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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1839

Chronique n° 163
31 janvier 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 janvier 1839.

La coalition commence à jouir de son ouvrage. Elle a fait naître toutes les impossibilités dont elle nous menaçait, et elle a même dépassé son programme, car elle-même ne saurait rien réaliser. Voilà pourtant un an que tous ceux qui s’intitulent les seules capacités du pays ont uni leurs efforts pour aboutir à une telle œuvre !

Il y a un an, les doctrinaires appuyaient le ministère. Quelles étaient alors leurs conditions ? Il n’y en avait aucune. Le ministère leur semblait alors sans doute parlementaire dans son origine et dans ses actes, puisqu’ils le soutenaient. A leurs yeux, ce n’était ni un ministère funeste, comme l’a dit M. Guizot, ni un ministère qui méritât toutes les injures que lui a adressées M. Duvergier de Hauranne. D’où vient donc ce changement complet du parti doctrinaire ? Se sentant alors impossible, puisqu’il sortait des affaires, voulait-il faire garder sa place par le ministère actuel, et la défendre contre M. Thiers et le centre gauche, qui voulaient s’en emparer ? Le ministère du 15 avril n’était pas alors funeste aux yeux de M. Guizot ; on ne l’honorait pas d’une épithète de si grande importance. C’était le petit ministère. Le petit ministère, en grandissant, a vu ses ennemis se déclarer plus hautement ; et comme s’ils s’étaient sentis diminués eux-mêmes, ils se sont mis en faisceau pour agir. Le centre gauche a appelé à lui le parti radical ; les doctrinaires ont eu recours aux légitimistes, et chacun a apporté sa cotisation dans l’entreprise qu’ils tentent en commun. Dans tout cela, nous l’avons démontré, il ne reste pas la moindre place pour les principes. C’est presque une question de force matérielle, et matériellement, en effet, le but a été atteint, puisque depuis dix jours nous n’avons plus de ministère. Si la coalition avait été en mesure de le remplacer, il ne nous resterait plus qu’à garder le silence en présence d’un malheur accompli. Mais dans la situation où nous sommes, quelques paroles de bonne foi ne seront pas de trop.

M. Guizot a résumé toutes ses accusations contre le ministère du 15 avril par un mot. Il a dit que le ministère a été funeste à la France. Nous serions bien tentés de demander si c’est du ministère ou de la coalition qu’on pourrait parler ainsi. Qu’on se rappelle ce qui s’est passé depuis dix-huit mois ; qu’on se reporte au point de départ des ministres qui viennent de se démettre du pouvoir, et qu’on se demande ensuite s’ils avaient à se reprocher, en se retirant, d’avoir été funestes à la France ! Nous ne nous ferons pas aujourd’hui les historiens de cette administration ; mais rien qu’en énumérant ses actes, on peut réfuter toutes les accusations de ses adversaires. Qu’est-il arrivé depuis le 15 avril, qui ait été funeste à la France ? Le cabinet du 15 avril avait hérité à la fois des embarras de la situation générale et des embarras que lui avaient légués ses prédécesseurs. Extérieurement, il avait devant lui la convention d’Ancône dont l’exécution fidèle pouvait amener l’évacuation qui a eu lieu, la Suisse où le cabinet précédent avait semé des difficultés de plus d’un genre, la Belgique, et l’Afrique où régnaient le plus affreux désordre et le découragement dû à un désastre.

