Chronique de la quinzaine - 31 août 1862

Chronique n° 729
31 août 1862


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août 1862.

Des déplorables issues que pouvait avoir l’entreprise désespérée de Garibaldi, c’est la moins fâcheuse qui s’est réalisée. Sans doute on a laissé éclater un grand mal ; sans doute un douloureux déchirement s’est opéré dans cette cause italienne, qui s’était, jusqu’à ces derniers temps, présentée au monde avec un rare caractère d’harmonie ; sans doute l’on a été obligé de recourir à ces expédiens de salut public qui sont de tristes remèdes à employer, dans un pays qui aspire à consolider son indépendance et à- constituer son unité par la liberté ; sans doute les provinces méridionales, c’est-à-dire la moitié de l’Italie, sont soumises à l’état de siège ; sans doute le sang italien a été répandu par des mains italiennes. Même en regrettant ces malheurs, les patriotes italiens et les libéraux de l’Europe peuvent se féliciter du moins que le mal ait été restreint dans les plus étroites limites possibles, que la crainte du péril ait été plus grave que le péril même, que la crise dont la durée eût pu dissoudre le nouveau royaume ait été courte. Quant aux libéraux français, ils ont un motif particulier de se réjouir de la prompte fin de cette aventure. Notre bonne fortune nous a préservés de la pire conséquence de l’occupation de Rome. Le point d’honneur de nos armes n’a pas été mis à l’épreuve dont il était menacé ; la France n’est plus placée dans cette contradiction fatale où elle ne pouvait remplir, les devoirs d’une consigne militaire qu’en faisant souffrir les principes politiques qu’elle représente dans le monde ; nos troupes ne seront point compromises avec les démonstrations révolutionnaires d’une passion nationale. Du même coup nous échappons à l’ascendant d’un mouvement réactionnaire dont les symptômes n’étaient que trop visibles, et dont un journal récemment créé par un écrivain qui est sénateur prenait la direction avec un singulier entrain. C’est pour le libéralisme français un soulagement immense. Un double malheur est épargné à la France et à l’Italie ; nous croyons qu’il nous, est permis d’en exprimer avec une tristesse décente notre satisfaction.

Comment il se fait que l’entreprise garibaldienne ait eu un si prompt dénomment, c’est ce qu’il n’est point encore possible d’expliquer par le détail. Quant à nous, nous n’avons pas même compris jusqu’à présent comment Garibaldi avait pu, sans être traversé dans son projet, préparer durant plusieurs semaines les élémens de l’expédition qui vient d’avorter. L’inertie et le sang-froid du parlement et du ministère italiens pendant que se faisaient les enrôlemens, et qu’au su de tout le monde des volontaires s’embarquaient pour la Sicile, étaient pour nous un sujet de profond étonnement. Les Italiens, nous le savons, n’aiment point à se hâter et laissent volontiers les choses suivre leur cours. Puis, dans les périodes de nouveautés telles que celle où est l’Italie, les gouvernemens admettent une certaine politique relâchée, et il ne nous est pas démontré que l’on n’ait pas laissé faire d’abord les volontaires, dans la pensée, caressée jusqu’au dernier moment, que l’orage garibaldien avait une autre destination que l’Italie. Les populations italiennes avaient pris d’ailleurs l’habitude de croire à des ententes secrètes entre Garibaldi et le gouvernement du roi Victor-Emmanuel, et cette habitude a entretenu, comme on l’a vu, la confusion dans l’esprit des Siciliens. Même après que le ministère a eu pris le parti de la répression énergique, les agens spéciaux envoyés par lui en Sicile pour étouffer l’entreprise garibaldienne ont montré une hésitation que l’on ne peut expliquer que par une tendance invétérée à la temporisation diplomatique. On assure que le général Cugia par exemple était investi de pouvoirs discrétionnaires plus que suffisans, qu’il eût pu finir l’affaire à Ficuzza, où il envoya des parlementaires à Garibaldi, et que cette fois, plus enclin aux moyens diplomatiques que le ministère ne l’eût désiré, il laissa échapper l’occasion d’étouffer la rébellion à sa naissance. S’il en est ainsi, il faut regretter que le général Cugia ait été trop circonspect, car tous les intérêts engagés dans la question italienne, même celui de Garibaldi, exigeaient qu’il fût mis fin à cet incident le plus tôt qu’il serait possible.

La tolérance des commandans des deux frégates italiennes qui ont laissé sortir Garibaldi de Catane est bien plus surprenante encore ; il paraît qu’il faut aussi l’attribuer à l’hésitation naturelle au tempérament national, et dont ces officiers n’ont pas pu se défaire assez vite, même après avoir vu cesser la longue irrésolution de leur gouvernement. Quant à l’échec final de Garibaldi, nous en ignorons encore les causes accidentelles. Il est cependant facile d’en discerner la cause générale. Les populations, averties enfin par la série des actes énergiques du gouvernement italien, n’ont pas tardé à comprendre que leur ancienne idole ne pouvait plus compter cette fois sur de hautes connivences, que par conséquent l’attrait du succès probable manquait à cette entreprise, et que suivre Garibaldi, c’était prendre le chemin non du facile triomphe, mais du pénible martyre. Garibaldi lui-même, qui semblait vouloir éviter toute collision avec les troupes régulières, qui avait l’air de chercher surtout à établir dans les montagnes un foyer d’agitation qui pût un jour susciter ou soutenir une démonstration puissante en faveur de l’aspiration nationale vers Rome, n’a pas pu échapper aux troupes, qui ont enfin été vigoureusement lancées après lui. Une première dépêche annonçait qu’il était suivi de près vers Aspromonte ; une seconde, qu’il avait été attaqué par les troupes royales. Quels ont été les incidens de la dernière scène du drame ? A-t-il réellement voulu combattre ? Est-il tombé seulement en essayant de gagner à sa cause, lui qui était sorti de la légalité, des soldats demeurés fidèles à la discipline ? Tristes doutes qui seront bientôt éclaircis ; mais, quelles que soient les circonstances au milieu desquelles a été frappé Garibaldi, dans un pays comme le nôtre, où le sentiment populaire a pardonné à de nobles victimes d’entraînemens qui n’étaient pas moins coupables, toute commisération généreuse, nous l’espérons, ne sera point refusée à cet homme ardent et tumultueux qui expie si douloureusement aujourd’hui un égarement du patriotisme.

La question maintenant, pour la France et pour le gouvernement italien, est de dégager les enseignemens qui ressortent de cette échauffourée, et de tirer le meilleur profit de l’échec que vient de subir en Italie le parti qui ne recule pas devant les moyens révolutionnaires.

Considérons d’abord la question au point de vue de la France. Ce qui consternait en France l’opinion libérale dans l’entreprise de Garibaldi et, nous osons le dire, tous ceux qui apportent dans l’examen des affaires d’Italie un véritable esprit de logique politique, c’était la position déplorablement fausse où nous aurait placés une tentative de Garibaldi sur la portion du territoire romain qu’occupent nos troupes, c’était le rôle contradictoire qui se fût imposé à la France en présence d’une Italie échappée à la direction de son gouvernement régulier et livrée à l’arbitraire révolutionnaire. Un tel état de choses, en mettant en jeu l’honneur militaire de la France, nous dépouillait de notre liberté d’action politique et nous enlevait la faculté de résoudre la question romaine. C’est bien nous alors qui eussions été en péril de réaliser le mot que l’on a prêté à Garibaldi et de défaire notre œuvre de nos propres mains. Entraînés, par un choc avec les démonstrations révolutionnaires, à heurter et à comprimer le sentiment national de l’Italie, nous qui nous flattions d’avoir été les libérateurs de la péninsule, nous en fussions devenus les oppresseurs apparens, nous eussions peu à peu assumé sur nous les responsabilités odieuses qui ont été si funestes à l’Autriche. Trois ans après avoir soustrait l’Italie à l’influence autrichienne, il serait arrivé que nous n’eussions réussi qu’à relever l’Autriche dans le poste si ingrat et si peu glorieux de gendarmes de l’Italie.

Jamais politique ne se fût couverte d’une pareille confusion, ne se fût, par son imprévoyance, plongée dans de plus graves embarras, et ne se fût bafouée elle-même d’une façon à la fois plus ridicule et plus triste. Voilà la perspective qui nous faisait trembler, et qui, nous en sommes convaincus, préoccupait dans notre gouvernement ceux qui ne sont point disposés à s’abandonner au cours des événemens avec une légèreté capricieuse et efféminée. Voilà le péril que, grâce à Dieu, l’échauffourée garibaldienne n’a fait que nous laisser entrevoir ; mais avant qu’il ne fût conjuré, quels regrets n’éveillait-il point dans les esprits auxquels nous faisons allusion ! Ah ! se disait-on, il nous eût été possible de n’avoir plus à notre charge cette question romaine ; la cour de Rome elle-même nous en relevait au moment où Garibaldi, par son irruption triomphante dans le royaume de Naples, nous contraignit à reprendre ce fardeau. Nous n’avions pas interdit au ministère Rattazzi, bien au contraire, d’espérer que nous lui procurerions le succès d’une solution de la question romaine. Déjà, d’une année à l’autre, de 1861 à 1862, le langage tenu aux chambres laissait voir le progrès qu’avait fait dans notre esprit la pensée de ne point nous immobiliser à Rome pour y être la pierre d’achoppement de l’Italie : nous avions déclaré, par l’organe de M. Billault, que nous étions à Rome sans droit. Si nous eussions été plus prompts à nous décider dans le sens de nos tendances manifestées et nécessaires, nous n’aurions pas Garibaldi sur les bras, nous n’aurions plus Rome à garder, nous ne serions plus la cause ou le prétexte des agitations intérieures de l’Italie, et en tout cas nous ne serions plus étroitement et directement liés à ses luttes intestines. Telles étaient les appréhensions que nous inspirait, tels étaient les regrets qu’excitait en nous l’équipée de Garibaldi. Quel doit être l’effet naturel et logique de l’avortement du mouvement révolutionnaire ? Maintenant que notre honneur militaire n’est plus en question, et que, par la défaite de Garibaldi, nous recouvrons notre libre action politique, ne sommes-nous pas en quelque sorte mis par la fortune en demeure de rendre impossible le retour de ces appréhensions et de ces regrets, en faisant disparaître enfin l’état de choses qui hier encore nous les infligeait comme un amer souci ?

