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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1898

Chronique n° 1601
31 décembre 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.


Une année de plus s’achève. Chacune, en s’en allant, laisse derrière elle quelque chose dont le présent continue de vivre, et où l’avenir trouve parfois des germes à développer ; mais il y en a de fécondes et il y en a de stériles. Nous craignons bien qu’il ne faille classer 1898 dans cette seconde catégorie. Et cependant l’année écoulée appartenait, à sa naissance, au nombre de celles dont il était permis d’attendre quelque chose. La Chambre des députés devait y être renouvelée en son entier, et la consultation électorale se faisait, au mois de mai dernier, dans des conditions qui semblaient favorables. Un ministère occupait le pouvoir depuis près de deux ans déjà, chose rare dans nos mœurs parlementaires. Il avait eu au Palais-Bourbon une majorité toujours croissante, inébranlable et fidèle. Le problème avec lequel nous avons été aux prises dans ces dernières années était de faire une majorité : on pouvait le croire résolu, et il l’aurait été effectivement, si le pays avait confirmé la solution que la Chambre lui avait donnée. Malheureusement, les choses ne se sont point passées ainsi. L’ancienne majorité, qui aurait dû revenir augmentée, est revenue amoindrie, et, dès lors, un peu découragée. Sa confiance avait diminué. Elle n’avait d’ailleurs pas été remplacée par une autre : elle était ébranlée, mais subsistante. Les radicaux et les socialistes, même en confondant leurs forces plus intimement que par le passé, n’étaient pas les plus nombreux ; en revanche, ils étaient les plus audacieux, les plus entreprenans, les plus hardis, et l’assurance qu’ils montraient était en quelque sorte en proportion de celle qu’avaient perdue les modérés ou les progressistes. Telle était la situation au lendemain de l’épreuve électorale. Les modérés ont commis une lourde faute en ne soutenant pas le ministère Méline, et en ne livrant pas bataille avec lui et pour lui ; mais cette faute était presque inévitable, étant donné le désarroi général. Aussi le ministère s’est-il senti atteint avant même que la Chambre fût réunie, et a-t-il survécu quelques jours à peine à sa réunion. Nous avons regretté sa chute, parce qu’il avait prononcé le premier des paroles de tolérance, et qu’il avait orienté sa politique dans le sens d’une réconciliation nationale. Mais il a succombé : il ne s’agissait plus que de savoir comment il serait remplacé.

Il l’a été par un ministère radical. Si les radicaux avaient eu vraiment une majorité dans la Chambre, elle se serait groupée autour de M. Brisson ; elle l’aurait soutenu, elle l’aurait fait vivre. M. Brisson a des défauts, que nous avons plus d’une fois signalés ; il ne reste pas moins aujourd’hui encore la représentation la plus honorable et peut-être la plus complète de son parti. Pourtant son ministère a été déplorablement faible. Cela tient à des causes nombreuses, dont la principale pourrait nous dispenser d’indiquer les autres : c’est que les radicaux n’ont pas la majorité au Palais-Bourbon. Mais on a vu des ministères, qui n’avaient pas une majorité stable, vivoter pourtant de longs mois avec des coalitions de rencontre, qu’ils formaient suivant les besoins du jour, à force de savoir-faire et d’adresse. Il ne fallait demander à M. Brisson ni une adresse, ni un savoir-faire qui ne sont pas dans ses moyens. Son tort a peut-être été de croire qu’il pourrait se les approprier, et il a commencé par chercher un point d’appui dans le parti le plus violent, mais le plus inconsistant, le plus exigeant, mais le plus fluctuant, qui soit à la Chambre. Nous nous sommes promis de ne pas dire un mot, jusqu’à nouvel ordre, de l’affaire qui a si fort agité le pays et qui lui a déjà fait tant de mal ; elle est pendante devant la Cour de cassation, et nous attendons l’arrêt de la Cour, décidés à l’accepter quel qu’il soit ; mais, sans parler de l’affaire en elle-même, il est permis de dire qu’elle a exercé une influence considérable sur l’organisation, ou, si l’on veut, sur la désorganisation des groupes parlementaires. Tout un de ces groupes s’y est plongé comme dans une infusion d’énergie : c’est là qu’il a puisé toutes ses forces agressives. Au fond de l’âme, M. Brisson n’était nullement d’accord avec MM. Drumont, Déroulède et Millevoye : cependant il a accepté de leurs