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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1888

Chronique n° 1361
31 décembre 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.

Encore une année révolue, encore une étape franchie après tant d’autres ! C’est l’heure où, par une sorte de mouvement instinctif, on tourne un dernier regard vers le passé d’hier, comme pour se rendre compte une dernière fois de la route qu’on a parcourue, de tout ce qu’on a laissé en chemin. C’est aussi l’heure des souhaits pour un avenir qui reste un mystère, qui à son tour ira bientôt, jour par jour, se confondre dans le passé.

Quel sera cet avenir ? que nous réserve, que réserve à la France cette année qui va commencer, dont nous ne pouvons saluer l’aurore sans une secrète anxiété ? Il est certain qu’à ce moment de transition tout est singulièrement confus, qu’une rare fatalité s’est plu à rassembler tous les contrastes dans ce court espace de quelques mois qui est devant nous. C’est l’année des fêtes qu’où nous promet, de la commémoration, à un siècle de distance, d’un des plus grands événemens de l’histoire, d’une exposition universelle ouverte à toutes les œuvres de la paix ; c’est aussi l’année des élections générales, des agitations aggravées par l’obscurité des choses, des conflits passionnés entre des partis irréconciliables, d’une crise déclarée dans les institutions, dans le régime, dans la politique tout entière de la France. La coïncidence est au moins étrange ! Ce qui sortira de là, ce que sera cet avenir de demain, nul ne peut sans doute le dire. La vérité est que tout ce qui peut arriver aujourd’hui n’est que la suite du passé d’hier, de cette année qui s’achève, qui a si bien préparé les fêtes du centenaire et de l’exposition. Elle avait commencé par une crise de déconsidération pour tous les pouvoirs. Elle s’est traînée à travers les incertitudes et les conflits, les querelles et les défis, sans qu’il y ait eu un effort sérieux pour relever la direction des affaires du pays. Elle finit à l’heure qu’il est sous le règne d’un ministère radical et d’un parlement épuisé, au milieu d’un doute universel, des menaces d’anarchie ou de dictature, des avertissemens peut-être inutiles, et des lassitudes croissantes de l’opinion. Voilà la préface que l’année expirante a donnée d’avance à l’année nouvelle ! L’œuvre qui va suivre maintenant ne fera-t-elle que continuer la préface ? C’est là pour le moment toute la question.

On ne peut plus s’y tromper ; dans tous les cas, ce qui se passe aujourd’hui, ce qui se prépare pour l’année où nous entrons, c’est la crise décisive de la république, coïncidant, par une ironie singulière, avec la célébration fastueuse de la révolution française. Ce qu’il y a de tout aussi évident, c’est que cette crise, ce sont les républicains eux-mêmes, opportunistes et radicaux, qui l’ont créée et aggravée, qui l’aggravent tous les jours par leurs procédés, par leurs lois, par une politique de parti dont l’unique résultat a été de tout ébranler. Ce qu’il y a de plus clair encore, c’est que, s’il reste quelque moyen de sortir de cet état aigu, où l’on sent que tout est devenu possible, il n’y en a qu’un. Quel est-il donc ? Ce n’est point apparemment de pousser à outrance cette désorganisation radicale à laquelle préside M. Floquet, avec une vanité satisfaite, en homme qui ne doute de rien et ne voit rien, si ce n’est son propre personnage ; ce n’est certes pas non plus de prétendre continuer la même politique avec de médiocres palliatifs ou de petits expédiens pour essayer de retrouver quelques morceaux d’un pouvoir qu’on a perdu. Le seul moyen, s’il peut être encore efficace, serait de se placer résolument en face d’une situation si étrangement compromise, d’oser avouer qu’on s’est trompé, de compter avec l’opinion désabusée et irritée, d’accepter sans faiblesse les conditions d’un gouvernement sensé, libéral et conservateur, rassurant pour les consciences comme pour l’ordre financier, pour tous les intérêts du pays. C’est le seul moyen digne d’être tenté, et c’est justement ce qui fait l’autorité du langage que M. Challemel-Lacour a tenu il y a quelques jours devant le sénat, dans un discours qui est un acte de politique clairvoyant en même temps qu’une œuvre de forte et saisissante éloquence.

