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Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1889

Chronique n° 1362
14 janvier 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier.

À peine cette année, réputée la plus énigmatique des années, est-elle commencée, à peine ces premiers jours consacrés aux souhaits, aux complimens et aux fêtes de famille sont-ils passés, nous voici ramenés à la réalité, à la dure et inexorable réalité des choses. Elle est devant nous, elle nous entoure, elle nous presse de toutes parts. On aurait beau s’en défendre, il faut marcher au milieu des agitations nouvelles qui se préparent et des problèmes de toute sorte que l’imprévoyance des hommes amasse sur notre chemin. Il faut suivre au pas de course ce drame de nos affaires, où les partis, les assemblées, le gouvernement, se démènent dans la confusion, vont de crise en crise, de péripétie en péripétie, flottant sans cesse entre la violence et l’impuissance devant un pays excédé, poussé à bout et capable de tout par impatience.

Aujourd’hui il a recommencé, ce drame des vaines turbulences publiques. Déjà nos chambres sont rentrées, l’une au Luxembourg, l’autre au Palais-Bourbon ; elles ont repris leur travail à peine interrompu, et à voir l’esprit qui les anime, qui n’a pu sûrement changer en quelques jours, on sait d’avance ce qu’elles feront, comment elles entendent préluder au centenaire, à l’exposition universelle, aux élections générales. Elles ont donné leur mesure par leurs œuvres ; elles vont la donner encore sans doute, en continuant ce qu’elles ont si bien commencé, en renouvelant le spectacle de leur impuissance agitée, dans cette session qui s’ouvre, qui est la dernière d’une législature sans gloire comme sans profit. Et avant d’aller plus loin, une étrange fortune vient de placer au seuil de cette année, comme un signe indicateur de toute une situation, des prochains mouvemens de l’opinion, une élection à Paris. Il y a des momens où tout est occasion de manifestation. Un député obscur est mort, après avoir passé sans bruit, et, sans plus de retard, sans prendre même le temps de réfléchir, on s’est hâté de fixer la date où s’ouvrirait un nouveau scrutin, comme s’il n’y avait rien de plus pressé que de défier le hasard. On s’est précipité sur cette élection avec l’impatience fiévreuse de gens qui ne se sentent pas sûrs d’eux-mêmes, qui brûlent d’arracher son secret au sphinx populaire. Aussitôt tous les partis se sont trouvés en présence, non plus dans une de ces luttes régulières qui précèdent les élections ordinaires, mais dans une de ces mêlées à demi révolutionnaires, ou l’on sent que tout est en jeu, à commencer par les institutions elles-mêmes et par la paix publique. Le candidat universel et inévitable du moment, le candidat de l’inconnu, M. le général Boulanger, ne s’est pas fait scrupule d’oublier qu’il était déjà député du Nord et a voulu tenter à Paris même la grande aventure. Les républicains de toutes les nuances, de leur côté, ont commencé par hésiter, par être, à ce qu’il semble, assez embarrassés dans le choix d’un candidat ; ils ont fini tous ou presque tous, radicaux et opportunistes, frères ennemis de la veille, par se rallier à la candidature d’un homme obscur, distillateur de son état, président du conseil-général de la Seine, M. Jacques, à qui ils ont donné pour la circonstance, pour ne pas se brouiller, le simple titre de candidat de la république. Maintenant, c’est fait : Jacques contre Boulanger, Boulanger contre Jacques ! Le duel est engagé, les défis, les manifestes se croisent et 6e succèdent. Qui l’emportera au scrutin du 27 janvier ? Voilà la question qui éclipse et résume toutes les autres, qui est, dans tous les cas, le signe de la situation extrême et hasardeuse où des passions aveugles ont placé le pays !

