Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1862

Chronique n° 730
14 septembre 1862


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre 1862.

Un nouveau journal qui, suivant le mot pittoresque d’un de ses confrères et rivaux en service officieux, met le feu aux questions pour appeler sur lui l’attention du public, — le même qui fait tant d’efforts pour immobiliser à Rome la politique impériale, — vient de porter sa torche sur une question nouvelle : il annonce que la dissolution du corps législatif serait décidée, et que les élections générales auraient lieu à la fin d’octobre. Nous voudrions que cette nouvelle fût vraie, nous ne croyons pourtant point qu’elle soit exacte ; nous allons dire nettement les raisons de notre désir et les motifs de notre incrédulité.

La question romaine n’est pas seulement en ce moment la plus difficile de nos affaires extérieures ; elle est, suivant nous, la plus haute et la plus vaste de nos affaires intérieures. Elle est arrivée, de l’aveu de tous, à un tel degré de maturité que la solution n’en peut plus demeurer indéfiniment ajournée sans que la politique de la France soit exposée aux plus tristes embarras et à une insupportable confusion. C’est comme question extérieure qu’elle est devenue si pressante ; c’est par l’influence que, résolue d’une certaine façon, elle peut exercer sur l’organisation du culte de la majorité des Français qu’elle devient une question intérieure d’une importance formidable. La solution de la question romaine dans son double caractère doit avoir les conséquences les plus graves.

Voici comment elle se pose au point de vue de la politique extérieure. La capitale que l’Italie s’est moralement donnée par les traditions de son histoire, par l’initiative de son gouvernement et de son parlement, par le sentiment instinctif de ses peuples, par les fougueuses impatiences de ses partis révolutionnaires, par les délibérations réfléchies de ses hommes d’état conservateurs, cette capitale, Rome, est militairement détenue et en quelque sorte dérobée à l’Italie par la France. Resterons-nous à Rome sans fixer de terme à notre occupation, arbitrairement, indéfiniment, ou en sortirons-nous ? Rester à Rome, c’est empêcher l’Italie de se constituer et de vivre dans son unité, dans son indépendance, dans la forme politique qu’elle a voulu se donner. C’est manquer à nos principes le plus solennellement exprimés ; c’est pratiquer l’intervention la plus flagrante après avoir professé la non-intervention ; c’est méconnaître le droit des peuples à établir librement les conditions intérieures de leurs gouvernemens ; après avoir reconnu l’Italie une sous Victor-Emmanuel, c’est lui refuser les moyens d’exister. Rester à Rome, ce n’est pas seulement empêcher la réalisation de l’unité italienne, c’est rendre précaire et peut-être impossible l’organisation et la marche de tout gouvernement régulier, c’est livrer la péninsule aux excitations et aux perturbations révolutionnaires. Rester à Rome enfin, c’est, par le désordre de l’Italie, ouvrir la porte à toute sorte d’accidens européens : à la ruine des sympathies que nous avions gagnées dans la péninsule, à un retour offensif de l’Autriche et à la restauration de son influence, à la prépondérance croissante de l’Angleterre dans les provinces méridionales, à pis encore, car on ne voit pas, tandis que notre occupation de Rome serait indéfinie, ce que nous pourrions objecter aux Anglais profitant du premier prétexte qui s’offrirait à eux de prendre pied en Sicile. Ainsi rester à Rome, c’est une solution, si l’on veut, mais une solution qui contredit nos principes, dément nos professions de foi, réfute notre guerre de 1859, désavoue les adhésions successives données par nous aux faits que cette guerre a créés, défait notre œuvre, livre dans l’avenir notre politique extérieure à toute sorte d’inconvéniens et de périls.

Telle est la face de la question romaine qui regarde la politique étrangère. Quand il ne devrait y avoir d’autres suites au parti que la France est appelée à prendre que celles que nous venons de signaler, ne serions-nous pas excusés, si nous désirions que le pays fût consulté le plus tôt possible sur une détermination qui engagerait à ce point son honneur, ses intérêts et son action dans le monde ? S’il s’agit pour nous de nous mettre en travers du développement naturel et légitime d’une nation renaissante à laquelle nous avions donné le droit de compter sur notre aide, n’est-il pas juste que la France soit mise franchement en demeure d’accepter ou de décliner cette responsabilité avec les pitoyables ou terribles chances qu’elle entraîne ? Mais la question romaine est d’une autre nature encore. La solution qui serait le plus conforme aux principes de notre révolution soulève dans notre politique intérieure des questions d’une importance plus grande peut-être, et dont la décision ne réclame pas moins impérieusement l’intervention du pays, exprimée par des élections générales.

Ce n’est pas seulement en effet le droit national de l’Italie qui est engagé dans la question romaine. Notre occupation cessant, ce n’est point seulement un corps d’armée français qui abandonnerait Rome, ce serait aussi la souveraineté temporelle, jusqu’à présent unie au pontificat catholique. L’union d’un pouvoir politique à l’autorité spirituelle, qui, pendant tant de siècles, a été la forme même du gouvernement et de l’indépendance de l’église catholique dans le monde, tomberait du même coup. Une révolution radicale, profonde, irrévocable, dont les conséquences devraient retentir dans tous les pays catholiques, serait accomplie dans ce qu’on pourrait appeler l’organisation extérieure du catholicisme. L’effet immédiat de cette révolution serait de changer les vieilles bases sur lesquelles sont fondées les relations de l’église catholique avec les gouvernemens. Jusqu’à ce jour, par une suite même de la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel dans la papauté, les pouvoirs laïques, jaloux ou effrayés de la puissance excessive de ce pouvoir étrange où le pontife était inséparable du prince, où les intérêts politiques étaient, par une trame subtile, emmêlés aux intérêts religieux, où les calculs d’une cour se doublaient du prosélytisme d’une église, s’étaient constamment appliqués à enfermer dans les frontières les plus étroites l’organisation religieuse du catholicisme. Les papes étant exposés à empiéter sans cesse sur la sphère des gouvernemens laïques, ces gouvernemens à leur tour empiétaient sur la sphère de la liberté religieuse. Les relations de l’église avec l’état dans cet ordre de choses étaient fondées sur des transactions, des traités, des concordats, qui, au point de vue religieux comme au point de vue politique, établissaient la hiérarchie et l’administration de l’église dans un régime exceptionnel. Dans ces traités, l’étal concédait à l’église des prérogatives qui faisaient exception au droit commun, et l’église faisait à son tour à l’état des concessions qui ne laissaient plus son intégrité à la liberté et à l’indépendance religieuses. Tous ces concordats seraient ébranlés et bientôt frappés de caducité par la fin du pouvoir temporel.

Une situation nouvelle serait substituée à l’ordre ancien, pour le catholicisme, au sein de toutes les sociétés politiques. Il faudrait chercher et trouver à l’indépendance du gouvernement spirituel du catholicisme d’autres garanties que celles que l’on avait cru trouver dans la réalité ou la menteuse apparence du pouvoir temporel. Les libertés politiques fondamentales que connaissent les sociétés modernes, et auxquelles la France aspire depuis 1789, — la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté d’association, — contiennent toutes les garanties nécessaires de la liberté religieuse, et par conséquent du gouvernement indépendant de l’église catholique, garanties d’autant plus honorables, d’autant plus certaines, qu’elles seraient fournies par le droit commun, et qu’elles seraient pures de l’odieux qui s’attache aux privilèges. Ceux donc qui sont dévoués à ces libertés, qui sont prêts à les donner aux catholiques, qui au besoin les réclameraient pour eux, comme pour tous, avec une loyale et inflexible énergie, peuvent avec une entière tranquillité de conscience imposer à la papauté l’abandon de la puissance temporelle, sûrs qu’ils sont de rendre à l’église libre dans l’état libre, en principe, tout ce qui est dû à la liberté religieuse, — en fait, bien plus que ce que le catholicisme aura perdu à l’évanouissement de la principauté pontificale. La marche des événemens ayant donné ce grand problème à résoudre à notre époque, il y aurait, pour ceux qui sont convaincus de la nécessité de la séparation des pouvoirs spirituel et temporel, et qui croient à la vertu de la liberté, une véritable lâcheté d’âme à reculer devant la difficulté de la solution ou à l’éluder ; mais il serait puéril de se dissimuler qu’ils sont bien rares en France, dans le clergé et parmi les catholiques, ceux qui accepteraient sans trouble, sans répugnance, sans résistance, une révolution aussi profonde que celle qui serait accomplie dans les relations de l’état avec l’église par notre départ de Rome, entraînant la chute du pouvoir temporel.

De là la gravité de la question romaine comme question intérieure en France. Elle est pour les catholiques, dont la masse n’en voit pas clairement les conséquences, un sujet de violente inquiétude ; elle met les catholiques qu’elle enrôle autour de la pire des légitimités, le droit divin théocratique, aux prises avec tous ceux qui n’ont point oublié ou renié les principes de la révolution française sur les droits des peuples. Il faut avouer d’ailleurs que les catholiques les plus éclairés sont peu encouragés par la situation politique de la France à croire à la promesse de l’église libre dans l’état libre. Il faut reconnaître en outre que, parmi ceux qui réclament la cessation de notre occupation romaine, il en est peu qui ont l’air de se douter qu’il y ait lieu de demander au gouvernement, comme conséquence nécessaire d’un tel acte, un prompt développement de nos libertés. La plupart au contraire, aveuglés d’une passion irréligieuse, ne prennent pas garde que, le jour où le pape cesserait d’être un souverain, nous aurions contracté envers les catholiques, comme une dette sacrée, l’obligation de leur donner en libertés politiques l’équivalent du pouvoir temporel ; ils ne prennent pas garde que la pire des tyrannies serait celle qui opprimerait les consciences et persécuterait le sentiment religieux.

