, les principes d’une saine organisation dans les affaires militaires. C’est leur rôle ; c’est, après tout, le seul mandat qu’ils ont reçu, et c’est pour eux le moyen le plus sûr d’obliger les républicains à compter avec eux en demeurant devant le pays les vrais gardiens de ses intérêts, de sa sécurité, de son repos intérieur, de sa bonne renommée dans le monde.

Les révolutions violentes, comme notre pays en a tant vu déjà, ont cela de cruel qu’elles dévorent les hommes sans leur laisser le temps de remplir leur destin, et qu’en dévorant les hommes, avec une meurtrière rapidité, elles épuisent la France. Les autres nations sont moins exposées à ces crises périodiques qui emportent d’un seul coup toute une génération. Elles gardent leurs serviteurs de toutes les opinions, ceux qui les ont honorées dans le malheur comme dans la prospérité, et elles n’ont pas l’étrange fantaisie de se mutiler elles-mêmes à chaque étape de leur vie publique. Kn France, tous les quinze ans, tous les dix-huit ans si l’on veut, c’est à recommencer. Du jour au lendemain la scène change, une génération a disparu, et les partis triomphans sont les premiers à exclure passionnément ceux qui les ont précédés, à prétendre régner sans partage, — jusqu’à la révolution nouvelle, où ils disparaîtront à leur tour. Les hommes ne font que passer : la veille encore ils servaient au premier rang, ils étaient la force et l’espoir de l’état, le lendemain ils sont bannis des affaires publiques, rejetés dans l’inaction avec tout ce qu’ils ont pu acquérir de lumières, d’expérience, d’autorité et de talens. Une révolution les a brutalement mis en disponibilité, et s’ils reparaissent plus tard dans quelque crise nouvelle, ils sont presque traités comme des revenans d’un autre monde. L’histoire de la France est, depuis longtemps, l’histoire des forces perdues, des destinées interrompues ou détournées, des hommes qui n’ont pas été tout ce qu’ils auraient pu être. Ainsi a passé un de nos contemporains, M. de Falloux, qui vient de mourir plus que septuagénaire dans sa province, à Angers, qui, après avoir brillé un instant sur la scène publique, vivait depuis plus de trente ans dans la retraite, mais qui, dans cette retraite, avait gardé son originalité, sa physionomie, la séduisante autorité d’un esprit éminent et d’un caractère élevé.

C’était un personnage, quoique depuis longtemps il n’eût plus rien de l’homme public et qu’il n’eût pas même été élu député dans l’explosion conservatrice de 1871. Né en 1811, fils d’une vieille famille de l’Anjou attachée à la royauté, élevé avec soin, le comte Alfred de Falloux arrivait à la politique, à la vie parlementaire aux dernières années du régime de 1830 ; il y arrivait en homme jeune encore, instruit, — il avait déjà écrit deux livres, l’Histoire de saint Pie V et l’Histoire de Louis XVI, — alliant une maturité précoce à la loyauté de l’esprit, et il se peignait lui-même, il prenait en quelque sorte position lorsqu’il disait dans un de ses premiers discours : « J’appartiens à une génération qui entre pour la première fois dans les affaires publiques, qui est née, qui a été élevée sous le régime constitutionnel, qui n’en a jamais connu et n’en a jamais servi d’autre… » Il représentait avec autant de modération que d’aisance cette génération qui faisait ses débuts, qui allait être sitôt rejetée dans les tempêtes, et il méritait d’être signalé comme « un des hommes en qui et par qui devait se faire la réconciliation de la vieille France et de la France nouvelle. » Rien de plus simple que cette carrière qui commençait ainsi, qui semblait avoir l’avenir devant elle et qui allait être singulièrement abrégée par une série de catastrophes imprévues. Élu député à la fin du règne de Louis-Philippe, il avait du premier coup pris sa place dans le parlement de la monarchie ; envoyé par son pays d’Anjou à l’assemblée de la république au lendemain de la révolution de 1848, il se trouvait aussitôt être un des chefs de la défense sociale contre les passions de démagogie déchaînées par la crise de février, et il montrait que chez lui la bonne grâce n’excluait ni la résolution de l’esprit, ni le courage dans l’action. Il était au premier rang aux grandes et périlleuses journées de l’invasion de l’assemblée et de l’insurrection de juin. Appelé au ministère de l’instruction publique dans le premier cabinet de la présidence napoléonienne du 10 décembre 1848, il passait tout au plus dix mois au gouvernement. Il n’était pas évidemment de ceux qui entendaient préparer l’avènement de l’élu du 10 décembre à l’empire, et lorsque, deux ans après, le 2 décembre éclatait, il était de ceux qui allaient un instant dans une prison, pour passer presque aussitôt de la prison dans une retraite d’où il n’est plus sorti. Tout compte fait, c’est une carrière publique de trois ou quatre années à peine ; mais dans ce peu d’années, il avait eu déjà le temps de montrer tout ce qu’il y avait de ressources dans cette nature ferme et déliée, tout ce qu’il y avait d’autorité et de séduction chez ce politique fait pour briller dans les polémiques de l’esprit comme dans l’action.