Celui-là, on ne l’accusera pas de ne point être républicain : il l’était probablement avant la plupart de ceux dont il vient de secouer l’optimisme et qui lui font aujourd’hui si plaisamment la leçon. On ne l’accusera pas d’être clérical ; il a toujours été l’imperturbable défenseur de la liberté de penser. On ne lui reprochera pas de paraître favoriser, par ses sévères critiques de la politique du jour, les aspirations dictatoriales : il a l’antipathie dédaigneuse d’un vieux libéral contre toutes les résurrections césariennes, encore plus contre le despotisme démagogique d’un aventurier, dont l’avènement lui semblerait l’incident le plus humiliant de l’histoire. C’est par son attachement même à la république qu’il a été éclairé, et c’est parce qu’il a vu le danger qu’il a parlé. Il sera écouté ou il ne sera pas écouté, il réussira ou il ne réussira pas. M. Challemel-Lacour, en portant à la tribune du sénat le jugement d’un homme libre sur les affaires du moment, n’a pas moins accompli un acte de courageuse honnêteté. Il n’a point reculé devant les vérités les plus dures. Il n’a pas craint d’avouer que si une partie de la France semble se détacher aujourd’hui de la république, c’est qu’on l’y a poussée en prétendant la violenter ; c’est que, par des réformes précipitées, brutalement réalisées dans l’enseignement, on s’est exposé, d’un côté, à mettre le désordre dans les finances, d’un autre côté, à inquiéter, à troubler la masse des populations françaises dans leurs habitudes et dans leurs croyances. L’orateur du sénat n’a point hésité à montrer une des causes les plus actives du mal dans l’invasion croissante de l’esprit radical, dont le ministère de M. Floquet est la dernière et présomptueuse personnification. Il a signalé avec autant d’autorité que de précision les lois téméraires, les mesures malheureuses, le dédain des opinions qu’on devait respecter, l’affaiblissement de toute autorité, le régime parlementaire compromis par les fautes des partis, le gouvernement lui-même livrant la stabilité des institutions.

C’est assurément la plus vigoureuse et la plus saisissante analyse d’une situation profondément altérée, où les pouvoirs publics semblent paralysés ou ahuris devant un de ces mouvemens qui peuvent emporter un pays dans tous les hasards. Laissera-t-on cependant ce périlleux mouvement aller jusqu’au bout, et comment réussira-t-on à le vaincre ou à le détourner, à ramener autant que possible les esprits désorientés ? C’est précisément la question qui ne cesse d’être agitée, et M. Challemel-Lacour lui-même l’aborde sans subterfuge, avec une sincérité hardie. Il a signalé le mal, il ne recule pas devant le remède, devant ce qui aurait pu être et ce qui est peut-être encore le seul et dernier remède. Il n’hésite point, quant à lui, à s’adresser, non-seulement aux hommes sensés et éclairés du parti républicain, mais aux hommes désintéressés de tous les partis, à tous ceux qui tiennent à sauvegarder le régime parlementaire, souveraine expression et dernière garantie des libertés de la France. Il leur montre à tous la nécessité d’un gouvernement résolu à raffermir d’abord la constitution ébranlée, à ramener les corps publics, — y compris sans doute le conseil municipal de Paris, — au respect des lois, à faire rentrer l’ordre dans les finances, la discipline dans l’administration, à rendre la confiance aux intérêts troublés et aux croyances inquiètes. C’est la moralité et la sanction du discours. L’aveu des fautes qui ont été comtoises, l’appel à toutes les bonnes volontés pour les réparer, l’exécution du ministère, la guerre déclarée au radicalisme, le programme d’un gouvernement libéral et conservateur, tout y est. M. le président du conseil s’est senti visiblement un peu embarrassé et déconcerté dans sa suffisance. Il n’a trouvé rien de mieux que de traiter M. Challemel-Lacour en républicain repentant, de lui reprocher de s’être tu depuis dix ans, de n’avoir rien dit lorsqu’on commettait les « fautes » qu’il critique si amèrement et tardivement aujourd’hui. C’est possible. Et quand cela serait, le discours de M. Challemel-Lacour en est-il moins vrai ? Tardif ou non, ne reste-t-il pas la démonstration la plus décisive de la redoutable crise que les passions de parti ont créée, de la malfaisante influence de la politique radicale et de la nécessité d’un gouvernement réparateur ?

