Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1872

Chronique n° 977
31 décembre 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre 1872.

Les jours s’envolent, les mois se succèdent avec une étonnante rapidité, et voilà que déjà nous touchons à la dernière heure de la deuxième année révolue depuis que la France a vu se tourner contre elle la fortune irritée, depuis qu’elle a été devant le monde la victime d’une incomparable catastrophe publique. Autrefois cette heure privilégiée et consacrée qui sépare deux périodes du temps revenait avec son cortège de pensées heureuses, de vœux illimités et d’espoirs renaissans. Tout au plus se laissait-on aller un instant, avant de reprendre sa course, à la vague et émouvante impression de la fuite des choses. On oubliait qu’une année de plus venait de passer pour ceux qui se rapprochent du terme mystérieux, et on ne voyait que la joie aimable, bruyante, des enfans entrant dans la vie par la porte dorée, faisant leur première étape vers un avenir qu’on pouvait envisager avec confiance. Maintenant on aurait beau vouloir se faire illusion en renouant de son mieux les vieilles et familières habitudes, le destin est devenu sévère pour nous. Les fêtes les plus douces elles-mêmes se voilent d’une ombre insaisissable. Dans tous les souhaits qu’on peut former, il y a comme une amertume secrète, comme un souvenir involontaire et obsédant des malheurs qu’on a traversés. On ne peut se défendre d’un certain mouvement de tristesse et d’anxiété, car enfin, à ce point imperceptible du temps où nous sommes aujourd’hui, on se trouve entre un passé douloureux qui pèse sur tous les cœurs patriotiques et un avenir qui est la plus redoutable énigme, qui sera ce qu’on le fera, — qui réserve dans tous les cas à notre pays des luttes nouvelles et des efforts nouveaux pour retrouver tout ce qu’il a perdu. Puisqu’il y a déjà deux ans que ces grands deuils publics ont été infligés à la France, on est invinciblement porté à se demander ce qui a été fait, quelles résolutions généreuses ont été prises, quels travaux sérieux et fructueux ont été accomplis, comment en un mot cette année qui s’achève, qui va se perdre dans le tourbillon des choses évanouies, a préparé l’année qui commence.

Non certainement, cette année qui finit n’a point été perdue. N’eût-elle d’autre recommandation dans l’histoire que d’avoir donné à la France le temps de respirer, de se reposer et de se reconnaître après la guerre étrangère et la guerre civile, au lendemain de ce double accès de fièvre pernicieuse qui pouvait être mortel, elle serait encore bienfaisante, elle mériterait le renom modeste d’une année utilement employée. Ce malheureux pays si dévasté, si broyé, si menacé dans sa puissance et jusque dans son existence, il s’est retrouvé très promptement debout, ne demandant qu’à vivre, aimant la paix qu’on lui faisait, acceptant sans murmurer les sacrifices nécessaires, et tout prêt à payer d’une popularité honnête les efforts tentés pour lui rendre la sécurité et le travail. En vérité, le pays, c’est le héros collectif et obscur de cette période d’épreuves où nous sommes engagés. On le fait bien souvent parler, on lui prête des exigences, des prétentions ou des passions qu’on voudrait sans doute lui inspirer, et dont on compterait peut-être se servir. Le fait est que, fixé à peu près sur ce qu’il ne veut pas, également éloigné de tous les partis extrêmes, il se montre volontiers facile et résigné sur tout le reste, attendant ce qu’on fera de lui, et jusque-là se soumettant sans peine et sans effort à un gouvernement qu’il sait bien intentionné, qui lui inspire de la confiance. Aux yeux de la nation française, c’est le gouvernement de la convalescence et du repos après les crises violentes. Le secret de la popularité de M. Thiers est là tout entier. Depuis un an, c’est vraiment l’histoire de la France, de la France qui travaille obscurément, qui reprend tous les jours la tâche à peine interrompue, sans s’intéresser bien vivement aux diversions dont on lui offre parfois le dangereux et inutile spectacle. Oui, depuis un an, le pays a donné sa patience et son calme. Que lui a-t-on donné en échange ? qu’a-t-on fait pour cette réorganisation nationale, qui reste toujours le premier mot de tous les programmes politiques ? Assurément on n’est point resté inactif ou indifférent devant tant de nécessités impérieuses. Il y a eu quelques grands actes, et le premier de tous a été cet emprunt de trois milliards, véritable victoire du crédit de la France, qui assure désormais tous les moyens d’obtenir, de hâter sans doute la libération du territoire. On a fait aussi cette loi de recrutement qui prépare la reconstitution militaire de la France, qui va justement entrer en vigueur avec l’année nouvelle. On est allé au plus pressé, à l’emprunt, à la loi de recrutement, aux lois de finances, aux impôts devenus nécessaires, à tout ce qui assure l’expédition des affaires dans un grand pays où la vie nationale ne peut rester interrompue.