Assurément, on a raison de le dire, Paris n’est pas la France. Il a pu l’être à d’autres époques, il ne l’est plus depuis longtemps ; il est même fort loin d’être la France, et, quel que soit le résultat, l’élection du 27 janvier ne peut rien décider. Il n’est pas moins dans l’instinct public que cette manifestation parisienne qui se prépare n’est point un fait ordinaire, qu’elle tire des circonstances, du caractère des candidatures rivales, une gravité particulière, qu’elle peut avoir des conséquences aussi imprévues que sérieuses. Tout est en effet extraordinaire dans cette lutte que la mort du plus insignifiant des députés a décidée à l’improviste ; et ce qu’il y a de plus extraordinaire que tout le reste, c’est l’obstination avec laquelle les meneurs, les organisateurs de la nouvelle campagne électorale ont tenu à ne poursuivre qu’un succès de parti, là où il y avait avant tout à chercher une victoire des intérêts libéraux. La vérité est qu’il n’y a dans cette lutte aucune place pour les partis modérés, dont on n’a su ménager ni les sentimens ni les vœux, dont on dédaigne même l’alliance, que tout se passe entre partis extrêmes, et que ceux qui ont aujourd’hui la prétention d’imposer leur candidat sont justement ceux qui ont conduit la France à cette situation extrême où toutes les garanties peuvent être compromises. Nous savons bien tout ce qu’on peut dire, tout ce qu’on dit pour se faire illusion ou pour faire illusion aux esprits naïfs : il ne s’agit que d’un vote de défense commune pour la république, contre les tentatives éventuelles de dictature ; tout le reste est réservé. Malheureusement, tout ce qui est réservé par les inventeurs d’euphémismes électoraux, ce qu’on entend bien maintenir après le vote comme avant, c’est la politique qui a fait tout le mal, et, en réalité, à l’équivoque Boulanger on n’a trouvé à opposer qu’une autre équivoque sous le nom de république.

Eh ! certainement, cette éternelle candidature de M. le général Boulanger est un défi pour tous les sentimens libéraux, une menace pour les institutions parlementaires qui restent encore la dernière sauvegarde du pays. M. Boulanger a beau avoir, lui aussi, l’art des euphémismes pour déguiser sa pensée et se défendre de toute velléité dictatoriale ; il a beau parler de la paix, de la république, du parti national, et mettre dans son langage une habileté qui ressemble à de la rouerie, il est ce qu’il est. Il ne représente après tout que l’esprit d’indiscipline militaire, l’appel à tous les instincts de révolte et d’anarchie, la désorganisation, — et l’inconnu. Il faudrait une rare perspicacité pour démêler une politique dans ses programmes et une rare ingénuité pour y voir autre chose qu’une ambition effrénée, sans scrupules, qui a l’art de se servir de tout et a été aussi servie par les circonstances, qui a su se faire des complices de tous les mécontentemens d’un pays désabusé. Non, sans doute, cette candidature n’offre aucune garantie ni pour la paix ni pour les libertés de la France ; elle n’en offre pas plus aux conservateurs qu’aux républicains. Non, cette fortune qui a grandi dans le déclin de la république n’a rien de rassurant, rien qui puisse inspirer la confiance. C’est tout ce qu’on peut dire ; mais, après tout, les choses ont leur moralité, et il n’y a point à se payer de subterfuges ou de déclamations. Cette popularité, cette fortune, qui deviennent une menace aujourd’hui, contre lesquelles on s’élève tardivement, qui les a créées ou favorisées ? S’il s’est formé par degrés une situation, où une foule d’instincts égarés si l’on veut, sincères en définitive, se tournent vers un homme qui n’a d’autre mérite que de représenter l’inconnu, c’est-à-dire autre chose que ce qui existe, à qui la faute ?

