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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1885

Chronique n° 1288
14 décembre 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 décembre.

Puisque la France, par le malheur des temps, se trouvait placée dans des conditions où les grandes choses ne lui étaient pas pour le moment permises, on pouvait, du moins, se proposer en son nom, pour son bien et pour son honneur, une politique de raison, de vigilance attentive et de patriotique sincérité. On aurait pu, à défaut de ce que les circonstances défendaient, faire encore des choses sérieuses et utiles, gouverner avec prévoyance, ménager les forces et les ressources publiques, éviter les dissensions meurtrières ou stériles, sauvegarder l’avenir en laissant intacts tous les ressorts de l’organisation française. On pouvait, on devait, en un mot, se dévouer sans mesure, sans vulgaires préoccupations de parti, à cette nation infortunée, mais toujours vivace, toujours généreuse, qui était digne d’être servie pour elle-même, qui ne méritait pas le mal qu’on lui a fait.

C’était un programme de patriotisme pratique que la nature des choses indiquait, et les circonstances n’ont même pas manqué pour en faciliter la réalisation. Les premières années qui ont suivi nos désastres ont bien prouvé que rien n’était impossible avec de la bonne volonté, de la résolution et une activité réparatrice. L’irréparable faute ou le malheur des républicains, depuis qu’ils ont conquis le pouvoir et qu’ils l’ont exercé sans partage, a été de ne comprendre ni cette situation ni le rôle qu’ils avaient à remplir. Ils semblent n’avoir vu dans le succès inespéré de leur cause que la possibilité de satisfaire leurs passions et leurs préjugés, de renouer des traditions surannées de violences révolutionnaires, de substituer une domination de parti à un régime d’équité et d’impartialité. Ils se sont accoutumés bien vite à croire que puisqu’ils avaient la majorité ils n’avaient plus à se gêner, qu’ils pouvaient en user librement avec les finances, avec la paix religieuse, avec les institutions militaires, avec toutes les garanties civiles et politiques. Ils ont si bien fait qu’en dix années de règne, ils ont tout épuisé, ils ont abusé de tout, et qu’au lieu de fonder un ordre régulier, ils nous ont conduits au point où nous sommes aujourd’hui ; ils ont créé et développé cette situation singulière où toutes les conditions de gouvernement semblent confondues et altérées, où ministère et parlement accumulent à plaisir l’ignorance, la légèreté, les inconséquences, les faiblesses dans les affaires les plus sérieuses du pays. Les républicains, en vérité, finissent par ne plus savoir eux-mêmes où ils vont et ce qu’ils font ; ils se créent à leur usage une sorte de système indéfinissable qui n’est ni le régime conventionnel ni le régime parlementaire, qui n’est qu’un mélange de tous les genres d’anarchie, un résumé de toutes les idées fausses. Ils détruisent ou ils compromettent tout ce qu’ils touchent, et un des plus curieux exemples de cette désorganisation ou de cette confusion universelle est certainement ce qui se passe dans cette malheureuse affaire du Tonkin, où un gouvernement timide et une commission usurpatrice donnent une si édifiante représentation au détriment des intérêts et de la considération de la France. On en est toujours là pour le moment.

