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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1888

Chronique n° 1359
30 novembre 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Allons, nous vivons dans un joli temps, dans une atmosphère bien faite pour réconforter les esprits et les cœurs ! La France, si elle le veut, peut être édifiée de tout ce qu’elle voit et de tout ce qu’elle entend. On ne s’occupe guère, il est vrai, de ses affaires. C’est tout au plus si entre deux échauffourées parlementaires, entre deux scènes de turbulence puérile, on vote avec distraction, sans y regarder, un budget dévoré de déficits, incohérent, où les plus clairvoyans finissent par ne plus S3 reconnaître.

On ne s’occupe pas du budget, qu’on vole et qu’on bouleverse à plai&ir par des fantaisies toujours nouvelles. On ne s’occupe ni des affaires sérieuses du pays, ni de ses intérêts les plus pressans, ni de son repos intérieur, ni de sa considération extérieure ; mais, en revanche, on offre à la France stupéfaite et écœurée le plus rare spectacle de toutes les variétés de l’anarchie morale et politique. Vous faut-il des divulgations injurieuses, des diffamations ou des calomnies mettant en cause la probité des hommes publics, l’intégrité du parlement, l’honnêteté des mœurs politiques ? On ne vit que de cela depuis quelque temps, surtout depuis que le plus obscur des députés, puritain du radicalisme, s’est chargé de faire le procès d’une foule de ses collègues dans un livre d’une crédulité accusatrice par trop naïve. Vous faut-il des projets de coups d’état, des complots, des menaces de dictature, des défis et des violences de partis ? C’est l’histoire de tous les jours. Le gouvernement accuse ses adversaires de conspirer ; les oppositions accusent le gouvernement d’avoir médité, préparé tout récemment un coup d’état. On vous racontera les détails les plus précis, et, ce qu’il y a de mieux, c’est que rien de tout cela ne paraît extraordinaire. Voulez-vous des manifestations donnant rendez-vous à tous les agitateurs, jouant à pile ou face la paix publique ? On vous en promet une pour demain, le conseil municipal en tête, autour du tombeau du représentant Baudin, — et, pour celle-là, elle sera ce qu’elle pourra. Voulez-vous voir enfin sous une forme ou sous l’autre les institutions avilies, les hommes déconsidérés, les lois dédaignées ou impuissantes, les garanties de l’état et du parlement compromises, la paix civile menacée ? Tout se réunit à cette heure peut-être unique où nous sommes, et tout cela n’a qu’un nom : c’est la faillite d’un régime qui s’est ruiné de ses propres mains en ruinant tout ou en laissant tout ruiner autour de lui, qui a conduit le pays à ce point où rien n’est possible et où tout est possible, où la force peut être appelée un jour ou l’autre à dire le dernier mot d’une situation si étrange.

C’est bien certain, nous vivons dans une atmosphère malsaine, dans des conditions louches et troublées où la déconsidération des hommes va de pair avec l’avilissement des institutions et des lois, avec l’affaiblissement du sens moral. Tout décroît, et ce bizarre incident qui vient de se produire, ce livre indiscret et puéril d’un député jusqu’ici inconnu, qui a mis lé féù partout, n’est évidemment pour sa part qu’un symptôme. Par lUi-même, le livre dé M. Numa Gilly, puisque ainsi il S’appelle, n’est qu’un ramassis banal et répugnant d’accusations légères, d’anecdotes suspectes et d’assertions sans pteuves. Ce radical vertueux et effaroaché, tonnelier de son état, maii-e de Nîmes et député par occasion, par une fantaisie du suffrage universel, censeur public par vocaiion, est plein d’ingénuité. Il croit tout ce qu’on lai dit, tout ce qu’il entend, tout ce qui se répété peut-être à demi-voix dans les conversations de couloirs, même ce qu’il aura lu dans quelque lettre anonyme. Il fait collection de bruits diffamateurs contre ses collègues, contre là toute-puissante commission du budget en personne. Il met le mondé en rumeur, et comme par un fait exprès des répressions décousues, incohérentes, gauchement engagées ou maladroitement poursuivies ne servent qu’à entretenir, à propager le scandale, ^lon, sàiis doute, le livre de M. Nùma Gilly ne prouve rien contre les hommes ; mais il rharqiié la teriipérature morale du jour. 11 donne à sa manière la mesure d’un temps où ces déshonorans débats en viennent à ne plus être une exception et entrent communément dans la vie publique. Voyez lé malheur I Là plupart de ces accusations n’ont probablement rien de fondé ; et cependant on finit par s’y accoutumer, par croire tout au moins qu’il doit ou qu’il peut y avoir quelque chose de vrai, — comme on croit au coup d’état de M. Floquet, sans que M. le président du conseil y ait vraisemblablement songé. Nous sommes au moment où l’on croit à tous les trafics et aux coups d’état ! C’est la caractéristique du jour. Ce triste Uvre de M. Numa Gilly n’a d’autre valeur que de dévoiler cet indéfinisssble et dangereux état, d’être un signe du temps. Il à eu certaine rliônt au&ôi uii autre effet : il a donné une force nouvelle à ce sentiment d’honiiêtetè révoltée qui se manifeste de toutes parts dans la masse de la nation française, cJUi s’élève aujourd’hui avec Une énergie croissante contre uii régime où le pays voit tomber par degrés toutes ses défenses, toutes ses garaii-* tiee contre l’invasion de l’anarchie morale et politique.