mains M. Cavaignac comme ministre de la Guerre. C’était construire son ministère sur une antinomie. Tôt ou tard, l’opposition latente qui existait entre les divers élémens du Cabinet devait se manifester au grand jour. L’affaire Henry a seulement précipité une crise inévitable. Le ministère Brisson a duré quatre ou cinq mois. C’est beaucoup ; on s’étonne qu’il ait pu vivre aussi longtemps ; il n’y serait jamais parvenu s’il n’y avait pas eu là-dessus trois mois de vacances. Il n’était pas né viable. Néanmoins, dans sa courte et artificielle existence, il a fait beaucoup de mal. Il a donné aux radicaux le sentiment de leur force de destruction. Il a satisfait leurs rancunes électorales et s’est fait le docile instrument de leurs vengeances. Jamais encore on n’avait vu pareille hécatombe de fonctionnaires. Voilà l’œuvre à laquelle M. Brisson a consenti à servir de couverture. Il n’y a pas eu autre chose dans son ministère : on peut chercher, on ne trouvera rien de plus. Sans doute, personne ne s’attendait à voir le parti radical accomplir la vingtième partie des réformes qu’il avait promises au mois de mai dernier ; mais il aurait pu, ce semble, — ne fût-ce que par respect de lui-même, — en amorcer une ou deux. Il s’en est abstenu avec une admirable prudence. La banqueroute a été complète. M. Peytral, ministre des Finances, s’est contenté de reprendre de vieux projets préparés par MM. Burdeau et Ribot, c’est-à-dire par des modérés ou des progressistes : mais c’est un point sur lequel nous aurons à revenir. Le ministère Brisson est tombé, comme tombent et disparaissent les choses qui n’ont pas de raison d’être. Quel est son bilan ? Dans le domaine administratif, le désordre : dans le domaine de l’invention réformatrice, le néant.

Après M. Brisson est venu M. Dupuy. Pour faire le portrait de M. Dupuy, il faudrait parvenir à le fixer, ce qui est difficile. M. Dupuy est un homme qui se transforme continuellement ; nous ne disons pas : qui se perfectionne. On ne s’en était pas douté tout d’abord. Rien qu’à le voir, il donnait la sensation physique de quelque chose de naturellement stable. La confiance du parti modéré est allée à lui, et sa fortune politique date de là. Mais M. Dupuy, sans qu’on s’en doutât, était un évolutionniste, et il évoluait tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, afin de donner des espérances à tout le monde et de se tenir personnellement prêt à tout événement. Il a présenté, depuis quelques années, des faces si opposées qu’on ne reconnaît plus celle qui lui appartient en propre. Il fait des mots, qui sont à la vérité de mérite inégal, mais qui ne passent pas inaperçus. Le jour où une bombe a éclaté dans la Chambre qu’il présidait, au milieu de l’émotion générale, et presque caché dans un nuage de fumée, il a dit héroïquement : « Messieurs, la séance continue. » On l’a pris alors pour un homme de bronze, inébranlable, impassible, et on a cru qu’il continuerait, lui aussi, toujours fidèle à ce qu’il paraissait être à ce moment. Depuis, il a fait un autre mot moins cornélien, et qu’on a pris gaîment comme il avait été prononcé. Un interrupteur lui rappelait ses origines modérées, et même les complaisances qu’il avait eues parfois pour la droite ; — celle-ci les lui rendait bien ! — à quoi il a répondu qu’une troupe en marche avait quelquefois besoin de changer son fusil d’épaule. A regarder les siennes, on l’aurait cru moins sensible à ce besoin ; mais c’est aux forces des autres qu’il accommode sa propre attitude, d’autant plus volontiers que, pour son compte, il lui est tout à fait indifférent de porter l’arme sur l’épaule droite ou sur l’épaule gauche. Il change aussi souvent que l’on veut. Avec cela, de la bonne humeur et des apparences de bon sens. Cet ensemble de qualités moyennes, ondoyantes et diverses, devait désigner M. Dupuy pour représenter la politique de concentration. M. Méline ayant échoué comme modéré, et M. Brisson comme radical, on a pensé qu’il convenait de faire un ministère qui serait moitié l’un et moitié l’autre. Et on est revenu à la marche en zigzags. On n’avance pas, on ne recule pas, on oscille sur place. Il y a des gens qui aiment ce genre d’exercice, et qui le croient salutaire à la santé morale d’un parlement. M. Dupuy le pratique à merveille. Un jour, il est franchement mauvais ; le lendemain, il est presque bon ; mais il est impossible de prévoir ce qu’il sera. Cette incertitude est déconcertante et fatigante.

