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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1885

Chronique n° 1287
30 novembre 1885


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 novembre.

Les affaires du monde n’ont décidément rien de brillant ; elles ne sont pas dans une de ces phases favorables ou tout est simple et clair, où les gouvernemens savent ce qu’ils veulent et se sentent maîtres de leur politique, où les nations attendent le lendemain avec confiance, sans craindre les surprises de l’inconnu. Tout au contraire est incertain et obscur, morose connue les jours d’hiver qui passent.

De quelque côté qu’on regarde, de l’occident à l’orient, du midi au nord, les incidens se succèdent et se multiplient comme des feux errans. Il y a des difficultés de vie intérieure, il y aussi des conflits ou des commencemens de conflits extérieurs qui, sans mettre précisément en péril la paix générale, entretiennent l’incertitude et dévoilent l’instabilité des choses. On sent qu’il y a partout une défiance vague de l’avenir, des malaises et des doutes, des malaises politiques et économiques aussi bien que des malaises de diplomatie. L’Europe, la vieille Europe, a beau se chercher elle-même, elle a de la peine à se ressaisir, à retrouver son équilibre et sa direction dans l’état où les événemens conduits par la force l’ont laissée. Elle vit au jour le jour, sur une sorte de foi publique, provisoirement protégée tout au plus par l’artifice puissant d’alliances laborieusement maintenues entre des empires qui ne sont pas toujours sûrs de s’entendre. Les peuples, dans leurs affaires intérieures, ont tout autant de peine à trouver leur voie, à se créer un système de conduite et une politique. Ils ont leurs difficultés et leurs embarras, leurs luttes de partis, leurs agitations, leurs crises d’institutions ou de parlemens, d’industrie et de finances. Ces crises, elles peuvent être plus ou moins vives, plus ou moins apparentes selon les tempéramens, les traditions et les mœurs des peuples qui ont à les subir, selon les cadres et le milieu où elles se produisent, elles existent presque partout. Elles sont pour ainsi dire la condition du monde moderne, de ce monde qui a déjà vu passer tant de révolutions, et si elles ont un caractère plus aigu, plus saisissant en France, c’est que notre pays plus que tout autre, depuis longtemps, a le singulier et fatal privilège d’être le foyer central de toutes les agitations, de toutes les expérimentations hasardeuses ; c’est que de plus les dernières élections du mois d’octobre, dont toutes les conséquences sont encore loin d’être dévoilées, ont créé une situation assez nouvelle, et pour les minorités conservatrices revenues plus puissantes au parlement, et pour la majorité républicaine qui s’est sentie menacée, et pour le gouvernement, qui, malgré ses inévitables partialités, est bien obligé de s’arrêter devant un si frappant mouvement d’opinion.