Ah ! on a cru pouvoir impunémëht abtiser de tout. On île s’est pas borné à exercer libéralement un pouvoir qu’on recevait à peu prêS intact, à s’établir dans une situation où la France, déjà presque ri levée d’effroyables désastres, se retrouvait à demi pacifiée, avec déà finances prospères, avec une cohstitutioii suffisante et la bonile volonté de vivre sous un régime qu’elle n’avait peut-être pas appelé, qu’elle acceptait du moins. C’était trop peu poUr les réformateurs du jour ! On a voulu refaire une France républicaine et radicale, tout chatiger au risque dé tout bouleverser, plier les lois, lés intérêts, les lraditioil&, les mœurs aux passionâ de ^ectô, à des calculs dé doihinatioti exclusive et jalouse. On a crd pouvoir durer èh sédliisant le pays par des prodigalités, en captant des clientèles de parti par des faveurs, en se faisant des complices de toutes lès cupidités. Où â liV^é les finances à l’esprit d’aventure, là paix des coilsciences aux Nectaires, la justice aux éptirateurs, l’indépendance du gouvernement auié tyrannies de majorité, Paris à un Conseil municipal ànarchique. Dix années se sont passées à cette œUVre de révolution oU dé désorgàiiK sation, voilà la vérité ! Républicains opportunistes et radicaux ont abusé du règne sans s’apercevoir que les prodigalités financières étaient suivies du déûcit, que les guerres religieuses provoquaient un jour oU l’autre la révolte des consciences, que les excès de majorité conduisaient à la confusion, qu’il y a, en un —mot, un lendemain pour tout. Ils n’ont pas vu bien d’autres choses. Le pluâ clair est que, sans rien voir, on est arrivé droit à ce point où tout semble épuisé, où il suffit qu’un personnage d’aventure fasse appel à tous les mécontentemens, à tous les sentimens révoltés et promette un changement, pour rallier des voix de toutes parts, pour tenir les pouvoirs publics en échec. C’est pour le moment la situation, qui, nous en convenons, n’est pas plus rassurante pour les garanties libérales que pour l’honneur de l’état.

