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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1843

Chronique n° 259
31 janvier 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 janvier 1843.


La question du droit de visite est encore la grande affaire du jour. Toute autre question politique semble s’effacer devant ce débat de droit international. La diplomatie s’est installée à la tribune et s’efforce d’en bannir les questions de politique intérieure. On pourrait s’en féliciter, si ce fait était la preuve que les questions de l’intérieur sont, aux yeux de tous les partis, définitivement résolues, et si on était assuré pour les questions diplomatiques d’une discussion sérieuse et mesurée. Il serait pénible de voir ces questions compliquées et délicates livrées aux emportemens de l’esprit de parti et aux hasards d’une improvisation téméraire. D’un côté, le droit public n’offre rien de plus difficile que les questions de droit maritime qui se rattachent aux traités de 1831 et 1833, car, pour peu qu’on pénètre au fond de ces questions, on rencontre deux maximes et deux pratiques diamétralement opposées et peut-être également excessives. D’un autre côté, ces débats, par leur nature, agitent tous les sentimens nationaux, enflamment les imaginations et raniment les souvenirs les plus irritans. Nous serions fâchés qu’il en fût autrement ; l’insensibilité, la froideur du pays, seraient un symptôme funeste ; tout est préférable à la léthargie nationale, à la mort de l’esprit public. Il n’est pas moins vrai que ceux qui, au fond, désirent autant que personne éloigner les conséquences possibles d’un ébranlement général des esprits, doivent sentir la nécessité d’apporter dans ces débats la mesure, la modération qui leur est en même temps commandée par la dignité nationale. Les criailleries et la colère n’appartiennent qu’aux faibles ; elles sont presque toujours une preuve d’impuissance.

La discussion de la chambre des pairs sur le droit de visite a rempli toutes les conditions désirables ; elle a été sérieuse et contenue. Nous arrivons trop tard pour entrer dans les détails de ce beau débat : le public les connaît long-temps. Il n’est pas besoin de lui rappeler que les traités de 1831 et 1833 ont été attaqués, entre autres, par M. Ségur de Larmoignon et M. le duc de Noailles avec une mesure et une prudence qui n’ôtaient rien à la vigueur du raisonnement et à la franchise des opinions. Aussi les deux discours avaient-ils produit une forte impression sur la chambre, et, malgré la parole toujours habile de M. Guizot, le résultat du scrutin était encore on ne peut pas plus incertain. M. de Broglie a mis dans la balance le poids de sa parole et de son autorité. Son discours restera dans nos annales parlementaires comme la preuve de tout ce qu’un caractère noble et pur peut ajouter de puissance et d’éclat à un grand talent.

On assure que M. de Broglie a enlevé beaucoup de suffrages à l’amendement proposé, qui cependant en a encore réuni 67 sur 185 votans. C’est un fait qui honore à la fois l’orateur et la chambre ; l’orateur qui agit sur ses collègues non-seulement par le talent, mais par la loyauté et l’autorité morale de son caractère ; la chambre, qui n’apporte pas dans les débats de préoccupations invincibles et qui n’a point de parti pris. C’est là ce qui la distingue essentiellement. Composée en grande partie d’hommes qui ont l’intelligence de la politique sans en éprouver les passions, qui ne cherchent plus rien pour eux-mêmes et n’aspirent qu’à terminer avec dignité et sans reproche, dans une glorieuse retraite ou sur les hauts siéges de la magistrature, ou dans les nobles loisirs de la vie privée, une carrière honorable, la chambre des pairs ne saurait être confondue avec ces assemblées politiques qu’agite la lutte des partis, et dont toute grande discussion est un combat entre les hommes qui aspirent au pouvoir et ceux qui l’occupent. C’est là le lot des assemblées populaires, et il est bon qu’elles puissent librement se développer selon les lois de leur nature ; il est bon qu’une arène légale soit ouverte à ces combats ; mais il est bon aussi, il est nécessaire qu’à côté de ce bruyant théâtre où se préparent les péripéties de la politique du jour, et s’accomplissent les catastrophes ministérielles, une enceinte soit ouverte aux intelligences sans passion, à l’expérience désintéressée, à l’impassible raison d’état. C’est le sénat à côté du forum. Si l’un est indispensable à la vie politique du pays, l’autre ne l’est pas moins au développement régulier et au maintien de la puissance nationale. Celui qui imaginerait de faire de la chambre des pairs une chambre des députés au petit pied, ne ferait qu’une chose ridicule en soi et funeste au pays par ses résultats. Les luttes personnelles appartiennent au Palais-Bourbon ; il ne doit y avoir au Luxembourg que des discussions d’affaires, mais des discussions profondes, dignes, fermes ; le pays ne demande pas à la chambre des pairs des impulsions, mais des lumières, de l’expérience, de l’autorité morale et au besoin une salutaire résistance.

Il en est des personnes collectives comme de l’individu. Pour les états aussi, la perfection consiste dans l’équilibre des facultés. Les deux chambres ne représentent pas, ne doivent pas représenter la même faculté de l’esprit humain.

