Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1888

Chronique n° 1358
14 novembre 1888


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

Plus que jamais le moment vient de voir nos choses françaises de près, dans leur inexorable réalité, sans se payer de mots et d’illusions ou d’artifices de parti, qui d’ailleurs ne serviraient plus à rien. S’il est aujourd’hui un fait positif, éclatant, presque universellement avoué, c’est qu’on est arrivé à un point où l’on sent que tout est épuisé, que ce qui existe ne peut plus durer, sans qu’on sache précisément comment tout ceci peut finir. Ce sentiment, il est partout, chez ceux qui réfléchissent, qui ont quelque habitude des mouvemens politiques, l’expérience du passé, comme il est dans la masse nationale, qui ne juge qu’avec son instinct et son bon sens. C’est si évident que la plupart de ceux qui peuvent passer pour les chefs de la république ne peuvent se dérober à cette obsession pénible et déguiser leurs inquiétudes ; ils en sont presque tous là, depuis M. le ministre des affaires étrangères, qui, dans plus d’un discours, a laissé percer son découragement, jusqu’à M. Waldeck-Rousseau, qui, hier encore, à Lyon, avouait qu’il n’y avait jamais eu plus d’obscurité et d’incertitude, qu’il faut s’attendre à une crise prochaine. La vérité est que le mécontentement, le dégoût et la lassitude sont partout, que le pays, comme on dit, en a assez des gâchis financiers, des tyrannies de parti et de secte, d’une chambre dévorée d’anarchie et d’impuissance, des ministères qui passent leur temps à désorganiser le gouvernement, la défense sociale devant le désordre croissant. Voilà qui est clair! Il est un second fait également avéré, c’est que cette situation épuisée et plus qu’à demi perdue a une cause : elle est l’œuvre de la politique qui a été suivie depuis quelques années. Et vainement les républicains s’essaient à équivoquer et à subtiliser, à donner le change : seuls ils ont eu le pouvoir depuis quelques années ; seuls ils ont disposé sans partage du gouvernement, des faveurs, des magistratures, du budget, de la police et des gendarmes, — en un mot, de la France. Ce qui a été fait, ce qui se passe, ce qui existe aujourd’hui, c’est leur œuvre, c’est le fruit de leurs passions et de leurs fautes ! — On a ainsi sous les yeux, dans leur saisissant enchaînement, le fait et la cause, le fait trop réel, la cause trop évidente. On a de plus, maintenant, la dernière conséquence, le résultat cruellement logique de tout ceci : c’est cet état maladif où le pays dé( ; u, épuisé, tiraillé dans tous les sens, à bout de patience et de raison, semble par instans se tourner vers un fantôme de dictature, vers ce que M. Waldeck-Rousseau appelait hier « un héros sans légende, » — un sauveur improvisé d’autant plus redoutable qu’il est l’inconnu et qu’il n’offre certes aucune garantie. C’est toute la situation.

Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, c’est ainsi. Le fait brutal est là, et si le mal n’est point encore absolument irréparable, c’est du moins un phénomène curieux que cette popularité persistante d’un homme récoltant des voix on ne sait pourquoi, ralliant des masses mécontentes et abusées uniquement parce qu’il est l’inconnu, parce qu’il représente autre chose que ce qui est. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que les républicains, au lieu de se mettre virilement en face de la ré ? ilité, au lieu de reconnaître l’origine du fait et de chercher Içs vrais moyens de le combattre, ne trouvent rien de mieux que de se jeter dans les divagations et les déclamations. Ils démontrent supérieurement les dangers de la dictature ; ils feront au besoin, si l’on veut, la chasse aux images de l’aspirant dictateur. Ils croient bien habile aujourd’hui de dénoncer l’alliance du candidat d’aventure avec les monarchistes, de mettre en cause les conservateurs. Certainement les conservateurs qui se font, non sans quelque naïveté, les alliés du général Boulanger, s’abusent et se préparent de cruels mécomptes. Us auraient toute chance d’être les victimes du pouvoir qu’ils auraient travaillé à élever ; mais, en définitive, ces conservateurs abusés çt impatiens ne sont que les ouvriers de la dernière heure, ils ne sont pas les premiers coupables. Si le général Boulanger, avec ses ambitioai ? et sa bizarre fortune, est devenu un danger, ce sont les répulîlicains et les répvhUcains seuls qui l’ont fait. C’est par eux qu’il a été élevé au ministère, soutenu, encouragé, représenté comme le sauveur. Tgint qu’il a satisfait leurs passions, ils lui ont tout passé. Lorsqu’il y a dix— huit mois il a été obligé de quitter le ministère, où sa présence pouvait conduire d’un jour à l’autre à la guerre, les républicain ? l’ont défendu jusqu’au bout, et des ministres d’aujourd’hui, M. de Freycinet, M. Floquet lui-même, ne vou’aient accepter le pouvoir qu’à la condition de garder le général favori du parti. Il y a mieux : un ancien ministre républicain, M. Develle, a fait il y a quelques jours à Revigny, dans la Meuse, d’étranges révélations. Il a dévoilé qu’au moment où se déroulait cette crise de 1887 et où l’on craignait la guerre, tout était désorganisé dans notre administration militaire, que les armemens étaient insuffisans, que soixante régimens se trouvaient disloqués. Il a même ajouté que les chefs principaux de notre armée disaient dans leur langage soldatesque : « Si pendant que nous aurons les Prussiens dans le ventre, nous avons ce ministre-là sur nos derrières, nous sommes perdus. » C’était ainsi, on le savait, et cependant on soutenait, tant qu’on le pouvait, le ministre 1 II n’y a pas à dire : ce sont les républicains qui ont fait le général Boulanger, qui ont voilé ses faiblesses, — qui ont de plus créé la situation où il a pu déployer ses ambitions. Ils sont tombés dans leur propre piège, et ils ne se sont aperçus de leur imprévoyance que le jour où leur ministre de la guerre émancipé, ralliant tous les mécontentemens, est devenu une menace pour eux, pour leur domination. Le mal était fait !

Comment entendent-ils aujourd’hui le combattre ? Assurément ce n’est pas le ministère radical de M. Floquet et de ses collègues qui a la chance de redresser ou de raffermir une situation si singulièrement compromise. M. le président du conseil, en proposant lui-même une revision de la constitution conçue à sa manière, a peut-être cru être un habile tacticien ; il n’a fait en vérité que répondre aux désirs de ceux qui veulent précipiter une crise publique à laquelle tout le monde ou presque tout le monde semble travailler avec une émulation singulière de destruction. Il a ouvert la brèche, il a mis l’instabilité des lois et des institutions à l’ordre du jour. M. le président du conseil a proposé sa revision ; une commission du Palais-Bourbon s’est emparée de la question, elle s’est mise à l’œuvre, et depuis qu’elle est réunie, cette commission offre certes un spectacle assez curieux. Tous les projets se pressent et se confondent. On s’est accordé pour la réunion d’une assemblée constituante ; on admet aussi le « référendum, » la ratification populaire pour l’œuvre constitutionnelle qui pourra être votée. Il y a bien, si l’on veut, une certaine défiance chez quelques-uns, qui craignent qu’au milieu de tout cela la répubhque ne coure des hasards, et il s’est trouvé un membre qui, en se prononçant pour l’assemblée constituante, a proposé de la maintenir sous la tutelle du président de la république, du sénat et de la chambre. C’était une idée bizarre, — elle n’a pas été admise. Il reste toujours la Constituante elle « référendum. » On a ainsi devant soi une carrière assez longue où il peut y avoir plus d’un accident scabreux. — Qu’on se rassure, se hâtent de dire diplomatiquement les habiles, tout cela n’est qu’un jeu et n’ira pas bien loin ; le sénai est ià pour arrêter la revision au passage. SoitI C’est vraisemblable. Quels étranges politiques cependant qui veulent diminuer le sénat, affaiblir ges pouvoirs, le réduire à un rôle inutile, et qui finissent par compter sur lui pour les protéger contre leurs imprévoyances ! Et c’est ainsi que M. le président du conseil se propose d’offrir à l’opinion quelque chose de clair, de sensé, pour la rallier et la tranquilliser, pour la détourner des votes d’impatience et des fétichismes dangereux I