C’est, dit-on aujourd’hui, avec une sorte de véhémence effarée, lé devoir du gouvernement de défendre la république, d’opposer la constitution et les lois aux conspirations menaçantes. On ne parle que de la constitution et des lois ! c’est bientôt dit ; mais si les lois sont émoussées, si la constitution n’est comptée pour rien, qui donc a créé celle situation ? qui a tout fait pour qu’on ne sache plus même où trouver leè lois, pour qUe le sens de la légalité existe à peine à l’heure qu’il est ? C’est là précisément un des traits les plus caractéristiques de ce régime des dix dernières années. On dirait que les républicains ont porté au pouvoir un goût invétéré et irrésistible de l’arbitraire. Ils ne peuvent s’en défendre, ils mettent l’arbitraire partout, dans leur budget comme dans leurs plus simples actes administratifs. Ils ne connaissent que les lois qu’ils ont faites et qui répondent à leurs passions de parti : encore ne les respectent-ils même pas toujours. Pour les autres, il est convenu qu’elles n’existent que pour la forme, qu’on garde le droit de les interpréter, de les laisser sommeiller ou de les plier à tout ce qu’on veut. On ne se gêne pas avec elles. Ce sont assurément les républicains qui ont le plus abusé du discrétionnaire administratif et ont mis le plus de zèle à réhabiliter par leurs actes la raison d’état qui justifie en définitive tous les attentats de la force, qui est la suspension de la légalité. Ils ne respectent pas plus, c’est bien clair, la constitution que les autres lois. Depuis qu’une majorité républicaine existe au Palais-Bourbon, elle n’a cessé de dénaturer et de violenter cette malheureuse constitution ; elle n’a eu d’autre pensée que de se créer une sorte d’omnipotence révolutionnaire en annulant le plus possible l’autorité du président de la république, en disputant au sénat ses prérogatives les plus simples, les plus utiles, et cela, elle l’a fait d’accord avec les ministres eux-mêmes, instrumens et complices de cette violation permanente de la constitution. C’est ce qu’ils appellent le régime parlementaire I Et comme si ce n’était pas assez, M. le président du conseil Floquet, exécuteur des œuvres radicales, est venu pour en finir avec cette pauvre constitution, en proposant sa revision. Oh ! aujourd’hui le coup est porté, et c’est probablement pour la première fois qu’on voit un chef de gouvernement livrer en pleine crise aux partis une constitution qui reste sa dernière arme de combat et de défense. Ce prévoyant M* Floquet a cru sans doute qu’il y avait pour le moment trop de légalité. Il s’est enlevé, dans tous les cas, le droit de défendre une constitution dont il a proclamé la caducité et de traiter de conspirateurs les autres révisionnistes, dont il se fait après tout le complice.

La violation de la loi, elle est malheureusement dans la situation tout entière, elle est en permanence sous toutes les formes. Qu’est-ce que cette manifestation qui doit se promener demain dans Paris, si ce n’est une ostentation d’illégalité, un défi à tout ordre régulier, sous l’apparence d’un hommage rendu à un représentant du peuple frappé en défendant une constitution ? Baudin est mort il y a trente-sept ans, il est mort sans faste. Qu’on veuille honorer d’une commémoration particulière un acte virilement accompli, rien certes de plus simple, de plus légiiime ; mais il est bien clair qu’ici Baudin n’a été qu’un prétexte de parti, qu’on a songé moins à honorer un mort qu’à faire une démonstration, à protester avec apparat contre des souvenirs de coup d’état qui pourraient être un encouragement, couire des velléités éventuelles de dictature. On a voulu manifester pour Baudin, puis on a parlé de le transporter au Panthéon. Bref, la commémoration a été tout simplement exploitée, et elle a eu même un prologue qui pourrait passer pour comique s’il ne s’agissait pas de choses funèbres. Il y a eu, en effet, à la chambre, une scène qu’on pourrait appeler la dispute du cadavre. Les amis du général Boulanger, prompts à détourner le coup dirigé contre eux et à saisir les occasions de popularité, se sont hâtés de prendre l’initiative ; ils ont proposé de porter dès le 2 décembre Baudin au Panthéon. Mais M. Barodet, aidé de M. Floquet, veillait ; il a répondu par un coup de tactique, en proposant de porter, avec Baudin, Carnot l’ancien. Hoche, Marceau, au Panthéon, et d’ajourner la cérémonie au Ik juillet. M. Barodet a gagné la partie ; il est resté maître de la dépouille de Baudin : on n’aura pas la translation le 2 décembre 1 Reste toujours la manifestation : celle-là, on ne l’évitera pas, on aura sa journée plus ou moins bruyante, plus ou moins agitée. Tout est possible, et, à vrai dire, ce qu’il y a de plus caractéristique dans cette manifestation, ce n’est pas la manifestation même, c’est l’état révolutionnaire qu’elle dévoile, c’est le rôle qu’a pris le conseil municipal de Paris, en dehors de toute légalité, avec l’assentiment visible ou sous la tolérance d’un ministère complice.

