Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1872

Chronique n° 976
14 décembre 1872


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre 1872.

Lorsqu’un homme d’une intelligence supérieure, ému du plus noble sentiment d’anxiété morale, prétendait qu’il était plus difficile de connaître son devoir que de le faire, il disait le mot vrai de tous les temps de grandes crises publiques, et, s’il était encore de ce monde, il pourrait certes plus que jamais répéter cette parole aujourd’hui. Savoir ce qu’on doit faire, c’est la première de toutes les difficultés, et on n’arrive pas à le savoir sans un certain effort, sans le zèle d’une bonne volonté sincère, parce que ce sentiment de ce qu’on doit et de ce qu’on peut, il faut le dégager incessamment de tout ce qui l’altère ou l’obscurcit, des préoccupations personnelles aussi bien que des calculs de parti.

Il y a eu des momens dans ces deux dernières années où l’excès du malheur semblait rendre aux esprits cette lucidité douloureuse et résignée qu’on retrouve quelquefois en face des suprêmes catastrophes. De telles épreuves ont été infligées à notre infortuné pays que devant cette image de la France ensanglantée et mutilée toutes les autres considérations paraissaient légères, les sacrifices d’opinions ou de prétentions particulières s’imposaient d’eux-mêmes. En un mot, on se soumettait plus ou moins volontairement à une nécessité de patriotisme. Puis on en est bientôt venu à dévier de cette politique inspirée par le sentiment d’une situation cruellement compliquée. On s’est laissé entraîner de nouveau et par degrés aux défiances, aux animosités implacables, aux rivalités d’ambition et d’influence, on a levé drapeau contre drapeau. Les circonstances ont-elles donc changé si vite qu’on ait retrouvé tout à coup la liberté de recommencer sans danger la guerre des opinions et des partis ? Non, rien n’est malheureusement changé, en ce sens que les conditions de la paix la plus accablante ne sont point encore complètement exécutées, que l’occupation étrangère est toujours là, et que cette réorganisation nationale dont on se faisait un programme est à peine ébauchée. Le pays, qui sent ses souffrances, reste, quant à lui, avec les mêmes besoins, avec les mêmes désirs de tranquillité et de repos. Il demande la paix, on lui donne l’émotion et l’inquiétude ; il n’a point du tout le goût des représentations vaines ou excitantes, on lui offre le spectacle des intrigues de couloirs, des savantes manœuvres parlementaires, des coalitions les plus étranges, des conflits de pouvoirs, sans remarquer qu’il se forme ainsi une sorte de dissonance croissante entre l’état réel du pays et cette politique d’agitation artificielle à laquelle on se laisse emporter, sans s’apercevoir qu’on délaisse l’œuvre sérieuse de nécessité patriotique pour l’œuvre stérile d’une turbulence passionnée et fatigante.

Sait-on le dernier mot de cette politique d’irréflexion et de confusion, dont nous attendons le dénoûment ? Depuis cinq semaines déjà, l’assemblée est rentrée à Versailles. Ce n’est point assurément le travail qui lui manquerait, si on le voulait bien. Elle a devant elle une loi urgente de réorganisation militaire, une loi sur l’instruction publique, des lois d’administration, de finances, de reconstitution judiciaire. Elle n’a que le choix des travaux utiles. De tout cela, on ne fait à peu près rien, on ne s’intéresse que médiocrement à des questions si peu faites pour passionner un débat. On discute le budget en courant d’un air distrait au milieu des facéties de M. de Lorgeril sur ses rencontres avec le bandit Gasperone en Italie et des sorties de M. de Belcastel contre les ténors et les danseuses de l’Opéra. Pendant ce temps, les interpellations se succèdent, les motions se croisent dans l’air comme des lames d’épée, on se regarde d’un ton de défi. Il s’agit de savoir ce qui se passe à la commission des quinze ou à la commission des trente, comment on empêchera M. Thiers d’aller à l’assemblée, quelle sera la majorité du lendemain. Un jour, c’est la droite qui marche à l’assaut du gouvernement pour le réduire à merci ; un autre jour, c’est la gauche qui, de son côté, se lance à l’assaut de l’assemblée pour lui demander, un manifeste à la main, de se dissoudre. On sort à peine d’une crise qu’on voit déjà poindre une crise nouvelle, qui ne sera peut-être elle-même que le prélude d’une crise ultérieure. Voilà où nous en sommes encore aujourd’hui ! Voilà de quoi se compose notre vie parlementaire depuis plus d’un mois, et quoiqu’un mois ne soit pas bien long dans la vie d’un peuple, quoique ce soit sans doute fort intéressant pour ceux qui aiment ce genre d’émotions, il n’est point impossible que le pays, puisqu’on fait toujours parler le pays, ne finisse par demander qu’on arrive enfin aux affaires sérieuses dans son propre intérêt et dans l’intérêt de l’assemblée elle-même.