A la vérité, M. le président du conseil a un collègue qui possède un autre secret pour rallier l’opinion, pour reconquérir la popularité au profit du gouvernement et de la république, en remettant l’équilibre dans les finances. C’est l’impôt sur le revenu combiné avec un dégrèvement de l’impôt sur les boissons : rare et précieux spécifique pour faire croire aux esprits simples qu’on va en finir avec les déficits, au monde radical qu’on ne recule pas devant les réformes, au populaire qu’on s’occupe de lui en mettant les riches à contribution. En réalité, le projet de M. le ministre des finances Peytral n’est qu’un expédient de politique radicale qui ne répond à rien, ne remédie à rien, et qui introduirait certainement dans notre administration fiscale les procédés les plus dangereux.

Que veut-on dire par l’impôt sur le revenu ? Ce n’était pas même une nouveauté il y a un siècle ; la vraie et grande réforme de la révolution a été, non pas de créer cet impôt, qui existait déjà, mais de l’étendre à toutes les classes sans distinction de privilégiés, de l’appliquer dans une pensée d’égalité et d’équité. Depuis, il est partout dans notre système financier. Par le fait, qu’est-ce que la contribution foncière, si ce n’est un impôt sur le revenu ? La contribution mobilière, les patentes, sont des impôts sur le revenu. La taxe sur les valeurs mobilières établie par l’assemblée nationale est un autre impôt sur le revenu. Tout dérive du même principe appliqué sous des formes diverses. Ce qu’on propose aujourd’hui n’est tout simplement, sous une couleur radicale, qu’un subterfuge de fiscalité superposant un impôt nouveau à tous les impôts qui existent, atteignant, après les élémens saisissables de la fortune privée, la personne même, la personne dans l’ensemble de ses ressources présumées, souvent hypothétiques. Voilà la vérité ! Mais ce qu’il y a évidemment de plus grave dans la combinaison nouvelle, c’est le système inévitable, nécessaire de perception. Comment estimera-t-on les fortunes particulières, souvent variables et incertaines ? M. le ministre des finances établit des procédés d’évaluation, des commissions locales de taxation. Le plus clair est que la fortune privée resterait livrée à l’appréciation de quelques commissaires. C’est le pouvoir de taxer remis à l’arbitraire, c’est l’inquisition introduite dans les affaires particulières de famille, et, pour peu que l’esprit de parti s’en mêle, ce qu’on appelle, avec une pompe assez puérile, un « instrument de réorganisation financière, » peut devenir, entre lés mains des partis, un instrument de guerre intestine dans les localités. De tous les impôts, celui-là est certainement destiné à être le plus impopulaire, comme il est le plus dangereux, parce qu’il ajoute une cause de division de plus à tant d’autres causes de division. De sorte que M. le ministre des finances, avec son impôt sur le revenu, n’est pâ8 plus heureux que M. le président du conseil avec sa revision : l’un et l’autre ne font qu’aggraver et envenimer une situation déjà singulièrement compromise.