Si l’on veut saisir le caractère et la portée des paroles de M. Challemel-Lacour, qu’on mette à côté de cette retentissante manifestation le discours que M. Jules Ferry a prononcé peu après dans une réunion, et par lequel il a voulu peut-être répondre à l’orateur du sénat ou du moins prendre position à son tour. M. Jules Ferry a sans doute la prétention d’être un homme de gouvernement, même un homme modéré parmi les républicains. Il le proclame à tout propos, il le répète dans ce dernier discours destiné à être un programme pour les élections. Malheureusement son premier mot est un mot d’infatuation. Ce n’est pas lui qui ferait l’aveu de ses fautes, il en a, au contraire, l’orgueil et on pourrait dire l’arrogance. Il n’y a qu’à l’écouter. Depuis dix ans, — surtout, bien entendu, quand il était ministre, — tout a été grand ! Le gouvernement de la république a eu de grandes vues, il a poursuivi de grands desseins ! Il a comblé le pays ; il lui a donné des chemins de fer, des chemins vicinaux, des canaux dans des proportions inouïes. Il l’a inondé de lumière avec ses écoles, il l’a doté d’un enseignement sans égal, démocratique, national, universel et laïque. Rien n’avait été fait, rien n’existait avant lui, M. Jules Ferry l’assure. La laïcisation, les dépenses sans compter les déficits, tout est grandi C’est la seule confession et le seul acte de repentir que cet homme modeste puisse faire. Nous voilà bien avancés ! Mais alors si le gouvernement de la république a été si grand et a accompli de si grandes choses, s’il a couvert la France de tant de bienfaits, comment se fait-il que le pays déçu, irrité, se détache de tant de grandeurs et coure dans son trouble on ne sait après quel inconnu dont il attend un soulagement ? C’est, on en conviendra, au moins étrange.

Le fait est que M. Jules Ferry, avec ses explications, ses jactances et ses prétendues idées de gouvernement, s’embrouille un peu. Avec les apparences et les allures de l’homme d’autorité, il est le plus décevant des politiques. Il veut et il ne veut pas. Ce qu’il craint surtout aujourd’hui, c’est de paraître, comme M. Challemel-Lacour, avouer des fautes et attendre un appui des conservateurs de bonne volonté. Il ne veut pas être suspect d’intelligence avec les conservateurs : c’est probablement l’explication de ses récens dithyrambes sur la laïcisation. Il peut être tranquille, il a peu de chance, après cela, d’avoir l’appui des conservateurs ; mais il ne voit pas que par cela même, qu’il le veuille ou qu’il ne le veuille pas, il est le complice et l’allié des radicaux. Il ne se livre pas, il est vrai, sans restriction et sans calcul, il fait des façons ; il trace de beaux programmes opportunistes sur les conditions de gouvernement, sur les sentimens du pays impatient d’ordre et de repos. En réalité, il ne met pas moins tous ses soins à ménager les radicaux. Il a de savantes précautions pour parler de la sincérité de leurs idées, et il leur témoigne des égards. Il vote le plus souvent avec eux, et dans le dernier discours qu’il a prononcé, il se défend de toute intention agressive contre le ministère, qu’il s’étudie à meure au-dessus ou en dehors de sa discussion. On sent en tout cela quelque tactique, quelque alliance plus ou moins sincère, plus ou moins avouée, et le secret de cette alliance n’est pas difficile à pénétrer : c’est le scrutin d’arrondissement que M. Jules Ferry et ses amis veulent avant tout avoir, que M. Floquet a fini par se décider à leur accorder. Voilà la dernière arme tenue en réserve par les opportunistes et les radicaux momentanément réunis pour les élections prochaines. C’est la grande nouveauté qu’ils se proposent d’inscrire d’un commun accord dans le programme de ce que M. Challemel-Lacour a appelé, avec une dédaigneuse ironie, la « politique capiteuse des réformes ! »