La question la plus pressante, la plus impérieuse, au lendemain des dernières élections françaises, était de savoir ce qu’il y avait à faire pour se conformer autant que possible aux tendances qui venaient de se manifester dans le pays, — et c’est encore aujourd’hui la question. On aura beau la dénaturer, l’obscurcir ou l’éluder, elle est toujours là. Assurément, avec un peu de sincérité ou, si l’on veut, avec un esprit moins aveuglé par les passions, les républicains auraient dû être les premiers à interpréter libéralement ce scrutin et à en tenir compte. Ils auraient dû comprendre que, dans la situation de l’Europe, il y avait un intérêt particulier à laisser respirer la France, à ne pas aggraver et envenimer les divisions d’opinions par les défis incessans et croissans d’une politique de parti. Personne ne leur demandait de livrer la république pays leur demandait par son vote de faire ou de laisser faire de la république un régime de raison tolérante et de libérale équité, le régime de tout le monde. Malheureusement, depuis que les chambres sont réunies, les républicains ont fait justement tout le contraire. Avec leurs tentatives de réunions plénières, leurs programmes et leurs prépositions, ils semblent uniquement occupés à chercher les moyens d’altérer, de contester, d’amoindrir le dernier scrutin, — et, au pis aller, de s’en passer, de faire comme si les votes du 4 et du 18 octobre n’existaient pas. M. Clemenceau, qui paraît appelé à être le chef de la majorité nouvelle, — lorsqu’elle sera constituée, — ne l’a pas caché : il n’y a qu’il ne pas tenir compte des deux conta conservateurs qui sont dans la chambre, à tout traiter entre républicains, à former un faisceau de toutes les forces républicaines. Et le programme de cette nouvelle majorité, que M. Clemenceau se propose de conduire au combat, est tout simple, tout trouvé ; il faut proclamer une amnistie, il faut évacuer le Tonkin, poursuivre plus que jamais les réformes démocratiques, pousser plus ardemment la guerre au clergé, donner satisfaction aux cupidités et aux ressentimens des républicains en organisant la chasse aux fonctionnaires suspects. Eh bien ! il faut que les populations françaises sachent comment les républicains entendent être un gouvernement d’opinion et respecter leurs sentimens. Le pays témoigne ses craintes du radicalisme, on lui répond par des défis ; il demande la paix religieuse, on lui promet l’abolition du concordat ; il réclame l’ordre dans les finances, on lui donnera L’impôt sur le revenu. Le pays donne 3 millions et demi de voix aux conservateurs, on invalidera au besoin les conservateurs des départemens suspects qu’on tient encore en réserve, comme on a invalidé déjà les élections du département de Tarn-et-Garonne. Qu’y avait-il donc dans ce scrutin de Tarn-et-Garonne où les conservateurs ont eu plus de trois mille voix de majorité ? On n’a rien trouvé de sérieux, le républicain chargé du rapport sur l’élection l’a lui-même avoué ; mais les élus étaient des réactionnaires, — et M. Paul Bert a découvert une raison souveraine qui a décidé le vote : il a prétendu que si quelques prêtres s’étaient mêlés de l’élection, le clergé tout entier avait dû s’en mêler ! Le soupçon suffit, et M. Paul Bert a décidément conquis son titre de casuiste du radicalisme. On ne voit pas qu’en procédant ainsi, en témoignant ce mépris pour les manifestations les plus sérieuses du l’opinion, en cassant les élections de tout un département, on n’est plus même un parti, ou ne représente que l’omnipotence abusive et haineuse d’une passion de secte.

Avec cela on polit aller loin, et le premier résultat de cette politique de fantaisie révolutionnaire est de rendre tout gouvernement régulier et sérieux à peu près impossible, d’engager de plus en plus la république dans une voie sans issue. On ne gouverne pas avec l’anarchie, même avec l’anarchie plus ou moins disciplinée, on ne fonde pas un régime sur la négation des conditions conservatrices de tous les régimes, sur une déclaration de guerre aux instincts du pays. Le ministère l’a senti vaguement, il faut le croire, et c’est sans doute parce qu’il a en ne vu le péril qu’il a cru devoir se réserver, refuser de céder aux excitations, aux sommations dont il a été assailli depuis quelques jours. Il a même manœuvré assez habilement pour de jouer jusqu’ici toutes les ludiques de ceux qui ont cru pouvoir un instant lui imposer, par des flatteries ou par des menaces, la politique des réunions plénières ou non plénières. Le fait est qu’il a éconduit poliment les émissaires qui lui ont été envoyés pour le prier plus ou moins de capituler ou de s’en aller. Le malheur du ministère est que, s’il ne veut pas aller trop loin, il ne sait pas où il veut aller ni où il veut s’arrêter, — que, s’il se défend de certains entraînemens, il est encore trop lié à ceux qui voudraient l’entraîner, — en le remplacer. Il se sent dans une situation fausse ; il a toutes ces perplexités de l’indécision et de la faiblesse dont la déclaration lue il y a quelques jours aux chambres par M. le président du conseil est l’expression assez sincère et assez naïve. Qu’est-ce, en effet une cette déclaration ? Il est vrai, elle paraît bien être sur quelques points un désaveu des manifestes radicaux, M. le président du conseil refuse de s’engager à la suite des réunions plénières ; il ne craint pas d’avouer les difficultés financières, la nécessité d’augmenter les impôts, et bravement il biffe l’impôt sur le revenu de son programme ; il a le courage d’avouer que la séparation de l’église et de l’état est une solution « à laquelle il parait certain que la majorité des Français n’est pas actuellement favorable. » Il parle ainsi ; mais en même temps, il se paie de cette éternelle banalité de la concentration des forces républicaines, il croit toujours pouvoir gouverner avec ceux qui lui proposent ou qui veulent lui imposer ce qu’il repousse. De sorte qu’en fin de compte M. le président du conseil n’a satisfait personne, ni les modérés ni les radicaux. Il reste entre tous les camps avec sa bonne volonté et son impuissance, et la France en est encore à attendre la un des crises intérieures que l’aveuglement des partis ne lui ménage pas.