La vérité est que cette commission, chargée d’avoir une opinion et de proposer une résolution sur nos affaires de l’Indo-Chine, joue un singulier rôle. Elle a été nommée il y a déjà trois semaines avec un certain apparat ; elle s’est réunie tous les jours, elle a multiplié les délibérations, et qu’a-t-elle fait, en définitive, pour fixer notre politique ? La France quittera-t-elle décidément le Tonkin et l’Annam et peut-être la Cochinchine, sans regarder derrière elle, sans souci du sang versé, de l’honneur du drapeau, des intérêts qu’elle peut laisser en péril ? Continuera-t-elle, au contraire, à occuper ces contrées du Fleuve-Rouge, devenues pour elles une possession diplomatiquement reconnue, et dans quelle mesure ou sous quelle forme les occupera-t-elle, si elle doit y rester ? Ce sont là des questions qui ne sont pas du tout tranchées jusqu’ici, qui ne paraissent même pas bien éclaircies encore ; mais, qu’on se rassure, si la commission fait attendre son opinion sur l’abandon du Tonkin ou sur le maintien de notre occupation, elle n’a pas moins bien employé son temps, elle n’est pas demeurée oisive pendant ces trois semaines. La commission des 33 n’a pas perdu une si belle occasion de se souvenir des comités de la Convention, et elle a voulu, elle aussi, montrer qu’elle était souveraine, omnipotente. Dès qu’elle a été réunie, son premier soin a été de se constituer en comité d’investigation, de prétendre fouiller dans le passé comme dans le présent, de vouloir scruter tous les secrets, lire dans tous les portefeuilles. — de faire comparaître devant elle les généraux et les amiraux, les anciens gouverneurs de l’Indo-Chine et les diplomates mêlés aux affaires les plus récentes. La commission a voulu tout voir, tout savoir, — ou ne lui a rien refusé ; elle a commandé, personne n’a résisté, et ici, il faut le dire, par une suite fatale de l’altération des idées les plus simples, tout le monde a oublié son devoir, ou, si l’on veut, tout le monde est sorti de son rôle, et la commission, et les ministres, et les déposans appelés en consultation ou en témoignage. C’est le gâchis qui a commencé ; il s’est déployé triomphalement depuis trois semaines.

Qu’une commission chargée d’examiner une question des plus sérieuses et de proposer des résolutions qui intéressent l’honneur du pays tienne à être renseignée et instruite, c’est assurément son droit : elle a justement devant elle des ministres qu’elle peut interroger, qui doivent l’éclairer, qui sont responsables et seuls responsables de la politique qui a inspiré, préparé et dirigé une entreprise à la fois diplomatique et militaire. Elle dépasse évidemment toutes les limites de son droit constitutionnel lorsqu’elle appelle à sa barre des fonctionnaires qui ne sont que des subordonnés, qui ont été employés à des missions délicates, qui sont nécessairement toujours dans l’alternative de ne rien dire ou de dire beaucoup trop. Si ces fonctionnaires ne sont que les échos des pensées, des volontés du gouvernement qui les emploie, leur témoignage et leurs discours ne servent à rien ; s’ils se font les juges, les divulgateurs et les censeurs des négociations, des opérations auxquelles ils ont été mêlés, ils violent toutes les règles de la discipline publique, de la subordination, et ceux qui ont provoqué les indiscrétions sont eux-mêmes les complices d’un grand désordre. Une commission parlementaire n’est pas faite pour ce rôle ; elle confond tous les pouvoirs lorsque, dans son irresponsabilité, elle se substitue au gouvernement dans ses relations avec ses agens, dans ses droits d’initiative ou de réserve, quand elle prétend disposer de tous les secrets d’état dont elle est bientôt embarrassée et qu’elle se hâte de livrer aux curiosités ironiques du monde entier. C’est l’anarchie pure et simple. Le gouvernement, de son côté, dans ses rapports avec la commission, n’a certainement pas compris ce qu’il se devait à lui-même, ce qu’il devait au pays. Il a manqué par complaisance ou par crainte en se prêtant à tous ces interrogatoires périlleux, à toutes ces communications de dépêches secrètes, de télégrammes plus ou moins tronqués, dont on triomphe aujourd’hui comme si tous les gouvernemens n’avaient pas leurs correspondances réservées et ne devaient pas rester maîtres de ce qu’ils peuvent livrer au public. Avec un peu plus de fermeté, avec un sentiment un peu plus énergique de sa responsabilité et de ses devoirs, le ministère se serait hâté de couper court à toutes ces divulgations qui ne font que compromettre les intérêts publics et troubler toutes les idées des agens de l’état sur leurs obligations ; il aurait prudemment averti la commission du danger de l’œuvre indiscrète qu’elle entreprenait : il eût surtout détourné ou arrêté au passage un des plus pénibles incidens de cette campagne désordonnée et humiliante poursuivie depuis trois semaines au Palais-Bourbon.

