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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1888

Chronique n° 1360
14 décembre 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

Plus d’une fois sans doute, depuis qu’elle est entrée dans la carrière des révolutions, la France a passé par des crises redoutables ; jamais peut-être, si ce n’est à certaines heures du Directoire, dont le souvenir revient obstinément à l’esprit, elle ne s’est trouvée dans une situation aussi étrange que celle d’aujourd’hui, avec des pouvoirs plus décriés, des institutions plus contestées et un avenir plus douteux. Elle en est venue à ne plus croire ni à un gouvernement qui livre toutes les garanties d’une société régulière, à commencer par la constitution, ni à une chambre visiblement impuissante, occupée à se débattre dans ses contradictions, ni à un régime que ses défenseurs eux-mêmes déchirent ou avilissent. On sent que c’est une situation qui s’épuise, qu’il y a quelque chose qui finit. Et plus on va, plus la crise s’aggrave ou se complique, parce que tout dépérit, parce que le pays désabusé, fatigué de ceux qui perdent tout et de ceux qui laissent tout faire, se sent placé de plus en plus entre l’anarchie des manifestations ou des agitations radicales et l’éternelle, la vaine illusion de la dictature réparatrice. Que voulez-vous qu’il fasse, ce malheureux pays, laissé sans direction et sans guide entre les processions révolutionnaires à travers Paris et les programmes captieux d’un officier de fortune qui n’a eu qu’à promettre un changement pour se faire une popularité ? C’est pourtant, à l’heure où nous sommes, toute la question, résumée dans ce double incident de la procession parisienne du 2 décembre et du banquet boulangiste de Nevers.

n’y a que quelques jours, Paris a vu, en effet, passer cette manifestation qui, à la vérité, a été vite oubliée, et qui ne reste pas moins le signe d’un étrange état d’esprit, d’une situation assez extraordinaire, on en conviendra. Le conseil municipal a eu ce qu’il voulait ; il a présidé à la grande cérémonie de commémoration organisée en l’honneur du député de 1851, mort pour la défense des lois ; et, pour être dans son rôle, pour mieux attester la moralité de sa démonstration contre la violation des lois, il a commencé par se mettre lui-même en dehors de toute légalité. Il a défilé à travers Paris, suivi de toute sorte de délégations, même de prétendues délégations provinciales, d’une multitude de sociétés au nom inconnu et baroque. Ces manifestans, enrégimentés par le conseil municipal sous le regard complaisant du gouvernement, étaient-ils au nombre de cent mille ou de vingt mille ? peu importe ! On a certainement fait ce qu’on a pu pour avoir une représentation « imposante. » La vérité est que ce défilé réputé « imposant » a été quelque peu morne et a ressemblé à un enterrement laïque, qu’il a passé à travers une population indifférente et presque railleuse, qui ne s’associait en rien au chant de la Carmagnole, pas même au chant de la Marseillaise. Il n’y a eu ni émeute ni trouble sérieux, c’est vrai, et c’est fort heureux. Pour le reste, la « grande » manifestation a été visiblement une tentative manquée, une « journée » révolutionnaire sans écho et sans résultat. — Au même instant, ce même jour du 2 décembre, par une coïncidence au moins singulière, le général Boulanger, de son coté, avait, lui aussi, sa manifestation à Nevers, où il présidait un banquet et où il a prononcé un discours. Pourquoi le général Boulanger éprouve-t-il de temps à autre le besoin de parler ? pourquoi n’écoute-t-il pas le bon conseil que lui donne la chanson ? Il a l’avantage de n’être jamais plus éloquent et de ne jamais mieux servir sa cause que lorsqu’il se tait, parce que ceux qui le suivent mettent dans son silence tout ce qu’ils veulent. M. le général Boulanger s’est cru néanmoins obligé de parler, de tracer un programme à Nevers. Il a mis dans son discours toute sorte de choses : la révision, l’abolition du régime parlementaire, le referendum, la décentralisation, le mandat direct ; il s’est défendu aussi de toute velléité de coup d’état, de toute préméditation contre la république. Il a mêlé l’histoire, la politique, les promesses, les réticences, non sans une certaine adresse dans son langage.

