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Chronique de la quinzaine - 14 février 1839

Chronique n° 164
14 février 1839


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 février 1839.

Ce matin, dès l’aube du jour, on distribuait gratuitement dans Paris, un écrit de M. Thiers adressé aux électeurs d’Aix. Il y a quelques jours, M. Guizot et M. Duvergier avaient fait distribuer, également à profusion, deux lettres à leurs commettans, véritables manifestes qui sont moins des plaidoyers en faveur de ceux qui les écrivent et de leur conduite, que des actes d’accusation contre le gouvernement. Heureusement ces accusations se réfutent les unes les autres, et le fait même de leur distribution simultanée suffira pour les neutraliser. C’est que les membres de la coalition sont, comme l’a dit si énergiquement M. Thiers dans un de ses écrits, des démentis donnés les uns aux autres, et il n’en est pas un qui ne soit la réfutation de son voisin.

M. Thiers débute en disant qu’il est aujourd’hui dans l’opposition, non pas seulement pour une question, mais pour la tendance générale du gouvernement au dedans et au dehors. M. Guizot a élevé la même attaque contre le gouvernement. Son accusation porte sur la faiblesse ou sur la décadence du pouvoir. M. Guizot ne précise pas davantage les faits. Le pouvoir monarchique s’amoindrit ; voilà pourquoi M. Guizot s’est allié à M. Garnier-Pagès et aux républicains pour le relever ! M. Thiers, qui s’engage plus nettement dans les questions politiques, se plaint aussi amèrement de l’abaissement de la révolution de juillet en Europe, depuis sa sortie du ministère où il a été remplacé par M. Duchâtel et par M. Guizot ; et c’est dans le dessein de rendre à cette révolution et à ses principes la force qui leur manquent à cette heure, selon M. Thiers, que l’honorable député d’Aix a fait alliance avec M. Berryer ainsi qu’avec les députés légitimistes ; c’est dans ce but qu’il leur a promis sa voix et son appui dans les élections ! Nous ne devons, en effet, regarder que comme un demi-aveu les paroles de M. Thiers, qui dit à ses électeurs que, dans l’opposition où il figure, il rencontre M. Guizot, M. Odilon Barrot, M. Berryer et M. Garnier-Pagès. Les feuilles qui sont les organes officiels de M. Thiers et de ses amis les coalisés, ont annoncé que l’on s’était promis mutuellement de s’appuyer dans les collèges électoraux. Ce n’est donc pas là une simple rencontre, une sorte de réunion fortuite, et M. Thiers, en annonçant que sa destinée le condamne à combattre les républicains et les légitimistes, veut sans doute parler de ce qu’il fera dans l’avenir. Dans le moment présent, il combat avec eux et pour eux, et son influence est employée ouvertement à leur faciliter l’entrée de la chambre. Il y a plus, c’est que, pour les questions extérieures, du moins, M. Thiers veut tout ce que veulent ses adversaires futurs. Dans la question sur la Belgique, sur l’Espagne, sur la convention d’Ancône, M. Thiers a pris des conclusions toutes conformes à celles de M. Garnier-Pagès et de M. Odilon Barrot. Le but est différent sans doute, mais qui juge bien, qui juge mal de la portée de ces principes et de leur effet sur l’avenir ? Lequel a raison de M. Thiers, qui en espère le maintien de la monarchie de juillet, de M. Barrot, qui en attend la réalisation du fameux programme de l’Hôtel-de-Ville, ou de M. Garnier-Pagès, qui compte en voir sortir l’établissement de la république ? C’est ce qu’il appartient aux électeurs de décider. Leur décision sera bien utile ou bien funeste la France.

M. Thiers en appelle à ses antécédens, il a embrassé franchement la révolution de juillet ; il lui a rendu des services qu’elle lui a bien payés en honneurs, en éclat, en réputation ; il veut la servir encore en réclamant pour elle une politique nationale, et un régime parlementaire franchement entendu et accepté. En un mot, M. Thiers demande au ministère actuel ce que l’opposition demandait à M. Thiers quand il était ministre, et quand elle l’accusait d’être un ministre de camarilla, qui s’entendait avec la sainte-alliance. Les termes de M. Thiers sont plus modérés, mais l’accusation est la même ; et nous désirons pour M. Thiers, mais sans l’espérer, qu’elle soit portée contre lui (car elle le sera à coup sur) dans les termes qu’il emploie lui-même aujourd’hui. Il verra, malheureusement, que ses amis actuels ne suivront qu’en partie son exemple, et qu’ils l’accuseront de toutes ces choses avec leur véhémence et leur rudesse d’autrefois.

Nous rendons toute justice à l’habileté avec laquelle M. Thiers justifie sa politique passée, il fallait soutenir un gouvernement né d’un soulèvement populaire et de la défaite de la force publique. M. Thiers vint à son aide ; il aida au rétablissement de la force publique, qui était démoralisée, et qui avait besoin qu’on la rappelât au sentiment de sa puissance et de son devoir. Ce fut là sa première tâche et son premier effort.

Loin de tenter de diminuer le mérite qu’eut M. Thiers à cette époque, nous l’augmenterons encore à ses propres yeux, en lui rappelant quelques circonstances qu’il peut avoir oubliées. M. Thiers faisait alors partie du ministère de M. Laffitte en qualité de sous-secrétaire d’état, et ses fonctions le rapprochaient assez du président du conseil pour qu’il eût sans cesse sous les yeux le spectacle déplorable d’une administration qui s’abandonnait elle-même, ne vivait que par de déplorables transactions avec un parti qui la dominait, et qui, dans tous ses actes et à toute heure, semblait demander pardon d’user quelque peu du pouvoir qu’elle avait reçu pour faire exécuter les lois et contenir les partis dans les limites de l’ordre. Ce spectacle, vu de si près, fut bien instructif pour l’esprit élevé de M. Thiers, car il se hâta de se rallier, avec M. Guizot, à l’homme ferme qui sauva le pays, déjà plongé dans l’anarchie, en rétablissant le sentiment de l’autorité en France. M. Thiers le suivit, et l’administration du 11 octobre vécut des principes du 13 mars. Uni alors aux doctrinaires, M. Thiers et ses amis du centre gauche travaillèrent glorieusement à maintenir le système fondé au 13 mars par M. Casimir Périer. Aujourd’hui les mêmes hommes, séparés pendant quelque temps, se réunissent pour le renverser. La monarchie de juillet, depuis neuf années orageuses qu’elle existe, leur semble-t-elle donc déjà à l’abri des dangers de son origine, qu’ils travaillent à la saper, ou du moins qu’ils retirent les mains qui la soutenaient, pour les mettre dans celles de ses adversaires ? Est-ce que les partis ont cessé d’agir contre elle, est-ce qu’ils se sont calmés au point qu’on puisse marcher avec eux quand on fait profession d’aimer la monarchie de juillet, leur faciliter les moyens de s’emparer des voies légales et des postes parlementaires, où ils pourront combattre avec moins de danger et plus de chances de succès que sur la place publique ? M. Thiers et M. Guizot évoquent souvent le souvenir du 13 mars. Que dirait Casimir Périer en les voyant alliés à ceux qu’il a combattus si énergiquement dans l’émeute et dans la chambre, et sur lesquels il a remporté la victoire qui a pacifié intérieurement la France ? Et M. Thiers lui-même, qui a tenu si long-temps dans ses mains les républicains sous la clé des prisons du mont Saint-Michel, qui leur a refusé, au 22 février, l’amnistie donnée depuis par le ministère de M. Molé ; M. Thiers, qui n’a pas hésité à s’emparer de Mme la duchesse de Berry, quand elle attentait au repos public, et l’a fait sortir d’une prison d’état, dépouillée de ce beau nom qui, aux yeux des siens, était son titre à réclamer le gouvernement de la France ; M. Thiers recherche l’appui et les votes de deux partis qu’il a si durement traités ! Cet appui, les partis le prêtent avec joie, non pas à un ancien ministre du 11 octobre, non pas à l’ami du gouvernement de juillet, mais à un homme qui se trompe doublement quand il croit que les traités peuvent se déchirer sans qu’on ait la guerre, et quand il dit que la France de juillet peut supporter sans danger un assaut tel que celui qu’il lui livre aujourd’hui. Le parti républicain et le parti légitimiste savent bien que ce n’est pas au bénéfice de M. Thiers et de ses amis du 11 octobre, que triomphera la coalition ; aussi se hâtent-ils de voter avec eux et de les soutenir dans les élections. M. Berryer voit assez quelles chances s’ouvriraient pour lui dans la guerre, et M. Garnier-Pagès a montré assez clairement à la tribune quelle puissance domine M. Odilon Barrot, qui, par la force des choses et la nature de leur opposition, domine ensemble M. Guizot et M. Thiers.

Nous ne refusons aucune sorte de justice à M. Thiers ; mais, en ce moment, nous ne lui devons que la justice. Nous ne pouvons donc lui accorder qu’en outre du concours qu’il apporta au ministère de Casimir Périer, il ait toujours résisté à l’entraînement populaire contre les partisans de la dynastie déchue et le clergé. La chute de la croix de Saint-Germain-l’Auxerrois, les désordres qui eurent lieu en cette circonstance, ceux de l’archevêché, ne trouvèrent pas en M. Thiers un adversaire très actif. Il est vrai qu’il a réparé depuis, par nombre d’actes éclatans et méritoires, ce moment d’oubli, dernier tribut payé à sa jeunesse et à l’esprit qui lui dicta quelques pages de l’Histoire de la Révolution ; mais cette erreur, cette seule erreur de conduite ne peut-elle autoriser les adversaires actuels de M. Thiers à supposer qu’il puisse en commettre quelques autres, et avons-nous le droit de les blâmer, quand nous les entendons s’écrier aujourd’hui que M. Thiers se laisse aller à l’enivrement de quelques fumées semblables ? Heureusement, la conduite de M. Thiers au 13 mars, au 11 octobre, au 22 février, nous assure, et nous permet d’affirmer que ses erreurs sont courtes. Hâtons-nous donc de prédire que celle-ci ne sera pas longue, et que la passion cessera bientôt de voiler les grandes et hautes lumières de son esprit éminent.