A coup sûr, c’est une vieille habitude de se moquer des lois à l’Hôtel de Ville de Paris. Le conseil municipal ne fait que ce qu’il veut, et il est entendu depuis longtemps que, si l’on annule timidement quelqu’une de ses décisions, il n’en lient aucun compte. Il étend à tout son ouûnipotence tapageuse. Il règle à sa manière, en réformateur socialiste, les conditions du travail, et au besoin, avec la protection de M. le président du conseil Floquet, il a raison des arrêts du conseil d’état. Récemment encore, il a entrepris d’imposer une grammaire aux écoles. Il refuse à M. le préfet de la Seine une place à l’Hôtel de Ville, et on s’incline devant sa volonté. Il provoque la destitution ou il réclame la retraile de vieux maires, administrateurs prévoyans de leur arrondissement, qui ne sont pas assez radicaux, et au ministère de l’intérieur on subit sa loi. Aujourd’hui il fait mieux. C’est lui qui se charge d’organiser les manifestations dans Paris, et qui a pris l’initiative de la démonstration de demain. 11 est le promoteur, le directeur et le maître des cérémonies. II admet dans son cortège les députés qui voudront se joindre à lui. Il marchera à la tête de toutes les sociétés révolutionnaires enrégimentées à sa suite, et il reçoit même, comme s’il en avait le droit, les délégations des conseils municipaux de province qui veulent s’associer à la manifestation. 11 se constitue, en un mot, de son autorité propre, l’arbitre de la paix publique. Voilà précisément ce qui fait de cette manifestation pour un mort l’expression d’un état purement révolutionnaire. Que parle-t-on après cela de ge servir des lois, de faire respecter les lois ? Mais c’est le gouvernement lui-même qui les laisse violer, qui donne l’exenaple de toutes les faiblesses. Que parle-t-on de conspirations à combattre, à réprimer ? Mais la plus dangereuse des conspirations est celle qui a préparé depuis longtemps, qui a créé cette situation. Et c’est parce qu’il en est ainsi, parce qu’on sent que la loi n’est plus rien, que la défiance est partout, qu’on s’attend à tout. C’est parce que le pays, éprouvé et éclairé par une expérience meurtrière, voit successivement toutes ses garanties périr, la protection des lois lui manquer, l’honneur de sa vie publique terni par d’indignes querelles, tous ses intérêts compromis, sa paix menacée, c’est parce qu’il voit tout cela qu’il demande autre chose. Il ne sait peut-être pas avec précision ce qu’il demande. Il sait ce qu’il ne veut pas ; il est excédé des vilenies, des commérages, des manifestations et des jactances de parti.

Aujourd’hui, la crise est arrivée à un degré si extrême et a pris un tel caractère qu’il faut nécessairement prendre un parti si on ne veut pas que le hasard décide, que l’imprévu se charge du dénoûment avant les élections, vers lesquelles on marche à grands pas. Rester dans les conditions où l’on se débat sans savoir où l’on va, avec un ministère qui n’est qu’un radicalisme agité et agitateur au pouvoir, ce n’est pas une solution. Il est bien évident que ce ministère, par ses actes, par ses connivences, par ses projets, ne fait que précipiter la désorganisation de nos dernières forces en accélérant du même coup le mouvement de répulsion et de résistance dans le pays. Et qu’on le remarque bien : le ministère eût-il l’énergie qu’on lui conseille, voulût-il essayer d’en finir par quelque coup d’autorité, en faisant le procès du général Boulanger et de tous ceux qu’il appelle des conspirateurs, on n’en serait pas plus avancé. La situation serait la même le lendemain. Le ministère Floquet resterait ce qu’il est, avec son programme représentant devant l’opinion la revision, l’alliance avec la commune, l’impôt sur le revenu, la guerre aux croyances, l’agitation indéfinie, c’est-à-dire tout ce qui froisse l’instinct du pays, tout ce qui fait la force du général Boulanger ou de tout autre qui le remplacera. Le danger, c’est cette politique suivie jusqu’ici ; la continuer, en l’entremêlant de quelques violences nouvelles, c’est aller au-devant de complications croissantes, c’est aggraver et envenimer la crise. Le ministère Floquet n’est donc pas une solution. Que pourrait-on faire alors ? Récemment, un écrivain certainement bien inspiré publiait, sous la forme d’une lettre à M. Carnot, quelques pages auxquelles il donnait le titre : le Mal et le Remède. Le mal, on le connaît, on sait où il est, on le sent partout. Le remède est un peu plus difficile à trouver ou du moins à appliquer ; il ne pourrait être, à vrai (lire, que daps la reconstitution d’un gouvernement réparateur, raffermissent la constitution, reprenaqt ^yec vine épergicfi^e résolutioï) |§ direction des alTaires, offrant au pays un programme simple et ne(, d’ordre financier, de pacification morale, d’impartialité libérale et protectrice pour tous.