C’est là ce qu’on pourrait appeler le côté utile et fructueux dans l’œuvre que l’assemblée et le gouvernement poursuivent ou doivent poursuivre en commun, et, si on s’en était tenu à ces travaux aussi profitables que sérieux, il y avait certes de quoi enflammer les zèles les plus patriotiques et occuper les activités les plus impatientes. C’était ce qui répondait aux nécessités de toute une situation, aux dispositions publiques. Malheureusement, par une de ces fatalités étranges et invariables de la vie des peuples, les passions politiques, un moment réduites au silence par l’excès des misères nationales, ces passions n’ont pas tardé à se réveiller plus vivaces et plus implacables que jamais. Les partis, qui avaient paru d’abord s’incliner devant le malheur de la France, ont bientôt cédé à la tentation, ils sont revenus au combat avec leurs antagonismes irréconciliables, avec leurs armes, leurs mots d’ordre et leurs drapeaux. L’apaisement même qui se faisait sentir dans le pays n’a servi qu’à irriter les espérances des impatiens de tous les camps, pressés de faire triompher leur cause. Les questions les plus graves de réorganisation publique n’ont été qu’un prétexte de conflits où les ressentimens, les ambitions, les antipathies personnelles, les amours-propres ont fait oublier les intérêts les plus essentiels. Légitimistes, monarchistes du centre droit, radicaux, impérialistes, républicains de la gauche ou du centre gauche, tout s’en est mêlé, et une fois de plus la France a offert le spectacle d’une société où la masse nationale laissée à elle-même ne demande qu’à vivre paisible, où ceux qui sont chargés de la représenter et de la conduire, qui devraient donner l’exemple de la prévoyance et de la modération, sont les premiers à se laisser emporter, à déchaîner les tempêtes, à provoquer des crises périlleuses ou inutiles. C’est en réalité l’histoire de cette dernière et courte session de six semaines. Elle a été une sorte d’orage permanent, une mêlée confuse de passions et de partis se jetant à la fois sur toutes les questions irritantes et insolubles, lorsque des vacances nouvelles de quelques jours sont venues heureusement interrompre cette œuvre d’agitation en laissant à la réflexion, aux inspirations patriotiques, à toutes les influences de conciliation, le temps de reprendre leur empire.

On en est là aujourd’hui. L’année qui finit laisse à l’année qui commence ce difficile héritage. Est-ce la guerre des partis qui se rallumera à la rentrée prochaine de l’assemblée ? est-ce la paix intérieure qui sortira définitivement de ces complications imprudemment soulevées ? Assurément les questions qui ont suscité ces conflits ou qui en ont été le prétexte ne sont point réglées ; les partis n’ont point désarmé, ils restent au contraire dans cette sorte d’attente fiévreuse où il suffit quelquefois d’une circonstance imprévue pour ranimer toutes les passions de combat, où les plus violens, se jetant en avant, sans écouter les esprits modérés et réfléchis, peuvent engager les luttes les plus dangereuses. Il y a cependant un fait sensible et favorable qui apparaît au premier coup d’œil : c’est que de jour en jour, d’heure en heure, la paix retrouve des chances, parce qu’elle est manifestement le vœu le plus profond du pays, parce qu’elle est une véritable nécessité publique qui s’impose à toutes les volontés, parce qu’enfin les partis viennent d’éprouver une fois de plus qu’ils sont impuissans lorsqu’ils veulent changer à leur profit une situation qui les domine, qui se résume tout entière dans la coexistence de l’assemblée et du gouvernement. La droite a voulu ouvrir une campagne contre le gouvernement, elle a essayé de lui imposer, sous la forme d’une responsabilité ministérielle qui n’était qu’une combinaison de guerre, une direction exclusive de parti ; elle a échoué. Elle a créé des difficultés, une confusion momentanée, une interversion de tous les rapports naturels des opinions ; elle n’a réussi en définitive qu’à rendre plus apparente la nécessité de ce gouvernement qu’on ne pouvait remplacer que par l’inconnu, par des pouvoirs contestés, par une crise en permanence. La gauche à son tour a voulu faire sa campagne contre l’assemblée : elle a échoué d’une manière plus éclatante encore, et, par une compensation favorable dans ce jeu étrange des partis, il s’est trouvé que l’impatience agitatrice de la gauche est venue fort à propos rétablir un certain équilibre, réparer les fausses manœuvres de la droite, en offrant aux fractions conservatrices de l’assemblée et au gouvernement une occasion de se rapprocher pour écarter résolument une question périlleuse. C’est M. le garde des sceaux, c’est M. Dufaure qui, dans un discours d’une éloquence sensée et vigoureuse, a tranché le nœud en redressant, en éclairant et en précisant cette situation, en replaçant le gouvernement dans ses conditions naturelles d’impartialité conciliante et protectrice.