Voilà, dans l’antagonisme imposant de ses termes, le problème de la situation présente. Cette question romaine est française au premier chef ; elle est pour ainsi dire l’expression suprême du duel d’idées, de systèmes, de principes qui divise la France depuis quatre-vingts ans. C’est au plus haut degré la révolution française en face de la forme la plus absolue des gouvernemens de droit divin. — Périsse une nation, pourvu que survive le pouvoir temporel des papes ! dit le dernier écho de l’ancien régime. — Que le pouvoir temporel, instrument matériel d’une foi religieuse, cède aux droits d’un peuple ! que le catholicisme renonce aux privilèges politiques et reconnaisse que, comme toutes les autres croyances religieuses, il n’a droit qu’à l’égalité dans la liberté ! s’écrie le génie de la révolution française. — Qui sera juge du camp entre de tels adversaires ? Qui décidera de la victoire entre eux ? D’arbitre souverain, de juge en dernier ressort, nous n’en voyons qu’un seul qui soit suffisant, qui soit légitime, dont l’arrêt puisse être efficace : c’est la France elle-même, c’est la nation. C’est pour cela qu’au point de maturité où la question de Rome est arrivée, nous sommes d’avis que le pays devrait être sincèrement et largement consulté dans des élections générales.

Nous savons que ceux qui réclament avec le plus d’instances une solution de la question romaine, soit dans le sens légitimiste, soit dans le sens de la révolution, ne s’inquiètent guère de faire intervenir solennellement le pays dans la décision : ils font surtout appel à l’initiative impériale ; c’est à un acte d’autorité de l’empereur qu’ils demandent ou la conservation du pouvoir temporel au risque de la destruction de l’Italie et de la confusion de la France, ou l’abandon de Rome au péril de la souveraineté politique des papes et de l’ébranlement des habitudes et des sentimens catholiques. Que l’empereur accomplît l’acte d’autorité qu’on lui demande pour faire prévaloir la solution à laquelle nous sommes dévoués, nous ne serions plus alors, quant à nous, qu’en présence d’un fait conforme à nos vœux ; l’appréciation et la discussion des moyens employés pour produire ce fait nous échapperaient et ne seraient plus de saison. Nous nous trouverions en face d’un résultat dont nous n’aurions plus qu’à tirer profit ; mais en principe nous pensons que, dans une question comme celle-là, où sont compromis le repos, l’honneur, la logique et la conscience de la France, la bonne solution ne peut venir de la volonté d’un seul et procéder d’un acte dictatorial ; nous sommes persuadés qu’elle ne peut légitimement et sûrement émaner que de la raison nationale. En fait, nous allons plus loin : nous ne sommes pas de ceux qui reprochent à l’empereur ce qu’ils appellent son indécision dans la question romaine. Cette indécision, nous la comprenons dans un homme, quelle que soit l’idée que l’on ait ou qu’il puisse avoir lui-même de sa puissance. Nous l’avons déjà déclaré et nous le répéterons volontiers, si l’on veut être juste, on doit reconnaître que les perplexités de l’empereur sont bien naturelles. Il ne s’agit plus, dans le parti qu’il faut prendre aujourd’hui, de témoigner d’un attachement abstrait à la révolution ou d’une sympathie générale pour l’église catholique, attachement et sympathie qui, dans la région des abstractions et des généralités, se peuvent accorder sans peine : il s’agît au contraire de se prononcer directement pour l’une et directement contre l’autre. Il faut dire : Je ne veux pas que l’Italie se constitue dans l’unité, parce que je veux que les papes demeurent souverains de Rome en vertu d’une légitimité qui nie les droits des peuples ; ou bien il faut dire : Je veux que l’Italie existe dans la forme qu’elle a choisie, et je veux pour cela que la papauté n’ait plus de royaume en ce monde. Il faut consentir non-seulement pour soi-même, mais, quand on est un souverain dynastique, pour sa race, à lier son nom ou à un nouvel avortement de l’Italie, ou à la ruine de la plus ancienne institution politique et religieuse de l’Europe. Sur la portée de l’une ou l’autre résolution, plus d’ambiguïté, plus d’équivoque possible. Devant cette énorme et double responsabilité, devant cette inévitable alternative, comment n’hésiterait-on pas, quand après tout on n’est qu’un homme ? Je dirai plus : Comment ne tremblerait-on pas, si l’on voulait faire honneur de cette appréhension aux plus louables scrupules de la conscience ? Comment n’être pas importuné du fardeau d’une volonté solitaire, quand on sent qu’aux oscillations de cette volonté est suspendu le naufrage d’un peuple ou le renversement des traditions d’une religion ? L’équité commande de reconnaître qu’il est bien permis à l’empereur de décliner de telles responsabilités, et que le parti le plus sage pour lui serait de mettre le pays à même de les prendre activement et directement à son compte.

Des élections générales seraient donc particulièrement opportunes en ce moment ; elles seraient le meilleur, le plus sûr, le plus prompt acheminement à la solution de la question romaine. C’est bien à tort que l’on craindrait que le pays ne fût point assez édifié et pût être victime d’une surprise. La question qu’il s’agit de trancher sort des entrailles de la révolution française. Il y a dans les grandes questions issues de la révolution une force de logique et de nécessité que rien ne peut vaincre. Entre le drapeau de la révolution et celui de la contre-révolution, nous sommes certains que la France n’hésitera jamais, ne se trompera jamais dans son choix, si la liberté de choisir lui est laissée ; mais ce n’est pas seulement pour la question romaine que nous souhaiterions aujourd’hui des élections générales : c’est aussi pour le caractère tout nouveau, dans le système électoral qui nous régit depuis onze ans, que le débat de la question romaine donnerait au mouvement des prochaines élections.

À notre avis, les élections se faisant sur la question romaine, de gré ou de force la liberté s’y ferait admettre. Pour la première fois depuis onze ans, les élections s’accompliraient sur une question autour de laquelle le corps électoral serait nettement et naturellement divisé. Il y aurait deux partis, il y aurait deux camps : l’évacuation de Rome et la consommation de la révolution, l’occupation de Rome et la protestation suprême de l’ancien régime ; il n’y aurait à choisir qu’entre ces deux cris. Les candidatures comme les groupes d’électeurs s’échelonneraient sur l’un ou l’autre programme. Certes les délais donnés aux préparatifs d’une élection générale sont bien courts ; mais un mois, nous n’en doutons point, suffirait pour établir le classement politique des électeurs et des candidats dans l’un et l’autre cadre. La lutte électorale s’engagerait en dehors, à côté, au-dessus des influences administratives. Le gouvernement aurait évidemment à faire un moindre emploi qu’on ne l’a vu jusqu’à ce jour des candidatures recommandées. Son intérêt bien entendu lui conseillerait de demeurer neutre. Pour que la pensée impériale fût dégagée des responsabilités de la question romaine, il importerait en effet que le gouvernement s’abstînt de présenter lui-même des candidats aux électeurs ; s’il favorisait les candidats de l’une des deux opinions qui seraient en présence, il est évident qu’au lieu d’attendre la solution de l’inspiration du pays, il aurait lui-même pris son parti d’avance, et assumerait entièrement les responsabilités dont la prudence lui conseille d’atténuer sur lui le fardeau. Que si le gouvernement, sans se préoccuper de la question décisive du moment, faisait soutenir par ses préfets des candidats appartenant à l’une et à l’autre opinion, il montrerait une inconsistance peu utile à son influence. Toutes les circonscriptions électorales ne seraient pas prêtes sans doute à produire des candidatures nettes sur la question romaine, Dans les collèges indécis, l’influence administrative se donnerait pins naturellement carrière ; mais là aussi les votes libéraux pourraient se réunir sur les candidats qui, sans accepter une solution radicale de la question romaine, se montreraient décidés à travailler au développement des libertés publiques. De toute façon il se produirait un vif réveil de vie électorale, une nouveauté féconde dans le régime politique qui fonctionne depuis onze ans. Il y a plus d’un an déjà que parmi les divers groupes d’opinions on se préoccupe des prochaines élections générales. Nous n’avons point participé, quant à nous, à ce petit travail de renaissance parlementaire qu’on avait rêvé un moment à propos de l’acte du 24 novembre. Un cri électoral d’un intérêt universel, saisissant, immédiat, faisait alors défaut. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui. C’est pourquoi nous attachons désormais une réelle importance à la question électorale, et nous ne cachons pas la satisfaction que nous éprouverions, si les élections avaient lieu à une date prochaine.