C’est à la chambre élective que s’agite dans ce moment la question du droit de visite. On n’a eu jusqu’ici qu’une discussion générale ; le combat décisif, corps à corps, sera livré au sujet du paragraphe proposé par la commission. Si ministérielle qu’elle fut, la commission n’a pu se dispenser de le proposer ; elle aurait été débordée par l’assemblée et aurait perdu toute influence sur le débat. Elle s’est donc appliquée à construire une phrase qui, selon le goût du lecteur, peut signifier quelque chose ou ne signifier rien du tout. C’était un problème ingénieux qu’elle s’était donné à résoudre ; elle l’a à peu près résolu. L’esprit ne manquait pas dans la commission. Nous croyons cependant que ce travail, destiné à satisfaire tout le monde, a été peine perdue. Le paragraphe de la commission sera, nous voulons le croire, adopté par la chambre, mais après les commentaires les plus explicites. Ajoutons que, si l’opposition avait quelque peu le gouvernement d’elle-même, elle s’abstiendrait de tout amendement ; elle ne s’exposerait pas à une défaite ; elle se dirait que l’essentiel pour les adversaires du droit de visite n’est pas de changer les termes employés par la commission, mais de les expliquer et de les commenter. Elle se dirait en outre que le commentaire serait d’autant plus efficace et d’autant plus embarrassant pour les ministres, qu’il serait l’œuvre des conservateurs. Elle se dirait que l’opposition n’a besoin ici que d’adhérer et de grossir la majorité contraire au droit de visite.

Il est fort douteux que les choses se passent ainsi. Les uns voudront donner à leurs électeurs des preuves éclatantes et personnelles d’ardeur nationale ; les autres essaieront d’un amendement qui puisse démolir le ministère à l’instant même. C’est ainsi que le cabinet peut espérer une victoire. Plus les amendemens qu’il parviendrait à faire rejeter seraient hostiles et pressans, et moins par contre-coup serait significatif le paragraphe de la commission. Il est tel amendement qui, une fois rejeté, ne laisserait aucune valeur à ce paragraphe.

L’évènement mémorable de la discussion générale, à la chambre des députés, a été le discours de M. de Lamartine, ou, comme on l’a dit, l’acte de M. de Lamartine ; car c’est l’acte qui est tout, le discours n’est rien. Il a enveloppé de sa magnifique parole des idées qui n’avaient rien de neuf, rien de piquant, des accusations qui ont fort vieilli et qui n’avaient quelque verdeur que lorsque l’illustre orateur mettait au service des centres toute la puissance de son talent. Mais n’insistons pas sur ce point. Qu’un conservateur passe à la gauche ou qu’un membre de l’opposition pénètre dans les rangs des hommes gouvernementaux, nous n’examinons que les résultats politiques ; il ne nous appartient pas de scruter les consciences. D’ailleurs, nous l’avons dit aux premiers symptômes du fait qui vient de s’accomplir, M. de Lamartine est de ces hommes qui agissent toujours par sentiment, par antipathie ou sympathie, mais jamais par calcul.

M. de Lamartine nous a dit trois fois qu’il passait à l’opposition et qu’il y passait pour toujours. Soit : c’est son affaire. Cependant que fera-t-il au sein de l’opposition ? Quelles ressources peut lui offrir l’opposition ? Quelles ressources peu t-il lui apporter ? C’est Là ce qu’il ne nous est pas donné de comprendre. M. de Lamartine se trouvera peut-être d’accord avec elle sur quelques questions de réforme électorale, sur l’adjonction des capacités, sur les incompatibilités, que sais-je ? Mais, n’en déplaise, ce ne sont pas là des questions capitales aujourd’hui. A part quelques écrivains et quelques députés, qui pense dans ce moment à ces questions ? qui s’en occupe ? Personne. Reste donc l’extérieur. A cet endroit, l’accord entre M. de Lamartine et l’opposition est-il réel ou n’est-il qu’apparent ? Plein d’idées généreuses t de sentimens expansifs, M. de Lamartine est, par son esprit et par ses tendances, quelque peu cosmopolite. Il aime la paix ; il ne veut point de guerre offensive ; il repousse les conquêtes ; c’est dire qu’il respecte les traités de 1814 et 1815 ; il est philanthrope, négrophile, et nous ne savons pas si, au risque de voir les négriers étendre leur infatue et abominable trafic, M. de Lamartine verrait avec plaisir supprimer le droit de visite.

L’esprit de la gauche au contraire est tout-à-fait positif. On la méconnaît lorsqu’on lui reproche de n’avoir que des idées vagues et de ne pas savoir ce qu’elle veut. Elle sait parfaitement ce qu’elle veut, et ses idées sont arrêtées jusqu’à l’obstination. On peut croire qu’elle désire l’impossible, qu’elle se propose un but qu’on ne saurait atteindre ; mais ses désirs sont connus, le but est déterminé. La guerre l’effraie peu, les conquêtes ne lui déplaisent point ; les traités de 1814 et 1815 lui sont odieux, elle est sans doute philanthrope, mais d’une philanthropie qui ne la gêne guère. C’est ainsi qu’elle veut avant tout l’abolition du droit de visite, sauf à voir après ce qu’il adviendra de la traite des noirs et de l’esclavage. Bref, on peut trouver la politique de l’opposition imprudente, turbulente, téméraire ; mais il n’y a rien là de poétique, de social, d’humanitaire.

