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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1885

Chronique n° 1289
31 décembre 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.


Un des attraits mystérieux et saisissans de cette dernière heure de décembre qui va sonner encore une fois, qui va séparer deux années en s’envolant à son tour, c’est qu’on ne sait pas ce que réserve cette année nouvelle où nous entrons, où nous glissons, pour ainsi dire, sans y prendre garde. Elle passera sans doute, comme bien d’autres, comme toutes celles qui l’ont précédée et dont quelques-unes auraient fait reculer d’effroi si on avait pu prévoir d’avance ce qu’elles cachaient, si on n’avait eu le bienfait, à la fois cruel et doux, de l’ignorance des choses futures ; elle tombera à son tour à l’heure voulue dans le grand abîme où tout disparaît et se confond. Pour le moment, elle est l’inconnu, elle peut ôlre un objet de crainte, elle peut être aussi un objet d’espérance. On n’en sait rien, l’avenir le plus rapproché reste sous le voile ; mais, si l’on ignore ce que produira l’année nouvelle, même ce que sera l’avenir de demain, ce qu’on sait bien, c’est ce qu’a produit l’année qui finit, ce qu’a été ce passé d’hier, qui fuit déjà derrière nous avec son cortège d’erreurs, de faux calculs, de débats stériles, d’incidens médiocres dont on est réduit, bon gré mal gré, à porter le poids en entrant dans une période nouvelle. Cette année 1885, dont l’histoire se clôt aujourd’hui et qui n’a plus rien à nous apprendre, elle n’aura pas été, d’une certaine façon, si l’on veut, une ère exceptionnelle de grandes crises publiques ; elle n’a vu ni la guerre étrangère, ni les révolutions intérieures. Elle a été l’année d’une politique poussée à bout, des confusions de partis, des abus de domination érigés en système, des violences de majorité, des expéditions lointaines compromises par les fausses directions, des désordres financiers perpétués et aggravés ; elle a été aussi l’année des élections, où le pays, excédé et fatigué d’une politique à la fois irritante et vaine, a fini par se réveiller, par se servir du scrutin pour demander compte, autant qu’il le pouvait, de ses intérêts mis en péril, de la paix intérieure altérée par les passions de secte, de la considération de la France diminuée dans le monde.