Enfin, M. Thiers rappelle que le gouvernement de juillet avait à son origine une troisième tâche, celle de résister à l’emportement des esprits, de s’opposer à l’excès des sentimens nationaux, long-temps froissés, et qui venaient de faire explosion. En un mot, il fallait arrêter le mouvement populaire qui tendait à forcer le gouvernement à s’associer aux révolutions soudaines qui éclataient à Bologne, à Bruxelles, à Varsovie. Nous sommes heureux de n’avoir ici à adresser que des éloges à M. Thiers. La tâche dont il parle, il sut la remplir pleinement pour sa part. Il prouva avec courage, à la tribune, que la France ne devait pas déchirer les traités, même défavorables, et que puisqu’elle avait subi avec grandeur et une noble résignation ceux que la fortune des batailles lui avait imposés en 1815, il fallait les respecter encore. Il démontra avec une logique, qui pénétra dans tous les esprits sensés et prévoyans, que ce respect des traités ferait notre force dans l’avenir, que l’Europe s’accoutumerait à prendre confiance dans ce gouvernement nouveau, dont elle se méfiait, et qu’elle voyait avec haine. M. Thiers n’hésita pas à suivre ce système dans toutes ses conséquences. Quand la révolution de Varsovie éclata, il démontra, en outre, que la Pologne était trop éloignée, qu’elle n’était pas dans notre rayon d’action politique ; il développa la carte, montra que cette Pologne est un pays de plaines, qui compte à peine quelques places fortes, et n’hésita pas à conclure que, ni la nature, ni les hommes, ne l’avaient destinée à jouir de la nationalité et de l’indépendance. Plus tard, pour Bologne, et les autres villes des états romains, M. Thiers déclara que la France n’ayant fait la guerre, ni pour reprendre les limites du Rhin, ni pour sauver la Pologne, ne devait pas risquer son avenir tout entier pour avoir le plaisir de donner des constitutions à quelques petites villes des états du pape, qui ne s’en souciaient guère. M. Thiers ne s’en tint pas là. En descendant de la tribune, il consigna ses opinions dans une brochure que lut l’Europe entière, et dont nous avons cité quelques fragmens. Citons encore ces beaux passages. Ils ne sauraient être trop relus dans les circonstances où nous nous trouvons.

« Il fallait donner des frontières à la Belgique, écrivait M. Thiers. On a obtenu pour elle celles de 1790, mais avec des avantages qu’elle n’avait pas. Elle échange une portion du Limbourg contre des enclaves que la Hollande possédait ; elle a perdu une petite portion du Luxembourg, mais elle a, de plus qu’en 1790, la province de Liège, Philippeville et Marienbourg. Elle a la liberté de l’Escaut ; elle a.la libre navigation des fleuves et des canaux de la Hollande. Elle peut en ouvrir de nouveaux sur le territoire de cette nation. Elle a Anvers au lieu de Maëstricht, c’est-à-dire du commerce au lieu de moyens de guerre. Elle supporte un tiers de la dette néerlandaise, en représentation de la dette austro-belge, antérieure à 1789, de la dette franco-belge comprenant le temps de la réunion à la France, en représentation, enfin, de la part qu’elle devait prendre dans la dette contractée depuis 1815 par le royaume des Pays-Bas. Ces trois parts n’égalent pas sans doute le tiers qu’elle supporte, mais les avantages commerciaux qu’on lui a cédés présentent une surabondante compensation. La Hollande perd le Luxembourg, qui lui avait été donné en échange des principautés héréditaires de Dietz, Dillembourg, Hadamar, Siégen. Elle voit lui échapper l’immense monopole de l’Escaut ; enfin, on lui ravit cette Belgique qui, en 1815, avait été une consolation du cap de Bonne-Espérance et de tant de colonies perdues. A-t-on été bien injuste, bien dur envers les Belges, bien partial pour Guillaume ? Ainsi, en récapitulant ce que la Belgique et nous avons gagné, nous dirons que la Belgique a gagné : d’être détachée de la Hollande, reconnue, constituée mieux qu’en 1790 ; pourvue de routes, de communications, d’avantages commerciaux ; rendue neutre, ce qui veut dire garantie de la guerre ou secourue forcément par la France, l’un ou l’autre infailliblement ; pourvue d’un roi qui la chérit déjà, et qui est la seule personne devenue populaire dans ce pays depuis un an et demi ; appelée enfin à un bel avenir. Nous dirons que la France a gagné : d’abord, tout ce qu’a gagné son alliée ; ensuite, la destruction du royaume des Pays-Bas, qui était une redoutable hostilité contre elle, une vaste tête de pont, comme on a dit ; le remplacement de ce royaume par un état neutre qui la couvre, ou bien devient un allié utile, et lui permet de s’étendre jusqu’à la Meuse ; la destruction des places qui lui étaient inutiles, puisqu’elle possède deux rangs de places sur cette frontière, et qui ne pouvaient être bonnes qu’à d’autres qu’à elle ; par suite, un mouvement rétrograde, pour le système anti-français, de Mons et Tournay jusqu’à Maëstricht ; enfin, la consécration d’une révolution. Il nous semble que de tels résultats, sans guerre, sont une des plus grandes nouveautés de la diplomatie ; que le cabinet qui a su les obtenir, n’a manqué ni de force ni d’habileté, et que les puissances qui les ont accordés, n’étaient pas conjurées contre la France, résolues à sa perte. Leur noble modération était un retour dû à la noble modération de la France. »

M. Thiers ajoutait encore que le principe de non intervention, établi par M. Molé, ne pouvait s’appliquer au monde entier. On ne peut, disait-il, l’appliquer qu’à certains états, à ceux dont les intérêts sont communs avec les nôtres, et il ne doit s’étendre qu’aux pays compris dans notre rayon de défense, c’est-à-dire la Belgique, la Suisse et le Piémont. Il n’est donc pas question de la Romagne ! — « Si la France eût fait autrement, dit M. Thiers, outre qu’elle prenait envers tous les peuples le fol engagement que nous venons de dire, elle acceptait la guerre contre l’Autriche, c’est-à-dire contre l’Europe, pour deux provinces italiennes ; elle faisait pour ces provinces ce qu’elle n’avait pas voulu faire pour se donner la Belgique ; elle changeait, pour les intérêts des autres, un système de paix qu’elle n’avait pas changé pour ses propres intérêts ; en se compromettant, elle jouait la liberté du monde pour la liberté de quelques cités italiennes. Ou les raisons qu’elle avait eues de renoncer au Rhin étaient insuffisantes, ou, si elles étaient suffisantes, elles devaient lui interdire de marcher aux Alpes, bien entendu, la Suisse et le Piémont restant intacts.

Engager l’Autriche à se retirer, lui interdire de séjourner dans ces provinces, engager Rome à adoucir, à améliorer leur sort, était tout ce qu’on pouvait : sinon, on entreprenait une croisade universelle. La France avait tout risqué pour la Belgique, elle aurait tout risqué pour le Piémont ; elle ne le devait pas, elle ne le pouvait pas pour Modène et Bologne.

« Une autre question s’élevait d’ailleurs, question effrayante, celle de la papauté. L’insurrection réussissant, la papauté était obligée de s’enfuir et de prendre la route de Vienne, car nous n’étions pas là pour lui faire prendre celle de Savone ou de Paris. Or, nous le demandons, on sait ce que la papauté a fait à Paris ! Qu’eût-elle fait établie à Vienne ? Figurez-vous le pape à Vienne, tenant dans ses mains les consciences dévotes du midi et de l’ouest de la France ! C’était la guerre religieuse, jointe à la guerre territoriale et politique. C’étaient trois questions à la fois. »

Enfin, un an après la publication de cet écrit, M. Thiers le complétait en disant ces mémorables paroles à la chambre : « Qu’il me soit permis de m’étonner que les mêmes hommes qui se sont plaints que la France manquât de résolution et de dignité, qu’elle se laissât enlacer dans des négociations sans fin, viennent aujourd’hui se plaindre qu’on ait voulu mettre un terme à ces négociations, et faire exécuter les traités. La France a déjà montré une résolution qu’on a louée : c’est lorsqu’elle a dit que la Belgique une serait pas envahie par une armée prussienne. Tout le monde a applaudi au noble courage que la France a déployé ce jour-là. Il fallait encore donner une autre preuve de résolution, il fallait dire : Des traités ont été signés, ils seront exécutés. »

Or, c’était M. Molé, alors ministre des affaires étrangères, qui avait dit que si un soldat prussien entrait en Belgique, nous y ferions entrer une armée ; mais M. Molé ne pouvait parler que du territoire accordé à la Belgique par les traités, et c’est ainsi que l’entendait également M. Thiers, on le voit par ses paroles. D’où vient donc qu’il conteste aujourd’hui le traité des 24 articles, signé par la France à la demande instante de la Belgique, et par la Belgique elle-même qui refuse de l’exécuter ?

M. Thiers reconnaît aujourd’hui que tel a été son système, en effet, et qu’il a appuyé le système de la résistance pendant huit années ; mais M. Thiers prétend que le système a changé, que la politique des huit années a subi des altérations, des changemens, et que lui étant resté le même, il n’a pas dû s’y associer.

Voyons donc comment M. Thiers, qui demande depuis deux ans l’intervention en Espagne, qui ne veut pas ratifier la convention qui obligeait la France à évacuer les états du pape, en même temps que les évacuaient les Autrichiens, qui ne veut pas qu’on exécute le traité des 24 articles, est le même que l’honorable député et l’écrivain dont nous venons de citer les écrits et les paroles.