A vrai dire, ceux qui ont toujours défendu contre les républicains eux-mêmes le scrutin d’arrondissement comme le plus vrai et le moins périlleux sont bien désintéressés. Ils peuvent seulement remarquer que ce sont les républicains qui ont fait revivre, il y a quelques années, le scrutin de liai » parce qu’ils croyaient y voir leur intérêt, que ce sont les républicains qui proposent aujourd’hui le scrutin d’arrondissement parce qu’ils y voient encore leur intérêt, que dans tous les cas, il ne s’agit plus de la vérité, de la sincérité du suffrage, il ne reste qu’un expédient de parti dont on se sert alternativement par un calcul de domination, Est-on du moins d’accord entre opportunistes et radicaux pour aborder la « grande réforme » qui doit pulvériser M. le général Boulanger et ses ambitions plébiscitaires ? Ce serait curieux à savoir, comme tout secret de comédie. Au fond, on le sent bien, M. Floquet n’est point sans se défier et sans flairer quelque piège ; il soupçonne que le jour où le scrutin d’arrondissement serait voté, il serait perdu, et toute sa tactique est de déjouer les calculs des opportunistes, en faisant passer la révision constitutionnelle avant la réforme de la loi des élections. Le jour où il aura d’abord sa révision, il reste maître du terrain et garde toute sa force contre ses alliés du moment. M. Jules Ferry et ses amis, de leur côté, manœuvrent pour avoir avant tout le scrutin d’arrondissement ; ils n’ont suspendu les hostilités contre le ministère que pour mieux atteindre leur but, et lorsqu’ils auront ce qu’ils désirent, ils entendent bien reprendre leur liberté. On est à deux de jeu ; la partie est engagée, elle est digne des circonstances !

Pendant ce temps, devant le pays, dont l’impatience s’accroît, les affaires deviennent ce qu’elles peuvent. Les chambres achèvent de voter un budget que M. le ministre des finances et M. Tirard lui-même trouvent merveilleux, mais où le déficit se cache sous toutes les formes d’emprunts déguisés, de garanties d’intérêts, d’obligations incessamment renouvelées. Au Palais-Bourbon, une majorité effarée et ignorante vote au pas de charge, sans réflexion, une partie de cette éternelle loi militaire qui ne peut donner rien de ce qu’elle promet, qui ne serait que la désorganisation de l’armée, mais qui assure aux passions radicales la suprême satisfaction de l’enrôlement des séminaristes. Et c’est ainsi que nous entrons dans cette année nouvelle, où les passions des hommes ont mis d’avance tant d’obscurités et de contradictions, où l’avenir peut dépendre de bien des incidens imprévus, mais aussi de la France elle-même, impatiente de retrouver, avec la paix intérieure, la dignité et la force de sa position dans le monde.

Sans doute l’inconnu est pour tout le monde dans cette année qui va s’ouvrir. Il est de toutes parts : il est en Orient, dans ces régions des Balkans, la Bulgarie, la Serbie, où s’agitent Bans cesse tant de questions périlleuses qui restent sans dénouaient ; il est dans l’Occident, pour tous les peuples qui ont leurs intérêts et leurs passions, dont les rivalités peuvent à tout instant rallumer les conflits sur une frontière mal surveillée ou à propos d’un incident mal interprété. L’inconnu règne en Europe, c’est trop visible ! Peut-être, cependant, au milieu de tant de troubles et d’armemens retentissans, toujours menaçans, les chances de la paix ont-elles plutôt augmenté que diminué depuis quelque temps. Il en sera, c’est bien sûr, ce qui pourra : provisoirement, on s’attend un peu moins à tout. Entre toutes ces puissances qui occupent la surface du continent, qui ne cessent de s’observer comme si elles devaient se rencontrer demain sur quelque champ de bataille, les querelles de ces derniers mois semblent momentanément assoupies. On dirait que les journaux chargés d’envenimer les suspicions et de sonner le tocsin à tout propos sentent que l’heure n’est pas favorable. Ils ne parlent plus tout à fait autant des concentrations russes ou des agressions françaises. La triple alliance aile-même est devenue moins bruyante et nous laisse un peu tranquilles. Que l’année, qui va commencer sous ces auspices, dans ces conditions d’une paix relative, continue de même, c’est tout ce qu’il faut, c’est ce qu’on peut souhaiter de mieux aux peuples et aux hommes de bonne volonté !