Faut-il dire notre pensée tout entière ? M. de Lamartine est poussé à l’opposition plus encore parce qu’il n’aime plus les conservateurs, que par inclination pour la gauche. Il a cru de bonne foi se sentir rapproché des uns par cela seul qu’il brisait ses liens avec les autres. La théorie lui a dit qu’après tout il faut se mettre avec quelqu’un et ne pas marcher seul. Sa nature, plus forte que la théorie, l’emportera sur ces combinaisons politiques, et il marchera seul, ou à peu près seul. Qu’il s’en console : c’est ainsi que se comportent les aigles.

Quoi qu’il en soit, le rôle de M. de Lamartine devient difficile, sa position très délicate. Plus il s’isolerait des hommes parlementaires, plus les partis qui s’agitent en dehors de la légalité fixeraient les yeux sur lui, et pourraient nourrir à son endroit des espérances que M. de Lamartine ne réaliserait certes pas, mais dont il serait déjà déplorable d’être l’objet. La parole de M. de Lamartine est si puissante ! si propre à remuer les cœurs, à exalter les esprits ! L’illustre orateur le sait bien. Les hommes auxquels la Providence a confié le feu sacré, les princes de l’imagination, doivent plus que tout autre, dans les orages de la politique, ménager leur parole, contenir leur force. Ils peuvent ajouter à la tempête comme ils peuvent l’apaiser. Ils ont devant eux deux carrières, deux buts, deux renommées. Le caractère et les antécédens de M. de Lamartine nous rassurent. Il a pu se détacher des conservateurs de la chambre ; il ne se séparera jamais de l’ordre public.

La chambre est entrée dans la discussion des paragraphes de l’adresse. A propos du paragraphe où il est parlé du bon ordre des finances et du crédit public fondé sur notre économie comme sur noue richesse, M. Jacques Lefebvre voulait qu’on ajoutât : et sur notre loyauté. Cela pour donner une leçon, une admonestation officielle, solennelle, au gouvernement des États-Unis. Mais qu’a donc M. Lefebvre ? Quelle inquiétude l’agite, le tourmente ? Il paraît s’être donné la mission de nous brouiller avec l’univers. Au nom de Dieu, qu’on le nomme ministre des finances, et qu’il n’en soit plus question. Il a décidément besoin d’un portefeuille pour se calmer. Au surplus, comme il ne s’est pas trouvé dans la chambre un seul membre qui l’ait appuyé, l’amendement n’a pas eu les honneurs d’un vote.

Le paragraphe qui a trait à notre politique, en Orient a donné lieu à une longue et intéressante discussion, à laquelle ont pris part M. le ministre des affaires étrangères, M. de Carné et M. Janvier. M. David, ancien consul à Smyrne, a proposé un amendement dont le but réel était de pousser le gouvernement à ressaisir, en Orient, sur les populations catholiques, une grande influence, une protection exclusive. Nous le craignons, c’est là un anachronisme, plein sans doute de bonnes intentions et de nobles sentimens. On oublie trop que l’Orient n’est plus ce qu’il était ; qu’il a eu ses révolutions, que l’empire a été démembré, qu’il s’est formé à côté un royaume chrétien, le royaume de Grèce, royaume qu’il faut maintenir à tout prix, et agrandir un jour si cela est possible ; que l’Orient est toujours à la veille d’une grande crise politique, d’une crise qui pourrait agiter le monde entier et amener de grandes catastrophes. Il est évident qu’en présence, de ces faits nouveaux, la diplomatie a dû modifier ses allures, élargir son horizon, et voir de plus haut les mêmes questions qu’on pouvait traiter jadis comme des questions toutes locales et isolées. Ce n’est pas trop du concours de l’Europe pour préparer, si cela est possible, une solution pacifique et équitable du problème oriental. Ce que nous reprocherions à la diplomatie européenne, ce n’est pas son intervention, mais sa lenteur ; ce que nous reprocherions à la nôtre, ce n’est pas de conférer de ces grandes affaires, de ces graves complications, avec les autres diplomaties chrétiennes, mais c’est de ne pas le faire avec plus d’énergie, plus de résolution ; c’est de ne pas faire assez sentir que la France, étant évidemment la plus désintéressée dans les affaires matérielles de l’Orient, saurait au besoin déployer, même seule, au profit de l’humanité et du christianisme, une puissance que les plus malveillans ne pourraient calomnier. Une allure plus résolue et au besoin plus énergique stimulerait les cabinets, qui ne voudraient ni être devancés ni s’exposer à des complications inattendues, et imposerait à la Porte. Il est ridicule de voir les envoyés de l’Europe joués par des ministres turcs en l’an de grace 1843.

Quoi qu’il en soit, la question a changé de face aujourd’hui à la chambre. La commission avait modifié le paragraphe du projet, et M. David s’était réuni à la nouvelle rédaction ; mais le paragraphe disant toujours que les populations chrétiennes de la Syrie avaient obtenu une administration conforme à leur foi et à leurs vœux, M. Berryer a proposé de dire seulement : « L’établissement d’une administration plus régulière. » Cet amendement, vivement combattu par le ministère et par le rapporteur de la commission, soutenu par MM. Dufaure, Lamartine et Vivien, a été adopté au scrutin secret à la majorité de 206 voix contre 203.