La situation de nos possessions d’Afrique est aujourd’hui florissante, le désastre de Constantine a été glorieusement réparé ; le foyer d’intrigues qui se formait en Suisse a été dispersé, et l’irritation qu’on y avait excitée contre la France se dissipe de jour en jour ; et, pour Ancône, le gouvernement a exécuté les traités qui lui commandaient d’évacuer les états du pape en même temps que les Autrichiens. Il l’a fait au moment même d’une session, car il n’a pas pensé qu’un acte de loyauté pourrait être blâmé par une chambre française, et il ne s’est pas laissé séduire par les petits calculs que d’autres pouvaient faire. Il en a été ainsi du traité des 24 articles. Le ministère n’a pas cru qu’on pouvait déchirer un traité signé par la France. II a fait à Londres de nobles efforts en faveur de la Belgique, il a même obtenu pour elle de grands avantages ; mais il a respecté un engagement pris au nom de la France. Au Mexique, il a fait valoir avec énergie les droits de nos nationaux. A Haïti, il a stipulé avec avantage pour d’anciens intérêts blessés. En un mot, le ministère a fait assidument et avec ardeur les affaires de la France. La paix publique, la prospérité dont jouissait le pays il y a un mois, la sécurité des jours du roi, la confiance de l’Europe dans la sagesse de notre politique, un accroissement de recettes tel qu’il n’avait pas encore été atteint depuis 1830, tout atteste qu’il ne s’est pas trompé, et qu’il avait atteint le but qu’il s’était hautement proposé en signant l’amnistie, l’amnistie que blâmait et repoussait M. Guizot. Est-ce là un ministère funeste à la France ?

Le ministère du 15 avril avait pris les affaires dans un état désespérant. L’a-t-on oublié déjà ? L’avenir se présentait sous l’aspect le plus sombre. La vie du roi menacée chaque jour, la polémique des partis poussée jusqu’à l’exaspération, l’Afrique à la veille d’être abandonnée, les mesures les plus violentes rendues presque nécessaires, grâce à la violence des plus exaltés doctrinaires. Le calme, la paix, la sécurité, ont succédé pendant un an et demi, à ces tristes symptômes, et, sans les efforts de la coalition, cet état prospère durerait encore. Est-ce le ministère qui a été funeste au pays ?

L’histoire de la coalition n’es-elle pas également facile à faire ? Nous ne parlons pas de son histoire cachée que la France ne connaîtra que trop tôt, des conventions secrètes qui ont eu lieu entre les partis qui la composent, et qui livreront, si elles sont exécutées, la monarchie de juillet à ses plus violens adversaires, ou qui augmenteront encore l’irritation des partis, si elles restent sans résultats. Mais sa marche politique dans la chambre, que nous connaissons au moins, a-t-elle été bien favorable au pays ? Dans la dernière session, tous les projets de loi d’utilité matérielle ont été disputés ou repoussés par la coalition qui avait résolu de tout entraver pour faire pièce au ministère, et qui le fustigeait ainsi sur le dos de la France. Qui donc a encouragé les oppositions exagérées à demander le suffrage universel et l’abolition des lois de septembre, si ce n’est la coalition ; et d’où sont venus tous les obstacles de la situation actuelle, si ce n’est encore de là ? Pour ne parler que de la Belgique, n’est-ce pas en répandant, dans toutes les provinces de ce pays, le bruit d’une prétendue promesse de M. Thiers de prendre en main la cause belge contre les puissances et les traités, que les députés belges à Paris ont soulevé, à leur retour, toutes les populations ? Nous savons bien que ces promesses n’ont pas été faites par M. Thiers ; mais la parole de M. Mauguin et des membres de la coalition qui siégent à l’extrême gauche, n’a-t-elle pas le pouvoir d’engager celle de M. Thiers, puisqu’il ne saurait être ministre sans leur concours, et qu’il lui faudra subir leurs conditions ? Et la paix intérieure du pays n’est-elle pas bien assurée en présence des partis qui s’écrient chaque jour qu’il faut s’opposer aux empiétemens du trône ? N’avons-nous donc pas vu les déplorables effets de semblables accusations, et sous le ministère de M. Thiers, un assassin ne s’armait-il pas de cette raison pour attenter aux jours du roi ? Et l’on viendra nous dire que c’est le ministère qui est funeste à la France !