La difficulté serait seulement de comprendre au juste ce programme de Nevers. Après cela, M. le général Boulanger peut dire ce qu’il voudra. Ceux qui vont vers lui ne le suivent pas pour ce qu’il dit, et même, s’ils le comprenaient, ils ne le suivraient peut-être pas. Ils le choisissent comme le chef heureux venu à propos pour rallier tous les mécontentemens, toutes les déceptions, toutes les lassitudes, toutes les impatiences ; ils le nomment précisément parce qu’ils croient trouver en lui l’homme qui peut les délivrer des agitations révolutionnaires, dont la manifestation du 2 décembre est la plus récente expression. Sans cette illusion dangereuse qui multiplie ses partisans, il ne serait rien, et ceux qui, sous prétexte d’organiser une démonstration contre les coups d’état, contre un futur dictateur, ont troublé dernièrement Paris de leur Carmagnole, n’ont pas vu qu’ils faisaient dans les provinces les affaires de celui qu’ils croyaient ruiner. Ce sont des manifestations comme celle du 2 décembre, non les discours de Nevers, qui servent la cause de M. le général Boulanger et lui font une popularité périlleuse. Les deux choses se tiennent, et si tout cela pèse aujourd’hui sur notre vie française, c’est qu’il n’y a pas un gouvernement, des pouvoirs publics faits pour reprendre la direction de l’opinion, pour raffermir le pays en lui frayant une voie entre les agitations d’un radicalisme anarchique et les périls de dictature.

Franchement, s’il y a aujourd’hui pour la France une crise aussi laborieuse que compliquée, si l’opinion se débat dans une sorte d’état maladif, trahie dans ses vœux, incertaine et livrée à toutes les tentations hasardeuses, ce n’est pas par le ministère et par M. Floquet que le mal sera réparé. Ce n’est pas la politique radicale qui peut remettre à flot le régime désemparé. Le ministère ! Mais si le danger n’avait pas existé avant lui, il l’aurait créé par son esprit, par ses connivences, par les encouragemens qu’il ne cesse de donner à tous les instincts de subversion et d’anarchie. Tout ce qui peut mettre l’instabilité et la confusion dans les affaires de la France, il le favorise, et même quand il se croit obligé de se rendre à une nécessité d’ordre public, il livre les intérêts supérieurs qu’il est chargé de défendre. C’est avec sa complicité et sous sa protection paternelle que s’est organisée cette démonstration de jactance révolutionnaire qui aurait pu compromettre la paix de Paris le 2 décembre et qui n’a échoué que devant la raison publique. C’est avec son assentiment, par une sorte de transaction inavouée, que le drapeau national a brillé par son absence dans la manifestation partant de l’Hôtel de Ville, — et c’est à ce prix, à ce prix seulement qu’on a obtenu que le drapeau rouge ne parût pas. La présence du drapeau tricolore eût été, à ce qu’il paraît, une provocation ! M. le préfet de la Seine n’a point nié le fait : il ne s’agit que de s’expliquer pour être d’accord avec M. Joffrin, une des autorités du conseil municipal. Le gouvernement, on le croirait du moins, on l’a cru jusqu’ici, est le premier gardien des institutions, de la loi qui constitue la république elle-même : il le prétend, il ledit ; mais, en même temps, c’est lui qui, pour ne pas se laisser devancer par M. le général Boulanger, inaugure officiellement la revision et la met à l’ordre du jour, en promettant de tout simplifier, en livrant d’avance l’autorité de M. le président de la république et les droits du sénat. Il prend sur lui de frapper moralement de déchéance la loi constitutionnelle qui est la dernière défense du régime.