Cette histoire, à parler franchement, c’est l’histoire d’un mois mal employé, de beaucoup de temps perdu en agitations sans gloire et sans profit, lorsque le devoir le plus simple serait de ne pas gaspiller des jours dus au pays, d’éviter ces excitations et ces conflits qui ne sont que le triomphe de l’esprit de parti sur l’intérêt public. Tout se réduit là depuis le retour de nos représentans, tout se résume dans ces mouvemens contraires, tantôt la campagne de la droite contre le gouvernement, tantôt la campagne de la gauche contre l’assemblée ; mars, comme après tout, dans la situation faite à la France, il faut que ces deux pouvoirs vivent ensemble, comme il n’y a pas plus de raison et de prévoyance à poursuivre la dissolution du gouvernement qu’à poursuivre la dissolution de l’assemblée, les partis viennent alternativement se briser contre une force des choses qui les domine et qu’ils ne savent même pas reconnaître. Est-ce que cette force des choses n’est pas assez visible ? Est-ce qu’elle n’apparaît pas sous toutes les formes et de tous les côtés dès qu’on veut essayer de passer de la mauvaise humeur à l’action ? Depuis que cette session, que M. Thiers appelait une session décisive, est rouverte à Versailles, la droite s’épuise en combinaisons, en marches et en contre-marches. À quoi est-elle arrivée ? Elle n’a réussi jusqu’à ce moment qu’à faire beaucoup de bruit pour rien, à créer une sorte de crise permanente d’où l’on ne peut sortir, à rendre plus sensibles les divisions profondes de l’assemblée, à provoquer par représaille ce mouvement de la dissolution qui n’a d’autre sens, qui n’aurait d’autre résultat que d’ajouter à nos embarras d’aujourd’hui des embarras plus redoutables encore. La première faute de la droite a été d’arriver à Versailles avec une impatience irritée et soupçonneuse, avec ces arrière-pensées de combat qui n’ont pas tardé à se faire jour, de prendre une attitude impérieuse et menaçante vis-à-vis d’un gouvernement avec qui elle avait mille raisons de rester unie, de se jeter aussitôt sur ce message de M. Thiers, qui n’a été en définitive que le prétexte d’une campagne où il y a eu des blessures pour tout le monde, où il n’y a eu de victoire décisive pour personne.

Ce message, dont on a tant parlé et qu’on a tant commenté, il ne disait pas tout ce qu’on lui a fait dire. Il ne suscitait pas des problèmes de fantaisie et ne décidait pas ce qu’il n’avait pas le droit de décider. Il retraçait une situation, qui existe après tout, en montrant l’opportunité d’examiner en commun ce qu’il y aurait à faire pour assurer à la France, dans les conditions où elle est placée, les garanties d’ordre et de sécurité dont elle a toujours besoin. Il ajoutait même un mot qui aurait dû faire réfléchir tous les conservateurs, lorsqu’il disait qu’il valait mieux que certaines questions fussent abordées et tranchées par une assemblée connue que par une assemblée inconnue. C’était tout à la fois une parole de prévoyance, un hommage à la puissance souveraine de l’assemblée actuelle, et une protestation indirecte contre la prétendue nécessité d’une dissolution. Comment a-t-on répondu à M. le président de la république ? On a commencé par nommer une commission, la commission Kerdrel ou la commission des quinze, comme on voudra l’appeler, qui semblait d’abord n’avoir d’autre rôle que d’examiner le message, et qui en est venue bientôt à prendre l’initiative d’une proposition dont les auteurs eux-mêmes ne dissimulaient ni le caractère ni la portée. Sous ce mot de responsabilité ministérielle habilement mis en avant se cachait à peine l’intention réelle. On voulait à tout prix éloigner M. Thiers de l’assemblée, et le placer dans l’alternative de se retirer ou d’accepter un ministère, expression directe et exclusive de la majorité ou de ce qu’on croyait être la majorité ; on opposait un gouvernement au gouvernement de M. Thiers. — C’était une sorte de déclaration de rupture et le commencement d’une série d’opérations de guerre où le gouvernement, il faut le dire, a répondu par une grande modération à un système trop évident d’hostilité. À la proposition tranchante et agressive des quinze, il opposait une motion demandant à l’assemblée de nommer une commission nouvelle composée de trente membres et chargée d’examiner toutes les questions relatives, non-seulement à la responsabilité ministérielle, mais encore aux attributions des pouvoirs publics. Avec un peu de bonne volonté, rien n’était plus facile que de s’entendre, que de concilier les deux propositions. On préférait pousser le conflit jusqu’au bout, accepter la lutte dans toute sa gravité, au risque d’aller au-devant de la crise la plus dangereuse et de s’exposer à ce qui est précisément arrivé, à une scission de l’assemblée, qui s’est trouvée partagée en deux camps presque égaux. Sans doute le gouvernement gardait l’avantage, un avantage de moins de 40 voix. La victoire était néanmoins médiocre, et la défaite de la droite n’était pas de celles qui découragent un parti animé au combat ; elle était si peu décisive que dès le lendemain la droite songeait à prendre une revanche. Elle a trouvé une occasion, elle l’a saisie avec une sorte d’impatience fébrile.