Le tour inopiné que les événemens viennent de prendre en Italie nous impose donc le devoir et nous fournit l’occasion de travailler à la prochaine solution de la question romaine : nous ne serions plus excusables, si nous nous laissions encore une fois surprendre dans une politique d’indécision et d’inertie par quelque nouveau soubresaut révolutionnaire. C’est au point de vue de l’intérêt de la France que nous envisageons d’abord l’opportunité d’une détermination prompte à l’endroit de Rome. Avant tout sans doute, il faut nous inspirer de l’intérêt français ; mais en cette circonstance l’intérêt français coïncide merveilleusement avec les devoirs d’équité que nous avons à remplir envers le gouvernement du roi Victor-Emmanuel et envers la nation italienne. En somme, le gouvernement de Turin, mis en péril par notre intervention prolongée dans l’état romain, vient, par ses seules forces, de surmonter les difficultés que nous lui créons par notre inconséquence : il a voulu et il a su empêcher le parti de l’action et Garibaldi de brouiller l’Italie avec la France. Les populations italiennes viennent, elles aussi, de faire leurs preuves de sagesse et de sang-froid : elles ont montré qu’elles étaient capables de résister au prestige d’un homme qu’elles ne peuvent point ne pas aimer, lorsque cet homme impatient voulait, à l’accomplissement immédiat du vœu national, sacrifier les conditions du gouvernement régulier dans son pays et la conservation de l’alliance qui a le plus efficacement servi la renaissance italienne. Entre Victor-Emmanuel et Garibaldi, elles se sont prononcées pour Victor-Emmanuel ; entre la France et Garibaldi, elles ont opté pour la France. Encore une fois, dans une crise de vie ou de mort pour elle, la nation italienne vient d’étonner le monde par la justesse de son sens politique. Il ne serait pas plus équitable que politique de laisser sans récompense une telle conduite du gouvernement italien et de la nation italienne. Le peuple italien en résistant à la séduction garibaldienne, le gouvernement italien en comprimant une révolte qui inscrivait sur son drapeau l’objet même des plus pressantes nécessités et des vœux les plus ardens de l’Italie, ont rendu à la France un service positif, dont la justice autant que la politique nous obligent de leur tenir, compte. Serait-il sage en effet et serait-il généreux d’exposer le gouvernement et le peuple, italien à la répétition des épreuves dont ils viennent de triompher à notre profit ?

Il faudrait que l’on voulût bien comprendre en France que la possession de Rome n’est pas pour l’Italie l’exigence illusoire d’une ambition enivrée, mais que pour ce pays, dans la nouvelle organisation où il cherche la résurrection de sa nationalité et la force de son indépendance, elle est une nécessité positive et absolue. Tout est instable dans le nouvel ordre de choses italien tant que le nœud de a nationalité n’est point serré à Rome même. Le Piémont est le principal auteur de la résurrection italienne. Les autres parties de l’Italie lui doivent tout : la dynastie, l’armée, Cavour, l’homme d’état qui a eu la conception politique de l’unité, et jusqu’au héros inquiet de la passion nationale, aujourd’hui si sévèrement traité par la fortune. Aucun patriote des autres parties de l’Italie ne peut méconnaître les services inestimables, rendus par le Piémont à la nation, et ne saurait contester les titres de son heureuse prépondérance dans la direction des destinées italiennes. Cependant le gouvernement pratique d’un peuple, la gestion des affaires quotidiennes, la manipulation des intérêts ordinaires ne se peuvent conduire par de constats élans d’enthousiasme ou par le sentiment contemplatif de l’équité philosophique. Dans les grands jours, d’effusion patriotique, toutes les parties de l’Italie, le nord, le centre, le sud, affirme avec une sincère exaltation l’unité nationale ; mais de tels jours ne composent point l’entière existence d’un peuple. Ce sont les fêtes de la vie nationale, momens brillans qui ne suppriment point la vie uniforme des affaires, où l’exaltation se refroidit, où reparaissent les habitudes diverses, les intérêts distincts, les traditions et les originalités différentes, et toutes les variétés, que le climat et l’histoire ont établies entre les groupes de la famille italienne. Dans ces jours prosaïques, qui sont les plus nombreux, on remarque en Sicile, à Naples et ailleurs que si le Piémont a eu l’insigne mérite de l’initiative et de la discipline dans les dernières transformations de l’Italie, il n’est point cependant l’expression complète du génie italien, et ne peut pas fondre tous les élémens italiens dans les limites restreintes de ses anciens cadres. L’Italie sent qu’elle n’est pas tout à fait chez elle à Turin ; elle n’y vient qu’en voyageuse et s’y loge en garni. Le creuset où se fondent en une substance véritablement unique les élémens d’une nation, c’est la capitale naturelle, la capitale définitive. Turin pourrait à la rigueur être la capitale de l’Italie septentrionale ; cette ville ne peut être la capitale durable de l’Italie méridionale. Le lien politique de l’Italie ne peut être que Rome. Rome est la condition suprême de l’unité italienne. Ce ne sont point les fanatiques qui le disent, ce ne sont pas les démagogues qui le proclament ; ce sont les plus conservateurs, les plus circonspects, les plus sages des Italiens. C’est la conclusion inexorable qui nous frappait naguère dans l’écrit que vient de publier un des hommes les plus distingués du royaume de Naples, M. Manna : Le provincie méridionale del regno d’Italia. M. Manna est un économiste connu en Europe, un administrateur, et quoiqu’il soit un écrivain éloquent, ce n’est pas lui que l’on pourrait classer parmi les impatiens et les rêveurs. Ministre des finances de François II dans la période de transition qui a terminé le règne de ce prince, envoyé à Turin et à Paris pour ménager cette transition, estimé de M. de Cavour, qui le rangeait dans cette élite peu nombreuse où il se proposait de recruter ses plus efficaces auxiliaires, homme des transactions éclairées et prudentes, qui préfère le progrès lent et sûr aux improvisations saccadées de la passion et de la force, M. Manna rend aux mérites du Piémont toute la justice qui leur est due ; mais, cherchant un remède au malaise qui existe dans les relations du gouvernement de Turin avec les provinces méridionales, pour cimenter l’union du nord et du sud, il ne voit à proposer, hors de Rome capitale, que des expédiens précaires. « Le Piémont, dit-il, a sauvé et régénéré l’Italie ; mais ce qui suffit à faire un état ne suffit pas à le maintenir et à le reconstituer solidement… Il faut pour cela redonner à l’état les formes et les institutions qui s’adaptent le mieux au véritable caractère de la nation… les vrais élémens de la nationalité italienne, de cette nationalité religieuse et artiste, savante et littéraire, nourrie et élevée au milieu des grands souvenirs et des grands monumens, de cette nationalité prédestinée, depuis l’origine de la civilisation, à se relever et à reparaître sans cesse sur la scène du monde,… les vrais élémens de cette nationalité sont au cœur de la péninsule ; ils sont le long de la ligne mystérieuse qui court de Florence à Rome et à Naples, qui de là se dilate et rayonne vers les bords du Pô et les rivages des mers Tyrrhénienne, Adriatique et Ionienne.il serait donc impossible de faire renaître l’Italie et de la relever dans sa grandeur et dans sa majesté, si l’on ne plaçait pas dans ce vieux terrain les nouveaux fondemens. Il faut que l’Italie touche ce sol pour reprendre, comme l’Antée de la fable, une vigueur nouvelle. Là reposent les restes de tant de fondateurs d’états, de tant de fameux capitaines, de tant de législateurs, d’orateurs, de philosophes et d’artistes dont les noms et les œuvres sont l’entretien constant du monde, et dont la sagesse traditionnelle forme, à vrai dire, l’éducation des nations. La langue, les mœurs, les institutions de ces contrées sont imprégnées du sentiment italien ; là tout parle avec éloquence, tout rend témoignage de la vie passée. Les monumens, les places, les rues ne rappellent que des choses et des noms italiens. Là, et là seulement, résident la force et le secret de cette puissante et toujours renaissante vitalité de l’Italie… La nécessité d’une nouvelle et véritable capitale est donc évidente et incontestable ; mais il faut que cette capitale n’ait pas, pour ainsi dire, un gouvernement et une administration qui lui soient propres, et qui puissent réagir sur l’intérêt général de la nation ; qu’en matière de traditions et d’habitudes gouvernementales et politiques, elle n’ait rien qui dépasse les limites d’un intérêt municipal… Si cette capitale avait en outre la splendeur et la magnificence des monumens, la grandeur historique, les souvenirs des sciences, des lettres et des arts, un héritage de grandeur et de gloire proportionné à la taille de la nation qui se relève, tant mieux ! Ce serait dans tous les sens, au sens vulgaire et au sens légal, la capitale véritable et parfaite… Voilà la solution définitive des difficultés, celle qui absorbe, nous ne le savons que trop, toutes les pensées et tous les efforts, ceux de l’Italie, ceux du gouvernement, ceux de l’Europe intelligente. » On le voit, le dernier mot du publiciste le plus modéré qui ait étudié le problème de l’unification de l’Italie est le même que celui qu’avaient à la bouche l’imprudent Garibaldi et ses téméraires compagnons.

Si d’une part il est maintenant établi que la possession de Rome comme capitale est la condition indispensable de l’organisation et du développement de l’Italie, à la renaissance de laquelle la France a si volontairement et si efficacement travaillé, il est certain, d’un autre côté, qu’il est impossible d’alléguer, au nom de la France, une seule raison sérieuse et logique contre la réalisation de cette condition d’existence de la nouvelle Italie. Un journal vient d’être fondé parmi nous à grand fracas, dont la seule mission paraît être de rallier toutes les oppositions qui combattent en France la solution de la question romaine. Par une rencontre inconcevable, l’honorable sénateur qui conduit cette campagne de presse est le même écrivain qui a été l’éditeur responsable et en tout cas le rédacteur des fameuses brochures qui ont joué un si grand rôle dans les diverses phases de la question italienne. M. de La Guéronnière soutient aujourd’hui une thèse qui est inconciliable avec les propositions les plus importantes qui aient été développées dans ces écrits retentissans. Il ne veut point que la France mette un terme à la fausse situation qui lui est faite à Rome. Il ne veut pas que l’intervention illogique que nous exerçons auprès du saint-siège cesse enfin. Or il est impossible de trouver dans sa polémique un seul argument qui puisse justifier une telle prétention. La question romaine peut être traitée à trois points de vue, le point de vue italien, le point de vue catholique, le point de vue français. Les Italiens disent : « Sans Rome, il nous est impossible de marcher ; » les catholiques disent : « Sans pouvoir temporel, il n’y a plus d’autorité spirituelle indépendante. » C’est entre ces prétentions contraires que l’intérêt français doit se prononcer. Or M. de La Guéronnière ne tient compte ni de l’intérêt italien, ni du principe catholique, et assigne à la France un rôle doublement contradictoire et purement arbitraire. Les considérations relatives à l’intérêt de l’Italie, à ses pressantes nécessités d’existence, le rédacteur de la France, cela va sans dire, se garde bien de les aborder ; il s’abstient de soutenir ce paradoxe, qu’il est utile à l’Italie de n’avoir pas Rome ; il n’essaie pas même de prouver que l’Italie peut se passer de sa capitale. Quoiqu’il appuie la conclusion pratique des catholiques, il serait difficile de deviner s’il adopte leur principe, s’il pense en effet que le pouvoir temporel est inséparable du pontificat suprême. Cependant le principe catholique n’admet pas de compromis ni d’équivoque. Le même droit qu’aurait la papauté à posséder Rome, elle l’avait à posséder la partie de ses états qui depuis trois ans lui a été enlevée. Or, dans la brochure le Pape et le Congrès, M. de La Guéronnière a tenté de persuader au pape, au mépris de la logique catholique, qu’il pouvait se passer de ses provinces, que Rome et le jardin lui suffisaient. Ainsi deux droits sont en présence dans la question romaine : le droit moderne, le droit des peuples à se gouverner eux-mêmes, et le droit légitimiste, le droit de la souveraineté théocratique. La France a moralement aidé l’Italie dans la revendication du droit moderne, en vertu duquel les Légations, les Marches et l’Ombrie ont été enlevées au pape ; elle protège matériellement la papauté dans la possession du dernier lambeau du pouvoir temporel, et c’est dans cette contradiction injustifiable que M. de La Guéronnière et les influences représentées par lui veulent immobiliser la politique de la France. Conservateurs singuliers et libéraux non moins bizarres, ils s’efforcent d’enfermer la politique impériale dans un système qui, violant l’un et l’autre droit, ne puiserait de force dans aucun principe, qui condamnerait l’Italie à une existence incomplète et précaire, la papauté à la faiblesse et à l’humiliation, qui n’obtiendrait la reconnaissance d’aucun des partis rivaux et provoquerait leur réprobation commune. Nous ne pouvons pas opposer un veto permanent et absolu aux aspirations des Italiens vers Rome, puisque nous reconnaissons le droit des nationalités et puisque nous professons le principe de non-intervention : nous ne pouvons pas garantir à la papauté le maintien de la souveraineté temporelle, puisque l’esprit de la révolution française nous impose partout la séparation du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir politique. Tant donc que dure la position fausse où nous place l’occupation de Rome, nous ne pouvons faire ni aux réclamations des Italiens, ni aux récriminations de la cour romaine, aucune réponse fondée en logique et en droit. Pour prolonger une situation qui tient en souffrance deux intérêts si vastes, celui d’une nation renaissante et celui d’une croyance religieuse troublée, on veut que la France, sans souci de la consistance de ses idées, aveugle et insensible aux conséquences de son irrésolution, n’ait à présenter, pour expliquer sa conduite, que la signification arbitraire de son caprice et de son bon plaisir.