Tel est notre vœu, mais nous n’hésitons pas à confesser que telle n’est point notre espérance. Les mêmes motifs accidentels qui retardent, nous ne disons pas une solution, mais même un nouvel examen de la question romaine dans les conseils du gouvernement, ont dû empêcher qu’aucune détermination fût arrêtée au sujet des élections. Si l’on en juge par les mesures sévères qui ont été prises, il y a quelque temps, par M. de Persigny, soit à l’égard de la presse cléricale, soit envers la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il semblerait que la politique électorale du ministre de l’intérieur eût été préparée dans un sens défavorable à ce que nous appellerons, faute d’un meilleur mot, le parti catholique. Récemment toutefois des dispositions différentes semblent avoir pénétré dans le gouvernement. Les anciens organes de l’administration s’efforcent en vain de diminuer la portée de la création du journal la France, ce journal lui-même a beau réclamer avec une modestie affectée les honneurs de l’indépendance ; un fait ne frappe pas moins les yeux de tous : la publication de ce journal, sa polémique, donnent à penser qu’il existe autour du pouvoir deux façons de voir différentes, deux systèmes opposés. Ce n’est un mystère pour personne que la politique représentée dans la presse par M. de La Guéronnière n’est point celle de M. de Persigny. Est-il possible qu’il y ait des élections générales avant que l’un des deux systèmes ait prévalu au sein du pouvoir ? M. de Persigny pourrait-il diriger des élections, tandis qu’il demeurerait permis à une portion du public de voir dans les polémiques de la France une interprétation approximative des véritables tendances du gouvernement ? Mais ce n’est pas tout : il est impossible que la portée politique d’élections accomplies en ce moment, en face de la question toute brûlante de Rome, que ce caractère probable du mouvement électoral que nous avons essayé d’indiquer aient échappé aux hommes du pouvoir. Les élections seraient dans ces circonstances une épreuve toute nouvelle ; pressentir les conséquences d’une telle épreuve, concerter la conduite qu’on y voudra tenir, se familiariser d’avance avec l’issue qu’elle peut avoir, s’y préparer, tout cela demande de la réflexion, des délibérations, un certain travail préliminaire et par conséquent du temps, plus de temps qu’on n’en aurait d’ici à la fin d’octobre. Aucun symptôme n’est venu révéler que la question électorale ait été jusqu’à présent au sein du pouvoir l’objet d’investigations, de discussions, d’apprêts de ce genre. Rien n’annonce qu’une résolution si héroïque ait été arrêtée. Si donc les bruits relatifs à la prochaine dissolution du corps législatif se vérifiaient, la surprise serait agréable pour nous ; mais nous sommes forcés de convenir que ce serait une surprise. En tout cas, le corps législatif actuel n’a plus à vivre qu’une session. Le terme le plus éloigné d’une élection générale ne peut dépasser une année. Si d’ici là les affaires de Rome ne sont point arrangées, la question électorale devra se poser dans les termes que nous venons de signaler, et, nous l’espérons, les considérations que nous venons de présenter ne seront point regardées comme appartenant aux rêveries oiseuses de la politique conjecturale.

Parler de ce qui se passe en Italie, c’est précisément suivre l’enchaînement des embarras que crée à ce pays la suspension de la question romaine. Les faits actuels ont là une signification qui ne devrait point échapper aux observateurs avisés. L’affaire d’Aspromonte n’a point diminué le prestige de Garibaldi : il faut dire la vérité, le malheur de ce patriote enthousiaste a excité partout un mouvement de généreuse sympathie qui étonne les hommes d’état italiens et qui nous a nous-mêmes surpris. Tous les esprits sensés ont blâmé la dernière entreprise de Garibaldi ; tous les libéraux qui en déploraient les conséquences possibles se sont réjouis de voir la prompte défaite des volontaires détourner de la cause italienne les périls auxquels une telle prise d’armes l’exposait. Il semblerait, d’après une lettre écrite par Garibaldi, qu’après tout il aime mieux que les choses se soient terminées ainsi. Personne n’a jamais vu dans Garibaldi une tête politique ; mais on reconnaît en lui un grand cœur, et pour les sentimens généreux qui l’animent, pour son entraînement désintéressé, si supérieur au ton moral de notre siècle, on lui pardonne aisément de n’être point initié à l’art des hommes d’état. Garibaldi vaincu, blessé, prisonnier, demeure donc, — comment résister à l’évidence ? — l’homme le plus populaire de l’Italie. Au contraire, soit que sa victoire fût trop lourde à porter, soit qu’il n’ait point su en profiter, M. Rattazzi est retombé en de plus graves embarras, et se montre aujourd’hui plus faible que jamais. Or M. Rattazzi était en Italie l’homme de l’alliance intime avec le cabinet des Tuileries ; M. Rattazzi a fait à cette alliance le plus grand des sacrifices. Quand les peuples sont dans ces situations qu’on appelle révolutionnaires, lorsqu’ils n’ont point pris encore leur assiette positive, lorsqu’ils sont livrés à l’empire des sentimens, on ne peut les gouverner qu’en épousant leur passion dominante et en leur inspirant la confiance que personne n’en est plus énergiquement pénétré. Un véritable chef de gouvernement en Italie doit être l’homme que ses compatriotes regardent comme le plus résolu à obtenir Rome et le plus capable d’y arriver. Par égard pour le cabinet des Tuileries, M. Rattazzi a voulu faire le silence autour de la question romaine, et a pour ainsi dire abandonné la direction du mouvement national vers Rome. Il n’a pas seulement fait des sacrifices à l’alliance du cabinet des Tuileries, il lui a rendu un éminent service en étouffant l’échauffourée garibaldienne. Quel avantage en recueille-t-il ? Grâce à ses bons rapports avec le gouvernement français, il pouvait passer pour l’homme le plus capable d’obtenir Rome pour l’Italie. Pense-t-on que ce qui se passe soit de nature à confirmer les Italiens dans l’opinion qu’ils pouvaient avoir de M. Rattazzi ? Évidemment non. De là sans doute l’étrange faiblesse que montre le cabinet de Turin. Livré à toutes les incertitudes, il ne sait prendre aucune résolution. Il ne semble avoir ni le courage ni la force d’aucune grande initiative. M. Rattazzi avait une magnifique occasion d’effacer les traces du dernier conflit, de pacifier son pays, d’acquérir pour lui-même un puissant ascendant moral. Écrivant, il y a quinze jours, sous l’impression du télégramme qui annonçait l’affaire d’Aspromonte, nous disions qu’il ne fallait pas mettre Garibaldi en jugement. La protestation contre la mise en jugement de Garibaldi a été le cri de l’opinion, ou, pour mieux dire, de la conscience européenne. Le ministère italien est le seul qui n’ait pas ressenti ce premier mouvement, qui était le bon, car il réconciliait l’Italie avec elle-même, et il enlevait tout prétexte au parti d’action en le contraignant par l’amnistie à une résignation reconnaissante. M. Rattazzi a laissé voir, avant tout, la pensée impolitique de juger Garibaldi et ses compagnons. La difficulté était de trouver le tribunal. Un jour on avait l’idée d’ériger le sénat en haute cour : le lendemain, on voulait renvoyer les fauteurs de la rébellion patriotique devant un conseil de guerre ; une autre fois on pensait à les traduire en cour d’assises. Après s’être empêtré ainsi dans les toiles d’araignée des légistes, on a fini par s’apercevoir qu’on n’avait d’autre issue que celle qui avait été découverte dès le premier jour par le sentiment universel : l’amnistie. On paraît donc s’arrêter maintenant à l’amnistie ; mais cette résolution tardive a perdu toute sa vertu, parce qu’au lieu d’être l’effet d’un mouvement généreux, elle n’est plus qu’un aveu d’impuissance. Le ministère Rattazzi, livré à lui-même, achève de s’user tristement. L’alliance française pourrait seule lui rendre de la vigueur en lui donnant le droit de nourrir quelque espérance du côté de Rome. Sans doute le gouvernement français ne peut pas évacuer Rome à présent, car ce serait décerner le triomphe à Garibaldi, dont les coups de tête et les défaites équivaudraient pour l’Italie à des victoires. On pourrait du moins étudier, mettre en discussion des projets de solution. Avons-nous besoin de dire qu’il n’est question de rien de semblable ?

Les derniers événemens de la guerre américaine sont les plus tristes qui se soient accomplis depuis le commencement de cette déplorable perturbation. La campagne d’été se termine, pour les fédéraux, par de graves échecs. L’armée des confédérés, par ses manœuvres et par ses combats, a refoulé les forces du nord jusqu’à Washington, et reprend la position menaçante qu’elle occupait après la première bataille de Bull’s Run. Le sud a manifestement sur le nord la supériorité militaire. On sait que les populations méridionales ont bien plus d’aptitude au métier des armes que les populations du nord ; elles ont sous ce rapport un sentiment de leur ascendant qui augmente leur aplomb et leur élan, et dont on cite des traits curieux. Les soldats du sud ont vis-à-vis de leurs adversaires des allures de défi à la façon des héros d’Homère ; parfois ils prennent plaisir par bravade à laisser les généraux du nord étudier longuement, la lunette à l’œil, leurs positions, et ils ne commencent le combat que lorsque leurs ennemis ont eu tout le temps de faire leur métier d’officiers d’état-major. Il y a dans ces intrépides soldats du sang généreux et de la bravoure spirituelle et brillante de ces cavaliers du temps des Stuarts dont on retrouve parmi eux quelques descendans. Le jour où la littérature viendra s’emparer de ces champs de bataille qui appartiennent aujourd’hui au canon, au sabre, au mousquet, elle y moissonnera les souvenirs de mille épisodes romanesques. Ce n’est pas la première fois que les causes que le bien de l’humanité réprouve se parent ainsi de vaillantes prouesses et d’un lustre attrayant. Ce n’est pas seulement à leurs mœurs de gentilshommes que les hommes du sud doivent leur supériorité de guerre sur les gens du nord. D’abord le sud a sur le nord l’avantage très important, au point de vue militaire, d’une énergique concentration des pouvoirs politiques. Le nord est demeuré une république ; le sud a réellement renoncé aux libertés d’un gouvernement républicain : il est aux mains d’un véritable comité de salut public, ou plutôt d’un dictateur, M. Jefferson Davis. Le nord fait la guerre avec tous les désavantages de la liberté : discussions de la presse, luttes d’influences, rivalités d’intérêts, jalousies professionnelles. Les plans de campagne du nord sont paralysés par les jalousies du pouvoir civil contre le pouvoir militaire, par les luttes d’amour-propre des généraux, quelquefois même, il faut le dire, par la trahison. Dans le sud au contraire, le commandement est centralisé, la politique et la guerre sont dans les mêmes mains. Il faut ajouter que le parti que le nord représente, et qui est arrivé au gouvernement par la dernière élection présidentielle., était dépourvu d’éducation administrative. Éloigné pendant quarante ans du pouvoir, il entrait aux affaires sans expérience, sans habileté pratique. Au contraire, les hommes qui mènent le sud, M. Jefferson Davis à leur tête, étaient des vétérans de l’administration américaine ; ils avaient fait partie des derniers gouvernemens de l’Union ; M. Davis avait été le ministre de la guerre de M. Buchanan. Non-seulement ils se sont servis des fonctions administratives qu’ils exerçaient pour préparer dans le sud tous les élémens de la sécession, mais ils ont apporté dans le gouvernement de la confédération l’habileté et le savoir-faire acquis par une longue expérience administrative. Le nord ne peut compenser ses désavantages que par la supériorité de ses ressources matérielles, supériorité qui serait peu de chose cependant, si le nord n’avait pas reçu en héritage de son ancienne métropole l’Angleterre une ténacité qu’aucun revers ne lasse, en un mot une véritable opiniâtreté saxonne. C’est cette opiniâtreté qui va être mise à une rude épreuve par les derniers échecs des armées unionistes. L’opiniâtreté même, suffira-t-elle sans une réforme politique et sans une concentration plus grande du pouvoir ? Ne faudra-t-il pas qu’elle s’incarne dans un homme de guerre ? Le nord aura-t-il un Cromwell ? Tristes doutes !