C’est, à n’en pas douter, l’œuvre d’une politique aveuglément, obstinément poursuivie depuis dix ans, et ici il n’y a point à équivoquer, la plupart des républicains, les opportunistes autant que les radicaux, y ont contribué. Ce sont les radicaux qui ont fait le général Boulanger, qui l’ont porté au ministère de la guerre, qui l’y ont soutenu, et même, après sa chute retentissante, l’ont encore défendu, dans l’espérance de trouver en lui un instrument de leurs passions. Ils ont fait l’homme, ils l’ont aidé tout au moins à devenir un personnage. Ce sont les opportunistes qui ont fait la situation, qui, par leurs connivences avec les radicaux, par une série de faiblesses, de déviations ou de faux calculs, sous prétexte de concentration ou de politique républicaine, se sont laissé entraîner à tous les excès de parti et de secte. Lorsqu’il y a quatre ans, aux élections de 1885, le pays, fatigué d’expéditions lointaines, de dépenses ruineuses et de persécutions irritantes, a commencé à témoigner par ses votes qu’il en avait assez, ce sont les républicains, même des républicains modérés, qui ont imaginé cette théorie, qu’il n’y avait pas à tenir compte de l’opinion de près de la moitié de la France : mieux valait voter pour M. Basly et M. Camélinat ! Lorsque les occasions se sont présentées, — et il y en a eu précisément une à la chute du général Boulanger, — où l’on aurait pu essayer de créer un certain état de tolérance par un rapprochement des forces modérées de tous les partis, ce sont les républicains du gouvernement qui n’ont pas osé aller jusqu’au bout, par crainte de leurs alliés du radicalisme, qui ont préféré tout à une apparence d’entente avec les conservateurs. Opportunistes et radicaux, les premiers plus que jamais subordonnés aux seconds, ont persisté dans leur politique. Ils ont continué à accumuler les déficits dans les budgets, à tout sacrifier aux cupidités de leurs clientèles, à menacer un pays exténué de nouveaux impôts, à multiplier les laïcisations et les mesures provocatrices, à tout ébranler et à tout désorganiser. Ils ont mêlé beaucoup d’agitation à beaucoup d’impuissance.

Le résultat, c’est cette situation où les mécontentemens de 1885, loin de diminuer, n’ont fait que s’accroître et s’envenimer. Toute la fortune du général Boulanger est là : elle est née de ce concours d’une désaffection publique continue, croissante, et de l’obstination des partis dans une politique épuisée et déconsidérée. Ce sont les républicains qui l’ont voulu : ils s’aperçoivent aujourd’hui que cette candidature qu’ils voient s’élever devant eux, qui est née de leurs œuvres, pourrait être un danger pour la république : c’est bien le moment ! Et après avoir fait le mal, quel remède ont-ils à offrir ? Ils n’ont trouvé rien de mieux que de convier pathétiquement les républicains de toutes les nuances, les modérés comme les autres, à voter pour un candidat radical, purement radical. Et si vous n’êtes pas convaincus, on vous répondra que Paris, le vrai Paris avec lequel il faut compter, n’en accepterait pas d’autre. D’où il faut conclure que les modérés, qui n’ont pourtant jamais aida à la fortune de M. le général Boulanger, ne comptent pas et qu’ils doivent s’estimer trop heureux de se résigner à la candidature radicale, de combattre un mal avec un autre mal. C’est une homéopathie d’un nouveau genre dont s’accommodera qui voudra !

On veut bien nous dire, il est vrai, sans doute pour rassurer les gens timides et de bonne volonté, qu’il ne faut rien exagérer, que ce radical n’est point un radical trop farouche, qu’on aurait pu choisir un candidat bien autrement accentué, M. Hovelacque ou peut-être M. Cluseret, que M. Jacques est après tout un homme d’affaires entendu et mesuré. C’est tout simplement une manière de déguiser une défaillance, de se payer d’une équivoque. M. Jacques sera tout ce qu’on voudra : un citoyen paisible, un distillateur expérimenté, un président pacifique du conseil-général de la Seine. Il faut bien cependant qu’il ait été choisi pour quelque raison. Ou il ne représente rien sous ce nom vague de candidat de la république qu’on lui donne, ou il représente les idées et les passions du conseil municipal de Paris, l’autonomie communale, la mairie centrale, les laïcisations à outrance qu’il met dans son programme, tout ce que les radicaux préconisent, tout ce que M. Floquet couvre de sa protection. On ne peut pas s’y tromper, c’est pour la république que les comités de la concentration formée à Paris demandent un vote, mais c’est aussi pour la république radicale.