« J’ai toujours cru, dit M. Thiers, qu’en toutes choses il y a un terme auquel il faut s’arrêter, qu’on ne doit pousser à bout aucun système politique. J’ai toujours été convaincu que tous les gouvernemens ont péri pour n’avoir point su s’arrêter au point juste où une conduite, de bonne qu’elle était, devient mauvaise, excessive et dangereuse. L’ordre matériel rétabli, le gouvernement devait discerner le moment où son existence n’était plus en péril, où la force publique, reconstituée, était partout prête à obéir, où les partis, avertis de cette disposition, renonçaient à prendre les armes. Ce jour-là, il devait devenir calme, impassible, renoncer à des mesures rigoureuses, désormais sans utilité suffisante. Il avait bien fait, du moins à mon avis ; de frapper les associations qui permettaient à une jeunesse exaltée, à des ouvriers égarés, d’organiser publiquement des armées ; il avait bien fait d’interdire à la presse la provocation à la révolte, l’outrage à la personne du roi. Mais quand aucun parti n’osait plus affronter la garde nationale et l’armée, quand la presse, sentant ses propres fautes, était moins provocatrice et moins outrageante, convenait-il d’ajouter des lois à des lois, jusqu’à ce qu’on rencontrât dans les chambres un échec éclatant, celui de la loi de disjonction ? »

M. Thiers s’élève ici, on le voit, contre la politique de M. Guizot et du parti doctrinaire. Il s’est séparé du gouvernement à cause des lois de rigueur que les doctrinaires ont proposées et soutenues ; ce qui lui semble excessif et dangereux, ce qui a commencé de l’éloigner, c’est le système d’intimidation doctrinaire, qui a survécu aux troubles qui l’avaient fait naître et auquel le ministère de l’amnistie a mis fin. Comment donc se fait-il que M. Thiers se trouve aujourd’hui l’allié, l’ami, le soutien des doctrinaires, et qu’il sait l’adversaire le plus ardent du ministère d’amnistie ? Jusqu’à présent, nous nous étions refusés à croire que M. Thiers rédigeât lui-même le Constitutionnel, qui s’était pourtant vanté de sa coopération ; mais voilà que M. Thiers tient exactement le langage du Constitutionnel et des journaux qui reprochent au ministère actuel des faits qui lui sont tout-à-fait étrangers. Hier même, le parti se disant parlementaire résumait ces accusations par les cinq chefs suivans : Point de conversion de rente, point d’économie dans les dépenses. — Des lois de quitus. — Des lois de dotation et d’apanage. Des lois de millions pour les palais royaux. A ces cinq chefs, on a parfaitement répondu, en faisant remarquer : 1° que M. Thiers, ministre du 11 octobre, a combattu la conversion de la rente, et s’est engagé à la faire au 22 février ; mais il n’y a pas même songé, et il a proposé l’intervention en Espagne, ce qui rendait la conversion impossible ; 2° que M. Thiers étant ministre au 11 octobre, a demandé cent millions de travaux, et au 22 février, des supplémens de crédit qui lui ont valu un outrageant discours de M. Duvergier ; 3° que la loi de quitus a été présentée par M. Duchâtel ; 4° que c’est sous le ministère de MM. Guizot, Duchâtel et Persil, que les lois de dotations et d’apanage ont été présentées, et que c’est le cabinet du 15 avril qui les a retirées ; 5° enfin, que les embellissemens de Versailles et de Fontainebleau n’ont rien coûté au pays, tandis que, sous le ministère de M. Thiers et de M. Guizot, il a été présenté une loi qui proposait de donner dix-huit millions au roi, pour l’achèvement du Louvre. Or, le parti parlementaire actuel se compose de tous les hommes qui ont pris part aux actes que nous venons de citer.

« On avait bien fait, dans les premiers momens, ajoute M. Thiers, de résister à cette irritation, qui, en poursuivant ce qu’on appelait les carlistes et le parti-prêtre, pouvait amener un bouleversement administratif ou une rupture avec l’antique religion du pays ; mais fallait-il si tôt passer à ces prévenances maladroites envers des hommes qui dédaignent le gouvernement actuel, à ces encouragemens pour le clergé, qui sont la faiblesse des gouvernemens nouveaux, trop pressés de s’éloigner de leur origine ? »

Nous cherchons quelque exemple de ces prévenances maladroites dont parle M. Thiers, et nous n’en trouvons pas ; mais, en revanche, nous voyons que M. Thiers et ses amis, que M. Guizot et ses amis ont signé l’engagement de porter partout les légitimistes dans les élections et de voter pour eux. En fait d’avances, nous n’en voyons pas de plus décisives que celles-là, et si M. Thiers éprouve de la répugnance à favoriser le parti légitimiste, nous ne comprenons pas sa conduite, qui tend à maintenir et à augmenter ce parti dans la chambre, par conséquent à lui donner plus d’influence dans le gouvernement !

Ce grief arrête toutefois sérieusement M. Thiers. Il lui plaît de voir une invasion d’émigrés dans le gouvernement, comme au temps de Napoléon, qui manqua, dit-il, d’habileté et de grandeur quand il se hâta d’attirer ces mêmes émigrés dans sa cour et d’accumuler autour de son trône toutes les pompes de l’église. Où sont donc, s’il vous plaît, ces émigrés qui assiégent les Tuileries ? Nous ne voyons autour du trône que des vieux soldats de Napoléon, qui ont acheté par vingt ans de combats, puis par vingt ans d’exil ou de disgrace, l’honorable retraite qu’ils ont trouvée près du roi. A ses fêtes, à ses réceptions, figurent des députés, des pairs, des citoyens de tous les rangs, des industriels, des savans, tous ceux qui exercent un droit politique, ou qui se sont recommandés à l’estime publique par de nobles succès, par une vie laborieuse, par des services rendus au pays. Où est la place des émigrés dans tout cela ? Quel rapport trouver entre Napoléon qui restaurait l’étiquette de Louis XIV, et Louis-Philippe et ses enfans, dont le parti de l’ancienne cour critique chaque jour, dans ses journaux, les mœurs simples et bourgeoises ? M. Thiers a bien raison de terminer cette longue partie de sa lettre en disant que ces faits sont d’une médiocre importance. Ajoutons que ces griefs sont nuls ou puérils, et passons avec lui à ceux qu’il regarde comme plus graves, au chapitre des affaires étrangères.

Une discussion de douze jours, où M. Molé est monté dix-sept fois à la tribune pour répondre victorieusement à M. Thiers ne lui suffit pas. M Thiers réveille une vieille querelle qui ne s’est pas terminée à son avantage, et où il a fait briller un talent digne d’une meilleure cause. « Le gouvernement a été faible au dehors comme au dedans, dit M. Thiers, qui tout à l’heure s’était séparé de lui parce qu’il avait montré, disait-il, trop de rigueur. Le gouvernement a voulu prouver à l’Europe qu’il ne s’intéresse qu’à sa propre existence ; qu’il est indifférent à l’Italie, à l’Espagne, à la Belgique, et à tous les états dont le cabinet antérieur avait pris la défense. » Nous venons de voir, par les citations de M. Thiers, de quelle manière il avait pris la défense de l’Italie, comment il entendait alors donner à la Belgique plus que ne lui accordent les traités, de quelle façon il envisageait la nationalité de la Pologne. Et le ministère actuel aurait fait moins ! M. Molé qui, de l’aveu de M. Thiers, a maintenu l’intégrité de la Belgique, aurait voulu prouver à l’Europe que la Belgique ne l’intéresse pas ! Voilà sans doute pourquoi il combat depuis six mois pour elle dans la conférence, et comment il est parvenu à faire modifier à son avantage toutes les conditions financières du traité des vingt-quatre articles ! En ce qui est d’Ancône, M. Thiers dit que l’engagement qui a été pris envers nous n’a pas été exécuté. Cet engagement consistait à faire évacuer les Marches par les Autrichiens, et déjà avant l’embarquement de nos troupes, il ne restait pas un Autrichien dans les Marches. En Belgique, dit M. Thiers, il y avait un traité, mais personne ne l’avait exécuté. On avait modifié les dix-huit articles signés précédemment, M. Thiers demande pourquoi on n’a pas modifié les vingt-quatre articles. Est-ce un jeu de l’imagination de M. Thiers, que la reproduction de pareils argumens ? M. Thiers, qui a été ministre des affaires étrangères, peut-il sérieusement avoir oublié que le traité des dix-huit articles était un acte émané spontanément de la conférence de Londres, tandis que le traité des vingt-quatre articles qui règle les limites de la Belgique et de la Hollande a été fait à la demande réitérée de la Belgique, et que le plénipotentiaire belge à Londres l’a sollicité comme une faveur, en invoquant la garantie de la France ? M. Thiers ne sait-il pas que la Belgique a demandé à signer ce traité et à le rendre obligatoire, sans la participation du roi des Pays-Bas, qui se refusait à traiter ? M. Thiers ignore-t-il que la Belgique a traité avec les cinq puissances, sous leur garantie, et que le traité des 24 articles est l’acte même qui établit sa nationalité en Europe ? On a donc pu modifier les 18 articles, tandis que l’on ne pouvait modifier les 24 articles que sous le rapport financier, car un des articles de ce traité réservait expressément la révision de ce qui était relatif à la dette des deux états. C’est pour ce motif, qu’eu égard aux dispendieux déploiemens de forces militaires que le roi de Hollande a rendus nécessaires par son refus de signer le traité pendant huit ans, la conférence vient de libérer la Belgique d’une somme de 68 millions de florins (125 millions de francs), et ce résultat est dû aux efforts de M. Molé. Il est vrai que M. Molé ne fera pas avancer une armée et ne fera pas la guerre à l’Europe pour détruire un traité que la Belgique a invoqué depuis huit ans, comme la charte de ses droits et le titre légal de son indépendance. Si c’est ainsi que M. Thiers entend la dignité de la France, il diffère, en effet, essentiellement du cabinet du 15 avril, qui croirait manquer à tous ses engagemens et commettre un acte d’agression et de violation des droits, en donnant par les armes, à la Belgique, un territoire qui est devenu, depuis le traité de Vienne, un état dépendant du roi de Hollande, en sa qualité de duc de Luxembourg. Libre maintenant à M. Thiers de s’écrier que le Limbourg et le Luxembourg se sont insurgés en même temps que la Belgique, et doivent partager son sort. M. Thiers sait bien par lui-même qu’il ne faut pas donner les mains à toutes les révolutions, et la Belgique e partagé ce principe ; car, en signant le traité des 24 articles à Londres, elle n’a pas revendiqué ces deux territoires : elle les a abandonnés à leur propre sort.

M. Thiers vient ensuite à l’Espagne, et ses argumens ne sont pas meilleurs.

« Il y avait un traité aussi en Espagne, dit-il, et celui-là a-t-on songé à l’exécuter ? Puisqu’on était si jaloux de demeurer fidèle aux traités, et on avait raison de l’être ; puisqu’on se montrait si pressé d’exécuter la convention d’Ancône, d’exécuter le traité des 24 articles, pourquoi ne pas montrer le même empressement pour le traité de la quadruple alliance ? Pourquoi se défendre de l’exécuter au point de refuser à la malheureuse Espagne le secours si facile, si peu compromettant de nos vaisseaux ?