Si jamais faute politique a été promptement et sévèrement punie, c’est à coup sûr celle que la gauche a commise en soulevant avec la précipitation la plus imprudente cette question de la dissolution de l’assemblée. Elle avait suivi jusque-là une conduite qui n’était pas dépourvue d’une certaine habileté et d’une certaine adresse. Elle avait su se contenir, se donner l’avantage d’une alliance de raison et de modération avec le gouvernement, accepter la république, telle que la définissait M.Thiers, avec toutes les garanties de conservation et de protection pour les intérêts sociaux de la France. Elle avait été un jour, le 29 novembre, un des élémens d’une majorité qui avait été le bouclier du gouvernement dans un conflit déplorablement engagé. Elle n’a pas su résister à la tentation décevante d’une occasion qu’elle croyait favorable, et qui ne l’était pas. Là, comme partout, les plus modérés se sont laissé entraîner par les plus violons. La gauche en un mot a voulu jouer le tout pour le tout : en croyant mettre l’assemblée dans l’embarras, elle a perdu la partie ; mais aussi quelle étrange pensée d’engager une lutte sur un terrain semblable, dans un pareil moment ! La faute de la gauche n’était pas seulement de ne tenir aucun compte de la situation générale et des conditions de prudence que doit imposer une douloureuse occupation étrangère, de vouloir exposer le pays aux agitations lorsqu’il a besoin au contraire d’éviter toutes les crises jusqu’à la libération complète de son territoire. L’erreur de ceux qui ont soulevé cette question de la dissolution était de croire que le gouvernement pouvait les suivre ou tout au moins leur laisser le bénéfice d’une connivence indirecte, d’un silence énigmatique. C’était une méprise presque puérile. Le gouvernement ne pouvait ni laisser affaiblir l’intégrité et les droits de l’assemblée, dont il est le délégué, ni même se taire, sous peine de paraître pactiser avec une agitation révolutionnaire. Élever une telle question, c’était le contraindre à prendre un parti ; soutenir la dissolution par des discours comme celui de M. Gambetta ou de M. Louis Blanc, c’était lui offrir l’occasion facile de décliner publiquement toute solidarité avec ceux qu’on l’accusait d’avoir pour alliés. Il en est résulté ce qu’on a vu, — le discours par lequel M. Dufaure, faisant ce que M. Thiers lui-même ne pouvait faire comme chef du gouvernement, a exécuté la gauche, M. Gambetta, M. Louis Blanc, et le vote écrasant qui a clos cette discussion, qui fait de l’agitation dissolutioniste une sorte de manifestation factieuse sans écho dans le pays. Le 29 novembre, le gouvernement avait eu une faible majorité avec l’appui de la gauche ; le 14 décembre, il a eu une majorité considérable contre la gauche. Voilà ce qu’on a gagné, La situation s’est trouvée sensiblement modifiée par ce seul fait de l’accord du gouvernement et de la majorité conservatrice de la chambre sur la question la plus grave, celle de l’existence même de l’assemblée, et après la gauche, si quelqu’un a été mis en déroute, c’est en vérité un des généraux du centre gauche, M. Ricard, qui, se trouvant sur le terrain, ayant à livrer bataille, a demandé une remise au surlendemain. La bataille, à ce qu’il paraît, ne se passait pas comme M. Ricard l’avait prévu. Voilà encore un chef de parti bien compromis, et le centre gauche réduit à se remettre du désarroi où il est un instant tombé dans cette affaire.

