Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1873

Chronique n° 979
31 janvier 1873


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1873.

C’est le destin de la France de connaître toutes les extrémités de la défaite aussi bien que toutes les extrémités de la grandeur et de la gloire, et si elle s’est laissé quelquefois enivrer par le succès, en revanche elle s’est toujours montrée jusqu’ici supérieure à son malheur. Elle s’est tirée d’affaire par la vigoureuse souplesse de son génie, elle s’en tirera encore, c’est l’invincible confiance de ceux qui l’aiment, qui ne consentiront jamais à désespérer de sa fortune. Il faut en convenir cependant, la crise où elle est engagée aujourd’hui dépasse toutes celles qu’elle a déjà traversées ; elle a une gravité et des caractères particuliers, elle se complique d’obscurités et d’incertitudes qui, en se prolongeant obstinément depuis deux années, finiront par devenir une oppression et un péril.

Que dans cette situation extraordinaire où vit la France il y ait la part des fatalités inévitables qui sont la suite d’une guerre néfaste, oui sans doute ; ces fatalités, elles sont là toujours présentes sous la forme d’une occupation étrangère qu’il faut désintéresser pour l’éloigner, pour retrouver l’indépendance de nos provinces demeurées en gage de la plus, cruelle rançon ; mais ce n’est pas tout, et quoique l’unique pensée dût être pour ce premier des biens, l’indépendance à reconquérir, on pourrait presque dire aujourd’hui que ce n’est pas la plus sérieuse, la plus invincible des difficultés. Les moyens existent en effet ; l’emprunt a créé l’instrument de la délivrance. Le gouvernement, au milieu des diversions d’une vie laborieuse et agitée, s’occupe comme il le doit de cet intérêt souverain. Il vient de remettre entre les mains de l’Allemagne le premier à-compte du quatrième milliard. Les paiemens vont se succéder maintenant, et avec les garanties financières qui pourront être offertes, avant que l’année soit révolue, peut-être la libération définitive de la France sera-t-elle enfin accomplie. La difficulté n’est donc plus là, si on le veut. La question en vérité est de savoir ce qu’on fera de cette brave et généreuse France qu’on s’occupe de rendre à elle-même, que les partis se disputent déjà sans pitié avant de l’avoir délivrée complètement de l’occupation étrangère. La question est de savoir ce qui sortira de tous ces troubles, de ces débats stériles au milieu desquels on s’agite sans arriver à rien, sans pouvoir même donner à cette malheureuse nation française une forme d’existence publique à peu près définie et saisissable. C’est là pour le moment la plus vraie, la plus pressante de toutes les questions, c’est la difficulté qui au lieu de diminuer depuis deux ans ne fait que grandir ; et, si l’on n’y prend garde, on va droit à une des situations les plus étranges de l’histoire, à une sorte d’aveu universel d’impuissance devant toutes les nécessités de réparation et de réorganisation imposées à un peuple en détresse.

Qu’est-ce à dire en effet ? Voilà un pays de trente-cinq millions d’âmes qui vient d’être frappé des plus effroyables malheurs, mais qui reste plein de ressources, qui n’a jamais passé pour être dénué d’intelligence ni de courage, et ce pays, malgré ses dons et ses ressources, avec la meilleure volonté de vivre et de se relever, ce pays reste réduit à se demander chaque soir dans quelles conditions il se réveillera le lendemain, s’il ne sera pas livré par un accident, par la plus implacable fatalité, à l’anarchie ou à la dictature ! On ne peut réussir à lui donner un peu de paix et de sécurité pour se remettre de ses meurtrières aventures. Voilà une assemblée sortie dans une heure d’angoisse des entrailles de la nation, une assemblée évidemment honnête, éclairée, et ces sept cent cinquante mandataires de la souveraineté publique sont les premiers à offrir le spectacle des efforts les plus décousus, conduisant à une inévitable impuissance. Ils s’arrêtent comme glacés et déconcertés devant ce sphinx d’une destinée nationale à relever. Ils travaillent sans aucun doute, ils tiendraient à faire quelque chose, c’est encore plus certain ; mais ils tournent dans un cercle, ils s’agitent en quelque sorte sur place : ce qu’ils voudraient, ils ne le peuvent pas ; ce qui serait possible, ils ne le veulent pas ; là où l’union de toutes les volontés serait nécessaire, on se divise et on se subdivise ; enfin l’esprit de parti envenime toutes les luttes, neutralise tous les efforts et toutes les combinaisons.