On cherche, nous le savons, à dissimuler la brutalité de cette conclusion sous des mots sonores, mais aujourd’hui irréparablement usés. On essaie de dire que l’arrangement des rapports de l’Italie avec le saint-siège doit être l’affaire d’un congrès, et l’on assigne l’évacuation de Rome au moment où le pape et le roi d’Italie se seront réconciliés. Autant dire que les relations de la papauté avec l’Italie ne seront jamais arrangées et que nous occuperons Rome à perpétuité. L’évocation d’un congrès est plaisante de la part du journal inspiré par l’auteur de la brochure le Pape et le Congrès. Qui a pu oublier en effet qu’au seul moment où un congrès était possible, ce fut justement la publication de cette brochure qui le fit avorter ? Qui peut ignorer que le pape n’irait dans un congrès que pour y soutenir la revendication entière du domaine temporel, dont la plus grande portion lui a été enlevée, qu’il ne reconnaîtrait pas à une réunion dont la majorité serait formée par des puissances hérétiques ou schismatiques le droit de lui mesurer ses états et de résoudre une question qui, à ses yeux, ne peut relever que de l’appréciation des catholiques eux-mêmes sur les intérêts de leur foi ? Il faut reléguer ces appels au congrès à côté de la formule illusoire dont usaient autrefois les hérétiques en appelant des décisions des papes au futur concile. La pensée d’une réconciliation du saint-siège avec le nouveau gouvernement d’Italie n’est pas moins vaine, et ne peut être sérieusement admise dans la controverse politique. M. de Cavour pensait avec raison, et avec un plus réel respect de la cour de Rome que n’en témoignent ses récens défenseurs, qu’il y avait de la mauvaise foi ou de la niaiserie à demander à la papauté des transactions auxquelles elle ne saurait se plier et des réformes qu’elle ne peut accorder. L’église ne peut que subir passivement les transformations aujourd’hui nécessaires ; elle ne peut les accepter par un consentement préalable : il y a des abdications qu’elle ne croit pas en conscience pouvoir faire. Sur ce point, ses résolutions sont immuables, et si persuadé que l’on soit que les sociétés laïques ne doivent pas s’y asservir, il y aurait peu de générosité et de justice à méconnaître la dignité et la grandeur de cette inflexibilité. M. de La Guéronnière et ses amis doivent savoir à quoi s’en tenir sur l’inanité de ces conseils et de ces espérances de réforme et de transaction. Si nous sommes bien informés, il y a quelques jours à peine, le cardinal Antonelli opposait encore une fin de non-recevoir absolue à une dernière démarche conciliante de notre diplomatie. Tout ce que la cour pontificale nous demande, c’est de la prévenir de notre départ quelques heures d’avance le jour où il nous plaira de quitter Rome. Cessons donc de promettre que nous sortirons de Rome quand Victor-Emmanuel et Pie IX se seront réconciliés. Ce serait dire, en renonçant gratuitement au mérite de la franchise, que nous y resterons toujours.

Si nous pensons ne point nous tromper sur l’intérêt et le devoir de la France en présence de la situation de l’Italie, nous ne nous flattons point d’y voir aussi clair dans les conséquences que pourra avoir au sein de la péninsule le prompt avortement de cette échauffourée. Nous aimons à croire que cette crise, par le profit que le gouvernement et l’opinion libérale et modérée pourront tirer de leur succès, aura été une crise salutaire. Grâce à Dieu, la lutte n’a été ni assez longue ni assez vive pour laisser après elle de larges blessures, des haines vivaces et de profonds ressentimens. Garibaldi est pris et blessé. Les titres qui le recommandent à la clémence du roi sont tels qu’il n’y a pas lieu de craindre qu’un prisonnier de cette importance soit un embarras pour le gouvernement. Il est difficile de croire qu’un rebelle de cette sorte puisse être mis en jugement. Son échec et la perte de son prestige sont une punition suffisante de sa faute. Autorisé par sa victoire à être indulgent, le ministère, nous l’espérons, n’aura pas de peine à effacer rapidement les traces de ce fâcheux déchirement. Il n’abusera pas non plus de l’état de siège qui a été décrété dans les provinces méridionales. L’état de siège, dont Cavour mourant repoussait la perspective avec une préoccupation si noble, aurait l’inconvénient, s’il était trop prolongé, de placer le Napolitain et la Sicile dans une sorte d’infériorité politique vis-à-vis de l’Italie du nord ; les provinces méridionales, dans le travail de l’unification, auraient l’air d’être traînées à la remorque, au lieu de concourir à l’œuvre nationale par un mouvement libre et spontané : le pénible sentiment qu’entretiendrait en elles cette situation inférieure pourrait nuire plus tard à leur propre progrès et à la solidité de la fusion nationale. Quoique l’état de siège soit un regrettable moyen de gouvernement, il est possible en certaines circonstances, en l’employant dans la stricte limite du nécessaire, d’en faire un usage utile. Tel est, croyons-nous, le projet du ministère. Il profitera du gouvernement militaire en Sicile et à Naples pour purger l’administration des mauvais élémens qui y avaient été introduits au moment de la révolution et pour délivrer Naples du honteux fléau de la camorra. Si, dans les difficiles circonstances que l’Italie a traversées depuis plusieurs mois, nous avons pu craindre que le cabinet de Turin ne fût insuffisant, nous croyons n’être que justes en reconnaissant à M. Rattazzi deux qualités, la modération et le sang-froid, qui peuvent aujourd’hui trouver une application heureuse, et qui nous paraissent le rendre propre à cicatriser promptement les blessures de la crise et à prévenir la faute d’une réaction exagérée et maladroite.

Nous voudrions étendre plus loin nos conjectures relativement à l’influence heureuse que devraient exercer sur le parlement italien et le gouvernement de Turin l’effacement du parti de l’action et la défaite de l’insurrection garibaldienne. Il semble que l’occasion est indiquée pour que la vie parlementaire reprenne à Turin des allures plus franches et plus décidées que celles qu’elle avait gardées dans les incertitudes de ces derniers temps. Par exemple il doit être possible aujourd’hui à M. Rattazzi de compléter et de fortifier son cabinet. Peu de jours avant la séparation de la chambre, un de ses membres les plus distingués, M. Minghetti, avait, à propos d’un débat financier, abordé la question politique ; parlant au nom de la majorité conservatrice, il tenait la question de confiance suspendue jusqu’au moment où la chambre et le pays pourraient juger la conduite du ministère en face du parti de l’action. L’épreuve déterminée par M. Minghetti a réussi au cabinet, et les hommes distingués du parlement n’ont plus de raisons apparentes de refuser de compléter par leur concours les cadres d’un gouvernement fortifié. Dans une telle situation, soit que la chambre actuelle vive, soit que des élections générales la renouvellent, il nous semble que les hommes politiques importans de l’Italie doivent agir dans le parlement avec plus de franchise et de décision qu’ils n’ont osé le faire depuis la mort de M. de Cavour. Quand l’animation de la vie parlementaire donnerait lieu à des dissidences politiques plus accentuées, quand elle donnerait lieu à une opposition fondée sur des principes et des intérêts, ni le gouvernement ni l’Italie n’auraient à s’en plaindre. La lacune laissée par la mort de M. de Cavour dans la direction de la politique générale est à chaque instant déplorée par les Italiens. Pour être conséquent, il faudrait au moins s’efforcer de produire la monnaie de M. de Cavour. On n’y parviendra qu’en abordant franchement et courageusement la vie parlementaire, qu’en abandonnant la guerre de petites niches et de tricheries qu’on se faisait depuis trop longtemps au sein des bureaux et des commissions, qu’en renonçant à ces tristes habitudes de dénigrement qui ne se sont pas même arrêtées devant la noble personnalité de M. Ricasoli, que M. Bianchi, son ancien secrétaire-général, était naguère obligé de défendre contre les plus injustes imputations dans une brochure très intéressante. Que M. Ricasoli, que M. Farini reprennent leur place à la chambre ; que des hommes dont le mérite est déjà apprécié en dehors de l’Italie, tels que M. Minghetti et M. Peruzzi, disent ouvertement leur façon de penser sur la conduite des affaires, pour l’édification de leur propre pays et pour l’instruction de l’Europe ; que l’éducation de l’opinion italienne se poursuive ainsi par une discussion ferme et assidue, par l’action régulière des institutions, les hommes d’état se formeront, et l’on n’aura plus à redouter comme un péril national les intempérances des hommes et des partis qui ne savent en appeler qu’à la force.