Mais encore une fois, et les affaires d’Orient et les autres points de l’adresse ne sont dans ce moment que des questions secondaires et qui ne fixent nullement l’attention du public. C’est sur le droit de visite qu’elle se concentre. On sent que cette question pourrait seule avoir une double et grande portée, un plus grand refroidissement dans nos relations avec l’Angleterre, peut-être même une sorte de brouillerie et une crise ministérielle. C’est là ce que les uns espèrent, ce que les autres craignent. Inde irae.

Jusqu’ici les chefs des grandes fractions de la chambre n’ont pas abordé la tribune au sujet du droit de visite. On n’a pas entendu M. Thiers, M. Barrot, MM. Dufaure et Passy, M. Berryer. Il serait singulier qu’une discussion qui pourrait avoir de si graves conséquences n’amenât, en présence des ministres, aucun des chefs reconnus dans les rangs anti-ministériels ou peu ministériels de la chambre. Disons cependant qu’on annonce un discours de M. Odilon-Barrot.

Les Valaques ont nommé leur nouvel hospodar. C’est M. Bibesco. Les uns s’obstinent à ne voir en lui qu’une créature de la Russie ; les autres, se rappelant qu’il a été élevé en France, comptent sur ses sentimens de reconnaissance et d’affection envers le pays qui lui a été une seconde patrie. C’est en France qu’il est né à la vie de l’intelligence. Quant à nous, nous aimons à croire, et quelques renseignemens nous autorisent en effet à penser que M. Bibesco saura s’élever à toute la hauteur de sa situation, et qu’il en comprendra toutes les nécessités. L’hospodar de la Valachie ne doit être ni Russe ni Anglais, ni Français ; il doit être Valaque. Il y a beaucoup à faire dans les provinces danubiennes, mais rien ne peut se faire que modestement, à petit bruit et en vue d’un avenir dont probablement les hommes d’aujourd’hui ne jouiront pas. Il faut le plus noble de tous les courages qui est celui de faire le bien sans espérance d’en voir les résultats, de greffer l’arbre dont nos héritiers pourrons seuls savourer le fruits. Et ce bien, si modeste et désintéressé qu’il puisse être, n’est pas moins fort difficile à faire. Il n’est pas de position plus délicate, plus scabreuse que celle d’un hospodar des provinces du Danube. Que d’intrigues s’agitent autour de lui ! Que d’influences opposées et redoutables à ménager ! Que de faux amis ! Que de protecteurs perfides ! Que d’ennemis ouverts et cachés ! Ces princes rappellent les petits souverains de l’Italie à la fin du moyen-âge. Hélas ! que pouvaient-ils malgré leur admirable sagacité, leur incomparable adresse ? Les évènemens étaient plus forts qu’eux : l’habileté est nécessaire, mais en politique elle ne suffit pas sans la force.

Le parlement anglais va reprendre dans deux jours le cours de ses séances. Comme la discussion de l’adresse est en Angleterre beaucoup plus rapide que chez nous, il se pourrait, si le débat dans la chambre des députés ne se termine pas cette semaine, que le feu de la discussion anglaise vînt se croiser avec celui de nos orateurs.

Il paraît que l’influence anglaise vient d’éprouver un échec à Lisbonne. On dit que le traité de commerce était convenu, paraphé, qu’il ne restait qu’à régler les tarifs, et que c’est sur ce point capital que le dissentiment a éclaté. Si la nouvelle est fondée, elle n’est pas sans importance. Le gouvernement espagnol osera-t-il conclure un traité que refuse, indirectement du moins, le gouvernement portugais ?




THEATRE-FRANCAIS – Reprise de PHEDRE

On sait qu’un jour l’un des sévères instituteurs de Port-Royal gourmanda vivement Racine pour avoir lu un roman en cachette ; or, ce roman, on le sait aussi, était THéagène et Chariclée, que le jeune écolier lisait dans le texte grec. Il me semble qu’avec ce seul fait l’on pénètre dans l’ame de Racine, et l’on y assiste à la naissance des pensées qui s’y développèrent avec tant de grace. Racine, sous les grilles du collège et du sein d’une religion austère, était entraîné par les premiers instincts de son cœur vers les riantes régions du monde antique. Autour du sombre monastère où les jours de l’étude s’écoulaient pour lui, la nature l’appelait par ses voix païennes. Vénus, la Vénus de Lucrèce, notre mère éternellement jeune et belle venait lui jeter son sourire à travers les hautes fenêtres du couvent. L’enfant répondait au sourire de la déesse, mais furtivement et sans trop se laisser distraire des graves pratiques qu’on accomplissait sous ses yeux. Dans son cœur, il y avait place pour les deux cultes entre lesquels se partage la race humaine. Après s’être enfoncé dans les pages de Tertullien et de l’Imitation du Christ comme un promeneur solitaire s’enfonce dans les ténébreuses galeries d’un cloître, il prenait joyeusement sa volée à travers les pages de Théocrite vers une Tempé au ciel transparent.