Veut-on des exemples ? Il y a quelques jours, un député socialiste a interpellé, qui ? Le ministère Dupuy ? non ; le ministère Brisson ? pas même ; il a interpellé le ministère Méline. On voit que, si la Chambre actuelle a trouvé le moyen d’innover en matière d’interpellation, ce n’est pas dans le sens de la raréfaction. Mais ce n’est pas le seul inconvénient du nouveau système. Si le ministère qui n’est plus est l’objet d’un vote désagréable pour lui, ce désagrément est tout platonique. Le ministère est un peu dans le cas de ce condamné à mort, auquel on disait : « Prenez garde d’aggraver votre situation ! » Il est même plus à son aise, puisqu’il n’est pas seulement condamné, mais déjà mort parlementairement. Il est vrai qu’il peut ressusciter, et cette différence n’est pas sans intérêt : qu’arriverait-il, en effet, si ce ministère, quoique mort, était l’objet d’un vote d’approbation et de confiance ; et quelle serait la situation du ministère en vie ? Est-ce à cette inquiétude que M. Dupuy a cédé, lorsqu’il a fallu clore l’interpellation de M. Viviani ? Qui pourrait le dire ? Ce qui est sûr, c’est qu’au bleu de l’ordre du jour pur et simple auquel tout le monde s’attendait, il s’est rallié à un ordre du jour présenté par la gauche radicale et qui blâmait sévèrement les candidatures officielles. Confondant la Chambre des députés avec une académie, il a expliqué qu’il s’agissait à ses yeux de faire une œuvre de haute moralité politique. Après s’être élevé si haut, il n’apercevait plus l’application immédiate que la gauche radicale faisait de son ordre du jour à M. Méline et à M. Barthou. Son attitude a provoqué la surprise générale, et une indignation bien légitime de la part de ses amis de la veille, qu’il sacrifiait aux radicaux. C’était plus que changer son fusil d’épaule ; c’était passer à l’ennemi avec armes et bagages. On était du moins en droit de le croire ; mais qui peut savoir si telle était l’intention définitive de M. Dupuy ? En tout cas, quelques jours plus tard, interpellé par M. Drumont sur la suspension de M. Max Régis, maire d’Alger, il a prononcé un discours excellent, sensé, ferme, éloquent. On connaît la situation de l’Algérie. Si l’antisémitisme a troublé quelques esprits en France, il a troublé l’ordre à Alger. Il a fallu prendre des dispositions en conséquence, suspendre le maire, présenter un projet de loi qui, comme à Paris et à Lyon, lui enlève la police municipale pour la confier au préfet, choisir enfin un préfet capable, par son intelligence et par son caractère, de faire face à une situation difficile et d’en assumer les responsabilités. On l’a fait : nous rendons volontiers cette justice au ministère, et aussi à la Chambre, car elle a donné à M. Dupuy une majorité assez forte pour le maintenir dans la voie où il s’était engagé. Il y a du hasard et de l’imprévu dans cette politique. Un jour, on est obligé de blâmer avec énergie ; le lendemain, on est heureux d’approuver avec un certain étonnement ; mais l’inquiétude subsiste, parce que le gouvernement ne semble pas maître de lui-même. S’il fallait une preuve de plus qu’il ne s’appartient pas, on la trouverait dans ce qui se passe au moment même où nous écrivons. M. Dupuy a fermé autrefois la Bourse du travail ; aujourd’hui, il approuve le vote du conseil municipal d’Albi qui attribue un secours de 12 000 francs à la Verrerie ouvrière, fait sans précédent et qui se passe de commentaire. On sait d’où vient M. Dupuy, on se demande où il va et où il conduit la Chambre. Mais la conduit-il ?