L’épreuve si critique qui vient de tenir en suspens les destinées italiennes a pendant deux semaines absorbé toutes les préoccupations. Les nouvelles d’Italie avaient seules le privilège d’attirer l’attention et d’exciter les émotions du public. On ne pensait plus au Mexique, où en effet la situation de nos troupes, qui vont recevoir des renforts considérables, ne pouvait plus donner d’inquiétude, au Mexique, qui ne nous apparaîtra plus désormais que sous la forme d’une lourde question financière. L’on n’écoutait pas le sempiternel et incompréhensible bavardage du fil électrique sur les affaires du Monténégro et de la Serbie ; l’on ne s’apercevait pas des mensonges du télégraphe, qui attribue aux Monténégrins des victoires qui en réalité sont des défaites, car les Turcs sont aujourd’hui maîtres de la Montagne-Noire. On souriait en passant de la leste et verte réponse de M. de Rechberg à la lourde note de M. de Bernstorff, et l’on n’avait pas le cœur de se mêler aux querelles d’Allemands où s’escriment ces deux diplomates à propos de tout : traité franco-prussien, coquetteries de l’Autriche avec le Zollverein, idées autrichiennes sur la réforme fédérale, etc. On n’essayait pas de scruter le sombre état de la Pologne, qui a déjà, paraît-il, lassé le grand-duc Constantin. Quant à l’Amérique, ce n’est guère qu’aujourd’hui qu’il nous est permis d’y revenir, et heureusement nous la retrouvons en veine de nous envoyer de meilleures nouvelles. Le nord se remet visiblement de l’échec essuyé par le général Mac-Clellan. Il obtient des succès ; au lieu de succomber aux défaillances qu’annonçaient ses ennemis, il redouble d’énergie, et il va puiser dans la conscription une ressource énorme que le sud, depuis l’origine de la lutte, n’avait pas hésité à demander à ce mode de recrutement.

Ce silence général d’émotion et d’attente qu’un commencement de guerre civile en Italie avait produit parmi nous a été remarquable à l’ouverture de la session de nos conseils-généraux. D’ordinaire ceux des présidées des conseils-généraux qui exercent dans l’état les plus hautes fonctions saisissaient cette occasion pour prononcer des discours gonflés de généralités politiques qui devenaient pendant quelques jours la pâture plus ou moins substantielle de notre oisive presse. Grâce à l’Italie, cette rhétorique d’apparat nous a manqué cette année. Ni M. de Morny, ni M. de Persigny, ni ministre, ni membre du conseil privé, n’ont été d’humeur de nous parler politique. Prenons bravement notre parti de cette disette. Sérieusement, à propos de M. le ministre de l’intérieur, nous avons moins de regret à sa taciturnité politique après le bon langage administratif qu’il vient de tenir dans sa récente circulaire sur les chemins vicinaux. Il s’agissait d’établir les principes suivant lesquels sera opérée la répartition des 25 millions affectés à l’achèvement des chemins vicinaux, et sur lesquels un crédit de 3 millions est ouvert cette année au ministère de l’intérieur. M. de Persigny a fixé le mode de répartition le plus sensé et le plus équitable. Il divise son crédit en deux parts. La première constituera une subvention distribuée par portions égales entre les départemens. Dans la distribution de la seconde part, il sera tenu compte des différences qui existent entre les départemens divers sous le rapport des besoins et des ressources. Grâce au système adopté par M. de Persigny, on obtiendra toute l’équité possible dans la distribution de cette subvention variable. En effet, les allocations seront proportionnées aux sacrifices que les départemens eux-mêmes s’imposeront pour le service de leur vicinalité. Il y a deux bases d’après lesquelles peuvent s’estimer à cet égard les sacrifices consentis par les départemens. L’une de ces bases est le produit des centimes additionnels votés avec cette affectation ; l’autre est le nombre de ces centimes. La première base avait été adoptée par une loi de 1848 ; mais elle ne donne pas un résultat vraiment juste. En effet, par le vote de 1 centime additionnel tel département riche et peuplé se fait une ressource de 100,000 fr., tandis qu’un département pauvre ne recueille qu’un produit de 4 à 5,000 fr. En suivant cette base, la subvention n’eût pas été en rapport avec les efforts réels des divers contribuables départementaux. C’est l’égalité des efforts et des charges effectives consenties que l’on récompense, en prenant pour base non plus le produit, mais le nombre des centimes additionnels. M. de Persigny, par une sage inspiration, a choisi le dernier système, et nous l’en félicitons volontiers.


E. FORCADE.



LITTERATURE MUSICALE

PERGOLESE ET LA SERVA PADRONA.


Il vient de se passer au théâtre de l’Opéra-Comique un petit événement sur lequel il importe d’attirer l’attention des amateurs judicieux de l’art musical. Absent de Paris, je n’ai pu assister à la reprise de la Servante maîtresse, de Pergolèse, qui a eu lieu le 13 août devant un public bien étonné sans doute qu’on lui débite des vieilles sornettes de l’an de grâce 1730. Si les journaux disent vrai, il paraîtrait que l’opérette de Pergolèse aurait été assez favorablement accueillie par la génération actuelle, si profondément convaincue cependant de la supériorité de son goût et de ses connaissances sur tous les siècles passés. Ce contraste m’avait déjà frappé à la reprise de Rose et Colas, de Monsigny, que j’ai eu le tort de trouver plus jeune que son âge, mais sans que cela m’empêche de sentir le prix des chefs-d’œuvre modernes, et en rendant au talent exquis de l’auteur de Lalla-Roukh la justice qui lui est due. Pourquoi donc n’avouerai-je pas que je suis heureux d’apprendre qu’un petit ouvrage de musique dramatique qui a cent trente-deux ans de date a été reçu avec sympathie par une génération imbue de la doctrine du progrès indéfini de l’esprit humain, et qui a vu naître sur ce théâtre de ses amours tant d’œuvres ingénieuses et charmantes ? Je suis de l’avis du public et de M. le directeur de l’Opéra-Comique, qui pensent que la reprise de quelques bons ouvrages de l’ancien répertoire, combinée avec les productions de l’art moderne, est un spectacle agréable à tous et un enseignement très utile aux jeunes musiciens qui se destinent à écrire pour le théâtre. Qu’on n’oublie pas d’ailleurs que la Servante maîtresse de Pergolèse est non-seulement le premier opéra bouffe que l’Italie ait applaudi, mais que ce petit intermède, qui a charmé tous les beaux-esprits de la première moitié du XVIIIe siècle, Rousseau en tête, est le modèle qu’ont imité les fondateurs de l’Opéra-Comique, Duni, Monsigny et Grétry.

Pergolèse, dont la renommée est beaucoup plus grande en Europe que celle de ses illustres prédécesseurs et maîtres Alexandre Scarlatti et Léo, est né dans la petite ville de la Pergola, à quelques lieues de Pesaro, dans l’ancien duché d’Urbin, en 1707. Il s’appelait Jesi du nom de sa famille, et ce sont ses condisciples au conservatoire de San-Onofrio de Naples qui lui donnèrent le nom de la bourgade où il a vu le jour. C’est à l’âge de dix ans, croit-on, que le jeune Pergolèse fut conduit à Naples et admis au conservatoire que nous venons de citer. Il eut pour maître Gaetano Greco, élève distingué d’Alexandre Scarlatti et son successeur comme professeur de contre-point. Après neuf ans de travaux et d’études patientes, Pergolèse sortit du conservatoire et composa pour un couvent un oratorio sous le titre de San Guglielmo. Un de ces protecteurs généreux des arts comme il y en avait tant alors en Italie, le prince d’Agliano, engagea Pergolèse à écrire pour le théâtre de Fiorentini un intermède bouffe, Amor fè l’uomo cecco, qui ne réussit pas, et qui fut suivi d’un opéra sérieux, Recimero, qui paraît ne pas avoir reçu un meilleur accueil. Ces débuts pénibles arrêtèrent un instant Pergolèse dans la carrière du théâtre, et il employa deux années de retraite à écrire de la musique de chambre, des trios pour deux violons et basse que lui avait commandés un écuyer du roi, le prince Stigliano. Enfin c’est en 1730 que Pergolèse composa la musique de la Serva padrona, qui fut représentée sur le théâtre de Santo-Bartolomeo à Naples [1]. Le succès de ce charmant badinage fut grand et le plus complet que Pergolèse ait obtenu au théâtre. Il Maestro di musica, il Geloso Schernito, qui vinrent après, n’eurent point le même retentissement. En 1734, Pergolèse fut nommé maître de chapelle de Notre-Dame de Lorette, et l’année suivante il se rendit à Rome, où il écrivit pour le théâtre Tordinione son opéra l’Olimpiade. Cet ouvrage, qui renfermait, au dire d’un contemporain, des morceaux distingués, tomba à plat devant le public romain. Duni, qui se trouvait alors à Rome pour composer un opéra, et qui avait été le condisciple de Pergolèse au conservatoire de Naples, a raconté à un biographe du temps, nommé Boyer, qu’après avoir entendu une répétition de l’Olimpiade il dit à Pergolèse : « Il y a dans votre ouvrage trop de détails au-dessus de la portée du vulgaire ; ils ne seront pas compris, et vous ne réussirez pas. Mon opéra, Nerone, ne vaudra pas le vôtre ; mais, écrit plus simplement, il sera plus heureux. » L’événement donna raison à Duni, et l’Olimpiade n’eut aucun succès. Ce nouvel échec aigrit et découragea Pergolèse, qui retourna à Lorette avec la résolution de ne plus écrire pour le théâtre. Il se déclara alors dans son tempérament, affaibli par des mœurs trop faciles, une maladie de langueur qui décida les médecins à envoyer Pergolèse à Puzzola, près de Naples, pour y chercher un air plus pur. C’est dans ce dernier asile qu’il a écrit avant d’expirer son fameux Stabat mater, la cantate d’Orphée et un Salve regina. On croit que Pergolèse est mort à Puzzola en 1739, à l’âge de trente-deux ans. Il est arrivé à ce maître ce qui se voit bien souvent dans l’histoire des grands artistes : ses ouvrages furent mieux appréciés après sa mort qu’ils ne l’avaient été de son vivant. L’Olimpiade même fut reprise à Rome avec beaucoup de succès.

La réputation de Pergolèse, plus grande et plus populaire que celle des. maîtres les plus illustres de la première école napolitaine, repose sur trois ouvrages : la Serva padrona, le Stabat, et un Salve regina pour une seule voix, deux violons, basse et orgue. On sait que le Stabat de Pergolèse est écrit pour deux voix égales, avec accompagnement de simple quatuor. Il renferme douze morceaux, sept duos et cinq airs. Quelles que soient les réserves que puisse faire un goût sévère sur cette composition célèbre, on ne peut nier que le premier verset, que le Quando corpus, et même que le Vidit simm dulcem natum ne soient des inspirations musicales d’un sentiment juste et très élevé. Je sais que le père Martini de Bologne a reproché à la musique du Stabat de n’être pas assez exclusivement religieuse, et de renfermer des allures et des rhythmes qui rappellent la Serva padrona ; mais ce reproche peut être adressé à un grand nombre de compositeurs, à Haydn, à Mozart, quand celui-ci ne s’élève pas jusqu’au sublime de l’onction, comme dans son Ave verum. C’est une chose très rare que de trouver dans la musique d’église des plus grands maîtres un style complètement différent de celui qui règne dans les compositions mondaines. Cherubini lui-même, quoi qu’en disent de vieux pédagogues, n’a pas résolu le problème dans ses belles messes, qui se distinguent plutôt par la noble et froide sévérité du style ecclésiastique que par l’accent profond et pathétique du sentiment religieux.