L’orage qui depuis quelques mois s’était amassé sur la Turquie commence à se dissiper. On eût dit que c’était l’Angleterre plus encore que la Porte qui était menacée en Orient par quelque mystérieuse menée, tant la diplomatie anglaise a déployé de vigilance et d’énergie pour conjurer le péril. Il y a eu en Orient un coup manqué. La pensée d’y envoyer Garibaldi et ses volontaires avait été caressée quelque part, si l’on en croit les révélations qui ont été faites à ce sujet dans le parlement italien. Soit que Garibaldi ait résisté de lui-même à la tentation, soit qu’il ait été mis en garde par des avis anglais, le concours de Garibaldi faisant défaut, les agitations locales n’ont point pris les proportions que l’on avait redoutées. Le Monténégro se pacifie. Si la Serbie écoute les conseils que le comte Russell a donnés à son prince dans ce style simple, hautain et sec, qui lui assure une véritable originalité dans la littérature diplomatique, la Serbie a son tour se calmera. Quant à nous, nous ne savons pas trop ce que nous faisons en Orient. Nous sommes occupés, là aussi peut-être, à défaire notre politique antérieure, à prendre par exemple à rebours la politique de la guerre de Crimée ; on peut avoir cette crainte, lorsqu’on voit l’influence de la Russie dans l’empire ottoman renaître en quelque sorte sous notre patronage. C’est sans doute en échange de nos bons procédés pour elle en, Orient que la Russie s’est prêtée naguère à la reconnaissance du royaume d’Italie. Cette monnaie est la seule avec laquelle la Russie peut, dans les circonstances actuelles, s’acquitter envers nous : nous ne voyons pas qu’elle puisse nous rendre d’autres services. C’eût été une faute de seconder les desseins de la Russie en Orient, lorsque sous l’empereur Nicolas on la croyait puissante. Alors cependant Je renom de sa puissance eût justifié jusqu’à un certain point l’illusion d’une trompeuse alliance ; mais aujourd’hui, avec toutes les causes d’affaiblissement que révèle la situation intérieure de la Russie, on n’a plus même le prétexte, en la secondant en Orient, d’espérer que l’on obtiendra d’elle une véritable réciprocité de services. Maintenant plus que jamais la politique de Tilsitt, capricieusement reprise, serait une politique de dupe. e. forcade.


BEAUX-ARTS.

le tombeau de l’archevêque de paris

Lorsqu’après les journées de juin 1848 l’assemblée nationale décrétait l’érection d’un monument à la mémoire du prélat qui venait de sceller de son sang la fin de l’horrible lutte, elle ne recommandait pas seulement aux respects de l’histoire le souvenir d’un acte héroïque : elle proposait à l’art une tâche digne de lui, au point de vue pittoresque aussi bien qu’au point de vue moral. Représenter ce combattant sans autres armes que son dévouement et sa foi, ce soldat de la charité s’aventurant, le crucifix à la main, les paroles de l’Évangile sur les lèvres, là où chaque bras ne savait que lancer la mort, et chaque bouche l’imprécation, — voilà certes de quoi émouvoir et tenter le talent d’un artiste ; mais encore fallait-il que la réalité fournît des moyens d’expression conformes à la majesté du sujet. On sait par exemple l’importance du costume en pareil cas et quels obstacles souvent insurmontables l’exiguïté ou la coupe bizarre de nos vêtemens peut opposer à l’interprétation épique d’un fait. Dans les œuvres de la sculpture surtout, c’est-à-dire dans des travaux où l’harmonie résulte absolument de la cadence des lignes et la beauté de la structure même des objets, la vérité contemporaine ne saurait être indistinctement reproduite. À défaut de la forme nue, qui demeure en principe l’élément essentiel de la statuaire, mais qu’il est au moins difficile d’utiliser en dehors des sujets empruntés à la mythologie ou à l’histoire antique, l’ampleur et la souplesse des draperies deviendront des conditions nécessaires, si nécessaires même que, sans ces ressources d’exécution, le thème le mieux pourvu au fond de noblesse et de vie dramatique peut rester pour le ciseau une lettre morte. Qu’on se figure de nos jours un autre Mathieu Molé défiant en habit de ville les fureurs de l’émeute, ou quelque Vincent de Paul laïque accomplissant sa charitable tâche dans le costume étriqué d’un bourgeois du XIXe siècle : il n’y aura là sans doute rien qui diminue le mérite de l’action et en compromette la beauté morale, rien que la plume d’un historien ou l’éloquence d’un panégyriste ne puisse faire pressentir à l’esprit sans dommage pour la dignité du héros. En revanche, l’art qui parle aux yeux s’accommodera malaisément de cette pénurie extérieure : ou il lui faudra travestir le fait en prétendant l’ennoblir, et renouveler à propos des hommes de notre âge quelque chose de l’idéalisme fâcheux qui avait cours au temps de Canova, ou bien, en acceptant docilement ce que la réalité lui offre, il devra se taire et s’effacer devant le costume moderne. Nous insistons sur les dangers d’un choix trop radical entre ces conditions contraires, parce que, depuis trente années environ, bien des erreurs ont été commises dans les deux sens, bien des tentatives se sont succédé, qui, en se démentant les unes les autres, n’ont réussi qu’à déconcerter l’opinion et à la laisser aussi peu satisfaite de la poétique idéaliste à outrance que de la transcription littérale.

Dans l’interprétation des sujets modernes, les sculpteurs de notre temps ont donc, avec un insuccès à peu près égal, cherché à faire prévaloir des doctrines opposées. Les uns, à l’exemple de M. Marochetti, — l’auteur de cette statue du duc d’Orléans jugée autrefois dans la Revue avec une juste sévérité [1], — se sont condamnés à reproduire, au lieu de l’ample physionomie des choses, les détails qui en définissent seulement les menues apparences, les caractères tout matériels ; les autres ont affublé du costume antique des gens dont la vie et la mort rendent gloire à la civilisation chrétienne. Il en est enfin, comme Simart dans ses bas-reliefs du tombeau de Napoléon Ier, qui se sont si bien défiés des artifices du vêtement, qu’ils ont procédé sur ce point par la négation absolue. De peur de concession à la mode ou de méprise pittoresque, ils ont tout uniment mis en scène leurs modèles sans vêtemens d’aucune sorte. Bien plus : n’a-t-on pas vu des œuvres issues d’un même atelier donner alternativement raison aux différentes doctrines qui divisent l’école, et le même artiste attribuer aux personnages dont il avait à retracer l’image tantôt les apparences héroïquement nues des dieux de l’Olympe, tantôt la tenue littéralement prescrite par les règlemens militaires, ou le costume bourgeois que nous portons dans la rue ou dans le cabinet ? Ainsi, après avoir représenté sur leurs tombeaux Bonchamp et le général Foy aussi dévêtus qu’hommes puissent l’être, David d’Angers, ne se rétractant pas à demi, nous montre Drouot couvert de pied en cap de son uniforme d’officier-général. Un jour David se sera contenté de jeter sur le corps nu de Racine un lambeau de draperie en guise de pourpoint et de haut-de-chausses ; quelques années plus tard, il copiera avec une fidélité impitoyable l’habit d’Armand Carrel ou la redingote de Casimir Delavigne. Le moyen en effet de tout concilier ? Comment assurer au portrait une rigoureuse exactitude sans trahir les lois de l’art lui-même, et d’autre part comment, sans un contre-sens manifeste, sacrifier absolument à ces lois générales l’expression d’un type individuel, la vraisemblance de l’aspect, de la physionomie, du costume ? Rien de plus difficile que la tâche imposée aux sculpteurs en pareil cas. Quelques-uns d’entre eux ont su l’accomplir, sinon avec une habileté magistrale, au moins avec un louable sentiment des convenances ; on peut dire toutefois que le problème n’a pas été encore complètement résolu. Quant aux tentatives pour réformer de haute lutte la sculpture monumentale et y installer, à titre de principe esthétique, l’imitation sans merci de la réalité, nous n’avons pas à en faire justice : il suffira d’en rappeler les résultats et de renvoyer ceux qu’une semblable théorie aurait pu séduire à certaines statues érigées sur les places de Nancy, du Havre et de quelques autres villes. En face de ces ouvrages au moins imprudens, ils comprendront que les brutalités du style n’en font pas la force, que la naïveté qui s’affiche devient une grimace ou un mensonge, et qu’en matière d’art la vérité elle-même cesse de paraître telle lorsqu’elle n’est plus qu’une vérité d’exception et d’accident.