E^t-ce à dire qu’on ne puisse se dégager de ces fatalités, qu’il be reste plus qu’à se livrer au hasard ? Rien ne serait peut-être impossible encore si on la voulait. Ce serait à M. le président de la république de ne pas s’enfermer dans une fonction inerte, de ne poilit craindre d’user de son initiative, de son pouvoir modérateur. Ce serait au sénat d’exercer ses droits librement, résolument, comme il l’a fait ces jours derniers, en disputant l’existence de la préfecture de police à M. le président du conseil. Ce serait enfin aux modérés de la république de se demander s’ils n’ont rien de mieux à faire que d’être les complaisans muets des ministères radicaux. On ne sait plus depuis longtemps ce que c’est que se servir énergiquement de la constitution et des lois pour rendre au pays la paix et la confiance, en le préservant à la fois du hasard des dictatures et de l’avilissement de l’anarchie ! Les affaires de l’Europe vont-elles prendre, avec l’hiver, une tournure nouvelle ? Se décideront-elles dans un sens ou dans l’autre, et puisqu’il faut appeler les choses par leur nom, pour la paix ou pour la guerre, pour la paix indéfinie ou pour la guerre à prochaine échéance ? Ces jours derniers encore, le chef du ministère anglais, lord Salisbury, au banquet du nouveau lord-maire, parlait une fois de plus des armemens démesurés sous lesquels plient les peuples, qui s’accroissent sans cesse. Rien certes de plus vrai ; mais ces armemens ne sont que la conséquence ou la suite d’une situation générale, de tout un ensemble de rapports généraux, d’un état de défiance universelle, d’une certaine politique. C’est cette situation générale qui reste le danger perpétuel et qui ne peut malheureusement ni changer ni se simplifier du jour au lendemain. Elle est ce qu’elle est, avec ses faiblesses et ses périls, avec ses dissonances et ses diversions, — tantôt menaçante, tantôt un peu plus rassurante. Heureusement pour aujourd’hui, pour l’heure présente, rien de bien grave n’apparaît dans les affaires de l’Europe. Les parlemens se rouvrent sans grand éclat à Londres comme à Rome. Une élection vient de se faire en Prusse pour le renouvellement de la chambre des députés du royaume. Les gouvernemens s’occupeùt de leurs affaires, de leurs entreprises coloniales et de leurs budgets. Tout settiblerait provisôii’ement aisez paisible sur notre continent fatigué, s’il n’y avait de tristes polémistes toujours occupés à chercher des querelles ou à susciter des incidéns, à interpréter les moindres paroles, à prêter des discoUrs àux uns ou aux autres, au général Gourko à Varsovie, ou à M. le général de Miribé), qui Tient de recevoir le commandement de nos frontièfes de l’Est.

La vérité est que, potir le moment, dans la vie européenne, tout semblé se réduire aux affaires qu’on ne peut pas éviter, et que, s’il y â dés incidéns, — comme il y en a toujours, — il n’y a aucun signe précis d’une aggravation immédiate ou Imminente dans la situation générale. En AUt magne, à part ces élections prussiennes qui viennent de se faire, et tlui ne semblent pas avoir sensiblement changé la com-* position du Landtag, on pourrait dire que ce qu’il y a encore de pluS curieux à observer, c’est le Commencement d’un règne qui ne date ^lie de cinq mois *, c’est l’attitude, la manière d’être de ce jeune souverain qui s’essaie au commandement, à la représentation impériale. Quel est au vrai le caractère de ce prince nouveau —venu ? Quelles idées, quelles velléités porte-t-il dans le gouvernement d’un grand empire ? Dans quelle mesure concilie-t-il la déférence qu’il témoigné au vieux chancelier, au grand solitaire de Friedrichsruhe, avec son indépendance ou son humeur personnelle ? Il est certain, il est visible ^ue jusqu’ici le petit-fils de Guillaume I^’, dans ses voyages, dails toutes ses actions, s’est montré un peu impatient, un peu agité, ou, si Pon veut. Un peu jeune. Il est allé à Vienne, et il n’a peut-être pas su îtiesurer suffisamment les témoignages de Ees antipathies OU de ses préférences. Il est allé a Rome, et, s’il a eu tout ce qu’il pouvait désirer, les démonstrations, les ovations, les acclamations, il â été un peu incohérent, un peu décousu. 11 a été visiblement embarrassé âU Vatican, et il n’a peut-être pas été toujours heureUX datis ses paroles au Quirinal. A peine rentré à Berlin, il a fait une querelle âUx délègues de là municipalité au sujet de » discussions des journaux feur les affaires de la famille impériale ; il s’est engagé personnellement, par le journal officiel, dans une sorte de polémique, au fisque de provoquer des contradictions et de laisser trop voir une mauvaise humeur stérile. Ce n’est pas tout : au même instant s’est produit un autre incident caractéristique. Des industriels de Berlin ont cru pouvoir exposer des photographies représentant l’empereur Guillaume l*’et l’empeleur Frédéric lll sur leur lit de mort. La police est aussitôt intervenue pour interdire l’exposition publique de la photographie de Frédéric Ilf ; on dit même que ceux qui ont voulu acheter, dans l’intérieur des magasins, cette image commémorative, ont été obligés de donner leur nom. C’était assez bizaire. Il y a évidemment, en tout cela, une cerlaine incohérence de jeunesse, une certaine impatience d’autorité dont on ne laisse pas d’être surpris et même de s’inquiéter pour l’avenir à Berlin.

