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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1843

Chronique n° 258
14 janvier 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 janvier 1843.


La chambre des députés prélude aux débats parlementaires par des actes qui ne sont pas sans quelque intérêt, et qui méritent toute l’attention des hommes politiques. Ces actes ne sont pas des résultats, mais des signes. Ils caractérisent exactement la situation et pourraient autoriser des pronostics qui ne seraient pas trop téméraires.

M. Jacqueminot ayant imaginé, dit-on, que ses nouvelles fonctions sont incompatibles avec celles de vice-président de la chambre, le concours était ouvert pour la place vacante. L’opposition a réuni ses suffrages sur M. Vivien : elle ne pouvait faire un meilleur choix. Ancien garde-des-sceaux, esprit aussi ferme qu’éclairé, l’opposition, en le désignant, faisait à la fois acte de justice et preuve d’habileté, car, tout en déployant son drapeau, elle présentait un candidat que les hommes indépendans et dégagés de tout lien de parti auraient pu accepter sans scrupule. Opposer à M. Vivien un conservateur ardent, une créature du ministère, c’eût été une imprudence. On aurait donné à croire qu’on prétendait emporter l’élection de haute lutte. Or, il est des cas où mieux vaut se contenter d’une victoire plus modeste. C’est ce qu’a pensé le cabinet, et il a eu raison de le penser. La force n’est plus de saison ; il faut aujourd’hui de l’adresse. Il en a fait preuve en opposant à M. Vivien un candidat non moins digne et non moins honorable, M. Lepelletier d’Aulnay, qui n’est l’homme de personne, et qui, représentant très légitime des principes d’ordre et de conservation, ne représente cependant aucune de ces coteries qui s’arrogent ambitieusement le titre exclusif de conservateurs. Ce choix a assuré, dans un second tour de scrutin, le succès du candidat du ministère. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que M. Vivien est resté avec les 114 ou 115 voix qu’il avait obtenues au premier tour. D’où vient donc la différence entre les deux scrutins ? Il est, ce nous semble, évident que M. Vivien n’a eu que les voix de la gauche et du centre gauche, les voix des amis de M. Barrot et de M. Thiers. Ces voix lui sont restées fidèles. Mais trente à quarante conservateurs, ne voulant pas d’abord du candidat porté par le ministère, n’ont pas osé non plus voter pour un ancien ministre du 1er mars ; au premier tour, ils ont été chercher dans leurs rangs les moins ministériels des conservateurs, M. Wustemberg, qui tolère, dit-on, le cabinet, mais ne l’aime pas, et M. Jacques Lefebvre, qui connaît si bien l’art de se rendre populaire aux dépens des ministres. C’était là évidemment perdre des voix par une sorte d’enfantillage. La première condition pour les hommes politiques, c’est de savoir ce qu’ils veulent. Si on voulait procurer un échec au ministère, il fallait avoir le courage de voter pour M. Vivien. Sans cela, pourquoi se séparer du gros de son parti et se faire compter ? Pourquoi un acte inutile ?

Le ministère a de nouveau appliqué son système de ménagement et de transaction à la nomination des commissaires pour l’adresse. Il n’a porté que deux ou trois de ses amis les plus dévoués ; il a accepté sans contestation des candidats dont le principal mérite pour lui était de lui servir à repousser les candidats de l’opposition. On le voit, le ministère évite sagement les hautes luttes et ménage les esprits rétifs, en retenant, s’il le faut, ses amis dans l’ombre, et en mettant en relief des alliés quelque peu suspects.

Cette conduite ne manque pas d’habileté ; si elle n’annonce pas pour la campagne qui vient de s’ouvrir des opérations de grande stratégie, elle promet du moins les évolutions d’une tactique savante. Le cabinet ne remportera pas de ces victoires décisives et glorieuses qui ôtent pour long-temps toute puissance comme tout courage à l’ennemi ; mais il espère qu’en définitive il gardera le champ de bataille. II prévoit qu’il aura, lui aussi, des pertes à endurer, des blessures à cicatriser ; il s’y résigne. Au fait, pourquoi ne s’y résignerait-il pas ? Vivre comme on peut, faire ses affaires à petit bruit, cacher ses plaies et passer outres c’est la sagesse de notre temps. Une conduite opposée paraîtrait de nos jours excessivement orgueilleuse ou tout-à-fait ridicule.