En modelant la statue de l’archevêque de Paris, M. Debay n’avait à craindre ni ces exagérations ni ces pauvretés pittoresques. Sans parler du goût personnel de l’artiste et des habitudes judicieuses qui caractérisent son talent, le programme qu’il s’agissait de remplir était assez fécond en soi, assez noble dans les termes, pour exclure tout recours aux vieilles conventions académiques aussi bien qu’aux exemples, plus naturalistes que de raison, donnés par quelque moderne Valentin de la statuaire. La taille régulièrement proportionnée du modèle, les traits de son visage, sans beauté proprement dite, mais non sans charme et sans grâce virile, la forme simple, les lignes aisément souples du costume, — tout, à ne parler que des élémens extérieurs du travail, venait ici en aide au sculpteur, et ne pouvait manquer d’encourager sa main. Suit-il de là qu’un autre eût aussi sûrement que lui tiré parti de ces ressources ? La besogne était-elle si facile qu’il suffît, pour rencontrer l’expression juste, de la chercher dans l’assemblage fortuit de ces élémens une fois donnés ? Rien, ne serait moins exact qu’une pareille conclusion. La valeur particulière de l’œuvre de M. Debay résulte des circonstances mêmes qui en ont précédé l’achèvement, puisque c’est à la suite d’un concours où figurait l’esquisse de cette œuvre que l’artiste a été choisi de préférence à ses rivaux. Et d’un autre côté, si l’exécution matérielle exigeait peu d’efforts en raison des ressources offertes, d’où vient qu’avant d’aborder le marbre M. Debay ait consacré environ dix années à retoucher son modèle en terre, à le bouleverser plusieurs fois de fond en comble, à le recommencer sur place, dans cette humide chapelle où il a, dit-on, laissé sa santé ? Nous ne prétendons emprunter ni à cette ténacité, ni à cette courageuse lenteur, un argument plus décisif qu’il ne convient : nous savons que, dans le domaine des arts comme dans celui des lettres, l’estime où il faut tenir un ouvrage ne se mesure pas aux efforts de patience qu’il a pu coûter ; mais lorsqu’au mérite même du travail s’ajoutent des souvenirs honorables pour celui qui l’a mené à fin, lorsqu’un homme en quête du vrai et du beau sacrifie à cette recherche tout ce qu’il peut donner de ses facultés et de ses forces, il y a là pour les artistes une leçon, pour tout le monde un exemple de désintéressement et de loyauté qu’il n’est pas inutile de noter, du moins en passant.

La composition d’un monument à la mémoire de Mgr Affre laissait le choix entre deux partis également autorisés par la religion et par l’art, également conformes au caractère et à l’esprit du sujet. Fallait-il faire de ce monument une sorte de châsse sous laquelle le corps du martyr, solennellement proposé à la vénération des fidèles, apparaîtrait dans la calme majesté de la mort, dans l’appareil et l’opulence officielle de la dignité épiscopale ? ou bien, au lieu de ce repos déjà conquis et de cette pompe du lendemain, devait-on exprimer le moment de l’action et la lutte même, représenter l’apôtre avant sa canonisation, pour ainsi dire, et nous montrer les pavés de la barricade où il succombe de préférence à son lit de parade ? Si la question eût été posée à Florence et au XVe siècle, nul doute que les émules ou les disciples d’Antonio Rossellino, de Mino da Fiesole, et de tant d’autres maîtres curieux avant tout de l’élégance et de la sérénité linéaires, ne l’eussent résolue dans le premier sens. En France, avec les traditions et les instincts propres de tout temps à notre école, avec ce goût pour l’expression dramatique que le mouvement des idées actuelles a plutôt développé qu’amoindri, il était naturel que des deux données on n’hésitât guère à choisir la seconde. Nous nous rappelons toutefois, parmi les esquisses présentées au concours de 1848, celle qu’avait exposée M. Baltard, et dans laquelle, par une exception digne de remarque, l’artiste s’était franchement rallié à ces principes italiens que nous indiquions tout à l’heure. À ne considérer que les convenances architectoniques, l’harmonie de l’ensemble et l’accord qu’il importait d’établir entre les lignes du monument et celles de l’édifice où il devait être placé, peut-être ce projet, récompensé d’ailleurs d’un second prix, offrait-il quelque chose de moins prévu dans la forme, de moins épisodique dans les intentions qu’aucun autre. Le projet de M. Debay n’accusait pas des qualités du même ordre, il laissait quelque peu à désirer dans l’agencement des parties ornementales et au point de vue de l’invention pure ; en revanche, il avait cet avantage de traduire clairement le fait, d’en définir les conditions particulières par l’attitude, le geste, la vraisemblance historique du personnage représenté. À ce titre, il répondait mieux aux exigences de notre goût et aux sentimens qui avaient dicté la décision de l’assemblée nationale en 1848 : il méritait donc d’être préféré. Reste à savoir si l’exécution de l’œuvre a donné tout à fait raison aux suffrages des premiers juges et si, en complétant l’expression de sa pensée, le sculpteur a réussi à conquérir un nouveau et plus vaste succès.

Nous avons dit que dans le tombeau de l’archevêque de Paris, tel que l’avait conçu d’abord M. Debay et tel qu’on le voit aujourd’hui à Notre-Dame, la part faite à l’architecture était bien restreinte, sinon presque nulle. Un sarcophage en marbre décoré, pour tout ornement, d’un bas-relief et supportant la statue, une stèle s’élevant derrière celle-ci et le long de la muraille où elle s’appuie, — voilà en effet à quoi se réduisent les élémens de la composition monumentale. Peu de richesse ou de nouveauté dans les profils, peu ou point de diversité dans la couleur des matériaux employés. Je sais que, pour animer l’aspect de l’ensemble et pour en corriger la simplicité un peu aride, M. Debay s’est proposé, dès l’origine, de couvrir de peintures les murs qui avoisinent l’œuvre de son ciseau. Sous le rapport de impression morale comme pour la satisfaction des yeux, il y aurait tout avantage à compléter ainsi la signification du monument, et l’on doit désirer que les intentions de l’artiste sur ce point puissent bientôt se réaliser. En attendant, c’est à un morceau de sculpture, et de sculpture dans la plus stricte acception du mot, que nous avons affaire, car on dirait que M. Debay, qui était peintre avant de devenir sculpteur, a pris à tâche ici de ne rien laisser survivre de ses habitudes passées, et que sa main, accoutumée au luxe et au mouvement pittoresques, a craint, en taillant le marbre, de paraître prodigue ou trop agile. De là cette sobriété, excessive peut-être, dans l’ordonnance des détails décoratifs, cette application systématique à concentrer tout l’intérêt sur la statue ; mais de là aussi, dans ce morceau principal, la fermeté du style et l’exacte appropriation des moyens à l’effet qu’il s’agissait de produire.

La statue sculptée par M. Debay permet au regard d’en embrasser les contours sans hésitation ni temps d’arrêt. Pour nous servir d’un terme du métier, les diverses parties qui la composent « font bloc entre elles ; » cela veut dire qu’elles se relient de manière à ne morceler ni le modelé intérieur, ni la silhouette, par des saillies ou par des vides trop multipliés : mérite indispensable, mais assez rare aujourd’hui, même dans les travaux de sculpture purement monumentale, et que, — sans parler des statues dont on a peuplé le Louvre de Pierre Lescot et de Jean Goujon, — on ne rencontrerait pas toujours dans les groupes qui ornent les pavillons du nouveau Louvre. À cette plénitude résultant du jet et de la construction même de la figure s’ajoute, comme élément pathétique, la justesse de l’expression et du geste. Renversé sur les pavés où il était venu conjurer une guerre fratricide, frappé d’un coup qu’il sait mortel, l’archevêque semble disputer aux convulsions de la souffrance les restes de cette vie qui peut empêcher d’autres crimes et désarmer encore les meurtriers. Son bras droit se raidit dans un effort suprême pour élever, pour arborer, en face des fusils qu’on recharge, le rameau d’olivier, tandis que son bras gauche, fléchissant sous le poids du corps, maintient le crucifix en contact avec ce corps qui succombe, avec ce cœur qui va cesser de battre. Les jambes, que la mort envahit déjà, ont glissé l’une sur l’autre et s’allongent sous les plis de la soutane, dont l’effet pittoresque est rehaussé par l’extrémité flottante du manteau que soulève le bras droit. Quant aux traits du visage, ils résument et précisent avec une remarquable énergie ce combat entre la douleur physique et la volonté, ce double cri pour ainsi dire de l’âme et de la chair qu’ont fait pressentir l’attitude et les intentions générales. Les lèvres entr’ouvertes d’où s’échappe, en même temps que le dernier soupir, une supplication dernière, les muscles contractés du front et de la face, le regard tourné vers le ciel comme pour en appeler à lui des fureurs humaines et lui offrir avec le sang de la victime une prière pour les bourreaux, — tout exprime les angoisses de l’agonie aussi bien que l’ardente piété du mourant. Tout atteste ainsi l’émotion qu’a éprouvée l’artiste et la foi que lui a inspirée son sujet ; mais, dans cette partie du travail comme dans le reste, nul excès de zèle ne vient compromettre les droits du goût et agiter outre mesure ou surcharger ce qu’il n’importait pas moins de traduire avec le respect du beau qu’avec le sentiment du dramatique.