Les œuvres de Racine offrent toutes le mélange des deux sentimens qui se partagèrent son ame, l’amour inné de la beauté antique et le dévouement sincère aux lois de la morale chrétienne. A ces deux sentimens qui prirent, chez lui, leur essor dans les studieuses années de l’enfance, les jours dorés de la jeunesse en ajoutèrent un troisième, le culte soumis et tendre de l’élégance exquise que faisait alors régner sur l’esprit français le plus galant des monarques. De là dans ses tragédies je ne sais quelle lumière brillante qui ne vient ni du soleil qu’arrêta Josué, ni du soleil dont Phèdre est la fille, mais plutôt, comme on le disait alors, des beaux astres dont Louis XIV avait peuplé sa cour. Rien ne saurait donner une idée plus exacte des pièces de Racine que les fêtes même de Versailles. Imaginez-vous dans ce grand parc, autour de ce splendide palais où la royauté eut son Olympe, l’assemblage des plus étranges merveilles de l’art avec les beautés les plus simples et les plus touchantes de la nature : des arbres portant à leurs branches, comme des fruits de feu, des milliers de girandoles, des bassins de marbre au milieu desquels l’eau s’élève en aigrettes diamantées, des portiques lumineux au bout des allées profondes, des statues, des festons, des colonnes, et, à côté de ces effets si cherchés, quelque effet bien autrement propre à remuer le cœur, naissant tout simplement du rayon tombé d’une étoile sur la pâle verdure d’un gazon. Les créations de Racine présentent ces mêmes contrastes. Comme Versailles paré pour une fête, elles ont leurs sources artificielles de clarté et leurs ornemens d’une recherche magnifique ; mais, comme le parc, elles ont au-dessus d’elles un ciel pur et profond.

Phèdre, ainsi que toutes les autres tragédies de Racine, réunit les trois sentimens qui existent chez ce grand poète ; mais, il faut le reconnaître, l’amour de l’antiquité y domine, et y domine d’une façon triomphante. Les sentimens modernes se produisent d’une façon malheureuse dans le rôle d’Hippolyte. Ce caractère, entièrement antique, présentait cependant avec la religion des âges nouveaux de merveilleux rapports peu remarqués, quoique très saisissans, dont il eût été facile de tirer parti. Le commerce mystérieux plein d’ardentes et secrètes joies qu’entretiennent au fond des monastères les filles consacrées au ciel avec celui qu’elles nomment leur divin époux, ce commerce qui va jusqu’à tromper, tant sa puissance est souveraine, les instincts de notre nature terrestre, l’Hippolyte d’Euripide l’a connu, c’est avec Diane qu’il l’entretient. Comment ce jeune homme si robuste, dont les belliqueux plaisirs fatiguent les chiens et les coursiers, éprouve-t-il une complète tranquillité de sens sous un climat comme celui de la Grèce ? Comment ces prairies et ces bois dont Euripide dépeint la fraîcheur avec tant de poésie, ce ciel où rayonne un jour doré, ce sol fécond en fleurs et en sources d’eau vive, plein de murmures et de soupirs comme le sein même de Vénus, ne disent-ils rien à son cœur ? C’est qu’il porte au fond de son ame, ainsi que la vierge vouée au Seigneur, une image qui en bannit toutes les autres images ; c’est qu’il a sous les chênes des forêts les mêmes visions que la religieuse devant son prie-dieu. Dans cette admirable scène que le tragique français n’a point conservée, où l’on rapporte à Thésée Hippolyte mourant, Diane apparaît à son favori pour lui donner de mélancoliques consolations. Certes, ce n’est point là une mort semblable à celle d’une recluse ou d’un moine, car chez l’inspiré chrétien la mort est reçue avec des transports d’enthousiasme, tendis qu’elle cause toujours une tristesse sereine et profonde à l’ame païenne ; mais cependant il y a une évidente ressemblance entre la scène qui se passe dans le palais de Thésée et celle qu’ont vue les murs de mainte cellule : c’est le même secours arrivant du ciel pour soutenir la créature humaine dans le redoutable passage de la lumière de cette vie à la lumière d’un autre monde. Racine ne s’est point servi des idées de sa religion à l’égard d’Hippolyte pour comprendre ce qu’il y avait de sympathique avec ces idées dans le fils de l’Amazone ; il les a employées au contraire à repousser entièrement un caractère imprégné de la plus intime essence d’une religion étrangère. Au lieu d’être l’amant radieux d’une déesse, Hippolyte n’est qu’un froid chevalier ayant une dame qu’il honore d’un culte respectueusement glacial. Figurez-vous un poète qui, voulant mettre sainte Thérèse en scène, remplacerait les sublimes désordres de son amour spirituel pour le fils de Dieu par un commerce d’une galanterie réservée avec un jeune seigneur des environs de son couvent : vous aurez ce qu’a fait Racine. Aucun acteur, eût-il le génie de Talma et la figure d’Antinoüs, ne saurait tirer quelque chose de ce personnage inerte. Plus il chercherait à se rapprocher de l’antique, plus il ferait paraître choquant le caractère qu’il voudrait rendre. L’habit de soie, le chapeau à plumes, tout le costume de carrousel des acteurs d’autrefois n’était que la traduction exacte et saillante d’un semblable rôle. Racine lui-même l’a si bien compris, qu’il a chargé le titre de sa pièce de transporter d’avance sur un autre personnage l’intérêt appelé par le tragique grec sur le fils de Thésée. La pièce antique se nommait Hippolyte, et la pièce moderne se nomme Phèdre.