Le ministère du 15 avril a répondu à toutes ces attaques en discutant le projet d’adresse avec un talent et un courage qui n’ont été méconnus en France et en Europe, que par les journaux de la coalition. Puis il s’est retiré, laissant à d’autres une tâche qu’on lui rendait trop difficile et trop amère. Au moins ce n’est pas la coalition qui dira qu’en se retirant, le cabinet du 15 avril a fait encore une chose funeste à la France. Nous le disons, nous, en approuvant toutefois le sentiment qui a dicté cette démarche à M. le comte Molé et à ses collègues, qui, après une discussion telle que celle de l’adresse, devaient, à juste titre, s’attendre à un meilleur résultat. Une réunion de 221 voix, toute désintéressée, toute courageuse, toute unie qu’elle soit, ne pouvait suffire à les faire triompher suffisamment des difficultés de la situation actuelle.

Depuis le commencement de cette crise ministérielle, avons-nous vu la coalition préoccupée des intérêts du pays ? S’est-elle servie de ses organes si divers pour le rassurer sur ses projets ? Se voyant à la veille de s’emparer du pouvoir, a-t-elle fait entendre quelques paroles conciliatrices ? S’est-elle mise en mesure de maintenir la paix en Europe, en déclarant que les traités ont une puissance réelle et qu’elle entend les respecter ? La coalition ne s’est préoccupée que de mesquines intrigues. Elle n’a eu d’autre souci que de s’informer si la démission de M. Mo ! é était sans retour, et il a fallu la rassurer en lui disant que M. Molé était bien décidé à ne pas porter la responsabilité des affaires avec une majorité de 13 voix. Nous avons vu les tristes débats que la mission du maréchal Soult a fait naître dans la coalition ; l’effroi dont elle était saisie à la seule pensée que le maréchal Soult pourrait bien accepter d’autres collègues que M. Thiers et M. Guizot, et sa joie quand elle a été en position de déclarer que le maréchal se refusait à former un ministère. Nous concevons jusqu’à un certain point l’inquiétude et la joie des organes et des amis des chefs de la coalition ; mais on se demande avec étonnement ce que M. Thiers a pu faire espérer à l’extrême gauche, et M. Guizot promettre à l’extrême droite, pour exciter à ce point leurs appréhensions.

Aujourd’hui la coalition s’étonne de ce qu’on ne vient pas chercher des ministres au milieu d’elle. Quoi de plus naturel, à son gré, que de venir offrir le pouvoir à M. Guizot et à M. Duvergier de Hauranne, qui déclarent que le roi ne règne pas constitutionnellement, tandis que la majorité de la chambre élective et celle de la chambre des pairs sont d’un avis contraire ? Quoi de plus simple que de mettre la direction des affaires dans les mains de M. Thiers, qui était opposé à l’évacuation d’Ancône en dépit des traités, au nom duquel on écrit chaque jour, dans le Constitutionnel, qu’il faut foudroyer à coups de canon le traité des 24 articles et la conférence de Londres, qui est pour l’intervention en Espagne, tandis que la chambre, mal éclairée sans doute sur les intérêts du pays, mais obstinée jusqu’au vote inclusivement, se montre rebelle à tous ces projets ? Mais que faire ? nous dira-t-on. C’est ce que nous demanderons à la coalition elle-même, en lui donnant tous les moyens de répondre à nos questions.

Dans l’état actuel des choses, il y a trois partis à prendre, également difficiles tous les trois. Il faut ou maintenir le ministère du 15 avril, ou prendre un ministère dans la coalition, ou dissoudre la chambre. Il nous paraît impossible que, hors ces trois issues, on puisse en trouver une autre.

Quant au maintien du cabinet du 15 avril, M. le comte Molé, ayant jugé la majorité insuffisante, ne pourrait consentir à garder la direction des affaires qu’en se voyant assuré d’une majorité de trente à quarante voix. Nous ne croyons pas, d’ailleurs, que la coalition insiste beaucoup sur ce moyen de sortir d’embarras. Elle serait, sans doute, moins opposée au projet de charger un ou deux de ses chefs du soin de former un nouveau ministère, en leur laissant toute la latitude qu’ils demandent au nom des principes de conservation et de sécurité publique qu’ils ont si lumineusement exposés dans la discussion de l’adresse ! Nous serons, sans doute, mal reçus à lui répondre que prendre un ministère dans le sein de la minorité des deux chambres, c’est commettre un acte peu constitutionnel, et que la prérogative royale, en s’exerçant de cette manière, s’exposerait à créer de terribles résistances dans l’état, ou risquerait simplement de former une administration sans consistance et qui aurait à peine quelques jours de durée.