Nous le répétons, malgré la vie secrète et la passion qui l’animent, l’œuvre de M. Debay a des dehors rigoureusement conformes aux lois sévères de la sculpture. Rien n’y est donné au hasard de l’inspiration ou à la bonne fortune de la pratique ; partout l’art est présent, et un art qui raisonne et qui calcule. Peut-être même ces calculs, ces procédés presque scientifiques ne laissent-ils pas çà et là de s’accuser un peu trop. Il n’est pas difficile de s’apercevoir, par exemple, que les lignes de la figure ont été combinées en vue principalement du demi-raccourci qu’elles devaient présenter au spectateur placé en dehors de la chapelle. Rien de mieux, puisque, de ce côté, un heureux résultat a été obtenu, et que d’ailleurs la disposition des lieux et de la lumière autorisait les préférences du sculpteur pour ce point de vue un peu oblique. Fallait-il toutefois y subordonner si bien les autres aspects que certains détails perdissent leur finesse, leur opportunité même, là où ils se modèleraient dans un sens moins explicitement recommandé au regard ? Certains partis-pris devaient-ils servir à résoudre la première moitié du problème, au risque de laisser la seconde douteuse ou inutilement compliquée ? Ainsi le grand pli transversal de la soutane qui va de la hanche droite au genou gauche pouvait avoir cet avantage d’aider au raccourci des formes et de définir avec netteté le mouvement. Vu de la place où nous supposons que M. Debay voudrait surtout qu’on s’arrêtât, c’est-à-dire du bas côté de l’église, il est en parfaite harmonie avec les lignes avoisinantes, parce que celles-ci, en s’enroulant les unes dans les autres, semblent continuer l’intention qu’il exprime et se mouvoir dans une direction analogue ; mais, lorsqu’on examine la statue en face, l’unité de l’aspect n’existe plus, et l’œil s’étonne de cette ligne violente qui s’interpose brusquement entre le haut et le bas du corps. Ailleurs au contraire, — et ce défaut est surtout sensible dans le bras qui agite la branche d’olivier, — le modelé, à force de prétendre à la largeur, s’arrondit jusqu’à la mollesse, ou se simplifie jusqu’au vide. Enfin le bas-relief sculpté sur le devant du sarcophage et représentant le commencement de la scène dont on lit plus haut le dénoûment, ce bas-relief est traité avec une négligence évidemment calculée, mais que n’autorisaient suffisamment, à notre avis, ni plusieurs exemples anciens, invoqués peut-être par le sculpteur, ni certains sacrifices nécessaires pour assurer à la statue une importance principale.

À quoi bon insister au surplus sur ces imperfections de détail ? Après les avoir analysées une à une il faudrait, pour être juste, relever aussi chaque mérite partiel, chacune des qualités qui recommandent tel ou tel fragment du travail ; il faudrait, entre autres morceaux d’élite, signaler la draperie à côté des pieds, le bras reployé qui soutient le corps sans abandonner le crucifix, et surtout les mains, où le sentiment est aussi expressif que l’exécution matérielle est délicate. Un semblable examen toutefois mènerait loin le lecteur et la critique. De peur de n’aboutir qu’à la fatigue ou de s’attarder en chemin, le mieux sera de s’en tenir aux appréciations générales.

Le monument dédié à la mémoire de l’archevêque de Paris, ou plutôt la statue à laquelle ce monument un peu simple ne sert guère que de piédestal, est un spécimen considérable de ce que la sculpture nous doit et se doit à elle-même dans la représentation des sujets contemporains. Exempt d’ostentation archaïque comme d’affectation à reproduire les vérités vulgaires, le ciseau de M. Debay ne parodie pas plus les formules grecques ou romaines qu’il n’entre en complicité avec les jactances du naturalisme moderne. Sans doute il sait se souvenir des grands exemples, sans doute il sait aussi le respect dû aux enseignemens de la réalité ; mais il n’exagère, fort heureusement pour nous, ni cette mémoire du passé jusqu’à la manie des citations pédantesques, ni ce culte du présent jusqu’au fétichisme. Objectera-t-on contre le mérite de l’œuvre les élémens exceptionnellement favorables qu’elle comportait et ce que nous avons dit nous-même des ressources fournies ici par le sujet, par le costume ? Nous reconnaissons de nouveau et nous estimons à son prix l’utilité de pareils secours. Certes il était moins malaisé d’ajuster à souhait les plis d’une robe et d’un manteau que les maigres plis d’un pantalon et d’un habit. Il eût été autrement méritoire, je le veux, de trouver les secrets du beau dans les arides contours d’un uniforme ou de nous émouvoir en traitant un sujet moins bien pourvu que celui-ci de signification pathétique et d’autorité. C’est quelque chose pourtant, c’est beaucoup que d’avoir réussi à nous rendre fidèlement cette noble scène, et, traduction pour traduction, mieux vaut après tout l’art, relativement peu coûteux, de conserver à un texte sa richesse propre et son éloquence naturelle que l’effort, même habile, pour en déguiser l’indigence sous les périphrases ou sous les ornemens d’emprunt.


HENRI DELABORDE.


REVUE LITTERAIRE.

Que nous sommes loin de la superbe confiance qui animait la génération de 1830 ! Heureuse époque où l’on croyait en soi-même ! Et certes, s’il ne suffit pas de cette croyance pour créer de belles choses, elle est du moins un élément nécessaire du travail, une condition du succès. Heureuse époque où l’on ne croyait si bien en soi-même que parce que l’on croyait également aux autres ! Un idéal commun emportait vers le même but, par des chemins divers, tout ce monde de poètes, d’historiens, de philosophes. Le succès d’un rival était la garantie de votre propre succès. Toutes les gloires participaient l’une à l’autre : c’est qu’elles avaient alors un point de départ commun, les espérances et les besoins de tous. Ce grand mouvement de rénovation littéraire était aussi un mouvement de rénovation historique, philosophique, morale. Je ne veux pas dire qu’il ait porté tous ses fruits, qu’il ait même suivi la marche la plus sûre ; il n’y en avait pas moins là pour la jeunesse d’alors une espérance, une certitude, un ralliement. On cherchait le mieux parce que déjà l’on tenait le bien ; on montrait même dans cette recherche une généreuse impatience parce que l’on possédait déjà une somme suffisante de garanties et de libertés.

La jeunesse d’aujourd’hui n’est pas née sous la même étoile. Celle de 1830 avait eu également à combattre le doute, mais c’était le doute du passé ; aujourd’hui c’est le doute du présent qui nous oppresse. Sans remonter aux causes directes de ce changement, on peut dire que depuis dix ans la jeunesse s’est constamment trouvée entre ces deux écueils, le scepticisme ou bien l’adoration de la réalité, de l’événement accompli, de la force des choses transformée en droit. Il n’y avait là aucune place pour la croyance qui juge et qui vient de l’esprit, c’est-à-dire pour la conscience. La jeunesse s’est alors demandé ce qu’il lui fallait croire ; elle s’est étudiée elle-même pour pouvoir plus vite affirmer quelque chose, et ce qui la distingue maintenant, c’est le besoin de ne plus s’attaquer à des fantômes. Aussi ne songe-t-elle pas à se parer, même dans les récits où elle se met en scène, et il est une qualité qu’on ne saurait lui refuser ! défaut de toute autre, la sincérité, dût-il lui en coûter parfois des aveux déplaisans. Toutefois, à force d’être nécessaire, cette sincérité cruelle devient une qualité, et mieux vaut l’orgueil que l’hypocrisie.

Ainsi confinée dans la sphère du sentiment, la jeunesse se hâte de vouloir conclure sur une expérience qui commence à peine. Consumée par le besoin de vivre et d’agir, elle prend d’abord ses désirs pour des volontés, ses espoirs pour des certitudes. Enfin à la première rencontre qui lui donne lieu d’agir réellement, rencontre où d’ordinaire la volonté dépasse l’entraînement, où la part du cerveau est plus grande que la part du cœur, elle s’étudie curieusement et se juge avec non moins de sévérité. Qu’arrive-t-il alors ? C’est qu’après ce premier choc avec la vie réelle, le jeune homme, si empressé de conclure au début, se montre plus anxieux dans la recherche d’une solution. Il a reçu la terrible accolade de la réalité ; il découvre tout à coup de combien d’élémens complexes l’unité apparente de notre vie est composée, et au seuil de cette vie, le cœur blessé, il s’arrête déjà, regardant à l’horizon, hésitant plus que jamais sur le chemin qu’il va suivre, sans s’apercevoir que la vie elle-même l’emporte insensiblement, et qu’il va mourir sans connaître le sens de l’énigme, je ne dis pas pour ce qui regarde l’humanité, mais simplement pour ce qui le concerne. Cette triste analyse, nous ne la donnons pas seulement comme l’expression abstraite d’une réalité que nous avons pu observer : elle résume exactement les tendances de plusieurs jeunes écrivains et l’esprit de quelques essais récens que nous voudrions apprécier.