Ce ne sont là, après tout, que des incidens plus Ou moins curieux, plus ou moins caractéristiques d’un commencement de règne. Pendant ce temps, c’est toujours le vieux chancelier qui, sans quitter sa solitude de Friedrichsruhe, fait les affaires de l’Allemagne ; et ce qui tendrait à prouver que, pour le moment, M. de Bismarck n’est pas absolument et exclusivement préoccupé de l’Europe, c’est qu’il semble disposé à s’engager plus que jamais dans une de ces entreprises de politique coloniale qu’il poursuit depuis longtemps. Une compagnie allemande de colonisation, favorisée et encouragée par le gouvernement de l’empire, s’est établie, on le sait, sur la côte orientale de l’Afrique, à Zanzibar. Malheureusement cette colonisation à peine ébauchée a éprouvé récemment un vrai désastre. Les indigènes se sont soulevés contre les dominateurs de la côte. Les colons allemands ont été massacrés ; un de leurs chefs a été tué en combattant, un autre a été réduit à se donner la mort pour échapper à une horrible captivité. Bref, tout est à recommencer, et c’est justement dans ces conditions que M. de Bismarck s’est chargé de reprendre l’affaire, avec la pensée, sans doute, d’établir le protectorat direct de l’empire sur la côte africaine. Chercher des alliés pour venger ou protéger des sujets et des intérêts allemands eût été un peu vain. M. de Bismarck a été assez habile pour transformer la question, pour intéresser d’autres gouvernemens à ses projets, sous le prétexte humanitaire de réprimer le trafic des esclaves. Il a eu même une correspondance avec l’association formée sous les auspices de M. le cardinal Lavigerie pour combattre le commerce des esclaves en Afrique ; mais M. le cardinal Lavigerie n’a point de navires, et le chancelier s’est surtout adressé à l’Angleterre, en lui demandant de s’associer à la répression de l’esclavage. Lord Salisbury, dans ses premières explications, dès l’ouverture du parlement, n’a pas laissé ignorer que l’Angleterre avait accepté de concourir à un blocus de la côte de Zanzibar pour la répression du trafic des esclaves. Le chef du cabinet anglais n’a pas caché non plus qu’on s’était adressé à la France comme à quelques autres états, et que la France, non sans quelque hésitation, s’était montrée disposée à reconnaître le blocus, à envoyer elle-même un navire et même à faire quelque concession limitée, temporaire, sur le droit de visite en mer. C’est là qu’en est la question. A vrai dire, c’est une affaire assez étrange, assez obscure, dont on ne peut démêler encore ni la portée ni les limites, et ce n’est qu’après réflexion sans doute que la France s’engagera dans cette bizarre aventure.