C’est là ce qu’il y a de plus clair. Si la nouvelle année où nous allons entrer a pour elle encore le bénéfice et l’attrait de l’inconnu, l’année 1885, qui finit aujourd’hui, est trop connue ; elle laisse un embarrassant héritage de fautes à réparer dans les affaires extérieures comme dans les affaires intérieures de la —France, et le plus dangereux de tous les calculs serait de méconnaître de parti-pris cette situation, de prétendre continuer la politique qui a fait tout le mal, d’interpréter infidèlement les vœux du pays. Assurément, les affaires du Tonkin, qui sont un des legs de l’année expirante et des derniers ministères, ont été un des griefs du pays dans les élections ; elles n’ont pas été le seul, elles ont eu, dans tous les cas, leur rôle, leur influence, et c’était le devoir d’un parlement nouveau d’avoir, dès sa réunion, des explications sérieuses avec le gouvernement. C’était inévitable et nécessaire, ne fût-ce que pour éclairer l’opinion, pour rétablir dans sa précision et dans sa vérité une question obscurcie par tous les subterfuges. Croit-on cependant avoir servi fidèlement et utilement les intérêts de la France avec cette représentation qui vient d’être donnée, avec ces divulgations malheureuses d’une commission qui a passé trois semaines à jouer avec tous les secrets, enfin, avec cette discussion, qui a fini par le plus médiocre des votes ? Est-on certain de n’avoir pas offert, pendant quelques jours, un assez triste, un assez décourageant spectacle en représentant la France dans cette attitude d’une nation ne sachant ce qu’elle veut, prompte aux défaillances comme aux témérités, toute prête à changer de système d’un ministère à l’autre et à quitter, avec une sorte d’effarement, une terre qu’elle a arrosée de son sang ? Ah ! sans doute, on le redira tant qu’on voudra, si la question était entière, s’il s’agissait de partir pour le Tonkin, le plus simple serait peut-être de n’y pas aller ; mais on y est, on est à Hanoï, sur le Fleuve-Rouge, comme on est à Hué, dans l’Annam, comme on était déjà dans la Cochinchine. Le drapeau est engagé, il couvre tous ceux qui se sont compromis à sa suite, ceux qui ont cru à notre parole. Depuis trois ans, nos soldats combattent pour l’honneur et les intérêts de la France. Nos diplomates ont négocié pour faire reconnaître nos droits, notre suprématie. 11 y a toute une situation créée e’c acquise au prix du sang versé et de centaines de millions dépensés. N’y aurait-il pas comme un aveu d’impuissance et une étrange versatilité à se retirer aujourd’hui, lorsque les plus grands sacrifices sont faits, quand les plus sérieuses difficultés sont vaincues ? Si on s’était borné encore à démontrer la nécessité de s’en tenir à une occupation prudemment organisée, sans se jeter dans des entreprises nouvelles et indéOnies, à exiger du gouvernement des idées nettes, des comptes précis, un système de conduite réfléchi et coordonné, rien n’eût été plus naturel et plus juste ; mais non, ce qui a été en discussion pendant quelques jours, ce que la commission désormais fameuse des 33 a proposé et soutenu jusqu’au bout, c’est la nécessité de s’en aller, de liquider au plus vite, d’abandonner le Tonkin. M occupation, ni protectorat, la retraite pure et simple : voilà qui est clair et net I Liquider, se retirer, c’est bientôt dit, c’est bon à mettre dans un rapport parlementaire ou dans un discours. Malheureusement, il n’est pas douteux que le jour où la France se retirerait ainsi, elle déclarerait une sorte de faillite. Elle laisserait, en quittant ces rivages, son honneur et ses intérêts compromis pour longtemps, ses clientèles exposées aux représailles sanglantes, le pays livré aux massacres et à l’incendie ; elle perdrait d’un seul coup son crédit dans le monde et elle pourrait à peine reparaître dans l’extrême Orient. On aurait pu, dit-on, négocier, négocier encore pour couvrir une retraite devenue nécessaire, désirée ou acceptée par l’opinion ; mais il y a déjà des traités avec la Chine, avec l’Annam, des traités reconnus, ratifiés. Pense-t-on qu’il serait bien aisé et surtout bien digne pour la France de jouer avec sa signature, de passer la première partie de l’année à négocier pour faire reconnaître ses droits et la seconde partie de l’année à négocier encore pour défaire tout ce qui a été fait, pour préparer un assez misérable départ ? Si nous biffons d’un trait de plume nos traités d’hier, quelle valeur auraient les traités que nous offririons aujourd’hui ? Si nous renonçons d’avance aux gagea que nous possédons, quels moyens aurions-nous de faire respecter tous ces eugagemens successifs et contradictoires ?