Un fait reste certain, cette discussion a montré une fois de plus qu’une intelligence sérieuse, patriotique, est toujours possible entre le gouvernement et une majorité considérable de l’assemblée. Puisqu’on s’est entendu sur un des points les plus décisifs, pourquoi ne s’entendrait-on pas sur les autres questions qui restent à résoudre ? Cette intelligence, elle a été préparée par ce premier rapprochement si naturel et si simple, dont les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir. À partir de ce moment en effet, il est visible que la situation s’est en quelque sorte détendue. Les rapports sont devenus plus faciles, l’esprit de conciliation est en progrès, la confiance semble renaître entre le gouvernement et cette commission des trente, que M. Thiers appelait spirituellement la petite fille de la commission Kerdrel, qui reste chargée d’examiner la grande question semi-constitutionnelle des relations des pouvoirs publics et des conditions de la responsabilité ministérielle. Que se passe-t-il dans cette commission et ces sous-commissions qui se sont réunies plus d’une fois déjà, qui ont eu des conférences avec M. le président de la république ? Peu importe pour le moment. L’essentiel est qu’il y ait un terrain commun sur lequel on se retrouve, et ce terrain existe. À l’origine, la droite, représentée par la commission Kerdrel, puis par la commission des trente, demandait simplement et exclusivement la responsabilité ministérielle, dont elle se faisait une arme de guerre. Le gouvernement de son côté demandait qu’on ne séparât pas la responsabilité ministérielle de l’organisatioa et de la régularisation des pouvoirs publics. Aujourd’hui, du consentement de tout le monde, ces questions sont inséparables : voilà le point de rapprochement. Il est bien clair cependant que tout n’est pas fini, et que, si l’on veut aller heureusement jusqu’au bout, la première condition est d’écarter d’une volonté résolue les susceptibilités, les irritations, les défiances de l’esprit de parti, de ne pas s’attarder dans ces polémiques vaines ou irritantes par lesquelles on poursuit avant tout quelquefois un triomphe exclusif, en quelque sorte personnel.

L’esprit de parti est véritablement ingénieux. Depuis quinze jours, il n’est occupé qu’à scruter les dernières péripéties pour en faire sortir des divisions nouvelles. Il ne cherche pas, quant à lui, ce qui peut rapprocher, il est à la poursuite de ce qui peut entretenir la guerre. Ses thèmes sont tout trouvés. Il s’agit de savoir si le discours de M. Dufaure a désavoué le message de M. Thiers ou si M. le président de la république a désavoué à son tour M. le garde des sceaux dans le langage qu’il a tenu devant la commission des trente, si le vote du H décembre est le démenti du vote du 29 novembre, et si tous ces derniers incidens ne sont pas une victoire de la droite sur le gouvernement. On pourra discuter à perte de vue sur tout cela, on ne fera pas une politique bien profitable, on n’arrivera qu’à multiplier les confusions. Non, sans doute, il n’y a rien de tout ce qu’on voit. M. Dufaure, quand il s’est prononcé avec une si verte éloquence sur la dissolution, n’a nullement désavoué le message de M. Thiers, et M. Thiers, en parlant comme il l’a fait des projets constitutionnels devant la commission des trente, n’a nullement désavoué M. Dufaure. Le vote du H décembre n’a point été une victoire de la droite sur le gouvernement, qui s’y est associé, qui l’a provoqué, qui lui a donné toute sa signification, et le vote du 29 novembre n’était pas lui-même une victoire de la gauche, puisqu’il n’a été certainement déterminé que par l’attitude du gouvernement. La vérité est que la situation reste la même, telle que M. le président de la république la définissait dans son message, et M. Thiers n’a eu rien à rétracter de ce message, parce que dans ses paroles il n’y avait rien d’inconciliable avec ce que peuvent penser les hommes les plus conservateurs. Que disait M. Thiers ? Il exprimait tout simplement l’opinion qu’il était nécessaire de donner plus de fixité, plus de régularité aux pouvoirs publics, plus de consistance au régime actuel. Comment parlait de son côté M. d’Audiffret-Pasquier dans son discours sur la dissolution ? « Ne sortons pas, a-t-il dit, de la forme actuelle, de la république au bon et grand sens du mot, la chose publique gérée dans l’intérêt de tous, avec le concours de tous les partis… Nous avons apporté notre concours au gouvernement, acceptant la forme actuelle sans réticence et sans arrière-pensée… » Au fond l’idée est la même. Pourquoi dès lors compromettre ces élémens de conciliation dans des luttes nouvelles dont nul ne peut prévoir l’issue ? Pourquoi ne pas se rallier à ce message, qui n’a pas certainement la prétention d’engager l’avenir, qui est tout simplement le programme d’une politique prévoyante et pratique ?