C’est là toute la question : est-ce encore possible à Theure qu’il est ? Il y aurait sans doute des élémens pour cette œuvre. M. le président de la république, pour sa part, pourrait assurément avoir une action UtjleeÇ décisive dans cette reconstitution d’un gouvernement. Il le poi^rraitep se faisant une idée plus haute et plus juste de son autorité, en mettant un peu plus souvent dans ses actes l’esprit de sage et prévoyante conciliation qu’il a manifesté dans plus d’un de ses discours et, récemment encore, pendant son voyage de Lyon, en ne craignîint pas de prénire une initiative ou de refuser son nom à des projets qu’il désapprouve. Et c’est un point à bien préciser : M. le président de la république, ein agissant ainsi, ne sortirait pas de son devoir, de son rôle légal ; il ne ferait au contraire que revenir à la constitution et à son esprit. Lp séi^at, lui aussi, pourrait être un de ces élémens de reconstitution. Par une coïncidence singulière, le sénat, si souvent attaqué et même si directement menacé par M. Floquet, a gardé plus de crédit et d’autorjt^ que l’autre chambre. Il pourrait sûrement être un point d’appui utile. Avec quelques-uns des élémens modérés de la chambre des députés, avec le sénat et M. le président de la république, peut-être pourrait-on tenter encore de refaire un gouvernement, de rallier le pays en le rassurant, en le détournant des aventures. Ce qui est certain, c’est que le moment est décisif, et que, si on ne fait rien, si on ne tente rien, il ne reste plus que les élections préparées dans la confusion, — l’urne d’où sortira pour la France le grand inconnu 1

Il faut en prendre son parti, la paix universelle n’est pas encore de ce monde. La paix, la plus simple paix du moment, est tout ce qu’il y a de plus fragile et de plus incertain dans cette vieille Europe qui, avec ses armemens démesurés, ses conflits latens et ses éternelles incohérences, reste livrée à l’imprévu. Les suspicions sont dans les rapports des peuples et des gouvernemens. Les plus vulgaires incidens deviennent de grosses affaires, et même quand il n’y a rien, les polémistes attitrés de la triple alliance, ces sévères gardiens de la paix européenne, se chargent de créer quelque agitation factice de circonstance. D’habitude, le mot d’ordre vient de Berlin ou de Cologne ; il retentit aussitôt à Vienne et à Pesth ; il a même quelquefois un écho jusqu’en Angleterre. C’est invariable, de temps à autre il faut qu’il y ait quelque alerte, quelque campagne de mauvais bruits, comme pour tenir le monde en haleine. Tantôt c’est la France qui est la grançle suspecte, qui ne peut faire un mouvement sans exciter toutes les dér fiances et être accusée de méditer une prochaine entrée en campagne ; tantôt c’est du côté de la Russie que se tournent tous les soupçons. Si la Russie négocie un emprunt dans un intérêt tout spécial et tout intérieur, elle ne peut manifestement, avoir d’autre pensée que de se préparer à la guerre ! Si le gouvernement russe déplace quelques divisions ou donne une organisation nouvelle à son armée, l’intention est encore plus évidente ! Les stratégistes de la presse allemande ne s’y trompent pas, ils ont le secret de ce qu’ils appellent les « dislocations » des troupes russes.