Le cabinet manque visiblement d’unité. S’il y a quelque vérité dans le compte-rendu de la discussion qui a eu lieu dans les bureaux de la chambre des députés, M. le ministre des finances a prononcé sur le droit de visite, sur la question principale du jour, des paroles fort malsonnantes, ce nous semble, pour M. le ministre des affaires étrangères. De même M. Duchâtel n’aurait pas gardé, sur la question de l’union franco-belge, la même réserve que M. Guizot.

Qu’importe ? La commission de l’adresse, mêlée comme elle l’est, en viendra peut-être à proposer sur le droit de visite je ne sais quelle phrase vague, indirecte, digne de figurer parmi ces phrases entortillées que le défunt tiers-parti décochait de ses embuscades contre le ministère du 11 octobre. Aujourd’hui comme alors, on voudra surtout pouvoir dire : C’est à nous qu’on la doit. Les députés pourront un jour rappeler la phrase à leurs électeurs ; c’est l’essentiel. Ajoutons cependant qu’on n’est pas sans inquiétude sur l’issue du débat dans la chambre. On craint que les députés, entraînés par la vivacité de la discussion, ne gardent pas la mesure que la commission aura apportée dans son travail.

Le cabinet, il est juste de le reconnaître, n’a pas été avare de projets de loi. Et cependant il n’a encore rien présenté sur les prisons, sur l’instruction publique, sur le conseil d’état, sur la colonisation de l’Algérie. Sur ce dernier point, le discours de la couronne a gardé un silence absolu et qui pourrait faire craindre la prolongation indéfinie de ce provisoire qui dévore inutilement nos soldats et les revenus de notre trésor. Les promenades militaires de M. Bugeaud et ses razzias, ses sévérités comme les actes de sa clémence, bref son épée, sa parole, même sa plume, ne suffisent pas pour fonder en Algérie un établissement solide, permanent, sur l’avenir duquel la France puisse compter. La vigilance et la régularité de l’administration seront sans doute de fort bonnes choses et fort nouvelles en Afrique, nous remercions la couronne de nous les avoir promises ; mais elles ne suffiront pas non plus à donner une base inébranlable à la domination française sur le sol africain. Sans une forte colonisation européenne, sans une colonisation civile, active, nombreuse, régulière et pourvue des capitaux nécessaires, rien n’est fondé pour nous en Afrique. Les soldats en occupent, en parcourent, en défendent le sol ; ils ne peuvent y créer une nation, une France africaine. Les soumissions des Arabes ne sont que des trèves. Ne pas le voir, ce serait un aveuglement volontaire. Qu’une guerre européenne éclate, et nous aurons tous les Arabes sur les bras. Forcés alors de ramener en France, non sans difficulté, la plus grande partie de notre armée, nous compromettrons le reste et nous nous exposerons à perdre les sommes énormes que l’Afrique nous aura coûtées et les établissemens militaires que nous y aurons construits à grands frais. Résultat inévitable, si le littoral de l’Algérie n’est pas occupé par une population chrétienne, française, solidement établie, fortement organisée, qui, aidée d’un petit corps de troupes, puisse se maintenir et défendre en même temps nos villes, nos ports, nos magasins, nos fortifications, nos arsenaux. En un mot, la France ne sera maîtresse assurée de l’Algérie que lorsque les côtes de la Provence et les côtes de l’Afrique ne seront plus étrangères les unes aux autres, et que la mer qui les sépare ne sera plus je voudrais presque dire qu’un grand fleuve traversant les départemens du même empire. Tous ceux qui sont comme nous frappés de l’évidence de ces vérités ont dû s’affliger du silence que le discours de la couronne a gardé sur la colonisation africaine.