« Il y avait doute, dit-on, sur la valeur du traité de la quadruple alliance ; mais il y avait doute aussi sur la valeur de la convention d’Ancône ; il y avait doute sur le traité des 24 articles. Ne craint-on pas que chacun fasse cette réflexion si simple : c’est que sur les trois points on résout le doute dans le même sens, et contre nos propres intérêts ? Ainsi, à Ancône on exécute les traités, mais contre la cause de la révolution ; en Espagne, au contraire, on refuse de les exécuter, mais ici encore contre la cause de la révolution, toujours, dans tous les cas, on exécute ou l’on n’exécute pas contre la même cause, celle de la révolution. »

Eh bien ! M. Thiers apprécie encore mal le traité de la quadruple-alliance. Ce traité a été publié, chacun a pu le lire. Que dit-il ? Que les quatre puissances devront se secourir, et qu’une coopération pourra avoir lieu en Espagne, mais de l’accord unanime des quatre puissances, et après avoir réglé entre elles ce mode de coopération. Or la demande d’intervention, faite par l’Espagne à Paris et à Londres, n’a pas trouvé d’assentiment en Angleterre. Le cabinet anglais a refusé de s’entendre avec le gouvernement français, qui lui proposait d’occuper concurremment Saint-Sébastien et le fort du Passage, et ce refus a dû empêcher de passer outre. Il n’est donc pas vrai qu’il y ait eu doute, comme, le dit M. Thiers, sur aucun des trois traités. La convention d’Ancône était très nette ; elle a été exécutée. Le traité des 24 articles traçait les limites de la Belgique sans aucune équivoque ? Nous avons dû renoncer à changer par la force ces limites acceptées par la Belgique et garanties par nous. Le traité de la quadruple alliance exigeait l’unanimité des puissances contractantes pour la coopération. Nous avons dû renoncer à coopérer, puisque l’Angleterre refusait son assentiment. Où est le doute, où est l’incertitude, et comment échapper à des traités si formels ? Une dépêche de M. Thiers, lue à la tribune par M. Molé, prouve bien que M. Thiers enjoignait à notre ambassadeur de refuser l’évacuation d’Ancône, même après le départ des Autrichiens ; mais c’était substituer la force au droit, et nous ne voyons pas que ce soit là un moyen bien sûr de maintenir la paix, quoique M. Thiers déclare qu’il la croit plus compromise qu’assurée par la conduite de M. Molé !

Quant à nous, nous pensons que non-seulement nous aurions allumé la guerre par une conduite contraire, mais encore que nous l’aurions partout. Récapitulons un peu ce qu’a voulu M. Thiers depuis le 22 février 1836 :

L’intervention en Espagne, d’abord, au sujet de laquelle M. Thiers a quitté le ministère ;

Le maintien de nos troupes à Ancône, en dépit de la convention de Casimir Périer, et après l’évacuation des Autrichiens, selon les ordres donnés par M. Thiers dans sa fameuse dépêche ;

La rupture du traité des 24 articles que M. Thiers déclare non définitifs et faits pour être modifiés, tandis que la conférence s’est montrée d’un avis contraire.

Ainsi, vous vouliez à la fois intervenir en Espagne, garder Ancône, et vous opposer au traité des 24 articles. C’était la guerre, en Espagne d’abord, puis en Italie avec l’Autriche et les princes de la Haute-Italie, et la guerre en Belgique contre l’Autriche, la Russie, la Prusse, la confédération germanique que vous voulez dépouiller, et enfin avec l’Angleterre. Comptons maintenant les forces qui vous seraient nécessaires.


En Italie, l’Autriche a 120,000 hommes à faire marcher en peu de jours, et le seul roi de Sardaigne a une armée de 100,000 hommes. Cent cinquante mille hommes ne seraient donc pas de trop… 150,000

L’intervention en Espagne, au dire d’un prince espagnol, serait l’affaire de dix ans et de cent mille hommes… 100,000

Et en Belgique, deux cent mille hommes ne seraient pas de trop pour faire face aux cinq puissances… 200,000

Total : 450,000.

Tel est le contingent actif que nécessiterait le système de paix de M. Thiers. Il dépasserait grandement le chiffre de nos forces actuelles, et cependant il ne nous resterait pas un soldat pour l’Afrique, pour nos places fortes et le reste de notre système de défense !

Que M. Thiers vienne demander maintenant si ce qu’il nomme le système d’abandon a éloigné ou amoindri une seule difficulté, nous lui demanderons ce qui serait advenu des mesures qu’il eût prises conformément aux principes qu’il expose ! M. Thiers veut la paix. « On dit que mes amis et moi nous voulons la guerre, s’écrie-t-il, c’est un mensonge. » Soit, vous ne voulez pas la guerre, mais vous l’auriez, si vous gouverniez ainsi ; de même que nous ne vous accusons pas de vouloir la république, quoique vous fassiez, en ce moment, tout ce qu’il faut pour nous la donner, et avec elle la propagande, ainsi qu’une conflagration européenne.

Vous demandez aussi qu’est devenue l’alliance de la France et de l’Angleterre. Nous vous dirons qu’elle est telle que vous l’avez laissée, et peut-être plus solide encore, car des traités de commerce importans l’ont consolidée, et le plus important de tous, une convention de douanes entre les deux pays, s’élabore en ce moment. Ne semble-t-il pas, en vérité, que M. Thiers et M. Guizot aient emporté avec eux l’alliance anglaise quand ils ont quitté le ministère, et qu’ils nous la rendront à leur retour ? Qu’ils consultent donc leurs amis, s’ils en ont en Angleterre, qu’ils fassent demander à lord Palmerston ce qu’il pense de leur conduite actuelle ! Des hommes politiques, du plus grand poids, non suspects de partialité, et qui sont bien loin d’être défavorables à M. Thiers, ont rapporté d’étranges impressions à leur retour de Londres, et y ont entendu de sévères paroles à l’égard de nos hommes d’état de la coalition. On sent à Londres que la paix de l’Europe est intéressée à ce que la coalition échoue, et l’on y parle en conséquence. Si elle s’emparait des affaires, le moment d’agir conformément à ces paroles serait venu sans doute ; car, en Angleterre, les actes découlent des principes. La coalition fera bien de ne pas l’oublier.

Nous le répétons, c’est la guerre où mènent directement vos voies pacifiques et votre manière d’entendre les traités. La guerre, et dans quel temps ! Quand la France a tout à gagner par la paix ; quand elle n’a nul motif de se jeter dans la voie des conquêtes et des entreprises violentes. Voyez les progrès immenses que la France a faits depuis six ans. Elle les doit à la paix et au système que vous blâmez aujourd’hui. Quelles concessions, autres que l’exécution des traités, a-t-elle faites en retour ? Aucune. Qui songe à nous provoquer, à nous insulter en Europe ? N’a-t-on pas vu à Lisbonne, à Ancône, à Anvers, en Afrique, à la Vera-Cruz, que nous n’avons rien perdu de notre vieille ardeur militaire ? et ne serions-nous pas fous de braver l’Europe et de l’attaquer pour répondre aux reproches de lâcheté qu’une opposition oisive adresse au gouvernement depuis huit ans ? Et pourquoi la France se jetterait-elle ainsi au travers de l’Europe ? Jamais les circonstances ne nous furent plus favorables, malgré quelques embarras partiels et passagers. L’alliance de l’Angleterre et de la France, sauvegarde des libertés constitutionnelles en Europe, n’a jamais été commandée par des circonstances plus impérieuses. La Russie et l’Autriche, la Russie et l’Angleterre sont en lutte pour leurs intérêts en Orient, et cette rivalité ne cesserait que si la France inquiétait ces états en cherchant à renouveler en Europe la grande lutte révolutionnaire. La Prusse a ses embarras du côté du Rhin et du duché de Posen. Le système d’alliances qu’elle voulait établir entre la noblesse westphalienne des anciens cercles du Rhin et la noblesse militaire de la vieille Prusse, a causé de profonds mécontentemens parmi ses nouveaux sujets, et les questions religieuses ont encore étendu et agrandi ces germes. La Bavière et la Prusse se font une guerre sourde et acharnée sur le terrain des questions protestante et catholique. La rivalité entre l’Autriche et la Prusse s’est augmentée par l’effet du système de douanes prussien, et l’alliance de famille entre la Prusse et la Russie couvre à peine les dissentimens que font naître chaque jour les nouveaux intérêts commerciaux de ces deux états. Tant que la France s’est montrée jalouse de sa parole, tant qu’elle a respecté religieusement les traités, les différens états de l’Europe ont cru pouvoir se livrer avec sécurité à leurs motifs réciproques de divisions ; mais un geste menaçant de la France, fait mal à propos, suffirait pour rétablir en Europe la bonne harmonie de 1815 et de 1830. Déjà, depuis le commencement de la discussion de l’adresse, les rapports les plus exacts nous ont appris que toutes les grandes puissances se remettent sur le pied de guerre. L’Autriche remplit les cadres de son armée, la Prusse rappelle ses landwehr et ses réserves, la Russie fait avancer des troupes sur la Vistule, et arme ses flottes de la mer Noire. Enfin, l’ordre est donné, en Angleterre, de mettre sur un pied plus respectable la flotte, et, ce qui est plus sérieux, l’armée de terre. M. Thiers et M. Guizot vantent sans cesse le cabinet du 13 mars. Ce ministère n’avait qu’un but, faire désarmer l’Europe, réduire les factions, et il y parvint. Qu’a fait la coalition, qu’a produit M. Guizot, quel résultat a obtenu M. Thiers, qui, avec le talent et l’éloquence, a aussi la popularité qui manque à M. Guizot ? Leur ouvrage est sous nos yeux. Ils ont fait armer de nouveau l’Europe, et ils ont relevé les factions !

Il n’importe, les reproches ne tarissent pas et tombent à la fois sur le gouvernement et sur les amis actuels de M. Thiers. Dans sa lettre aux électeurs de Lizieux, M. Guizot se plaint du peu de fermeté du gouvernement à l’intérieur ; il demande un pouvoir fort, décidé, un chef qui force le pays à le suivre, et sans doute M. Guizot ne demande pas un chef qui mène la France dans une voie opposée à celle des doctrinaires. Dans sa lettre aux électeurs d’Aix, M. Thiers revient à chaque moment sur les mesures de rigueur accumulées, dit-il, au-delà du terme de l’utilité. Il s’ensuit que M. Guizot veut quelque chose de plus que les lois de septembre, et qu’il veut encore toutes les lois retirées au 15 avril, tandis que M. Thiers semble demander l’abrogation des lois de septembre et peut-être quelque chose de plus. Nous ne disons pas que M. Guizot est sous l’influence de M. Berryer, sa propre influence suffit pour motiver ces vœux ; mais assurément M. Thiers est, à cette heure, sous l’influence de M. Odilon Barrot, et dans tous les cas il est permis de demander à M. Guizot et à M. Thiers quel singulier nœud les unit, et ce qu’ils font ensemble !