La Serva padrona de Pergolèse fut représentée à Paris en 1752 par une troupe de chanteurs italiens où se trouvaient la Tonelli et le bouffe Manelli. On sait à quelles discussions interminables donnèrent lieu l’apparition de ces artistes d’outre-monts et le répertoire qu’ils interprétaient. Les représentations qui se succédèrent pendant deux ans à l’Académie royale de musique soulevèrent une polémique bruyante entre les beaux esprits du temps, parmi lesquels se distinguèrent Grimm et Jean-Jacques Rousseau, comme défenseurs chaleureux de la musique italienne. Outre la Serva padrona et il Maestro di musica, de Pergolèse, ces chanteurs firent connaître des ouvrages de Rinaldo di Capua, entre autres la Donna superba. Expulsés de Paris en 1754 par la jalousie des partisans effrénés de Rameau et de Lulli, dont on représentait encore les tragédies lyriques, ces chanteurs italiens laissèrent après eux une impression féconde qui ne s’est jamais effacée, et d’où est sortie la charmante alliance de l’esprit français avec la mélodie italienne, c’est-à-dire l’opéra comique. Traduite en français par un avocat littérateur nommé Baurans, la Servante maîtresse est restée au répertoire jusqu’à la fin du siècle dernier.

Rien n’est plus simple que le sujet de la pièce. Un vieux barbon, Pandolfe, a une servante jeune et accorte qui a résolu de devenir la femme de son maître. Pour atteindre son but, Zerbine emploie toutes les ruses de son ’sexe et de son métier : elle rit, elle pleure, elle s’emporte, s’adoucit à propos, et finit, à force de manèges, par prendre le vieux bonhomme dans ses filets. Entre ces deux personnages qui se querellent et qui agissent, il y a un personnage muet, Scapin, qu’on invoque tour à tour, et qui joue dans cette vieille parade de la comédie improvisée, comedia dell’ arte, le rôle du destin, qui voit tout, qui entend tout et qui ne dit jamais rien. La Serva padrona n’a pas d’ouverture symphonique ; la pièce commence par une ariette où Pandolfe se plaint d’être mal servi par sa camériste-major. Le style de cette ariette est syllabique et vise à l’expression logique de la parole. C’est ainsi qu’a commencé la musique de théâtre, et surtout l’opéra bouffe. Vient ensuite un air très vif et très mouvementé de Zerbine, qui joue avec le muet Scapin une scène de coquetterie pour exciter la jalousie de Pandolfe. Le duo dialogué entre Zerbine et Pandolfe est vraiment charmant, d’une grande vérité scénique, et il renferme des passages qui indiquent un art bien supérieur à celui de Monsigny et de Grétry. L’a parte où Pandolfe s’avoue tout bas à lui-même que Zerbine lui plaît, cette progression chromatique, — Sur mon âme, elle me tente, — est la marque d’un maître qui a été élevé à bonne école. On peut en dire autant de l’air de Zerbine, dont le rhythme syncopé est une forme favorite de Pergolèse, qui l’a beaucoup employée dans son Stabat. Cet air ne vaut pas cependant celui qui vient ensuite, en sol majeur, — Charmant espoir, — dans lequel Zerbine s’abandonne à la joie de se voir bientôt la femme de son maître. C’est un air léger, un morceau de bravoure parfaitement en situation, plein de brio, et qui a servi de type à tous les morceaux de ce genre qu’on trouve dans l’ancien répertoire de l’Opéra-Comique. J’insiste aussi sur le récitatif obligé et tout à fait remarquable où Zerbine, certaine maintenant d’avoir touché le cœur de son maître, lui exprime avec dignité les sentimens tendres et honorables qu’elle éprouve pour lui. Il y a dans cette scène variée un accent qui dépasse peut-être le genre de l’opéra bouffe. On sent que le génie de Pergolèse n’est pas encore entièrement dégagé des formes vagues et pompeuses de la cantate et de l’oratorio, qui ont été les premiers essais de la musique dramatique, et que les élémens du style propre au genre familier de la comédie ne sont pas encore suffisamment élaborés. Tel est aussi relativement le défaut du récitatif qui précède le dernier air que chante Pandolfe : il est trop pompeux pour le caractère du personnage et le sentiment qu’il doit exprimer. La pièce se termine par un petit duo dialogué très agréable et encore très frais.

Je ne sais quelles sont les modifications que les nouveaux arrangeurs ont apportées à la partition de Pergolèse. Une ouverture a été ajoutée à cet intermède plus que centenaire, et c’est M. Gevaërt qui l’a écrite sur un motif emprunté aune sonate de Domenico Scarlatti, contemporain de Pergolèse. Quoi qu’il en soit de l’arrangement nouveau et de l’exécution que je ne puis encore apprécier, c’est un événement de bon augure que la reprise, en plein XIXe siècle et en face de l’auteur d’il Barbier, di Siviglia, du premier opéra bouffe que l’Italie ait applaudi. La Serva padrona est encore aujourd’hui un petit chef-d’œuvre de grâce et de vérité, et l’art qui s’y manifeste est bien supérieur à celui des charmans musiciens français qui se sont inspirés de l’œuvre de Pergolèse. Ce doux et mélancolique génie, qui, ainsi que Raphaël et Mozart, est mort dans la fleur de son âge, n’a pu, en abordant et en créant presque le genre de la comédie lyrique, se dégager entièrement de cette noble et vague mélopée qui a été l’origine de l’opéra. On trouve dans la Serva padrona des éclats de style qui font un peu disparate avec la qualité des personnages et la nature des sentimens qu’ils expriment ; on dirait d’un enfant bien doué qui mêle à son gentil babil quelques mots sonores et pompeux sans trop savoir ce qu’ils signifient. C’est qu’en effet la musique dramatique était encore dans l’enfance » du temps de Pergolèse, et ce n’est pas à l’origine des langues et des littératures qu’il faut chercher la division des genres et la propriété savante des styles. Seize ans après la Serva padrona de Pergolèse, Piccinni écrivit à Rome, en 1740, la Cecchina, opéra bouffe dont le succès fut un des plus grands que mentionne l’histoire de la musique dramatique. La Cecchina marque un grand progrès dans le style et le genre de l’opéra bouffe, qui reçoit de Paisiello, de Guglielmi, mais surtout de Cimarosa, son dernier développement à la fin du XVIIIe siècle. Rossini, avec un coloris et des engins que n’avaient pas ses prédécesseurs, imprime à l’opéra bouffe le cachet de son génie, et il en fait l’expression de l’alacrité, du brio et de la désinvolture bruyante de la comédie moderne. Ainsi donc, dans l’espace de cent ans tout au plus, depuis la Serva padrona jusqu’à la Cecchina de Piccinni, du Matrimonio segreto de Cimarosa au Barbiere di Swiglia, qui est de l’année 1816, l’Italie crée et perfectionne le genre le plus difficile de la musique de théâtre, l’opéra buffa, où elle est restée inimitable.

Il serait curieux de suivre dans l’histoire du théâtre les tentatives qui ont été faites pour exprimer la gaîté en musique et pour arriver à constituer le genre particulier et si difficile de la comédie lyrique. On ne tarderait pas à être convaincu que les Grecs et les Romains et tous les peuples de l’antiquité ont complètement ignoré qu’il fût possible de rendre avec des rhythmes et des sons autre chose qu’une noble exaltation de l’âme, un délire religieux ou une fiévreuse ivresse. Parmi les peuples modernes, il n’y a que les Italiens et les Français qui sachent vraiment exprimer la gaîté en musique, et qui possèdent au théâtre une comédie lyrique. Les chants populaires de l’Espagne, de l’Ecosse, de l’Irlande, de la Suède, de la Russie, de la Pologne, de la Hongrie, si originaux et si piquans au point de vue du rhythme et de l’accent mélodique, ne sont l’écho que d’une vague disposition de l’âme : la mélancolie et une douce langueur ; mais le rire, qui est à la fois le signe universel et humain de la joie de l’âme et la marque particulière d’un aperçu de l’esprit, d’un jugement rapide de la raison, le rire social et critique, n’a été exprimé en musique que par les Italiens et les Français. Je sais bien qu’on pourrait répondre que les Allemands ont des opéras-comiques, et que le Nozze di Figaro, l’Enlèvement au Sérail et Cosi fan tulle, de Mozart, sont des chefs-d’œuvre pleins de grâce, de brio et d’une exquise gaîté. C’est vrai, et ce n’est pas moi qui médirai jamais du génie suprême de Mozart ; mais le rire de Mozart est un sourire angélique, et n’a rien de commun avec la raillerie sociale et la verve satirique de Beaumarchais et de Rossini. Encore une fois, il n’y a que les Italiens et les Français qui aient su exprimer la gaîté en musique et qui possèdent une comédie lyrique [2].

Je ne puis mieux terminer ces courtes réflexions qu’en faisant remarquer une heureuse combinaison du sort : l’auteur de la Servante maîtresse est né à quelques lieues de la ville de Pesaro, où s’est épanoui l’enfant merveilleux qui a fait il Barbiere di Siviglia, et qui, à l’heure où je trace ces lignes, promène ses loisirs beati sous les ombrages de Passy.


P. SCUDO.

ESSAIS ET NOTICES


Un des plus jolis contes d’Hoffmann s’appelle la Vie d’artiste. En quelques pages exquises de fraîcheur et de sensibilité, le conteur allemand a su décrire l’état d’une âme de poète et de musicien a ce moment mystérieux où commence la vie de l’imagination avec ses extases et ses douleurs, ses aspirations fiévreuses et ses brusques défaillances. Un jeune Allemand initié par le chant italien à l’inspiration musicale, c’est là tout le thème ; mais avec quelle finesse il est traité, et comme un profond sentiment du beau anime ces pages légères ! L’étude est complète dans sa brièveté, et l’auteur ne nous laisse rien ignorer sur ce travail délicat par lequel un austère contre-pointiste se transforme en un amant passionné de l’idéal.