Disons le mot : au lieu de s’inspirer uniquement des vrais et grands intérêts du pays, qui doivent tout primer aujourd’hui, on perd son temps et ses forces dans des manœuvres plus ou moins habiles, dans toutes les subtilités d’une tactique inféconde. C’est là le malheur : on fait des lois qu’il faudra refaire parce qu’elles ne sont pas toujours suffisamment mûries, parce qu’on y met toute sorte de préoccupations et d’arrière-pensées sans s’inquiéter des conséquences. On multiplie les propositions et les interpellations, qui ne servent à rien, quand elles ne sont pas dangereuses. On engage d’assez maladroites campagnes contre M. le ministre de l’instruction publique, à qui on prépare un succès en croyant l’abattre d’un seul coup. On a des commissions d’apparat où, sous de prétendues transactions, l’on s’épuise laborieusement à trouver le moyen d’éluder toutes les difficultés, de ne rien organiser, de faire vivre le pays dans le vide entre la république et la monarchie. Le résultat le plus clair est qu’on s’use réciproquement, et dans cette assemblée souveraine trop nombreuse, et par cela même incohérente, il ne s’est pas trouvé jusqu’ici quelques hommes pour mettre un peu d’ordre dans cette confusion, pour dire simplement : Non, il ne s’agit ni de conflits de fantaisie, ni de fusions dynastiques, ni de subtilités parlementaires ; il s’agit du territoire à délivrer d’abord, des premières conditions d’un régime libre à préserver, des habitudes d’ordre et de discipline à rétablir partout, du pays à remettre sur pied. Cette direction a manqué.

Il y a mieux, il s’est trouvé un homme à la fois chef du pouvoir exécutif et grand parlementaire, qui pouvait être le guide le plus naturel et le plus utile, qui s’est appelé lui-même le leader de l’assemblée, et celui-là on s’occupe, sinon de le renverser, du moins de l’annuler et de l’éloigner des discussions publiques. On s’étudie bien singulièrement à ébranler les dernières garanties d’action régulière qu’il y ait encore, au risque d’ajouter à la confusion et de créer une de ces conditions indéfinissables où tout peut être compromis, l’indépendance qu’on est sur le point de reconquérir, ces libertés parlementaires qu’on prétend défendre, l’honneur même d’une société civilisée qu’on veut sauver. Voilà la situation que nous osons appeler humiliante, parce qu’au fond c’est l’impuissance s’avouant presque elle-même en présence des plus impérieuses nécessités publiques, et cette situation, elle se résume tout entière aujourd’hui dans les délibérations de cette commission des trente, qui ressemble à un petit parlement à côté du grand parlement, qui depuis deux mois est occupée à trouver une formule de transaction entre M. le président de la république et le parti qui lui dispute ses prérogatives dans l’assemblée. La commission n’est pas bien sûre de trancher la question, à ce qu’il semble, puisque l’autre jour le président, M. de Larcy, s’écriait naïvement : « Oh ! il n’y a que le bon Dieu qui pourrait le faire… »

Toujours est-il qu’elle travaille depuis bientôt deux mois, cette commission des trente, créée pour régler les attributions des pouvoirs publics, pour donner au pays quelque chose qui ressemble à des institutions, à une organisation politique ! Après les sous-commissions qui ont préparé leurs projets, c’est la commission plénière qui entre en scène, qui discute, qui met en ligne des considérans, des amendemens, des sous-amendemens. Rien ne manque à cette discussion singulière et aux combinaisons sur lesquelles M. le président de la république est maintenant appelé à s’expliquer, non, rien n’y manque si ce n’est la lumière, quelques idées simples et le sentiment de la réalité des choses. Malheureusement en effet la commission n’a pas pris le meilleur chemin, elle a commencé son travail sous des impressions confuses, contradictoires, avec des arrière-pensées qui n’étaient pas de nature à faciliter son œuvre, et, depuis qu’elle existe, elle a toujours l’air de marcher à travers des charbons ardens, comme si elle avait peur de toucher à des questions compromettantes, de trop faire ou de ne rien faire. Elle n’a rien fait, cela est trop clair, et même en se prêtant à quelque transaction nouvelle, en faisant des concessions à M. le président de la république, il est fort à craindre qu’elle n’arrive qu’à quelque combinaison mal venue, toujours équivoque, sans autorité et sans efficacité, parce qu’elle ne pourra répondre à aucune des nécessités du moment.