C’est sur le vote des chambres que M. Thiers appuie le blâme dont il frappe le gouvernement ! Nous ne savions pas, en vérité, que la majorité de la chambre des pairs se fût réunie à l’éloquence de M. Cousin et de M. Villemain. Pour la chambre des députés, elle a simplement changé, d’un bout à l’autre, le projet d’adresse rédigé par M. Thiers et les autres membres de la majorité de la commission. Elle a approuvé tout ce que M. Thiers et ses amis avaient blâmé, et elle a soutenu, par un acte inouï jusqu’à ce jour, le ministère qu’ils voulaient renverser. Il n’est pas d’exemple, en effet, d’une adresse si différente du projet primitif, depuis l’établissement du gouvernement représentatif en France. C’est qu’aussi il n’est pas d’exemple d’une commission aussi violente et aussi exagérée que celle dont la chambre a fait justice. Mais il paraît que les sentences de la chambre sont comme non avenues pour les membres de la coalition. M. Thiers avance que c’est le ministère que la chambre a prétendu blâmer en renversant le projet d’adresse, et que c’est pour punir la majorité, qui a voté pour lui, que le gouvernement a prononcé la dissolution ! A la bonne heure, après un tel raisonnement, il est tout naturel de comparer le ministère au gouvernement de Charles X, qui méconnaissait le vote de la majorité, et M. Thiers ne manque pas de le faire. Toutes les circonstances se trouvent conformes à ses yeux. Le gouvernement qui ne veut pas la guerre avec l’Europe, c’est le gouvernement de Charles X, qui ne voulait pas souffrir la contradiction ; le cabinet qui entend respecter les traités, et qui se refuse à déchirer avec la pointe de la baïonnette les engagemens qu’il a signés, c’est le cabinet de M. de Polignac, qui voulait déchirer la charte ; aussi la monarchie de juillet est à la veille de tomber dans l’abîme où M. Thiers a précipité la restauration ! Les projets, les menaces du pouvoir sont les mêmes, et il faut lui répondre comme on le fit alors ! M. Thiers, M. Duvergier de Hauranne et ses amis ont attaqué personnellement le roi dans leurs pamphlets ; ils ont déclaré qu’ils avaient formé une coalition pour faire cesser son intervention dans les affaires. C’était leur droit. Mais ceux qui leur répondent attentent au droit de ces messieurs ! « Le gouvernement représentatif, dit M. Thiers, est celui où les citoyens ont toute liberté de soutenir ce qu’ils croient vrai, même quand ils se trompent. Si, tandis que je discute de bonne foi les actes du gouvernement, on dérobe les ministres pour m’opposer l’image du roi, on m’arrête ainsi avec cette image auguste, mais on m’ôte ma liberté ! Et cette liberté, s’écrie M. Thiers dans un beau mouvement digne de la convention nationale, je la réclame, car nous l’avons acquise en 1830 au risque de notre tête ! »

Nous regrettons de voir un homme aussi sensé que M. Thiers jouer un moment le rôle de ce ridicule et fameux Titus Oates, qui attaquait jadis le ministère anglais, en disant qu’on en voulait à sa tête. M. Guizot et M. Thiers devraient s’entendre un peu mieux ensemble. L’un dit à ses électeurs que le gouvernement est faible, qu’il s’amoindrit, qu’il s’en va ; l’autre le voit oppresseur, et il réclame sa liberté dont on le prive. Que veut dire tout ceci ? est-ce bien à des électeurs, à des hommes de bon sens, qu’on adresse ce langage doublement absurde et contradictoire ? En quoi le ministère a-t-il opposé la royauté à la coalition ? En quoi s’est-il dérobé à la responsabilité qui lui appartient ? Ne l’a-t-il pas engagée, au contraire, dans toutes les questions, et la dissolution de la chambre dont vous vous plaignez, n’est-elle pas le plus grand acte de la responsabilité ministérielle ? Cette responsabilité qui couvre la couronne, le ministère l’a courageusement engagée à Constantine, à Haïti, en Suisse, à la Vera-Cruz, et il est prêt à l’engager encore dans toutes les circonstances où l’honneur et la dignité de la France seront en jeu. Quant à la liberté que M. Thiers réclame, n’est-ce pas une dérision ? Qui a usé plus que M. Thiers de la liberté de trouver mauvaise la politique intérieure, mauvaise la politique extérieure, pour nous servir de ses expressions ? La tribune de la chambre retentit encore de ses derniers discours, et les pages du Constitutionnel, si violentes et si injurieuses, viennent chaque jour prouver que M. Thiers n’est entravé ni dans ses libertés d’orateur, ni dans ses libertés d’écrivain. La vérité est que le ministère n’est ni faible ni oppresseur, mais qu’il a tenté de concilier les partis au bénéfice du pays. Il n’a réussi qu’à concilier les hommes qui veulent avec désintéressement le bien de la France, et c’est ainsi qu’il a formé cette belle majorité des 221, unie par les principes, sans aucune autre influence. Il est vrai qu’il a irrité davantage ceux qui veulent régner à la faveur des désordres des partis, et qui ne seraient rien si les partis cessaient la guerre qui fait leur importance et leur réputation, car ils sont plus propres à la lutte qu’aux affaires, et il en est peu parmi eux qui unissent à la suite et au calme que demande l’administration les qualités brillantes qui font réussir à la tribune. M. Thiers eût été de ce nombre, s’il ne s’était laissé entraîner par les partis. Il reviendra à de meilleures pensées, et il retrouvera sans doute l’usage des belles facultés dont il est doué, si les électeurs l’obligent à reconnaître qu’il s’est trompé.

Une dernière circonstance a involontairement reporté M. Thiers aux souvenirs de 1837. C’est la présence, dans l’opposition, d’un grand nombre d’ennemis du gouvernement, et il invoque les noms de M. Royer-Collard, de M. Pasquier et de M. Hyde de Neuville. Mais M. Royer-Collard, dont parle M. Thiers, est maintenant dans les 221, et la voix de ce doyen du régime représentatif en France est celle qui blâme le plus sévèrement les chefs de la coalition. D’ailleurs, M. Royer-Collard ne faisait pas à la restauration une guerre de portefeuilles, et ce n’était pas non plus pour être ministres que M. Pasquier et M. Hyde de Neuville s’étaient séparés du gouvernement. En général, M. Thiers fera bien de se défier de ce goût de parallèle entre le gouvernement de juillet et la restauration, qui faisait déjà les frais de la politique du Constitutionnel, huit ans avant que M. Thiers ne revînt y prendre la plume. Un esprit juste et étendu ne doit pas tomber dans cette faiblesse commune, qui fait qu’on se reporte toujours à ses souvenirs les plus brillans.

Il y a dans les amis actuels de M. Thiers, amis anciens et repris depuis peu, de vieux conventionnels qui lui avaient inspiré l’admiration de 1793, qu’il a exprimée dans son Histoire de la Révolution. Ceux-là se croient toujours à la veille de lutter avec l’Europe, conjurée par Pitt et Cobourg, et de lancer leurs quatorze armées contre elle. Il y a encore près de M. Thiers des hommes d’état du directoire qui ne voient que corruption, et qui se figurent toujours que l’état va périr sous les dilapidations des fournisseurs. Il y avait même dans l’opposition de la restauration de jeunes libéraux de 1825, qui en sont déjà aux redites, et qui voient partout l’époque mémorable de leur vie, les journées de la résistance de juillet, cherchant à chaque fait une ressemblance aux faits passés, comme fit long-temps M. Guizot quand il comparait 1688 et 1830, la révolution d’Angleterre et la révolution de France. Voilà ce que M. Thiers doit craindre d’imiter, car sa pensée, longtemps indépendante, cesserait de l’être, s’il obéissait à de telles impressions.

M. Thiers demande s’il doit renoncer à ses opinions parce que des hommes d’une opposition plus ancienne votent avec lui. Ce n’est pas parce qu’il vote avec eux, mais parce qu’il vote comme eux, que M. Thiers a tort. Ce n’est pas son indépendance du gouvernement que nous blâmons, mais sa dépendance de vingt partis différens qui sont loin de lui accorder leur estime. Nous n’en voulons pour preuve que le National d’aujourd’hui, qui n’a été frappé dans la lettre de M. Thiers, qu’il publie, que d’un grand luxe d’habileté, et qui s’étonne du jugement sévère qu’il porte contre un pouvoir qu’il a servi avec un zèle aveugle. La leçon est rude, mais elle est méritée.

Quant à persévérer dans sa ligne de conduite actuelle, comme l’annonce M. Thiers, nous croyons qu’il se ravisera. M. Thiers n’est pas un de ces esprits inflexibles qui refusent le conseil des évènemens. Il a déjà varié depuis la révolution de juillet, et il se trouve dans des rangs où ont été étonnés de le recevoir ceux qui y figurent et qui ne changent pas. Ceux-là se nomment Odilon Barrot, Garnier-Pagès, Cormenin, Salverte, et M. Thiers est destiné à ne pas rester long-temps parmi eux. Il lui sera bien pénible alors de se rappeler qu’il a proscrit en quelque sorte ses meilleurs amis et ses anciens soutiens, et qu’il s’est efforcé de les écarter des élections par une circulaire signée de son nom. Que diront-ils quand M. Thiers viendra, plus tard, leur demander secours contre ceux qu’il soutient aujourd’hui ? Et ce moment ne serait pas éloigné, si nous partagions les espérances de M. Thiers ; ce serait peu de jours après son entrée aux affaires, où il se trouverait bien isolé.

Déjà M. Odilon Barrot disait, il y a peu de jours ; « Le ministère me vient. Je ne l’ai pas souhaité, il vient trop tôt peut-être ; mais, quoi qu’il en soit, je saisirai la première occasion de m’emparer des limites du Rhin. » Or, s’emparer des limites du Rhin, c’est la guerre, la guerre que ne veut pas M. Thiers, mais que M. Odilon Barrot se croit très fondé à faire d’après les principes de M. Thiers, car s’il est permis de déchirer les traités, il vaut mieux déchirer ceux de 1815 qui nous empêchent de nous étendre jusqu’au Rhin, que celui des 24 articles qui donne aux Belges un morceau du Limbourg. Les risques sont les mêmes ; et, si nous faisons la guerre, faisons-la au moins pour nous. M. Thiers a beau vouloir, comme il le dit à ses électeurs, une politique prudente mais nationale, modérée mais libérale ; s’il entre aux affaires sur les ruines du système du 13 mars qu’il combat, et avec l’appui des députés du compte-rendu, ses alliés d’aujourd’hui, il subira les conséquences de leurs principes, qu’ils trouvent, eux aussi, prudens, nationaux, modérés et libéraux !