Ce qu’il y a de plus tristement caractéristique, c’est que dans tous ces conflits, dans ces incohérences de partis, aussi turbulens et aussi vains qu’ignorans, il n’y a pas seulement le dédain de la vérité, l’oubli de toute équité politique dans les affaires intérieures, il y a souvent aussi une sorte de dépression du sentiment français, une trahison futile des traditions d’influence d’un grand pays. Les questions les plus sérieuses sont subordonnées à de petites stratégies, même à de simples calculs électoraux, ou à des impatiences de représailles contre un ministère tombé, ou à de mesquines défiances à l’égard d’un ministère qui ne se rend pas aux premières sommations des tacticiens de réunions plénières. On sacrifie tout à la passion du moment, et c’est ainsi que cette malheureuse entreprise du Tonkin, qui a été certainement un des griefs du pays dans les dernières élections, mais qui ne restera pas moins un intérêt français, risque aujourd’hui d’être compromise dans une chambre où tout est traité à l’aventure, sans réflexion et sans prévoyance. Que veut-on faire du Tonkin et de l’Annam ? Le ministère, en se laissant aller, dans sa déclaration récente, à bien des concessions sans profit pour son crédit, s’est cru néanmoins obligé à mettre quelque réserve dans son langage. Il a désavoué les systèmes d’expansion coloniale, les expéditions lointaines ; il n’a pas promis l’abandon du Tonkin. de nos possessions de l’Indo-Chine, il a tout au plus laissé entrevoir des projets assez peu définis de protectorat ou d’occupation limitée selon les circonstances, et, pour mettre la chambre en mesure de se prononcer, de l’aider à avoir une politique, il a demandé des crédits ou, si l’on veut, un simple virement de crédits transférés de 1885 à 1886. La chambre, à son tour, s’est hâtée de nommer une commission extraordinaire composée de trente-trois membres, et, dans les discussions qui ont précédé le choix des commissaires ou qui s’élèvent encore aujourd’hui dans la commission même, qu’a-t-on vu ? Il s’est trouvé tout d’abord une immense majorité décidée pour un abandon, plus ou moins déguisé, du Tonkin. Les uns se sont prononcés lestement pour l’évacuation sans phrases, les autres se contentent de l’évacuation progressive ; ceux-ci ont découvert un heureux euphémisme, ils réclament la liquidation des affaires coloniales, ceux-là demandent des renseignemens avant de se décider pour quelque autre combinaison aussi ingénieuse. Le ministère, il faut lui rendre cette justice, s’est fait un devoir de maintenir et même d’accentuer son opinion en déclinant d’avance la responsabilité de l’abandon du Tonkin : de sorte que toutes les politiques sont présence. Voilà la question posée, et il ne s’agit de rien moins que de savoir si la France continuera à garder les possessions qu’elle a conquises dans l’Indo-Chine ou si notre drapeau se retirera tranquillement de ces rivages arrosés du sang de nos soldats.