En attendant, tous les gouvernemens auront assez de leurs affaires. Le grand chef de l’Allemagne, celui qui conduit tout, le chancelier de Friedrichsruhe lui-même, aura de quoi s’occuper avec la politique coloniale qu’il a inaugurée, qui vient d’être le principal, sinon l’unique objet des discussions du Reichstag de Berlin depuis sa réunion. M. Windthorst et les députés du centre ont fait une proposition en faveur d’une action énergique de l’empire allemand pour la répression du trafic des esclaves sur la côte orientale d’Afrique, et le gouvernement, sans être l’auteur de la proposition, s’est hâté de l’appuyer de toutes ses forces. La motion de M. Windthorst et de ses amis n’est en apparence qu’une manifestation d’un ordre tout platonique ou humanitaire. Elle semble n’avoir d’autre objet que de revendiquer pour l’Allemagne une place, la première naturellement, parmi les puissances civilisatrices qui se donnent la mission de combattre l’esclavage en Afrique. En réalité, le gouvernement entend bien donner une sanction pratique à ces idées et se prévaloir de la promesse de concours qui lui a été faite par le Reichstag. Si le blocus maritime qu’il a organisé avec l’Angleterre ne suffit pas, il aura recours à ce qu’il a appelé le « blocus terrestre : » c’est le mot ingénieux sous lequel il déguise une intervention plus effective. Il n’avoue pas encore tout haut le projet de se substituer directement à la compagnie de colonisation de l’est africain, qui a été jusqu’ici son prête-nom, il a évidemment cette arrière-pensée. Il ne demande pas encore les crédits qui lui seront nécessaires, il prépare le parlement à les voir bientôt arriver. Le discours assez habile que le comte Herbert de Bismarck a prononcé devant le Reichstag, et où le fils semble s’être inspiré du père, laisse tout entrevoir ; mais ce qu’il y a de plus curieux, peut-être, dans ce discours, c’est le soin qu’a mis le représentant du chancelier à flatter l’Angleterre, à lui témoigner sa satisfaction pour le concours que l’Allemagne a trouvé dans le gouvernement de la reine. Après cela, on n’en est encore qu’au début de l’alliance et d’une entreprise où l’imprévu aura sûrement son rôle.

La session parlementaire unit avec l’année pour l’Angleterre. Elle avait été interrompue par l’été, elle a été reprise il y a deux mois, et dans cette seconde partie elle n’a guère été plus féconde que dans la première ; elle n’a été signalée, à part le vote du budget et de la loi assez médiocre sur le rachat des terres en Irlande, que par quelques incidens sans résultats, par quelques débats plus animés que décisifs dans les derniers jours. Le discours prononcé au nom de la reine, pour la clôture des chambres, est lui-même l’image de cette session sans éclat. Il est placide et terne. Il ne dit pas un mot de l’Irlande ; il effleure à peine quelques-unes des affaires extérieures qui ont le plus vivement préoccupé l’opinion depuis quelque temps, qui la préoccupent encore. Il laisse tout indécis. On s’est séparé sans en demander davantage pour se livrer aux joies des fêtes populaires de Noël. Maintenant voilà le monde parlementaire dispersé, et le ministère de lord Salisbury plus ou moins tranquille dans sa liberté. Le parlement ne se réunira plus que dans quelques mois, pour la session de l’année nouvelle. Mais, d’ici-là, que se sera-t-il passé ? Il est certain qu’au moment où les chambres s’en vont, il reste deux questions en suspens, deux questions vivement agitées, assez sérieuses ou assez délicates pour créer plus d’une difficulté au gouvernement de la reine Victoria, impératrice des Indes, protectrice de l’Egypte.

Que deviendront ces affaires de Souakim et de Zanzibar, qui commençaient à passionner le parlement anglais au moment de sa séparation, et dont le ministère ne laissait pas de paraître embarrassé ? Une de ces questions, celle de Souakim, il est vrai, vient de prendre une face nouvelle par un de ces petits succès militaires qui plaisent toujours, même à une grande nation accoutumée à de bien autres fortunes. Le général sir Francis Grenfell, envoyé un peu à l’aventure, avec quelques forces, pour délivrer la ville cernée depuis longtemps par les bandes soudanaises d’Osman-Digma, n’a pas perdu de temps. A peine arrivé, il s’est jeté résolument sur les Soudanais et les a forcés à lever le siège. Cela n’a pas été long ; après un combat meurtrier qui n’a pas duré une heure, les mahdistes, surpris dans leurs retranchemens, ont été mis en fuite. Le général Grenfell est resté maître du terrain ; la garnison égyptienne de Souakim est dégagée et la ville est libre.