Cette fois, c’est sur le ministre de l’intérieur, M. Victor Lefranc, que l’orage éclatait subitement à propos de quelques adresses politiques de conseils municipaux qui n’auraient pas été ramenés assez vivement dans le cercle de leurs attributions légales. Le pauvre M. Victor Lefranc est tombé sur la place, foudroyé par un ordre du jour qui lui a laissé à peine le temps de se reconnaître. La droite était satisfaite de s’être mesurée avec M. Victor Lefranc et d’avoir vaincu cet athlète. Seulement la situation n’avait guère changé au point de vue parlementaire. La veille, le gouvernement avait eu une majorité de quarante voix ; le lendemain, c’était la droite qui retrouvait quelques voix de majorité ; ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, pour remporter cette victoire signalée dans une circonstance où il s’agissait, disait-on, de faire respecter la loi, la droite a été conduite au combat par des bonapartistes, fort chatouilleux, comme on sait, sur tout ce qui est affaire de légalité. Au milieu de tout cela, M. le président de la république s’est-il laissé aller à quelque mouvement de mauvaise humeur ? Nullement en vérité ; il n’a témoigné aucune impatience, il a pris quelques jours, et dans la reconstitution de son ministère il s’est visiblement étudié à suivre les conseils de la modération et de la conciliation. Il a fait passer au ministère de l’intérieur le ministre des finances, M. de Goulard, qui est un homme aussi honorable que distingué, rassurant à coup sûr pour le parti conservateur. Il a donné M. Léon Say pour successeur à M. de Goulard aux finances, et, puisqu’il était à l’œuvre, il a placé au ministère des travaux publics, vacant depuis longtemps, un membre du centre droit, M. de Fourtou, qui passe pour un homme de talent. Enfin tous ces changemens ont été couronnés par le passage du sous-secrétaire d’état de l’intérieur, M. Calmon, à la préfecture de la Seine ; à la place de M. Léon Say. M. Calmon n’est plus sous-secrétaire d’état à l’intérieur ! voilà qui est fait pour soulager bien des députés de la droite, car manifestement M. Calmon était le grand ennemi de l’ordre et de la société ! Il est aujourd’hui à la préfecture de la Seine, où il restera ce qu’il est, un homme de savoir et d’expérience administrative. Somme toute, le nouveau ministère était un gage de conciliation, il a été considéré ainsi, et il y a eu en effet tout d’abord un certain apaisement. Si on n’était pas entièrement satisfait, on a feint de le paraître ; mais cela n’a pas suffi longtemps. La droite est impatiente de régner, et elle s’est repliée dans la commission des trente, où elle a la majorité, où elle semble s’étudier depuis quelques jours à éluder le vote de l’assemblée, à recommencer tout simplement ce qu’elle voulait faire dans la commission des quinze. On tourne autour des questions sans les aborder ; on n’a des yeux que pour la responsabilité ministérielle, qui reste toujours visiblement le premier et le dernier mot de la droite. On est surtout préoccupé de ne rien faire, parce que, si on faisait quelque chose, on sortirait, à ce qu’il paraît, du pacte de Bordeaux, et un membre de la commission l’a dit assez naïvement ; il a même laissé entrevoir la vraie pensée qu’on porte dans ces délibérations en ajoutant qu’il fallait se borner à limiter les pouvoirs du président, ne rien faire qui puisse avoir une durée, et « ne prendre des mesures que pour régler un état temporaire et transitoire. » Si la commission en est là, il est fort à craindre en effet qu’elle ne fasse rien, et que la question ne revienne entière devant l’assemblée, où il faudra encore livrer un nouveau combat.