C’est déjà assez étrange, on en conviendra, que des affaires aussi graves, aussi délicates puissent être traitées avec cette légèreté, que des politiques sans expérience, envoyés dans une commission, se croient le droit de décider des plus sérieux intérêts diplomatiques et militaires sans s’inquiéter des conséquences, sans songer aux difficultés de toute sorte qu’ils peuvent créer ; mais la vraie question n’est pas encore là, elle est dans le fond des choses. Sans doute, s’il y avait à discuter aujourd’hui sur l’utilité de la campagne du Tonkin, on pourrait s’arrêter devant ce perpétuel inconnu des expéditions lointaines. On pourrait signaler le danger de ces entreprises qui deviennent quelquefois une chaîne pour un pays, qui sont souvent plus coûteuses que profitables. Assurément, au cours même de cette campagne, telle qu’elle a été conduite, il y a eu bien des fautes commises à tous les instans. Si, au début, on avait envoyé quelques milliers d’hommes, on aurait probablement évité ou détourné des complications auxquelles on a laissé le temps de s’aggraver. Au lieu de mettre quelque prudence même dans une entreprise téméraire et médiocrement conçue, on s’est livré dans l’exécution aux incidens ; on a couru les aventures, engageant la France plus qu’on ne l’avouait, troublant sans cesse nos chefs militaires par des ordres décousus, poussant nos soldats à l’action sans moyens suffisans faute d’oser demander des crédits au parlement, allant au-devant d’une guerre avec la Chine qu’on n’avait pas prévue et qu’on a dissimulée jusqu’à la dernière heure, compliquant tout sans réflexion. C’est une histoire malheureusement assez connue, écrite dans toutes les polémiques, dans tous les débats parlementaires qui n’ont été qu’une série d’avertissemens inutiles. S’il ne s’agissait que le recomposer cette histoire des fautes qui se sont succédé depuis le commencement jusqu’à la fin, démontrer une fois de plus ce qui aurait pu être évité et ce qui aurait dû être fait, ce serait bien facile ; mais ce ne serait plus qu’un procès rétrospectif qui ne conduirait à rien, qui ne serait qu’un tissu de récriminations stériles. En réalité, ce qui est fait est fait ; la France n’a plus à se demander aujourd’hui si elle doit aller au Tonkin, elle y est comme elle est a Hué, comme elle est à Saigon, colonie de plus vieille date.

Elle est liée à ces contrées par la sang de ses soldats morts sous le drapeau, par les sacrifices qu’elle a faits, par un devoir de protection à l’égard de ceux qui se sont intéressés à sa cause, par une suite d’actes accomplis depuis quelques années, sanctionnés après tout par le parlement. La France, qu’on y songe bien, n’a pas en seulement une guerre, à la vérité assez bizarre, assez mal définie, avec la Chine ; elle a signé avec le Céleste-Empire un traité qui, en reconnaissant ses droits sur le Tonkin, lui impose aussi des obligations et règle ses relations de frontières. Elle a créé dans l’Annam toute une situation qui est bien son œuvre, dont elle a la responsabilité, en attendant d’en avoir les avantages, s’il y en a. Elle a attesté de toute façon la volonté d’être une puissance souveraine on protectrice dans cette partie de l’extrême Orient. Croit-on qu’il serait si simple et si facile aujourd’hui de rompre avec ce passé d’hier, de s’en aller en se secouant comme si on avait fait un mauvais rêve pendant quelques années ? Pense-t-on qu’après avoir bataillé et traité en définitive avec la Chine pour la possession du Fleuve-Rouge, on aurait beaucoup d’autorité pour négocier dans des conditions nouvelles avec le gouvernement de Pékin, pour obtenir de lui le respect du traité de Tien-Tsin, ou de tout autre traité, lorsqu’il n’aurait plus à craindre notre présence ? Est-on bien sûr que notre départ ne sera pas le signal du massacre de ceux qui ont accepté notre domination, qui sont sous notre protection, d’un mouvement qui pourra gagner la Cochinchine elle-même, — et que nous ne serons pas obligés de quitter aussi Saigon, ou de revenir en armes pour reconquérir ce que nous aurons abandonné ? On peut bien sans doute partir si l’on veut ; on oublie seulement qu’il en est de certaines affaires comme de ces batailles qui auraient pu ne pas être livrées et dont on ne peut plus se dégager, dès qu’on est aux prises avec l’ennemi, sans s’exposer à un véritable désastre. On peut quitter le Fleuve-Rouge ; mais on peut être bien sûr que le prestige de la France se trouvera du même coup singulièrement diminué dans tout l’extrême Orient comme en Europe par le spectacle des versatilités de notre politique, par cet aveu d’impuissance, par cette retraite de notre drapeau.