Dans l’un ou l’autre cas, ce serait un fait très grave que de s’adresser à la minorité des chambres, quand les vues avouées de ces minorités sont opposées à toutes les vues qui ont dirigé le système politique de la France jusqu’à ce jour, quand un tel choix peut entraîner la guerre, et jeter le pays dans une série d’entreprises qu’il vient de blâmer dans l’adresse de ses représentans. Nous savons la réponse de la coalition. A peine sera-t-elle aux affaires qu’elle aura la majorité. M. Thiers l’a dit. La majorité fait partie du bagage ministériel. Il y a cent voix et plus dans les centres qu’un ministre trouve toujours à sa disposition, comme les employés de son ministère. Ceux qui ont voté pour le maintien des traités, quand M. Molé était ministre, les fouleront aux pieds dès que M. Thiers aura pris sa place. Ceux qui ne veulent pas de l’intervention, voteront aussitôt des hommes et de l’argent pour aller en Espagne. Si c’est M. Guizot qui prend les affaires, ces hommes-là seront successivement de toutes les opinions que M. Guizot a professées depuis trois mois, pour ou contre les idées révolutionnaires ; ils iront à droite, à gauche, en arrière, en avant, selon le commandement du chef qui se fera reconnaître à la tête des rangs. Et pour la presse qui défend l’ordre intérieur et extérieur, ne lui a-t-on pas déjà dit qu’elle sera aussi aux nouveaux ministres, quels qu’ils soient, quinze jours après leur entrée aux affaires ? Quinze jours, soit ; mais il se pourrait que les nouveaux ministres ne durassent pas autant que le délai de fidélité qu’on accorde à la presse ; et, en attendant, nous voyons la majorité de la chambre fidèle, non pas aux ministres qui se retirent, mais aux principes qu’ils représentaient, et la presse s’unir à cette belle et noble majorité. Il faut donc la gagner, et les chefs de la coalition ne pourront y réussir qu’en adoptant ses principes, écrits dans son adresse, et que la coalition a si violemment combattus.

Que M. Thiers et M. Guizot veuillent donc nous dire de quelle nature sont leurs engagemens avec M. Odilon Barrot et l’extrême gauche. On a avancé qu’ils avaient promis l’entrée de la chambre des pairs à un certain nombre de notabilités de la gauche ; on a parlé de concessions au sujet de la réforme électorale, et de quelques autres conditions que la majorité sera désireuse de connaître avant de consentir à faire partie de leur bagage. Il sera également bon de savoir si les hommes de la gauche sont pour M. Guizot le parti du progrès ou le parti rétrograde, deux épithètes qu’il leur a données à de courtes distances, et entre lesquelles la politique et la philosophie mettent autant de différence que la grammaire. On nous dira aussi ce qu’on pense du traité des 24 articles, et si le Constitutionnel qui s’est déclaré l’organe et même l’œuvre de M. Thiers, exprime ses opinions quand il demande que la France soutienne militairement la Belgique dans ses prétentions territoriales. Il y aura sans doute également quelques paroles à dire à la majorité au sujet de l’Espagne ; après quoi, si l’on marche d’accord avec la majorité de la chambre, rien ne fera plus obstacle à un ministère sorti de la coalition. Si l’on se refusait à accomplir les formalités que nous indiquons, il faudrait renoncer au ministère ou en former un, malgré la majorité de la chambre, que personne aujourd’hui n’a le droit de regarder comme indécise. La conduite qu’elle tient depuis dix jours ferait une éclatante justice d’une pareille imputation.