Ce qui s’est passé l’an dernier, à pareille époque, vient de se reproduire cette année encore, tout récemment, à propos de quelques mesures militaires qui ne sont sans doute que l’application méthodique et suivie d’un système adopté par le ministère de la guerre de Saint-Pétersbourg. La Russie, qui veut sauvegarder l’indépendance de sa politique du côté de l’Occident, et qui ne le cache pas, qui tient à ne point être prise au dépourvu auprès de deux empires puissamment armés, la Russie, en effet, poursuit depuis quelque temps une certaine réorganisation de ses forces. Elle a quinze corps d’armée, elle en a formé deux de plus avec des divisions empruntées aux corps qui existaient déjà. Elle a modifié en même temps, dans une certaine mesure, la distribution de ses troupes, créé de nouveaux centres militaires et essayé de donner plus de cohésion à son organisation militaire. Elle n’a ni augmenté ses forces d’un soldat ni laissé entrevoir la moindre intention agressive. Elle s’est bornée à établir, dans des conditions nouvelles, le groupement de ses corps, une répartition permanente de ses armées. Elle n’a fait derrière sa frontière que ce que l’Allemagne fait depuis longtemps. Aussitôt cependant les journaux allemands, les propagateurs de paniques, se sont hâtés de donner le signal d’alarme, de représenter ce travail de réorganisation russe comme une menace, et en Autriche, oii l’on se sent toujours plus en péril, des journaux de Vienne et de Pesth ont eu l’air de partager l’émotion des journaux allemands. Ni les uns ni les autres n’étaient probablement bien sincères. Le plus clair est que toutes ces criailleries ne pouvaient êtie qu’une tactique, une affaire de circonstance, que les armemens russes sont venus à propos pour faire passer à Berlin de nouveaux crédits pour la marine et pour l’armée, pour faire accepter à Vienne les nouvelles charges militaires que le gouvernement autrichien demande à son parlement. C’est l’éternelle tactique, elle réussit toujours !

Au fond, les gouvernemens qui laissent s’ouvrir ces bruyantes campagnes de journaux, qui les ont souvent encouragées pour en profiter, n’igQorent pas ce qu’ils en doivent penser. Ils sont fixés sur le caractère et la portée des « armemens russes. » Ils savent bien que, si la Russie paraît assez résolue à maintenir son ascendant et l’autorité de sa politique, elle ne songe pas à provoquer un conflit, et elle est plutôt par son altitude une garantie pour la paix universelle. On se sert quelquefois des journaux pour exhaler une certaine mauvaise humeur contre un voisin puissant et gênant, on les désavoue le lendemain. Et la meilleure preuve que les gouvernemens ne se laissent pas lier par de vaines polémiques, même quand ils les ont peut-être inspirées, c’est qu’au moment même où se déchaînait cet orage passager de récriminations contre la Russie, le tsarévitch, arrivant à Berlin, a été reçu avec toutes les apparences de la plus vive cordialité. Le jeune fils de l’empereur Alexandre III a été l’objet des attentions les plus empressées : on lui a rendu les politesses de Péterhof. On ne pouvait guère faire autrement, si l’on veut ; on l’a fait, dans tous les cas, avec une courtoisie qui ne laisse entrevoir aucune tension dans les rapports des deux empires. Ce n’est pas tout : sur ces entrefaites, l’empereur Guillaume II, pour la première fois depuis son avènement, a ouvert, non sans une certaine pompe qui paraît être dans ses goûts, la session du parlement de l’empire, du Reichstag, et dans son discours rien n’indique une préoccupation sérieuse. Guillaume II se plaît sans doute à parler d’une manière toute particulière des voyages qu’il a faits en Autriche et en Italie, des visites qu’il a rendues aux souverains ses amis et ses alliés. Il ne parle des autres que sommairement ; il ne rappelle pas la visite à Péterhof ; mais le ton général de son discours est des plus pacifiques. Guillaume II se croit tenu de déclarer une fois de plus que la triple alliance n’a d’autre objet que la paix ; il désavoue toute idée d’une guerre, « même victorieuse, » — et, au besoin même, il invoque sa foi de chrétien, ses devoirs d’empereur envers la nation allemande, comme gage de ses intentions pacifiques. Voilà qui est au mieux et qui ne ressemble pas aux articles de journaux 1 On peut après cela être tranquille sur toutes les frontières, — sauf l’imprévu qui joue toujours un terrible rôle dans les affaires humaines !