Il y a des momens où il faut savoir se défendre des subtilités de métaphysique parlementaire, des passions de combat, des entraînemens, des luttes trop vives de parole, des conflits d’influence. La situation de la France ne se prête plus à ces jeux, qui ont eu leur noblesse, mais qui ne remédient pas à tous les maux, et tout ce qui s’est passé depuis deux mois nous rappelait un discours que M. de Montalembert adressait à la chambre de 1851 dans une heure où le pays était calme, où l’assemblée était agitée et où il y avait aussi des conflits de pouvoirs, a Considérez, disait-il, l’état du pays. Le pays était tranquille ; il jouissait de la paix que nous lui avions faite… Qu’est-ce qui l’a agité ? Qu’est-ce qui l’alarme en ce moment ? Permettez-moi de m’adresser du haut de cette tribune aux deux pouvoirs… Je leur dis à tous deux d’une voix loyale et respectueuse : Cessez cette guerre qui ne peut profiter qu’à nos ennemis communs. Je leur demande à tous deux grâce pour le pays, grâce pour son repos, pour son travail, pour son crédit… » Il y a plus de vingt ans de cela, les circonstances sont bien autrement graves aujourd’hui. Ce n’est plus le moment de recommencer ces luttes, de risquer pour des victoires de parti cette paix qui peut inaugurer heureusement l’année nouvelle, qui, sans faire tort à personne, est certainement tout d’abord l’œuvre d’un gouvernement qui a résolu ce double problème d’arracher notre pays à la guerre étrangère et à la guerre civile.

Parce que la France a retrouvé un peu de repos après les formidables événemens qui l’ont remuée jusqu’au plus profond de son existence nationale, ce n’est pas une raison pour croire qu’on puisse tout se permettre et qu’on en ail déjà fini avec ce funeste passé d’hier. Ce passé, il reparaît au contraire à tout instant et sous toutes les formes ; il fait sentir son aiguillon, il pèse sur nous du poids de ces désastres qu’il faut maintenant réparer, et dont le secret n’est même pas encore entièrement éclairci. Comment ont-ils été possibles et comment se sont-ils produits, ces affreux désastres ? C’est la grande et douloureuse question qui se réveille sans cesse, qui s’agite surtout dans cette enquête dont l’assemblée nationale a pris l’initiative, où se pressent les témoignages, les justifications et les explications quelquefois aussi accusatrices que les faits eux-mêmes. La catastrophe a été si soudaine et si violente qu’on est resté d’abord dans une sorte d’étourdissement. Peu à peu cependant on commence à se remettre, à voir plus clair ; la vérité jaillit par degrés du choc des contradictions, et cette vérité, telle qu’elle apparaît aujourd’hui comme hier, après tous les éclaircissemens qui se succèdent, c’est que jamais réellement on n’a conduit un pays à sa perte d’un cœur plus léger, selon le mot étourdi et naïf de M. Émile Ollivier, qui disait certainement bien plus vrai qu’il ne le croyait.

Que M. le duc de Gramont, par les révélations qu’il laisse entrevoir maintenant, cherche à préciser ce qu’on peut appeler la partie diplomatique de cette triste aventure, qu’il s’efforce de dégager sa responsabilité de ministre des affaires étrangères, rien n’est plus simple. On lui a reproché de s’être jeté dans la guerre sans alliances, M. le président de la république lui-même, évoquant les souvenirs de son voyage à travers l’Europe au lendemain du 4 septembre, a dit nettement que l’empire ne pouvait compter sur personne, que M. de Beust et M, Andrassy n’avaient rien négligé pour arrêter le gouvernement français, pour lui enlever toute illusion sur la possibilité d’un concours armé de l’Autriche. M. le duc de Gramont ne veut pas rester sous le coup de ce reproche, et, sortant cette fois de la réserve diplomatique où il s’était renfermé devant la commission d’enquête, il soutient qu’on ne lui a pas tenu le langage que M. Thiers prêle au cabinet de Vienne, qu’on lui a fait au contraire cette déclaration significative : « l’Autriche considère la cause de la France comme la sienne et contribuera au succès de ses armes dans les limites du possible.» Soit, c’est l’incident diplomatique du jour, qui fait du bruit à Vienne comme à Paris, qui ne laisse point évidemment d’avoir quelque importance, et qui sera sans doute éclairci jusqu’au bout. Au fond, ce n’est pas là précisément la question, ou du moins, ce n’est qu’un des élémens de cette terrible question de la guerre de 1870.