Eh bien ! que M. Jacques soit élu duos ces conditions, à quoi cela conduit-il ? Qu’en sera-t-il le lendemain ? Il faut Voir les choses comme elles sont. On en sera le lendemain exactement au même point que la veille. On n’aura pas sauvé la république de ce qui la menace, on n’en aura pas fini avec M. Boulanger. On aura une manifestation de plus, on chantera victoire, — et on n’en sera pas plus avancé. La politique qui aura triomphé, qui aura reçu une apparence de sanction nouvelle, c’est la politique qui règne depuis quelques années ; c’est la politique du conseil municipal de Paris, de M. le président du conseil, des républicains exclusifs, la politique des guerres de secte, des désordres financiers, des désorganisations administratives, — et c’est justement cette politique qui est la plus efficace auxiliaire du général Boulanger. C’est elle qui lui a frayé la voie, qui a fait sa force et ses succès ; c’est elle qui est encore la meilleure chance de cet étrange favori de la fortune, qui pousse vers lui tous les mécontentemens, toutes les impatiences et les irritations d’un pays qui ne se sent ni protégé ni dirigé, ou qui se sent mal dirigé. De sorte que par l’élection d’un candidat radical on n’aura rien fait, et que voter pour M. Jacques, ce n’est pas réellement voter coutre le général Boulanger, c’est voter encore pour ce qui conduit au général Boulanger ; c’est voter pour tout ce qui prolonge et aggrave une de ces crises d’anarchie où prospèrent les idées de dictature. Les républicains, qui se sont crus d’habiles tacticiens en inventant une candidature radicale, ne se sont pas aperçus qu’ils faisaient, comme on dit, la partie belle à leur adversaire. Ils ont créé cette situation étrange où tout peut servir le général Boulanger. S’il réussit, c’est assurément un coup des plus graves pour le gouvernement et pour les républicains ; s’il échoue, ce sera peut-être pour lui un titre de plus aux yeux de la province, qui ne voit qu’avec défiance tout ce que fait Paris. Voilà la vérité ! Voilà aussi pourquoi dans cette lutte mal engagée, poussée à outrance, il n’y a aucune place pour les modérés, convaincus qu’il n’y a de garantie pour la France, de force contre toutes les prétentions dictatoriales, que dans une politique de réparation, de pacification morale, d’ordre financier et d’équité libérale !

Décidément, s’il faut en croire les augures, cette année qui commence n’aurait rien de trop menaçant pour l’Europe ; et, sauf l’imprévu, qui a toujours sa redoutable part dans les affaires du monde, la paix serait promise aux nations. C’est déjà un avantage du moment. La paix est dans les paroles officielles, dans le langage des souverains et des ministres ; elle est dans les complimens échangés depuis quelques jours pour l’inauguration de l’année nouvelle.

Les augures ont parlé l A Berlin comme à Vienne, à Rome comme à Pesth, de toutes parts ce ne sont que protestations rassurantes. Le roi Humbert, en recevant les présidens des chambres italiennes, aurait pris, dit-on, un accent tout sérieux pour affirmer sa bonne volonté et ses espérances pacifiques. Le premier ministre hongrois, M. Tirza, tout en invoquant, selon la rubrique, la triple alliance, s’est élevé contre la guerre et la politique de conquête. L’empereur François-Joseph de son côté, l’empereur Guillaume lui-même, sans faire des déclarations expresses, semblent assez disposés à écarter les mauvais présages. Le 1er janvier s’est donc passé sans remettre les esprits en campagne. A la vérité, ceux qui parlent si bien de la paix ne laissent pas de multiplier en même temps leurs armemens, de demander de nouveaux crédits militaires, de sorte qu’on reste un peu perplexe entre les discours et les actions ; on est réduit une fois de plus à se demander si la parole a été donnée aux hommes d’état pour déguiser ce qu’ils pensent ou ce qu’ils font ou ce qu’ils préparent. Ce ne sont point, à coup sûr, les complimens du jour de l’an qui décideront de l’avenir, même de l’avenir de demain. Somme toute, les apparences ne demeurent pas moins assez généralement favorables pour le moment. On semble d’accord pour se garder autant que possible des grandes aventures, qui, au bout du compte, peuvent être redoutables pour tous. On ne se sent pas disposé à affronter d’un cœur léger des événemens qui, une fois déchaînés, peuvent avoir de terribles conséquences pour les uns ou pour les autres. Il n’y a peut-être rien de plus dans cette émulation de bonne volonté pacifique qui semble se manifester au début de l’année nouvelle. C’est assez pour l’instant.