Il n’y avait qu’une manière de procéder sérieusement, c’était de se mettre sans préjugé, sans arrière-pensée, en face de la situation et de savoir d’abord ce qu’on voulait. De deux choses l’une, ou bien on acceptait de se placer sur le terrain défini par le message de M. Thiers. C’était là évidemment le parti le plus simple, le moins compromettant après tout, puisque la république elle-même n’est nullement au-dessus de la souveraineté nationale, qui reste toujours en définitive maîtresse de l’avenir. Ce terrain une fois admis, il n’y avait qu’à marcher, à créer les institutions essentielles qui sont en vérité de tous les régimes, à organiser un pouvoir exécutif avec ses prérogatives nécessaires, à doter le pays des garanties conservatrices dont il a besoin. Seconde chambre, loi électorale, reconstitution militaire, réforme de l’instruction publique, réorganisation des finances, tout pouvait s’accomplir et se coordonner, tout se trouvait jusqu’à un certain point simplifié par cela seul qu’on écartait la question de régime. On donnait à l’établissement actuel une force de plus, au pays une certaine sécurité. Dans ce cas et dans ce cas seulement, on avait le droit de demander à M. Thiers de rester dans ses attributions indépendantes de chef du pouvoir exécutif. Si on ne voulait pas aller jusque-là, si on craignait de trop se risquer dans le définitif, il n’y avait pas beaucoup à faire en vérité, on n’avait pas le choix. Il ne restait plus qu’à prendre la situation telle qu’elle est et à l’organiser. Il fallait accepter les conséquences du parti qu’on adoptait sans se dissimuler qu’en entrant dans cette voie on allait droit au système de M. Grévy : l’assemblée souveraine résumant tous les pouvoirs avec un président du conseil responsable, toujours présent devant la chambre. Par le fait, on revenait sur ses pas, on rétrogradait au-delà de la loi Rivet. C’était du moins un système simple et rationnel.

Est-ce là ce que la commission des trente s’est proposé ? Nullement, elle a tout mêlé, tout confondu, elle a pris un peu de tous les systèmes, et elle est arrivée à mettre au monde une œuvre qui, si elle pouvait être adoptée, ne serait que l’organisation de tous les conflits, même peut-être de la guerre civile. La commission des trente propose une apparence de statut ; mais, elle réserve à l’assemblée la plénitude du pouvoir constituant, le droit d’abroger, de réformer ce statut comme toute autre loi, de sorte que la concession est à la merci d’un coup de majorité. Il y a un droit de veto attribué au pouvoir exécutif, seulement ce droit est illusoire dans la plupart des cas, surtout dans les circonstances les plus graves et les plus essentielles. Il y aura une seconde chambre, mais cette seconde chambre, dont le principe seul est admis, dont les conditions d’existence restent à débattre, ne sera constituée et n’entrera en fonctions qu’après l’assemblée actuelle. Quels seront enfin les rapportée M. le président de la république et de l’assemblée ? C’était là évidemment, le point délicat, c’est là que se concentre tout ce qu’on a pu imaginer de mieux en fait de précautions et de subtilités. M. Thiers ne communiquera avec la chambre que par voie de message. Il pourra, cependant comparaître, parler dans la discussion des lois ; seulement alors on ne délibérera pas en sa présence. Il sera sans doute écouté comme un avocat consultant de quelque poids, qui se retirera après sa plaidoirie, sans pouvoir entrer dans un débat, Il pourra aussi être entendu de la même façon quand il y aura des interpellations sur les affaires extérieures. Pour ce qui regarde la politique intérieure, il ne pourra intervenir que si un ministre déclare qu’il s’agit d’un cas de responsabilité pour le président de la république, et si l’assemblée y consent. Voilà donc ce que trente hommes éclairés, travaillant pendant deux mois, ont pu trouver de mieux pour mettre l’assemblée à l’abri des séductions de l’éloquence et pour mettre le premier des parlementaires du temps, devenu chef de l’état, à l’abri des tentations de cette vive et impétueuse nature qui entraîne au combat, partout où il y a un intérêt public en jeu ! Ils veulent faire de M. Thiers une sorte d’otage au pouvoir, un prisonnier de toutes les formalités, qu’ils consentent à honorer, mais qu’ils surveillent pour qu’il ne s’échappe pas. On serait même allé plus loin, si on eût écouté M. Baze, député d’Agen, qui voulait qu’on prît quelques précautions de plus, afin d’empêcher le chef du gouvernement de se servir du veto dans une pensée de coup d’état. Malheureusement pour lui, M. Baze n’a pas été payé de son zèle, et pendant qu’il était occupé à surveiller les pensées de coup d’état chez M. le président de la république, il s’est vu atteint dans son omnipotence de questeur par chambre, qui lui a enlevé brusquement cette distribution de billets d’entrée où il déployait une aménité et une importance faites pour le recommander comme le plus désagréable des officiers de l’assemblée. M. Baze a été sur le point de voir là un signe, des progrès de l’esprit révolutionnaire !