Et cette étrange politique, qui consiste à livrer tout ce qu’on devrait sauvegarder, elle a quelquefois, eu vérité, dts airs presque plaisans. Lorsque le budget des cultes, que les radicaux du Palais-Bourbon attendent toujours avec impatience, est venu récemment devant la chambre, M. le garde des sceaux Ferrouillat s’est cru obligé de prendre sous sa protection les dotations religieuses. Il a tout défendu, les traitemens des évêques concordataires ou non concordataires, comme les modestes rétributions des desservans ; mais on ne devinerait pas quelle est la raison qui l’a décidé et dont il a fait d’ailleurs la confidence à la chambre ? C’est que c’était le meilleur moyen de se préparer à la grande réforme, à l’abolition du concordat, à la séparation de l’église et de l’état, que le ministère radical se propose plus que jamais de réaliser. Ce naïf M. Ferrouillat, qui a l’éloquence familière, n’est pas pour les coups de canif dans le ménage entre l’état et l’église ; un bon divorce, avec toutes ses conséquences, c’est son affaire ! Les petites suppressions de crédit sont, à ce qu’il assure, des coups de canif, des demi-mesures qui irritent, fomentent les divisions, et, dans sa candeur, il ne croit pas le moment bien choisi pour les agitations. Le divorce complet, c’est autre chose à ce qu’il paraît ; le divorce, qui ne peut manquer d’enflammer et d’étendre les luttes religieuses, c’est là le vrai moyen de ménager l’opinion, d’assurer la paix morale, — et surtout de rallier des suffrages à la république ! C’est ainsi, M. Ferrouillat l’a dit : il est vrai que du même coup M. Floquet et ses collègues se sont abstenus de voter pour le budget des cultes, — De telle sorte que ce ministère ébranle ou met en péril tout ce qu’il touche, la stabilité des lois et de la constitution par la revision, la paix religieuse par la menace de la séparation de l’église et de l’état, les finances par son impôt sur le revenu, l’ordre dans Paris par ses complicités avec tous les fauteurs d’anarchie qui peuplent le conseil municipal. Et si c’est ainsi que M. Floquet entend combattre M. le général Boulanger, il est étrangement dupe de sa fatuité radicale : il court tout simplement le risque de lui préparer de nouveaux succès, comme il a déjà contribué sans le vouloir, il y a quelque temps, à son élection dans trois départemens.

Que les radicaux se jettent à travers les affaires de la France avec l’imprévoyance de leurs passions et l’aveuglement de leur esprit de secte, ils sont dans leur rôle, c’était facile à pressentir le jour où la triste logique des choses les a conduits au pouvoir. Est-ce là ce que veulent les républicains qui se flattent encore d’avoir une autre idée du gouvernement, et entendent-ils contribuer, par la connivence de leurs faiblesses, comme M. Floquet par ses frivoles emportemens, à précipiter les réactions qui peuvent tout emporter ? Ce qu’il y a de plus singulier peut-être aujourd’hui, c’est l’espèce d’effacement de ces républicains devant le radicalisme dont ils ont préparé l’avènement et auquel ils se sentent liés par la solidarité de parti. Ils n’aiment pas assurément le ministère Floquet, ils le subissent. Ils ont parfois quelque velléité d’engager la lutte contre lui, et quand M. le président du conseil, se tournant vers eux, les défie de son ton de suffisance arrogante, ils s’arrêtent, ils craignent de se compromettre. Ils attendront une occasion plus favorable, ils l’attendent depuis six mois, laissant toujours la crise s’aggraver. Le malheur de ces républicains est de n’avoir pas vu, quand il était temps, naître le danger, de n’avoir pas compris, il y a des années déjà, que le moment était venu de s’arrêter dans cette voie de persécutions religieuses ou scolaires, de prodigalités financières où ils étaient entrés, de n’avoir point compris aussi qu’ils ne pouvaient accomplir cette œuvre de rectification ou de modération qu’en s’entendant avec des modérés, avec les conservateurs de bonne volonté. Ils ne l’ont pas voulu ; ils ont préféré voter au besoin pour M. Basly et M. Camélinat. Ils ont vécu avec cette puérile terreur de paraître rechercher l’alliance des conservateurs, et récemment encore, un homme qui a pourtant l’esprit libre et délié, M. Bouvier, se livrait à une sortie véhémente contre les conservateurs, qu’il accusait plaisamment d’être des révolutionnaires parce qu’ils refusaient de voter un budget où on a mis le déficit et d’où on a banni la clarté. M. Rouvier et les républicains comme lui n’ont pas vu que, par cette politique d’irréparable scission avec les conservateurs, ils se réduisaient eux-mêmes à l’impuissance et ils s’enchaînaient aux radicaux dont ils subissent aujourd’hui la loi, avec qui ils hésitent encore à rompre.