Le fait est que provisoirement, en dépit de tout ce qui peut raviver les conflits ou les dissentimens en Orient comme dans l’Occident, la paix paraît rester le mot d’ordre de toutes les politiques. On n’en est pas aux grands événemens ; ou en est plutôt aux incidens qui occupent cette trêve du jour, et il en est certainement de curieux, de caractéristiques. Ce qui se passe en Allemagne, sans être rien de plus qu’un incident tout allemand, est bien en vérité la chose la plus bizarre du monde. L’Allemagne, à part les questions de politique coloniale qui vont revenir d’ici à peu devant le parlement, en présence du chancelier lui-même, l’Allemagne s’est donné depuis quelque temps une occupation singulière. Il y a évidemment une guerre engagée un peu sous toutes les formes, poursuivie avec une sorte d’acharnement contre la mémoire du dernier empereur Frédéric III ; ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que le gouvernement de Guillaume II a visiblement le principal rôle dans cette guerre mêlée de subterfuges et de mystères, qui finit par atteindre tout le monde, l’empereur Frédéric d’abord, l’impératrice Victoria, des diplomates étrangers, l’impératrice-reine Augusta elle-même et ses serviteurs les plus intimes. L’incident primitif se complique d’incidens secondaires et inattendus ; les péripéties et les coups de théâtre se succèdent dans ce drame bizarre où la politique se mêle à un grand trouble de famille. Où cela ira-t-il, où cela peut-il aller ? On ne le distingue pas trop. On voit seulement le plus puissant des hommes, emporté par son humeur hautaine et vindicative, cédant à l’impatience de ses ressentimens contre tout ce qui le gêne, se servant de toutes les armes, des tribunaux d’état aussi bien que des polémiques de la presse, pour ne recueillir peut-être, au bout de tout, que des déboires.

Cet étrange imbroglio, il avait commencé, à vrai dire, autour du lit de mort du dernier empereur ; il s’est surtout noué et serré le jour où la publication du Journal de Frédéric III a motivé un rapport irrité du chancelier et les poursuites dirigées contre l’éditeur du Journal, M. Geffcken. Dès lors, tout a été mis en jeu contre les auteurs, les inspirateurs ou les complices de cette divulgation évidemment importune, dont on a voulu d’abord mettre en doute l’authenticité, qu’on a fini par représenter comme un acte de haute trahison. M. Geffcken a été traduit devant la cour supérieure de Leipzig. Pendant trois mois, il a été retenu au secret dans une étroite et dure captivité. Trois mois durant, on a instruit contre lui. Qu’en est-il résulté en définitive ? L’instruction n’a probablement conduit à rien, ou bien la cour de Leipzig n’a pas dû considérer M. Geffcken comme un grand criminel, puisqu’elle n’est pas même allée jusqu’au jugement et qu’elle vient de mettre en liberté le prisonnier. Ainsi finit par une déconvenue la poursuite si bruyamment engagée par le gouvernement ! C’est une phase de l’imbroglio. Dans l’intervalle cependant, un autre incident d’une nature bien plus singulière encore est venu s’ajouter au premier incident. Un journal, qui n’a fait certainement que répéter ce qui lui avait été suggéré, la Gazette de Cologne, a mis en cause de la manière la plus inattendue un diplomate étranger, sir Robert Morier, aujourd’hui ambassadeur d’Angleterre à Saint-Pétersbourg. Ce diplomate spirituel et habile, connu pour ses relations d’amitié avec l’empereur Frédéric III et chargé d’affaires de la reine Victoria à Darmstadt, en 1870, a été lestement accusé d’avoir abusé de sa position pour trahir le secret des mouvemens de l’armée allemande au profit de la France pendant la guerre. On n’en pouvait douter : un attaché militaire allemand aurait recueilli le propos, à Madrid, de celui qui fut le commandant de l’armée française, l’ex-maréchal Bazaine. M. de Bismarck, dans son rapport sur le Journal de Frédéric III, avait déjà prétendu aussi que l’empereur Guillaume avait soin de ne rien dire à son fils, qu’il accusait d’indiscrétion dans ses rapports avec l’Angleterre et avec les Anglais. Le journal de Cologne n’a fait que reproduire, en la précisant, en mettant en scène le diplomate anglais, une insinuation du chancelier qui, en réalité, va droit au dernier empereur.