Du ministre, passons à la Chambre. Elle vient de terminer ses deux sessions annuelles, l’une ordinaire, l’autre extraordinaire : son impuissance y est apparue si manifeste, qu’il est impossible de ne pas en être préoccupé. Nous n’avons jamais montré beaucoup de crédulité à l’égard des réformes dont on nous a si longtemps assourdis ; pourtant, qui aurait pu croire qu’elles se solderaient très exactement à zéro, sans qu’on essayât même de faire quelque chose ? C’est ce qui est arrivé, et c’est ce qui arrivera de plus en plus. M. Peytral, avons-nous dit, a déposé un projet de loi qui introduit quelques réformes dans notre système fiscal. Elles consistent à supprimer l’impôt personnel mobilier et l’impôt des portes et fenêtres, et à les remplacer par d’autres qui, sous un nom différent, leur ressembleraient d’assez près. Le revenu, comme cela se fait aujourd’hui, continuerait d’être présumé d’après des signes extérieurs dont on augmenterait le nombre, sans augmenter d’autant les garanties d’exactitude qu’on y peut trouver. Ce qui est plus grave, c’est qu’on appliquerait à l’impôt nouveau un rudiment de progression, que, pour faire plaisir à tout le monde, on appellerait une dégression. Un tel projet soulève des critiques ; mais on ne les lui fera pas, pour la bonne raison qu’il est mort-né. Dans la discussion des bureaux, lorsqu’il s’est agi d’élire la commission chargée de l’étudier, personne n’en a voulu, les uns le trouvant excessif, les autres insuffisant. La majorité a été plutôt favorable à l’ancien projet d’impôt sur le revenu, tel que l’avait établi M. Doumer. Parmi toutes les manières connues d’empêcher d’aboutir une réforme, ou du moins ce qu’on nomme ainsi, il n’y en a pas de plus sûre, ni d’ailleurs de plus usitée, que de l’étouffer sous des surenchères. On déclare la réforme trop étroite, on propose de l’élargir, on demande plus, toujours plus, y gagnant de passer pour un homme de progrès hardi, sans risquer aucune aventure. Cette attitude réussit longtemps auprès des électeurs : elle satisfait, par les aspirations qu’elle révèle, ceux qui veulent des bouleversemens radicaux, et elle rassure, par sa stérilité naturelle, ceux qui ne veulent rien du tout. On peut être dès aujourd’hui certain que la Chambre ne fera pas la moindre réforme fiscale. N’a-t-elle pas fait avorter, il y a huit jours, la réforme des octrois, qui était pourtant mûre, qui lui revenait du Sénat toute prête, et sur laquelle avaient pâli les assemblées antérieures ? Elle a reculé devant l’idée de voir la fin de quelque chose, de quoi que ce fût. Et voilà comment sa première année de législature a été marquée par un tel vide qu’on n’avait pas encore vu le pareil. C’est la première fois, aussi haut que nos souvenirs remontent, qu’on est arrivé au 31 décembre sans même avoir commencé la discussion du budget. Et pourtant, on avait eu soin d’alléger ce budget de tout poids encombrant. On avait adopté une méthode nouvelle, et qu’on ne saurait trop louer, qui consiste à ne plus faire du budget le collecteur et le remorqueur banal de toutes les réformes. On avait décidé que celles-ci resteraient en dehors, et seraient étudiées à part. Tout le monde a cru que le budget, débarrassé des entraves qui avaient autrefois ralenti sa marche, allait, cette fois, aboutir avec une facilité et une rapidité inaccoutumées. Le contraire a eu lieu : jamais encore on ne s’était trouvé si en retard.