Le succès est complet autant qu’il a été rapide ; mais on n’est peut-être pas plus avancé, et c’est ici justement que les embarras recommencent. Si le général Grenfell, après avoir délivré Souakim, ramène ses troupes au Caire, laissant la garnison égyptienne livrée à elle-même comme par le passé, on n’a rien fait ; Osman-Digma et ses bandes, qui n’ont pas été refoulés bien loin et qui ne paraissent pas découragés, ne tarderont pas à revenir plus acharnés que jamais pour reprendre cet étrange siège qu’ils poursuivent depuis plusieurs années. Si l’on reste à Souakim avec l’intention de s’engager encore une fois dans les déserts du Soudan pour essayer d’en finir avec les forces du mahdi, on risque de renouveler les expéditions malheureuses de Graham, de Wolseley. Il y a quelques mois à peine, lord Salisbury déclarait d’un ton dégagé qu’il n’y avait aucun intérêt à occuper Souakim, que c’était un péril sans compensation. Il paraît avoir changé d’avis, surtout depuis le succès du général Grenfell, sans dire toutefois ce qu’il veut faire, s’il entend rester définitivement à Souakim, s’il se propose d’étendre ses opérations dans le Soudan pour mieux assurer une position certainement importante sur la Mer-Rouge, la liberté des communications vers le haut Nil. La question est d’autant plus grave, d’autant plus pressante peut-être, qu’elle se complique aujourd’hui d’un incident aussi pénible qu’énigmatique. Que sont devenus deux hardis explorateurs engagés depuis quelque temps au cœur de l’Afrique, Émin-Pacha et Stanley ? Sont-ils tombés aux mains du mahdi, qui se réserverait d’en faire des otages s’il vient à être attaqué ? Des communications récentes d’Osman-Digma sembleraient le laisser croire : elles peuvent être vraies, elles peuvent aussi n’être qu’une ruse de guerre. On ne sait rien de précis. Toujours est-il que si, par suite d’hostilités ouvertes dans le Soudan, la tragédie de Gordon à Khartoum se renouvelait pour Émin-Pacha et Stanley, le ministère anglais aurait pris une redoutable responsabilité qu’on lui ferait probablement payer. Jusqu’à quel point, d’un autre côté, cette affaire de Souakim se lie-t-elle à la croisade entreprise par l’Angleterre de compte à demi avec l’Allemagne sur la côte orientale d’Afrique, à Zanzibar ? On ne le voit pas bien encore ; le discours de la reine n’est certes pas fait pour éclairer ce point obscur et délicat ; il est aussi vague que possible. Évidemment, les dernières discussions du parlement de Berlin le disent assez, l’Allemagne a une politique à elle, une politique qu’elle suit avec une persévérante ténacité, qui dépasse la mesure d’un simple blocus pour la répression de la traite des esclaves, qui va jusqu’à l’occupation du littoral avec toutes ses conséquences. Elle crée sa puissance coloniale ! Ce qu’il y a d’assez clair aussi, c’est que le gouvernement anglais, sans trop l’avouer, en se parant du beau prétexte de la répression de l’esclavage, tient pour l’instant à ne rien refuser à l’Allemagne, à s’assurer les bonnes grâces du chancelier. Il fait des frais pour répondre aux récentes avances du comte Herbert de Bismarck. Il laisse les Allemands poursuivre leur établissement de vive force dans l’Océanie, à Samoa, comme il les laisse se servir du blocus pour prendre position sur la côte de Zanzibar. Lorsqu’on a interrogé, il y a quelques jours, le ministère, le sous-secrétaire d’état du Foreign-Office, sir J. Fergusson, a répondu assez naïvement qu’on ne voulait pas contrarier l’action de l’Allemagne par un sentiment mesquin de jalousie. Il doit bien y avoir aussi quelque intérêt, quelque calcul dont on n’a pas le secret. Devant l’inconnu qu’il y a dans ces affaires un peu étrangement engagées, l’opinion anglaise reste visiblement très partagée, inquiète de ce que le gouvernement tolère dans l’Afrique orientale ou dans l’Océanie, comme de ce qu’il pourrait tenter lui-même dans le Soudan. Il n’y a eu jusqu’ici que des escarmouches peu décisives en présence d’événemens qui commencent à peine. On sent cependant qu’il y a de l’incertitude, du malaise, et si le ministère de lord Salisbury est en sûreté pour quelques mois, on peut prévoir qu’à la rentrée du parlement il serait le premier à expier les mécomptes que sa politique aurait d’ici là infligés à l’opinion.