La vie d’artiste ! tel est aussi le sujet d’un roman intitulé Daniel Wlady, et qui s’offre à nous comme l’histoire d’un musicien [3] ; mais gardez-vous d’ouvrir ce livre après avoir lu le charmant conte de l’humoriste allemand. Ici malheureusement l’étude des premières sensations qui créent l’artiste et le poète, est à peu près absente. Ce qui se passe dans l’âme du musicien Wlady n’appartient nullement à. cet ordre de faits exceptionnels qui précèdent et préparent l’épanouissement d’une nature vouée au culte de l’art. On nous a donné ce livre comme l’histoire d’un caractère, on nous a même assuré qu’il avait charmé quelques connaisseurs ; nous le voulons bien, mais nous doutons fort qu’il satisfasse aucun de ceux qui lui demanderont sérieusement ce que le titre annonce et ce que des critiqués complaisans se sont hâtés de promettre. Il n’y a point là l’étude d’une âme d’artiste développant et fortifiant dans de salutaires épreuves ses facultés créatrices : il y a le portrait d’un égoïsme qui n’a rien que de frivole et de vulgaire, d’une de ces ambitions maladives comme chaque époque en voit éclore, et qui n’ont rien à nous apprendre sur les mystérieux phénomènes du monde de la pensée. Veut-on savoir dans quel ordre d’incidens l’auteur a placé l’intérêt ? Qu’on suive un moment dans ses traits principaux l’histoire de Daniel Wlady.

Qu’est-ce d’abord que Daniel ? Un pianiste prodige, qui, égaré par des succès hâtifs, commence par dissiper des facultés précieuses dans le tumulte des fêtes mondaines, pour revenir, sous le coup d’inévitables épreuves, au culte austère de l’art. Ce n’est donc pas Ici l’esprit de l’artiste, c’est son cœur qui est en cause, et l’histoire de Daniel, au lieu de nous offrir l’émouvant spectacle de facultés compromises se retrempant et se purifiant dans la bataille de la vie, cette histoire se composé d’une série de scènes et de portraits où revient à satiété l’éternel thème des petitesses du monde et des souffrances de l’artiste égaré dans les salons. Daniel est le fils d’un spéculateur de bas étage, qui exploite, son talent à peine formé, l’habille en Hongrois, et le promène de concert en concert à la recherche des applaudissemens, et surtout des florins. En regard du père de Daniel se placent le vieil organiste Gottlieb et sa fille Ænnchen, les bons génies du jeune artiste, mais génies impuissans et méconnus par cette nature inquiète et vaniteuse. Le père de Daniel meurt, et laisse à son fils quelque fortune. Que va faire ce virtuose de dix-huit ans ? Donnera-t-il enfin à l’art sérieux les heures qu’il a trop longtemps données à l’art frivole ? Étrange nature ! « le bonheur de se sentir vivre était nouveau pour lui. En homme nerveux, il s’y abandonna tout entier, et ne fit plus rien. » Un moment Daniel oublie le piano pour les livres, et en digne fils de Voltaire c’est Candide qu’il lit et relit. Enfin le voici résolu à tenter la fortune, à livrer les combats qui marquent à l’artiste sa place dans le monde. Il part, il est à Vienne. Il voit des musiciens, M. Busch, homme influent qui lui prêche la modestie et que Daniel traite intérieurement de philistin ; il voit le journaliste Brandt, redoutable par ses railleries, puis Razumof, pianiste théoricien et révolutionnaire, Razumof, charlatan de haute lignée qui va d’ovation en ovation, tandis que Daniel, qu’on nous présente comme un esprit supérieur, est au contraire précipité de chute en chute. Pourquoi donc cette victoire si complète remportée par le charlatan sur le véritable artiste ? Le monde est-il décidément composé d’ignorans et de sots ? Sans pousser trop loin l’optimisme, il est permis de ne pas croire aux succès durables obtenus par le faux talent. Que Razumof excelle à fasciner le public, à duper quelques dilettanti inexpérimentés, rien de mieux ; mais qu’il soit décidément préféré à un artiste original et sincère, c’est ce qu’on ne peut admettre. L’histoire de l’art compte bien des exemples d’injustice : elle ne permet pas de croire cependant à la durée, à la consécration d’un succès usurpé. On a cru reconnaître dans Wlady quelques traits d’un maître délicat et inspiré. Il y a eu, dit-on, un original pour ce portrait, et cet original serait le tendre et regrettable Chopin. Sans admettre ce rapprochement plus que discutable entre l’être fictif et l’être réel, on peut se servir de l’exemple même de Chopin contre les Razumof de tous les temps, et leur prouver, par les succès éclatans d’un artiste si dédaigneux des suffrages vulgaires, quels sont les droits imprescriptibles du talent.

L’idée vient à Daniel de quitter Vienne pour un temps. Où ira cet ami passionné de la musique ? En Italie peut-être ou dans quelques-unes de ces villes d’Allemagne plus propices que les grandes capitales aux études sérieuses ? Non, il choisit l’Angleterre, et cela parce que « la facilité avec laquelle les Anglais versent leurs guinées aux pieds du génie lui semble une preuve de goût. » A Londres, une nouvelle série de déceptions commence. De la vie anglaise il voit ce qu’elle a de ridicule sans saisir ce qu’elle a de grand. Ce monde noble et puissant n’est pour lui qu’un thème à railleries surannées, et bientôt le musicien s’y transforme en spéculateur. Daniel joue à la Bourse. Dépaysé, méconnu dans les salons, c’est là qu’il respire à l’aise. À ce moment du livre, on se demande si l’on a bien compris la donnée première de l’auteur, s’il s’agit bien ici d’un amant de l’art un moment égaré par d’ambitieux caprices, ou si Daniel n’est, à tout prendre, qu’un faux artiste comme Razumof et tant d’autres. — Quoi qu’il en soit, l’heure du châtiment arrive. Daniel, ruiné, découragé, retourne en Allemagne, et ici se placent enfin quelques pages qui contrastent heureusement avec les froides et sèches peintures qu’on vient de parcourir. Daniel retrouve Ænnchen, sa sœur adoptive, la fille du digne maître Gottlieb, le fervent disciple de Bach. Il la retrouve veuve avec un enfant, abandonnée, souffrante, Il sent alors que sa vie a un but. Le travail sérieux va lui permettre de soutenir une pauvre famille, et ce travail résolument abordé ne trompe pas ses efforts. Ænnchen meurt épuisée, mais elle a pu sourire avant d’expirer aux premiers succès de Daniel. Pourquoi donc affaiblir l’effet de ces scènes touchantes par les singuliers détails placés dans les dernières pages ? Pourquoi conduire Daniel à Paris, où l’on exécute une de ses symphonies qui excite l’admiration de M. Hector Berlioz en personne et le décide à placer c dans un de ses feuilletons Daniel au nombre des trois ou quatre compositeurs distingués de notre temps ? » En dépit des connaisseurs dont ce livre a si vite gagné les suffrages, ce sont là de gros solécismes en matière de goût.

On a pu le voir, il y a dans ce roman deux parts à faire. Il y a tout un ensemble de portraits et de scènes satiriques où se rencontrent quelques touches vraies, compromises par une exagération systématique et par une sorte de sourire prétentieux qui distingue toute une petite école très convaincue de se rattacher par Beyle à Voltaire. Il y a aussi une partie touchante, la plus courte malheureusement, celle où l’auteur décrit la régénération de l’artiste sous les yeux d’ Ænnchen mourante. Celle-là ne rachète certes pas les défauts du livre, mais elle indique une sensibilité naïve, qui perce même à travers les prétentions de l’auteur à une grande impassibilité sceptique, et qui pourrait l’inspirer heureusement, surtout si elle s’alliait à ce respect de la forme, à cet instinctif et implacable dédain du faux goût, qui seuls font le véritable écrivain. Que M. Camille Selden ne s’abuse pas. On lui a rappelé le conseil qu’il adresse lui-même à son Daniel : « Si vous voulez être un artiste, ne soyez point un raffiné. » Nous lui répéterons volontiers le même conseil, mais en ajoutant que l’école de prétendus raffinés où le placent quelques parties de son livre l’éloignerait tôt ou tard du public sérieux et de ce vrai courant de l’invention romanesque où s’obtiennent et se consolident les succès légitimes.


V. DE MARS.


Les Princes du XVIe siècle d’après les relations vénitiennes [4].

M. Ampère a bien souvent exprimé dans la Revue, pour l’avoir éprouvé par lui-même, ce prestige particulier que Rome exerce sur ses hôtes, et il a cité tel de ses amis qui, une fois habitué au séjour de cette ville incomparable, après avoir fait et refait sa malle en vue du départ, est demeuré de longues années sous le charme, sans pouvoir le rompre. C’est ce que le dernier pape, assure-t-on, savait rendre ingénieusement, disant « adieu » à quiconque n’était resté que pendant quelques jours, disant « au revoir, » quelles que fussent leurs prochaines résolutions, à ceux qu’un certain séjour avait initiés à la majesté de la ville éternelle. On peut douter que Naples, après sa première séduction toute païenne, soit capable d’exercer une action si pénétrante ; mais Florence et Venise, à d’autres titres que Rome, possèdent incontestablement aussi une magie souveraine. Sous le prétexte d’étudier la vie de Jean de Bologne ou de Douai, un de nos compatriotes, M. Fouques de Vagnonville, est plongé depuis dix ou quinze ans dans les archives florentines, et voici M. Baschet, qui, parti un beau jour pour Venise avec une de ces missions littéraires [5] auxquelles nous devons en France plus d’un curieux livre, s’est fait captif pour une dizaine d’années, et, revenu aujourd’hui les mains pleines d’instructions et de relations inédites, apporte dans la publication de ces précieux documens la même ardeur que dans ses recherches, n’est vrai qu’il s’agit de la renaissance et de toutes les gloires les plus éclatantes de cette époque brillante entre toutes, le xvi, siècle italien.

On a dit du XVIe siècle qu’il ressemble à une riche étoffe d’argent et d’or que le sang a souillée. Sous la vive lumière de la renaissance et les derniers feux du moyen âge, tout s’y montre en relief, vertus et vices, grandes qualités et défauts bizarres, ardeur intellectuelle ou religieuse, cruauté sensuelle, insatiable volupté. Il n’y a pas alors, comme au XVIIe et même au XVIIIe siècle, une cour ou une nation unique donnant le ton à toutes les cours ou à l’esprit public en Europe ; cette personne fictive, mais puissante, que les temps modernes ont créée sous le nom de l’état, ne courbait pas encore les volontés particulières sous le joug souvent oppressif de l’égalité administrative ; cet autre empire non moins efficace qu’exercèrent aux deux siècles suivans la société des femmes, la conversation et les salons, était encore absolument inconnu. Tout caractère faible restait infécond ou était étouffé ; mais aussi, comme dans une forêt inculte sous le tropique, toute plante vivace, au détriment des autres, y grandissait au-delà de la commune mesure dans une sauvage liberté. Le mépris de la vie humaine et l’impunité du vice y favorisaient chez quelques-uns l’essor de la passion et de la force, et peu de périodes dans l’histoire de l’humanité, sinon peut-être les siècles de l’empire romain, avaient offert, avec un tel effort d’affranchissement et un élan si irrésistible vers un avenir inconnu, une telle facilité aux natures violentes ou énergiques pour se développer sans autre gêne que la violence ou l’énergie de quelques natures rivales.