Qu’est-il arrivé en effet ? M. le général Brière de l’Isle, l’ancien commandant en chef du corps expéditionnaire du Tonkin, a été appelé devant la commission et il ne s’est probablement pas rendu à cet appel sans avoir été autorisé par ceux de qui il relève, dont il a reçu les ordres. Il ne s’est pas borné à exprimer son opinion sur nos affaires de l’extrême Orient, sur les avantages ou les inconvéniens de notre conquête, même sur les opérations qui s’exécutent encore et sur les actes de son successeur ; il est allé plus loin, il a tenu à réveiller le souvenir d’un des plus douloureux accidens de guerre, de cette désastreuse retraite de Lang-Son, qui en retentissant en France, a provoqué il y a huit mois la chute d’un cabinet. Il n’a point hésité à mettre directement et rudement en cause devant la commission un de ses subordonnés, l’officier qui eut à prendre le commandement des forces françaises au moment où le général de Négrier fut blessé, M. le colonel Herbinger, et il a même fait peser une assez outrageante accusation sur cet officier. L’ancien chef du corps expéditionnaire du Tonkin ne s’est pas aperçu qu’il soulevait de bien dangereuses questions, qu’il n’était pas là pour rendre compte de ses opérations de guerre, que de plus, selon la juste remarque d’un ancien officier maintenant député, M. de Martimprey, il faisait descendre la responsabilité en ayant l’air de faire d’un de ses subordonnés le bouc émissaire d’une mauvaise aventure. Or cet officier incriminé a été soumis, justement pour ces faits, à un conseil d’enquête et il a été l’objet d’une ordonnance de non-lieu : de sorte que la commission s’est trouvée du premier coup, à l’improviste, en présence des questions les plus épineuses de commandement militaire et, de plus, en face d’un acte judiciaire qu’on paraît traiter comme s’il n’existait pas. Une fois dans cette voie, où s’arrêtera-t-on ? Les divulgations appellent les divulgations. M. le général Brière de l’Isle a parlé, ou fait parler après lui un autre officier, M. le colonel Borgnis-Desbordes, dont un rapport tout confidentiel, qui est un document judiciaire, est également publié. Les indiscrétions s’enchaînent, et quand elles deviennent trop criantes, on finit par s’apercevoir que tout cela n’est peut-être pas sans danger. On s’indigne alors ! On interpelle le gouvernement qui promet une enquête ! On déclare solennellement que si des faits comme la publication du rapport de M. le colonel Borgnis-Desbordes peuvent se produire impunément, il n’y a plus d’administration, il n’y a plus d’armée ! C’est bien possible ; mais s’il en est ainsi, à qui la faute ? Les vrais coupables sont ceux qui ont ouvert ou laissé ouvrir cette triste campagne de divulgations indiscrètes, ceux qui depuis trois semaines livrent aux contestations, aux curiosités du monde les médiocres secrets de nos actions, la dignité de nos officiers, l’honneur de notre armée, — laissant un suspens la seule question qui intéresse la France, la question de l’abandon ou de la conservation du Tonkin.

Voilà le point essentiel sur lequel rien n’est encore décidé, et on semble oublier que ce n’est pas tout de chercher les petits papiers dans les archives, d’écouter des discours dans une commission, — que pendant ce temps, le bruit de nos vaines agitations peut arriver, arrive inévitablement jusque dans l’extrême Orient. M. le général de Courcy, par une prévoyance peut-être nécessaire, quoique un peu singulière, qui n’est qu’une anomalie de plus, a cru devoir intercepter les communications de France, et il l’a dit dans une dépêche qui a été publiée comme toutes les autres, bien entendu. C’est une précaution probablement inutile. La vérité n’arrive pas moins. Pendant que nos politiques se perdent en débats stériles, nos soldats peuvent se demander s’ils auront versé leur sang pour rien, s’il est bien nécessaire qu’ils le versent encore pour défendre une terre qu’on ne veut peut-être, pas garder. Nos protégés, ceux qui se sont attachés à notre cause, se sentent nécessairement menacés par cette éventualité de la retraite de notre drapeau, et nos ennemis ne peuvent que retrouver leur confiance et leur courage pour tenir la campagne. La Chine peut se dire philosophiquement que ce n’était pas la peine de lui faire la guerre, de lui imposer des traités pour finir par lui donner raison ; mais ce n’est pas seulement dans l’extrême Orient que ces tristes débats, ces tristes œuvres d’une commission présomptueuse et agitée peuvent avoir un effet désastreux, c’est en Europe, dans le monde entier, partout où notre pays est encore un objet d’attention. Ceux qui disposent de nos affaires ne se doutent certainement pas de l’impression étrange qu’ils produisent au loin : ils découragent les plus vieilles sympathies. On finit par se désintéresser de nos médiocrités, de nos misérables querelles, par croire à notre impuissance dans les affaires du monde qui exigent quelque esprit de suite, quelque sûreté de rapports. On s’accoutume trop aisément par malheur à l’idée qu’il n’y a plus guère à compter avec un pays dont les représentais, prompts à tout désorganiser, font si bon marché des secrets de la diplomatie, de l’ordre dans l’armée, — et c’est ainsi que la France souffre dans sa considération extérieure d’une politique qui ne s’est révélée jusqu’ici que par des passions et par des inconsistances, par un goût révolutionnaire et invétéré d’arbitraire.