Phèdre, voilà le rôle où le poète a mis toute son habileté et toute sa passion, voilà le rôle qui ressemble à ces gigantesques armures, œuvres d’un artisan divin, qu’un mortel entre une génération tout entière est assez fort pour porter. Jouer Phèdre comme Phèdre a été comprise par Racine, c’est avoir reçu une étincelle de cet amour sacré pour la poésie antique dont sont sortis les figures de Titien et les vers d’André Chénier. Avec les magnifiques élans de son amie vers les grands spectacles de la nature mêlés aux emportemens victorieux de ses sens, avec l’entourage splendide et mystérieux de sa famille immortelle, la fille de Minos entr’ouvre au fond de notre cœur ces abîmes de rêverie profonds et lumineux comme les flots de la Méditerranée, où nous font descendre les chants d’Homère. L’Hippolyte d’Euripide est, avec le Prométhée d’Eschyle, une de ces antiques tragédies où l’on sent circuler l’air des grèves et l’air des forêts. Si la pièce de Racine est dépouillée d’une partie du merveilleux mythologique, si elle n’offre point, comme la pièce grecque, une action qui commence par l’apparition de Vénus, et finit par l’apparition de Diane, elle est cependant illuminée par endroits de clartés tombées du ciel de la fable. Le dragon que Neptune fait sortir de ses cavernes marines pour amener la mort d’Hippolyte, rappelle aux spectateurs dans quel monde on est transporté. Le récit de Théramène conserve au dénouement de la tragédie française le caractère de religieuse terreur répandue sur l’œuvre d’Euripide. Mais c’est surtout dans le personnage de Phèdre que l’inspiration païenne est puissante et visible. Si un peintre voulait rendre la Phèdre de Racine, il devrait placer au-dessus d’elle, dans un coin lumineux du tableau, l’ardente image de Vénus. Ce vers sublime qui, par un phénomène presque unique, tomba de l’écrin d’Horace dans celui de Racine, sans rien perdre de son éblouissant éclat, ce vers gravé en caractères de feu dans toutes les mémoires :

C’est Vénus tout entière à sa proie attachée,

renferme le sujet de toute la pièce. S’il n’est qu’une fois sur la bouche de l’actrice qui joue Phèdre, il doit être toujours dans son cœur.

C’est aux entrées que les grands acteurs se reconnaissent. Il faut qu’au moment où ils paraissent pour la première fois sur la scène, l’action soit commencée depuis long-temps dans leurs ames, que les spectateurs lisent sur leurs traits tout un passé de joie ou de souffrances. On sait quelle douce clarté baigne les yeux de Mlle Rachel quand elle fait son entrée dans Ariane, comme ses mains se joignent avec grace dans un geste de bonheur, comme sa démarche est légère, comme elle ressemble, tant elle a sur le front de jeunesse heureuse, à quelque nymphe sortie, par une matinée de printemps, de l’eau transparente d’une fontaine ou de la verte écorce d’un chêne. Quand elle paraît dans Phèdre, si pâle avec son long manteau de pourpre, ses voiles flottans et sa tunique étincelante d’or, on a sous les yeux une apparition telle que pouvait en éclairer le ciel de la Grèce ; un de ces fantômes antiques qui ne sont point, comme les nôtres, les hôtes des ténèbres, mais conservent au contraire jusque dans l’atmosphère glaciale de terreur au sein de laquelle ils s’avancent je ne sais quel éclat en harmonie avec la clarté du soleil. Mlle Rachel nous a rappelé les vers où Virgile nous montre la reine de Tyr prête à monter sur son bûcher ; elle nous a rappelé aussi les chants où Homère évoque Circé et Calypso.

Le premier acte de Phèdre est celui qui se rapproche le plus de la tragédie grecque. C’est l’acte de la confidence à OEnone. Jamais souffle plus franchement païen n’anima des vers échappés à la lyre d’un poète moderne. Mlle Rachel nous a fait comprendre combien étaient près de la nature ces grands poètes d’il y a deux mille ans, Catulle, Properce, Tibulle, dont les œuvres, comme dit Montaigne, rient encore d’une fraîche nouvelleté, car on sentait dans l’accent de cette jeune fille, qui n’a peut-être jamais prononcé leurs noms, l’inspiration dont ils s’enivrèrent. Cet amour dont parle Pétrone, cet amour dont la terre embrasée crie le nom à travers les herbes épaisses

…Humus Venerem molles clamavit in herbas,

cet amour que Titien nous fait entrevoir sous le feuillage éclatant et sombre de ses arbres, respire sur les lèvres de la tragédienne à ce magnifique endroit où elle décrit, dans des vers limpides comme une ode grecque, fougueux comme une élégie romaine, toutes les tumultueuses ardeurs des sens :

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue,

Un trouble s’éleva dans mon ame éperdue,
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.