Revenons aux choses sérieuses. On a cru, on a dit un instant que la commission des trente était toute disposée à la conciliation. Elle y reviendra, il faut le croire ; elle n’a pas dit encore son dernier mot. Pour le moment, il est évident qu’on s’est un peu hâté de prendre des paroles pour la réalité, de voir un commencement de solution dans ce qui ne peut pas être un projet présentable aux yeux de ceux-là mêmes qui le proposent. La commission n’est arrivée à rien parce qu’elle se trompe, parce que même en ayant l’air de faire des concessions elle ne peut se défendre d’un certain esprit de défiance et d’hostilité mal déguisé. À quoi bon tous ces subterfuges et ces précautions inutiles on injurieuses ? Ne voit-on pas qu’à force de subtilités on finira par arriver à violenter la nature même des choses, à méconnaître les conditions essentielles de toute une situation, à rendre impossible la marche des affaires ? Si on avait le malheur de croire à ces dangers de coups d’état contre lesquels on semble se prémunir, est-ce qu’on se figure sérieusement qu’on pourrait les conjurer par toutes ces minutieuses formalités de procédure parlementaire, par ces toiles d’araignée qui n’ont jamais arrêté les fauteurs d’attentats ? Si on n’y croit pas, qu’on nous passe le mot, c’est la plus singulière puérilité d’avoir l’air de se mettre en défense contre un ennemi imaginaire, de fonder sur la méfiance organisée les rapports de deux pouvoirs faits pour vivre ensemble, pour se retrouver chaque jour ensemble à la peine et à l’honneur dans les cruelles circonstances que nous traversons. M. le duc Decazes disait récemment que la situation de M. Thiers était exceptionnelle ; c’est justement parce que cette situation est exceptionnelle que la présence de M. le président de la république à la chambre n’est pas plus extraordinaire que tout le reste. Que dans l’intérêt d’une indépendance mutuelle on eût négocié avec M. Thiers pour obtenir de lui qu’il allât plus rarement à l’assemblée, qu’il se mêlât moins vivement, moins directement aux discussions qui s’agitent, rien de mieux, et dans ces termes, puisqu’on ne voulait pas aller jusqu’à un régime plus précis, c’était sans doute facile ; mais, les choses étant ce qu’elles sont, il faut l’avouer, on semble un peu trop frapper un homme d’exclusion ou de suspicion pour son expérience, pour son éloquence, pour la séduction de sa parole et de son talent. On prend des mesures contre le premier dignitaire de l’état. Telle est la situation. Il ne s’agit pas seulement en effet d’épargner à M. Thiers les excitations et les froissemens des luttes quotidiennes ; il s’agit de limiter la sphère de son action parlementaire, de le reléguer dans une sorte d’isolement, de tracer autour de lui comme une circonvallation qu’il ne pourra franchir que dans certaines occasions, dans certaines conditions ! Et quelle raison sérieuse peut-on invoquer pour justifier cette anomalie ?

M. Thiers, il nous semble, est député comme tout le monde, il l’est même un peu plus que tout le monde, puisqu’il est l’élu de vingt-six départemens, et il n’y a aucune espèce de disposition constitutionnelle qui lui enlève le droit de rester député. Lorsqu’il a été appelé au pouvoir par une désignation universelle, il a été choisi entre tous précisément parce qu’il était M. Thiers, parce qu’on comptait sur ces qualités personnelles, qui font sa supériorité, sur son expérience comme sur son patriotisme, sur ses lumières comme sur son dévoûment. On ne lui a pas imposé alors des restrictions, on pensait bien au contraire qu’il ne se ménagerait pas, qu’il serait le premier sur la brèche. Et ces talens qui ont captivé la France, qui ont inspiré toute confiance au pays, on interdirait aujourd’hui à M. Thiers de s’en servir, comme on enlèverait à un soldat ses meilleures armes ! on viendrait lui dire qu’il ne comparaîtra devant la chambre que d’une certaine manière, en cérémonie, qu’on ne délibérera pas en sa présence, qu’il ne pourra parler sur la politique intérieure que si un ministre le demande et si l’assemblée veut bien y consentir ! Y a-t-on bien réfléchi ? Et si l’assemblée ne consent pas à entendre M. le président de la république, comment se passeront les choses ? Et si, après que le chef du pouvoir exécutif aura quitté la chambre, il se produit dans la délibération de nouveaux discours qui nécessitent une réponse, faudra-t-il encore procéder par un message, revenir avec le même cérémonial, pour se retirer et jouer ainsi aux propos interrompus ? Tout cela, on en conviendra, est un tissu d’étranges combinaisons.