Entrer au ministère malgré la majorité de la chambre, nous paraît difficile, sinon impossible. Y entrer avec elle, en adoptant ses principes, et en reniant ceux qu’on a professés dans le projet d’adresse et dans la discussion, ce serait d’abord réhabiliter toute la politique du 15 avril qu’on s’est efforcé de flétrir. Ce serait, en outre, se séparer de la gauche et de l’extrême droite qui sont l’appoint douteux avec lequel la coalition forme le chiffre de sa minorité et se réduire à l’appui des 221. Ce serait donc refaire le ministère du 15 avril moins l’estime de la majorité qui l’a soutenu, même après sa démission, et qui le soutiendrait encore s’il voulait se contenter de 221 voix. Voilà tout ce que gagnerait la coalition à un pareil jeu. Voyons maintenant ce qu’y gagnerait la France.

L’opposition a, sans doute, des principes plus avancés que ceux du gouvernement, puisqu’elle le dit. M. Thiers et M. Guizot sont-ils plus avancés que le ministère du 15 avril ? Nous ne le croyons pas. Leur administration a-t-elle été plus libérale que celle du ministère de l’amnistie ? Quant au système extérieur, M. Thiers blâme l’exécution de la convention d’Ancône, le traité des 24 articles lui semble pouvoir être rejeté, et à ses yeux le traité de la quadruple alliance doit amener une coopération de la France en Espagne ; mais nous ne croyons pas qu’il soit partisan de la réforme électorale, de l’abrogation des lois de septembre et de tout ce que demande l’opposition qui se dit avancée, l’opposition de gauche. Pour M. Guizot, on sait qu’il veut encore moins que M. Thiers toutes ces choses, quand il est de sang froid, quoique dans le feu de la passion il s’avance beaucoup plus loin que le chef du ministère du 22 février, et qu’il ait parlé de reformer la société républicaine Aide-toi, le ciel t’aidera, où il avait pris place en 1830, avant la révolution de juillet. Mais la passion de M. Guizot fera place à son sang froid habituel quand il sera rentré aux affaires, et l’opposition aura encore moins à espérer de lui que de M. Thiers. Ainsi, les chefs de la coalition, admis au gouvernement des affaires, apporteraient avec eux la politique intérieure actuelle et la politique extérieure de l’opposition, c’est-à-dire qu’ils seraient forcés de faire la guerre aux factions, à la gauche, à la république, comme ont fait tous les cabinets depuis 1830, et en même temps la guerre à l’Europe. Ils seraient propagandistes au dehors, et du juste-milieu au dedans ! Qu’on juge de leur force et de l’appui qu’ils trouveraient !

Voilà sur quels principes se fondent les chefs de la coalition pour avoir une majorité quand ils seront ministres ! En attendant, ils ne l’ont pas, c’est un fait clair comme l’arithmétique, et ils veulent que le roi les charge de former un cabinet. N’est-ce pas vouloir que le roi méconnaisse les principes constitutionnels ? N’est-ce pas lui demander de faire abandon de la majorité au profit de la minorité ? et de quelle minorité encore ! Que demande-t-on au roi en exigeant qu’il s’adresse à la coalition ? Qu’est-ce que la coalition ? Ne l’a-t-on pas dit cent fois ? Dix partis différens unis pour détruire. S’adresser à M. Thiers, c’est ne s’adresser qu’à soixante voix dont il dispose ; il ne pourra traiter avec les autres que par transaction, et par des transactions de principes. Les doctrinaires représentent une fraction plus petite encore, et ce sont là les partis qu’on veut grouper autour du trône, pour qu’ils se livrent bataille sur ses degrés, tandis qu’une majorité compacte l’entoure, et le défend par sa fidélité aux principes sur lesquels il est assis. Il nous est sans doute permis de supposer ce qui est. Si les 221, qui ont si dignement rempli jusqu’à ce moment la mission qu’ils ont de représenter la majorité du pays, restent fidèles à eux-mêmes, et repoussent la coalition, même quand elle sera entrée aux affaires, que sera leur adresse, et quel langage auront-ils à tenir ? C’est pour le coup qu’il y aurait lieu à déclarer dans une adresse que le gouvernement constitutionnel est méconnu, et qu’une chambre aurait le droit d’en rappeler les principes au roi. C’est bien alors qu’il y aurait lieu de s’écrier que le cabinet n’a pas une origine parlementaire, et qu’il se serait glissé au pouvoir sans avoir la majorité, et sans espoir de l’obtenir, pourrait-on ajouter ! Il y a des hommes de talent et d’esprit dans la coalition. Est-ce que la passion les aveuglerait au point de vouloir terminer la crise actuelle par une entreprise semblable ? Le proposent-ils sérieusement, et ont-ils bien réfléchi aux conséquences ? En formant un ministère contre le vœu de la majorité, on n’a que la ressource du coup d’état. Charles X, en renversant le ministère de M. de Martignac, avait au moins une majorité dans la chambre pour soutenir ses projets. La coalition n’a pas même ce prétexte à offrir à la couronne en la sommant de se mettre en ses mains, et elle revient simplement aux projets de la gauche, qui, en 1831, voulait détruire la Charte et forcer le roi à changer la constitution, pour assurer la direction des affaires au général Lafayette et à M. Laffitte. La Charte de 1830 trouva dans M. Thiers et dans M. Guizot, mais surtout dans le roi, d’intrépides soutiens : aujourd’hui, faute de quelques défenseurs, elle ne périra pas.