C’est fort bien, et, pendant ce temps, le radicalisme porte ses fruits. L’esprit de la commune se déploie en plein conseil municipal, où l’on se dispute devant M. le préfet de la Seine sur les honneurs à rendre aux incendiaires de Paris. L’instinct d’anarchie pénètre partout, jusque dans les élections des conseils de prud’hommes, où l’on n’est plus candidat qu’en déclarant la guerre au capital et aux patrons. De savans stratégistes publient des manuels indiquant l’usage de la dynamite dans la révolution sociale. Le radicalisme pratique prospère sous le consulat de M. Floquet ; les républicains dits de gouvernement ne savent qu’y faire, et on ne voit pas que, par un excès de misère, tous ces faits mêlés de violences et de faiblesses sont exploités, — au dedans contre le principe même des institutions libérales, au dehors contre la dignité et l’honneur de la France !

Ce n’est point, à ce qu’il paraît, le moment des grandes représentations ni même des grandes affaires en Europe. On n’en est plus provisoirement, et c’est encore heureux, à chercher avec anxiété le secret des voyages et des entrevues de souverains, des négociations destinées à former des ligues pour la guerre ou contre la guerre. Souverains et cabinets semblent être au repos. L’empereur François-Joseph vient de célébrer, dans le recueillement et la solitude de Miramar, le quarantième anniversaire de son avènement, pour lequel il n’a voulu ni pompes ni fêtes. L’empereur Guillaume II soigne des indispositions importunes à sa jeunesse, et n’a pas fait de discours depuis l’ouverture du Reichstag. C’est à peine s’il y a, — comme un écho ou une suite des polémiques d’hier, — quelques querelles entre journaux allemands et journaux autrichiens, les uns accusant l’Allemagne d’abuser de sa prépotence, les autres accusant l’Autriche d’être une alliée douteuse : simples disputes de journaux auxquelles les gouvernemens restent étrangers. Pour le moment, s’il y a des affaires, elles sont au loin, sur la côte de Zanzibar, ou aux abords du Soudan, à Souakim, ou peut-être en Perse ; sur notre vieux continent, il y a quelque semblant de répit. Ce n’est point à la vérité qu’on puisse absolument s’y fier et que l’état de l’Europe ait changé, que les suspicions, les menaces aient disparu. Tout ce qui existe depuis longtemps n’a pas cessé d’exister, et, à l’heure qu’il est, il n’y a pas en Europe un parlement dont les délibérations, toutes pacifiques qu’elles paraissent, ne rappellent aux nations ce que coûtent les guerres en perspective, même les alliances,