C’est ainsi effectivement. C’est l’incurable faiblesse de la politique républicaine, telle qu’on l’a faite depuis dix ans, de ne pouvoir se défendre des violences, des iniquités capricieuses, des abus de domination dans un intérêt exclusif de parti. On a parlé assez souvent de la nécessité d’arriver à fonder la stabilité dans la république ; on n’a pas même réussi à avoir des ministères de quelque durée, parce qu’on commence par méconnaître toutes les conditions de gouvernement, parce qu’on prend toujours l’arbitraire de parti pour l’autorité, parce qu’au lieu de chercher à fonder un ordre régulier sur la pacification, on s’est sans cesse occupé à irriter les opinions et les croyances. Assurément, s’il y a un fait caractéristique dans les dernières élections, c’est une sorte de réaction sensible contre ce qu’on appelle la « guerre au cléricalisme, » c’est un besoin impérieux de paix religieuse. M. le président du conseil a semblé lui-même en faire l’aveu dans sa récente déclaration en reconnaissant que la majorité de la nation française ne paraissait pas favorable à cette séparation de l’église et de l’état, qui est un des articles du programme républicain. On ne fera peut-être pas la séparation de l’église et de l’état parce qu’elle serait trop dangereuse pour la république, soit ; mais on entend bien prendre sa revanche, donner quoique satisfaction aux républicains, surtout aux républicains vaincus dans les élections, et c’est M. le ministre de l’instruction publique et des cultes qui, en sa qualité de libéral du cabinet, s’est chargé de cette œuvre méritoire. M. le ministre des cultes n’a pas perdu de temps : il a déjà commencé ses exécutions dans les départemens soupçonnés de subir les influences cléricales. De son autorité propre, il a courageusement frappé bon nombre de malheureux desservans de campagne, en leur distribuant libéralement les amendes sous forme de suspension de traitement. Dans le seul département de l’Ariège, il y a trente-cinq prêtres ainsi frappés et la liste des victimes s’accroît tous les jours dans tous les autres départemens. On peut s’attendre à voir d’ici à peu le système s’étendre dans toutes les régions de la France, — probablement pour bien montrer aux populations qu’on respecte leur culte et qu’on veut rétablir la paix religieuse, Or il y a ici une première question.