L’Italie, pour sa part, n’est pas encore au bout de ses discussions parlementaires. Les chambres italiennes n’en auront même pas fini, à ce qu’il semble, avant quelques jours, et cette session prolongée, parfois agitée, ne laisse point d’être curieuse, ne fût-ce que comme symptôme de la position du ministère, de la confusion des partis dans le parlement, de l’état des esprits au-delà des Alpes. Ce n’est pas que le président du conseil, M. Crispi, soit menacé dans son pouvoir. La division et la faiblesse des partis ont fait jusqu’ici sa force, depuis qu’il s’est établi en ministre universel et omnipotent à la tête des affaires. Ce qu’il demande, il finit par l’obtenir. Ce n’est pas toujours cependant sans contestation, sans qu’il se produise des incidens tumultueux dans les chambres et sans qu’il y ait même des velléités croissantes d’opposition. Le ministère a récemment demandé au parlement des crédits d’une certaine importance, près de 150 millions, pour de nouveaux armemens, pour l’adaptation de ses chemins de fer à des nécessités stratégiques, bref pour une foule de choses destinées à accroître ses moyens militaires. Les raisons sont toutes trouvées : l’Italie est obligée de suivre le mouvement universel en Europe ! Il faut qu’elle soit toujours prête comme les autres, armée sur terre et sur mer pour sauvegarder son prestige et sa position de grande puissance, pour avoir même au besoin sa politique coloniale ! Il faut qu’elle soit en mesure de remplir ses engagemens et de jouer son rôle dans la triple alliance ! C’est fort bien. On a fait appel au patriotisme, les crédits ont été accordés, M. Crispi n’a eu qu’à se montrer au dernier moment pour enlever le vote, même avec un ordre du jour de confiance ; mais voici justement ce qu’il y a de caractéristique. C’est un fait assez sensible que, s’il y a eu un vote de nécessité ou de circonstance, il se manifeste d’un autre côté au-delà des Alpes, il s’est manifesté dans cette discussion même un état d’esprit qui n’est rien moins que favorable à la direction des affaires italiennes depuis quelque temps. Le sentiment de la réalité des choses se réveille et se fait jour sous plus d’une forme.

Les illuminations allumées sur le passage de l’empereur Guillaume sont éteintes, et on commence à s’apercevoir que tout cela se paie, que la triple alliance coûte cher par tout ce qu’elle impose. M. Crispi a pu faire illusion un moment avec ses agitations et ses voyages à Friedrichsruhe : on en vient à le soupçonner de n’être qu’un ministre d’ostentation et de fantaisie. On lui accorde les crédits qu’il demande, parce qu’on croit ne pas pouvoir faire autrement ; on ne lui ménage pas les dures vérités. Un ancien ministre, un ancien compagnon de M. Crispi dans l’opposition, M. Baccarini, n’a pas caché ses doutes ; il a déclaré que, si on votait les crédits, il avait la confiance que le gouvernement, « par ses efforts en faveur de la paix, saurait rendre superflues des dépenses hors de toute proportion avec les ressources du pays. » Un autre député aussi spirituel qu’éloquent, M. d’Arco, a dit avec une mordante ironie au président du conseil qu’il était décidément un ministre trop grand, trop majestueux, trop impérial pour l’Italie, qui a besoin avant tout de songer à ses affaires, d’avoir une politique plus circonspecte et plus réservée. Bref, on trouve que c’est trop se ruiner en dépenses militaires uniquement pour fournir des contingens à des alliés dans des conflits où l’Italie n’a que faire. On croit que la politique remuante, provocatrice, querelleuse de M. Crispi n’est qu’une agitation décevante ou qu’elle conduirait fatalement à une guerre avec la France, que le bon sens national désavoue. Tout cela s’est dit ; il se forme même des associations dont l’objet est de faire revivre la cordialité dans les relations de l’Italie et de la France. Que les Italiens, au lieu de se laisser éblouir par les fantasmagories, ne s’inspirent que de leurs intérêts, c’est ce qu’ils ont de mieux à faire ; c’est la meilleure politique qu’on puisse leur souhaiter pour l’année nouvelle !


CH. DE MAZADE.