lis sont tous à l’œuvre, également pressés de développer des forces militaires qu’on leur représente comme nécessaires, également embarrassés pour mettre sans cesse à contribution des nations épuisées. Le parlement italien se partage entre deux commissions, l’une qui ne demande pas mieux que d’accorder tous les armemens qu’on lui réclame pour suffire au grand rôle rêvé par l’Italie, — l’autre qui trouve dur d’établir des décimes extraordinaires sur la propriété, d’infliger de nouveaux impôts à un pays déjà éprouvé par une crise économique, de plus en plus aiguë. Le parlement autrichien, en votant les lois militaires qu’un lui a proposées, est bien obligé d’accorder les moyens financiers, impôts ou emprunts, pour appliquer ces lois. Le parlement allemand, qui a déjà tant voté, vote encore au moment présent de nouveaux crédits pour la marine, pour l’armée, et la discussion du budget, qui occupe depuis quelques jours le Reichstag, n’a pas laissé d’avoir son importance. M. de Bismarck, toujours absent, toujours enfermé à Friedrichsruhe, n’a pas parlé ; mais un des épisodes les plus curieux de ces débats est peut-être un discours qu’un député socialiste, M. Liebknecht, a prononcé, que le secrétaire d’état, M. de Bœtticher, et le président de la commission du budget, M. de Bennigsen, ont jugé assez sérieux pour le relever. Il a bien, après tout, son intérêt, ce discours d’un irrégulier de la politique. M. Liebknecht a, bien entendu, revendiqué pour les socialistes le droit d’être aussi Allemands, aussi patriotes, aussi disposés à défendre leur pays, même par les armes, que d’autres. Il n’a cependant pas craint de mettre en cause la politique de conquête, de dire que tous les embarras du jour tenaient à une première faute, l’annexion de l’Alsace-Lorraine, — que de là tout découlait, et la nécessité des armemens démesurés, et l’accroissement incessant des charges publiques, et le protectionnisme qui paralyse les intérêts du peuple allemand. Ce que M. Liebknecht a osé dire aussi, c’est que l’excitation perpétuelle qu’on entretient dans les esprits, le fantôme de l’agression française qu’on évoque sans cesse, ne sont que des moyens de domination et de compression à l’intérieur. Il n’en sera vraisemblablement ni plus ni moins ; le parlement de Berlin votera tout ce qu’on lui demandera pour les armemens comme pour la politique coloniale. N’importe, ce qui a été dit, même par un député socialiste, reste dit, et si on a cru nécessaire de lui répondre, c’est qu’on a craint que de telles idées ne se répandent en Allemagne.

Les affaires qui occupent aujourd’hui les gouvernemens de l’Europe sont au loin, disons-nous. Elles ont évidemment leur intérêt, et l’Angleterre, dont le parlement va prendre son congé de Noël, l’Angleterre elle-même n’est point sans s’inquiéter assez vivement depuis quelques jours de deux de ces affaires lointaines où elle est plus ou moins engagée. L’une est cette expédition des côtes de Zanzibar, qu’elle s’est décidée à poursuivre en commun avec l’Allemague. Depuis que le cabinet de Saint-James s’est lié par une convention avec le cabinet de Berlin pour cette entreprise un peu étrange, les événemens ont commencé à se dessiner sur le théâtre même où l’on est convenu de montrer. le pavillon européen. L’amiral Deinhard, chef des forces allemandes devant les côtes de Zanzibar, s’est concerté avec l’amiral anglais Fremantle, et d’un commun accord le blocus a été déclaré. Jusque-là, rien de mieux, rien de plus régulier ; mais l’opération, comme il était facile de le prévoir, n’a pas tardé à se compliquer, et elle a marché plus vite que ne le croyaient peut-être les Anglais. De nouveaux incidens se sont produits sur cette côte inhospitalière. Dans une petite localité du littoral, à Bagamoyo, les colons allemands ont été attaqués par des forces considérables, aux ordres d’un chef indigène, et ils ont été massacrés en partie ; ceux qui n’ont pas péri ne se sont sauvés que par la fuite. Aussitôt l’amiral allemand, d’accord, à ce qu’il semble, avec les Italiens, a débarqué des troupes et a repris possession de Bagamoyo, qu’il occupe depuis ce moment. Il ne paraît pas s’être entendu pour ce débarquement avec l’amiral Fremantle. Maintenant est-ce le commencement d’opérations plus étendues que les Allemands pourraient être fatalement entraînés à poursuivre pour assurer la protection de loi rs colons et de leurs établissemens ? C’est là une conséquence que les Allemands ont évidemment prévue, que le cabinet de Londres avait espéré détourner. C’est ce qui inquiète assez vivement les Anglais, qui commencent à craindre d’avoir été engagés un peu légèrement. Ils peuvent sans doute se retirer ou ne pas suivre les Allemands : leurs intérêts, leurs missions de l’intérieur de l’Afrique ne sont pas moins compromis, et il y a là sûrement un point noir pour le gouvernement de la reine.