M. le ministre des finances a présenté le budget pour l’année 1844. Il ne faut pas y chercher de vastes conceptions, des idées nouvelles, mais le travail d’un esprit sage, prévoyant, d’un administrateur intelligent et loyal, qui ne s’est point trompé dans ses prévisions, et dont la prudence n’est pas sans quelque hardiesse. Si rien d’imprévu, de grave, ne vient déranger les combinaisons du ministre, la France, dans très peu d’années, aura soldé son arriéré, accompli d’immenses travaux productifs, établi l’équilibre dans son budget sans rien ajouter à ses impôts, et tout en élevant la dépense au niveau des nouveaux besoins du pays. La prospérité générale a résolu ce beau problème, et cette prospérité, par la force des choses, doit se développer dans des proportions de plus en plus larges. Nous le pouvons dire avec un juste orgueil : les finances françaises sont les premières finances de l’Europe.

Il ne faut pas en juger d’après le taux des fonds publics. Ce taux n’est pas ce qu’il devrait être, et il ne serait pas difficile d’énumérer les causes diverses qui en retardent le mouvement ascendant. Nous ne voulons aujourd’hui en signaler qu’une seule : c’est la situation d’un de nos principaux fonds publics, le 5 pour 100. Pourquoi n’est-il pas à 130 ou 135 ? Parce qu’il se trouve dans une fausse situation. Il s’élève au-dessus de 100 parce que les acheteurs espèrent qu’il ne sera pas remboursé. Il ne s’élève pas comme il pourrait et il devrait s’élever, entre autres raisons, parce que cette espérance est toujours contrebalancée en partie par la crainte du remboursement. Sans doute plus le taux du fonds s’élève, plus le remboursement devient difficile ; l’équité protège tous les jours davantage les acquéreurs, et fait taire le droit. Toujours est-il que le droit existe et qu’il pourrait être appliqué. C’est là une situation dont le gouvernement devrait s’occuper sérieusement, car elle nous coûte cher. Le 5 pour 100, et par sa masse, et par la lenteur de sa marche, comprime le 3 pour 100, ainsi que tous les autres effets publics : d’où il suit, entre autres conséquences, que toutes les fois que l’état doit recourir au crédit, cette situation lui coûte plusieurs millions, Il place à 4 et à 3 et 1/2 les bons du trésor qu’il pourrait placer à 3 et 1/2 et à 3. Il emprunte en 3 pour 100 à 75, à 78, au lieu d’emprunter à 85. Puisque l’état ne veut ou ne peut rembourser le 5 pour 100, mieux vaudrait déclarer par une loi qu’il n’est pas rachetable. De toutes les positions, l’incertitude est la plus fâcheuse et pour le trésor public et pour les particuliers.

Le ministère doit informer les chambres de ce qu’il a fait pour l’exécution de la grande loi sur les chemins de fer. Ceux qui n’ont voté la loi que parce qu’une disposition intercalée autorisait le gouvernement à profiter du concours des compagnies particulières, non-seulement pour la pose des rails et l’exploitation, mais aussi pour la construction du chemin, ceux-là demanderont au gouvernement quel usage il a su faire de cette disposition, quels encouragemens les compagnies, même les plus solides, ont trouvés à la direction générale des ponts-et-chaussées. Il y a là une grave question qui grossit tous les jours, et qu’il serait sage de ne pas perdre de vue. Sans doute, nous l’avons souvent dit, la centralisation est chère à la France, au point qu’elle en a toléré, quelquefois même aimé jusqu’aux abus ; mais on se trompe si on croit que l’éducation publique n’étend pas ses progrès même sur ce point. Voyez plutôt les conseils-généraux. Avec quelle promptitude et quel succès s’est développée cette belle institution ! On dit, on répète tous les jours à la France ce qui est vrai, à savoir que l’industrie particulière serait un puissant auxiliaire même pour les travaux publics, qu’elle travaille à meilleur marché et plus rapidement que l’état, que l’encourager même par quelques sacrifices, c’est une bonne spéculation, car le jour où l’association industrielle aurait appris à déployer sa puissance, cette force nouvelle serait un moyen de prospérité pour le pays et d’économie pour le trésor national. La France, malgré les jalousies, les préventions, les préjugés qui voilent encore ces vérités, finira par les comprendre ; mais si elle les comprenait trop tard, s’il lui fallait un jour ajouter à l’histoire de ses canaux, qui ont à la fois épuisé la patience du commerce et la bourse des contribuables, une histoire non moins douloureuse pour les chemins de fer, ce jour où la lumière brillerait enfin à ses yeux serait un jour de réaction et de colère. Jusqu’ici le public français n’a guère fixé son attention, en fait de chemins de fer exécutés par des compagnies, que sur les folies de Versailles. Sous peu, il verra les chemins d’Orléans et de Rouen. Il pourra comparer, juger, en connaissance de cause, et pour la durée des travaux, et pour le montant de la dépense.