Ce n’est là, en réalité, qu’une politique d’équivoques et de subterfuges cachant à peine une défaillance proposée par les partis dans un intérêt de fausse popularité. Les partisans de l’évacuation n’ont pas triomphé, il est vrai, on n’est pas allé jusque-là au scrutin, — et on n’a pas beaucoup mieux fait. Les crédits demandés par le gouvernement, énergiquement défendus par M. le président du conseil, par M. le ministre des alïaires étrangères, par M. le ministre de la guerre, n’ont pas été précisément refusés, —-— ils n’ont été accordés qu’à quelques voix de majorité, par un vote presque douteux peu fait pour réconforter nos soldats au loin, pour maintenir le renom et l’ascendant moral de la France. Cette triste affaire du Tonkin, elle est décidément destinée à se traîner à travers tous les contretemps ; elle a mal commencé, elle continue mal, et au fond la première cause de ces défaillances, de ces contradictions qui affaiblissent l’influence française dans le monde, c’est qu’il n’y a pas de gouvernement. C’est là la vraie question. Si, depuis l’origine, cette malheureuse entreprise a été conduite d’une façon si décousue, avec tant de légèreté et d’imprévoyance, c’est qu’il n’y a pas eu un gouvernement sachant se fixer un but, osant avouer ses desseins et proposer les moyens nécessaires pour en assurer le succès. Si on est arrivé à ce point où il n’y a plus que le choix entre les fautes, où l’on n’échappe à une évacuation humiliante que par une occupation due à un vote de miséricorde, c’est que la confiance manque, c’est que depuis longtemps on ne voit nulle part ni direction ni volonté. M. le président du conseil, M. le ministre des affaires étrangères, M. le ministre de la guerre ont pu au dernier moment parler avec habileté ou avec feu : ils n’ont réussi qu’à conquérir quatre voix de majorité, parce qu’ils ne représentent plus qu’une autorité diminuée. Ils ne sont pas un vrai gouvernement, et il n’y a pas de gouvernement parce que depuis des années tous les ministères se sont étudiés à s’effacer pour vivre, à se subordonner aux passions et aux calculs de parti, à laisser fausser tous les ressorts de l’état, à épuiser les complaisances et les concessions à l’égard des radicaux, — de ces radicaux qui ont été les premiers à proposer l’évacuation du Tonkin. Maintenant le mal est fait et on en subit les conséquences.

Les radicaux, il est vrai, ont trouvé pour cette dernière campagne des alliés imprévus parmi les conservateurs, qui tous, sauf un courageux dissident, M. l’évêque d’Angers, se sont déclarés pour l’abandon plus ou moins déguisé du Tonkin. Les conservateurs se sont crus sans doute d’habiles tacticiens en aidant les radicaux à infliger à la république l’humiliation d’une retraite compromettante. Avec un peu plus de clairvoyance, ils auraient compris que leur rôle à eux était de mettre l’honneur, la dignité du pays au-dessus de tout, et en montrant ce désintéressement, cette générosité de sentiment national, ils auraient eu d’autant plus d’autorité pour combattre les républicains de toutes les nuances dans les affaires intérieures où ils les rencontrent à chaque pas ; ils auraient eu d’autant plus de force pour défendre contre eux les garanties publiques, la paix religieuse, l’ordre financier, les droits du pays, tout ce qui est en péril aujourd’hui.

Radicaux et opportunistes, puisqu’ainsi on les nomme, peuvent bien se diviser en effet sur une question de politique extérieure ; ils sont tou’ jours sûrs de se retrouver d’accord dans un intérêt commun de parti, toutes les fois qu’il s’agit de casser des élections conservatrices ou d’encourager M. le minisire des cultes dans ses campagnes contre de malheureux desservans de village. C’est tout ce qu’ils ont fait depuis quelques semaines en dehors de la discussion sur le Tonkin ; c’est la grande occupation à laquelle ils se sont livrés, et ils ont poursuivi cette œuvre avec la passion aveugle d’hommes qui ne s’arrêtent ni devant les plus simples garanties ni devant la légalité la plus évidente ni même devant l’indépendance du suffrage universel. Ils ont déjà invalidé les députations de cinq ou six départemens, le Tarn-et-Garonne, la Lozère, l’Ardèche, les Landes, la Corse. Pourquoi n’ont-ils pas invalidé toutes les autres députations conservatrices ? C’eût été tout aussi simple et tout aussi inique. Les républicains qui se livrent à ces fantaisies d’omnipotence oublient que les pouvoirs de vérification laissés aux chambres ne sont pas sans limites et qu’ils ne doivent surtout être exercés qu’avec une prudente réserve. Une élection où il y a eu des irrégularités, des violations de la loi, des fraudes ou des corruptions avérées, cette élection peut être cassée sans nul doute ; c’est le droit de la chambre, c’est quelquefois son devoir. Quand une majorité, abusant de sa force, va au-delà, poursuit des adversaires, met un département en suspicion pour son vote, cherche dans des invalidations des revanches pour ses amis vaincus et charge au besoin le gouvernement de préparer le terrain d’une nouvelle lutte électorale, elle ne fait plus qu’une œuvre violente et arbitraire de parti. Elle donne l’exemple d’un mépris frivole du suffrage universel, elle envenime toutes les luttes en remettant gratuitement, par caprice, en mouvement toutes les passions d’une contrée, et de plus elle s’expose à d’étranges désaveux de la part des populations offensées dans leur droit, dans leurs scntimens et dans leur sincérité. La majorité du Palais-Bourbon, par un abus d’omnipotence, casse le verdict du suffrage universel, — le suffrage universel casse à son tour l’arrêt d’une majorité vindicative.