M. Thiers demande, en finissant, s’il sera ministre. M. Thiers sera député, et pour le bien de la France, pour son propre bien, pour la paix de l’Europe, il faut espérer qu’il ne sera rien de plus à présent. Nous le disons à regret, nous qui admirons son talent et qui aimons sa personne ; mais nous le disons hautement, et pour nous servir de ses propres paroles, nous aimons mieux lui déplaire que le trahir par une complaisance qui le perdrait.



LETTRE
SUR LES AFFAIRES EXTÉRIEURES.


XI.


: : Monsieur,

Les affaires de Belgique ont enfin reçu de la conférence de Londres la solution que je vous ai tant de fois annoncée comme la seule raisonnable et possible. Le traité des 24 articles, conclu et ratifié en 1831 entre les cinq puissances représentées à Londres et le roi des Belges, après avoir subi diverses modifications qui sont toutes en faveur du nouvel état, a été proposé derechef à la Belgique et à la Hollande, pour régler désormais leurs relations entre elles et avec l’Europe. Le cabinet de La Haye, qui, au mois de mars dernier, avait demandé à signer avec la conférence de Londres le traité primitif du 15 novembre 1831, contre lequel il avait si long-temps protesté, a donné immédiatement la preuve tardive de sa bonne foi en acceptant sans hésiter la nouvelle et définitive rédaction arrêtée par les cinq puissances qui s’étaient constituées les arbitres de ce grave différend. Quant à la Belgique, au moment où je prends la plume, elle paraît encore hésiter ; mais évidemment ce n’est plus du côté de la résistance qu’elle penche : le parti de la résistance semble avoir le dessous, et la transition s’opère plus tranquillement qu’on ne l’espérait d’abord vers le système conciliateur et pacifique. En deux mots, voici la position de toutes les parties. Le gouvernement belge est engagé, depuis le mois de novembre 1831, envers les cinq grandes puissances de l’Europe qui ont reconnu et garanti l’indépendance de la Belgique par un traité qui est son titre légal, traité moins favorable à la Belgique, plus onéreux, plus dur, que l’arrangement final dont les circonstances et les persévérans efforts de ses alliés lui ont obtenu le bénéfice. La Hollande qui, pendant huit années s’était débattue et contre la séparation et contre les conditions mises à la reconnaissance du nouvel état, s’est adressée à l’Europe, envers laquelle le royaume de Belgique était déjà engagé, pour lui dire que la prolongation d’un pareil état de choses lui était devenue insupportable, qu’elle succombait sous le poids de sa dette et de son établissement militaire, qu’elle cédait, qu’elle abandonnait ses prétentions, qu’elle renonçait à faire valoir ses objections anciennes contre tel ou tel article du traité, et qu’elle ordonnait à son ministre plénipotentiaire à Londres, M. Salomon Dedel, de signer l’acte déjà signé et ratifié par la Belgique. Puis, malgré les modifications, toutes contraires à ses intérêts, que la conférence a fait subir à cet acte, elle a effectivement signé. Et maintenant les deux adversaires, la Belgique et la Hollande, qui ne sont pas encore engagés l’un vis-à-vis de l’autre, le sont vis-à-vis de la conférence, arbitre suprême de leur différend. L’engagement de la première est de 1831, formellement renouvelé et confirmé en 1833 ; l’engagement de la seconde est de 1839. Mais, entre elles, les conditions ne sont pas égales. L’arrangement que la Hollande vient d’accepter n’est pas celui que la Belgique a pris en 1831. C’est quelque chose de plus ou de moins. Le traité de 1831 lui était plus favorable que celui de 1839, et néanmoins ce serait la Belgique, déjà tenue par l’acceptation de clauses plus rigoureuses, qui hésiterait aujourd’hui à reconnaître des conditions meilleures ; car ses obligations et ses droits n’ont été modifiés qu’à son avantage et au détriment de la Hollande, qui, si elle avait accepté le traité en 1831, au lieu du stérile honneur d’une vaine et coûteuse résistance, aurait maintenant à exercer contre le trésor belge et le commerce maritime d’Anvers des privilèges bien plus étendus.

Avant d’entrer à ce sujet dans les développemens nécessaires pour la complète intelligence de cette grande question, permettez-moi de vous dire quelques mots sur la manière dont elle a été traitée dans la discussion récente de l’adresse et particulièrement à la chambre des députés. Il me semble donc que l’opposition n’y a jamais tenu assez compte du véritable état des choses. Ai-je besoin d’ajouter que jamais non plus elle n’a rendu justice à la valeur et aux résultats des efforts du cabinet français en faveur de la Belgique ? L’opposition a pris entièrement le change sur le caractère du traité des 24 articles, quand elle a soutenu que sa non-acceptation par le roi des Pays-Bas l’avait annulé. Cela serait peut-être vrai, si le traité avait été conclu entre la Belgique et la Hollande ; mais c’était un traité entre la Belgique et les cinq puissances signataires de l’acte du congrès de Vienne qui avait constitué le royaume des Pays-Bas, et il devait subsister quand même entre les parties contractantes, pourvu qu’il fût exécuté par elles, ce qui a eu lieu. Le laps de temps écoulé sans que la Hollande y adhérât ne changeait rien à sa validité par rapport aux obligations des cinq puissances vis-à-vis de la Belgique, et aux obligations de la Belgique vis-à-vis des cinq puissances. N’eût-il pas reçu de confirmation ultérieure, les engagemens réciproques qu’il contenait n’en auraient pas moins conservé toute leur force ; mais cette confirmation, qui n’était pas nécessaire, résulte des négociations de 1833, parfaitement connues aujourd’hui par suite de la publication de leur procès-verbal officiel dans le Moniteur belge. M. Molé l’avait dit à la tribune, et c’était, comme l’a dit M. le duc de Broglie, un fait connu de tous les esprits sérieux et dans tous les salons bien informés ; aujourd’hui, tout le monde est mis à même d’en juger : il reste acquis au débat qu’en 1833, après trois années d’existence commune avec la totalité du Limbourg et du Luxembourg, moins la forteresse fédérale, la Belgique a renouvelé son adhésion aux dispositions territoriales du traité de 1831, qui donnaient à la Hollande la moitié de l’un et la moitié de l’autre. Voilà un premier fait dont l’opposition a méconnu l’importance, et qu’il était indispensable de remettre dans tout son jour. Je dis encore qu’elle n’a pas été juste envers le gouvernement, quand elle a traité de si haut et avec tant de mépris le résultat de ses bienveillans efforts en faveur de la Belgique. Croyez bien qu’en Belgique on n’est pas si dédaigneux que l’opposition française pour les modifications obtenues dans les clauses financières, pour l’entière libération des arrérages, pour une réduction de près de sept millions de francs (3,400,000 florins) sur le chiffre annuel de la dette, pour les garanties nouvelles qui ont été stipulées relativement à la navigation de l’Escaut, garanties essentielles au commerce d’Anvers, c’est-à-dire à la prospérité même de la Belgique. Qu’on lise le rapport fait aux chambres belges sur les dernières négociations par le ministre des affaires étrangères, M. de Theux, et on verra combien l’appui de la France a été utile et nécessaire à la Belgique dans le cours de ces négociations, pour défendre ses intérêts contre l’impatience que plusieurs autres gouvernemens témoignaient d’en finir, et contre l’espèce d’étonnement chagrin avec lequel ils voyaient surgir à chaque pas de nouvelles questions dans l’examen des clauses secondaires du traité des 24 articles. Ce qui ne ressort pas moins évidemment de l’exposé de M. de Theux, c’est que, sur le fond même de la question, le gouvernement français n’a pas eu cette politique hésitante, cette politique d’ajournement, qu’on a voulu lui attribuer. Le ministre belge y reconnaît que les communications confidentielles et autres, faites par la France, ne permettaient pas d’espérer une modification des arrangemens territoriaux ; que la France et la Grande-Bretagne ne cessaient de le répéter aux envoyés de la Belgique. « Une demande officielle du cabinet britannique, dit M. de Theux, qui eut lieu avant la réunion de la conférence, suffirait à elle seule pour établir qu’il y avait, même chez les gouvernemens les plus favorables à notre cause, un invariable parti pris en ce qui touchait la question territoriale. » En présence de pareilles dispositions, que fait la Belgique ? Elle se renferme dans ce qui était raisonnable, possible et juste ; elle consacre tous ses soins à démontrer les erreurs matérielles des calculs qui avaient servi de base au partage de la dette ; elle envoie à Londres des commissaires spéciaux pour traiter la question financière, et fournir à la conférence toutes les preuves à l’appui de ses prétentions. Elle reprend aussi l’article 9 du traité du 15 novembre, pour montrer qu’il ne suffit pas à la sûreté de son commerce et de sa navigation, qu’il lui laisse des craintes fondées sur l’avenir, et qu’il la met encore trop à la merci de la Hollande, malgré les précautions prises contre ce danger. Mais de la question territoriale, pas un mot à Londres, je veux dire pas un mot sérieux, pas un mot de gouvernement qui se prépare à la résistance et qui aurait pris la résolution de ne pas céder. On semble, au contraire, regarder avec l’Europe, cette question comme jugée définitivement ; et si l’on en témoigne des regrets, c’est dans un langage qui annonce bien plus la résignation à son sort que la volonté d’y échapper. Le gouvernement belge avait senti de bonne heure qu’il pouvait être fort dangereux pour lui de remettre en doute les engagemens déjà contractés. Je lis dans le rapport de M. de Theux :

« En ce qui concerne la validité des précédens, nous ne pouvions sans manquer de prudence, qu’il me soit permis d’insister sur cette remarque, dépasser une certaine limite. Aller plus loin, déclarer formellement anéantis de droit et de fait tous les actes antérieurs, eût été se priver de toute chance favorable de négociation. Déjà plusieurs fois on nous avait objecté : « Si nul engagement ne subsiste, vous rétrogradez au premier jour de votre révolution ; tout lien entre les puissances et vous est désormais brisé. Vous n’en êtes pas moins en présence de la diète germanique appuyée sur les traités de 1815, et de plus, vous vous retrouvez abandonnés à toutes les chances de l’avenir, sous le coup des articles constitutifs de 1814, et en face de la conférence ramenée à cette position d’arbitre que vous lui déniez aujourd’hui. »

Ces objections étaient fort justes ; M. de Theux le reconnaît lui-même en ne les combattant pas, et l’attitude du plénipotentiaire belge à Londres, l’habile et sage M. Van de Weyer, confirme tout ce que j’ai avancé là dessus dans quelques-unes de mes précédentes lettres. Ne dit-il pas, dans une dépêche du 4 août 1838, qu’il ne conserve que peu ou point d’espoir à l’égard du maintien de l’intégrité territoriale ? Plus tard, beaucoup plus tard, le mouvement d’opinion qui se manifestait en Belgique, mouvement qu’on n’aurait pas dû encourager, l’obligea, il est vrai, à tenir un langage plus explicite ; mais il ne croyait pas lui-même à la bonté des raisons qu’il alléguait, toutes puisées dans un ordre de considérations étrangères au droit incontestable sur lequel s’appuyait la conférence.