Où M. le ministre des cultes a-t-il trouvé le droit de procéder avec cette désinvolture d’omnipotence administrative ? Il n’a pu certainement le trouver écrit et formulé nulle part. Rien ne lui donne cette faculté autocratique et exorbitante de supprimer ou de suspendre, de sa volonté propre, des traitemens inscrits au budget, régulièrement affectés à un service reconnu par l’état. Il n’a pas plus ce droit à l’égard des fonctionnaires du culte, qu’à l’égard de tous les fonctionnaires civils et administratifs. On pourrait tout au plus découvrir dans quelque loi de finances de la restauration un article autorisant, dans le service des cultes, la suspension de traitement, — mais pour un fait déterminé, pour le défaut de résidence. En dehors des cas prévus par la loi, tout est discrétionnaire et abusif ; les étranges mesures de M. le ministre des cultes ne sont que des oukases, des actes de bon plaisir qui ne se fondent sur aucun fait précis et régulièrement constaté, qui n’ont été précédés d’aucune explication contradictoire, qui ne sont inspirés que par des délations clandestines et irresponsables de parti. Ce qu’il y a de curieux, c’est l’interprétation tout à fait lumineuse et significative qu’a reçue la pensée ministérielle dans un département où les députés conservateurs invalidés vont se présenter de nouveau devant le suffrage universel et où il s’agit justement d’exercer une intimidation salutaire. M. le préfet de Tarn-et-Garonne a écrit à des desservans menacés que si, à une date fixée, ils n’avaient pas réussi à prouver qu’ils s’étaient abstenus de toute ingérence dans la lutte politique, ils perdraient leur traitement. Cet ingénieux préfet a imaginé du premier coup un nouveau principe de droit d’après lequel un simple suspect est tenu de prouver son innocence sous peine d’être condamné sommairement ; il a découvert une théorie commode qui est tout à la fois l’aveu naïf de l’arbitraire et un moyen d’intimidation, un procédé de candidature officielle. Voilà où l’on en vient avec une politique qui ne s’inspire que des passions de parti, qui en dix ans de règne, n’a réussi qu’à troubler la paix religieuse, à confondre toutes les idées, à inquiéter les intérêts, à mettre en doute la grandeur française, et c’est ainsi que la république n’est pas mieux servie dans les affaires intérieures que dans les affaires extérieures.

Cependant le monde marche tout comme si nous ne perdions pas notre temps en vaines querelles, et tandis que nos partis s’épuisent en débats sans honneur pour eux, sans profit pour le pays, il y a bien d’autres questions qui s’agitent de toutes parts. Il y a surtout cette question des Balkans ou d’Orient qui intéresse toutes les puissances, — même la France, — qui change sans cesse de face et qui, provisoirement, paraît être dans une phase assez obscure, assez indécise, où toutes les politiques sont occupées à poursuivre une pacification toujours fuyante. Cette question éternelle, énigmatique, qui passe comme un gros nuage à l’orient de l’Europe, elle n’est pas à Constantinople, où la conférence a attesté son impuissance au moment décisif, un peu par la faute de l’Angleterre, et où la Turquie attend avec philosophie les événemens, sans savoir si elle ira ou si elle n’ira pas en Roumélie ; elle est tout entière sur la frontière bulgaro-serbe, où les armées qui ont été aux prises dans une courte campagne restent en présence, sans se combattre, sans avoir pu néanmoins s’entendre sur lus conditions d’une trêve régulière et définitive. Vainement l’Autriche, d’accord sans doute avec l’Allemagne et la Russie, a envoyé en médiateur officieux le comte Khevenhüller, qui est allé récemment au camp serbe et au camp bulgare pour proposer ou imposer une suspension d’hostilités. L’envoyé de l’empereur François-Joseph n’a pas sans doute absolument réussi à concilier les prétentions opposées des deux états-majors ennemis ; il a du moins gagné du temps, il a obtenu la prolongation d’un armistice de fait qui permet de reprendre des négociations plus directes, plus précises, et c’est là ce dont s’occupent les gouvernemens européens, surtout les trois empires, qui ont visiblement le premier rôle, qui semblent se concerter pour le maintien de la paix. Quel sera maintenant le dénoûment définitif de cet imbroglio des Balkans ? Il est certain que depuis quelques semaines tout a singulièrement changé. Les premiers succès du prince Alexandre ont modifié d’une façon sensible la situation. La Russie, elle-même, qui naguère encore se montrai ! si sévère pour le jeune prince, a changé tout à coup de langage. A l’heure qu’il est, tout indique que le jour où des négociations s’ouvriraient, le traité de Berlin serait revu et diminué, que l’union plus ou moins effective de la Bulgarie et de la Roumélie serait acceptée par l’Europe. Ce ne serait pas encore une solution, ce ne serait, si l’on veut, qu’une trêve de plus ; ce serait déjà beaucoup que la diplomatie réussit pour le moment à clore ce nouveau chapitre des agitations orientales.