Ce qui reste l’originalité de M. de Falloux, ce n’est point sans doute le talent supérieur de l’écrivain, quoiqu’il ait beaucoup et habilement écrit, et sur l’amie, la conseillère de sa jeunesse. Mme Swetchine, et sur l’évêque d’Orléans, M. Dupanloup, et sur M. Augustin Cochin ; ce qui fait son originalité, c’est la fine et forte trempe du politique qui s’intéresse à tout dans la retraite comme à l’époque où il était à l’œuvre, qui même, dans une étude en apparence littéraire, défend une tradition, une foi, une cause. M. de Falloux a été en effet, avant tout, un politique à la fois mesuré et hardi, allant habilement au point décisif, et son éloquence des meilleurs jours a l’accent net et vif de l’homme qui sait parler le langage de l’action, qui au besoin sait résumer une situation dans un mot. Les meilleurs de ses discours ne sont pas ceux qu’il a eu le temps de préparer, où il y a un peu d’érudition et d’apprêt littéraire ; ce sont ceux où il a une injure à relever, où, assailli d’interruptions par les républicains qui s’acharnent à ruiner la république, il lance ce trait sanglant : « La France ne veut plus des hommes qui l’ont étonnée par leur inexpérience et leur incapacité ;… la France ne veut ni des hommes qui ne sont capables de rien, ni des hommes qui sont capables de tout. » Cétait vrai alors, c’est toujours vrai, puisque les mêmes violences, les mêmes arrogances de parti se produisent, et aujourd’hui, comme il y a près de quarante ans, on peut dire que ce sont les républicains qui compromettent la répubhque.

Assurément, dans les diverses phases de sa vie, M. de Falloux a toujours été un royaliste de conviction, et, si l’on veut, même avant d’être un royaliste, il a été un catholique zélé, dévoué ; mais, précisément parce que M. de Falloux était un politique, il se défendait de tous les excès comme de toutes les banalités, des emportemens des esprits passionnés aussi bien que des préjugés des esprits frivoles. Il plaçait pour ainsi dire sa foi religieuse et politique dans le cadre du monde moderne ; il ne se séparait pas de la société dans laquelle il vivait. On peut appeler aujourd’hui une œuvre cléricale cette loi de 1850 qu’il avait préparée pendant son court ministère ; à l’époque où cette loi fut votée, elle était une grande transaction entre l’influence religieuse et l’influence philosophique, transaction acceptée, sanctionnée par des esprits comme M. Thiers, M. Cousin. M. de Falloux ne se proposait nullement de faire une œuvre de contre-révolution, et ce mot même de contre-révolution le choquait ; il le prenait à partie, il considérait comme un ridicule ahus de polémique tout ce qui ressemblait à une évocation de l’ancien régime, d’un passé irrévocablement aboli. Il déclarait sans embarras la révolution française « acquise, inaliénable, impérissable » dans ses grandes garanties, dans ses conqiiêtes essentielles. Lorsqu’il y à douze ans, la question du drapeau s’élevait parmi les royalistes de l’assemblée de 1871, il allait à Versailles, il n’hésitait pas à se prononcer contre l’abandon du drapeau tricolore, quelle que fût l’opinion de M. le comte de Chambord ; il portait à Versailles ce qu’il appelait « les impressions d’un rural, » d’un témoin sincère, qui, vivant plus près des populations, savait mieux ce que pensait le pays.

Il n’éprouvait aucune peine à sentir avec son pays, à être de son temps, et précisément aussi parce que, dans ses sentimens de royaliste et de catholique, il restait toujours mesuré, il était exposé à toutes les attaques, à toutes les violences des polémiques. Pendant que les uns voyaient toujours en lui le réactionnaire fougueux, le clérical à outrance, d’autres, dans son propre camp, lui faisaient un crime de sa modération et l’accusaient d’être un libéral, un parlementaire, un tacticien prêt à toutes les défaillances ! C’était tout simplement un politique clairvoyant, qui, sans se refuser aux luttes sérieuses quand il le fallait, gardait le plus souvent dans ses relations comme dans ses opinions, une dignité aisée, une affabilité gracieuse, un sentiment très fin de ce qui était possible. Il n’avait plus depuis longtemps d’autre titre que celui de membre de l’Académie française, qui l’avait élu il y a près de trente ans ; il ne quittait guère que pour l’Académie ou pour quelques amis cette retraite où il vient de s’éteindre et où il est resté jusqu’au bout un personnage français éminent par le caractère comme par l’esprit.