L’important, l’essentiel, ce qui apparaît désormais distinctement à travers les dépositions de l’enquête, c’est que, depuis le premier moment jusqu’au dernier, on marche à cette effroyable aventure en se laissant aller à une sorte de fascination puérile, sans savoir où l’on va ni ce qu’on veut, sans se rendre compte de la portée de ce qu’on fait, et il est malheureusement vrai que tout le monde a eu un peu son rôle dans cette grande et fatale étourderie. Le premier exemple de ce décousu de la politique impériale, c’est l’histoire de cette déclaration du 6 juillet, qui engageait tout. Comment se produisait-elle, cette déclaration ? Ceux qui l’ont imaginée semblent avoir tout oublié, tant leurs témoignages sont contradictoires, lis ne s’entendent même plus sur la réalité d’un fait qui, selon nous, est tout simplement celui-ci. À la première nouvelle de la candidature du prince de Hohenzollern au trône d’Espagne, M. le duc de Gramont se rend au conseil des ministres, à Saint-Cloud, porteur d’une note qui doit être lue le même jour au corps législatif, et qui est d’une diplomatie assez modérée, assez correcte pour ne rien compromettre. Aussitôt, autour de cette table de conseil, on s’échauffe à l’envi, on trouve que la note du ministre des affaires étrangères ne répond pas à la situation, qu’elle ne montre pas assez l’épée de la France, et sur-le-champ dans un impromptu, de la meilleure plume qu’on peut trouver, on ajoute une phrase à effet sans se donner même le temps d’en peser les termes et les conséquences. C’est cette note ainsi modifiée que M. de Gramont va lire peu d’instans après au corps législatif, et qui en quelques heures va retentir en Europe. Ainsi, voilà un gouvernement qui en quelques minutes, sans plus de réflexion, improvise une note par laquelle il va se rendre toute retraite presque impossible, qui est par elle-même une véritable déclaration de guerre !

Autre fait. Une fois sur cette pente, tout marche rapidement. Les négociations à coups de télégrammes conduisent à une rupture inévitable. Il faut s’adresser au corps législatif, et une commission se réunit pour examiner la situation, pour proposer les crédits de la guerre. Cette commission interroge le ministre des affaires étrangères, et veut savoir si la négociation avec la Prusse n’aurait pas été compliquée par des exigences nouvelles du gouvernement français. M. de Gramont, sans répondre directement, se borne à lire une série de dépêches. Le président de la commission, M. d’Albuféra, peu édifié sans doute, reprend la question. « Il me semble, dit-il, qu’il résulte de ces dépêches que vous avez demandé toujours la même chose. Nous considérons ce point comme très important. » M. de Gramont ne dit rien « qui puisse démentir ces paroles. » Sur cela, on se tient pour satisfait, et on arrive devant le corps législatif en déclarant qu’on sait tout, qu’on a été mis au courant de tout, qu’il ne reste plus qu’à tirer l’épée. M. Thiers a beau protester et demander un peu de réflexion, les passions soulevées le couvrent d’outrages. Ainsi, voilà une commission parlementaire qui s’associe à la résolution la plus redoutable, qui propose de jeter la France dans la guerre la plus périlleuse sur l’interprétation très incertaine de quelques dépêches lues en courant, sur cette simple assurance : « il me semble que vous avez toujours dit la même chose ! » Décidément il y a des responsabilités pour tout le monde.