Le livre de M. Félix Rocquain, Lucy Vernon, se recommande tout d’abord par la simplicité du sujet, une grande sobriété d’épisodes et une certaine fermeté de style. Le sujet, c’est l’éducation d’un jeune homme par une honnête femme presque plus jeune que l’élève. Dans une telle situation, l’attrait et le danger sont les mêmes, aussi grands l’un que l’autre. Quelle est l’âme malade à qui Lucy Vernon prodigue sa compassion, qu’elle encourage de son doux regard, qu’elle soutient de sa douce main dans le rude chemin de la vie honnête et sérieuse ? Beaucoup, se reconnaîtront dans ce personnage. Sa vie est une véritable histoire de jeune homme pauvre, une enfance privée de mère, aigrie par les privations comme par les jalousies de la vie de collège ; puis l’adolescent est jeté dans le monde, où, malgré son intelligence, il ne peut faire un pas. Il se heurte à mille obstacles réels, sans compter ceux que lui créé son imagination, ces derniers bien plus difficiles à vaincre. Enfin il en vient à cet état maladif où l’inaction forcée finit par engendrer l’impuissance d’agir.

Une occasion s’offre à lui d’aller en Italie. Il part. Ici l’auteur a courageusement poursuivi son analyse. Au lieu de placer son héros sous le charme des chefs-d’œuvre qui l’entourent et du beau ciel qu’il contemple, il le montre surpris, puis irrité de ces beautés. L’intention est fine et juste. Jusqu’alors c’étaient les autres, les obstacles venant d’autrui, que cet esprit orgueilleux accusait. Il souffrait de ne pouvoir les vaincre, mais dans cette souffrance il trouvait une sorte de satisfaction. Il se disait, par exemple, que s’il n’avait pas les mains liées, il sortirait vainqueur de la lutte. Aujourd’hui c’est de lui-même qu’il vient à douter. Devant ces chefs-d’œuvre, il se sent petit. Il se demandera tout à l’heure comment un autre les a pu faire et comment il les a faits. Dans cette admiration générale qui éclate autour de lui, il semble qu’il y ait quelque chose qu’on lui vole. Cette crise est bien indiquée par l’auteur ; les jalousies dont il montre cet ambitieux possédé sont moins à la charge de celui-ci qu’on ne le croirait tout d’abord. C’est que dans un tel sentiment plus la jalousie est violente, plus l’admiration secrète est sincère. Les deux sentimens se heurtent avec une force égale, et d’une telle lutte intérieure il faut sortir le cœur épuré, l’âme guérie, sinon devenir un malhonnête homme. C’est à ce moment que l’auteur fait apparaître la femme dont le doigt fera pencher la balance du côté du bien. Une première et frivole rencontre ne la décourage pas. Mariée, fidèle à son devoir malgré l’amour qu’elle ressent, elle prêchera d’exemple et montrera tout ce que peut le sentiment du devoir. Ce rôle est trop beau, trop glorieux, pour qu’elle l’abandonne et se laisse jamais entraîner. Ce qu’elle veut pour ce jeune homme impatient et tourmenté, c’est le repos de l’esprit, et elle lui montre que ce repos de l’esprit n’est donné que par la salutaire fatigue des patiens labeurs. « Vous êtes intelligent, devenez bon, » dit-elle. Et cette parole si simple présente une haute signification, puisqu’elle veut dire que l’homme qui réfléchit peut dominer les mauvais instincts de sa nature, et que la conscience est un guide souvent plus sûr que le cœur.

Lorsque son ami a parcouru jusqu’au bout cette voie qu’elle lui a faite si douce, Lucy Vernon meurt. Elle a su également comprimer son cœur jusqu’à la fin, et, au premier mouvement qu’elle lui permet, ce cœur se détend et se brise. Je rapprocherais volontiers de cette mort touchante celle de l’héroïne d’un roman qui développe une idée analogue, la Cause du beau Guillaume, par M. Duranty. Après avoir, comme Lucy Vernon, donné par son dévouement à celui qu’elle aime une certitude morale sans laquelle il ne saurait vivre, Lévise meurt, mais plus violemment, et comme frappée par la main de la fatalité. Il y a là en effet, même à l’insu des auteurs, quelque chose de plus qu’un dénoûment dramatique ; il y a une idée qui est tout le ressort de certaines âmes. Étrange volupté que celle du sacrifice ! Il semblerait que les existences honteuses dussent seules connaître l’expiation ; mais ce triste privilège ne leur est pas réservé, surtout en ce qu’il a de divin, et le bien s’achète aujourd’hui comme autrefois par toute sorte de sacrifices douloureux. Ici, des deux côtés, une femme se dévoue à un jeune homme faible, irrité, indécis, et quand l’amour a fait que cet homme s’est révélé à lui-même et connaît sa force, la femme qui est la cause de ce bien quitte violemment la vie sans demander la satisfaction pour elle-même des doux rêves qu’elle caressait. Et pourtant elle meurt contente, enviée même : que de femmes voudraient pouvoir payer de ce prix le bonheur de ceux qu’elles aiment !

J’ai insisté sur cette idée de dévouement, parce qu’elle tient une grande place dans les deux romans où je cherche quelques indices sur l’esprit de nos jeunes écrivains. D’ailleurs le héros de M. Duranty présente une certaine ressemblance avec le héros de M. Rocquain : beaucoup de faiblesse, de sincérité et d’orgueil. Le caractère moral qui leur est commun ressort d’autant plus que la position sociale, cette source ordinaire du mécontentement et des déceptions, est ici différente. Louis Leforgeur est né de parens riches qui habitent la province, et qui, le voyant aimer les livres, le laissent rêvasser à son aise. Il vit donc sans souci du pain quotidien, mais solitaire, se faisant sur la société une théorie dédaigneuse que semble tout d’abord confirmer le petit monde provincial qu’il coudoie, mais avec cela très timide, presque farouche, défiant de lui-même, un jour soulevant le monde dans ses rêves, le lendemain voyant son incapacité et retombant dans la mélancolie de toute la hauteur de ses espoirs déçus. Une petite somme dont il hérite personnellement lui permet d’aller vivre dans un coin de paysage traversé par hasard et dont la vue l’a « attendri. » Là il rencontre une jeune fille, moitié ouvrière, moitié paysanne, dont l’amour honnête et naïf le pénètre peu à peu. Cet amour, Louis passe son temps à l’appeler et à le repousser tour à tour. Bien posé tout d’abord, ce caractère se débat constamment entre deux sentimens qui exaltent au même degré sa faiblesse physique et morale, — défiance d’une part, de l’autre besoin ardent de protection. Entre ces deux sentimens, la vanité vient du reste jouer un très grand rôle, car c’est elle surtout qui gagne du terrain à chaque défaite comme à chaque victoire. Enfin cependant l’amour vrai l’emporte ; mais c’est la gloire de battre en brèche les préjugés mondains, de tenir tête aux menaces, de proclamer sa force en se chargeant volontairement d’une grande responsabilité, qui pénètre Louis plus encore que le dévouement naïf et courageux de la jeune fille. Tous deux en effet ont pour mortels ennemis deux braconniers ; l’un est le frère de Lévise, et l’autre, le beau Guillaume, son prétendu. Les deux amans vont fuir, lorsque, la veille de leur départ, le beau Guillaume s’embusque sous leur fenêtre et tue Lévise d’un coup de fusil. Le roman s’achève ainsi par une scène de mélodrame. Après cet apprentissage de la vie si brusquement terminé, que devient le héros ? Quelques lignes nous l’apprennent, Louis, « intelligent » comme le héros de M. Rocquain, n’a pas su devenir « bon. » Ces résultats si différens sont également vrais, parce qu’ils sont également dans la logique des deux personnages.

Que manque-t-il donc à ce récit, où l’auteur a certainement mis tout ce qu’il pouvait mettre ? Il manque la qualité suprême, sans laquelle toutes les autres ne sont rien, le style. M. Duranty appartient, de fait ou de parti-pris, à une école qu’on ne nomme déjà plus, bien que le mot désigne avec précision une manière de décrire bien spéciale, le réalisme. L’auteur de la Cause du Beau Guillaume a décrit, sans rien omettre, tout ce qu’il a vu (en lui-même et en dehors de lui) comme il l’a vu et dans l’ordre où il l’a vu. L’unité en quelque sorte matérielle de son sujet lui a forcément donné une harmonie qu’un sujet plus complexe, traité par le même procédé, n’eût jamais présentée. Ce bénéfice accidentel ne saurait tromper M. Duranty. Après cet essai, qui témoigne de sérieux efforts, il doit comprendre que le propre de la littérature et de l’art est de choisir précisément entre les objets qu’on observe, et de composer avec ces élémens choisis une harmonie qui n’existe que fort rarement dans la vie réelle et même dans la nature. Ce n’est pas tout : en maint endroit, M. Duranty paraît ignorer la valeur des mots, surtout de ces expressions presque synonymes destinées à rendre les diverses nuances d’une même idée. En employant ces termes l’un pour l’autre, en les confondant, l’auteur du Beau Guillaume manque parfois le but même qu’il veut atteindre, c’est-à-dire l’expression fidèle de toutes les nuances d’un caractère si minutieusement observé. Cette confusion a produit des répétitions, des longueurs sans nombre. Comme il est évident que l’auteur a rempli consciencieusement sa tâche, on ne peut dire que ces défauts soient des négligences : ce sont tout simplement des ignorances. De la sorte, la touche nouvelle qu’il ajoutait à son esquisse, nuance très visible pour lui dans sa pensée, n’est souvent pour le lecteur qu’une répétition fatigante, un trait déjà connu. M. Duranty a pu deviner, aux difficultés qu’il a rencontrées, qu’il lui reste à faire toute une éducation philologique et grammaticale. Ce n’est qu’en apprenant la valeur des mots qu’il apprendra à connaître la valeur de ses propres idées.