Chose étrange ! le pieux Racine, en lutte avec Euripide sur un sujet antique,. va risquer sur notre théâtre, au second acte de sa pièce, une situation devant laquelle a reculé un poète qui croyait en Vénus. Dans la pièce grecque, la confidente, ou, pour mieux dire, la nourrice, reçoit seule l’aveu de Phèdre. Hippolyte ne voit point la femme de son père rougir et trembler devant lui. C’est une esclave qui se charge de faire entendre au fils de Thésée des paroles indignes d’une reine. Phèdre, quand elle apprend que son amour est repoussé, se décide, comme Didon, avec une résignation farouche, à quitter la vie ; seulement, par une fatale inspiration d’implacable vengeance, elle cache dans ses vêtemens un billet accusateur qui doit être l’arrêt de mort d’Hippolyte. Avec ce goût un peu brutal de la muse latine, Sénèque après avoir déjà fait de sa Phèdre une sorte de furie amoureuse, Sénèque hasarde cette situation monstrueuse, dont tout le génie du monde ne fera jamais disparaître le côté choquant et contre nature, d’un homme qui repousse les attaques d’une femme. Une ancienne édition de ses tragédies nous offre, en tête de cette scène, l’argument qui suit, écrit par un naïf commentateur dans un latin que je traduis littéralement : « Phèdre livre assaut avec toutes ses forces à la pudeur du jeune homme, et ne parvient pas à s’en emparer. » Toute la mâle simplicité du style biblique n’a pu sauver ce qu’il y a de ridicule dans le chaste effroi de Joseph et dans son pieux respect pour la couche de Putiphar. Dans les scènes de cette nature, le rôle de la femme sera toujours révoltant, le rôle de l’homme toujours grotesque. Eh bien ! Racine cependant s’est écarté d’Euripide pour imiter Sénèque ; et comme il sentait mieux que tout autre, lui le poète du goût délicat par excellence, ce que pouvait amener de blessant une situation pareille, il s’est cru obligé de voiler sous toutes les recherches du langage le sauvage éclat qu’une flamme aussi impétueuse devait jeter dans cette déclaration. De là ces vers délicieux, mais d’une grace trop savante dans leur tour, qu’aurait pu débiter à Louis XIV, lorsqu’il avait vingt ans, une femme de la cour habillée en Pomone ou en Flore pour une mascarade galante :

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,
Tel qu’on dépeint les dieux et tel que je vous voi.

Mlle Rachel, en récitant ces vers, a trouvé des modulations pleines d’un charme sans mignardise. Sa voix conserve, même en descendant à ses notes les plus douces, quelque chose de vibrant et de métallique. Quand elle arrive à ce passage où Racine lui-même, emporté par le mouvement naturel de la pensée, laisse éclater tout entière dans ses vers, qui se brisent sans rien perdre de leur divine harmonie, la passion qu’il veut rendre ; quand elle s’écrie :

Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur,
J’aime !…

on a sous les yeux un des plus beaux spectacles que l’art puisse jamais offrir. On sait comment Mlle Rachel dit le « je crois » de Polyeute ; le pendant de ce mot est le « j’aime » de Phèdre. L’esprit des deux éternelles religions de ce monde est dans ces deux cris de l’ame.

On a exprimé quelque part une bizarre idée ; on a dit qu’à partir de l’instant où Hippolyte perd son épée, le caractère de Phèdre et celui d’Hermione se confondent tellement, que Mlle Rachel, en redevenant tout à coup l’amante de Pyrrhus, est tombée dans un écueil presque impossible à éviter. Nous sommes persuadé que, Phèdre et Hermione eussent-elles présenté en effet des points de ressemblance, Mlle Rachel aurait su varier sa manière de jouer ces deux rôles ; mais, en vérité, peut-on lire de bonne foi un semblable rapprochement ? Est-il, au contraire, douleurs plus différentes que celle de la rivale d’Aricie et celle de la rivale d’Andromaque ? Hermione, dont l’amour de jeune fille est dédaigné par un homme en qui elle voyait déjà un époux, Hermione éprouve une de ces amères douleurs qui puisent dans la conscience même de ce qu’elles ont de légitime une incessante irritation. Phèdre, portant au fond de son ame un amour incestueux qu’elle maudit elle-même, éprouve un de ces craintifs chagrins dont les fureurs sont à chaque instant domptées par les épouvantes des remords. Mlle Rachel, dans le rôle de Phèdre, ne s’est pas plus rappelé Hermione que Racine lui-même ne s’en était souvenu. Au troisième et au quatrième acte, elle a été non pas la jeune fille dont le cœur ignorant de la vie ne connaît qu’un seul sentiment, celui auquel elle s’abandonne, mais la femme qui, depuis long-temps initiée à tous les mystères de l’existence, entend dans son ame remplie de souvenirs s’élever les voix de mille passions opposées. Regret altier de la dignité perdue, retour plein de terreur vers le passé enseveli dans la couche nuptiale, il n’est point d’émotions que ne renferme le cœur de Phèdre, tout s’y trouve, jusqu’à des élans subits de tendresse maternelle :

Je ne crains que le nom que je laisse après moi.
Pour mes tristes enfans quel affreux héritage !

Mlle Rachel a eu dans son organe une corde pour chacun de ces sentimens. Lorsqu’elle a voulu rendre cette jalousie entièrement opposée à celle d’Hermione, cette jalousie que Phèdre déteste elle-même comme son funeste amour, quels accens inattendus elle a trouvés ! Il y a dans Racine un mouvement qui tout à coup, au milieu d’un passage rempli d’une furie antique, entraîne l’ame au degré le plus élevé de touchante tristesse où puisse jamais parvenir l’élégie moderne :

Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence,
Le ciel de leurs soupirs approuvait l’innocence,

Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux,
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.