La coalition, qui entend le gouvernement représentatif à sa manière, va nous répondre qu’elle dissoudra la chambre, et qu’elle se fera une majorité. Mais une minorité entrée aux affaires a-t-elle le droit d’en appeler aux électeurs ? -C’est, il nous semble, le droit de la majorité restée aux affaires, quand elle ne se trouve pas suffisante. S’il faut commencer par vous faire ministres pour vous faire agréer par la France, vous nous permettrez de dire que votre crédit n’est pas bien grand, et nous demanderons à la couronne si, avant de vous prêter la force dont vous avez besoin, elle ne ferait pas bien de vous sommer de dire quel usage vous voudriez en faire. Or, c’est ce que vous ne direz pas, car cet aveu vous isolerait de vos alliés, et vous rendrait encore plus faibles que vous n’êtes.

Voilà l’état réel des choses. Le ministère s’est retiré pour ne pas blesser les usages du gouvernement représentatif, qui veulent que le pouvoir ait une notable majorité dans les deux chambres ; et la coalition voudrait entrer aux affaires en violant toutes les lois et tous les principes de ce gouvernement. Il nous semble que la question, ainsi posée dans toute sa vérité, ce n’est pas contre le ministère, qui a donné l’exemple de la loyauté et de la sincérité dans tous ses actes intérieurs et extérieurs, que se prononcera la voix du pays dans les élections.


P. S. En portant aujourd’hui à la chambre une ordonnance qui proroge le parlement, et qui précède l’ordonnance de convocation des collèges électoraux dans le délai le plus prompt, le ministère du 15 avril a obéi à tous ses devoirs constitutionnels. Il en appelle au pays, et lui demande de consolider une majorité qu’il était de son devoir de soutenir, et de ne pas laisser disperser ; car c’est à elle qu’il appartient de sauver la France, et de la protéger contre une intrigue inouïe dans l’histoire parlementaire.

Nous avons confiance dans les électeurs. Ils ont encore cette fois à choisir entre la prospérité du pays et les troubles dont le menacent des ambitions inquiètes, entre les véritables doctrines constitutionnelles et des menées décorées d’un beau langage, entre la fidélité aux traités et le mépris des engagemens de la France, entre une paix honorable avec l’Europe et la guerre sans motif et sans but, entre le système du 13 mars et la propagande : les électeurs n’hésiteront pas.

Est-il vrai qu’à la lecture de l’ordonnance de prorogation, M. Duchâtel se soit écrié que le parti adresserait une lettre circulaire aux préfets pour les menacer de destitution de la part du ministère que rêve la coalition, dans le cas où ils ne trahiraient pas les intérêts du gouvernement en faveur de ceux de l’opposition ? Il serait impossible de qualifier un tel langage dans la bouche d’un ancien ministre.