C’est le pays, dit-on, qui s’est prononcé dans les élections dernières, c’est le pays qui a imposé la politique d’abandon en votant contre le Tonkin, contre les expéditions lointaines. Eh ! sans doute, le pays a voté contre le Tonkin, ou du moins contre la politique qui a préparé, qui a conduit la campagne du Tonkin, qui en a fait une entreprise aussi coûteuse que meurtrière. Il se sentirait tout aussi vivement blessé, on peut le croire, le jour où il verrait son drapeau se replier après un aveu d’impuissance. Il le montrerait probablement à la première occasion, et il ne se contredirait pas ; il serait au contraire profondément logique dans ses instincts comme dans ses votes, en se prononçant tout à la fois et contre ceux qui auraient abusé de ses forces et de ses ressources, et contre ceux qui prétendraient lui faire expier leurs fautes par une humiliation nationale. Le ministère a donc quelque raison, il est dans la vérité lorsqu’il refuse de s’engager à l’abandon d’une possession qui a déjà coûté tant de sang, lorsqu’il soutient devant la commission de la chambre la nécessité de rester au Tonkin ; mais par cela même il s’oblige à avoir enfin une politique, à sortir de cette atmosphère de duplicité et de ruse où l’on a vécu depuis quelques années, à ne plus se payer d’illusions, d’expédiens et de subterfuges. Il faut parler clairement à la France si l’on veut qu’elle accepte les charges d’une entreprise qui n’a été jusqu’ici pour elle qu’une source d’irritantes déceptions. Tout le monde ne sera pas encore convaincu, c’est possible ; les conservateurs, pour leur part, seraient bien peu prévoyans et serviraient médiocrement leur cause s’ils se prêtaient à des coalitions avec les radicaux pour décider un abandon complet du Tonkin, qui ne déconsidérerait pas seulement, la république, qui atteindrait sûrement aussi le pays dans ses traditions, dans son intérêt national et dans son honneur.

Si la politique de la France, telle que la font les passions des partis, flotte dans les confusions, tour à tour mesquine ou irritante à l’intérieur et stérile à l’extérieur, la politique de l’Europe elle-même, il faut l’avouer, semble pour le moment assez troublée et assez impuissante. Elle se débat dans toute sorte d’obscurités, de contradictions énigmatiques et on ne voit plus bien ce qu’elle poursuit, ce que veulent les cabinets qui passent pour diriger le monde. La politique de l’Europe n’a pas été assez heureuse dans tous les cas, elle n’a pas eu assez d’autorité pour donner un caractère un peu sérieux à la conférence réunie à Constantinople et pour empêcher les affaires des Balkans de se compliquer et de s’aggraver singulièrement en quelques jours. Elle n’a rien empêché, elle n’a été jusqu’ici que la spectatrice désarmée et impuissante de cette nouvelle crise orientale qui a échappé à sa prévoyance et à sa direction, qui, elle aussi, est certes pleine de surprises et de péripéties inattendues. Qu’est-il arrivé, en effet, depuis quelques jours ?