On ne peut s’y tromper, toute cette histoire n’est par elle-même qu’une fable assez ridicule. A part toute autre raison, il suffit de se rappeler ce qu’était la situation entre le 12 et le 18 août 1870, comment les événemens se déroulaient à cette époque, pour être assuré que sir Robert Morier n’a pas pu trahir un secret qu’il ne connaissait pas, que Bazaine n’a pas pu ignorer la marche de l’armée allemande qu’il avait à combattre dès le 14 août, devant laquelle il ne s’arrêtait le 16 que par des considérations politiques encore plus que militaires. On a beau faire appel au témoignage suspect de l’ex-maréchal, qui s’est d’ailleurs démenti avant sa mort, invoquer jusqu’à un télégramme effaré de l’impératrice, tout cela n’a rien de sérieux ; mais d’où le journal de Cologne a-t-il tiré son roman ? Comment a-t-il pu connaître certains détails précis, certains documens confidentiels qui ne peuvent être qu’à la chancellerie de Berlin ? Évidemment, il a reçu des communications, il n’a été qu’un écho, et c’est ici que l’affaire se complique. Sir Robert Morier, on le comprend, n’a pas voulu accepter devant son pays, devant l’Europe entière, le rôle équivoque qu’on lui prêtait. Il a écrit de sa meilleure plume à M. Herbert de Bismarck pour lui démontrer l’inanité des accusations dont il était l’objet, pour lui demander en même temps de mettre fin à la campagne de calomnies organisée dans ses journaux. M. Herbert de Bismarck a cru pouvoir se dérober par une lettre cavalièrement évasive, et s’est attiré du coup une verte réplique qui ressemble à une exécution : après quoi sir Robert Morier n’a plus hésité à faire l’opinion européenne juge des procédés allemands, de sa correspondance avec le secrétaire d’état de Berlin. Le coup a été rude. Ce n’est pas tout encore. Au même instant, l’impératrice Augusta, qui vit depuis longtemps dans le silence, a fait écrire au chancelier pour défendre la mémoire d’un serviteur fidèle, de son ancien conseiller de cabinet, M. Brandis, qui serait censé être le premier auteur des prétendues indiscrétions de 1870 ; et cette lettre achève de démontrer ce qu’il y a de vain, de puéril dans ces accusations. De sorte que tout cela finit par la mise en liberté de M. Geffcken, l’éditeur du Journal de Frédéric III, par les rudes démentis de l’ambassadeur d’Angleterre à Saint-Pétersbourg, et par le désaveu de l’impératrice-reine Augusta. Pour des spectateurs comme nous, témoins désintéressés de ces querelles d’Allemands, voilà une belle campagne !