Edmée, de M. Camille Dutripon, rentre dans ces études de jeunesse où il y a beaucoup de sincérité, beaucoup de théorie, mais peu d’expérience. Le sujet est à peu près le même que celui de la Fanny de M. Feydeau ; mais il est traité avec une honnêteté naïve qui ne permet pas de suspecter les intentions de l’auteur. Il n’y a ici ni ameublement de boudoir, ni détails complaisans de beauté corporelle, ni scène de balcon. Il faut louer l’auteur de ce bon goût, mais reconnaître qu’il y a encore dans son talent beaucoup d’indécision. Le livre s’ouvre mal, avec une allure cavalière, qui fait place bientôt à une extrême lenteur. L’auteur a pris pour thèse cette idée, que le bonheur non-seulement n’existe pas dans les amours coupables, mais qu’il est incompatible avec l’amour légitime, quand celui-ci se trompe lui-même en se confondant avec les ardeurs de la passion. L’idée peut se défendre, mais les développemens de l’auteur manquent encore d’autorité. Son cadre n’est point assez large pour une telle preuve. La passion est toujours grande et vraie ; c’est l’homme qui est petit et faible, quand il essaie de la plier à son humeur et à son tempérament. Si M. Camille Dutripon a la passion d’écrire, il s’apercevra bien vite qu’on ne devient écrivain qu’en sacrifiant à cette passion son égoïsme et ses préjugés d’auteur.

On voit en définitive que ce qui distingue aujourd’hui les essais des jeunes écrivains, c’est une vive préoccupation de la morale, considérée comme l’étude des mobiles qui doivent diriger notre conduite. Ils s’en inquiètent, il est vrai, moins pour éclairer les autres que pour se persuader eux-mêmes. C’est là un égoïsme dont ils sont punis tous les premiers, car avec un but aussi limité ils négligent volontairement ce qui pourrait étendre l’intérêt de leur étude ; ils négligent surtout la seule condition qui fasse vivre toute œuvre de l’esprit, la seule précisément qui puisse faire d’une pensée individuelle une pensée générale, le style. Ce chef capital d’accusation, ils ne sauraient y échapper, et je me hâte de le formuler tout de suite pour essayer de plaider maintenant les circonstances atténuantes. L’imagination des jeunes romanciers est peu féconde, dit-on : je le veux bien ; mais c’est qu’à leurs yeux la fable importe peu. Ce qui importe, c’est l’interprétation nouvelle qu’ils cherchent à en donner. Là est pour l’esprit la véritable création bien plutôt que dans la combinaison plus ou moins ingénieuse des événemens. Que prouvent les faits en littérature ? Absolument rien. L’étude d’un caractère s’accommode bien mieux des rencontres banales, mais logiques de la vie ordinaire que des accidens imprévus d’une existence aventureuse. Il y a là plus de vérité, comme aussi plus de certitude. L’intérêt qui manque à l’agencement du récit, c’est à la nature morale des personnages qu’on le demande ; la variété des épisodes est remplacée par la subtilité des observations psychologiques, Où sont les modèles de ces personnages ? où vit le sujet de ces observations ? Il ne faut pas chercher bien loin. Le plus souvent c’est de l’auteur lui-même qu’il s’agit, soit qu’il raconte simplement ce qu’il a éprouvé, soit qu’il se place gratuitement dans une situation caressée par ses rêves. D’ailleurs cette part de plus en plus personnelle que les jeunes écrivains prennent à leurs récits, elle est encore plus instinctive que voulue, elle est presque obligée. On a coutume d’attribuer uniquement cet excès de personnalité à la jeunesse des romanciers, qui se hâtent de décrire ce qu’ils connaissent le mieux, ce qu’ils ont le mieux observé, c’est-à-dire eux-mêmes ; mais il est à cette tendance une raison plus générale, qui d’ailleurs contribue à expliquer l’espèce de malaise où vivent aujourd’hui certaines choses de la pensée : c’est la marche des affaires, l’état social en un mot.

Est-ce trop dire ? Ce qui est certain, c’est que, pour l’éducation qui fait l’homme et aussi l’écrivain, l’expérience et l’enseignement du passé ne suffisent pas. Ils peuvent être nos guides, mais les accidens du présent auront seuls une autorité supérieure. Or où le chercher, cet enseignement actuel, sinon dans la littérature, qui est l’expression intellectuelle et morale de la société ? Mais toute littérature, quelle qu’elle soit, ne saurait vivre sans l’affirmation d’une loi générale qui nous gouverne, ni prospérer sans la poursuite d’un certain idéal. La littérature du XVIIIe siècle, qu’on a tant accusée, est une preuve éclatante de cette vérité. Aujourd’hui c’est l’étude de la réalité qui préoccupe nos jeunes écrivains. Y a-t-il là un de ces principes de vie qui suffisent à donner à une littérature l’originalité et la puissance ? Nous osons en douter. Certainement ce n’est pas là qu’il faut chercher l’unité d’inspiration, l’unité d’idéal, la force en un mot qui seule relie les œuvres d’imagination en un de ces ensembles imposans où la postérité reconnaît la littérature d’une époque. Du moins (et c’est là le point délicat à saisir) faudrait-il interpréter la réalité comme le voulait Goethe, qui ne fut un si grand écrivain que parce qu’il était avant tout un grand critique, et qu’il ne sacrifiait aucun de ses principes d’art à la fantaisie même qui l’emportait. Dans ses célèbres entretiens avec Eckermann, dans ces causeries brillantes et fécondes rendues accessibles au public français par une traduction récente, Goethe s’écriait : « Qu’on ne me dise pas que la réalité manque d’intérêt poétique ! C’est avec elle, précisément que le poète se manifeste, à la condition toutefois qu’il ait assez d’esprit pour discerner dans un sujet vulgaire un côté intéressant. La réalité fournira les motifs, les points à mettre en lumière, le fonds proprement dit : la tâche du poète consiste à former avec ces élémens un tout gracieux et animé… Il est peu d’hommes, ajoutait-il, qui possèdent l’imagination propre à concevoir les réalités. Au contraire, presque tous aiment à transporter leur pensée dans des régions et des situations bizarres, qui ensuite agissent sur leur imagination et la faussent. » Enfin il signalait l’écueil opposé, c’est-à-dire la négation de la fantaisie, le calque servile des choses observées, en blâmant « ceux qui se cramponnent à la réalité et qui sont, sous ce rapport, d’une exigence méticuleuse, parce qu’ils sont complètement dénués de poésie. »

De tels conseils sont de tous les temps. Qu’y ajouter ? La seule réalité a l’avantage d’être chose certaine, mais elle est singulièrement étroite et despotique. Elle défend à l’esprit d’aller plus loin que le corps. Celui qui veut se connaître et savoir ce dont il est capable obéira-t-il à cette sa gesse mesquine ? Se contenter de la réalité, c’est, si l’on veut, sentir ; à coup sûr, ce n’est point aller jusqu’à faire acte de réflexion et d’intelligence. Or c’est en s’étudiant eux-mêmes que les jeunes écrivains tentent d’accomplir aujourd’hui cet acte important. La pensée est bonne, surtout si on la considère comme point de départ, comme un moyen de mieux pénétrer dans les choses extérieures et de mieux observer la réalité. Il est certain qu’on ne se contente plus aujourd’hui de l’imagination : le conteur se sacrifie au moraliste, et demande à la critique d’élargir son point de vue pour le juger. Il y a longtemps que la critique a répondu à la demande et peut même revendiquer comme son honneur cette introduction de l’histoire, de la psychologie, du milieu social, dans la décomposition des élémens d’une œuvre. Elle est donc prête, et elle attendra patiemment le chef-d’œuvre qui peut naître tout à coup, sans que rien en vienne d’avance annoncer l’apparition. Comment la critique croirait-elle à la décadence absolue dans les choses de la pensée ? Elle croit à la décadence des forces matérielles, des organisations politiques, de toutes ces choses qui ne peuvent assurer leur existence que par le maintien exclusif du statu quo accidentel qui fut leur raison d’être ; elle croit aussi à la décadence des formes spéciales que revêtent, selon les temps, les divers genres de littérature ; mais au-dessus de ces expressions passagères demeure l’esprit humain, qui précisément tend toujours à renouveler cette expression, parce qu’il ne puise qu’en lui-même la source idéale de son développement continu. D’ailleurs ces momens d’arrêt, l’âme humaine en profite pour refaire son éducation, pour se retremper dans le passé. Ensuite elle éprouve un besoin nécessaire d’agir par elle-même et de résoudre les problèmes du présent. Nous traversons une de ces périodes laborieuses, mais qui ont leurs lendemains éclatans. Il est permis de croire que l’élan qui succéda jadis au marasme littéraire du premier empire est un de ces miracles qui se renouvellent.


EUGENE LATAYE.


V. DE MARS.

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  1. Voyez l’article de Gustave Planche dans la livraison du 15 août 1845.