Cela prouve que la Chambre ne se gouverne pas elle-même, et qu’elle n’est dirigée par personne. Elle va à l’aventure, cédant à l’impression du moment. Ses débats ont pris de plus en plus un caractère agité, passionné, turbulent, tapageur. Elle y perd de plus en plus cette dignité extérieure qui aurait pu couvrir quelques-uns de ses défauts. Peu à peu l’opinion se détache d’elle, parce qu’elle n’en attend rien ; mais, après tant de déceptions de tous les genres, elle ne sait plus à quoi, ni à qui s’attacher. Il en résulte une situation dès maintenant grave, et qui pourrait le devenir davantage si nous nous trouvions subitement en présence de hautes responsabilités à assumer, soit dans la politique intérieure, soit dans la politique étrangère. L’état général de nos affaires exigerait un gouvernement très actif, très vigilant, capable de prévoir les événemens et de s’y préparer, au lieu de se laisser surprendre et déconcerter par eux, enfin un gouvernement qui aurait quelque stabilité et qui pourrait, au moins dans une certaine mesure, compter sur l’avenir. Ce n’est malheureusement pas là le portrait du gouvernement actuel. Si le mal dure et s’aggrave, il deviendra bientôt intolérable. Tomberons-nous alors entre les mains des médecins, ou des empiriques et des charlatans ? Les premiers eux-mêmes ne sont pas sans danger, lorsqu’ils appliquent au malade des remèdes qu’il ne peut pas supporter. Mais puisque nous sommes dans la saison des vœux et des souhaits, nous formons celui de voir la nature opérer elle-même la guérison : on nous dira peut-être que c’est demander un miracle.

Le mal d’autrui ne soulage pas le nôtre ; sinon, il suffirait de regarder du côté de l’Autriche-Hongrie. Nous y verrions le parlementarisme traverser une crise encore plus redoutable que chez nous. Ici, en effet, l’impuissance n’est pas volontaire, et si nos Chambres ne font rien, c’est qu’elles ne peuvent faire davantage. Elles ne le font pas exprès. Sur les bords du Danube, au contraire, l’impuissance du parlementarisme est le résultat de l’obstruction organisée, tantôt habilement, tantôt brutalement, par les partis d’opposition. En France, la machine tourne dans le vide ; en Autriche et en Hongrie, elle est systématiquement faussée. Nous sommes pleins de bonne volonté ; malheureusement nous ne savons pas nous y prendre pour la rendre efficace et féconde : à Vienne et à Pest, on est plein de mauvaise volonté, et on trouve sans peine le moyen d’annihiler par une opposition sans scrupules tous les efforts que fait le gouvernement pour assurer au pays le fonctionnement normal de ses institutions. Nos ministres sont presque heureux, comparés aux ministres autrichiens et hongrois. On se demande comment le comte Thun et le baron Banffy peuvent résister, même physiquement, à la vie qui leur est imposée. Il est vrai qu’ils ont un point d’appui en dehors des Chambres, et qu’ils peuvent se maintenir aussi longtemps qu’ils jouissent de la confiance de l’Empereur-roi ; mais on a eu des exemples, encore récens, de versatilité impériale, et la manière dont le comte Badeni a quitté le pouvoir n’est pas faite pour rassurer absolument le comte Thun et le baron Banffy. Et ce n’est pas là une critique au souverain. Que peut-il faire lui-même en présence d’événemens dont la force révolutionnaire va chaque jour en augmentant ? En somme, il connaît la situation mieux que personne, et, au milieu de la plus furieuse tempête, tantôt en résistant, quelquefois en cédant, plus souvent encore en louvoyant, il a réussi jusqu’à ce jour, sinon à gouverner un navire ingouvernable, du moins à le maintenir à flot.