A qui en a donc M. de Bismarck ? Que se propose-t-il et que veut-il ? A observer sans parti-pris toutes ces agitations semi-domestiques, semi-politiques qui se succèdent et s’enchevêtrent depuis quelque temps, on dirait que la crise du changement de règne n’est point finie, qu’elle continue plus que jamais au contraire. Il est certain que tout reste assez embrouillé, assez confus dans les affaires intérieures de l’Allemagne, que la direction semble un peu flottante, que jusqu’ici le nouveau règne n’a pris ni sa fixité ni son caractère. On en est encore aux débuts, qui ne laissent peut-être pas d’être embarrassés. Le jeune empereur Guillaume II a fait ses voyages en Europe ; il a trouvé partout un accueil empressé, même des ovations si l’on veut, et malgré tout, à y regarder de près, il n’a pas été toujours heureux. Soit inexpérience, soit hauteur naturelle de caractère, il n’a sûrement pas eu l’art de plaire à Vienne, où il a blessé gratuitement des hommes qui avaient la confiance de l’empereur François-Joseph ; il n’a même pas absolument réussi à Rome, où les triomphes officiels l’attendaient ; et son ministre M. Herbert de Bismarck, qui l’a accompagné dans ses voyages, a réussi encore moins que lui. Souverain et ministre ont voyagé un peu à la légère, et ils sont revenus sans avoir rien conquis, peut-être même sans avoir raffermi cette triple alliance dont on ne cesse de parler. Il est clair que dans toutes ces affaires extérieures comme dans les affaires intérieures, il y a une certaine irréflexion. Pendant ce temps, le chancelier reste enfermé dans sa solitude de Friedrichsruhe, d’où il ne sort que pour prononcer quelque discours retentissant, comme il le fera un de ces jours ou pour satisfaire ses ressentimens contre tout ce qui rappelle Frédéric III. Un vieux chancelier entêté de sa puissance, un jeune empereur inexpérimenté et passionné, un ministre par hérédité trop visiblement insuffisant pour être un intermédiaire utile entre son père et son prince, c’est pour le moment, à ce qu’il semble, le résumé de la situation intérieure de l’Allemagne.

Avec cela on reste assurément un grand empire ; on ne risque pas moins de mettre une certaine incohérence dans la politique, d’être dupe des infatuations et des irritations de la puissance. On fait des campagnes comme celle qu’on poursuit depuis quelque temps, qui n’est visiblement qu’une œuvre de passion et de fantaisie vindicative ; mais ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que M. de Bismarck n’ait pas senti ce qu’il y avait de dangereux à laisser engager cette guerre violente et puérile contre un ambassadeur de la reine Victoria, contre sir Robert Morier, au moment même où il nouait une action diplomatique et navale avec l’Angleterre sur les côtes de l’Afrique orientale. S’il n’a pas vu qu’il allait émouvoir et blesser l’Angleterre en l’attaquant dans un de ses représentans les plus estimés, dans une princesse anglaise qui fut un instant impératrice d’Allemagne, c’est que dans la solitude où il vit, il est aveuglé par le sentiment de sa puissance ; s’il l’a vu et s’il a marché quand même ; s’il a cru, après avoir satisfait sa passion, pouvoir désarmer l’orgueil britannique avec quelques paroles, quelle opinion se fait-il donc de l’Angleterre ! De toute façon, ces incidens, qui ne sont même pas finis, restent, on en conviendra, un étrange spécimen de la politique allemande sous le nouveau règne. C’est de la politique si l’on veut ; c’est peut-être aussi le moyen de se préparer des mécomptes qui ne sont pas épargnés quelquefois aux plus puissans et aux plus heureux des hommes.