A M. le Directeur de la Revue des Deux Mondes.

Monsieur,

Mon article sur M. Adrien Balbi, inséré dans le dernier numéro de la Revue, a été l’objet d’une réclamation dont je ne puis, dans une certaine mesure, méconnaître la légitimité. Mon travail, ainsi que je l’ai indiqué (page 167), portait sur la première édition de l’Abrégé, celle de 1833. Depuis lors et dans le courant de 1838, il a été publié par livraisons une édition nouvelle, avec cartes et plans, à laquelle, quoique absent de Paris, M. Balbi ne semble pas être demeuré étranger. C’est cette édition que M. Jules Renouard a signalée à notre impartialité bienveillante, en nous priant de vérifier si, à la suite d’un examen comparatif, il ne nous serait pas possible d’adoucir quelques-unes de nos critiques. Bieu que les termes même de l’article missent parfaitement hors de cause, sans les préjuger, les réimpressions postérieures à 1833, nous n’avons pas cru devoir refuser aux propriétaires de l’Abrégé cette espèce de supplément d’instruction, désireux de prouver en cela et notre sincérité complète, et nos profonds égards pour des intérêts toujours respectables.

Or, d’un collationnement rapide, il résulte pour nous qu’en effet, par plusieurs côtés, cette édition nouvelle rectifie ou complète l’ancienne. L’introduction, trop parasite encore, a été néanmoins fort abrégée et adoucie surtout dans ses formules louangeuses. La Charte, au lieu d’être insérée in extenso, n’y figure plus qu’en analyse ; le chef-d’œuvre du docteur Constancio, le mot Pleïadelphia, a disparu, et l’espace qu’occupaient ces puérilités a été rendu à des détails plus importans de topographie et de statistique. Un passage nouveau, au sujet de l’obélisque de Louqsor, rétablit la vérité des faits de manière à rendre impossible la méprise que nous avions signalée. L’article France, écourté dans la première édition, a repris dans la dernière l’étendue et l’importance nécessaires ; des additions nombreuses à propos de la Belgique, de l’Italie, de la Suisse, de la confédération germanique et d’autres états, maintiennent les parties qui y ont trait au niveau des documens actuels, et une table alphabétique, dressée avec un soin particulier, corrige et atténue ce que l’ordonnance du livre a conservé de défectueux.

Telles sont les améliorations que nous avons remarquées dans l’édition de 1838. Il ne nous reste plus qu’à rectifier nos assertions sur deux points. C’est d’abord au sujet de la confusion entre les Eleuths et les Illiâts qui n’appartient pas à M. Balbi, et qu’il faut restituer à l’un de ses collaborateurs secondaires ; c’est ensuite à propos de l’omission de Tarare et de Saint-Quentin, qui n’est point aussi absolue que nous avions pu le croire. Ces deux villes ne sont oubliées qu’à l’article Commerce, où figure Aix, qui, certes, y avait bien moins de droits qu’elles ; mais comme cités industrielles et importantes, Tarare et Saint-Quentin figurent dans l’Abrégé, même dans l’édition de 1833.

En donnant place à ces lignes, vous prouverez, monsieur, comme nous l’avons fait en les écrivant, qu’une critique conçue et poursuivie en vue de la science, n’exclut pas les ménagemens que l’on doit à des intérêts légitimes et prompts à s’alarmer. Agréez, etc.

LOUIS REYBAUD., Paris, 26 janvier 1839.