Lorsque l’aristocratie anglaise, avec sa vieille courtoisie, a offert tout récemment un banquet d’adieu au comte Munster, qui a longtemps représenté l’Allemagne à Londres et qui vient comme ambassadeur à Paris, le premier ministre de la reine, lord Salisbury, a saisi cette occasion pour faire ses complimens à l’empereur Guillaume et à M. de Bismarck. Il s’est même assez longuement étendu sur les relations d’amitié entre les deux empires d’Allemagne et de la Grande-Bretagne, sur une alliance qui serait, a-t-il assuré, la meilleure garantie de la paix européenne. Lord Salisbury, depuis qu’il est au pouvoir, n’a certainement rien négligé pour se rapprocher de l’Allemagne, pour lier partie avec le cabinet de Berlin, et nul doute que, s’il reste au gouvernement, il ne mette tout son zèle à cultiver cette alliance dont il a parlé dans le banquet offert au comte Munster ; mais c’est là précisément la question. La politique anglaise ne se décide pas dans un toast, elle dépend tout entière aujourd’hui de ces élections qui viennent de s’accomplir au milieu d’une animation croissante et de péripéties toujours nouvelles. Les élections anglaises ne ressemblent pas aux élections des autres pays, qui se font le plus souvent en vingt-quatre heures ; elles se déroulent comme un vrai drame depuis trois semaines déjà, depuis le 23 novembre. Les bourgs, les districts urbains ont été les premiers à voter ; depuis quelques jours c’est le tour des comtés, des districts ruraux. Le scrutin ne sera complet et définitif que le 18, dès ce moment, cependant, à quelques voix près, on sait à quoi s’en tenir sur les élections du royaume-uni ; presque tous les résultats sont connus, et ce sont justement ces résultats connus, publiés jour par jour, qui ne promettent peut-être pas un long avenir à la politique et au ministère de lord Salisbury.

Chose assez curieuse ! aux premiers jours des élections, les conservateurs ont paru prendre vivement l’avantage, ils l’ont emporté surtout dans les grandes villes, à Londres, à Liverpool, à Leeds, à Sheffield. Les libéraux ont perdu du premier coup à la bataille deux des membres de l’ancien cabinet, M. Childers et M. Shaw-Lafèvre. M. Charles Dilke n’a passé qu’à une très petite majorité. M. Bright lui-même, malgré sa popularité et son éloquence tribunitienne, a en quelque peine à vaincre son jeune concurrent, lord itandolph Churchill, qui n’avait pas craint de se mesurer avec le viril athlète parlementaire. Un instant, le succès des tories a paru presque assuré, tant le mouvement se dessinait en leur faveur dans les villes. M. Gladstone, qui a en pour sa part son élection triomphale à Edimbourg, M. Gladstone seul ne s’est pas laissé décourager, il a mis jusqu’au bout sa confiance dans les comtés, dans ces électeurs ruraux qu’il a appelés à la vie publique, et c’est en effet par les comtés que tout a changé, que les libéraux ont repris l’avantage, dépassant rapidement les conservateurs. Au demeurant, à ne prendre que les résultats matériels, dans ce nouveau parlement qui se compose de 670 membres, les libéraux comptent un peu plus de 330 voix, les conservateurs ont 250 élus. Les libéraux gardent ou retrouvent encore, au moins en apparence, une majorité sans nul doute. Ils ont cependant perdu des voix, ils reviennent un peu moins nombreux qu’ils ne l’étaient au dernier parlement ; en dépit de leur victoire relative, ils n’ont pas une majorité suffisante pour prendre le gouvernement de haute lutte. Les conservateurs, à leur tour, en restant une minorité, ont pourtant conquis quelques voix, et le vote des villes peut leur donner une certaine force morale qui les soutient encore. Ni les uns ni les autres ne sont par eux-mêmes en mesure de s’imposer ; mais le phénomène le plus nouveau et le plus caractéristique de ces élections, c’est évidemment le succès décidé, presque imprévu, des nationalistes irlandais, qui ont été habilement conduits au combat par leur chef, M. Parnell, et qui vont former au parlement un bataillon serré de 85 soldats marchant d’un même pas, obéissant à un même mot d’ordre. Ainsi, dans cette nouvelle chambre des communes qui vient d’être élue, il y a 330 libéraux, 250 conservateurs, et entre les deux partis il y a 85 Irlandais, qui, par le fait, deviennent les maîtres de la situation en évoluant d’un camp à l’autre. Les Irlandais peuvent aider le ministère tory à vivre ou l’empêcher de mourir s’ils le veulent, s’ils y voient quelque avantage pour leur cause ; ils peuvent aussi, en s’alliant aux libéraux, leur donner une majorité plus que suffisante s’ils y trouvant leur intérêt. Dans tous les cas, on peut dire, dès ce moment, que tout dépond de ce que fera le bataillon de M. Parnell, du prix qu’il mettra à son appui dans les batailles parlementaires, et c’est là, certes, une situation des plus compliquées qui peut rendre le gouvernement sinon impossible, du moins singulièrement difficile pour les conservateurs aussi bien que pour les libéraux.