Pour le moment, et c’est là même une des parties les plus intéressantes du discours de l’empereur Guillaume, il n’y a qu’un point, un point lointain et un peu obscur, où l’Allemagne se trouve engagée par son ambition de politique coloniale. Il s’agit de cette étrange affaire de Zanzibar, qui n’est peut-être rien encore, si l’on veut, et n’est pas de nature à émouvoir ou à préoccuper l’Europe, qui pourrait néanmoins prendre une certaine importance. C’est visiblement l’Allemagne qui mène l’affaire ; c’est elle qui, sous le prétexte humanitaire de la répression du trafic des esclaves, s’est employée à nouer une sorte de coalition navale destinée à opérer sur la côte orientale de l’Afrique, et par le fait elle a réussi au moins à rallier l’Angleterre à sa cause, à l’entraîner dans sa campagne lointaine. Le ministère britannique, un peu peut être pour coaapl^ipe à M. de Bismarck, pour faire cesser la froideur qui existe par des raisons intimes encore plus que par des raisons politiques entre l’Angleterre et l’Allemagne, le ministère de lord Salisbury est entré le premier dans la coalition : il a signé une convention et il est prêt à l’exécuter. Le Portugal, qui a des intérêts dans ces parages, semble aussi avoir promis son concours dans le blocus de la côte d’Afrique. La France, sans refuser absolument sa coopération, ne peut certainement la prêter que dans des conditions limitées, en faisant ses réserves sur le droit de visite qu’elle n’a jamais livré. C’est ce qui résulte 4e plus clair jusqu’ici de la publication des premiers actes diplomatiques relatifs à cette affaire, comme aussi des explications données par lord Salisbury dans le parlement anglais, par M. le ministre des affaires étrangère^ Goblet dans notre parlement. Au demeurant, c’est une entreprise qui commence dans les conditions les plus singulières,)es plus équivpques, dont on ne peut démêler ni le vrai caractère, ni les proportions, ni les suites possibles. Elle est inévitat)leTneftt pleine d’obscurités et d’arrière-pensées ; elle suppose un acpord qui ne peut exister, qui, dans tous les cas, ne pourra pas exister longtemps, parce que ni les vues, ni les traditions, ni les intérêts ne sont les ipêmes.

La raison ostensible, Ip mot d’ordre avoué de cette démonstration navale en apparence si imposante, c’est la répression du trafic des esclaveg. On tpnte une croisade contre les négriers, contre le commerce dps créatures buip^ines. Sur ce point, l’accord est bien facile entre des états civilisés, rien n’est plus simple que d’ordonner un blocus ; au-delà, si on ne veut pas se retirer après avoir perdu son temps devant une côte de cinq cents lieues, si ou veut agir sérieusement, on ne s’entppdra plus ni sur ce qu’il y aura à faire, ni sur la manière de traiter avec cette oiîîhre de souverain, le sultan de Zanzibar, ni sur les gages ou les garanties qu’on voudra prendre. L’Angleterre, qui a momentanément tout subordonné au désir de nouer une action avec rAllerpagne, qui ^ cependant ses intérêts ou ses droits, ses traditions de protectorat, ses missionnaires dans cette pariie de l’Afrique, n’est ppint déjà sans éprouver des inquiétudes. Elle ne se lance pas sans quelque anxiété dans une entreprise où la répression de l’esclavage peut capher pour elle bien des pièges. Lord Salisbury lui-Hjême, topt en affectant la ponfiance, s’f st étudié à limiter la portée de l’action qu’op engage, à bien spécifier qu’il ne s’agit que d’une dénaonstfation navale, à exclure toute idée d’opérations plus étendues, d’un débarquen^ent. Éyidemajent rAUemagne a d’autres pensées et d’autres desseins. Elle a d’abord à venger le massacre de ses nationaux ; elle a aussi à réparer le désastre de sa compagnie de l’Afrique orientale ruinée dans ses opérations et dans ses possessions, chassée dernièrement par les iasurrectiqns indigènes. Elle yeste enfin plus que jamais attachée à ses projets de colonisation, d’établissement dans ces régions de l’Afrique. Les écrivains allemands ne cachent p^s l’idée qu’ils se font de la mission civilisatrice de leur pays. Récemment même, un officier du grand état-major de Berlin a fait, devant quelques-uns des chefs de l’armée allemande, une çopférênce où il n’a pas hésité à dire que « l’Allemagne est ; ^ppelée à pprter le flambeau de la civilisation dans le continent noir. » Et on a parlé déjà de faire des enrôlepiens pour former une sorte de gendarmerie destinée à pacifier I4 côte africaine. L’Aqgleterre s’est peut-être flattée 4e contenir, par son concours même, l’impatience allemande. Elle commence à n’en être plus aussi sûre et à avoir des doutes. Elle sent que, si elle va trop loin dans la condescendance, elle abdique devant l’Allemagne et ses ambitions colonisatrices, que, si elle résiste, elle s’expose à des difficultés sans nombre, sans profit et sans honneur pour elle.