Eh bien ! soit, M. Thiers a tout accepté, tout subi, nous le supposons un instant. Il ne paraîtra pas du tout à la chambre, il ne troublera plus personne par le prestige de sa parole, on aura toute liberté. Les affaires en marcheront-elles mieux ? Les discussions seront-elles plus profitables parce qu’elles ne seront plus éclairées par cette lumineuse éloquence ? On a aujourd’hui justement un exemple sous les yeux. L’année dernière, on a discuté et voté des lois sur l’élection des maires, sur la décentralisation. M. Thiers ne partageait point assurément les idées qui prévalurent alors. Il s’abstint cependant, il ne pesa pas sur la discussion, ou du moins il ne parut à la chambre qu’une fois pour demander que la passion décentralisatrice n’allât pas jusqu’à enlever au gouvernement le droit de nommer les maires dans les villes d’une certaine importance. Qu’arrive-t-il aujourd’hui ? Les événemens ont marché, l’expérience s’est faite, elle est assez triste. Tout récemment, une commission parlementaire s’est occupée de ces questions, et on paraît déjà faire de singulières réflexions sur les conséquences des lois de l’an passé, sur l’anarchie administrative qu’elles ont développée. Lorsqu’on se laisse troubler par la passion politique, on accuse volontiers le gouvernement d’être l’auteur du mal, d’avoir de mauvais préfets, de ne pas sévir contre les municipalités qui s’écartent de leurs devoirs. C’est bien facile à dire. En bonne conscience, que peut le gouvernement dans les conditions qu’on lui a faites ? Quant au mal lui-même, il est certainement criant. Le ministre de l’intérieur, M. de Goulard, n’a rien caché ; il l’a dit nettement : « Les liens qui attachent les municipalités au pouvoir central tendent à se dénouer tous les jours par l’apathie, par l’inaction. Les maires ne se mettent plus en rapport avec l’autorité supérieure, ne répondent plus aux lettres des préfets, des sous-préfets… » Toujours est-il qu’il faudra revenir dans une certaine mesure sur ce qu’on a fait, si on ne veut pas laisser l’anarchie s’étendre et envahir l’administration française. Franchement, croit-on que les lois discutées et votées l’an dernier eussent été moins bonnes, que l’intérêt public eût souffert, si M. Thiers était allé défendre ses opinions avec cette vivacité, avec cet éclat de parole et même, si l’on veut, avec cette passion dont on redoute tant l’influence ? Sa prévoyance modératrice eût peut-être épargné à l’assemblée la peine de se trouver aujourd’hui dans cette situation où l’on semble chercher un moyen de réparer le mal sans paraître trop se désavouer.

On croit sans doute se tirer d’affaire par un mot, en représentant les interventions de M. Thiers comme un acte de pouvoir personnel, comme un abus d’influence par le talent, et en se piquant d’opposer à cette dictature de l’éloquence ce qu’on appelle les règles, les traditions du régime parlementaire. C’est l’erreur la plus dangereuse ou la plus singulière des illusions. Il faut tenir compte des situations et des circonstances. On n’est point du tout parlementaire aujourd’hui parce qu’on veut appliquer la responsabilité ministérielle d’une certaine façon et faire du chef de l’état un être inerte, suspect et asservi. Ce que la commission des trente cherche péniblement, ce qu’elle travaille à organiser, c’est quelque chose qui consacre, qui maintienne dans sa plénitude l’omnipotence, la dictature de l’assemblée. Elle ne le croit pas, elle s’en défend, elle ne revient pas moins tout simplement dans un autre sens et avec d’autres pensées aux traditions de la convention, et c’est ici que la commission des trente, sans y songer, tombe dans le piège de ses propres contradictions. On semble oublier que le régime parlementaire, le plus beau des systèmes politiques, est un système bien plus complexe, reposant sur une répartition de prérogatives, sur une pondération de pouvoirs indépendans, de telle façon que l’opinion finisse par se dégager, par avoir le dernier mot, sans se manifester néanmoins par la prépotence directe et exclusive d’une chambre.