Tout est contraste dans la vie des peuples. Il y n’a que quelques jours, on célébrait à Saint-Pétersbourg le cinquantième anniversaire de l’entrée de M. de Giers au service public en Russie. M. de Giers n’a point été, sans doute, un personnage de grande représentation, mêlé avec éclat aux plus grands événemena du temps, coname le prince Gortchakof. Il a suivi sa carrière sans bruit, en serviteur éclairé, laborieux, utile quoique modeste, et c’est par ces qualités sérieuses qu’il s’est élevé par degrés à ce poste de ministre des affaires étrangères de Russie, où il a pu recevoir les complimens de toutes les chancelleries de l’Europe. Au même instant ou peu avant, l’empereur Alexandre III, accompagné de l’impératrice, d’une partie de sa famille et de sa cour, faisait un voyage dans la Géorgie, jusqu’au fond du Caucase. Il a eu, lui aussi, ses ovations en voyage, à Bakou et sur tout son chemin. Il a visité ces contrées lointaines : il a reçu les députations des tribus turcomanes de Merv. Sa présence a retenti dans toutes ces régions asiatiques devenues des possessions de l’empire. Alexandre III revenait de ce voyage et, après une halte à Sébastopol, il regagnait Saint-Pétersbourg par le chemin de fer d’Azof-Kharkof-Koursk, lorsque, tout près de la petite station de Borki, s’est produit un effroyable accident qui a mis en pièces le train impérial, et a failli coûter la vie à la famille presque tout entière du tsar. Il y a eu plus de vingt morts et près de quarante blessés. L’empereur lui-même, l’impératrice et leurs enfans ont été plus ou moins atteints. Les personnes de la suite impériale, ministres, dignitaires, ont eu leurs blessures. Quelques jours auparavant, l’empereur Alexandre était au milieu des fêtes et des ovations du Caucase : avant d’arriver à Pétersbourg, il se trouvait au milieu des champs déserts et marécageux, sous une pluie qui tombait depuis vingt-quatre heures, blessé lui-même, réduit à soigner les blessés et à diriger une sorte de sauvetage !


La première pensée a été de soupçonner quelque sinistre et trop savant complot, de chercher le nihilisme dans l’obscure catastrophe de Borki. En réalité, d’après tous les témoignages et toutes les apparences, il n’en était rien. Le plus vraisemblable est que la voie était mal entretenue, que le matériel vieilli manquait de solidité, que le terrain tassé sous les pluies n’a pu supporter le poids d’un train considérable, — et que pour un puissant autocrate, l’empereur Alexandre est exposé à être trompé plus que d’autres, à être lui-même la victime d’abus commis en son nom. Cet accident de Borki n’a donc eu rien que de simple, il n’a eu rien de politique. Il n’a pas moins eu un résultat politique assez frappant, celui d’imprimer à Alexandre III une sorte de sceau d’invulnérabilité aux yeux de son peuple et de faire sentir que, s’il eût disparu à l’heure qu’il est, l’Europe eût perdu en lui une forcé préservatrice, une garantie de la paix du monde.