HISTOIRE DE L’EUROPE AU XVIe SIÈCLE, par M. Filon. — L’histoire de l’Europe au XVIe siècle, quand on ne veut pas soumettre absolument et exclusivement la logique à la chronologie, commence à la mort de Louis XI et finit à l’avènement de Richelieu. Plus de cent années de luttes dans les actes comme dans les idées séparent donc ces deux hommes, qui, l’un avec plus de cruauté et moins de grandeur, l’autre avec plus d’élévation de vues et de caractère, tous deux avec la volonté persévérante du génie, ont servi à leur manière et diversement le développement intellectuel et la souveraineté politique de notre pays. Le long intervalle qui sépare Louis XI de Richelieu a été rempli par les plus grands évènemens du monde moderne, par un terrible conflit d’opinions et de croyances, et, si l’on peut dire, par une sorte de fermentation dans les esprits et dans les choses, qu’il appartenait au grand ministre du règne de Louis XIII de régulariser et de tourner au profit de l’état et à la gloire de la France. Sans croire que l’année à laquelle on fait d’ordinaire finir le moyen-âge, je veux dire la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, soit exactement le dernier terme de ce long période et le vrai point de départ d’un âge nouveau, il est permis de rattacher au grand évènement de la chute byzantine le commencement de cette révolution dans les mœurs et dans les idées, qui va éclater avec violence au XVIe siècle et changer la face politique et religieuse de l’Europe. C’est au tableau rapide de ce siècle sans exemple, qui a eu une si grande influence sur les destinées postérieures de notre société moderne, et où les grands noms et les grandes actions se sont accumulés avec une si effrayante vitesse, que sont consacrés les deux volumes publiés par M. Filon, maître de conférences à l’École normale. C’est un bien petit espace, sans doute, pour un siècle qui a conquis l’Amérique, vu régner Charles VIII et Louis XII, assisté aux débats militaires de Charles-Quint et de François Ier, accompli la réforme religieuse avec Luther, Zvingle, Calvin et Knox, applaudi ou pleuré au despotisme de Henri VIII, au triomphe d’Élisabeth sur Marie Stuart, à la Ligue et à la Saint-Barthélemi, aux exploits si différens de Gustave Wasa, de Barberousse et de Henri IV ; pour un siècle enfin qui a vu l’imprimerie se développer, les idiomes se perfectionner, et les lettres, aidées des sciences et des arts, renaître avec un éclat puissant et nouveau. Mais aussi, une histoire générale de l’Europe au XVIe siècle manquait dans l’enseignement et dans la science ; d’excellentes monographies, des travaux spéciaux de grande valeur, ne pouvaient dispenser d’un tableau animé et vif où les évènemens fussent montrés, non plus dans leurs rapports particuliers et isolés, mais dans le développement complet de la société d’alors, et où on aperçût enfin l’enchaînement des faits et l’influence réciproque des hommes et des peuples. Sans prétendre à une synthèse ambitieuse, le livre de M. Filon donne tout ce qu’il promet et comble une lacune historique.

L’auteur, tout en resserrant les évènemens sous une forme toujours rapide, n’est parvenu qu’avec peine à les comprendre tous dans l’espace de deux volumes. Toute analyse est donc impossible ici, et notre critique ne peut se borner qu’à des remarques générales. Ce que nous reprocherons surtout à ce livre, c’est le synchronisme que M. Filon s’est constamment efforcé d’y conserver. L’unité s’y brise à tout instant, et l’attention se fatigue en passant tour à tour, dans la même page, à l’histoire, si vite interrompue, des populations mobiles et variées du XVIe siècle. La découverte de l’Amérique, le grand homme qui a deviné ce monde et l’a trouvé, les aventureuses expéditions des capitaines qui l’ont conquis, sont habilement appréciés. Colomb, Fernand Cortez et Pizarre gardent chacun leur physionomie propre ; mais il y a moins de précision et de netteté dans les pages consacrées à la réforme. L’auteur, en cette partie, semble hésiter dans ses déductions historiques, comme, au XVIe siècle même, plus d’un esprit distingué hésitait entre le respectueux attachement aux traditions, aux croyances du passé, et les hardiesses des opinions nouvelles. Du reste, des notes curieusement extraites, un tableau rapide, mais complet, de l’état des lettres et des arts au XVIe siècle, l’indication exacte des sources originales, recommandent au point de vue de l’érudition ce consciencieux travail. Le style en est élégant, et l’auteur a su donner à sa phrase la lucidité que sa pensée garde toujours dans les aperçus, que la forme concise de son livre a, par malheur, rendus trop rares.