Qu’arrive-t-il dans le déparlement de Tarn-et-Garonne, qui a commencé le défilé des invalidations ? Les populations ont renvoyé à la chambre leurs députés du k octobre, — trois conservateurs au moins sur quatre élus ou proclamés. Tout ce qu’ont pu gagner les républicains a été de reconquérir péniblement, non sans contestation, un de leurs amis, qui n’a même été admis provisoirement qu’à la faveur d’une annulation de suffrages assez extraordinaire. Et, pour arriver à ce résultat, quels moyens n’a-t-on pas employés ? Menaces, révocations, abus d’autorité, petits fonctionnaires mandés à la préfecture, suppression du irailement des desservans suspects, tout a été mis en usage. Toutes les ressources de la candidature olficielle ont été déployées. On a vu sous la république l’administration imileret dépasser tout ce qu’a pu imaginer Tempire, qui, lui du moins, ne prétendait pas au libéralisme. Les républicains, en vérité, donnent de beaux exemples et créent d’étranges précédens. Ils ne s’aperçoivent pas qu’ils justifient d’avance tous les procédés dont ils pourront à leur tour être les victimes. Ils ont perfectionné le système des invalidations, et, le jour où ils n’auraient plus la majorité, ils ne pourraient plus se plaindre si on leur appliquait la loi qu’ils ont faite. Ils donnent des formes nouvelles à la candidature officielle en se servant de toutes les forces de l’état, au risque de compromettre le gouvernement lui-même dans l’inlérêt de leurs prétentions ou de leurs vengeances.

Le grand grief des républicains au sujet des dernières élections, celui qui les unit toujours, c’est l’intervention du clergé, et M. le ministre des cultes, il faut l’avouer, met consciencieusement au service de ces passions tous les moyens répressifs et discrétionnaires dont il dispose ou dont il croit pouvoir disposer. M. le ministre des cultes continue sa campagne de suppression des traitemens ecclésiastiques sans pouvoir invoquer un droit qui n’existe réellement pas et sans s’apercevoir que, dans les départemens où il y a des invalidations, ces sévérités deviennent tout simplement un mode d’intimidation électorale, une forme de la pression administrative. Qu’en est-il cependant ? Quel est le caractère de cette intervention du clergé qu’on croit devoir frapper de peines pécuniaires ? Sans doute, il est possible que des prêtres aient exprimé avec plus ou moins de vivacité leurs opinions, et il est certain que les sentimens religieux froissés ont eu autant de part que les affaires du Tonkin dans le vote des populations ; mais, après tout, c’est la conséquence d’une situation qu’on a créée. Depuis près de dix ans, on a cru devoir inaugurer une politique d’agression perpétuelle contre les catholiques et leur église, tantôt à propos de l’enseignement ou du budget des cultes, tantôt à propos de la loi militaire ou des institutions de bienfaisance. Les populations ont exprimé leurs sentimens par leurs votes, et il se peut aussi que les prêtres n’aient pas gardé le silence sur une politique par laquelle ils se croient menacés. Ils défendent leur foi, leur culte, leurs croyances, qui sont les croyances d’une partie de la nation française : c’est leur droit. Ont-ils dépassé la mesure ? S’ils ont commis des délits, s’ils ont manqué aux lois, il y a un moyen bien simple, on n’a qu’à les traduire devant les tribunaux dont ils sont justiciables, comme tous les autres Français ; s’il n’y a ni délits, ni fautes saisissables contre les lois, c’est donc une guerre d’opinion et de tendance qu’on poursuit par des amendes de bon plaisir ! Et pour soutenir cette guerre, à quels moyens M. le ministre des cultes est-il obligé de recourir ? 11 est réduit à écouter toute sorte de délations, d’histoires démenties aussitôt qu’elles sont connues. Il frappe aveuglément, — il s’expose à s’entendre dire ce que lui disait hier encore M. l’évêque de Nîmes : « Accusés sans le savoir, nous sommes condamnés sans débat et exécutés sans délai. » C’est le pouvoir discrétionnaire dans toute sa simplicité ou dans toute sa crudité ! Et quand on dit à M. le ministre des cultes que c’est là le point délicat, qu’il y a réellement un abus d’autorité dans ces exécutions sommaires, il répond lestement que tous Ips gouvernemens l’ont fait. C’est bien la peine alors de parler du progrès, des garanties publiques, de l’éducation libérale de la France, puisque le dernier mot de la politique consiste à emprunter aux anciens gouvernemens tous leurs abus sans accepter leurs traditions généreuses ! Voilà donc où nous en sommes pour le moment ! Des représailles discrétionnaires contre le clergé, des invalidations de députés tout aussi arbitraires, une solu* tion douteuse des affaires du Tonkin : c’est une pauvre fin d’année, c’est un médiocre héritage légué à l’année nouvelle.