Ce qu’il y a de plus curieux, ce qu’il est bien facile de saisir à plus d’un témoignage, c’est que visiblement on marchait à cette effroyable crise sans conviction, sans idée arrêtée, avec plus d’inquiétude que de confiance. On se donnait tout l’air d’avoir sauté sur un prétexte de guerre, selon l’expression de l’ambassadeur d’Autriche, M. de Metternich, lorsque dans le fond on avait bien des doutes, lorsqu’on ne demandait pas mieux que de s’arrêter, si on l’avait pu, à la renonciation du prince de Hohenzollern. M. Émile Ollivier disait à M. Thiers de l’accent d’un homme qui se sentait fort soulagé : « Nous tenons maintenant la paix, nous ne la laisserons pas échapper. » L’empereur lui-même, dans ses fluctuations, inclinait plus volontiers vers la paix que vers la guerre, et au moment le plus décisif il s’exprimait d’une façon singulière, peut-être assez peu connue. Le jour où l’on venait d’apprendre le désistement du prince de Hohenzollern, au sortir du conseil où il avait été décidé qu’on s’en tiendrait à cette satisfaction, l’empereur revenait à Saint-Cloud avec un aide-de-camp. Il paraissait satisfait et restait silencieux, lorsque vers le haut des Champs-Élysées, se tournant lentement vers celui qui l’accompagnait, il lui disait comme s’il eût suivi sa pensée : « Une île vient de surgir dans la Méditerranée. La France dit : Cette île est à moi. La Prusse dit : Non, elle est à moi. Il faut se battre, c’est la guerre. Voilà que tout à coup l’île disparaît, l’objet du litige n’existe plus. Pourquoi se battre alors ? C’est notre histoire. La candidature Hohenzollern a disparu. C’est la paix, et il vaut mieux qu’il en soit ainsi ! » Oui, il se peut qu’à un certain moment on ait désiré la paix. Comment donc la guerre sortait-elle fatalement de ces complications ? Parce que dès la première heure on avait engagé l’affaire avec la plus étrange légèreté, parce qu’on s’était mis à la merci des incidens et des mobilités d’une opinion imprudemment surexcitée, parce qu’au fond on voulait la paix comme on voulait la guerre, sans conviction, sans avoir la force d’une résolution fixe, parce qu’enfin on était toujours sous le poids de toutes ces fautes et de ces imprévoyances qui depuis quatre ans avaient créé une situation si tendue entre la France et la Prusse, qui ne laissaient plus une faute à commettre, selon le mot de M. Thiers.

Cette légèreté qu’il y a eu en tout, elle a été et elle est encore, nous le craignons fort, dans l’idée que M. le duc de Gramont s’est faite des engagemens du cabinet de Vienne. Que l’Autriche ait pu considérer la cause de la France comme sa propre cause, c’est assez naturel. L’Angleterre elle-même aurait pu en dire autant, si elle eût réfléchi sur ses intérêts ; elle s’en est bien aperçue trois mois plus tard, lorsque s’est élevée la question de la Mer-Noire. Que l’Autriche, allant plus loin que l’Angleterre, ait eu l’intention d’intervenir à un moment favorable, dans les limites du possible, comme elle le disait, on peut très bien l’admettre et si cette intervention se fût réalisée, c’eût été sans doute pour nous un sérieux soulagement ; mais, à parler avec franchise, dans tout cela nous cherchons encore ce qui peut ressembler à une alliance formelle, arrêtée, convenue. Si c’est tout ce que l’ancien ministre des affaires étrangères avait à révéler, s’il n’a rien de plus à dire, il aurait tout aussi bien fait de ne pas rompre le silence qu’il s’était imposé d’abord devant la commission d’enquête de l’assemblée. Il n’eût point donné l’exemple d’une diplomatie indiscrète s’exposant à compromettre les intérêts du pays par la divulgation de pourparlers confidentiels échangés entre les gouvernemens, et se servant de pièces qui n’appartiennent qu’à l’état, que personne n’a le droit de jeter dans une discussion publique.

Chose étrange, M. le duc de Gramont convient lui-même dans sa dernière lettre que le cabinet de Vienne « n’avait pas vu avec plaisir éclater la guerre de 1870, » qu’il l’avait encore moins encouragée, que cette guerre l’avait au contraire « péniblement surpris. » Qu’a-t-on dit de plus ? On a objecté à l’ancien ministre des affaires étrangères qu’il s’était jeté dans la guerre sans alliances, et ce qu’il avoue aujourd’hui ne fait que confirmer ce qu’on lui a dit. N’est-il pas de toute évidence que, lorsqu’il se réduisait à chercher des alliés après une déclaration de guerre qui contrariait les idées ou les intérêts de ceux dont il avait à invoquer l’appui, il laissait ces alliés moralement maîtres de leurs résolutions, libres de n’agir que « dans les limites du possible ? » C’est une singulière politique, on en conviendra, de commencer par se jeter dans la bagarre, avec l’espoir qu’on sera suivi. Eh ! cela est bien clair, on sera suivi si on a des succès, si on a des revers, on sera abandonné, et le mieux à faire alors est de ne point se plaindre des autres, de ne point récriminer contre ceux qui refusent de se jeter aveuglément dans une guerre sur laquelle ils n’ont pas été consultés, qu’ils ont blâmée.