Au moment où les représentans des puissances européennes en étaient encore à délibérer, à préparer leurs protocoles à Constantinople, tout s’est précipité dans les Balkans. Le roi Milan de Serbie a, si l’on nous passe le mot, brûlé la politesse à la diplomatie, et comme eût fait un Frédéric II envahissant la Silésie, il a franchi la frontière bulgare en invoquant les plus futiles prétextes. Il a mis son armée un mouvement, envoyant un de ses corps avec le général Leschanine sur Widdin, dirigeant un autre corps vers Trun, et se portant lui-même avec le gros de ses forces du Nisch sur Pirot, puis sur la route de Sofia par le délité de Dragoman, qu’il avait à enlever. Un instant tout a semblé marcher au gré du roi Milan, qui n’a rencontré d’abord qu’une faible résistance. On voyait déjà le jeune conquérant serbe arrivant en triomphateur à Sofia pour trancher la question bulgare, — en réclamant bien entendu le prix de sa victoire. On l’a cru d’autant plus aisément que le prince Alexandre, surpris par cette brusque invasion se hâtait de faire une sorte de soumission au sultan, en invoquant presque son secours, en lui annonçant qu’il quittait avec ses troupes Philippopoli et la Roumélie orientale ; mais c’est ici que commence l’imprévu. Loin d’être découragé connue il le paraissait, le prince Alexandre de Battenberg s’est, au contraire, porté résolument avec la plus grande partie de son armée au-devant des Serbes, au défilé de Dragoman, à Slivinitza, et c’est là que le roi Milan a vu s’évanouir son rêve de conquête ! Bref, les Serbes ont été complètement défaits par les Bulgares dans une série d’engagemens sanglans, habilement conduits par le prince Alexandre. Les Serbes n’ont plus eu bientôt d’autre ressource que de battre en retraite, et le jeune vainqueur de Slivinitza, à son tour, rendant à ses adversaires guerre pour guerre, invasion pour invasion, les a suivis l’épée dans les reins jusque sur le territoire serbe ; il les a harcelés dans leur retraite, leur infligeant à chaque pas de nouvelles délaites, et il n’a pas tardé à arriver victorieusement à Pirot qu’il occupe maintenant, d’où il menace la route de Nisch. Ainsi en peu de temps, tout se trouve étrangement changé. Il y a peu de jours le roi Milan marchait sur Sofia, où il allait chercher des compensations pour la Serbie ; aujourd’hui, le prince Alexandre est à Pirot et il réclame naturellement, lui aussi, le prix de ses succès, ni plus ni moins que la cession d’un district serbe et bon nombre de millions d’indemnité de guerre. Jusqu’à quel point la victoire du roi Milan eût-elle aidé, comme on l’a cru un instant, à dénouer la question bulgare soulevée par la révolution de Philippopoli ? C’est là ce qui n’a plus qu’un intérêt rétrospectif. Jusqu’à quel point aujourd’hui les succès du prince Alexandre vont-ils faciliter cette solution ? C’est le problème et la difficulté du moment.

Pendant que ce drame de la guerre se jouait cependant, que faisait la diplomatie qui s’était chargée de régler pacifiquement les affaires bulgares ? Elle avait commencé par délibérer, non sans rencontrer bien des obstacles et sans être arrêtée à chaque pas, sur le rétablissement de l’ancien ordre de choses à Philippoli, sur l’envoi d’un représentant du sultan et d’une commission européenne dans la Roumélie ; elle avait les meilleures intentions. Malheureusement, la diplomatie n’a pas marché aussi vite que les événemens ; ce qu’elle a fait ou ce qu’elle a voulu faire, ne répond plus à des circonstances nouvelles, et la question reste d’autant plus compliquée que les influences les plus diverses sont en jeu dans cette singulière affaire où tous les calculs ont été trompés. L’Autriche et la Russie n’ont certainement pas les mêmes vues ; l’Angleterre a fait ce qu’elle a pu pour neutraliser l’influence russe dans la conférence. Dans quels termes nouveaux reprendra-t-on une négociation qui n’a pu réussir au moment où rien n’était encore compromis ? De toute façon, il est évident qu’il sera désormais difficile de s’en tenir strictement au traité de Berlin, et quelque sévérité qu’ait montrée la Russie à l’égard du prince Alexandre, on ne peut plus déposséder et diminuer le jeune vainqueur de Slivinitza. Tout ce qu’ont pu faire provisoirement les puissances a été de proposer un armistice qui vient d’être accepté ; mais ce n’est pas une solution, et la question, toujours ouverte, réserve peut-être à l’Europe bien des surprises.

Plus que jamais aujourd’hui, l’imprévu règne dans le monde et se mêle aux affaires des peuples sous toutes les formes, même sous cette forme mystérieuse et cruelle des morts inopinées qui sont des événemens, L’imprévu en ce moment pour l’Espagne est cette fin prématurée du roi Alphonse XII, de ce prince de vingt-huit ans qui n’avait que des raisons de vivre, qui, depuis plus de dix ans déjà, portait, avec la bonne grâce de la jeunesse, le poids de la couronne, au milieu des difficultés qui ne manquent jamais au-delà des Pyrénées. L’Espagne sortait des démêlés et des embarras que l’affaire des Carolines lui avait suscités avec l’Allemagne ; elle en sortait honorablement, pacifiquement, par cette médiation du pape qui a été elle-même un grand imprévu, qui a fait tout ce qu’elle pouvait, tout ce qu’on lui demandait en préparant la possibilité d’une transaction entre les deux pays. Aujourd’hui c’est bien plus qu’un différend de diplomatie à propos de quelques îles perdues dans les mers lointaines, c’est la situation tout entière de l’Espagne remise subitement en doute par la mort si inattendue de ce jeune souverain qui vient d’être enlevé par un mal inexorable, qui s’est éteint, il y a trois jours, au château du Pardo, ne lais-saut que de bons souvenirs et un grand vide.