Avec les Médicis et les Borgia, avec ses artistes et ses poètes, l’Italie a certainement été une des plus brillantes arènes où le génie du XVIe siècle se soit déployé avec tous ses contrastes. De plus, grâce sans doute à l’héritage de saine raison et de droit sens que lui avait légué l’ancienne Rome, l’Italie avait eu des politiques et des diplomates qui s’étaient faits les observateurs curieux de tout le siècle, et dont les rapports, écrits en présence même d’une scène si attachante et si diverse, ont été conservés. Telles sont les fameuses relazioni que chaque ambassadeur devait lire, au retour de sa légation, devant le sénat de Venise. On,sait quelles étaient la puissance et la réputation de Venise au XVIe siècle ; on en trouve de nouvelles et singulières preuves dans les écrits de Guichardin récemment publiés, et dans le savant commentaire que vient d’en donner M. Eugène Benoist [6]. À l’intérieur, bien que les temps de son extrême richesse commerciale fussent passés, sa prospérité était encore un objet d’envie ; « la liberté comme à Venise ! » était un cri populaire dans les fréquentes émeutes du commencement du siècle à Florence, et je lis dans le livre de M. Baschet qu’au milieu des troubles incessans de notre pays, plus d’un bourgeois de France s’écriait : « Oh ! si j’avais mes biens à Venise ! » Venise exerçait, par la solidité de sa constitution politique et de sa richesse, l’ascendant dévolu à partir du milieu du XVIIIe siècle à l’Angleterre ; un des fondemens de sa grandeur était son admirable diplomatie.

Beaucoup des relations que les ambassadeurs vénitiens devaient lire au sénat au retour de leurs missions étaient déjà connues avant le livre de M. Baschet ; l’intérêt de ces pièces diplomatiques en avait fait rechercher de très bonne heure les copies. Ces copies se trouvent éparses aujourd’hui dans toutes, les bibliothèques et archives publiques ou particulières de l’Europe, et j’en ai retrouvé par exemple un grand nombre dans les dépôts d’Upsal, de Stockholm, de Lund et de Copenhague. De 1830 à 1840, plusieurs collections en ont été publiées, et M. Baschet ouvre son volume par une bibliographie très intéressante à ce sujet. Sans se priver au besoin de ces sources désormais communes, mais en s’appuyant de préférence et constamment sur l’étude qu’il a faite dans les différentes archives vénitiennes des documens originaux, M. Baschet a entrepris de reproduire d’après les relations une galerie entière du XVIe siècle. En attendant que cette vaste publication s’achève, la première partie, relative aux princes, aux papes, aux sultans, etc., est déjà digne de la plus sérieuse attention.

Quatre chapitres consacrés à Catherine de Médicis doivent tout d’abord être signalés comme infiniment curieux. Voici, d’après les relations de ces ambassadeurs vénitiens, témoins assidus et attentifs de sa conduite, le rôle de cette reine, tant de fois discuté. Mère Impérieuse et souveraine jalouse du pouvoir, elle est prête à tout oser, suivant eux, pour retenir aux mains de ses fils, dominés par elle-même, toute l’autorité. C’est ce qu’ils appellent sa passion d’être la maîtresse, affetto di signoreggiare, et elle leur paraît en réalité la maîtresse absolue, la padrona assoluta. Catherine n’est arrivée au suprême pouvoir qu’à travers mille obstacles : pendant dix années, elle a été épouse stérile et dédaignée. Au moment où naissait le premier de ses dix enfans, Diane de Poitiers était sa rivale plus que jamais puissante ; mais Catherine a été patiente, et s’est contenue. L’étude de l’astrologie, qui pendant longtemps a paru l’absorber, lui a révélé sans doute, dit spirituellement M. Baschet, les premiers scintillemens de l’étoile glorieuse qui devait un jour se lever pour elle. Elle touche enfin au pouvoir, après la mort de son mari, sous le règne de son premier fils, François II, et sous celui de son second fils, Charles IX : mais la couronne est entourée de mille dangers. Catherine craint les Guises, à qui elle paraît se confier, et les protestans, dont elle attribue l’humeur turbulente à des mouvemens d’ambition et à l’amour de la vengeance, non à des sentimens religieux auxquels, en Italienne sceptique, elle ne croit pas volontiers. À travers tant de périls, imaginaires ou réels, il faut qu’à tout prix elle conserve son autorité personnelle sur son fils, afin de travailler librement à sauvegarder la couronne sur la tête des derniers Valois. Mais quelle double tâche à remplir au milieu des passions ardentes du XVIe siècle et en présence d’un fils et d’un roi tel qu’était Charles IX ! Les relations vénitiennes tracent de lui un portrait qui fait trembler : il lui fallait des exercices violens, jusqu’à battre une enclume trois ou quatre heures durant, se livrant avec fureur à l’escrime, à la paume, à la chasse surtout, restant à cheval douze ou quatorze heures consécutives, poursuivant à travers bois le même cerf pendant deux ou trois jours, ne s’arrêtant que pour manger, ne se reposant qu’un instant dans la nuit… A ce maniaque, roi absolu, Coligny offre la perspective de la guerre. Pendant une absence de la reine-mère, il soumet à Charles IX le plan d’une expédition contre les Espagnols, d’accord avec le prince d’Orange. Quand Catherine revient, elle se voit supplantée auprès de son fils, et par qui ? Par le chef déclaré de ce parti huguenot, dont le triomphe serait à ses yeux la ruine absolue de sa famille. C’est ce même Coligny, qui, dès le 22 août 1560, a osé présenter deux suppliques demandant l’établissement de deux églises dans deux parties de la France, afin que ceux de la religion pussent exercer plus commodément leurs rites sans que personne les inquiétât. Sans doute il aspirait d’abord à un partage du pouvoir pour l’usurper tout entier ensuite. Catherine le voyait maître de l’esprit du roi, qui s’élançait vers cette idée de la guerre, comme vers toute perspective nouvelle, avec une intempérante ardeur. Il ne pouvait plus se passer de l’amiral ; il le gardait dans sa chambre à coucher jusque fort avant dans la nuit, calculant les armées, supputant les marches… Coligny, par cette obsession, devenait pour Catherine un redoutable obstacle. Les ambassadeurs vénitiens n’hésitent pas à affirmer que ce fut alors qu’elle résolut de le tuer.

Catherine aurait ourdi ce complot avec le lâche duc d’Anjou, plus tard Henri III, objet de sa constante prédilection. Elle commença par reconquérir Charles IX, ce qui lui fut aisé, grâce à l’espèce de fascination qu’elle exerçait sur lui. Dans une séance du conseil, la proposition de l’amiral, la veille incontestée, fut examinée de nouveau et rejetée. L’amiral était présent ; il dit que le roi aurait assurément lieu de s’en repentir. Il ajouta qu’ayant promis son secours au prince d’Orange, il s’efforcerait de sauver son honneur à l’aide de ses parens et de ses amis, et de servir de sa propre personne, s’il en était besoin. Puis, se tournant vers la reine-mère : « Madame, dit-il, le roi renonce à entrer dans une guerre… Dieu veuille qu’il ne lui en survienne pas une autre, à laquelle sans doute il ne lui serait pas aussi facile de renoncer ! » C’est là un document très curieux et très nouveau. De quelle guerre l’amiral voulait-il parler ? Reviendrait-il en France vainqueur à la tête des Français et des Allemands qui l’auraient servi ? Il faut rapprocher ces paroles de la prétendue lettre que M. Baschet mentionne plus loin, mais qu’il n’a pas vue et dont il n’affirme pas l’existence, par laquelle il serait prouvé que le parti de l’amiral et l’amiral lui-même, de concert, cette fois encore, avec le prince d’Orange, préparaient, deux mois avant la Saint-Barthélémy, un massacre des catholiques. Cette lettre aurait été saisie par Catherine, et elle s’en serait servie, ainsi que des paroles imprudentes que nous avons citées, pour faire naître dans l’imagination de son fils, aisément ébranlée, soit de vagues terreurs, soit des appétits conformes à son humeur nouvelle, et pour lui offrir dans un massacre sans péril et une sanglante compensation aux grandes batailles et aux scènes ardentes qu’il rêvait.

Le procès depuis longtemps instruit sur le rôle de Catherine dans le célèbre drame du 24 août 1572 trouve-t-il par ces documens sa conclusion dernière ? Nous n’oserions pas l’affirmer. D’abord on connaissait déjà une partie des témoignages sur lesquels M. Baschet s’appuie, car une au moins des relations vénitiennes qui traitent de la Saint-Barthélémy était imprimée dans la collection Alberi. De plus, les témoignages qu’invoque l’auteur ne sont pas nombreux, et ce n’est pas toujours la meilleure garantie de sûre information que d’avoir assisté aux épisodes qu’on raconte. Tout au moins faut-il reconnaître que M. Baschet a non-seulement donné un nombre très considérable d’informations entièrement nouvelles, mais encore contrôlé, en recourant aux originaux, celles qu’on avait déjà sur toutes les questions se rattachant de près ou de loin au souvenir de Catherine de Médicis. Désormais l’historien ne pourra négliger de consulter son livre.

Une bonne partie du volume est consacrée à Philippe II d’Espagne, dont il semble que les ambassadeurs vénitiens aient étudié la physionomie politique avec un soin tout particulier. L’éditeur et l’auteur ont ajouté à l’intérêt des documens qui concernent le démon du midi en les illustrant par le fac-similé d’une longue lettre d’Antonio Perez couverte de notes marginales écrites de la main de Philippe II ; c’est avec cette infatigable assiduité que le fils de Charles-Quint, du fond de son cabinet, s’efforçait encore de gouverner ses nombreux états et de régenter l’Europe, et la vue de si incontestables témoignages facilite singulièrement l’intelligence des textes, en faisant revivre les temps et les figures historiques.

Nous n’avons rien dit de Louis XII et de François Ier, sur qui M. Baschet a rapporté de nombreuses relations vénitiennes, et rien non plus de la brillante série des papes Jules II, Léon X, Clément VII, Sixte-Quint, successeurs d’Alexandre VI Borgia. Et pourtant que de traits vivement saisis dans cette série de figures animées ! par exemple cette simple note de Leonardo Donato au sortir d’une audience de Clément VIII : Simulator maximus, et ce mot de Léon X précieusement conservé par Marino Giorgi : « profitons de la papauté, puisque Dieu nous l’a donnée ! » et cette énergique expression de l’ambition indomptable de Jules II : « le pape veut être maître et seigneur du jeu du monde ! » En vérité, chaque page du livre de M. Baschet offre quelque trait semblable ; bien plus, grâce à l’authenticité des documens, à la précision des indications diverses, chacune exhale comme une senteur de cet âpre XVIe siècle, admirablement décrit par les diplomates vénitiens.


A. GEFFROY.


AMERIQUE LATINE.

Recueil complet des Traités, Conventions, Capitulations et autres actes diplomatiques de tous les états de l’Amérique latine, depuis l’année 1493 jusqu’à nos jours, précédé d’un Mémoire sur l’état actuel de l’Amérique, par M. Carlos Calvo ; 3 vol. Paris, chez Durand, 1862.