La commission des trente pouvait s’acheminer vers ce but, elle n’avait qu’à entrer dans la voie qu’on lui ouvrait, et à créer quelques institutions organiques fixant le rôle et les attributions des pouvoirs, replaçant le gouvernement dans ses vraies conditions d’indépendance et de responsabilité ; mais non, ce n’est point là ce qu’on a voulu, et à quoi est-on arrivé ? On tient à ce que M. Thiers soit moins un vrai chef de gouvernement que le mandataire, le délégué de l’assemblée, M. Amédée Lefèvre Pontalis l’a dit en propres termes, et ce mandataire ne pourra qu’avec toute sorte de restrictions venir rendre compte de ses actions, exposer sa politique ! S’il se croit obligé par raison d’état à prendre quelque mesure de précaution, comme il l’a fait il y a quelque temps à l’égard du prince Napoléon, c’est à peine si on lui permettra de s’expliquer. M. le président de la république est responsable, et on lui marchande le droit de se défendre devant ceux qui peuvent le condamner ! On s’ingénie à créer, dans un intérêt de tactique, une sorte d’intermédiaire, une responsabilité ministérielle qui n’est guère qu’un moyen d’atteindre le chef du pouvoir exécutif sans l’avoir entendu, en faisant comme s’il n’existait pas ! M. Thiers a mille fois raison s’il ne s’incline pas devant toutes ces merveilleuses combinaisons. Dans la situation qu’on lui fait, c’est lui qui est le seul et vrai parlementaire. Si l’on tient absolument à rester une assemblée omnipotente imposant des volontés, n’admettant aucune contradiction, il y a un moyen bien plus simple : c’est de faire comme la convention, de gouverner comme elle par des comités. Voilà où l’on en vient en confondant tout, en s’égarant dans ces laborieuses subtilités, en se laissant entraîner par cette logique de la défiance dont on est obligé de désavouer les conséquences extrêmes, et la raison à peine voilée de ces contradictions, c’est qu’on veut bien appliquer au gouvernement les règles parlementaires, mais on ne voudrait pas les accepter pour soi-même. On voudrait avoir l’air de tout organiser, une seconde chambre, les rapports des pouvoirs publics, en réservant tout, en ajournant la seconde assemblée, en se contentant de ramener le gouvernement à une condition subordonnée.

Quand on invoque ce régime parlementaire, qu’on a certes raison d’aimer et de vouloir donner à la France, le mieux serait de ne pas le rendre impossible ou tout au moins bien difficile, de l’accepter dans ce qu’il a de bienfaisant et d’efficace. Qu’on le pratique résolument, d’un effort soutenu, en s’appliquant sans jalousie vulgaire et sans arrière-pensée aux affaires sérieuses qui intéressent le pays ; mais pour cela il ne faudrait pas dire assez naïvement, comme on le fait quelquefois, par exemple au sujet des maires et des municipalités ou de la loi électorale, qu’il y a des mesures qui pourraient être utiles, dont on craint cependant de prendre l’initiative parce qu’elles seraient impopulaires, et dont on veut laisser la responsabilité au gouvernement. Il ne faudrait pas, au risque de dénaturer le rôle d’une assemblée, multiplier les interpellations sur ce qui se passe dans une petite ville. Il ne faudrait pas se jeter à l’aventure dans des campagnes comme celle qu’on a récemment engagée contre M. le ministre de l’instruction publique.