La politique de l’Europe réussira-t-elle à se dégager de toutes ces malheureuses complications orientales soulevées et aggravées par la dernière guerre entre la Serbie et la Bulgarie ? C’est encore le problème qui occupe les gouvernemens et dont la solution coulera, selon toute apparence, plus d’un effort à la diplomatie, si elle veut décidément mettre un frein aux impatiences et aux prétentions de ces états, toujours si agités, des Balkans. Pour le moment, tous les cabinets semblent s’être mis à cette œuvre méritoire de pacification. Ils désirent tous la paix, cela n’est pas douteux ; la question est de savoir dans quelle mesure les uns et les autres voudront ou pourront prêter leur concours. La Russie, à ce qu’il semble, en est encore à vider sa querelle, pour ainsi dire personnelle, avec le prince Alexandre de Battenberg, qu’elle accuse toujours de l’avoir trompée, et si l’union bulgare ne rencontre plus une opposition aussi absolue à Saint-Pétersbourg, l’empereur Alexandre III paraît garder encore quelque ressentiment contre le jeune vainqueur de Sliwnitza. L’Angleterre, avant de pouvoir engager sa politique extérieure, en est plus que jamais à se demander quelle influence va avoir la réunion du nouveau parlement, quel ministère elle aura demain, à qui restera la victoire entre conservateurs et libéraux également occupés aujourd’hui à conquérir les Irlandais par de larges satisfactions données à l’île sœur. Avant que cette question première soit tranchée à Londres, lord Salisbury ne peut guère dire ce qu’il fera en Orient, à Constantinople, à Sofia ou à Belgrade.

L’Allemagne, sans avoir les embarras de l’Angleterre dans sa diplomatie, a aussi ses affaires, ses difficultés, ses calculs, et avant tout, l’Allemagne vient de se donner à elle-même une représentation qui a eu certes sa grandeur, qui a ravivé une fois de plus dans les cœurs tous les souvenirs personnifiés dans le vieux monarque de Berlin. L’autre jour, en effet, a été célébré avec toutes les pompes monarchiques le vingt-cinquième anniversaire de l’avènement de l’empereur Guillaume à la couronne de Prusse, et cette cérémonie a pris le caractère le plus imposant, on pourrait dire le plus émouvant. C’était comme une nouvelle commémoration des événemens qui se sont passés pendant ces vingt-cinq années et auxquels le nom du souverain déjà presque nonagénaire reste ineffaçablement attaché. L’empereur Guillaume est un objet de vénération pour les Allemands, et son jubilé a été célébré comme une fête nationale. Après les services religieux qui n’ont pas manqué, il y a eu une réception solennelle dans la salle blanche du palais de Berlin, et ce n’était point certes une cérémonie banale que cette réception où l’on a vu le vieil empereur, jusque-là debout auprès du trône où était assise la vieille impératrice, aller au-devant de M. de Bismarck et de M. de Moltke qui s’approchaient pour lui rendre hommage. Ces trois hommes qui se retrouvaient encore là résumaient tout un passé extraordinaire ; ils représentaient les événemens qui ont agrandi la fortune de la Prusse et fait le nouvel empire d’Allemagne. Bien mieux, ils représentaient l’habileté et la prudence qui, depuis quinze ans, ont su conserver cette fortune acquise par las armes. Ils ont réussi et ils ont su garder le succès ! Seulement, et c’est là l’autre côté de ce grand spectacle, de ces trois hommes réunis, il y a quelques jours, dans la salle blanche du palais de Berlin, quel est celui qui peut se promettre désormais un lendemain ? L’empereur Guillaume a quatre-vingt-huit ans, M. de Moltke n’en a pas beaucoup moins, et M. de Bismarck, sans être d’un âge aussi avancé, semble bien courbé, bien atteint dans sa santé pour l’œuvre qu’il a poursuivie jusqu’ici avec une robuste et invincible opiniâtreté !