D’ailleurs est-ce là la question toute entière ? Pourquoi faire, par l’impôt et par des emprunts officiels, ce qu’il serait possible de confier aux capitaux particuliers, à des capitaux qui nous viendraient peut-être de l’étranger et laisseraient ainsi à notre agriculture, à nos industries, à notre commerce le capital français ? Regorgeons-nous tellement de capital disponible, que nous devions décourager, repousser ce qui viendrait s’y ajouter du dehors ? La prospérité de la France est grande, son capital s’augmente rapidement, et nous sommes convaincus qu’il pourrait, à toute rigueur, suffire à nos entreprises actuelles. Est-il moins vrai qu’une addition de capital nous mettrait plus à l’aise et nous permettrait de donner plus d’essor à l’activité nationale ? Et, pour ne pas sortir de la question des chemins de fer, n’est-il pas évident que, si le gouvernement pouvait en confier deux ou trois à des compagnies françaises ou étrangères, il pourrait alors concentrer ses efforts sur certaines lignes et accélérer l’achèvement des travaux qui resteraient à sa charge ? Le système des chemins de fer ne sera vraiment utile, productif, que lorsqu’il se trouvera je dirais presque animé par l’activité générale du pays. Attirez des capitaux dans toutes les branches de l’industrie nationale, encouragez les capitaux à venir chez nous, à s’y fixer, à s’y employer, en procurant du travail à notre population, des acheteurs à nos producteurs des matières premières, multipliez les communications, les rapports entre les divers foyers de la production, de la consommation et de l’échange, et alors, mais alors seulement, ces grandes dépenses seront des sources abondantes de revenu pour le pays. Nour ne voulons pas de ponts, des routes, des canaux, des chemins de fer, uniquement pour les admirer comme on admire l’arc de l’Étoile, ou la façade du Louvre. Ce serait accorder à messieurs les ingénieurs une salle d’exposition beaucoup trop vaste et beaucoup trop coûteuse. C’est bien assez de celles qu’on accorde à nos légions de peintres et d’industriels. Les travaux publics de communication et de commerce sont avant tout du domaine de l’utile. Et, en définitive, leur utilité se proportionne aux capitaux dont le pays dispose. Que serait un chemin de fer en Valachie si par un miracle on pouvait l’y établir du matin au soir ? Une pure curiosité. Les chemins de fer seront productifs chez nous, mais leur utilité s’accroîtra comme le capital travaillant en France. Ce serait donc une erreur, une erreur grave, nuisible au pays et contraire, en particulier, au succès de l’entreprise même des chemins de fer, que de repousser les capitaux que les compagnies particulières ne manqueraient pas d’attirer en France, si elles parvenaient à se former à des conditions raisonnables.