Ces vers divins, que depuis long-temps cependant nous nous répétions sans eh être émus, accoutumés que nous étions à leur douceur enchanteresse. Rachel les a dits avec tant de grace et de puissance, qu’une odeur nouvelle et charmante s’en est exhalée ; nous sentions qu’ils refleurissaient. Et à cet endroit où Phèdre s’écrie, après l’éloquent tableau de ses crimes :

Misérable ! et je vis, et je soutiens la vue
De ce sacré soleil dont je suis descendue,

la tragédienne a été si belle, qu’il a passé sur la salle tout entière un de ces souffles mystérieux qui tirent des grandes assemblées les murmures que les vents font sortir des vagues.

Au cinquième acte, sans manteau, sans diadème, entourée de longs voiles blancs qui laissent découverts les noirs bandeaux dont son front pâle est encadré, elle a produit sur les cœurs une impression religieuse. Elle est morte sans convulsion, à la façon dont se dessèche et meurt une fleur des rives de l’Ylyssus. Malgré les Euménides dont sont peuplés leurs enfers et la lumière heureuse qui circule sous les ombrages de leur Élysée, les anciens ne placent d’habitude aux portes de la mort ni terreurs désespérées, ni joies triomphantes. En ce moment, on dirait que le fond réel de leur religion, c’est-à-dire la croyance dans un repos éternel au sein de la nature, leur apparaît d’une façon visible sous toutes les allégories dont eux-mêmes s’étaient plu à le cacher. Qu’existe-t-il de plus horrible pour une imagination chrétienne que la récompense dont Jupiter honore la vertu de Philémon et de Baucis : sentir sa vie passer lentement dans le tronc et les branches d’un arbre ? Cette fin, dont la plupart d’entre nous ont peine à supporter l’idée, est le type de la mort chez les païens. Ces deux admirables vers :

J’ai voulu devant vous, exposant mes remords,
Par un chemin plus lent descendre chez les morts,

expriment on ne peut mieux la façon dont Phèdre doit mourir. Apaisée par les aveux expiatoires qu’elle fait à son époux, elle descend d’un pas calme les sentiers silencieux, pleins d’une ombre croissante, qui conduisent aux lieux où l’on ne sent plus battre son cœur. Je crois qu’on aurait tort de prendre pour un sentiment entièrement étranger aux croyances antiques ce besoin de réconciliation avec la vérité et la vertu éprouvé devant le trépas. Si la Phèdre d’Euripide ne l’a pas ressenti, c’est à un caprice du poète qu’il faut s’en prendre, non pas à une inspiration farouche de sa religion ; car, dans la tragédie grecque, Thésée, par un mouvement en rapport inverse, mais tout-à-fait exact, avec celui de Racine, supplie son fils mourant de calmer ses remords en prononçant sur lui des paroles de bénédiction. Le repentir de Phèdre ne doit en rien altérer la sérénité toute païenne de sa mort.

Un des plus grands charmes de la tragédienne, c’est la parfaite harmonie de ses mouvemens. On dirait une statue de marbre qui vient d’être animée. Galatée dut marcher ainsi. Voltaire a dit quelque part avec ces hardiesses inattendues d’image et de pensée qu’on trouve à chaque instant sous l’attrayante limpidité de son style « Mlle Clairon est devenue sans contredit le plus grand peintre de la nation. » Mlle Clairon venait de jouer dans Tancrède, de sorte que le poète dont elle avait fait triompher la pièce était mu peut-être en sa faveur d’une fort excusable partialité ; mais tout le public donnerait aujourd’hui volontiers à l’actrice qui joue Phèdre le brevet de peintre que Voltaire décernait à l’actrice qui jouait Aménaïde. Beaucoup ont poli devant les fresques florentines ou médité devant les bas-reliefs du Parthénon qui n’entendent point comme cette jeune fille la science des expressions et des attitudes.

Ce dont on ne saurait jamais être trop reconnaissant envers Mlle Rachel, c’est de ce qu’elle a fait circuler dans notre vieille poésie je ne sais quelle sève qui nous enivre, comme la sève printanière des poésies les plus récentes. Grace à elle, Phèdre a paru devant nous telle qu’elle était sortie du cerveau de Racine et telle peut-être qu’elle ne s’était jamais produite sur notre scène. La jeune tragédienne vient d’acquérir victorieusement à son répertoire l’œuvre la plus parfaite du théâtre classique ; maintenant qu’elle est parvenue au but qu’on lui désignait depuis si long-temps, des voix inquiètes et curieuses se mêlent déjà aux voix qui applaudissent pour lui demander vers quels nouveaux horizons vont se diriger ses pas. C’est là le côté mélancolique de tous les triomphes ; il n’est point de trône ici-bas où il soit permis de se reposer. Au lieu de se débattre contre cette condition de la gloire, un artiste doit l’accepter avec courage. Que Mlle Rachel en soit convaincue, le moment des plus puissans efforts est venu pour elle. Les conquérans ne conservent leur royaume qu’à la condition de l’étendre chaque jour. Les conseils vont lui arriver de toutes parts, impérieux et opposés. Il faut qu’elle sache se garder également et de ceux qui voudront offrir son talent en holocauste à tous les caprices du drame moderne, et de ceux qui, ne voyant en elle qu’une apologie vivante des préceptes d’Aristote, voudront la pousser dans les catacombes où dorment les alexandrins oubliés.


G. de Molènes.