Elle va pourtant commencer cette année 1880 qui est encore le mystère, et elle va s’ouvrir sinon dans des conditions nouvelles, du moins avec un gouvernement à demi renouvelé. Versailles a revu pour un jour, pour quelques heures, un congrès d’élection présidentielle qui a passé dans la paisible ville comme une trombe. M. Jules Grévy, dont les pouvoirs allaient expirer, a été réélu président de la république pour une période de sept ans, et, de son côté, le chef du cabinet, M. Henri Brisson, soit pour suivre une tradition, soit par un sentiment intime de l’instabilité des choses parlementaires, a cru devoir remettre sa démission avec la démission du cabinet tout entier. M. Henri Brisson serait resté persuadé, dit-on, que les quatre modestes voix de majorité qu’il a obtenues dans la discussion des affaires du Tonkin n’étaient pas de nature à promettre un long avenir à son ministère. Ce que sera le ministère nouveau, on ne le sait pas encore ; il se composera, sans doute, d’un peu d’opportunisme et d’un peu de radicalisme, que M. de Freycinet ou tout autre se chargera de combiner avec plus ou moins de peine, avec plus ou moins d’artifice, — jusqu’à la prochaine occasion. M. Jules Grévy, quant à lui, n’a pas eu même l’émotion d’une crise : président il était, président il reste. 11 représente la stabilité dans la république par ce règne qui dure depuis sept ans déjà et qui peut durer sept années encore : c’est presque la durée du règne des rois et des empereurs en France depuis un siècle. M. Jules Grévy n’a pas reçu légalement des pouvoirs nouveaux ou plus étendus ; mais par cela même qu’il est prorogé dans sa magistrature, dans cette dignité éminente de chef d’un état comme la France, il a une autorité mieux affermie, plus librement impartiale, plus respectée, qu’il a plus que jamais le droit de faire sentir dans les affaires du pays. M. Grévy a, par réflexion autant que par instinct, le désir de la paix et le goût de la modération. 11 ne peut pas imposer ses opinions et ses jugemens ; il a aujourd’hui plus encore qu’hier le droit d’exercer son influence et d’arrêter au passage les fausses politiques qui ont déjà fait trop de mal. Tout ce que le pays lui souhaite et lui demande, c’est d’être le président honoré d’une république qui cherche sa propre sécurité dans le respect des sentimens, des traditions et des intérêts de la France.