Il faudrait cependant s’expliquer un peu plus nettement. À quoi veut-on arriver ? que veut-on faire ? Jusqu’ici, il y a eu bien des discours, bien des interpellations, bien des semblans d’explications, et en définitive rien de précis ne se dégage de toutes ces manœuvres, de toutes ces agitations, qu’on prolonge de façon à déconcerter le sentiment public. Il y a en vérité des choses curieuses, des merveilles de contradiction dans tout ce qui se passe autour de nous depuis quelque temps. Quand on presse un peu la droite, quand on lui demande si elle veut rétablir la monarchie, elle s’en défend avec vivacité, elle prétend qu’il ne s’agit de rien de semblable, et elle a raison, puisqu’elle sent bien que, le jour où la question se poserait, la division éclaterait dans son propre sein. Si on lui demande cependant, puisqu’elle ne peut établir la monarchie, d’aider à organiser une situation à demi régulière, à fortifier, à coordonner ce qui existe, elle se récuse aussitôt, elle prétend se retrancher dans une expectative dédaigneuse ou hostile. Elle ne peut pas établir la monarchie, elle ne veut pas organiser la république. Si on lui dénie le pouvoir constituant, elle le revendique avec une jalouse énergie ; si on lui demande d’user de ce pouvoir, ne fût-ce que pour nous donner quelques-uns des ressorts les plus essentiels, les plus indispensables de tout régime politique, elle se réfugie dans une sorte de réserve mystérieuse, elle soutient qu’il ne faut « rien faire qui puisse avoir de la durée. » On dirait que son unique préoccupation est de laisser dans notre état misérable et précaire assez de faiblesses pour que nous ne puissions pas nous y accoutumer.

La droite accuse tout le monde, M. le président de la république au premier rang, de sortir du pacte de Bordeaux. Qu’était-ce donc que ce pacte de Bordeaux, si ce n’est une convention de paix intérieure, une trêve impliquant nécessairement la coopération de tous les partis à la direction, à l’administration des affaires publiques ? Eh bien ! que réclame la droite en ce moment même ? Pourquoi combat-elle ? Elle veut le gouvernement pour elle et par elle exclusivement. C’est elle par le fait qui se met en dehors du pacte de Bordeaux, c’est M. Thiers qui pratique simplement et fidèlement ce pacte, lorsqu’il prétend se maintenir au-dessus de tous les partis, et gouverner, non pas en mettant en pratique indistinctement toutes les opinions, mais sans exclure les partis et les hommes qui veulent contribuer à la réorganisation nationale. C’est ce qui fait la force de M. le président de la république devant l’opinion. On veut faire de lui le chef d’un gouvernement de parti, il reste et veut rester le chef de l’état, le représentant impartial du pays, et ce sont les conservateurs justement qui devraient lui savoir le plus de gré de maintenir ce caractère supérieur de chef du gouvernement, cette autorité suprême au-dessus des oscillations et des conflits des passions contraires. Il a des connivences dangereuses, dit-on, il s’allie avec la gauche, dont il se sert pour résister à ce qu’on lui demande. Qu’a-t-on vu cependant l’autre jour dans cette séance où l’éloquence la plus séduisante et la plus sincère n’a pu obtenir qu’une victoire si difficile et si contestée ? On a eu sous les yeux ce spectacle curieux d’un homme obligé de se défendre contre ceux dont il est rapproché par ses tendances, par ses idées, par son passé, et déclarant courageusement à ceux qui le soutiennent qu’il ne partage aucune de leurs opinions, même sur l’organisation de la république. La situation peut être étrange, c’est possible. Si elle l’est pour M. Thiers, l’est-elle donc moins pour ceux qui lui font la guerre au moment même où il affirme une fois de plus les idées les plus conservatrices, et qui menacent en lui ce qui nous reste de gouvernement au risque d’ajouter à tant de ruines les ruines que peuvent faire des révolutions nouvelles ? Ne voit-on pas que, pour sauvegarder les droits d’une monarchie qu’on se déclare hors d’état de rétablir, on compromet la politique conservatrice elle-même, en faussant toutes les situations, en créant une confusion véritable où la garantie la plus sérieuse est encore ce gouvernement qu’on veut renverser ?