Espartero a consommé ses coups d’état. Les cortès sont dissoutes et les impôts exigés sans loi qui en autorise la perception. Que les Espagnols doivent être fiers de leur révolution de septembre ! Quel rare service leur ont rendu ceux qui l’ont fomentée ou conseillée ! L’Espagne a obtenu en partage l’honneur de tomber sous le bon plaisir du général Espartero. Il y a vraiment là de quoi perdre la tête de satisfaction et d’orgueil ! Le noble duc a voulu que l’Espagne sache bien à quoi s’en tenir ; il n’aime pas le doute, l’ambiguïté. Ses coups d’état sont clairs, nets, décisifs : la première ville d’Espagne bombardée, la peine de mort prodiguée par ordonnance des agens subalternes du duc des Espagnols insurgés ne méritaient pas même l’honneur d’un décret du régent) ; une contribution de 12 millions imposée sans loi, non-seulement aux coupables, mais à la ville tout entière, aux coupables, aux innocens, aux auteurs du mouvement comme à ceux qui en ont été les victimes de gouvernement d’Espartero n’aime pas les distinctions) ; les cortès dissoutes par un décret sans contre-seing des ministres, les impôts perçus sans autorisation de la loi. Avions-nous tort de dire, au bruit du bombardement de Barcelone, qu’Espartero avait franchi le pas fatal, et que désormais rien ne pouvait plus l’arrêter dans la carrière de l’illégalité ? La prédiction était facile, comme il serait facile d’en ajouter d’autres à celle-là. Mais ne cherchons pas à devancer les évènemens ; simples spectateurs, complètement désintéressés dans ces luttes déplorables, nous pouvons attendre sans impatience les récits de l’histoire ; c’est un spectacle si dégoûtant, qu’on n’a aucune envie de l’anticiper par la prévision. Répétons seulement que si les Espagnols trouvent bon d’être traités de la sorte, ils n’ont rien de mieux à faire que d’envoyer une députation à Bourges supplier le rey netto de vouloir bien les gouverner et les livrer à l’inquisition.

Pour ce qui concerne les rapports de la France avec l’Espagne, notre gouvernement s’est dignement conduit à l’endroit de nos agens à Barcelone ; nous nous sommes empressés de le reconnaître. Reste à savoir quelles sont au juste les réparations qu’il a obtenues du gouvernement de Madrid. M. Guizot s’en expliquera sans doute sous peu de jours à la tribune. Attendons.

Les généraux anglais ont laissé d’horribles souvenirs dans l’Afghanistan. Nous aimerions à croire que ces atrocités n’ont été que la vengeance d’un soldat irrité, un emportement individuel, et non une mesure froidement calculée et commandée par le gouvernement. Hélas ! cela est difficile à penser. Les faits sont trop graves, et il paraît qu’ils se sont répétés dans plus d’un endroit. C’était évidemment un plan médité et concerté d’avance, un acte de politique. A la vérité, il ne nous est pas donné d’en comprendre l’utilité. On a voulu, dit-on, effrayer les habitans de Lahore, de ce royaume que l’Angleterre se proposerait d’occuper. L’explication est ingénieuse. Est-elle fondée ? Nous l’ignorons. Toujours est-il que le gouvernement anglais a cru que ces actes lui seraient utiles, et il n’a pas hésité à les réaliser. L’Angleterre est un des pays où la double personnalité, celle de l’individu et celle de l’état, se montre de la manière la plus frappante. C’est encore un trait de ressemblance de l’Angleterre avec Rome ancienne. L’état est un dieu inexorable auquel tout doit être sacrifié.

Certes il n’y a que justice à reconnaître que les Anglais sont en général des hommes religieux, humains, charitables ; il n’y a pas de peuple qui, dans sa vie privée, offre moins d’exemples de violence, de cruauté, de barbarie. Mais l’intérêt de l’état paraît-il l’exiger ? les mêmes hommes oublient complètement leur individualité et exécutent tranquillement les actes les plus contraires à leurs sentimens naturels. L’un bombarde Copenhague, l’autre laisse, au mépris d’une capitulation, pendre l’amiral Caracciolo ; en Grèce, on livre Parga ; aux Antilles, en 1832, pour réprimer une insurrection de noirs, après en avoir tué deux cents dans l’action, on en fait exécuter cinq cents par la main du bourreau. Ce ne sont pas là des actes d’emportement, de colère, de révolution non. C’est comme le sénat de Rome, c’est comme le conseil des dix. Ce n’est pas la passion, c’est la logique qui commande. Peut-on se dire : Suprerna lex esto ? Tout est dit. Il n’y a plus d’objection ni de scrupule possible. Ajoutons que cette inexorable politique ne se retrouve qu’au sein des aristocraties. Serait-ce à ce régime sévère, impitoyable, que les aristocraties doivent la longue durée de leur vie politique ? C’est là probablement l’opinion de ceux qui approuvent ce régime ou qui le pratiquent.