Sait-on quelle est la moralité qui se dégage de tous ces documens réunis par la commission d’enquête, aussi bien que des divulgations de M. le duc de Gramont ? C’est que malheureusement depuis longtemps, soit par légèreté, soit par infatuation, soit enfin parce qu’on ne se rendait plus compte de nos intérêts nationaux, les affaires de notre pays ont été conduites à l’aventure, avec une incohérence désastreuse ; on a épuisé jusqu’au bout la fortune de la France. Le résultat a été la perte de deux provinces, une indemnité de cinq milliards à payer, et l’éclipse momentanée du vieux prestige de notre patrie. Il est plus que temps, si l’on veut relever notre grandeur nationale, de se remettre à l’œuvre avec cet esprit de suite, cette précision de desseins, cette fermeté et cette vigilance qui refont les fortunes perdues.

C’est tout un travail à recommencer dans la politique extérieure comme dans la politique intérieure, et la première condition évidemment est de s’occuper de la France sans créer des difficultés inutiles. Ce n’est peut-être rien de plus qu’une de ces difficultés inutiles qui vient de s’élever à Rome par la démission soudaine de notre représentant auprès du saint-siége, M. de Bourgoing. M. de Bourgoing s’est retiré brusquement, il est parti au plus vite pour rentrer en France, comme s’il craignait de rester un instant de plus à Rome. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi M. de Bourgoing a-t-il donné sa démission ? Y a-t-il eu quelque changement soudain dans la nature de sa mission ? Nullement, rien n’a été changé ; mais il paraît que nos diplomates ont encore du temps à dépenser dans les affaires d’étiquette et de susceptibilité. Il paraît que M. de Bourgoing n’admettait pas que les officiers d’un bâtiment français stationné à Civita-Vecchia dussent aller faire leur visite au roi Victor-Emmanuel pour le jour de l’an. Peut-être aussi ce dernier fait n’était-il que la suite ou le couronnement d’une série de conflits intimes. Sans doute, la situation est toujours assez compliquée et délicate à Rome : elle l’est pour les Italiens eux-mêmes, qui ont à concilier deux intérêts différens ; elle l’est aussi pour la diplomatie étrangère accréditée auprès de ces deux intérêts, ou, pour mieux dire, auprès du souverain pontife et du roi Victor-Emmanuel. En définitive cependant, la difficulté n’est qu’apparente ; elle ne peut être sérieuse, puisqu’il est bien clair que les deux agens envoyés par un même gouvernement à Rome, auprès du pape et auprès du roi, ne sont pas là pour représenter deux politiques différentes ; ils ne représentent qu’une seule et même politique.

Le jour où la France a reconnu ce qui s’est accompli en Italie, et particulièrement à Rome, la question a été résolue. Depuis ce moment, l’ambassadeur auprès du pape n’est plus qu’une sorte de plénipotentiaire d’honneur, le représentant d’une pensée de déférence et de respect pour le chef de la religion catholique. La vraie représentation politique est passée tout entière à la légation accréditée auprès du souverain qui règne à Rome comme dans toutes les autres parties de l’Italie. Concilier les difficultés qui résultent de cette situation complexe, c’est une affaire de tact entre des agens qui ne sont certainement pas nommés pour élever des conflits d’attributions ou de prérogatives. L’erreur ou le malheur de M. de Bourgoing, c’est d’avoir fait quelque confusion, de s’être laissé aller à représenter moins la politique du gouvernement qui l’a envoyé que la politique de ceux qui sont perpétuellement occupés à contester l’existence nationale italienne, à combattre ce qu’ils appellent l’usurpation italienne à Rome. Il n’était pas là pour jouer ce rôle, et ce qui vient d’arriver doit tenir le gouvernement en garde contre le danger d’envoyer des hommes qui, faute de connaître ce monde romain, ou parce qu’ils se font une idée exagérée de leur mission, parce qu’ils se croient les délégués d’une croyance religieuse, finissent invariablement et inévitablement par créer des difficultés, — oui, des difficultés à Rome et aussi des difficultés à Versailles, où les cléricaux de l’assemblée qui font de la politique avec leurs passions religieuses ne manqueront pas peut-être de saisir le prétexte de la démission de M. de Bourgoing. Ils feront du bruit, ils essaieront de soulever les passions religieuses de l’assemblée, ils proposeront sans doute des ordres du jour. En définitive, ils échoueront, ils ne changeront rien, c’est bien évident ; mais ces grands politiques, ces prévoyans patriotes auront une fois de plus obtenu ce résultat de témoigner leur mauvaise humeur contre l’Italie, de réveiller chez les Italiens cette pensée que, si l’assemblée pouvait, elle recommencerait quelque expédition de Rome, et M. de Bismarck ne pourra sûrement qu’applaudir à leurs efforts !

ch. de mazade.