Lorsque la droite s’est jetée dans cette guerre sans issue, elle a commis évidemment par impatience, par entraînement, une faute dont on peut suivre les conséquences heure par heure depuis un mois. Elle a commencé par l’humeur et la fronde, elle a glissé dans l’hostilité déclarée, elle a fini par une suite de manœuvres où elle s’égare elle-même. Elle n’a qu’une chance, c’est que, lorsqu’elle a fait une faute, la gauche arrive et commet une faute au m’oins aussi grave, qui peut rétablir l’équilibre. C’est là justement notre histoire aujourd’hui. La gauche a cru sans doute qu’elle s’était montrée assez modérée jusqu’ici, qu’elle s’était assez contenue, et la voilà ouvrant de son côté une campagne nouvelle d’agitation, publiant des manifestes au pays pour encourager un pétitionnement universel demandant la dissolution de l’assemblée. Si la gauche avait eu l’habileté la plus vulgaire, elle aurait au moins pris un peu de temps pour voir ce qu’allait faire la commission des trente, elle aurait attendu une circonstance, un prétexte ; mais les impatiens l’ont emporté, et il a fallu marcher. Dans les conditions actuelles, cette démarche est assurément une double faute. D’abord, par elle-même, cette dissolution de l’assemblée serait aujourd’hui un danger qu’on ne peut braver légèrement. De toute façon, ce serait une crise des plus sérieuses, une agitation peut-être funeste pour le travail, pour tous les intérêts, et dans tous les cas c’est une sorte de défi jeté à l’inconnu. Est-ce que nous en sommes là de pouvoir nous donner le luxe de jouer avec l’inconnu ? L’assemblée actuelle a été nommée pour signer la paix, pour assurer l’exécution des conditions de la paix. Son existence est donc liée à l’exécution complète et définitive de ces conditions. Tant que la libération du territoire n’est point un fait accompli, son œuvre n’est point achevée. Toute autre assemblée y suffirait, dira-t-on ; c’est possible. Qu’on suppose cependant que de cette crise d’agitation naissent des complications imprévues, qu’il y ait des retards, que l’occupation étrangère se prolonge au-delà de ce qu’elle peut durer selon les prévisions qu’il est permis de former aujourd’hui : est-ce qu’on ne voit pas la responsabilité qu’on assume en infligeant à nos malheureux compatriotes six mois, trois mois d’occupation étrangère de plus ? La gauche par le bien légèrement de ces dangers, qui ne sont pas les seuls, et de plus, dans sa tentative irréfléchie, elle commet une faute au point de vue parlementaire.

N’est-il point étrange que des hommes qui sont les représentans du pays, qui ont la tribune ouverte, qui peuvent déposer des propositions régulières, aillent adresser au « peuple » des manifestes comme pour faire appel à une pression extérieure et aux passions révolutionnaires, pour tout dire ? La droite a pris la gauche en flagrant délit de fausse opération, et naturellement elle n’a pas laissé échapper l’occasion. Elle a demandé sur-le-champ une discussion complète sur la question de dissolution. C’est aujourd’hui même que se livre à Versailles ce combat nouveau. Quel que soit le vote, il est bien clair que l’existence de l’assemblée ne tient pas à des pétitions ou à un coup de scrutin. C’est l’assemblée elle-même qui par ses œuvres peut retarder ou hâter la dissolution. Elle peut retarder la dissolution en mettant fin aux discussions irritantes, en revenant aux affaires sérieuses ; elle peut la précipiter au contraire en offrant le spectacle d’une division persistante, d’une assemblée coupée en deux. Alors le pays seul pourrait évidemment prononcer, et ce serait l’assemblée elle-même qui aurait préparé la crise où elle disparaissait.

Depuis que l’Autriche est entrée dans la voie libérale et constitutionnelle avec son dualisme un peu compliqué, ses ministères superposés et ses représentations diverses, elle a ce qu’on pourrait appeler une double vie parlementaire se déroulant à la fois à Vienne et à Pesth. La Cisleithanie a ses élections, ses discussions laborieuses ou passionnées, ses conflits de pouvoirs, de partis et de races ; la Hongrie a ses luttes parlementaires, ses crises ministérielles. Depuis quelques jours, à Pesth, il y a eu toute une succession d’accidens et de péripéties qui ont fini par la chute d’un cabinet ou du moins d’un président du conseil, au milieu d’une assez étrange mêlée des partis. L’imbroglio a été complet, et le chef du ministère hongrois, le comte Lonyay, a été la seule victime de cette confusion d’un moment. Par une singulière anomalie, ce sont ses amis qui l’ont laissé tomber sous les coups de leurs adversaires communs, et, par une bizarrerie de plus, son parti semble occupé aujourd’hui à panser les blessures de celui qu’il a livré aux antipathies de l’opposition.