On entre en définitive dans une situation des plus compliquées. Jusqu’ici, c’est l’Allemagne qui a l’avantage. Les embarras restent pour l’Angleterre, surtout pour le ministère, qui a déjà mécontenté par ses concessions les missionnaires anglicans et leur clientèle, qui risque de compropaettre un crédit dpnt il a besoin plus que jamais dans sa politique intérieure. Au moment même où s’engageait cette affaire de Zanzibar, en effet, le cabinet de lord Salisbpry, prpQtant de la session d’automue, était occupé à livrer une nouvelle bataille pour la pacification ou la soumission de l’Irlande, avec laquelle il n’en a jamais fini. C’est l’éternelle et irritante question. Après avoir usé ou abusé de la politique de coercition, et s’être même flatté d’avoir dompté à demi l’agitation, le cabinet conservateur a voulu essayer d’achever son œuvre par des mesures agraires destinées à désintéresser les paysans, à créçr une classe de petits prppriétaires en Irlande. Il a demandé au parlement un crédit de 5 millions de livres sterling pour aider les paysans à racheter les terres dont ils sont les fermiers, en complétant son système par des combinaisons ingénieuses de remboursement à l’état. A vrai dire, le ministère conservateur ne fait que résoudre à sa manière un problème dont M. Gladstone lui-même, au temps de son pouvoir, avait proposé la solution. Seulement le nouveau bill est moins complet, ou, si l’on veut, moins radical que celui de M. Gladstone ; il offre aussi moins de garanties. On peut ajouter enfin qu’il est conçu dans l’intérêt des grands propriétaires, des landlords, encore plus que dans l’intérêt des paysans. Tel qu’il est, il ne pouvait nécessairement désarmer l’opposition, les libéraux, les nationalistes amis de M. Parnell, M. Gladstone lui-même, qui, il n’y a que quelques semaines, en dépit de l’âge, retrouvait, dans une série de discours à Birmingham, toute sa verdeur, toute son éloquence contre le ministère. Devant le parlement, M, Gladstone ne pouvait contester le bill ministériel dans son principe du rachat des terres, puisqu’il a lui-même admis ce principe il y a quelques années ; il a combattu le bill pour ce qu’il a d’incomplet et d’insuffisant. La lutte a recommencé avec une vivacité nouvelle. Le ministère n’a pas moins retrouvé encore une fois la majorité qu’il a toujours eue jusqu’ici dans les affaires irlandaises. Il a obtenu son bill, et il est certain que, si le mécontentement agraire disparaissait ou s’apaisait en Irlande, ce serait une force de moins pour l’agitation des nationalistes, pour la politique du home rule, devenue la politique des libéraux anglais et de leur illustre chef ; mais on n’en est pas là. L’Irlande, avec son vieux fonds de misères aigries, de ressentimens et de révoltes, peut réserver encore à l’Angleterre bien des surprises.

Ce qui se passe aujourd’hui avec le nouveau bill n’est qu’une phase de celte terrible question irlandaise. A vrai dire, c’est une expérience qui va se faire, dont le succès est loin d’être assuré, et il y a même de plus un fait particulier, caractéristique, peut-être plein d’inconnu, inhérent au système que le gouvernement anglais vient d’inaugurer. Jusqu’ici, les conflits agraires gardaient en Irlande une sorte de caractère local et jusqu’à un certain point personnel. C’était la lutte des paysans contre les détenteurs de la terre, contre les propiétaires, après tout une affaire entre particuliers. Maintenant tout sera changé. Les paysans, sans être beaucoup mieux en mesure de payer ce qu’ils devront pendant bien des années pour le prix de leurs terres, traînant d’ailleurs des arriérés qui n’ont pas été réglés, sur lesquels le bill n’a pas statué, les paysans, peut-être tout aussi pauvres, se trouveront eu face de l’état, créancier souverain et omnipotent. Leur résistance deviendra une sorte d’insurrection contre l’état lui-même. Les incidens qui se produiront pourront changer de nature sans être moins violens et d’un ordre moins délicat. En un mot, c’est une expérience, ce n’est pas une solution. On n’en a certainement pas fini, on n’en finira pas de sitôt avec le problème irlandais. Le ministère de lord Salisbury avait déjà cette difficulté, et peut-être s’est-il exposé à s’en créer une autre plus dangereuse encore pour son crédit en se jetant dans une aventure extérieure ingrate où il peut trouver des embarras, des mécomptes, dont il risque de porter la peine devant l’opinion de l’Angleterre.

C^. DE MAZADE.