La Suisse vient d’entrer dans une phase nouvelle. En suivant la rotation prescrite par le pacte fédéral entre les trois cantons directeurs, Zurich, Berne et Lucerne, la direction des affaires fédérales se trouve pour deux années, à partir du 1er janvier, confiée au conseil d’état du canton de Lucerne : c’est à Lucerne que se réunira la diète ; c’est le chef du gouvernement de Lucerne qui en sera le président. Or, le canton de Lucerne qui, ainsi que Berne et Zurich, était au nombre des cantons radicaux, ou, comme on disait, régénérés, a subi récemment une contre-révolution complète ; le clergé y a repris tout son ascendant (on sait que Lucerne est un canton catholique) ; le nonce du pape, qui avait quitté le canton pour s’établir à Schwitz, est rentré dans Lucerne ; enfin les Lucernois sont venus à résipiscence au point qu’ils n’ont eu, dit-on, l’esprit en repos sur leur nouvelle constitution qu’après l’avoir soumise à l’examen du saint-siège et en avoir obtenu l’approbation. Ces faits seraient sans importance s’ils ne pouvaient avoir d’action, d’influence, que sur le canton même de Lucerne. Libre aux Lucernois de passer du radicalisme à la théocratie, de M. Casimir Pfiffer au nonce du pape : c’est leur affaire en tant que gouvernement cantonal ; mais la situation devient délicate pour Lucerne gouvernement fédéral. Évidemment Berne et Zurich seront en méfiance, Berne avant tout par ses opinions et ses tendances politiques, Zurich par ses croyances religieuses. Les autres cantons se grouperont autour de Berne et de Zurich, et Lucerne n’aura sincèrement avec elle que quelques petits cantons, et dans une certaine mesure le Valais par la religion, par la politique Bâle-Ville et Neufchâtel. Le canton de Lucerne a plus que jamais besoin de modération et de prévoyance ; il a plus que jamais à se tenir en garde contre des conseils imprudens ou perfides. La Suisse, avec ses profondes divisions, est toujours au bord d’un abîme. Ce serait une tache ineffaçable dans l’histoire que celle du canton qui l’y précipiterait même involontairement.

La Servie est loin d’être tranquille. Des complots et des troubles en menacent sans cesse le repos, et probablement ces agitations et ces tentatives se rattachent à des intrigues dont il n’est pas facile de saisir le fil.

La Valachie est fortement préoccupée de l’élection de son nouvel hospodar. Les Valaques ne méconnaissent point la puissance de la presse, et leurs brochures se multiplient. Nous ne les suivrons pas dans ces débats trop locaux et trop personnels pour qu’ils aient quelque intérêt pour nous. Laissons à d’autres le soin d’examiner si réellement MM. Shtirbei et Bibesco, MM. Philippesco et Campignano et quelques autres méritent tout le bien et tout le mal que les divers partis publient sur leur compte. Au fond, il est facile d’apercevoir qu’il n’y a dans tous ces débats qu’une question sérieuse. Le nouvel hospodar sera-t-il ou non un partisan de la Russie ? Tous les hommes qui paraissent attachés à la Russie sont maltraités par les patriotes. C’est le sentiment de la nationalité qui se fait jour comme il peut, et qui, dans l’état des choses, préfère la Porte, faible et caduque, à la Russie, despotique et puissante. Nous sommes loin de condamner les patriotes valaques. Seulement, nous craignons qu’égarés par des querelles secondaires et au fond peu importantes, ils ne perdent de vue le but essentiel. Le jour viendra où la Porte ne pourra plus conserver la souveraineté même nominale des provinces danubiennes. Quel sera alors le sort de ces provinces ? Seront-elles à la Russie ou à l’Autriche ? Seront-elles partagées entre ces deux puissances ? Formeront-elles, comme les patriotes valaques le désirent, une souveraineté particulière ? L’état économique et moral des populations entrera pour beaucoup dans la solution de la question. La vie politique ne s’infuse pas et ne s’improvise point. Si ces populations sont pauvres et ignorantes, on trouvera qu’elles ont besoin d’un tuteur, et les tuteurs ne manqueront point, armés l’un du knout, l’autre du bâton. Les préparer à l’indépendance par l’instruction et par l’industrie, voilà le but qu’il faut se proposer. La vie d’une génération n’est pas toujours suffisante pour l’atteindre. Les Valaques qui sont venus puiser aux sources de notre civilisation, ont, en rentrant dans leurs foyers, une longue et noble mission à accomplir.