Le chancelier se plaignait récemment de ses souffrances qui le retiennent souvent loin de Berlin, qui paraissent assez réelles. Il ne continue pas moins à poursuivre tout ce qu’il a entrepris, à préparer, autant qu’il le peut, le succès de ses lois économiques devant le parlement et à étonner quelquefois le monde par les évolutions de sa politique. Lorsqu’il y a quelques mois, pour en finir avec le différend des Carolines qui l’avait presque brouillé avec l’Espagne, qui l’importunait, M. de Bismarck proposait à l’improviste d’en appeler à la médiation du pape, on pouvait se demander si ce n’était pas là une fantaisie du chancelier, si, dans sa pensée, cette médiation était bien sérieuse, si le pape n’en serait pas pour un arbitrage inutile. Non-seulement cette médiation a été sérieuse, acceptée, respectée jusqu’au bout, mais elle a été l’occasion d’un rapprochement plus intime entre Berlin et le Vatican. L’empereur Guillaume a témoigné sa reconnaissance et fait porter ses remercîmens au saint-père ; le saint-père, de son côté, par une exception rare, a envoyé une décoration pontificale à un protestant, à M. de Bismarck, et il a écrit au chancelier une lettre inspirée par un esprit supérieur de conciliation. Certainement on peut croire que M. de Bismarck n’est pas homme à se laisser lier dans sa politique par des politesses de cour ou de chancellerie ; il serait cependant difficile d’admettre que ces démonstrations de courtoisie puissent être la préface d’une recrudescence prochaine de la guerre religieuse en Allemagne. On peut tout au plus penser que le chancelier ne donne rien pour rien et qu’en faisant si ostensiblement sa paix avec le saint-siège, il a espéré s’assurer le vote des catholiques dans le parlement pour ses lois économiques, pour le monopole de la vente de l’alcool, qu’il veut plus que jamais attribuera l’état. Réussira-t-il dans ses tentatives persévérantes, obstinées, pour doter l’empire de puissantes ressources ? C’est une question que d’ici à peu les discussions du parlement de Berlin éclairciront sans doute, et le chancelier lui-même sera peut-être conduit à payer de sa personne, à expliquer ou à dévoiler sa politique, au risque de dérouter encore une fois l’opinion par une évolution nouvelle ou des déclarations imprévues.

Tous les pays ne se ressemblent certainement pas, et les cérémonies monarchiques ne sont pas les mêmes partout, ou du moins elles n’ont pas le même caractère. Il n’y a que quelques jours, les certes se sont réunies à Madrid, et elles n’avaient pas à célébrer quelque anniversaire brillant et heureux comme celui qu’on célébrait récemment à Berlin ; elles avaient tout d’abord à recevoir le serment de la reine-régente qui a pris le gouvernement de l’Espagne à la mort du roi Alphonse XII. La reine Christine s’est rendue aux certes avec l’appareil traditionnel des rois espagnols ; elle a été reçue par les présidens des deux chambres. Elle a prêté, au milieu du recueillement de l’assemblée, son serment de régente, gardienne des droits dynastiques de sa fiile ou de l’héritier qui est encore à naître. Cette cérémonie a été en définitive ce qu’elle pouvait être, une cérémonie de deuil, accompagnée des manifestations royalistes des deux assemblées. C’était là le premier objet de la réunion des cortès espagnoles, et peut-être aurait il mieux valu que pour le moment on s’en tînt là ; mais il était peu croyable que des chambres se trouveraient réunies et qu’elles ne seraient pas tentées d’ouvrir des discussions, soit sur les circonstances de la mort du roi, soit sur le changement de ministère, sur l’avènement d’un cabinet libéral à la place du cabinet conservateur, soit enfin sur cette affaire des Carolines dont la solution ne laisse pas de préoccuper l’opinion au-delà des Pyrénées. Une discussion délicate surtout n’a pas tardé à s’élever. Pourquoi M. Canovas del Castillo a-t-il quitté le pouvoir au lendemain de la mort du roi ? M. Romero Robledo, qui a été ministre de l’intérieur dans le dernier cabinet et qui s’est séparé il y a quelques mois de ses collègues, a presque accusé son ancien chef d’une sorte de défaillance, d’une désertion des intérêts conservateurs. Malheureusement ce qui prouve le mieux que M. Canovas del Castillo a sagement agi, c’est cette discussion même quia mis à nu les divisions du parti conservateur, les senlimens d’hostilité que nourrissait M. Romero Robledo. Dès lors, M. Canovas del Castillo obéissait à la plus stricte prudence en conseillant à la reine régente d’appeler un cabinet libéral, un cabinet de trêve monarchique auquel il prêterait lui-même son appui. De telles discussions, à l’heure présente, ne pouvaient évidemment qu’être périlleuses, et le chef du ministère, M. Sagasta, a cru plus prudent de les clore par la suspension des cortès, en attendant les élections, auxquelles il a promis d’avance toute liberté. La situation de l’Espagne, pour le moment, n’a encore rien de grave sans doute. Le gouvernement a cependant besoin de toutes ses forces, de toute sa vigilance, et rien ne le prouve mieux qu’une tentative semi-républicaine, semi-militaire qui vient de se produire à Carthagène. Ce n’est qu’une échauffourée, c’est cependant le signe d’une situation où ce n’est pas trop de l’alliance de toutes les forces libérales et monarchiques pour tenir tête aux séditions toujours menaçantes.


CH. DE MAZADE.