La campagne de l’élection présidentielle des États-Unis vient d’être close ou à peu près par le scrutin du 6 novembre. Elle n’est point sans doute tout à fait finie, puisqu’on n’en est encore qu’à un premier vote, au choix de8 délégués des états chargés de désigner définitivement le personnage public qui, à partir du k tnârs prochain, sera pour quatre ans l’hôte de la Maisoii-Blanche à Washington ; mais comme les délégués reçoivent des partis qui léâ choisissent Une sOKe de mandat impératif et nominatif, comme tout est prévu et réglé d’avance, le reste n’est plus qu’une forinalité : le second vote n’a plus rien d’inconnu, il n’est que la sanctioii du premier. C’est le scrutin du 6 novembre qui a tout décidé, et, d’après les résultats désormais acquià de ce scrutin, le vaincu est le président Cieveland, qui briguait une prorogation de pouvoir ; l’heureUx vainqueur est le candidat du parti républicain, M. Haririson, qui a dès ce moment une majorité assurée. Telle est la fortune électorale aU-delà de l’Atlantique comme partout 1 Le parti républicain a eu longtemps le pouvoir, il en a joui et abusé pendant un quart de siècle sans interruption ; il l’avait perdu en 188/i par l’élection de M. Cieveland, qui était la première victoire du parti démocrate depuis la guerre de la sécession. Aujourd’hui, la chance tourne de nouveau en faveur des républicains et de leurs candidats, qui vont rentrer à la Maison-Blanche. Le président désigné, M. Harrison, d’ailleurs, sans être absolument un inconnu, n’a point par lui-même une notoriété bien éclatante. Il est le petit-fils d’un ancien président. Il a été longtemps homme de loi dans l’Indiana ; il a été aussi général pendaut la guerre de la sécession. Depuis la guerre, il a repris ses travaux d’avocat, il a été gouverneur de son état, sénateur. Le vice-président, M. Morton-Levi, est un homme connu dans les affaires, qui a représenté pendant quelques années la grande république en France. Le succès des deux candidats est d’autant plus significatif qu’il a été chaudement disputé jusqu’au bout.

Rien n’a manqué en effet à cette lutte qui est engagée depuis quelques mois déjà, qui s’est animée par degrés et a fini par prendre un caractère singulièrement vif entre les partis. Aux premiers momens, M. Cieveland semblait garder encore tous les avantages. Il était d^abord à la Maison-Blanche, il avait montré de la modération, de la mesure dans le gouvernement. Il avait témoigné l’honnête intention de réagir contre les abus de toute sorte légués par la longue domination républicaine et devenus tellement crians qu’ils avaient fiùi par soulever l’instinct public. 11 avait de plus la chance de se trouver au pouvoir dans un moment d’incomparable prospérité financière, et il avait eu la pensée d’en profiter pour proposer de revenir à une politique commerciale plus libérale, à des adoucissemens de tarifs. C’était après tout un programme de bon sens et de prévoyance. M. Cieveland, malheureiisement pouf lui, avait affaire à forte partie. Son adversaire le plus redoutable n’était pas même son concurrent, M. Harrison. Son plus dangereux ennemi a été l’ancien secrétaire d’état, M. Blaihe, qui avait échoué il y a quatre ans contre M. CleVèland, et qUi, faute de se présenter lui-même cette fois, s’est fait le chef de la câtopagnë républicaine sous le nom et souS le drapeau de M. Harrison. Il s’est fait le secrétaire d’état de M. Harrison pendant là campagne électorale, en attendant sans doute de l’être plus réellement après le succès. M. Blaine est un habile homme, habile par la parole comme par l’action, qui n’a pas ci’aint de mettre en mouvement passions et intérêts, qui a Su ée servir de tout, créer des embarras à M. GleVéland, le mettre en suspicion, en le provoquant à des impatiences ou à des imprudences compromettantes, et c’est ainsi que la lutte est devenue de plus ëh plus vive. Elle s’est compliquée chemin faisant de péripéties et d*imiidens qui n’ont pas été toujours heureux pour M. Cleveland.