Tel qu’il a été, en effet, le règne si brusquement interrompu du roi Alphonse XII n’aura pas été sans profit et sans honneur pour l’Espagne. Il avait commencé, il y a tout près de onze ans, le 30 décembre 1874, dans des conditions certes singulièrement critiques, d’un côté, l’expérience républicaine qui avait succédé au court essai d’une royauté étrangère, n’avait réussi qu’à mettre le pays en feu, à précipiter l’Espagne dans une dissolution sanglante ; d’un autre côté, une formidable insurrection carliste occupait les provinces du Nord et menaçait de passer l’Èbre, de se répandre dans la péninsule entière. L’impuissance de tout gouvernement à Madrid, la guerre civile dans le Nord, l’anarchie incendiaire partout, c’était le dernier mot de cette révolution de 1868 qui avait cru inaugurer une ère nouvelle en renversant la monarchie d’Isabelle II et qui n’avait fait que précipiter la nation espagnole dans les aventures meurtrières. C’est alors, après six années de convulsions, qu’éclatait, le 30 décembre 18774, ce mouvement militaire de Sagonte qui trouvait aussitôt un écho à Madrid comme dans les provinces, parce qu’il répondait à un sentiment universel de lassitude, et qui ramenait au troue le fila de la reine Isabelle sous le nom d’Alphonse XII.

Ce prince de dix-sept ans qui venait de passer par l’exil, qui avait ou le temps de faire son éducation dans les écoles de Paris, de Vienne et de Londres, de voir les nations étrangères, ce jeune représentant d’une tradition dynastique renouée dans le péril avait la bonne fortune d’être rappelé pour rendre à son pays la paix, la stabilité, les garanties de la monarchie constitutionnelle. Il portait à l’Espagne sa jeunesse, qui était une séduction, une nature précocement mûrie dans les épreuves, un esprit libre et ouvert, la bonne volonté, et on ne peut pas dire qu’il ait manqué au rôle que les circonstances lui préparaient. Il n’avait pas seulement montré le courage qui lui était naturel, aux premiers temps de la restauration, lorsque, marchant avec tous les chefs de l’armée ralliés à son drapeau, il avait à vaincre l’insurrection carliste, à pacifier les provinces du Nord ; dans le gouvernement, dans ses relations avec les partis, avec les hommes, il ne tardait pas à montrer une singulière sagacité, de la finesse, du jugement. Appliqué à ses devoirs, il les remplissait en prince éclairé et aimable qui se considérait comme le chef de tous les Espagnols, n’excluant personne, sachant ménager les opinions et même les amours-propres ou les ambitions, suppléant par un tact naturel à l’expérience dans la pratique des institutions restaurées pour assurer à son pays l’ordre sans la réaction, les garanties libérales sans l’anarchie. Alphonse XII savait être roi ; il savait aussi mettre dans la politique l’entrain, la bonne humeur et la facilité séduisante de la jeunesse. Il a pu se tromper quelquefois et avoir ses fantaisies. Il n’avait certainement pas tout calculé lorsqu’il entreprenait un jour ce voyage d’Allemagne qui, à son passage à Paris, devenait l’occasion d’indignes scènes de rues, désavouées d’ailleurs par le sentiment de la France. D’ordinaire, il était avisé ; il avait aussi le secret des vaillantes et généreuses inspirations de cœur qui le conduisaient au milieu des populations éprouvées par les fléaux meurtriers et lui faisaient une juste popularité. Les partis irréconciliables dans leur hostilité, se flânaient toujours de le renverser ; ils se seraient probablement usés à la longue contre la force de ce jeune roi, qui, en définitive, a donné dix ans de paix à son pays, qui avait l’esprit assez libéral pour ne se refuser à aucun progrès légitime et pouvait promettre à la Péninsule un avenir suffisamment assuré. Aujourd’hui, tout cela est détruit. Il reste une enfant de cinq ans, héritière de la monarchie espagnole avec une régence, et, ce qui complique encore plus les choses, c’est que la jeune veuve d’Alphonse XII, aujourd’hui régente, paraît devoir bientôt mettre au monde un enfant, que si le nouveau-né est un prince, c’est à lui que reviendra la couronne : de sorte que cette frêle enfant, reine en ce moment, peut ne plus l’être dans quelques mois. C’est un cas qui ne s’est peut-être jamais présenté.