Ce qu’on a voulu faire ce jour-là, nous ne le savons vraiment, ou plutôt il est assez facile de s’en douter ; dans tous les cas, l’affaire a été conduite d’une singulière façon. Au premier abord, la question était des plus simples. On discute précisément à l’heure qu’il est une loi sur la réorganisation du conseil supérieur de l’instruction publique. M. Jules Simon, de son côté, a publié dans l’intervalle des vacances des programmes et des circulaires qui modifient jusqu’à un certain point l’économie des études. Avait-il ce droit ? Il l’avait incontestablement dans une certaine mesure, puisqu’il n’y avait plus de conseil supérieur pour le moment. Il avait d’ailleurs notablement atténué d’avance la difficulté en déclarant qu’il soumettrait ses programmes au conseil, qui va être bientôt reconstitué. Dès lors tout se trouvait simplifié et régularisé. Était-il bien nécessaire après cela de transformer l’assemblée en conseil pédagogique pour lui soumettre des questions de thèmes ou de vers latins ? N’était-ce pas livrer au hasard d’une délibération incompétente l’intérêt même des études classiques qu’on voulait défendre ? N’importe, on est entré en guerre, on a ouvert le feu de toutes les batteries contre la forteresse d’où M. Jules Simon n’a pas envie d’être délogé ; puis on s’est dérobé tout à coup ; lorsqu’il s’est agi de voter sur la priorité entre plusieurs ordres du jour, dont l’un était favorable au ministre et accepté par le gouvernement tout entier, une partie de la droite s’est abstenue. Le lendemain, l’ordre du jour lui-même n’a eu contre lui qu’un assez petit nombre de voix, et on a couvert la retraite en déclarant que par l’abstention de la veille on avait atteint le but qu’on poursuivait. Ainsi a fini la grande manifestation organisée contre le ministre de l’instruction publique. M. Jules Simon pouvait être vulnérable par plus d’un côté ; on a trouvé moyen de lui donner raison et de lui laisser la victoire. Franchement, si c’est ainsi qu’on entend pratiquer le régime parlementaire, et surtout l’appliquer au chef du gouvernement lui-même, il y a de quoi réfléchir, il y a de quoi se demander ce qui se cache sous ces revendications jalouses des droits souverains d’une assemblée qui prétend tout faire, tout régler, s’occuper de combinaisons monarchiques et de vers latins, du pape et de ce qui se passe dans le dernier village de France !

Au fond, qu’on en convienne, on ne s’occupe guère en tout cela du régime parlementaire, ou du moins, aux yeux d’une partie de la droite dont la commission des trente représente les idées, ce n’est qu’un moyen de maintenir intacte l’omnipotence d’une assemblée où l’on croit avoir une majorité, instrument naturel de la politique qu’on ne désespère pas de faire prévaloir. Que la droite dispute le terrain qui se dérobe sous ses pas, qu’elle refuse au régime actuel, sous le prétexte spécieux des droits parlementaires, tout ce qui pourrait fixer et affermir un peu la situation, elle est peut-être dans son rôle, quoique ce soit un rôle assurément dangereux et peu prévoyant ; mais alors que veut-elle ? que propose-t-elle ? Ce qu’elle veut, on le sent, on le voit bien, elle garde obstinément l’espoir de faire triompher sa politique à la fois monarchique et religieuse. Aussi s’empresse-t-elle d’accueillir tout ce qui lui apparaît comme un encouragement, comme un signe favorable pour la réalisation de ses desseins. Quoi donc ? les princes d’Orléans seraient allés à la messe du 21 janvier en mémoire de Louis XVI ! M. le comte de Paris aurait dit, au témoignage de M. de Larochefoucauld, qu’il n’y avait plus qu’une monarchie en France ! M. le duc de Nemours aurait parlé avec convenance du drapeau blanc ! La fusion est donc enfin accomplie ! Nous admirons toujours la facilité avec laquelle certains esprits se laissent aller aux fantaisies de leur imagination, et se complaisent à interpréter la moindre démarche, la moindre parole. Ils semblent oublier que les affaires humaines ne marchent pas si aisément. Si cette fusion dont on parle toujours et qui fuit sans cesse n’est pas aussi assurée qu’on le croit, c’est qu’il y a autre chose à faire qu’à rapprocher des princes et à fondre les couleurs de deux drapeaux. Il y a deux idées, deux politiques, deux traditions, on pourrait dire deux sociétés, qu’il faudrait concilier.