Vous voyez, monsieur, que le gouvernement français n’a jamais dissimulé à la Belgique, depuis la reprise des négociations de Londres, son opinion sur l’irrévocabilité des clauses territoriales dans le traité des 24 articles. Il a bien fait ; car s’il avait laissé le moindre doute sur cette question dans les esprits, il se serait enlevé tout moyen de servir, et de servir essentiellement, sur d’autres points, les intérêts de la Belgique.

Quant à une politique d’ajournement, puisque c’est le mot dont on se sert, je connais bien quelque chose qui y ressemble et qu’on pourrait appeler de ce nom ; mais ce n’est pas la conduite tenue par le ministère du 15 avril à l’égard de la question belge. Ce serait la convention du 21 mai 1833 ; et, prenez-y garde, je ne me permets cependant pas de l’incriminer, ni d’en faire un grave reproche au ministère de ce temps-là. Je veux dire seulement que, par la convention et le statu quo de 1833, on avait reculé la difficulté au lieu de la vaincre, et rejeté sur l’avenir les embarras du présent. En effet, d’où proviennent les embarras actuels ? Uniquement de ce fait, dont je suis loin de méconnaître la gravité, que les populations du Luxembourg et du Limbourg se sont habituées à vivre sous la loi belge, se sont attachées aux libres institutions du nouvel état, ont joui de tous leurs avantages, ont identifié leur existence et leurs intérêts à l’existence et aux intérêts de la Belgique. Il en résulte que le roi Léopold, le gouvernement, les chambres, le ministère belge, éprouvent la plus grande peine à consommer le sacrifice. En 1831, en 1832, en 1833, ce sacrifice eût été bien moins douloureux. Alors on y était résigné. Les populations s’y attendaient ; les chambres l’avaient voté ; le ministère était tout prêt à remplir ses engagemens. Mais qu’a fait la convention de 1833 ? Elle a maintenu le traité, elle a confirmé les obligations existantes, et en même temps elle a multiplié et aggravé les difficultés qui rendent aujourd’hui si pénible l’accomplissement de ces obligations. Je sais dans quel but on établissait en 1833 un statu quo très onéreux pour la Hollande, très favorable pour la Belgique. Je sais qu’on agissait alors ainsi de très bonne foi pour déterminer, pour hâter cette adhésion du cabinet de La Haye, si difficile à obtenir, aux arrangemens adoptés par les cinq puissances. Mais il n’en est pas moins vrai que le mal était ici à côté du bien, le danger à côté de l’avantage. Le mal, c’est que, malgré les négociations du roi de Hollande avec la diète germanique et les agnats de la maison de Nassau, la Belgique oubliait insensiblement le caractère provisoire des avantages dont elle jouissait, intégrité territoriale, non-paiement de la dette, absence de tout péage sur l’Escaut. Fallait-il donc un prodigieux effort de sagacité politique pour prévoir, en 1833, que, par ce statu quo si commode, on préparait à l’avenir de graves embarras ? Nullement, et tenez pour certain que les hommes d’état qui adoptaient cette combinaison apercevaient bien l’inconvénient dans le lointain ; mais, au milieu des difficultés de l’intérieur et des périls de la question d’Orient, qu’ils ont ajournée aussi et non résolue, ils se disaient tout bas qu’à chaque jour suffit sa peine et couraient au plus pressé. Cependant je ne puis m’empêcher de regretter qu’on n’ait pas fait alors autre chose. Il me semble qu’on aurait dû séquestrer les territoires dont il s’agissait, confier l’un à la garde de la Prusse, remettre l’autre à la garde de la France, et, dans cette position qui ne compromettait rien, attendre que le roi Guillaume prît son parti de la séparation et du traité des 24 articles. C’est peut-être de la théorie que je vous fais là, moi qui ne l’aime guère. Mais les orateurs de l’opposition, M. Manguin, par exemple, qui en a fait de si belles à propos du Caucase et de l’Afghanistan, daigneront me le pardonner.

On a parlé des bonnes fortunes du 15 avril. Je ne veux pas examiner s’il n’y a pas aussi du bien joué dans son bonheur ; je veux seulement faire observer que ces bonnes fortunes ne sont pas sans compensation, et que tous les hasards ne lui ont pas été favorables. Il a dû acquittter des billets à vue portant la signature de la France, et qu’on aurait bien pu nous présenter deux ans plus tôt ou deux ans plus tard. Ce n’est pas au ministère du 15 avril que le roi des Pays-Bas, vaincu par le temps et le mécontentement de ses peuples, a notifié sa tardive adhésion aux 24 articles : c’est à la conférence de Londres, où se trouve représenté non tel ou tel ministère, mais la France. Quel que fût le cabinet auquel les vicissitudes du régime parlementaire eussent fait échoir la direction des affaires, le roi Guillaume aurait tenu le même langage, rappelé les mêmes engagemens, invoqué les mêmes principes, et je suis sûr que le résultat eût été le même. Toute administration sensée aurait fait honneur, comme le 15 avril, aux obligations contractées par la France, à la parole donnée, à la signature du roi. Les ministres qui ont respecté les traités de la restauration auraient à bien plus forte raison exécuté ceux de la révolution de juillet ; ils auraient maintenu l’œuvre du gouvernement de 1830 et la leur ; ils n’auraient pas mis à néant le traité du 15 novembre 1831 ; ils en auraient courageusement bravé l’impopularité, comme ils ont bravé celle du traité des vingt-cinq millions. Mais voici en quoi ils ont été plus heureux que le ministère du 15 avril : ils ont eu la bonne fortune d’être obligés de prendre Anvers, en exécution des engagemens de 1831. Le ministère da 15 avril a le malheur d’être obligé de dire aux Belges, en exécution des mimas engagemens, que le moment est venu de rendre Venloo. Les deux choses ne se ressemblent pas, dit-on ; si elles ne se ressemblent pas, au moins elles se tiennent, comme promettre et accomplir. Après la courte et décisive campagne de 1831 contre les Hollandais, on reprochait aussi à Casimir Périer de reculer devant les menaces de l’Europe : il répondait qu’il avait atteint son but, et qu’il retirait les troupes françaises. L’un paraissait moins glorieux que l’autre ; cependant M. Périer croyait-il se démentir ? Le ministère du 15 avril se trouve dans la même position : le but est atteint. La France se montre conséquente avec elle-même en acceptant aujourd-hui le résultat prévu, désiré, poursuivi sans déviation depuis 1830, la constitution d’une Belgique indépendante dans les limites de ses droits et des traités solennels qu’elle a librement ratifiés.

Mon intention n’est pas d’examiner ici l’un après l’autre tous les articles du traité modifié que la conférence de Londres vient de proposer à la Belgique et à la Hollande, et que celle-ci a immédiatement accepté sans réserve. Il suffira de dire que, par son exécution, le roi des Pays-Bas devra être remis en possession de Venloo et d’une partie de la province du Limbourg, peu considérable sur la rive gauche de la Meuse, mais plus étendue sur la rive droite, puisqu’elle descend au-dessous de Maëstricht jusqu’aux limites septentrionales de la province de Liège, et, dans le Luxembourg, de la moitié orientale de cette principauté, qui est adossée et contiguë à la province prussienne de Trèves. Ce sont les arrangemens territoriaux de 1831. Ces deux demi-provinces du Limbourg et du Luxembourg sont déclarées et reconnues territoire fédéral, l’une par continuation du passé, l’autre par substitution à la partie du grand-duché cédée au royaume de Belgique. Les droits de la branche allemande de la maison de Nassau sur la totalité du grand-duché, comme équivalent d’autres possessions, sont également transportés sur la moitié du Limbourg cédée à la Hollande ; mais la place de Maëstricht, bien que comprise dans le territoire fédéralisé, ne devient en aucune façon forteresse fédérale. Des insinuations faites dans ce sens, soit à Berlin, soit à Francfort, en 1836, je crois, avaient été énergiquement repoussées par le roi Guillaume, et cette idée n’a pas eu de suites. Maëstricht, vieille possession des Provinces-Unies des Pays-Bas, restera donc ville exclusivement hollandaise.

L’ancienne Flandre des états n’ayant pris aucune part à la révolution belge de 1830, et ne pouvant être, à aucun titre, revendiquée par la Belgique, les deux rives de l’Escaut, un peu au-dessous d’Anvers, appartiennent en toute souveraineté au royaume des Pays-Bas. Personne n’ignore que, par l’article 14 du traité de Munster (30 janvier 1648), l’Espagne s’était résignée à la fermeture de l’Escaut, au profit des Provinces-Unies, droit rigoureux qui fut exercé pendant un siècle et demi avec la plus grande sévérité et mit le sceau à la ruine d’Anvers. En se séparant des provinces méridionales, la Hollande ne pouvait songer à faire revivre un pareil droit. L’acte général du congrès de Vienne (articles 108-117) le lui interdisait formellement. Mais, en dépit du principe libéral et juste posé dans cet acte sur la libre navigation des fleuves et rivières navigables, il était aussi important que difficile d’établir quelques règles pour la sécurité du commerce d’Anvers, règles bien précises, que le gouvernement hollandais, maître des bouches de l’Escaut, ne pût éluder. Il fallait fixer les droits de navigation, le pilotage et le balisage du fleuve, et, par-dessus tout, organiser un système de surveillance comme pour la conservation des passes de l’Escaut qu’on ne pouvait abandonner aux soins problématiques de la Hollande. Mais, pour cela, il fallait entamer sa souveraineté exclusive sur le cours de l’Escaut, en aval d’Anvers. Eh bien ! c’est ce que fit l’article 9 du traité du 15 novembre 1831, et, jusqu’aux derniers temps, cet article 9 fut un de ceux contre lesquels le cabinet de La Haye protestait le plus énergiquement. Aujourd’hui cependant qu’arrive-t-il ? Dans le traité modifié, auquel la Hollande a donné son adhésion, on retrouve cet article 9, mais largement développé et expliqué à l’avantage de la Belgique. La simple comparaison des deux textes suffit pour s’en convaincre. Il était impossible de mieux combiner les garanties de liberté et de sécurité que le port d’Anvers réclamait pour son commerce. Mais, dit-on, le nouvel article 9 soumet à un péage d’un florin et demi par tonneau la navigation de l’Escaut jusqu’à Anvers, tandis que celui du traité de 1831 ne contenait aucune disposition de ce genre. C’est une erreur. Le traité de 1831 réservait la question de péage, et, en attendant que le droit fût fixé, il soumettait la Belgique à l’application provisoire du tarif de Mayence. Or, le tarif de Mayence est beaucoup plus élevé que le chiffre actuel qui est définitif. Je sais que la Belgique avait nié que cette application résultât du traité ; mais la conférence soutenait le contraire ; et ce qui semble prouver qu’elle avait raison, c’est qu’en 1833 les plénipotentiaires belges admirent un droit de péage, consentant un chiffre d’un florin, tandis que les plénipotentiaires néerlandais insistaient sur celui de 1 florin 75 cents, et que la conférence opinait pour 1 florin 1/2. Enfin, au lieu d’une somme annuelle de 8,400,000 fl., le trésor belge est constitué débiteur envers la Hollande de 5,000,000 de florins seulement, à partir du 1er janvier 1839. L’extinction des arrérages est donc complète. La somme que la Belgique y gagne s’élève à beaucoup plus que ne lui a coûté sa belle ligne de chemins de fer.