M. Labitte, chargé de suppléer M. Tissot dans le cours de poésie latine au Collège de France, a fait a leçon d’ouverture au commencement du mois. Le jeune professeur est resté fidèle aux antiques usages, aux antiques convenances universitaires ; il a lu un discours écrit, comme cela se pratique d’ordinaire aux premières leçons, et ceux qui l’ont entendu ont retrouvé dans sa pensée les qualités habituelles de son talent, la finesse, la sûreté toute française du sens critique, et une érudition spirituelle et discursive M. La bitte est sorti avec bonheur des banalités inévitables de l’exorde : « Je me dispenserai, a-t-il dit à ses auditeurs, de tout ambitieux programme, car, à mon sens, le moindre inconvénient des programmes est de n’engager à rien et de substituer d’ordinaire des projets à des résultats ; je m’efforcerai de suivre une autre route. La meilleure et la plus simple manière d’entrer en relation avec vous, c’est de vous indiquer tout d’abord mon point de départ et mon but, les deux seules choses que je sache bien précisément, et de vous montrer dans un tableau rapide l’intervalle qui les sépare. Quelques-uns des souvenirs imposans que soulève de lui-même le nom romain, quelques applications naturelles à des temps plus proches viendront d’eux-mêmes se mêler à cette courte esquisse. » M. Labitte a ensuite exposé rapidement quelques idées fort justes sur les progrès et sur le rôle de l’histoire littéraire : « Autrefois elle pouvait se contenter de suivre les littératures, maintenant elle doit les précéder ; elle doit être, non plus un commentaire, mais un enseignement. Guider les vivans par l’itinéraire des morts, faire profiter l’avenir des leçons du passé, donner l’impulsion par l’examen des œuvres vraiment durables, par le spectacle des grands siècles, pousser enfin l’esprit dans ses voies, dans les voies de la morale et du talent, en montrant l’éternelle alliance de la beauté et de la vérité, voilà quelle doit être sa mission nouvelle. » Et comme le dit avec raison le jeune professeur : « En quoi la modestie se trouverait-elle compromise par ce but, un peu grandiose peut-être ? C’est moins encore par le résultat obtenu que par l’effort tenté, qu’il est équitable de juger les hommes ; l’effort est dans les limites de la volonté, le reste est un don… Ne redoutons pas les grands buts, on ne perd jamais rien à s’exagérer la portée de ses devoirs, car la dignité humaine en est relevée, car l’esprit gagne à vivre dans ces sphères plus sereines. » Envisagée de ce point de vue, l’histoire des lettres romaines, faite du sein de la France du XIXe siècle, ne peut manquer d’exciter un intérêt réel, et de porter en elle un enseignement profitable. Rome et la France, quel point de départ et quel but ! N’est-ce pas la plus magnifique et la plus étonnante hérédité du gouvernement intellectuel ? N’est-ce pas le triomphe, ici des armes, là des idées ; des deux côtés la conquête du monde ? La civilisation et les lettres ont-elles jamais eu des apôtres plus actifs, plus vigilans ? Ce flambeau de la vie, lampada vital selon le mot de Lucrèce, ce flambeau dont les nations inquiètes attendent la lumière, n’est-ce pas des mains de Rome mourante que l’a recueilli le génie de la France ? Soyons justes envers ces devanciers illustres que nous continuons sans leur ressembler. »