Les deux parlemens se sont réunis à quelques jours d’intervalle, à Vienne et à Pest, dans la seconde quinzaine de septembre. Pendant les vacances, il avait été presque impossible de suivre, tant elles étaient fréquentes, les allées et les venues des ministres, qui se réunissaient sur un point, allaient causer avec l’Empereur sur un autre, faisaient des projets, les défaisaient, en faisaient d’autres, et donnaient enfin le spectacle d’une prodigieuse activité de mouvemens. Jamais on n’avait vu autant de conférences ! Finalement, le comte Thun et le baron Banffy se sont mis d’accord sur un projet de renouvellement du Compromis, qui devait être soumis aux Chambres à la reprise de leurs travaux. Au reste, les deux ministres ne se faisaient pas beaucoup d’illusions sur le sort qui attendait leurs propositions, et ils avaient dû préparer un plan de conduite pour le cas où elles seraient rejetées. C’est même là-dessus qu’on les a interrogés tout d’abord : on leur a demandé ce qu’ils feraient dans l’éventualité du non-renouvellement du Compromis avant le 31 décembre, et ils ont naturellement refusé de répondre. Avant tout, ils devaient tenter un dernier effort pour enlever le vote des deux parlemens, et ce qui donne à croire que le comte Thun ne désespérait pas absolument d’y réussir, c’est l’activité des négociations qu’il a entamées avec divers groupes de la Chambre, notamment avec la droite et avec les Tchèques. Il n’a pas tardé à se convaincre que les exigences de ces derniers étaient très grandes. Quant à la droite cléricale allemande, il a pu lui attribuer un siège dans le gouvernement. Le ministre du Commerce, M. le docteur Bærnreither, ayant donné sa démission, a été remplacé par M. le baron Dipauli. Le premier représentait la grande propriété foncière allemande, et le second la droite, de sorte que M. le comte Thun retrouvait d’un côté ce qu’il perdait de l’autre. Ce qui a pu encore lui donner une lueur d’espérance, au moins pendant quelques jours, ou peut-être seulement quelques heures, c’est que l’opposition allemande, qui avait pratiqué jusqu’alors l’obstruction par le tapage, a paru répudier ce système. A l’ouverture de la session, elle s’est mise à étudier et à discuter les projets de loi du Compromis comme si elle avait sérieusement l’intention de les voter. La surprise a été grande ; mais on n’a pas tardé à s’apercevoir que, si l’opposition avait changé de méthode, elle n’avait pas changé de but. Elle voulait seulement enlever au gouvernement un prétexte pour appliquer l’article 14 de la Constitution, qui permet à l’Empereur, en cas de paralysie parlementaire, de substituer le régime des décrets à celui de la loi. On s’attendait à cette solution en Autriche ; il est même probable que la majorité de la Chambre la souhaitait secrètement, afin d’échapper à une responsabilité qu’elle jugeait trop lourde ; et on devait en fin de compte y arriver. Mais l’opposition avait jugé plus habile de retarder le dénouement inévitable, et de maintenir la discussion ouverte à Vienne, tandis qu’elle se poursuivrait à Pest. Il y a eu des séances très bruyantes ; on a adressé au comte Thun les outrages les plus sanglans ; toutefois les scènes de la session précédente ne se sont pas reproduites, et, par un renversement des anciens rôles, c’est Pest qui a repris les procédés auxquels Vienne avait renoncé. La Constitution hongroise ne contenant pas d’article 14, le gouvernement ne pouvait pas, à Pest, clore la session quand il lui conviendrait et recourir aux décrets. L’opposition y gardait donc tous ses avantages : elle était résolue à en user et à en abuser.