Tel est le traité que la Belgique est mise en demeure d’accepter. Telles sont les modifications que la France et l’Angleterre ont obtenues pour elle dans les dernières négociations de Londres. Le rapport de M. de Theux est formel sur la persévérance et l’utilité des efforts que ces deux puissances, la première surtout, n’ont cessé de faire pour arriver à ce but. Je ne crains pas d’affirmer qu’en reprenant les négociations au mois de mars 1838, ni la Hollande, ni l’Angleterre, ni les trois puissances du Nord, ni la Belgique elle-même, ne s’attendaient à un pareil résultat. Il est assurément bien loin de ce que le plénipotentiaire néerlandais et le ministre d’Autriche, M. de Senft-Pilsach, spécialement chargé des intérêts de la Hollande, avaient cru pouvoir proposer.

Pour soutenir les prétentions de la Belgique à l’intégrité territoriale, on invoque les préliminaires du mois de juin 1831, qui déterminèrent l’acceptation de la couronne par le prince Léopold. Il me semble que c’est une étrange manière de raisonner ; les préliminaires du mois de juin, ou les dix-huit articles, n’ont jamais constitué un traité formel. Ce sont des propositions acceptées par l’une des deux parties, rejetées par l’autre, que les évènemens n’ont pas tardé à rendre nulles et sans valeur. Ce n’est pas en vertu des dix-huit articles que l’indépendance de la Belgique est garantie et reconnue par l’Europe ; c’est en vertu d’un traité postérieur ; et la Belgique n’a pas plus le droit de les invoquer aujourd’hui que la Hollande n’aurait celui de revenir aux bases fondamentales qui avaient obtenu son assentiment au début des négociations, et contre lesquelles avait protesté le congrès belge. Je n’admets pas d’ailleurs que les dix-huit articles assurassent à la Belgique la conservation du Luxembourg et du Limbourg, comme le prétendent ceux-là même qui, en 1831, désapprouvaient et repoussaient ces préliminaires, parce qu’ils les trouvaient insuffisans. Ils réservaient seulement la question du Luxembourg, qui devait faire l’objet d’une négociation nouvelle et d’une transaction de gré à gré entre toutes les parties intéressées et avec tous les ayant-droit. Les parties intéressées étaient au nombre de quatre, le roi grand-duc, la branche allemande de Nassau, la confédération germanique et le royaume de Belgique ; le nombre dos ayant-droit se réduisait aux trois premiers. Or, il est plus que probable que la base de la transaction aurait été un partage du grand-duché. Quant au Limbourg, puisque la Hollande devait conserver tout ce qui lui appartenait en 1790, elle aurait conservé Venloo, Stephenswert, Maëstricht, Dahlem, et Fanquemont, sur la rive droite de la Meuse. Elle avait encore des droits contestés sur plusieurs dépendances de Maëstricht, et sur quelques autres enclavés dans le Brabant. Des publicistes belges se flattaient alors de pouvoir rester en possession de tout le Limbourg, au moyen d’un échange entre ces territoires et les enclaves des anciens Pays-Bas autrichiens dans les Provinces-Unies. Mais je crois qu’ils s’exagéraient l’importance de ces dernières, et quand cette idée se produisit à Bruxelles dans la discussion sur les préliminaires du mois de juin, les orateurs de l’opposition déclarèrent qu’ils ne regardaient pas l’espoir du gouvernement comme fondé. Pour moi, je suis convaincu, d’après une étude sérieuse de la question, que la Belgique ne pouvait pas, du chef des anciens Pays-Bas autrichiens, offrir à la Hollande l’équivalent de ce que réclamait celle-ci du chef des Provinces-Unies, sur la rive droite de la Meuse, sans porter atteinte, de côté ou d’autre, à l’intégrité de quelqu’une de ces provinces. Si ma mémoire ne me trompe pas, M. Bresson, alors commissaire de la conférence de Londres, avait réduit de bonne heure à leur juste valeur certaines prétentions fort exagérées du congrès belge en ce genre, qui avaient leur source dans une interprétation forcée du principe du statu quo de 1790.

Il n’est donc pas vrai de dire que les dix-huit articles décidaient en faveur de la Belgique la question territoriale. Mais quand même cette assertion serait aussi fondée qu’elle est inexacte, il n’en résulterait pour la Belgique aucune espèce de droit, aucun titre légal aux avantages quelconques que ces propositions lui pouvaient donner ; car les dix-huit articles n’existent pas ; et ce qui existe, c’est le traité, du 15 novembre 1831, aujourd’hui modifié en faveur de celle des deux parties qui l’avait adopté dans sa forme la plus rigoureuse.

Je crois sincèrement, monsieur, que personne en Belgique ne se fait illusion sur le fond du droit à cet égard. Mais les passions sont soulevées ; l’esprit de nationalité se révolte, fortifié par le sentiment de la fraternité religieuse, et ce sont là de bien grands obstacles à vaincre pour arriver à l’exécution des traités. Le roi Léopold, homme d’un jugement ferme et d’une intelligence élevée, quoique se sentant placé sur un mauvais terrain, veut épuiser tous les moyens raisonnables de résistance et d’ajournement, et se le doit à lui-même non moins qu’à son peuple. Aussi a-t-il plutôt encouragé que retenu l’élan des chambres belges et d’une partie de la population ; aussi a-t-il mis son armée sur pied ; aussi a-t-il essayé d’imposer à l’Europe par une attitude menaçante. L’Europe, qui apprécie toutes les difficultés de sa position, ne peut assurément ni s’en étonner, ni s’en irriter. Mais je crois qu’on a donné au roi des Belges un conseil imprudent et dangereux, quand on lui a fait jeter les yeux sur le général polonais Skrzynecki pour un commandement dans l’armée. Le gouvernement belge sait combien la question religieuse préoccupe en ce moment le cabinet de Berlin, quelles inquiétudes ont causées au roi de Prusse les imprudences du clergé de Belgique, et ses liaisons, peut-être coupables, avec le clergé des provinces rhénanes. Il sait encore que ce malheureux différend contribue à rapprocher la Prusse de la Hollande. Et c’est en présence d’une pareille situation, que, par l’appel du général Skrzynecki, il alarme l’opinion protestante dans toute l’Allemagne, inquiète et mécontente sous un autre rapport les trois puissances qui ont des provinces polonaises, semble vouloir exalter les passions politiques par le fanatisme religieux Aujourd’hui que les chargés d’affaires d’Autriche et de Prusse ont quitté Bruxelles, pourrait-on me dire si la présence du général Skrzynecki en Belgique n’est pas devenue plus embarrassante qu’utile ? Au moins les Belges qui nous appellent sans façon des athées, auront-ils été cette fois singulièrement édifiés de l’accès de dévotion avec lequel la presse parisienne a salué le héros catholique d’Ostrolenka. Mais elle n’a pas tardé à prendre sa revanche contre le nonce du pape à Bruxelles, monseigneur Fornari, qui se permet d’engager le roi Léopold à ne pas tirer l’épée, et contre l’archevêque de Malines, qui est, dit-on, du même avis. Cependant elle parle encore avec attendrissement de ces bons curés de campagne qui poussent vigoureusement à la guerre sainte, et de M. le comte de Robiano, qui se fait un cas de conscience d’abandonner le Limbourg et le Luxembourg à la Hollande hérétique. C’est Voltaire devenu capucin.

Je n’en ai pas moins une entière confiance dans un dénouement pacifique et prochain. De grands intérêts, chaque jour plus compromis, l’exigent impérieusement, et le gouvernement belge ne voudra point achever la ruine de la Belgique par une résistance insensée. L’excellent discours de lord Palmerston sur cette question dans la chambre des communes a dissipé les dernières illusions que pouvaient encore se faire quelques esprits trop lents à se convaincre ; et en face de l’Europe unanimement résolue à maintenir le traité de 1831, la Belgique n’a plus, ce semble, qu’à exécuter elle-même ses engagemens. Il n’y a ni faiblesse ni honte à garder la foi jurée. Que la France puisse ou doive lui prêter main forte pour la violation des traités qui les obligent l’une et l’autre, c’est ce que je ne comprendrai jamais. Ce serait alors une immense duperie que de n’avoir pas fait la guerre en 1830 pour reprendre la Belgique qui s’offrait à nous, sans lui laisser le temps de constituer tant bien que mal sa nationalité dont elle doutait fort à cette époque. Mais, après un pareil sacrifice, il serait insensé de violer les traités de la révolution de juillet, pour que la Belgique eût deux chétifs arrondissemens de plus, quand nous n’avons pas violé en 1830 ceux de la restauration pour recouvrer neuf départemens admirables. Mon patriotisme est plus exigeant. Si la France consent à ne pas s’agrandir, qu’elle jouisse au moins des douceurs et des avantages de la paix : mais le jour où elle fera la guerre, que ce soit pour y gagner quelque chose.

P. S. J’apprends à l’instant que les chambres belges, prorogées au 4 mars, sont convoquées pour le 19 février. J’ai lieu de croire que les communications qui leur seront faites par le ministère auront un caractère pacifique.