Au moment où l’année finit et où va commencer une année nouvelle, que peut à son tour se promettre l’Europe ? Qu’a-t-elle à craindre ou à espérer pour ses destinées prochaines, pour sa sécurité, pour la paix qui est dans ses vœux et dans ses intérêts ? Pour elle aussi, sans doute, l’avenir, même l’avenir de demain, est l’inconnu. Avant d’arriver au bout de celte carrière nouvelle qui s’ouvre, l’Europe a le temps de rencontrer bien des événemens sur son chemin, de voir l’imprévu éclater sous bien des formes. Les surprises font partie de la politique, surtout dans la situation si singulièrement compliquée du vieux continent, et nous vivons dans un temps où, plus que jamais, on peut dire qu’il faut s’attendre à de l’imprévu. Qui donc, dans notre monde européen, est à l’abri des crises, des agitations, de tout ce qui peut résulter de la disparition d’un prince, d’un incident déjouant tous les calculs, d’un conflit éclatant tout à coup sans consulter les convenances des cabinets ? 11 y a cinq mois tout au plus, l’Espagne ne se croyait certainement pas à la veille d’une querelle, même d’une querelle un instant sérieuse avec la puissante Allemagne pour des îles lointaines, et elle se doutait encore moins que son ordre intérieur allait être mis en péril par la fin prématurée de son jeune roi. La querelle des Carolines s’est apaisée, il est vrai, sous la main d’un pape, médiateur à l’esprit juste et habile ; mais la crise d’une minorité, d’une régence reste ouverte, et, à en juger par l’état des partis dans les cortùs, tout récemment réunies pour l’inauguration de la régence nouvelle, l’avenir n’est peut-être rien moins qu’assuré au-delà des Pyrénées. En peu de temps tout a changé, tout s’est assombri, et les affaires d’Espagne, à peine dégagées d’un conflit d’orgueil national, sont redevenues plus que jamais une énigme dans l’ordre intérieur.

Il y a quatre mois, l’Europe ne soupçonnait pas que la lutte des races et des nationalités allait se réveiller brusquement, du jour au lendemain, dans les Balkans, et raviver presque la question d’Orient tout entière. L’entrevue de Kremsier, qui a été un des événemens diplomatiques de l’année, venait de sceller une fois de plus cette alliance des trois empires toujours représentée comme la garantie souveraine de la paix de l’Orient et de l’Occident. A peine les empereurs étaient-ils séparés, cependant, la lutte a éclaté dans les Balkans. Le signal a été donné, le 18 septembre, par cette révolution de Philippopoli, qui, en proclamant l’union de la Roumélie et de la Bulgarie, remettait en doute l’ordre créé par le traité de Berlin. L’insurrection bulgare a enflammé les ambitions, les convoitises des Serbes, des Grecs, qui se sont mis aussitôt sous les armes, qui se sont préparés à profiter de cette nouvelle crise orientale, et la mêlée des prétentions a été complète. Ils ont voulu tous s’agrandir sous prétexte de sauvegarder l’équilibre des Balkans et le traité de Berlin violé par les Bulgares ! Vainement la diplomatie, un peu surprise, a témoigné quelque velléité de s’interposer : elle a pris le meilleur moyen pour n’être pas écoutée ; elle ne s’est réunie à Gonstantinople que pour se diviser, pour attester son impuissance en immobilisant la Turquie, qui était la première intéressée, sans trouver elle-même une solution. Pendant ce temps, les événemens se sont précipités, la guerre s’est ouverte entre ces peuples des Balkans dévorés de tristes jalousies. Le roi Milan de Serbie, plus présomptueux que clairvoyant, s’est jeté avec son armée en Bulgarie, croyant ni plus ni moins aller droit sur Soûa. Le jeune chef de la révolution bulgare, le prince Alexandre de Battenberg, opposant une défense sur laquelle on ne comptait peut-être pas, a tenu vaillamment et victorieusement tête au danger ; il a répondu à l’invasion de la Bulgarie par l’invasion de la Serbie avec ses propres forces, et, animé par le succès, il a suivi son ennemi, l’épée dans les reins, jusqu’à la petite ville de Pirot, où il est entré en vainqueur. Cette courte campagne, en irritant les Serbes vaincus, en gonflant un peu l’orgueil bulgare, a compliqué tout à coup la situation, et, un instant, on a pu croire que cette guerre allait se prolonger, peut-être s’étendre et s’aggraver par des interventions inattendues, par les rivalités inévitables des grands états intéressés à tout ce qui se passe en Orient. Heureusement, depuis quelques jours, une éclaircie semble être survenue fort à propos. La diplomatie, qui avait jusqu’ici laissé passer les événemens, s’est remise à l’œuvre, et une commission des attachés militaires des grandes puissances a réussi à négocier entre Serbes et Bulgares un armistice dont la condition essentielle est la retraite des deux armées sur leur territoire respectif. Les Bulgares, comme sanction de leurs succès, ont seulement obtenu d’opérer les derniers leur mouvement ; ils ont dû se retirer de Pirot deux jours après que les Serbes ont dû, de leur côté, quitter les environs de Widdin, qu’ils occupaient encore. C’est une trêve de trois mois qui ne peut évidemment dépendre de quelques incidens dans l’exécution de l’armistice et pendant laquelle la paix définitive pourra être négociée. Quelle sera maintenant cette paix que les puissances médiatrices se chargent de rétablir dans les Balkans ? Voilà la question qui reste à résoudre pour ce commencement d’année ! elle n’est sûrement pas sans offrir de sérieuses dillicultés et il y aurait peut-être quelque optimisme à croire que tous les dangers sont passés.