Cette fusion-là, est-on bien sûr qu’elle soit faite en France ? Les princes n’ont une signification publique que par ce qu’ils représentent, et, quand même ils se rapprocheraient personnellement, les causes dont ils sont la vivante expression ne resteraient pas moins distinctes. Le drapeau blanc a été le symbole de bien des gloires, le drapeau tricolore a été attristé par bien des défaites cruelles. Et après ! où veut-on en venir ? Peut-on demander sérieusement à une nation de se repentir de son existence de quatre-vingts ans, de faire amende honorable de ses vœux, de ses espérances, de ses idées les plus chères, voire de ses illusions, de la même façon qu’un prince va voir un autre prince ? Est-ce qu’on efface ainsi l’histoire ? Ce qu’il y a de vrai, c’est que de temps à autre on revient à cette idée et on parle de la fusion sans que rien ait changé réellement. Fût-on plus avancé qu’on ne l’est, il y aurait toujours une difficulté qui ne serait pas sans quelque importance. Il resterait encore à savoir comment on ferait pour établir cette monarchie, pour la substituer au régime actuel, qui, tout faible qu’il paraisse, n’est peut-être pas aussi facile à supprimer qu’on le pense. C’est donc sur une quasi-impossibilité morale et sur les plus grandes, les plus délicates difficultés matérielles, qu’on fonde toute une politique. C’est pour cela qu’on refuse au pays les moyens de s’établir avec quelque sûreté dans les conditions où les circonstances l’ont placé, qu’on prolonge les incertitudes, les périls d’un provisoire agité, et qu’on accepte enfin la responsabilité des crises qui peuvent éclater à l’improviste ! Ces crises, on se croit peut-être en mesure de les dominer, et c’est la plus périlleuse des chimères, car, si la France devait subir le malheur de passer par de nouvelles épreuves révolutionnaires, l’héritage risquerait fort de ne pas passer à la monarchie qu’on rêve, il serait à la première dictature improvisée par les événemens et capable de rendre le repos au pays.

Ce qu’il y a de grave dans ces idées, fort peu réalisables, auxquelles la droite sacrifie la sécurité du moment, c’est qu’elles n’ont pas seulement le caractère d’une réserve politique en faveur d’une forme de gouvernement, elles procèdent d’une préoccupation toute religieuse. Oui, ces royalistes intraitables sent encore plus cléricaux que légitimistes, et ils croient tout aussi facile de replacer le pape sur son trône temporel que de ramener le roi à Paris ou à Versailles. Toutes les fois que l’occasion s’en présente, ils ne négligent pas de laisser apparaître cette double pensée, et récemment encore il n’a pas tenu à eux de compromettre les relations de la France avec l’Italie. Ils ont échoué, il est vrai, dans l’interpellation qu’ils avaient préparée au sujet de la démission de M. de Bourgoing et de son remplacement par M. de Corcelle comme ambassadeur auprès du saint-siège ; mais il y a eu, dit-on, toute une campagne moins avouée, moins saisissable, pour arriver au même but par un autre chemin. Ce qu’on se proposait en effet, c’était d’obtenir le rappel de M. Fournier, violemment soupçonné de tenir un langage trop favorable à l’Italie, et d’avoir reçu avec politesse quelques Français peu orthodoxes de passage à Rome. Ce que M. Fournier a dit et ce qu’il n’a pas dit, on a tout exploité ; on a entouré le gouvernement d’obsessions. Le coup était habilement monté, et s’il eût réussi, c’était évidemment une victoire pour ceux qui voudraient que la France n’eût point de représentant auprès du roi Victor-Emmanuel à Rome, c’est-à-dire qu’il y eût une véritable rupture avec l’Italie. M. le président de la république, quelles que soient ses opinions anciennes sur les affaires de Rome, n’est point homme à se dissimuler le péril de telles aventures. Il n’a point eu de peine à reconnaître que, s’il cédait à ces importunités de l’esprit de secte, s’il rappelait M. Fournier, il s’exposait à ce qu’on pût mal interpréter ses intentions et même peut être avoir moins de confiance dans sa politique. Il était d’autant plus fondé à résister aux obsessions dont on l’excédait, qu’il n’a pas cessé depuis longtemps d’entretenir les relations les plus conciliantes avec le gouvernement italien, toujours animé des intentions les plus amicales à l’égard de la France.

M. Thiers a écarté fermement ce danger, et si on le pressait encore, il n’aurait qu’une chose bien simple à faire, ce serait de porter la question devant l’assemblée elle-même, devant le pays, et de demander aux fanatiques de la droite s’ils veulent accepter une rupture avec l’Italie, s’ils veulent braver les conséquences d’une telle politique. Ainsi donc voilà ce que la droite met dans son programme, la guerre civile peut-être pour faire triompher la monarchie, la guerre étrangère pour le rétablissement du pape. C’est en vérité trop des deux articles dans un seul programme, et la France, nous n’en doutons pas, trouvera dans l’assemblée une majorité suffisante pour lui donner pleine satisfaction dans ses besoins de paix avec tout le monde comme avec elle-même.

CH. DE MAZADE.