Entre les puissances qui ont à sauvegarder à la fois la paix et leurs intérêts d’influence, il y a des questions qui semblent, il est vrai, à demi assoupies ; on est du moins convenu tacitement de ne point les réveiller ou les agiter à tout propos. Parce qu’elles sont censées sommeiller, cependant, elles n’ont pas cessé d’exister, et il est certainement des régions, comme cette zone toujours troublée du Danube et des Balkans, où toutes les politiques se rencontreront plus d’une fois encore. Pour le moment, on n’en est pas là. Ces états orientaux, devenus depuis si peu de temps des principautés ou des royaumes plus ou moins indépendans, restent à peu près livrés à eux-mêmes. La Roumanie, avec son ministère modéré qui date de l’an dernier, et ses élections plus récentes qui ont été favorables à la politique nouvelle inaugurée à Bucharest, est toujours le plus régulier ou le moins agité de ces états ; son parlement vient même d’avoir la bonne pensée d’émettre un vote de sympathie pour la France et pour son exposition universelle. La Bulgarie, avec son prince Ferdinand de Cobourg régnant en dépit de l’Europe et du traité de Berlin, reste dans une situation qui n’a rien de définitif, qu’on pourrait appeler une situation de tolérance, tant que les cabinets ne peuvent se mettre d’accord pour rétablir un ordre légal ou pour reconnaître les faits accomplis. La Serbie passe depuis quelque temps par une série de crises qu’elle doit à son prince, à un souverain d’humeur capricieuse et fantasque.

La première épreuve, pour le petit royaume serbe, a été le divorce royal : grande affaire pour laquelle l’inquiet souverain a joué la paix de son petit état ! L’épreuve était d’autant plus épineuse, d’autant plus délicate, qu’il n’y avait aucune raison sérieuse de divorce, que la reine Nathalie, brutalement répudiée, est restée populaire dans le pays, que le prince a trouvé plus d’une résistance jusque dans son conseil, et que les autorités religieuses régulières ont d’abord refusé de prononcer la dissolution du mariage. Le roi Milan ne connaît pas d’obstacles ! il s’est moqué de l’opinion, il a changé ses ministres, il a choisi une autre autorité religieuse plus docile à ses volontés. Bref, il a fini, non sans peine, par avoir son divorce ! C’est peut-être pour se faire pardonner ce caprice, pour amuser l’opinion, que du même coup, il a imaginé de proposer la révision d’une constitution qui datait de vingt ans ; et il a conduit sa révision comme son divorce, sans plus de façon, avec la même désinvolture. A la vérité, le roi Milan est un prince généreux et libéral : il a promis tout ce qu’on pouvait désirer de mieux, toutes les garanties, toutes les libertés, la réunion d’une skoupchtina extraordinaire ou assemblée constituante pour sanctionner la nouvelle charte de la Serbie. Il a fait appel à tous les partis, libéraux, progressistes, radicaux. Malgré tout, elle n’a pas été facile, cette révision. Il fallait d’abord faire élire l’assemblée constituante qui avait été promise, et le roi Milan comptait évidemment obtenir du pays une majorité docile. Pas du tout, les électeurs ont nommé une immense majorité de radicaux. Que faire ? C’eût été peut-être une difficulté pour tout autre. Le prince libéral de Serbie n’a point hésité à croire que le pays avait dû se tromper, et il a cassé les premières élections. Malheureusement, un second scrutin a donné une majorité radicale plus considérable encore ; il a élu cinq cents radicaux sur un peu plus de six cents députés dont se compose la skoupchtina. On ne pouvait pas casser le second scrutin comme le premier, à moins de tenter ouvertement un coup d’état. Le roi Milan a mieux fait : il s’est résigné sans se décourager. Il a laissé arriver tous ces radicaux récemment élus à Belgrade ; puis il les a chapitrés en bon prince, il les a tour à tour caressés ou menacés, et il a fini par leur imposer sans discussion, sans débat, la constitution qu’il avait préparée. Et voilà ce que c’est qu’une révision bien conduite ! Maintenant c’est fait. On sent bien seulement qu’avec la constitution nouvelle ou sans cette constitution, le roi Milan entend ne faire que ce qu’il veut. La situation de la Serbie, si singulièrement troublée par tous ces derniers incidens, n’en est guère améliorée ; elle reste ce qu’elle était, et c’est par des troubles toujours possibles, que cette éternelle question des Balkans peut redevenir à tout instant, à l’improviste, une question européenne.


CH. DE MAZADE.