Il n’y a rien de plus affligeant que le spectacle donné par la Chambre hongroise, ni, à quelques égards, de plus inattendu. Pendant que l’obstruction régnait en maîtresse sur les bancs du Reichsrath autrichien, les journaux transleithans affectaient d’établir une grande différence d’esprit et d’éducation politiques entre les deux moitiés de la monarchie. En regardant les Autrichiens, ils auraient volontiers remercié le ciel de ne les avoir pas faits semblables à eux. La supériorité magyare semblait gagner à la comparaison. Les Hongrois considéraient leurs voisins comme tombés dans un véritable étal d’anarchie, tandis qu’ils restaient, eux, la race gouvernementale par excellence. Tout cela est changé, et le parlement hongrois, aujourd’hui, n’a plus grand’chose à reprocher au parlement autrichien. Les vieilles traditions ont été sacrifiées à ce qu’on a cru être l’intérêt du moment. On a vu une assemblée où la majorité est considérable, opprimée par une minorité intolérante, qui obstruait systématiquement les discussions, multipliait les incidens et les scrutins, fermait la bouche aux orateurs, et imposait aux ministres les épreuves les plus cruelles. Tout servait de prétexte à des émotions, qui ont fini par se propager au dehors et par jeter le désordre dans la rue. Les mesures les plus propres en apparence à produire l’apaisement produisaient tout le contraire C’est ainsi que le Roi, dans une pensée de bienveillance et de conciliation, avait ordonné la suppression du monument élevé en 1852 au général Hentzi et aux soldats tombés autour de lui dans la défense de la capitale contre les honveds insurgés sous Georgey. François-Joseph voulait faire disparaître ce souvenir de la guerre civile de 1848 et de la terrible répression qui l’avait suivie ; mais le ministre de la Guerre a décidé que le monument serait seulement déplacé, et qu’au lieu de s’élever sur une place publique, où il offensait les yeux de la population tout entière, il ornerait la cour d’une caserne. Croirait-on que cet incident, mal interprété par l’esprit de parti, a fait autant de mal qu’il était destiné à faire de bien ? Il y a des jours heureux où tout réussit, il y en a d’autres, plus sombres, où tout est interprété en mauvaise part. Pendant plusieurs semaines, la question du monument du général Hentzi a agité la ville de Pest, et a enfiévré les séances du parlement. Le temps s’écoulait, il était employé en discussions stériles, et il a été bientôt évident que le Compromis ne serait pas voté en temps opportun, si même il devait l’être jamais. Que faire ? Les deux ministres ont proposé une prorogation, pendant six mois, de l’état de choses existant. C’était une seconde prorogation après une première, et, probablement, une troisième devra intervenir après la seconde ; mais pouvait-on proposer autre chose ? Le malheur est que la prorogation n’avait pas plus de chances d’être acceptée par les deux parlemens que le projet de renouvellement lui-même, et que, si la situation en Autriche permettait de sortir de la difficulté par une espèce de coup d’État légal, il n’en était pas de même en Hongrie. Le gouvernement y avait une majorité, mais il ne pouvait pas s’en servir.

C’est alors que M. Koloman Tisza, l’ancien ministre qui a gouverné si longtemps son pays et qui soutient maintenant le baron Banffy avec beaucoup de dévouement et de courage, a imaginé un moyen, peu parlementaire évidemment, et sans doute peu correct, de sortir d’une situation devenue inextricable ; mais à des procédés révolutionnaires on est obligé de répondre par des procédés exceptionnels. Puisque la majorité ne peut pas se produire librement à la Chambre et y faire prévaloir sa volonté, M. Tisza a cherché un moyen pour cette majorité de se manifester en dehors de la Chambre, avec une force numérique telle que le gouvernement se sentît autorisé à passer outre à l’obstruction de la minorité. Il n’a pas eu de peine à réunir un grand nombre de signatures, dont quelques-unes ont été retirées par la suite, mais qui restent pourtant en quantité plus que suffisante pour atteindre le but poursuivi. Nul ne peut contester que la majorité n’appartienne au gouvernement, car, si elle n’a pas pu agir, elle a pu du moins se compter. Mais soit qu’une lutte longue et violente ait fatigué une partie des députés jusqu’ici les plus fidèles, soit que des intrigues habiles aient affaibli leur, cohésion, soit que des scrupules sincères aient troublé la conscience de quelques-uns et y aient jeté des doutes sur le caractère constitutionnel de la mesure, en même temps que les listes de M. Tisza se couvraient de signatures, la désertion se mettait dans les rangs ministériels. L’exemple est même venu d’un membre du gouvernement, M. le baron Jossipovitch, ministre pour la Croatie, qui a donné sa démission par une lettre motivée. Cet exemple a été suivi aussitôt par le président de la Chambre, M. Szilagyi, puis par un des deux vice-présidens, M. Lang : l’autre, M. Kardos, n’a pas reparu depuis assez longtemps déjà, et il est aussi considéré comme démissionnaire. On en est réduit pour le moment à faire présider les séances par le président d’âge. En même temps, plusieurs des membres les plus importans de la majorité, tels que MM. Andrassy, Koloman Szell, etc., s’en sont séparés avec un certain éclat.