De quelque façon qu’on voie cette situation nouvelle, il est bien clair désormais que les conditions de la paix ne peuvent pas être ce qu’elles auraient été avant la guerre, alors que la plupart des puissances, sauf l’Angleterre, entendaient maintenir le traité de Berlin à Philippopoli comme ailleurs. Cette union des deux Bulgaries qu’on refusait de reconnaître, elle a subi l’épreuve du feu, elle a été cimentée sur les champs de bataille, et pour elle les Rouméliotes ont versé leur sang aussi bien que les Bulgares de la principauté. Le prince Alexandre a eu le privilège d’être un chef militaire heureux, d’avoir pour lui la fortune des armes sans avoir été l’agresseur, et il a fait ces jours derniers à Soûa la rentrée d’un victorieux, d’un prince popularisé par ses succès. Le prince Alexandre n’a pas été seulement un soldat vaillant et heureux, il a été aussi un fin diplomate dans ses relations avec la Porte comme avec les autres puissances. Il a montré autant de prudence que de souplesse dans une situation difficile et hasardeuse, mettant tous ses soins à éviter tout ce qui aurait pu provoquer des ruptures irréparables et compromettre sans retour son entreprise. Il s’est surtout conduit habilement avec la Russie, qui avait commencé par lui témoigner la sévérité d’une ancienne protectrice mécontente et qui, après l’avoir rayé des cadres de l’armée russe, semblait résolue à l’exclure de sa principauté. 11 n’a rien négligé pour désarmer la grande colère du tsar, et récemment encore à sa rentrée à Sofia, dans un ordre du jour, il faisait adroitement honneur aux officiers instruc-^ teurs russes de l’organisation première de l’armée bulgare, d’une armée qui vient de faire ses preuves. Le prince Alexandre a décidément conquis ses titres de diplomate aussi bien que de soldat, et la paix qui va être négociée ne peut manquer de lui tenir compte de ses succès, de sa position nouvelle, en reconnaissant sous une forme ou sous l’autre cette union bulgare dont il reste la vivante et brillante expression. Soit, les Bulgares auront plus ou moins le prix de leurs victoires ; mais les Serbes, tout vaincus qu’ils soient, ne subiront pas sans peine et sans résistance une paix qui sera pour eux, dans tous les cas, une cruelle déception, qui peut coûter la couronne au roi Milan. Les Grecs, qui depuis trois mois multiplient leurs armemens, ne semblent pas renoncer à leurs revendications, aux conquêtes qu’ils rêvent, et ne veulent pas avoir épuisé leurs finances pour rien. L’Europe a certes un rôle assez compliqué et assez délicat à jouer au milieu de toutes ces prétentions. Si elle reste unie, elle peut contenir tous ces élémens incandescens et imposer encore la paix. Si elle se divise comme elle l’a déjà fait à la dernière conférence, elle est impuissante à dénouer ou à maîtriser ces conflits inquiétans pour sa propre sécurité. La guerre peut recommencer au printemps, et c’est ainsi qu’avec l’année nouvelle, en dépit de la trêve qui vient d’être signée, tout reste encore assez obscur à l’orient de l’Europe.