L’autre affaire, qui paraît prendre quelque importance, est tout à fait particulière à l’Angleterre, et a déjà retenti dans le parlement : c’est une expédition préparée par le ministère pour aller reprendre possession de Souakim, sur la Mer-Rouge. La ville de Souakim, occupée depuis longtemps par une simple garnison égyptienne, est depuis longtemps aussi assiégée par des forces soudanaises et par Osman Digma, un lieutenant de l’ancien mahdi. C’est cette ville que le gouvernement de la reine voudrait reprendre en dispersant les insurgés du Soudan qui l’assiègent, et déjà un des officiers de l’armée anglaise d’occupation au Caire, le général Grenfell, aurait reçu l’ordre de se mettre en marche avec un ou deux bataillons. Malheureusement les Anglais ont gardé un souvenir amer de toutes les expéditions tentées sans succès contre le Soudan ; ils ne peuvent oublier le désastre de Baker-Pacha, la fm tragique de l’infortuné Gordon, les échecs de lord Wolseley lui-même, obligé de renoncer à marcher sur Khartoum, — et à peine le projet du ministère a-t-il été divulgué, l’opinion s’est émue. L’affaire a été portée devant le parlement, où elle est devenue depuis quelques jours l’objet de questions incessamment renouvelées, d’objurgations de plus en plus embarrassantes. M. John Morley, au nom du parti libéral, a le premier pressé le gouvernement de ses interpellations, caractérisant d’un trait net et saisissant une entreprise qui ne peut être qu’inutile ou compromettante. Lord Randolph Churchill, l’ancien collègue de lord Salisbury, l’indépendant ou l’enfant terrible du parti conservateur, le leader du torysme démocratique, est intervenu à son tour, sinon en adversaire déclaré du ministère, du moins en censeur sévère et mordant, en ami plus dangereux qu’un ennemi.

Au demeurant, que dit-on au ministère ? Le dilemme est serré. Envoyer quelques compagnies, un secours insuffisant pour dégager victorieusement Souakim, lui dit-on, c’est faire une tentative vaine, c’est s’exposer à verser sans profit et sans honneur le sang anglais. La seule résolution virile, s’il y avait une résolution à prendre, serait d’envoyer des forces suffisantes, une armée plus sérieuse ; mais alors, c’est se jeter encore une fois dans les aventures, dans l’inconnu, c’est recommencer des expéditions qui ont déjà si mal tourné. De toute façon, c’est compromettre l’Angleterre ; et il faut bien qu’il y ait quelque chose de vrai, puisque l’agent anglais au Caire, sir Evelyn Baring, écrivait, il n’y a que quelques semaines, que la solution la plus pratique serait de s’en tenir à une stricte défensive à Souakim. Qu’il y ait eu un certain ébranlement dans l’opinion, même dans le parlement, cela résulte d’un vote où le gouvernement est resté avec une majorité singulièrement diminuée. Le ministère s’est évidemment trop avancé pour ne rien faire ; il n’est pas moins embarrassé. Il semble disposé aujourd’hui à augmenter le contingent de secours confié au général Grenfell, et il n’est point impossible, après tout, que lord Salisbury ne voie dans cette expédition nouvelle une raison de prolonger l’occupation anglaise en Egypte. Ce serait décisif. Encore faudrait-il qu’il réussît jusqu’au bout et qu’il n’eût pas la mauvaise chance de préparer à l’opinion anglaise un double mécompte, — à Zanzibar et à Souakim !