Alors, M. le baron Banffy a laissé lui-même échapper des signes de lassitude, et il a parlé de se démettre de ses fonctions. Peut-être en viendra-t-on là ; peut-être le Roi se séparera-t-il d’un homme qui a pourtant toute sa confiance ; mais ce sera un déplorable précédent ajouté à quelques autres. Que devient l’autorité parlementaire, si un ministre qui a la majorité est néanmoins obligé de se retirer devant les violences de la minorité, s’il n’est pas soutenu, s’il est sacrifié ? Mais il faut bien avouer aussi que cette même autorité parlementaire reçoit une atteinte d’un autre genre, et non moins grave, si la majorité ne peut s’exprimer qu’en dehors du parlement et sans débat contradictoire. C’est le spectacle qu’offre la Hongrie. Les télégrammes qui viennent de Pest ne parlent plus que de duels entre députés : on entend des coups de pistolet et comme un cliquetis d’épées. Singulière façon de comprendre et de pratiquer le parlementarisme ! Et tout cela serait peu de chose si, sous cette surface agitée, ne grondaient pas des passions intransigeantes, qui semblent devoir aboutir à la dislocation de la monarchie, au moins sous sa forme actuelle. Comment n’être pas étonné de voir les Hongrois, qui ont retiré tant d’avantages du dualisme, lui porter des coups dont il aura bien de la peine à se relever ? On se demande quel but ils poursuivent, et on a de la peine à y distinguer leur véritable intérêt. Mais, dès maintenant, il est certain que, dans la crise que traverse l’Autriche, et surtout dans celle qui se prépare pour elle, il ne faut pas compter sur les assemblées délibérantes comme élément régulateur et modérateur. Les passions nationales y sont trop fortes et le respect des règles parlementaires y est infiniment trop faible pour laisser la moindre illusion à cet égard. D’autres principes d’action auront un rôle prépondérant ; et cela n’en vaudra pas mieux.

Nous annoncions, il y a quelques semaines, la mort de M. Desprez : comment ne pas dire un mot de celle de M. Fournier, qui a été, lui aussi, un bon serviteur de la France, et qui l’a représentée dans des circonstances parfois difficiles ? L’un et l’autre étaient des diplomates de l’ancienne et bonne école, qui heureusement compte encore des élèves, et qui a su défendre avec autant d’intelligence que de fermeté nos intérêts au dehors. Partout où il est passé, M. Fournier a laissé des souvenirs qui ne sont pas effacés ; mais c’est surtout à Constantinople qu’il a pu donner sa mesure. Il y était à la fin de la guerre turco-russe et au moment du Congrès de Berlin. Le rôle de la France était alors particulièrement délicat entre la Russie victorieuse, l’Angleterre, qui était intervenue pour l’arrêter dans sa victoire et l’empêcher d’en recueillir les fruits, enfin le Sultan, qui recherchait notre concours pour se relever de ses défaites. M. Fournier a été l’homme de la tâche qui lui incombait : il l’a remplie avec profit pour nous et pour l’Europe, avec honneur pour lui. La franchise que respirait toute sa personne, et dont il avait su faire une qualité diplomatique, lui avait attiré la confiance et la sympathie de tous. Son action personnelle sur le Sultan était grande, et il a pu l’exercer utilement, par exemple le jour où l’abdication du khédive Ismaïl-Pacha a posé en Egypte des questions qui ne sont pas encore complètement résolues. Mais l’espace nous manque pour revenir sur ces événemens, et, au surplus, nous ne racontons ici ni la mission de M. Fournier, ni la manière dont il l’a remplie : c’est seulement un hommage que nous voulons rendre à la mémoire d’un des hommes qui ont le mieux compris les intérêts de la France en Orient et qui les ont le mieux défendus. Ces hommes ne meurent pas tout entiers : leurs œuvres leur survivent, et il est juste que leur nom y reste attaché.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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