Que peuvent faire les conservateurs, qui, en définitive, ne sont qu’une minorité ? Ils paraissent jusqu’ici assez disposés à attendre, comme on dit, les événemens, à ne pas quitter le pouvoir, au moins provisoirement jusqu’à l’ouverture de la session, et d’ici là, ils se flattent peut-être de s’assurer une majorité telle quelle avec l’alliance des Irlandais, qui, à la vérité, les ont soutenus contre les libéraux dans les élections, Mais il est bien clair que M. Parnell, qui, avec son bataillon, se sent le maître de la situation, qui tient dans ses mains le sort du ministère tory, ne donnera pas son appui pour rien. M. Gladstone, dans son passage au pouvoir, a prodigué les lois libérales, les concessions à l’Irlande, et il n’a pas moins été abandonné à la première occasion par les Irlandais, qui n’ont point hésité, dans l’intérêt de leur cause, à se faire les alliés momentanés des candidats du torysme. M. Parnell, qui est un habile tacticien et qui vient de le montrer encore une fois, ne continuera certainement aujourd’hui son appui aux conservateurs pour les soutenir au pouvoir qu’à la condition d’obtenir d’eux des concessions nouvelles qui équivaudraient à une sorte de séparation, à une semi-indépendance irlandaise, et ces concessions, les conservateurs ne peuvent les faire sous peine d’irriter profondément l’opinion anglaise : de sorte qu’ils se trouvent dans cette alternative de perdre l’appoint irlandais qui leur est nécessaire s’ils ne vont pas assez loin ou de s’aliéner l’opinion anglaise s’ils vont trop loin. Que peuvent de leur côté espérer les libéraux avec leur majorité relative et insuffisante ? En gardant la supériorité numérique, ils se sentent moralement diminués, affaiblis par leurs divisions, par les scissions que les radicaux ont imprudemment provoquées avec leurs programmes, avec toutes ces questions de socialisme, de séparation de l’église et de l’état ; ils ont perdu des voix. Ils auraient, eux aussi, à compter avec les Irlandais pour suppléer à ce qui leur manque, et après tout ce qu’ils ont fait, que peuvent-ils faire de plus ? Pas plus que les tories, ils ne peuvent dépasser une certaine limite sans soulever l’opinion qui ne leur pardonnerait pas de laisser mettre en doute ce qu’on appelle aujourd’hui en Angleterre l’intégrité de l’empire britannique : de telle façon que, pour le montent, libéraux et conservateurs sont dans le même cas de ne pouvoir ni se suffire à eux-mêmes ni compter sérieusement sur une alliance qu’ils seraient obligés de payer trop cher.

Voilà la question telle qu’elle se dégage de ces dernières élections, anglaises. Elle semble presque insoluble. Il y aurait peut-être encore, il est vrai, un moyen de sortir de cette situation assez inextricable, et ce moyen a été déjà entrevu : ce serait une entente des modérés des deux grands partis anglais. Il est certain qu’une alliance n’est point impossible entre les chefs du torysme modéré et des libéraux comme lord Hartinglon, M. Goschen, lord Granville, lord Derby. Cette combinaison peut paraître difficile encore aujourd’hui avec les traditions de solidarité qui lient les hommes et les partis ; elle peut être une nécessité demain pour assurer, par une transaction de patriotisme, un gouvernement à l’Angleterre.


CH. DE MAZADE.