L’Angleterre sort à peine de ses élections récentes, qui ont été pour elle, comme les élections d’octobre l’ont été pour la France, le plus sérieux événement intérieur de l’année expirante. Tous les votes sont maintenant connus, et la situation créée parce dernier scrutin ne laisse pas d’être curieuse, difficile pour tous les partis, pour les libéraux comme pour les conservateurs, pour l’opposition comme pour le ministère. Matériellement, au premier aspect, le résultat des élections n’a sans doute rien d’incertain. Les libéraux ont un peu plus de 330 voix, les conservateurs ne comptent que 250 élus. S’il n’y avait que les deux grandes opinions anglaises en présence, la difficulté serait déjà résolue; mais entre les deux camps il y a M. Parnell, qui, avec son bataillon de 86 Irlandais, reste le maître de déplacer, de faire ou de défaire les majorités dans le parlement britannique. Les Irlandais doivent aujourd’hui au scrutin cet étrange pouvoir de décider jusqu’à un certain point de la politique de l’Angleterre, de l’existence des ministères en donnant ou en refusant leur appui" aux uns ou aux autres, et c’est là justement la question qui émeut, qui divise les partis à la veille de la session prochaine du nouveau parlement. Le ministère, qui n’a pas cru devoir donner sa démission, comptant sans doute sur les difficultés mêmes de la situation pour se maintenir au pouvoir, le ministère de lord Salisbury ne semble pas jusqu’ici disposé à subir les conditions des Irlandais, à acheter trop cher leur appui. Il sent qu’à ce jeu il risquerait de s’aliéner le sentiment anglais pour n’avoir d’ailleurs qu’une majorité insuffisante et précaire. En revanche, c’est M. Gladstone, qui, changeant tout à coup d’attitude et de conduite depuis les élections, serait, dit-on, occupé à négocier une alliance avec M. Parnell et aurait même, à ce qu’on assure toujours, soumis ses projets à la reine.

Il ne s’agissait de rien moins que de donner une large satisfaction à la politique du Home-nulr, d’accorder à l’Irlande un parlement siégeant à Dublin, le droit de législation et de police chez elle, une autonomie à peu près complète, sous l’unique réserve des droits dfe la couronne et de l’intégrité de l’empire britannique. M. Gladstone n’a démenti que vaguement le bruit de ces négociations : ce grand vieillard est capable de toutes les hardiesses ! S’il poussait cependant jusqu’au bout cette tentative, certes plus hasardeuse que toutes les autres il risquerait fort de n’être pas suivi cette fois par tout son parti, par des hommes comme lord Hartington, M. Goschen, M. Forster, qui désavouent déjà toute participation à ces négociations. Ce serait une scission du parti libéral qui conduirait peut-être à des combinaisons nouvelles, à une alliance de libéraux et de conservateurs unis contre des projets qui ne seraient rien moins qu’une révolution. C’est pourtant un étrange retour, une loi vengeresse de l’histoire, qu’aujourd’hui en 1885, en 1886,1a malheureuse Irlande, si souvent victime, pèse encore de ce poids sur l'Angleterre, sur ses partis, sur ses ministères, sur toute la politique de l'empire britannique !

CH. DE MAZADE.