C’est peut-être un peu compliqué, et sans doute bien des questions personnelles se cachent sous ces accidens parlementaires qui viennent de se produire à Pesth. Le comte Lonyay est avec M. Deak, avec le comte Andrassy, un de ceux qui ont été le plus activement mêlés à toutes les luttes hongroises dans ces vingt dernières années, et c’est de plus un des trois ou quatre hommes supérieurs qui se sont révélés dans la politique depuis que la Hongrie a patiemment et habilement reconquis cette quasi-indépendance pour laquelle elle a si longtemps combattu. Caractère ferme et passant même pour inflexible, esprit froid, instruit et pratique, ayant une grande situation par sa naissance et par sa fortune, une des plus considérables de la Hongrie, bien vu de l’empereur François-Joseph, le comte Lonyay se trouvait déjà dans le ministère lorsque le comte Andrassy passait l’an dernier au poste de chancelier de l’empire, à la place de M. de Beust. Il se trouvait naturellement désigné pour succéder à son brillant collègue comme président du cabinet hongrois. Il représentait la même politique, il s’appuyait sur les mêmes amis dans le parlement, il avait les mêmes adversaires ; il était en un mot une des plus éminentes personnifications de ce parti dont M. Deák reste le vrai chef, auquel il a même donné son nom. L’opposition, la gauche du parlement hongrois, redoutait assez le nouveau président du conseil pour sa réputation de fermeté et d’énergie. La majorité n’avait pas peut-être un goût décidé pour le comte Lonyay ; l’appui qu’elle lui prêtait était moins l’effet de la sympathie que de l’esprit de discipline politique. Toujours est-il qu’elle le soutenait avec ensemble, avec résolution dans toutes les circonstances, dans les différends avec les Croates, avec les Serbes, comme aussi dans cette question de la réforme électorale, qui était ardemment agitée à Pesth il y a quelque temps, et qui n’a pu être résolue. La majorité restait surtout fidèle au président du conseil dans les luttes contre la gauche. On marchait avec un accord politique complet, sans dévier de la ligne qu’on suit depuis quelques années, et lorsque des élections générales ont été faites l’été dernier, le succès du scrutin qu’a obtenu le parti Deák semblait une garantie de durée pour le ministère et pour son chef.

Que s’est-il passé depuis ce moment ? C’est ici peut-être que les incompatibilités, les antipathies personnelles, commencent à jouer leur rôle, et la gauche, battue sur le terrain politique, mais toujours acharnée contre le comte Lonyay, a cherché à prendre sa revanche d’une autre façon. Elle a ramassé l’arme la plus perfide et la plus dangereuse dans l’arsenal de guerre des partis, elle a ouvert une campagne d’insinuations outrageantes et de calomnies contre le président du conseil, qui s’est vu attaqué dans son honneur, qui a été accusé ni plus ni moins de s’être servi de sa position dans le gouvernement pour augmenter sa fortune depuis quelques années. Tant que ces injures n’ont fait que traîner dans la polémique de quelques journaux de l’opposition, ce n’était rien encore. Elles n’ont pas tardé à se produire jusque dans le parlement. Le chef principal de la gauche, M. Tisza, a donné le signal par des allusions blessantes, mais encore assez déguisées. Bientôt un autre député de la gauche, M. Czernatony, a poussé l’attaque à fond, et, dans un discours des plus violens, il a lancé contre le président du conseil une audacieuse accusation de corruption. Le comte Lonyay a répondu, naturellement avec véhémence, avec hauteur, en accablant son adversaire d’un souverain mépris. Aussitôt les passions se sont déchaînées, injures et défis se sont croisés de tous côtés, et la chambre a été en proie à une telle agitation, à un si scandaleux tumulte, que la séance n’a pu continuer.

Les choses ne pouvaient évidemment en rester là, d’autant plus que le président du conseil témoignait l’intention de se retirer, si on ne lui donnait une éclatante réparation de l’outrage qu’il avait reçu. C’était à la majorité de venger le premier ministre par un vote de confiance, et elle paraît en avoir eu d’abord la pensée. La majorité a commencé par s’émouvoir beaucoup, puis elle s’est calmée ; elle s’est persuadé à elle-même que la scène qui avait eu lieu avait un caractère plus personnel que politique, et elle a fini par se borner à une motion qui, en blâmant la sortie de M. Czernatony, proposait une révision du règlement de la chambre pour empêcher le renouvellement de scandales qui nuisaient à la dignité parlementaire. Si modeste que fût la satisfaction, le président du conseil s’en contentait encore. Dans l’intervalle cependant, la gauche, continuant cette lutte, apportait de son côté une motion demandant le dépôt de tous les traités et contrats passés par le gouvernement depuis cinq ans. L’intention ne pouvait être douteuse. La majorité repoussait aussitôt cette proposition, mais en évitant encore une fois de donner au comte Lonyay un témoignage direct de confiance.