Ces quelques lignes que nous transcrivons ici, recueillies, peut-être altérées, au courant de la parole du professeur, font deviner cependant sa méthode et son procédé. Comparer le passé et le présent, dégager, dans la poésie même, le côté réel et pratique, chercher l’homme sous l’écrivain, qu’il s’appelle Eschyle ou Shakspeare, Virgile ou Dante, montrer, à travers les variations de la surface humaine, l’immobilité des sentimens éternels qui font dans tous les âges les grands artistes et les grands poètes, et, dans ces appréciations diverses, éviter tout à la fois un fétichisme étroit pour la poésie des temps païens, un enthousiasme exclusif et obstiné pour la poésie des âges nouveaux, tel est le but que se propose M. Labitte ; les sympathies du public ne lui manqueront pas, non plus que la science et le talent. Il y aura profit à le suivre dans ses conversations studieuses avec les hommes des temps antiques ; car, ainsi qu’il le dit lui-même : « Je ne séparerai point la poésie de Rome de son histoire, je chercherai à montrer ce qu’elle a reçu du génie grec, ce qu’elle a puisé en elle-même, ce qu’elle a donné aux sociétés postérieures, les traces profondes qu’elle a laissées empreintes dans leurs littératures ; en un mot j’aurai à suivre ces voies romaines qui conduisaient aux extrémités de l’empire, mais qui toutes ramenaient à la ville éternelle. J’essaierai surtout de mettre en relief ce sentiment si vrai des réalités de la vie, que la poésie latine exprime avec un accent profond et réservé en même temps qui va au cœur, trernulo scalpantur ubi intima versu, comme dit Perse. À Rome le poète n’est plus, comme en Grèce, un prêtre et un législateur, il est tout simplement un artiste, mens divinior, qui redit sous une forme meilleure les voix que nous entendons en nous. De là vient que la poésie latine a incessamment dans la vie le privilège de la citation, et que beaucoup de ses vers sont devenus des maximes et comme des proverbes sanctionnés par les siècles. Nous trouverons donc dans l’étude des chefs-d’œuvre de la muse romaine de l’expérience et des consolations en même temps que d’admirables modèles… Nos engouemens poétiques ont fait peu à peu le tour de nos frontières. Au temps d’Henri III, nous imitions la fausse manière italienne ; au temps de Louis XIII, l’enflure espagnole ; au XVIIIe siècle, la manie anglaise nous a poursuivis ; voilà aujourd’hui que l’Allemagne a son tour avec ses rêveries et ses brouillards. Le bon sens français, qui finit toujours par se retrouver à travers ces éclipses passagères, a fait justice de ces exagérations. Pour l’engouement anglais, le patriotisme a suffi ; mais pour l’Allemagne, que faut-il faire ? Peut-être, ici encore, le commerce des anciens ne nous serait-il point inutile. Rappelez-vous ce que raconte Tacite de ces bandes germaines dont les vents apportaient de loin le bruit à Germanicus, inconditi agminis murmur. N’était-ce pas un peu comme la poésie actuelle des descendans d’Arminius ? Mais quand les Romains revinrent plus tard, ces armées confuses s’étaient disciplinées, elles avaient des drapeaux et des chefs insueverant sequi signa, dicta imperatorum accipere. Ne pourrions-nous pas faire ainsi : ce qui nous manque également, n’est-ce pas ce qui fait la force, la discipline ? Je voudrais que le souvenir de Rome pût nous guider, comme il guidait les Germains. » La première leçon de M. Labitte est un sûr garant du succès qui l’attend, et le public studieux qui suit les cours du haut enseignement applaudira d’autant plus volontiers le professeur, qu’il trouvera par ses applaudissemens même l’occasion de protester contre ces maîtres ès-arts de la vieille université française, qui semblent, lorsqu’ils choisissent un suppléant, ne s’occuper que du soin de se faire valoir par le contraste, ce qui aboutit parfois à de tristes défaites.