La crise qui était dans l’air en Espagne n’a pas tardé à éclater. Elle a éclaté dès l’ouverture de la session nouvelle, qui ne date que de quelques jours. Elle a commencé par un échec assez sensible du gouvernement dès les premières opérations parlementaires, dans l’élection des vice-présidens du congrès ; elle a continué par des incidens qui ont mis la division dans l’armée ministérielle, dans une majorité artificiellement composée de libéraux de toutes nuances ; elle s’est aggravée et précipitée par les scissions intestines entre les ministres eux-mêmes, par la dissolution au moins momentanée d’un cabinet que le président du conseil, M. Sagasta, a réussi à faire vivre depuis trois ans en le remaniant périodiquement.

À vrai dire, cette crise n’a rien d’imprévu, elle était dans la situation, dans le mouvement des choses au-delà des Pyrénées. Jusqu’ici, M. Sagasta a vécu, par des prodiges de dextérité et de souplesse, entre les partis, retenant autour de lui les libéraux, même les libéraux les plus avancés, par ses promesses ou ses projets de réformes, évitant en même temps de trop pousser à bout les conservateurs, qui depuis trois ans se sont abstenus de toute opposition déclarée. Évidemment, depuis quelques mois, on sentait que le système d’équilibre et de bascule touchait à une crise nouvelle ; que M. Sagasta, avec son ministère composé de constitutionnels modérés et de libéraux démocrates, avec sa politique flottante, ne pouvait aller plus loin. Les conservateurs se sont lassés de leur rôle de patience et d’attente. Leur chef, M. Canovas del Castillo, sentant peut-être le besoin de prendre une position plus décidée, a parcouru quelques provinces : il a fait sa campagne de propagande conservatrice, prononçant sur son chemin d’éloquens discours, et les manifestations tumultueuses qui l’ont assailli à Saragosse, à Séville, surtout à Madrid, qui ont été assez mal réprimées par les autorités publiques, ces manifestations ont été, pour les conservateurs, un grief de plus ; elles ont été pour eux la preuve que le gouvernement, avec ses faiblesses, risquait de compromettre et la paix intérieure et la monarchie elle-même. Les libéraux, de leur côté, — certains libéraux du moins, — n’ont pas été beaucoup plus satisfaits et se sont fatigués d’attendre des réformes dont on parlait toujours. Ils sont arrivés à la session nouvelle mécontens et excités, tout disposés à pousser le ministère dans ses derniers retranchemens. Peut-être, jusqu’au bout, M. Sagasta s’est-il flatté de contenir ces impatiences et de retrouver encore une fois sa majorité en donnant satisfaction aux plus ardens, en désarmant les hostilités de quelques-uns de ses alliés ; peut-être aussi a-t-il compté que l’intervention des conservateurs à propos des manifestations provoquées contre M. Canovas le servirait en serrant autour de lui toutes les fractions libérales. C’est l’homme des expédiens et des temporisations. Il a été cette fois trompé dans ses calculs, et à peine la session a-t-elle été ouverte, il s’est aperçu que tout marchait plus vite et autrement qu’il ne l’avait prévu. Les conservateurs n’ont rien dit pour le moment ; l’attaque est venue du camp libéral, et il a suffi de la motion plus ou moins improvisée d’un député pour provoquer l’explosion de toutes les incohérences, de toutes les scissions, pour mettre en déroute la tactique du président du conseil. C’est tout le secret de ce qui vient de se passer à Madrid.