C’était la veille du jour où devait être discutée la proposition de révision du règlement qui blâmait M. Czernatony. Ce jour-là, le plus singulier coup de théâtre s’est produit. Au lieu de nouveaux combats, il n’y a eu que des paroles de paix. La gauche s’est déclarée prête à se rallier à la révision du règlement, si on supprimait le blâme de M. Czernatony et si on voulait rester dans les termes d’une loi de 1848 qui renvoie à la fin des périodes législatives toute modification dans le règlement. M. Czernatony lui-même s’est excusé devant la chambre des violences injurieuses auxquelles il s’était livré. La majorité à son tour n’a pas cru devoir se refuser aux concessions que la gauche réclamait. Le comte Lonyay a fait bonne contenance ; il s’est contenté de l’acte de résipiscence de M. Czernatony, il a demandé lui-même qu’on ne donnât pas suite au blâme proposé contre le député qui l’avait outragé et qui rétractait ses injures. La paix était complète, seulement il devenait assez clair que c’était le président du conseil qui payait les frais de ce raccommodement universel. Il avait été l’objet de l’accusation la plus insultante de la part de ses adversaires, il n’avait été soutenu que d’une manière équivoque par son parti, et il sortait de cette échauffourée avec une satisfaction personnelle à la vérité, mais sans avoir reçu un de ces témoignages décisifs de confiance qui raffermissent un chef de gouvernement. Sa situation parlementaire se trouvait amoindrie, et, par une fatalité de plus, il était à ce moment engagé dans une sorte de conflit avec l’archiduc Joseph, commandant des honveds. Il n’est pas même bien sûr qu’il eût dans le cabinet le cordial concours de ses collègues. Le comte Lonyay a parfaitement vu ce qu’il y aurait pour lui de délicat et de difficile à rester au pouvoir dans de telles conditions, et il a offert immédiatement sa démission à l’empereur. Il s’est retiré sous sa tente, non sans ressentir la blessure qu’on venait de lui faire. Les autres ministres, qui avaient aussi offert leur démission avec le président du conseil, ont été maintenus, et l’un d’eux, le ministre du commerce, M. Szlavy, a été chargé de la présidence du nouveau cabinet. Le comte Lonyay est resté sur le terrain dans cette mêlée de quelques jours ; mais voici aussitôt un nouveau changement de scène.

La majorité de la chambre hongroise a-t-elle compris qu’elle venait de commettre une faute en abandonnant par mauvaise humeur le comte Lonyay et en ayant l’air de le sacrifier aux rancunes de ses adversaires ? a-t-elle voulu prévenir les scissions qui pouvaient résulter du ressentiment de l’ancien président du conseil et de ses amis ? Toujours est-il qu’au lendemain même du dénoûment de cette singulière crise le parti Deák, comme pour effacer le souvenir de ce qui venait de se passer, s’est hâté d’adresser au comte Lonyay l’invitation la plus flatteuse, et lui a fait dans son club une véritable ovation. Le président du club, M. Perczel, a exalté les services de l’ancien président du conseil. M. Deàk lui-même a parlé de la manière la plus chaleureuse. Il y a eu les acclamations les plus vives. La manifestation de confiance que le comte Lonyay n’avait pas obtenue dans la chambre, il l’a eue au club Deák. Il n’a du reste laissé percer, quant à lui, aucun ressentiment ; il a au contraire promis sa fidélité au parti Deák, son appui au ministère Szlavy, et de cette crise hongroise il ne reste plus rien pour le moment.