Qu’adviendra-t-il de cette situation douloureuse, de cette crise qui, sans être un interrègne, est assurément aussi grave qu’imprévue ? La première nécessité sans nul doute était d’assurer d’abord sans hésitation, par le concours de toutes les forces, la transmission régulière de la couronne, de ne laisser place à aucune division entre les partis ralliés à la monarchie, et le président du dernier cabinet conservateur. M. Canovas del Castillo, a donné l’exemple d’une généreuse abnégation en conseillant à la nouvelle régente, à la reine Christine, d’appeler au pouvoir le chef de l’opposition libérale, M. Sagasta. C’est donc un ministère libéral composé de MM. Sagasta, Gonzalez. Alonso Martinez, Camacho, Moret, Montero-Rios, qui va prendre la direction des affaires de la jeune royauté, avec la résolution hautement déclarée de faire respecter la légalité constitutionnelle et avec la certitude d’être appuyé par les conservateurs eux-mêmes. Les chefs de l’armée de leur côté, les généraux qui représentent l’influence militaire, les Martinez Campes, les Jovellar, les Quesada, les Concha, les Salamanca, les Pavia, n’ont point hésité un instant à offrir leur concours au gouvernement, quel qu’il soit, chargé d’inaugurer le nouveau règne. Nul doute que les cortès qui vont se réunir au plus tôt ne se hâtent de reconnaître la régence et que toutes les mesures ne soient déjà prises pour garantir l’ordre dans le pays, pour maintenir la légalité dynastique et constitutionnelle dans cette transition difficile. Le danger, à vrai dire, n’est peut-être pas pour aujourd’hui ou pour demain ; mais l’Espagne n’est pas certainement au bout de ses crises, et on peut bien penser que les partis ennemis se tiennent déjà prêts à saisir les occasions que peut leur offrir une minorité. Étranges combinaisons des choses ! L’Espagne le retrouve à l’heure présente dans une situation à peu près semblable à celle où elle était il y a un peu plus de cinquante ans, à l’avènement de la reine Isabelle. Il y a des différences sans doute, il y a eu depuis un demi-siècle bien des événemens, bien des changemens, bien des révolutions. En réalité, c’est encore une enfant, une jeune fille, qui représente la monarchie constitutionnelle, entre les carlistes qui sont toujours les carlistes comme autrefois, et les révolutionnaires qui s’appellent aujourd’hui les républicains.

Comment tenir tête à tant d’orages possibles ? Tous les constitutionnels espagnols, libéraux et conservateurs sont certainement intéressés à faire face au péril. Si les républicains conspirateurs réussissaient à accomplir au-delà des Pyrénées une révolution où disparaîtrait la monarchie, ils ne fonderaient sûrement pas un ordre nouveau comme ils s’en flattent dans leurs illusions ; ils ne pourraient que ramener l’Espagne aux effroyables crises où elle a failli se dissoudre il y a douze ans, et le plus inévitable résultat de leurs tentatives serait de donner une force nouvelle au carlisme, qui profiterait et des malheurs qu’aurait déchaînés la république et de la disparition de ce qui reste de monarchie constitutionnelle au-delà des Pyrénées. Que des républicains sectaires ne le voient pas, c’est leur éternelle faiblesse. Les républicains plus réfléchis et plus prévoyans qui existent sans doute au-delà des Pyrénées sont faits pour être sensibles à ce danger, et ce n’est pas dans tous les cas la France, même la France républicaine, qui pourrait appeler de ses vœux une révolution aussi embarrassante pour elle qu’elle serait redoutable pour l’Espagne.


CH. DE MAZADE,