Le premier de ces incidens a été l’affaire du tfàité signé par le cabinet de Washington avec l’Angleterre, au sujet dés pêcheries du Canada. La majorité républicaine du sénat a commencé par rejeter le traité par un simple calcul électoral, pour ne pas pàraîtfe complaire à l’Angleterre, pour ne pas froisser les Irlandais répandue dans l’Union. M. Cleveland, à son tour, craignant pour sa popularité, perdant un peu le sang-froid, s’est hâté de répondre en désavouant sans plus de façon le traité qu’il venait de signer, et en proposant, du jour au lendemain, tout un système de prohibitions et de vexations à l’égard du Canada. Le sénat, sans se prononcer nettement, s’est jeté dans des divëfsiohs ; il a discuté sur la politique qu’il y aurait à suivre, Sur l’union douanière avec le Canada, et, en définitive, rien n’a été fait. On en est resté là en attendant le scrutin ; mais le plus bizarre et aussi le pluà récent de ces incidens électoraux américains est, certeâ, celte queirellé diplomatique dans laquelle le cabinet de Washington vient de s’engager avec rAùgleterre à l’occasioa d’une lettre qui aurait été écrite par le représentant de la reine Victoria, lord Sackville. Comment cela s’est —^il passé ? Un sujet plus ou moins anglais, se disant naturallfeé depuis peu Américain, résidant en Californie, aurait écrit à lord Sackvillô pour lui demander son avis, une direction dans les élections, et le ministre de la reine aurait eu la naïveté de répondre en exprimant des opinions de nature à compromettre la popularité de M. Cleveland. C’était tout simplement un piège, et les républicains, M. Blaine en tête, se sont hâtés de se servir de la malencontreuse lettre de lord Sackville pour ruiner la candidature démocrate de M. Cleveland. Le président-candidat de son côié s’est fâché. Par un mouvement d’irritation ou par calcul, il s’est cru obligé aussitôt de charger son envoyé à Londres, M. Phelps, de demander à lord Salisbury le rappel de lord Sackville, — et comme il n’avait pas le temps d’attendre, comme on approchait du scrutin, le secrétaire d’État, M. Bayard, a ni plus ni moins envoyé ses passeports au représentant de la reine Victoria. C’est ce qui s’appelle traiter lestement les affaires. Les partis américains se rendent coup pour coup, s’inquiétant peu de compromettre les relations de leur pays, pourvu qu’ils servent leurs intérêts électoraux !

On en était là il y a quelques jours à peine. Jusqu’au dernier moment, cependant, toutes les apparences semblaient être encore en faveur de M. Cleveland; l’issue au moins paraissait incertaine. Ce n’était visiblement qu’une apparence. Est-ce l’effet de la lettre de lord Sackville? Toujours est-il qu’à l’ouverture du scrutin, la dernière chance de M. Cleveland s’est évanouie; c’est l’état de New- York qui, avec son élection de trente-six délégués républicains, a décidé le succès de M. Harrison, en lui assurant une majorité. La question s’est trouvée ainsi tranchée. Quelles seront maintenant les conséquences de cette élection, de ce déplacement de pouvoir dans les affaires intérieures et dans les affaires extérieures des États-Unis? Elles peuvent être assez sérieuses. Évidemment le parti républicain revient au pouvoir avec ses idées, avec ses ressentimens, surtout avec son programme de politique protectionniste. Quant à la politique extérieure, les difficultés nées presque à l’improviste de l’élection présidentielle ne laissent pas d’être assez graves, tout au moins assez délicates. Lord Salisbury en parlait peut-être un peu légèrement ces jours derniers, en disant que ce n’était qu’une affaire électorale. Sans doute, c’est une affaire électorale. Seulement lord Salisbury oublie que M. Cleveland, qui a engagé la querelle au sujet de lord Sackville, est encore pour quatre mois à la Maison-Blanche, et que les républicains qui lui succéderont, qui tiennent à se ménager l’appui des Irlandais, ne sont guère mieux disposés à se montrer faciles dans leurs relations avec l’Angleterre. L’élection est faite aujourd’hui, soit; les difficultés n’existent pas moins, elles survivent au scrutin, et sans qu’on doive raisonnablement supposer qu’elles puissent conduire à une rupture, elles restent un embarras, une mauvaise affaire à liquider entre la république américaine et ’Angleterre,

CH. DE MAZADR.