La vie parlementaire est bien autrement laborieuse dans la Cisleithanie, et le ministère Auersperg va rencontrer des difficultés bien plus complexes dans cette session du Reichsrath qui s’ouvre en ce moment même. Il paraît décidé à résoudre ou du moins à essayer de résoudre un des problèmes les plus graves, celui de la réforme électorale. Une réforme électorale, cela semble peut-être assez simple ; en réalité, la question touche à l’essence même de l’organisation politique de l’Autriche nouvelle. Jusqu’ici les membres du Reichsrath sont élus non pas directement par le pays, mais par les diètes provinciales, et souvent dans ces dernières années, les diètes, ou du moins quelques-unes, dominées par l’esprit fédéraliste, s’exagérant leur rôle, ont pratiqué une véritable sécession, refusant d’envoyer des délégués au Reichsrath, faisant ainsi acte de résistance à la politique centraliste qui a prévalu en certains momens à Vienne et qui n’a point renoncé à triompher définitivement. Il y a toujours des provinces qui ne sont point représentées au Reichsrath, et il en résulte une vraie confusion, une difficulté permanente pour trouver une majorité parlementaire, quelquefois même l’impossibilité d’une délibération réellement légale. Il s’agit aujourd’hui d’arriver, par un système d’élection directe, à faire du parlement de Vienne une représentation plus régulière et plus rationnelle des intérêts communs des diverses parties de la Cisleithanie, en laissant bien entendu aux diètes provinciales leurs attributions et leurs droits dans la sphère des intérêts locaux. Ce n’est point chose facile, on se heurte à toutes ces complications qui tiennent aux différences de races, de nationalité, d’intérêts, de traditions, de mœurs. La Galicie, au nom de son autonomie, demande naturellement à être exemptée de ce régime commun. Elle craint qu’on ne se serve de ce système de l’élection directe contre sa nationalité, qu’on ne revienne encore une fois à cette politique qui consistait à opposer les paysans ruthènes aux Polonais. La diète de Lemberg a récemment envoyé une adresse à l’empereur pour maintenir ses droits reconnus et consacrés. Elle ne refuse pas son concours, elle réclame le respect de la nationalité polonaise légalement représentée par la diète. La Galicie ne sera pas la seule à réclamer, et si essentielle, si pressante que soit cette question de la réforme électorale pour l’organisation constitutionnelle de l’Autriche, il n’est point impossible que, lorsqu’elle sera posée par l’initiative du ministère avec l’assentiment plus ou moins décidé de l’empereur, elle ne rencontre des difficultés et des résistances qui pourraient en ajourner la solution.

L’Espagne serait bien heureuse, si elle n’avait pour l’occuper et pour l’embarrasser que des questions de réforme électorale. Par malheur, elle a d’autres soins ; elle reste livrée aux luttes de partis irréconciliables dans le congrès de Madrid, aux insurrections qui se renouvellent incessamment dans les provinces, aux difficultés financières qui ne font que s’accroître, mettant à chaque instant le gouvernement dans l’impossibilité de faire face aux dépenses les plus urgentes, et avec cela le président du conseil, M. Ruiz Zorrilla, se félicite chaque jour des succès d’une politique qui fait de la Péninsule le théâtre privilégié de tant de merveilles. Que le chef du cabinet espagnol se complaise à constater l’impuissance des partis hostiles dans leurs tentatives contre le régime actuel, c’est possible, M. Zorrilla peut se livrer à ces constatations rassurantes dans le congrès. Les partis sont impuissans pour triompher, il est vrai ; à coup sûr ils sont assez puissans pour agiter le pays, pour entretenir une sorte de guerre civile presque permanente, qui ne s’arrête un instant que pour recommencer presque aussitôt.

Depuis quelques jours, une insurrection nouvelle a éclaté particulièrement en Andalousie sous le drapeau de la république fédérale. Les chefs du parti qui sont dans le congrès, M. Castelar, M. Pi y Margall, ont désavoué cette prise d’armes, sans doute, mais ils n’ont guère été écoutés. Le soulèvement n’a pas moins eu lieu sur un certain nombre de points à la fois ; la conscription a été le prétexte. Des bandes assez nombreuses se sont formées, et on a même cru un instant qu’un de ceux qui ont contribué à la révolution de 1868, le général Contreras, n’était point étranger à l’insurrection. Ces insurgés nouveaux peuvent être vaincus et mis en fuite dans leurs rencontres avec l’armée ; il n’est pas moins vrai qu’à Murcie il a fallu vingt heures pour les réduire, et à Malaga la lutte a duré aussi quelques heures ; à Alcoy, à Linarès, à Bejar, dans la Sierra-Morena, du côté de Valence, on s’est battu, et naturellement ces bandes signalent leur passage par toutes les déprédations. D’un autre côté, l’insurrection carliste n’est nullement vaincue, surtout en Catalogne, les chefs de bande se promènent partout, coupent les communications, rançonnent les voyageurs, entrent dans les villes, lèvent des contributions. Il y a peu de jours, un des principaux chefs s’est emparé avec sept cents hommes de la ville de Balaguer. On a envoyé contre lui une première colonne qui a été repoussée après avoir éprouvé des pertes sérieuses ; il a fallu expédier aussitôt des forces plus considérables devant lesquelles les carlistes ont fini par se replier. Si l’on n’y prend garde, si le gouvernement, toujours convaincu de l’impuissance des partis, ne prend pas des mesures plus décisives, l’Espagne est exposée à tomber dans ce gâchis de l’insurrection chronique, tantôt sous le drapeau carliste, tantôt sous le drapeau républicain, en attendant que quelque autre drapeau se lève pour ajouter à la confusion. C’est ce que dans le langage du radicalisme officiel on appelle au-delà des Pyrénées : le règne de la liberté !

CH. DE MAZADE.