En réalité, à part les difficultés économiques, qui ont assurément une sérieuse importance pour le pays, et qui ont usé déjà plus d’un ministre des finances, ce sont les deux questions des réformes militaires et du suffrage universel qui ont eu le principal rôle dans les derniers incidens espagnols. Que seront ces réformes militaires radicales qu’un ancien ministre de la guerre, le général Cassola, a proposées et dont il poursuit avec une âpreté violente la réalisation, même depuis qu’il a quitté le pouvoir ? Il serait difficile de le dire. Elles ont eu, dans tous les cas, la dangereuse fortune de diviser l’armée, le parlement, le gouvernement lui-même. M. Sagasta le sentait si bien qu’il a fait ce qu’il a pu, sinon pour les écarter absolument, du moins pour les ajourner ou les fractionner. Il croyait un moment avoir réussi, lorsque précisément est survenu ce député qui, dès l’ouverture de la session, a proposé de faire revivre, de remettre à l’ordre du jour les projets du général Cassola. Le président du conseil a paru d’abord visiblement déconcerté ; il a tergiversé, négocié, puis il a fini par capituler, au risque de rencontrer une opposition formidable qu’il n’avait pas voulu braver jusqu’ici. — Autre question, le suffrage universel ! M. Sagasta ne se méprend peut-être pas non plus sur le suffrage universel. Il en sent le danger ; mais il l’a promis aux démocrates qui l’appuient, et il s’est étudié, en subissant la loi de ses alliés, à préparer un projet qui établit un suffrage universel mitigé, atténué, limité par toute sorte de conditions. Malheureusement, réformes militaires et suffrage universel, c’était assez pour réveiller tous les dissentimens intestins et pour précipiter une crise née d’une situation depuis longtemps troublée. Le fait est qu’à travers ces confusions, le ministère est tombé dans un complet désarroi. Le ministre de la guerre, le général O’Ryan, s’est retiré un des premiers, et il a été suivi par le ministre des finances, M. Puigcerver, qui a contre lui tous les protectionnistes, aussi nombreux parmi les libéraux que parmi les conservateurs. M. Alonso Martinez, un des principaux représentans de l’élément modéré, n’a plus voulu rester au pouvoir, et le ministre de l’intérieur, M. Moret, quoique démocrate d’opinion, a cru devoir aussi se retirer. Si le président du conseil et les autres ministres ont donné leur démission, c’est pour la forme. M. Spgasta, qui est accoutumé à voir les hommes changer autour de lui et qui ne paraît pas avoir perdu la confiance de la régente, s’est aussitôt mis à l’œuvre ; il paraît avoir refait un ministère où il a gardé quelques-uns de ses collègues, le marquis de la Vega y Armijo, M. Capdepon, l’amiral Rodriguez Arias, — où il a appelé en même temps quelques hommes nouveaux, M. Venancio Gonzalez, M. Becerra, le général Chinchilla, qui est d’ailleurs un partisan des projets du général Cassola, le comte Xiquena, ancien gouverneur de Madrid.

C’est un ministère nouveau, si l’on veut, et c’est toujours le même ministère, puisque c’est toujours le même président du conseil. C’est un remaniement de plus, un nouveau relai avec le même cocher. Et maintenant il resterait à savoir dans quelle mesure ce ministère remanié ou renouvelé répond à la situation embrouillée de l’Espagne. Évidemment M. Sagastane sort pas fortifié de la dernière crise ; il n’a aujourd’hui ni une position plus nette ni une politique plus saisissable. Il reste plus que jamais dans des conditions difficiles entre les radicaux qu’il ne satisfait pas, qui le lui feront payer un jour ou l’autre, et les conservateurs, les constitutionnels, qui se réuniront pour combattre des réformes que les uns et les autres jugent dangereuses. La seule force du président du conseil est dans une habileté évidente à manier le parlement et dans la division des partis. Avec cela on se tire d’affaire un jour de crise ; mais cela ne suffit pas pour assurer, avec la sécurité des institutions, la paix de demain à l’Espagne.


Ch. de Mazade.