Ce ne serait peut-être pas absolument une fantaisie paradoxale à un certain point de vue de dire que notre histoire contemporaine, surtout depuis quelques années, est un grand cours de géographie. Elle nous promène sans trêve et sans repos de l’orient à l’occident, du nord au midi, des contrées asiatiques aux régions du Nouveau-Monde, et c’est le plus souvent à la lumière d’événemens imprévus que recommence et se poursuit hâtivement cette étude de l’univers. Tant que la politique se renfermait dans un certain cercle occidental et restait en quelque sorte une œuvre d’initiés, on s’accoutumait presque à ne connaître les événemens que par leurs résultats, par le retentissement du choc des armées, ou par quelque traité retraçant des frontières, disposant arbitrairement des peuples et de leur sol. Tout au plus y avait-il quelques explorateurs de la diplomatie et de la science allant plus loin, et mesurant dans leur étendue tous ces théâtres où s’agite le drame mystérieux de la vie universelle. Aujourd’hui l’horizon s’agrandit, le monde entier se déroule, et ce sont les guerres, les conflits de la politique, les aventures de la civilisation, les nécessités d’un commerce gigantesque, qui, en touchant à tous les intérêts, en stimulant les esprits, deviennent de grands maîtres de géographie et d’histoire. Nous sommes des Christophe Colomb improvisés qui découvrons l’Inde anglaise au bruit d’une formidable insurrection, la Chine au bruit de la prise de Pékin par nos armes, la Crimée et l’Italie elle-même à l’éclat de deux grandes guerres. Demain ce sera le Monténégro, l’Herzégovine, la Serbie et Belgrade, le monde slave ou le monde oriental ; aujourd’hui c’est le Mexique et l’Amérique latine, et c’est aussi l’Amérique du Nord avec ces immenses espaces où s’agite la guerre civile. Notre cours de géographie continue et se poursuit partout. Il faut bien savoir ce que sont ces pays où se débattent des questions si nouvelles et souvent si étranges, ce que sont ces races avec leurs mœurs, leur nature, leur histoire, leur organisation et tout ce qui sert à expliquer les événemens contemporains.

Peut-être vaudrait-il mieux ne pas se laisser devancer par les événemens et faire un cours de géographie moins précipité, moins agité par des sommations imprévues. On y perdrait sans doute le plaisir de la surprise et de la découverte ; la politique y gagnerait de marcher d’un pas plus ferme sur un terrain mieux connu et mieux défini. On n’aurait point, comme cela arrive trop souvent, à découvrir l’Amérique espagnole et le Mexique le jour où une armée européenne se trouve obligée de faire une halte de quelques mois dans une ville dont le nom était hier inconnu. Pour ceux qui ont la prétention de suivre la marche de la politique, il n’est plus permis aujourd’hui de fermer les yeux sur ce mouvement des choses et sur ces innombrables théâtres où se livrent les combats de la civilisation morale et matérielle. C’est justement à ce besoin intime et profond de notions plus étendues et plus sûres que répond un livre de M. Carlos Calvo, un livre de science et d’érudition où se condensent bien des faits ignorés de la politique intérieure et extérieure du Nouveau-Monde. Représentant officiel du Paraguay a Paris et à Londres, chargé de défendre plus spécialement les intérêts souvent obscurs d’une république qui n’est petite que par son rôle et par ses destinées jusqu’ici, M. Carlos Calvo rend à l’Amérique du Sud tout entière, à l’Amérique latine, comme il l’appelle, le service signalé de faciliter l’intelligence de son développement traditionnel, de rassembler les élémens de son histoire diplomatique à l’époque coloniale, au temps des luttes de l’indépendance, et dans cette période plus récente qui date de l’émancipation définitive des anciennes possessions espagnoles transformées en républiques. L’histoire est complète ; elle remonte à la bulle fameuse du pape Alexandre VI qui consacrait la domination des rois catholiques dans le Nouveau-Monde, elle ira jusqu’aux actes les plus récens, et elle est précédée d’un tableau aussi net que substantiel de l’Amérique du Sud dans sa constitution actuelle, dans son mouvement croissant et dans ses rapports de toute nature avec l’ancien monde.

Ce n’est pas tout à fait sans raison assurément que l’auteur se plaint de l’ignorance où l’on vit dans notre monde ancien de tout ce qui se passe au-delà de l’Atlantique, et cette ignorance, il l’attribue à des causes diverses, — à ce qu’il y a de généralement superficiel dans l’enseignement européen sur l’histoire et la géographie de l’Amérique, à l’absence d’organes spéciaux qui s’occupent sérieusement d’éclairer l’Europe sur ses intérêts réels en lui faisant connaître le développement rapide de ces contrées nouvelles, et enfin aux récits fantastiques de quelques voyageurs qui défigurent la réalité » L’auteur pourrait ajouter une autre cause, les guerres civiles, qui, par leur fatigante mobilité, obscurcissent tout en même, temps qu’elles jettent des élémens incessans de perturbation dans les rapports de l’ancien monde avec le nouveau. Et cependant il est certain qu’il n’est pas pour la civilisation de théâtre comparable en richesse et en immensité à ce vaste continent de l’Amérique latine, qui a une étendue de 390,460 milles carrés géographiques, où il y a un empire, le Brésil, aussi grand que l’Europe, où cette république avec laquelle nous sommes en guerre, la république mexicaine, est deux ou trois fois plus étendue que la France, et où le plus petit état a le territoire d’un royaume très respectable. De plus, s’il est bien vrai qu’il y ait une immense et choquante disproportion entre cette étendue territoriale et la population, qui pour toute l’Amérique n’est pas de beaucoup supérieure à celle de la France, s’il y a une singulière incohérence dans cette population, si les guerres civiles, sans cesse renouvelées, sont aussi funestes aux intérêts qu’à la formation d’un ordre politique régulier, il n’y a pas à s’y méprendre, il ne s’accomplit pas moins dans ces contrées agitées un mouvement de civilisation croissant d’année en année, se manifestant sous toutes les formes, et ici les chiffres ont leur éloquence. En réalité, à n’observer que ce signe, le commerce sud-américain s’est développé depuis quelques années dans des proportions imprévues ; il s’est élevé récemment, pour l’ensemble des états indépendans de l’Amérique du Sud, à plus de 2 milliards de francs. Ce qu’il y a de caractéristique d’ailleurs, et ce que M. Calvo met justement en lumière, c’est la part croissante de la France dans ce mouvement d’échanges. Un jour, il y a onze ans, à l’occasion d’une intervention dans le Rio de la Plata, un homme d’état d’un esprit lumineux et pénétrant, M. Thiers, signalait dans l’assemblée législative de cette époque l’importance particulière des relations de la France avec l’Amérique du Sud, non-seulement au point de vue du chiffre du commerce, qui était dès lors de 150 millions, et qu’il considérait comme devant s’élever à 200 millions, mais encore au point de vue de la navigation. Il montrait la marine marchande française n’ayant qu’un rôle très secondaire dans les relations commerciales avec les États-Unis, et ayant au contraire la première, la plus grande place dans les relations avec l’Amérique du Sud. « Il y a donc un avenir immense ! » ajoutait l’orateur.

Ce qui semblait une utopie à cette époque est moins que la réalité aujourd’hui et les prévisions de M. Thiers ont été dépassées. Ce n’est pas le chiffre de 200 millions qu’a atteint en dix ans le commerce de la France avec l’Amérique, c’est le chiffre de 458 millions ! Il avait pourtant commencé humblement : il était en 1825 de 12 millions. Le commerce français s’est partout accru rapidement en Amérique, dans le Rio de la Plata, au Pérou, au Chili, au Brésil, et, chose plus remarquable, il a dépassé en certains pays le commerce anglais lui-même. À quoi tient cet accroissement du commerce français, partout sensible, excepté au Mexique, où il y a eu au contraire une diminution, suite inévitable de la décomposition du pays ? Il y a sans doute l’affinité de civilisation, de mœurs, de race, d’éducation ; mais en même temps M. Calvo n’hésite pas à signaler comme une des causes de ce progrès l’esprit de ménagement et de conciliation dont la France se montre animée dans ses relations avec l’Amérique, une politique plus humaine, moins violente pour les états faibles que n’est d’habitude la politique de l’Angleterre. Voilà des faits qui ne sont point à négliger, qu’il faut peser au contraire dans ce qu’ils ont de moral et de matériel, quand il s’agit des relations de la France avec le Nouveau-Monde, quand on se trouve conduit à cette nécessité extrême des interventions, des réclamations.

Les interventions, les réclamations, les demandes d’indemnités,’c’est là, il faut le dire, le cauchemar permanent de l’Amérique du Sud, et plus d’un Américain a songé à provoquer la formation d’une sorte de confédération de tous les états du Nouveau-Monde, ne fût-ce que pour créer une force défensive suffisante et opposer une résistance commune aux pressions périodiques de l’Europe. Qu’il y ait parfois quelque exagération et quelque péril dans ce système, qui tend à faire peser de si sévères responsabilités sur les gouvernemens sud-américains, qu’il y ait des abus dans ces demandes d’indemnités qui se sont multipliées, cela est bien possible ; mais il y a pour rassurer et désarmer l’Europe un moyen bien plus simple que tous les projets de résistance et les combinaisons d’un droit nouveau américain, c’est de créer enfin un ordre régulier où tous les intérêts nationaux et étrangers soient garantis, où les relations des deux continens soient à l’abri de ces violentes secousses qui se reproduisent trop souvent, et où les seules interventions possibles soient celles du travail, de l’industrie, des immigrations allant du vieux monde dans le nouveau pour y porter et y féconder les germes de la civilisation. Cet avenir est, je crois, celui qu’entrevoit patriotiquement M. Calvo, et c’est déjà s’y préparer que de montrer par l’étude du passé comment l’Amérique du Sud a cheminé jusqu’ici dans cette voie laborieuse et difficile des révolutions politiques et diplomatiques.


CH. DE MAZADE.


V. DE MARS.

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  1. Le libretto, fort agréablement écrit, de la Serva padrona est d’un poète nommé Tullio.
  2. Qu’on me permette de faire ici un aveu. Il y a vingt-cinq ans au moins que j’ai osé publier un opuscule sur cette question, la Philosophie du rire. Quel a été mon étonnement de trouver un jour ce petit livre in-18 de trois cents pages cité avec honneur par un grave philosophe allemand !
  3. Un volume grand in-18 ; Paris, 1862.
  4. La Diplomatie vénitienne. Les Princes de l’Europe au seizième siècle, par M. Armand Baschet. Plon, 1862.
  5. M. Baschet en a consigné les premiers résultats dans les Archives de la sérénissime république de Venise, Souvenirs d’une mission. (Paris 1857.)
  6. Guichardin politique et homme d’état, l vol. in-8°. Durand, 1862.